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ITALIE | la Ville selon Mussolini


Le prêtre Luigi Sturzo, membre du Parti populaire italien alors en exil à Londres, écrivait: « La finance fasciste favorise la richesse capitaliste.»  
L'Italie et le fascisme (1927). Cité par Daniel Guérin, Fascisme et grand capital (1936).

Le principal héritage de vingt années de fascisme est le spectaculaire déficit structurel à l’échelle nationale du parc de logements sociaux, qui sera un des éléments déterminant des luttes urbaines à venir. Alors que la population augmentait, l’Italie fasciste n’a pratiquement pas construit de logements - salubres et pérennes - destinés à la classe populaire, contrainte d’habiter dans des taudis à la périphérie des villes ou de s’entasser dans les centres urbains.

Le second héritage, conséquence du premier, de la politique ségrégative des villes de l’ère fasciste, est la multitude de foyers de pauvreté et de ghettos insalubres, mais qui seront à l’origine de la création d’organisations formant un réseau clandestin d’entraide qui deviendront l’armature des premières associations d’habitants, de résistants au régime, puis par la suite des foyers de contestation particulièrement actifs. 

Mussolini Révolutionnaire socialiste

Mussolini est issu d’une famille pauvre, dont le père est proche des milieux socialiste et anarchiste. Dans le livre qu’il consacrera en 1931 à la mémoire de son frère Arnaldo, il évoque la pauvreté des conditions de vie de la famille : « Arnaldo et moi, nous couchions alors dans la même chambre, dans le même lit de fer, construit par mon père, sans autre matelas qu’un sac de feuilles de maïs. Notre logement se composait de deux pièces au deuxième étage du Palazzo Verano et, pour y accéder, il fallait traverser la troisième pièce qui faisait salle d’école. Notre chambre servait aussi de cuisine [1] ». 

Le futur dictateur fasciste débute sa carrière politique au début des années 1900 comme syndicaliste, et il se range dans l’aile révolutionnaire du Parti Socialiste Italien. À cette époque le Parti socialiste avait pour objectif de «politiser» les classes populaires, qui pourrait permettre un continuel renouvellement de la classe dirigeante à laquelle s’agrègent, selon un mécanisme lent, graduel et moléculaire, les individus les plus remarquables provenant des basses classes de la société. Un grand nombre de politiciens de l’entre-deux guerre passèrent ainsi dans cette chambre de décantation et d’apprentissage, dont Mussolini et son futur opposant, Antonio Gramsci, un des fondateurs du Parti Communiste Italien. 

1944-2014 | 70 années d'HABITAT Public en France




La brochure au format PDF
consultable en ligne ou téléchargeable,
est ICI. (Via Google Drive sécurisé).


1944 - 2014
70 années d’Habitat public

70 années de politique de l’habitat depuis le premier Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme créé en 1944, ont fabriqué un système de pénurie permanente, un processus de reproduction des inégalités et de relégation spatiales dont les conséquences en 2014 irradient maints autres domaines de la société : crise exceptionnelle du logement touchant 10 millions de français, reléguant 3,5 millions de français dans des conditions de pénibilité résidentielle, 700.000 sans abri et très mal-logés dans les «zones grises» du logement (ces chiffres proviennent du rapport mal-logement 2014 de la Fondation Abbé Pierre), saturation des Centres d’hébergement et d’urgence, réapparition sous diverses formes de l’habitat précaire et de micro-bidonvilles, précarité énergétique, crise latente des quartiers dits «sensibles» irrésolue depuis 1981, mobilité résidentielle plus restreinte et réduction des surfaces habitables dans les programmes neufs de logements HLM, et au contraire augmentation des loyers des charges, et des temps de déplacement, etc., faisant contraste saisissant avec l’embourgeoisement des quartiers populaires des centres-villes, et les gated communities périphériques des classes aisées. À cet inventaire non exhaustif, s’ajoute encore un «cadre de vie» dégradé, régulièrement dénoncé par la presse et l’édition : celui d’une «France moche» ou «défigurée».

Comment et Pourquoi, la France, grande puissance économique, est-elle parvenue à de tels exploits ? Les historiens de l’économie urbaine - libéraux, marxistes et néo-marxistes - isolent ainsi les grandes causes de la révolution urbaine française et de ses maux, initiée après la seconde guerre mondiale :

VIETNAM | Guerre Écologique


LIFE | August 1972

La stratégie militaire de la Russie de détruire, le 6 juin 2023, le barrage de Kakhova en Ukraine afin d'inonder des terres arables et urbanisées nous rappelle celle des USA durant la guerre du Vietnam : celle condamnée par les Nations Unies.

