Les Villes fantômes Khmers rouges



Phnom Penh, évacuée le 17 avril 1975


« Et qui devient Seigneur d'une cité accoutumée à vivre libre et ne la détruit point, qu'il s'attende d'être détruit par elle, parce qu'elle a toujours pour refuge en ses rébellions le nom de la liberté et ses vieilles coutumes, lesquelles ni par la longueur du temps ni pour aucun bienfait ne s'oublieront jamais. Et pour chose qu'on y fasse ou qu'on y pourvoie, si ce n'est d'en chasser ou d'en disperser les habitants, ils n'oublieront point ce nom ni ces coutumes....» 
Machiavel (Le Prince).
Cité par Guy Debord, dans la Société du spectacle


La première phase de la Révolution khmère rouge, celle de la guerre armée pour la conquête du territoire cambodgien, débuta officiellement le 18 janvier 1968 et se termine en avril 1975 par la prise des grandes villes et de la capitale Phnom Penh. Cette période n'est pas encore celle du génocide, malgré les premiers prémisses. Les paysans pauvres qui étaient soumis depuis des générations au servage apprécient les premières mesures de collectivisation des terres, leur nouvelle responsabilité au sein des villages et nombre d'intellectuels s'enthousiasment au programme politique khmer qui entend mettre en place un ordre nouveau où toutes les valeurs traditionnelles jugées aliénantes sont rejetées ; sur le modèle chinois ou vietnamien, pensaient-ils. Mais peu après la victoire, à peine quelques heures pour certains,  la radicalité des premières mesures prises et les violences faites aux citadins métamorphosera cette utopie agraire communautariste en totalitarisme génocidaire qualifié d’«utopie meurtrière», de « folie utopique ».

Parmi les mesures décidées par les élites khmères rouges, l'évacuation totale des habitants de toutes les villes du pays, est un cas unique dans l'histoire de l'humanité. Aucun régime quel qu'il soit n'avait procédé de la sorte. Les villes cambodgiennes sont vidées - littéralement - en quelques jours et pendant trois ans, huit mois et vingt jours, jusqu'à la défaite khmère rouge, resteront inoccupées.

Le PARADIS Terrestre




Bronislaw Baczko, dans son article intitulé « Paradis et Utopies », constate les associations fréquentes entre Paradis terrestre et utopie, et affirme qu’assimiler l’utopie à une version laïcisée du Paradis est devenu presque un cliché. Certains penseurs osent même comparer la symbolique des mythes judéo-chrétiens avec l'idéalité du marxisme. Le jardin d'Eden, où l'âge d'or de l'humanité, trouvera une retranscription certaine dans l'idéologie naturaliste anti-urbaine - et l'on pense à cet idéal d'équilibre entre ville et campagne -, et dans l'idéalisation des sociétés primitives pré-agricoles - qui nous suggère l'idée de communautés autonomes - thématique centrale de certains courants libertaire et anarchiste, introduite par le prince Kropotkine


La conception chrétienne du Paradis n'est pas spirituelle ou symbolique : le Paradis [I] comporte une réalité authentique et jusqu'au 17e siècle, au Royaume des Cieux, correspond l'existence - quelque part - d'un Paradis terrestre, assimilé au jardin d'Eden ou des Délices, qui ne fit aucun doute pour la quasi-totalité des croyants et des esprits les plus érudits ; l'historien Jean Delumeau insiste sur le fait que le mot même Paradis évoque un jardin, terme repris du persan «pardēz», voulant dire jardin enclos, transmis au grec ancien παράδεισος «paradeisos», puis enfin au latin chrétien «paradisus».


Black Panthers | Guérilla Urbaine Sociale

Black-Panther Free Food Program


Je veux vivre pour la révolution, pas mourir pour elle
Naima Major, Black Panther, 1969

Il faut faire comprendre aux jeunes noirs et aux modérés que s’ils succombent aux doctrines révolutionnaires ce seront des révolutionnaires morts.
Hoover, directeur FBI, 1967

Aux Etats-Unis, en 1967, deux évènements entérinent la division des mouvements de la communauté noire : pour la premièe fois dans l'histoire américaine, un afro-américain, Carl B. Stokes (1927-1996) [1], est élu par ses concitoyens maire d'une grande ville, Cleveland, en Ohio ; 1967 est également l'année de l'ouverture du premier bureau du Black Panthers Party à Oackland en Californie.

Gouvernement socialiste : Un Mort



Gouvernement socialiste : Un Mort de froid

La ministre du Logement Cécile Duflot peut s'estimer satisfaite de cette première victime dont elle est directement responsable : un homme sans domicile fixe, dont l'âge n'a pas été précisé, a été découvert mort, probablement de froid, dimanche 28 octobre dans une rue du XVIIème arrondissement de Paris. L'homme, un "familier" de ce quartier du nord de Paris, a été retrouvé mort sur un trottoir de la rue Jacques Kellner vers 8 h 20 après une nuit où des températures inhabituellement basses pour la saison ont été enregistrées dans la capitale.


Le monde selon Disney ou la fin de la ville publique ?



Hacène Belmessous
journaliste et chercheur indépendant
avril 2009

Si peu de gens connaissent ce microcosme, tous ont entendu parler d’Eurodisney. Ce n’est pas un hasard : l’entreprise américaine se trouve, dans tous les sens du terme, au centre de cette ville d’un nouveau genre. C’est elle qui, pour l’essentiel, lui a donné sa forme actuelle. C’est elle aussi qui a déterminé les modalités de la coexistence sociale sur l’ensemble de son territoire. Jamais peut-être une entreprise de loisir n’aura été au coeur d’un processus d’ingénierie urbaine à si grande échelle. On aurait pourtant tort d’y voir l’oeuvre exclusive de forces marchandes. Rien de tout cela n’eût été possible sans la complicité active d’un Etat fort, capable de payer tous les équipements, de déroger au droit commun, voire de renflouer indirectement l’entreprise lorsque celle-ci s’est avérée déficitaire. Nulle part en Europe ne pouvaient être aussi étroitement combinés les trois ingrédients indispensables à la conduite de cette aventure : une position géographique centrale, une économie de marché accueillante et un Etat puissant.


USA | Naissance de l'Urbanisme Moderne




Les garden city, les company towns, les périphéries de lotissements pavillonnaires, les gated communities, les park ways, le supermarché, le building puis les quartiers de skyscrapers : les modèles urbains nés aux États-Unis au 19e siècle – pour certains, une adaptation aux conditions d'outre-Atlantique des expériences anglaises et de l'urbanisme européen - préfiguraient la morphologie et le paysage futur des villes du monde entier. De même, le développement des transports collectifs, et notamment les lignes de chemin de fer et de tramway électrique, qui s'est effectué dans les grandes villes américaines dès les années 1850, a été le plus précoce et le plus important. Cela est vrai également pour le développement automobile qui suivra, et de son impact sur les territoires. Manfredo Tafuri jugeait que de « tels processus sont le résultat du boom capitaliste qui investit directement l'échelle territoriale », et les réseaux de transports publics seront considérés par les premiers grands trusts comme une opportunité pour des opérations de spéculations ultra-lucratives ; tandis que les industriels en profiteront pour bâtir les company towns, cité ouvrière loin des centres villes,  dont l'objectif est ainsi résumé par le fabriquant de piano Steinway  :

« Nous espérions échapper ainsi aux menées des anarchistes et des socialistes, qui déjà à cette époque passaient leur temps à susciter le mécontentement parmi nos ouvriers et à les inciter à se mettre en grève. Ils semblaient nous prendre pour cible et nous pensions que si nous pouvions éviter tout contact entre nos ouvriers et ces hommes, ainsi qu'avec d'autres tentateurs de la ville dans les quartiers ouvriers, ils seraient plus heureux et que leur sort serait meilleur. » 


Grand Paris | IM-Mobile



Photographies Michael WOLF | Tokyo Subway

Les trains de banlieue, le RER, le métro : tels sont les principaux instruments érigés par les « professionnels de la ville », les décideurs et les technocrates pour l'avenir des grandes villes de France, symbolisé par la politique urbaine socialiste menée à Paris qui consiste à évacuer les problèmes de circulations et de déplacements [entre autres], concernant l'ensemble des franciliens, hors des strictes limites de son périphérique. Si ces modes de transports publics fonctionnent parfaitement à Paris intra-muros, du fait d'une remarquable densité, ils deviennent particulièrement difficiles à vivre au quotidien pour sa banlieue proche, et au-delà, pénibles et inefficaces, voire, inexistants pour certaines zones ; tandis que l'insécurité règne, en lointaine banlieue, selon la légende, dès la nuit venue.