Au Nord-Vietnam, les digues ont une importance vitale, car elles protègent des terribles crues des fleuves qui coulent au-dessus des plaines, sur une levée formée par les alluvions. Les bombardements de l'US Air Force auront ainsi pour objectif, leur destruction afin d'inonder des milliers d'hectares de terres agricoles, de rizières,  les villages et leurs habitants. La guerre du Vietnam, nouvelle forme de guerre que l'on a qualifié  d'«écologique», du fait des bombardements et plus encore, de la fabuleuse quantité de défoliants répandus méthodiquement, marque dans l'histoire une étape nouvelle : pour la première fois, des méthodes de destruction et de modification du milieu géographique, à la fois dans ses aspects «physiques» et «humains », ont été mises en oeuvre pour supprimer les conditions géographiques indispensables à la vie de plusieurs dizaines de millions d'hommes.


Michel Foucault | Quadrillage spatial et Panoptisme



Michel Foucault
 In : Surveiller et punir
1975

Le panoptisme est capable "de réformer la morale, préserver la santé, revigorer l'industrie, diffuser l'instruction, alléger les charges publiques, établir l'économie comme sur le roc, dénouer, au lieu de trancher,
le noeud gordien des lois sur les pauvres,
tout cela par une simple idée architecturale."

Le panoptisme

Voici, selon un document de la fin du XVIIe siècle, les mesures qu'il fallait prendre quand la peste se déclarait dans une ville [1] :

D'abord, un strict quadrillage spatial : fermeture, bien entendu, de la ville et du « terroir », interdiction d'en sortir, sous peine de la vie, mise à mort de tous les animaux errants ; pouvoir d'un intendant. Chaque rue est placée sous le conseil d'un syndic ; il la surveille ; s'il la quittait, il serait puni de mort. Le jour désigné, on ordonne à chacun de se renfermer dans sa maison : défense d'en sortir sous peine de la vie. Le syndic vient lui-même fermer, de l'extérieur, la porte de chaque maison ; il emporte la clé qu'il remet à l'intendant de quartier ; celui-ci la conserve jusqu'à la fin de la quarantaine. Chaque famille aura fait ses provisions ; mais pour le vin et le pain, on aura aménagé entre la rue et l'intérieur des maisons, des petits canaux de bois, permettant de déverser à chacun sa ration sans qu'il y ait une communication entre les fournisseurs et les habitants. ; pour la viande, le poisson et les herbes, on utilise des poulies et des paniers. S'il faut absolument sortir des maisons, on le fera à tour de rôle, et en évitant toute rencontre. Ne circulent que les intendants, les syndics, les soldats de la garde et aussi entre les maisons infectées, d'un cadavre à l'autre, les « corbeaux » qu'il est indifférent d'abandonner à la mort ; ce sont « des gens de peu qui portent les malades, enterrent les morts, nettoient et font beaucoup d'offices vile et abject ». Espace découpé, immobile, figé. Chacun est arrimé à sa place. Et s'il bouge, il y va de sa vie, contagion ou punition.

APARTHEID | TOWNSHIPS & HOMELANDS


Photo couverture : David Goldblatt
2006




L’apartheid est un crime contre l’humanité.
Nelson Mandela

 La France est considérée comme le seul véritable soutien de l’Afrique du Sud parmi les grands pays occidentaux. Non seulement elle lui fournit l’essentiel des armements nécessaires à sa défense, mais elle s’est montrée bienveillante, sinon un allié, dans les débats et les votes des organisations internationales.
Centre Français du Commerce Extérieur, 1975.


L’apartheid (littéralement développement séparé) n’est pas né du jour au lendemain, c’est l’héritage et la continuation d’une ségrégation pragmatique élaborée depuis la colonisation en 1652 ; c’est l’aboutissement, ou plutôt une phase d’un long processus alternant des périodes de guerre et de paix, d’entre-deux, au gré des événements internationaux, des crises économiques et de la prospérité nationales. Le “système”, autre nom de l’apartheid, n’invente presque rien, ses architectes reprennent stricto sensu les techniques, les méthodes et les lois des décennies le précédant, mais ils les radicalisent, ils les modernisent et les adaptent à leur époque, et les imposent autoritairement aux gouvernements provinciaux, aux City Councils qui jadis soit rechignaient à les appliquer, soit, plus souvent, n’en n’avaient pas les moyens ; pour y parvenir les immenses richesses minières de l’Afrique-du-Sud serviront ainsi à financer la séparation des races autant dans les consciences des masses que dans les espaces public et privé.