Et pourtant, les principes de développement urbain des [éco-] villes comme des [éco-] mégapoles de demain, reposent encore sur ces mêmes concepts passéistes de mobilité publique, malgré les multiples dysfonctionnements constatés depuis la mise en oeuvre en 1977 du RER parisien, et dans d'autres grandes villes du monde ; et dans une symphonie parfaitement orchestrée, l'ensemble de la profession et du monde politique, assurent au grand public que le seul avenir possible des villes sera celui des transports publics : il n'y a pas d'autres alternatives, si ce n'est celle, certes limitée, du vélo.



ARCHITECTURE | NATURE


SITE architecte | 1980 | densité urbaine et jardins en ville

L'étalement urbain, la ville dense, les problèmes de transport, l'équilibre ville-campagne, l'écologie urbaine, etc. : les thématiques urbaines qui préoccupent aujourd'hui autant le grand public, que les politiciens ont été depuis plus d'un siècle dans sa forme moderne, abordées par des concepteurs ayant proposé un nombre infini de projets d'urbanisme et d'architecture.


ECOLOCRATIE URBAINE

Ecolocrate

Si les U-villes en construction ne sont pas une spécificité asiatique, la montée d’une nouvelle génération de bureaucrates verts impliqués dans une vision orwellienne de la ville n’est pas seulement hexagonale.

Organisation Communiste Libertaire
Les Verts et la cité idéale
Courant Alternatif | avril 2012

Façonner l’espace urbain de façon à le rendre gérable et contrôlable par les autorités étatiques est un souci constant des urbanistes et des architectes. L’époque moderne a associé à ces malades de l’ordre et de la gestion les adorateurs des nouvelles technologies. Mais pour que ces apprentis sorciers réunis puissent donner leur pleine mesure, il faut à la fois le feu vert des maîtres de l’économie et du Capital, et l’action décisive de leurs valets, les « politiques ». Et parmi ces derniers les Verts sont candidats aux premières places.

QUELLE VILLE DURABLE ?




Dans le contexte néolibéral d’aujourd’hui, le Développement durable est donc un oxymore : « la vague néolibérale et l’officialisation du développement durable se sont à peu prés imposés ensemble tout en étant porteuses d’orientations contradictoires»
Bourg D. « L’impératif écologique » | Esprit | 2009

Albert LEVY et Cyria EMELIANOFF
QUELLE VILLE DURABLE ?
Editorial | Revue Espaces & Sociétés n° 147 | 2011

Ce dossier avait un double objectif : tenter un bilan de l’urbanisme durable en Europe, et ailleurs dans le monde, à partir des expériences menées à ce jour, et esquisser une généalogie de la « ville durable » à partir de l’histoire des idées urbaines. Si sur le premier point les réponses ont été nombreuses – et un choix, parfois difficile, parmi les textes reçus, a dû être fait –, sur le second point, par contre, à notre grand regret, aucun texte n’a été envoyé. Cela n’est pas suffisant, bien sûr, pour parler d’inexistence ou d’insuffisance de travaux historiques sur cette question, la genèse de la ville durable, ou pour conclure rapidement là-dessus. L’importance d’une réflexion sur la généalogie de cette doctrine émergente n’est plus à démontrer : comprendre ses origines, ses racines, ses références dans l’histoire de l’urbanisme où elle se situe, permettrait aussi de mieux saisir son sens et d’évaluer l’ampleur du « tournant urbanistique» annoncé (Emelianoff, 2007). S’il existe bien une historiographie de l’environnement urbain (Guillerme, 2010), si l’histoire du concept de développement durable a été aussi étudiée (Vivien, 2008) – né avec le Rapport Brundtland en 1987, le DD a des antécédents dans le mouvement écologique des années 1960, puis dans l’essor de l’environnement et les travaux du Club de Rome (The limits to growth, 1972)… –, une histoire de la « ville durable », de sa genèse, de sa place dans l’histoire de l’urbanisme, reste encore à faire et à préciser.

Pierre BOURDIEU | Architecture et Bureaucratie


Le procès | Orson Welles



Le droit ne va pas sans le passe-droit, la dérogation, la dispense, l'exemption, c'est-à-dire sans toutes les espèces d'autorisation spéciale de transgresser le règlement qui, paradoxalement, ne peuvent être accordées que par l'autorité chargée de le faire respecter.  Tant au niveau de la conception et de l'élaboration de la norme, dans les fameuses commissions où s'élaborent les lois et les règlements qu'au niveau de sa mise en oeuvre, dans les obscures transactions entre les fonctionnaires et les usagers, l'administrateur ne tolère vraiment le dialogue qu'avec le notable, c'est-à-dire avec un autre lui-même...



Pierre Bourdieu 

Droit et passe-droit 
Le champ des pouvoirs territoriaux
et la mise en oeuvre des règlements
In: Actes de la recherche en sciences sociales | mars 1990 
Comme tous les règlements qui laissent toujours aux agents chargés de leur mise en oeuvre une marge de jeu, depuis l'application rigoureuse ou rigoriste jusqu'à la dérogation ou même la transgression pure et simple, les mesures réglementaires qui sont constitutives de la "politique du logement" sont réinterprétées et redéfinies à l'intérieur des différents champs territoriaux (régions, départements) dans lesquels se négocie l'application aux cas particuliers des règlements en matière de construction. C'est dans les rapports de force spécifiques qui s'établissent au sein d'unités territoriales administrativement définies que se déterminent, en chaque cas,le choix. Les autorités territoriales entrent ainsi dans des conflits, des négociations et des échanges complexes qui permettent par surcroît de réaliser une adaptation des normes à la situation.

DRONE | BANLIEUE


Sony Drone | Japon


Le drone, c’est l’application modernisée du panoptique à la ville entière, c’est un système de surveillance disciplinaire généralisé qui a pour mission de quadriller, contrôler, dresser les individus. 
Accepterons-nous sans résistance ce « monde merveilleux » 
où une partie du corps social vivra la peur au ventre, confinée dans un apartheid qui ne dit pas son nom ? 


Noël MAMERE
Maire de Bègles | député EELV de Gironde | Euro-député
2007

Les banlieues sous drone de surveillance

Alors que le Parlement s’apprête à entériner l’amendement ADN dans une loi sur l’immigration annonçant la fin du regroupement familial et le démantèlement du droit d’asile, l’information selon laquelle le ministère de l’Intérieur utiliserait des drones pour surveiller les banlieues renforce le sentiment de guerre civile rampante. Le projet nommé Elsa (engin léger pour la surveillance aérienne) a été présenté la semaine dernière au Salon Milipol consacré à la sécurité intérieure. Il se présente comme un oiseau d’un mètre de large et de soixante centimètres de long, muni d’une caméra.


Michel Foucault | Panoptisme



Michel Foucault
 In : Surveiller et punir
1975

Le panoptisme est capable "de réformer la morale, préserver la santé, revigorer l'industrie, diffuser l'instruction, alléger les charges publiques, établir l'économie comme sur le roc, dénouer, au lieu de trancher,
le noeud gordien des lois sur les pauvres,
tout cela par une simple idée architecturale."

Le panoptisme

Voici, selon un document de la fin du XVIIe siècle, les mesures qu'il fallait prendre quand la peste se déclarait dans une ville [1] :

D'abord, un strict quadrillage spatial : fermeture, bien entendu, de la ville et du « terroir », interdiction d'en sortir, sous peine de la vie, mise à mort de tous les animaux errants ; pouvoir d'un intendant. Chaque rue est placée sous le conseil d'un syndic ; il la surveille ; s'il la quittait, il serait puni de mort. Le jour désigné, on ordonne à chacun de se renfermer dans sa maison : défense d'en sortir sous peine de la vie. Le syndic vient lui-même fermer, de l'extérieur, la porte de chaque maison ; il emporte la clé qu'il remet à l'intendant de quartier ; celui-ci la conserve jusqu'à la fin de la quarantaine. Chaque famille aura fait ses provisions ; mais pour le vin et le pain, on aura aménagé entre la rue et l'intérieur des maisons, des petits canaux de bois, permettant de déverser à chacun sa ration sans qu'il y ait une communication entre les fournisseurs et les habitants. ; pour la viande, le poisson et les herbes, on utilise des poulies et des paniers. S'il faut absolument sortir des maisons, on le fera à tour de rôle, et en évitant toute rencontre. Ne circulent que les intendants, les syndics, les soldats de la garde et aussi entre les maisons infectées, d'un cadavre à l'autre, les « corbeaux » qu'il est indifférent d'abandonner à la mort ; ce sont « des gens de peu qui portent les malades, enterrent les morts, nettoient et font beaucoup d'offices vile et abject ». Espace découpé, immobile, figé. Chacun est arrimé à sa place. Et s'il bouge, il y va de sa vie, contagion ou punition.

Rote Armee Fraktion | Guérilla Pénitentiaire


Holger Meins 


Tout révolutionnaire court le risque d’être, un jour, arrêté et condamné à de nombreuses années de détention. Son combat ne sera pas pour autant terminé ; l’expérience de la prison sera un enrichissement et, en prison, toujours, il devra continuer la lutte.