En réponse au péril noir, la dictature pseudo-démocratique devait assurer à chaque instant et dans chaque lieu, même le plus reculé du pays, une sécurité totale, un risque zéro, pour les populations d’origine européenne et leurs alliés Africains. L’aménagement du territoire, l’urbanisme et l’architecture ont ainsi été mis à contribution pour assurer cet enjeu premier, de sécuriser et de défendre le territoire, dans le cadre d’un apartheid social engineering s’appuyant sur un appareil et une stratégie militaires intervenant dans la vie quotidienne de chaque citoyen de la société civile.


Diviser pour mieux régner : jamais cet adage n’a été aussi bien appliqué qu’en Afrique du Sud par l’administration britannique puis de l‘apartheid ; favorisant au mieux les tensions ancestrales entre les tribus africaines, et entre les Africains, les métis et les Indiens, en élevant des barrières étanches - plus ou moins naturelles - entre les syndicats d’ouvriers d’origine européenne et africaine, en privilégiant l’opposition des classes sociales africaines, accordant des privilèges aux familles royales et princières, en émancipant la bourgeoisie éduquée, soucieuse, donc, de se démarquer des classes les plus humbles, et surtout, en facilitant les dissensions entre les urbains nés en ville - le prolétariat - et les ruraux venant s’y installer - le sous-prolétariat -; ce à quoi s’ajoutent, les propres désunions politiques de l’ennemi, entre l’African National Congress, le Pan African Congress, le Parti communiste et les syndicats dont l’un des plus puissants, l’Industrial and Commercial Workers’ Union.


A l’inverse, les architectes de l’apartheid auront cette mission d’unifier toutes les composantes sud-africaines d’origine européenne, toutes ces classes sociales - y compris indigentes - pour former un Peuple uni et soudé, sous cet adage populiste : « C'est eux ou nous » : soit l'organisation d'un monde manichéiste, d'un monde compartimenté.


L’apartheid est un crime contre l’humanité, affirmait Mandela. Pour les penseurs marxistes, c’est aussi, et surtout, le stade ultime et final du capitalisme moderne, dont tout l’enjeu est d’asservir les populations ouvrières, considérées dans cette société comme, tout simplement, des esclaves, et traitées en conséquence ; certains auteurs Sud-Africains estiment même que l’originel modèle du compound - cités-casernes ouvrières closes et surveillées - des industriels des mines de diamants, a ainsi été élargi à l’ensemble du territoire, faisant du pays un vaste camp de concentration construit selon les préceptes du panoptisme et de la paranoïa ; c’est-à-dire, une utopie. Car en réalité, l’apartheid théorisé n’a jamais été appliqué, tout du moins, n’a pas réussi à imposer ses lois et limites : la résistance des non-Européens conjuguera - pour cette période d’avant la guerre civile - désobéissance civile, longs boycotts, manifestations et illégalité qui s’observa en particulier dans les villes : contre toute attente, des millions d’Africains assignés à demeure dans leurs homelands, braveront les lois, au mépris de la police et des milices pour venir s’y installer sans autorisation : l’apartheid sera incapable d’y faire face.


Corée du Sud | SONG DO | Ville Ubiquitaire



ARTIFICIALITÉS FUTURES

SONGDO : 

VILLE INTELLIGENTE DU FUTUR OU CAUCHEMAR ORWELLIEN ?


Via: ECHORADAR
(Hors illustrations - Photos)
Septembre 2015


Comme Brasilia en son temps, la ville de Song Do en Corée du Sud est une création ex nihilo. Pour autant, les raisons et, à plus forte raison, les principes qui conduisent à son développement sont radicalement différents. Portée par le concept du « Zéro émission de carbone » (« Zéro CO² »), sa conception s’appuie fortement sur les systèmes d’information avec une prépondérance marquée pour les équipements et les objets connectés.

Peut-on dès lors considérer Song Do comme une ville-pilote qui viendrait dessiner l’avenir urbain des grandes métropoles du futur, écologiques, (ultra) connectées mais aussi plus intrusives, sans âme et renforçant un peu plus encore l’individualisation de ses habitants ?
 