Carlos Marighella
Manuel du guérillero urbain


Il y a trente-cinq ans, dans la nuit du 17 au 18 octobre 1977, les membres de la Rote Armee Fraktion, Andreas Baader, Jan Carl Raspe, Gudrun Ensslin, sont assassinés dans leur cellule de la prison de Strammhein, seule Irmgard Möller échappera, par miracle, à ce massacre. La légendaire  Ulrike Meinhof avait déjà été « suicidée » dans sa cellule le 9 mai 1976.


Durant toute la durée de leur détention, les prisonniers politiques de la RAF [1] de la première génération [1968-1977], celle des fondateurs du groupe, mèneront la lutte sans relâche, avec courage et détermination, et une de leurs tâches sera la politisation de l’univers carcéral, dont la finalité est entièrement pensée comme une entreprise de dévoilement de la « nature fasciste » d’un Etat dont le « caractère démocratique » n’aurait été qu’une « parure ». Une forme inédite en Europe, de guérilla « pénitentiaire » : la prison, plutôt que de clore l’affrontement, a ouvert une gamme de possibilités nouvelles qui l’ont relancé sous d’autres modalités.

Rote Armee Fraktion | Conception de la guérilla urbaine


Thorwald Proll, Horst Söhnlein, Andreas Baader et Gudrun Ensslin au tribunal | octobre 68

Rote Armee Fraktion

Conception de la guérilla urbaine 
[Das Konzept Stadtguerilla]
Avril 1971


« Entre l'ennemi et nous, il nous faut tracer une ligne de démarcation bien nette. »
Mao-Tsé-Toung

Conception de la guérilla urbaine

« Etre attaqué par l'ennemi est une bonne chose et non une mauvaise chose; en ce qui nous concerne, qu'il s'agisse d'un individu, d'une armée, d'un parti ou d'une école, j'estime que l'absence d'attaque de l'ennemi contre nous est une mauvaise chose, car elle signifie nécessairement que nous faisons cause commune avec l'ennemi. Si nous sommes attaqués par l'ennemi, c'est une bonne chose car cela prouve que nous avons établi une ligne de démarcation bien nette entre lui et nous. Et si celui-ci nous attaque avec violence, nous peignant sous les couleurs les plus sombres et dénigrant tout ce que nous faisons, c'est encore mieux, car cela prouve non seulement que nous avons établi une ligne de démarcation nette entre l'ennemi et nous, mais encore que nous avons remporté des succès remarquables dans notre travail. »

Mao-Tsé-Toung, 26 mai 1939

Mobilités | Déplacements



Laurent Jeanpierre
La place de l’exterritorialité
Multitudes Web | 2006

Un des traits du retournement idéologique débuté il y a trente ans apparaît dans la valeur nouvelle accordée alors au déplacement et à la mobilité. Dans la décennie qui suit 1968 la fuite et l’errance sont élevées au rang de concepts critiques et de tactiques de résistance. L’échappée acquiert une dignité ontologique, elle est créditée d’une efficacité cognitive et politique, et ce - le fait est assez remarquable pour être souligné - contre l’opposition héritée, dans la tradition historique et la pensée stratégique, de la fuite et de la lutte, l’assimilation de la première à une trahison condamnée par les armées comme par les nations.


Architecture Mobile


Archigram

L’éphémère est sans doute la vérité de l’habitat futur.
Les structures mobiles, variables, rétractables, etc., s’inscrivent dans l’exigence formelle des architectes et dans l’exigence sociale et économique de la modernité.
Jean Baudrillard | Utopie, n°1, 1967 [1]


Après la seconde guerre mondiale, la notion de mobilité, qui s'applique aux hommes, aux objets, aux capitaux, aux techniques, aux structures (politiques, sociales, économiques, juridiques...), occupera une place prépondérante dans les visions prospectives politiques ; elle intéressera particulièrement le monde de l'industrie – du tourisme, de l'automobile ou de l'aviation civile -, et bien sûr, à la suite, les urbanistes et les architectes.

Le « Groupe 1985 », constitué par le Premier ministre du gouvernement français à la fin de 1962 afin « d'étudier, sous l'angle des faits porteurs d'avenir, ce qu'il serait utile de connaître dès à présent de la France de 1985, pour éclairer les orientations générales du Ve Plan », publia en 1964 son rapport sous le titre : Réflexions pour 1985. Dans ce petit ouvrage de politique prospective, un chapitre était consacré à la mobilité :


Nomadisme Hippy | Tourisme Néo-Hippy



Voyager pour t'appauvrir, voilà ce dont tu as besoin.
Henri Michaux


NOMADISME HIPPY
TOURISME NEO-HIPPY


Dans l'utopie hippie, il doit s'agir d'installer et d'organiser dès maintenant des structures devant permettre de vivre en marge de la société : certains décidèrent de  former des communautés en ville, d'autres décidèrent d'abandonner la vie urbaine pour s'établir dans des communautés rurales, d'autres encore adoptèrent un mode de vie nomade, sillonnant les USA et le Mexique en auto-stop ou - souvent - en bus d'école reconverti pour pouvoir mener une communauté sur les routes. 

Dès le début des années 1960, d'autres décident de partir sur les routes et/ou de s'établir à l'étranger, le plus généralement, dans des sites idylliques : Mexique, Honolulu,  Ibiza en Espagne, Malata en Crète, etc. ; les plus radicaux décidèrent d'une rupture totale pour s'établir dans les pays pauvres [« en voie de développement selon la terminologie capitaliste »], dont l'inaccessible Inde ou le mystique Népal, en empruntant la route de l'Orient déjà été balisée par les premiers beatniks. La courte période entre le milieu des années 1960 et 1970 représente l'âge d'or d'une contestation autant culturelle que politique, qui s'affranchit des frontières – capitalistes – et se refuse de s'intégrer et de soumettre aux diktats d'une société considérée inhumaine, et d'un pays menant une guerre meurtrière au Vietnam.

1929 | Krach & Mobiles Homes Parks




 Plan du " Bay View Heights & Home Sales Park" Usa


La grande crise de 1929 : un cataclysme mondial pour les classes populaire et moyenne ; aux États-Unis, des centaines de milliers d'ouvriers et d'employés privés d'emploi, sont condamnés à vivre dans des campements de fortune ; d'autres ménages, qui avaient quelque économie auront la fortune de pouvoir se déplacer à travers le pays à la recherche de travail agricole saisonnier, et/où sur les grands chantiers du New Deal de l'Etat [barrage, digue, autoroute, voie ferrée, pont, etc.]. Leur survie économique pour ne pas sombrer dans la pauvreté totale tenait essentiellement à leur mobilité : la possession d'un véhicule pouvant à la fois emmener famille entière, effet personnel et mobilier en était une des conditions.


EUROPE 2012 | Extrême-Droite




Béatrice Giblin

Extrême droite en Europe : une analyse géopolitique

Hérodote, n° 144 | 1er trimestre 2012


La montée électorale dès le début des années 1980 du Front national (FN), créé en 1972, a fait de la France une exception en Europe. On sait que ce n’est plus le cas et que, dans nombre de pays européens, non seulement les partis d’extrême droite obtiennent désormais des scores comparables à ceux du FN et parfois supérieurs, mais aussi que le système électoral leur permet de faire partie de coalitions gouvernementales, pour constituer des majorités de droite. On se souvient que l’Autriche fut le premier État européen à avoir une coalition gouvernementale dans laquelle se trouvaient des élus du parti d’extrême droite FPÖ. C’était une première depuis la Seconde Guerre mondiale, et l’émoi politique fut grand dans les pays de l’Union européenne (UE) car on se souvenait que la population autrichienne, dans sa grande majorité, avait été favorable à l’Anchluss et que les responsables politiques étaient, à l’image d’un Kurt Waldheim, pour partie les mêmes que durant cette triste période. Depuis, la présence de ministres d’extrême droite dans certains gouvernements européens ne suscite plus des réactions aussi fortes, sans doute parce que leur histoire n’est pas identique à celle de l’Autriche, sans doute aussi parce que la mise au ban des Autrichiens n’a eu aucun effet, le FPÖ ayant continué de prospérer y compris après la mort accidentelle de son leader Jörg Haider en 2008.

Communisme Municipal | Immigration



Carte établie par les services municipaux de Gennevilliers [PCF] en 1966.

Le 24 décembre 1980, le maire communiste de Vitry-sur-Seine, entreprit de démolir au bulldozer un foyer pour travailleurs immigrés en construction, point culminant d'une lutte engagée dès l'après seconde guerre mondiale. Sans droit de vote, les immigrés nord-africains, vont connaître dans la banlieue rouge de Paris, le communisme municipal : le clientélisme et un racisme "urbain" digne de la famille Le Pen, analysé ainsi par Olivier Masclet :

"... en durcissant les différences de classe déjà existantes, la rénovation urbaine des villes industrielles renforce la ligne de démarcation entre ouvriers français et immigrés, plus que jamais tenus à distance par le personnel politique des municipalités de gauche.