ITALIE | Urbanisme Sécuritaire





La revue italienne San Rocco, consacrée à l'architecture, publiait en décembre 2010, ces images contre les propositions du ministre de l'Intérieur de restreindre et de contrôler les accès des grandes places lors des manifestations ; grande idée suggérée à la suite des turbulentes manifestations étudiantesLe maire de Rome soutenait le projet, ainsi que nombre de personnalités politiques.

En illustrations ironiques San Rocco
reprend les dispositifs sécuritaires DASPO  [un acronyme pour Divieto di accedere alle Manifestazioni sportive] que l'on trouve aux abords des stades, ces barrières de sécurité équipées de tourniquets et autres dispositifs pour réglementer et hyper-contrôler leur accès. L'on songe aux propos du philosophe italien Giorgio Agamben qui écrivait après les émeutes survenues à Gênes en 2001 contre la grande réunion G8 :


" À Gênes, on a vu comment on peut élever des grilles et des portails, et transformer le tissu urbain vivant en un espace mort qui rappelle celui des villes pestiférées et des camps de concentration. " Voilà la ville, voilà le monde dans lequel nous allons vous faire vivre, dans lequel, même si vous ne vous en êtes pas encore rendus compte, vous vivez déjà " : c'est celui-là, le message qu'à Gênes, le pouvoir a lancé à l'humanité. C'est à l'humanité de l'entendre, ce message, c'est à nous de réussir à penser les réponses à lui apporter. Nous devons réagir à ce qui est peut-être, après le projet nazi d'un nouvel ordre mondial, le plan le plus invivable et fou qu'un pouvoir ait jamais imaginé pour ses sujets."
Giorgio Agamben
Genova e la peste [Gênes et la peste] 
Il Manifesto


GARNIER | ESPACE INDÉFENDABLE




Jonathan Olley
Irlande
1999

Jean-Pierre Garnier

UN ESPACE INDÉFENDABLE

L’aménagement urbain à l’heure sécuritaire



“ La forme suit la frousse et vice-versa ”
Nan Ellin

L’image de la ville, “refuge des libertés ” et “havre de paix ”, image encore proposée par des auteurs complaisants qui refusent de considérer ces désordres et ces drames de la guerre civile, est sans doute l’une des plus flagrantes impostures de l’histoire de nos sociétés d’Occident.” En faisant la part des choses, cette appréciation de l’historien Jacques Heers, en conclusion de sa magistrale étude sur la ville médiévale (Heers J, 1990), semble pouvoir être transposée aux discours, doctes ou communs, que l’on entend ici et là aujourd’hui, célébrant ce “ lieu par excellence du vivre-ensemble ” que serait la “ ville de l’âge démocratique ”, alors qu’une guerre sociale rampante est en train d’en démentir l’avènement.

URBANISME-S DE GUERRE | Vietnam




Tout l'enjeu des guerres du Vietnam fut le contrôle des populations rurales, de disputer à l’ennemi la confiance et l’estime des paysans, puis leur adhésion, leur soumission à un programme idéologique. Une guerre politique de « contrôle des corps », condition préalable au « contrôle des âmes », et selon le stratège Charles Lacheroy cette guerre a pour principal objectif le contrôle de « l’arrière » [1], c’est-à-dire de la population : « le problème numéro un, c’est celui de la prise en main de ces populations qui servent de support à cette guerre et au milieu desquelles elle se passe. Celui qui les prend ou qui les tient a déjà gagné. » Le Peuple plutôt que le territoire est à conquérir.

Afin d'y parvenir, le président dictateur du Sud Vietnam Ngô Đình Diệm décida d'une grande réforme rurale, dans le cadre plus large de sa révolution totale, imposant aux villageois des hameaux et villages isolés, un déplacement regroupement dans des Agrovilles, Agro-hameaux et Hameaux stratégiques fortifiés, remparts contre la propagande communiste. Entre 1957 et 1963, près de sept millions de paysans – près de la moitié de la population totale - ont été forcé d'abandonner leurs maisons et rizières pour rejoindre des « Centres de prospérité » les suspects étaient condamnés aux « Centres de ré-éducation ».