Olivier Masclet
Du « bastion » au « ghetto »
Le communisme municipal en butte à l'immigration
Actes de la recherche en sciences sociales
2005/4 - no 159


Comment rendre compte du regard aujourd’hui porté sur les grands ensembles des banlieues populaires comme autant de « quartiers d’exil 1 » ou de « ghettos » dont les populations –forcément homogènes– vivraient en marge des lois et de la République ? On peut en premier lieu évoquer le travail de dramatisation de la réalité opéré par les journalistes : au cours de ces 20 dernières années, les médias (en particulier la télévision) ont imposé une représentation univoque des cités HLM en termes de délinquance et d’insécurité (les fameuses « violences urbaines ») en assimilant les banlieues françaises aux ghettos noirs américains en dépit de leurs très grandes différences sociologiques et historiques 2. De même peut-on évoquer le rôle des « experts de la ville » dans l’imposition des nouvelles représentations des problèmes sociaux, où l’étude des rapports de classes est systématiquement évincée, voire combattue, au profit d’une simple opposition entre les in et les out.

Pierre BOURDIEU | Mythe Pavillonnaire




Les illustrations accompagnant le texte de Bourdieu ne sont pas disponibles, mais toutes représentaient le siège social de Bouygues à Guyancourt : Challenger, monstruosité architecturale aussi prétentieuse qu'hideuse.  Le choix de Bourdieu s'explique, bien sûr, par le fait que Bouygues est un des principaux constructeurs-promoteurs du secteur de la maison individuelle, mis à l'honneur par le ministre Chalandon, et devant remplacer l'architecture inhumaine des grands ensembles d'habitat. Bouygues et d'autres promoteurs en feront, à nouveau, des opérations hautement lucratives, et les pavillons mitoyens de lotissements comporteront à peu près toutes les servitudes du HLM. 


Pierre Bourdieu
Un signe des temps
Actes de la recherche en sciences sociales | 1990

Ce qui sera évoqué, tout au long de ce travail, c'est un des fondements de la misère petite-bourgeoise ; ou plus exactement, de toutes les petites misères, toutes les atteintes à la liberté, aux espérances, aux désirs, qui encombrent l'existence de soucis, de déceptions, de restrictions, d'échecs et aussi, presque inévitablement, de mélancolie et de ressentiment. Cette misère-là n'inspire pas spontanément la sympathie, la pitié ou l'indignation que suscitent les grandes rigueurs de la condition prolétarienne ou sous-prolétarienne. Sans doute parce que les aspirations qui sont au principe des insatisfactions, des désillusions et des souffrances du petit bourgeois semblent toujours devoir quelque chose à la complicité de celui qui les subit et aux désirs mystifiés, extorqués, aliénés, par lesquels, incarnation moderne de l'Héautontimoroumenos*, il conspire à son propre malheur. En s'engageant dans des projets souvent trop grands pour lui, parce que mesurés à ses prétentions plus qu'à ses possibilités, il s'enferme lui-même dans des contraintes impossibles, sans autre recours que de faire face, au prix d'une tension extraordinaire, aux conséquences de ses choix, en même temps que de travailler à se contenter, comme on dit, de ce que les sanctions du réel ont accordé à ses attentes en s'efforçant de justifier, à ses propres yeux et aux yeux de ses proches, les achats ratés, les démarches malheureuses, les contrats léonins.

Terrain Vague




Terrain Vague

Film de Marcel Carné | 1960

Les plans séquences du générique du film Terrain Vague, de Marcel Carné [Les enfants du Paradis, Quai des Brumes, etc.], plongent le spectateur dans l'intimité des nouveaux monstres de béton destinés à loger le plus grand nombre : la caméra descend le long de la façade d'une nouvelle Habitation à Loyer Modéré, et par les fenêtres laisse entrevoir un instant de vie des familles, empilées verticalement dans leurs cellules d'habitation, selon la terminologie – parfaitement appropriée - des technocrates planificateurs de l'époque.

Nous sommes en 1959, dans la banlieue sud de Paris, alors en pleine phase de déconstruction-reconstruction : les immeubles modernes en périphérie, disputent le territoire à des lambeaux de quartiers anciens, de masures, de ruines et de terrains vagues ; où se retrouvent les bandes d'adolescents. Les premiers à souffrir de cet environnement d'une nouvelle modernité urbaine et architecturale. Le Terrain Vague, c'est ici, comme dans les usines en ruine, les points de ralliement des bandes de banlieue de jeunes désœuvrés, des voyous et des fameux « blousons noirs », de familles de la classe moyenne et ouvrière, exilées du centre de Paris. Marcel Carné nous entraîne dans une de celles-ci, un groupe de jeunes garçons menés – surprise étonnante - par Dan, une jolie jeune fille du quartier, qui commettent de menus larcins, des vols à la tire, et pratiquent sans rechigner la baston. Sur l'échelle Richter de la violence, la bande à Dan pourrait être placée dans la catégorie « petite délinquance juvénile ». Deux "intronisations" bouleversent l’équilibre : un "gros coup" imaginé par un des nouveaux venus, divise le groupe, certains apprécient, d'autres refusent, dont Dan, et son complice-amoureux Lucky ;  elle le pousse alors à devenir mécanicien comme il l'a toujours souhaité.

Générique de fin

La dialectique peut-elle casser des briques ?



La dialectique peut-elle casser des briques ? 
René Viénet | 1973

Je ne veux plus entendre parler de lutte de classes.
Sinon je vous envoie mes sociologues ;
et s'il le faut, mes psychiatres, mes urbanistes, mes architectes
mes Foucault, mes Lacan...
Et si cela ne vous suffit pas, je vous envoie un de mes structuralistes.



Utopie de la Discothèque

 L’altro mondo club, Rimini 


Les jeunes avant-gardes de l'architecture "radicale" des années 1960, opposeront à la société considérée aliénée, le dé et re-conditionnement des individus, proposant autant de pilules architecturales "immatérielles" psychotropes - c'est-à-dire des antidépresseurs architecturaux -, que de nouveaux environnements multi et ultra sensoriels, destinés à opérer un lavage de cerveau bénéfique, capables de procurer à l'utilisateur-acteur un maximum de bonheur, et au-delà, de favoriser de nouvelles pratiques sociales émancipatrices.  Des projets et des expérimentations placés sous le double signe, pour certains concepteurs, d'un marxisme régénéré et d'alternatives distractives désaliénantes. Dans ce cadre la discothèque occupe une place particulière dans leurs recherches, ponctuées de rares réalisations. 

France | RAVES




Le déclin des utopies et idéaux révolutionnaires remet en question ce modèle de confrontation directe. La techno, qui ne se prétend porteuse d’aucun message susceptible de réformer ou de reformer la société, illustre tout particulièrement cette déconnexion. 

À défaut de porter un idéal politique de transformation, une croyance dans la possibilité d’un avenir meilleur, la techno apporte avec la rave une réponse immédiate, même si éphémère, à un besoin de « vivre ensemble » qui ne trouve pas de réponse dans une société de plus en plus individualiste. Elle fonctionne alors comme une soupape, permettant de vivre temporairement mais pleinement, dans l’excès physique, une expérience collective qui tend à disparaître du quotidien.


Renaud EPSTEIN

Les raves ou la mise à l’épreuve underground de la centralité parisienne [1]
Mouvements n°13 | 2001

« Paris la nuit c’est fini, Paris va crever d’ennui » annonçait en chanson la Mano Negra à la fin des années quatre-vingt. Le renouveau de la scène rock de l’époque ne pouvait masquer l’évidence : Paris ne faisait plus partie des villes phares de l’agitation culturelle et festive. La politique culturelle de la gauche au pouvoir avait apporté une reconnaissance institutionnelle aux pans les plus contestataires de la création artistique et transformé la fête en objet de politique publique.

Neutralisés par cette institutionnalisation qui faisait disparaître leur capacité critique, les mouvements artistiques underground avaient progressivement disparu de la scène parisienne. Dix ans plus tard, la renaissance - relative - de la nuit parisienne semble invalider la prophétie sur son irrémédiable ennui : les bars à ambiance musicale foisonnent, de nouveaux clubs s’ouvrent régulièrement et les lieux de rencontre homosexuels se redéveloppent. Prenant le relais d’Actuel, vecteur de la diffusion en France de la contre-culture américaine des années soixante-dix, une nouvelle revue - Nova Magazine - assure la chronique mensuelle de cette effervescence, assurant par là sa visibilité. Paris est donc sorti de l’ennui, mais son animation est principalement commerciale, entretenant des liens lâches avec les autres formes d’agitation artistique, contrairement à ce qui peut s’observer à Berlin, Londres et dans quelques autres métropoles européennes.