Quand de Bonnes Bombes Tombent sur des Méchants


Quand de Bonnes Bombes Tombent sur des Méchants

« Les deux chapitres qui suivent : Quand de bonnes bombes tombent sur des
méchants et Plus de femmes, plus d’enfants, plus vite, traitent de l’utilisation
de la force aérienne conventionnelle à l’encontre des populations civiles.
Coïncidence : alors que je terminais ces pages, dans le golfe Persique, des
pilotes se préparaient à des missions qui devaient assombrir encore la
malheureuse histoire des non-combattants victimes d’attaques aériennes.  »

Joe Sacco *
Initialement parue dans le recueil Journal d’un défaitiste – 2004
Via : Esprit 68.org

Necessitas Non Habet Legem




« Cette indifférenciation se matérialise dans la vidéosurveillance des rues de nos villes. Ce dispositif a connu le même destin que les empreintes digitales : conçu pour les prisons, il a été progressivement étendu aux lieux publics.
Or un espace vidéosurveillé n’est plus une agora, il n’a plus aucun caractère public ; c’est une zone grise entre le public et le privé, la prison et le forum. »


Une citoyenneté réduite à des données biométriques

Comment l’obsession sécuritaire fait muter la démocratie


Giorgio Agamben
janvier 2014


L’article 20 de la loi de programmation militaire, promulguée le 19 décembre, autorise une surveillance généralisée des données numériques, au point que l’on parle de « Patriot Act à la française ». Erigé en priorité absolue, l’impératif de sécurité change souvent de prétexte (subversion politique, « terrorisme ») mais conserve sa visée : gouverner les populations. Pour comprendre son origine et tenter de le déjouer, il faut remonter au XVIIIe siècle…


Pointe-à-Pitre | Mé 67




Mai 67 à Pointe-à-Pitre : des gendarmes mobiles ouvrent le feu sur un rassemblement d'ouvriers du bâtiment en grève, puis, pendant trois jours la ville connaît une guérilla urbaine faisant entre 10 et 100 victimes civiles, incroyablement leur nombre reste inconnu, ou détenu dans les archives de la police. Pour évoquer cette tragédie, nous publions un très beau texte romancé du poète Ernest Pépin, Manman lagrev baré mwen Mai 67 raconté aux jeunes, suivi d'un entretien de Jean-Pierre Sainton, jeune témoin alors des événements.

Manman lagrev baré mwen
Mai 67 raconté aux jeunes

Ernest Pépin | 2007
via Potomitan

Jeune homme! Viens m’aider à mettre de l’ordre dans mes papiers!
La voix de mon grand-père sonna comme un coup de clairon. Je ne pus m’empêcher de réprimer un mouvement de mauvaise humeur. J’avais mes affaires à faire et je sentais que cette voix là n’aurait toléré aucune discussion ni aucune dérobade. Il me fallait m’exécuter. Depuis qu’il est à la retraite, grand-père n’arrête pas de remuer de vieux papiers, des souvenirs, comme si, pour lui, l’heure était venue de passer en revue les grands moments de sa vie. Rien d’extraordinaire à mes yeux. C’était un Guadeloupéen comme les autres. Il portait bien ses 70 ans avec le corps de quelqu’un qui n’avait jamais couru devant le travail et qui savait ce qu’il voulait sur cette terre où nous ne faisons que passer. On pouvait lire sur son visage une certaine fierté d’avoir honoré son contrat avec sa famille, son pays et lui-même. N’avait-il pas, né au plus bas de la misère, réussi à élever dignement ses deux enfants, à construire une belle villa entourée d’un superbe verger, à aimer sa femme Anadine d’un amour solide qui se passait de grandes démonstrations mais qui coulait en eux comme l’eau d’une rivière. Parfois, je le voyais s’envoler dans de longues méditations ponctuées de gros soupirs. Je devinais alors qu’il revivait un mauvais moment, une passe difficile dans laquelle certains hommes se perdent.

Abdelmalek SAYAD | Le foyer des sans-famille





Photo | Claude DITYVON

Abdelmalek SAYAD
Le foyer des sans-famille*
Actes de la recherche en sciences sociales.
1980


S'il est vrai que la raison essentielle de l'émigration réside dans la recherche du travail et que c'est aussi le travail qui peut, seul, justifier la présence de l'immigré, ce dernier se trouve dans une situation différente de celle de l'ouvrier indigène. Alors que celui qui est né dans le pays, est censé y avoir une résidence, l'immigré, venu d'un autre pays, demande à être logé immédiatement, dès son arrivée ou tout du moins dès son embauche.

Travail et logement, liés dans une relation de mutuelle dépendance, constituent, pourrait-on dire, les deux éléments qui définissent le statut de l'immigré : l'immigré n'a d'«existence» (officielle) que dans la mesure où il a un logement et un employeur ; pour pouvoir se loger et, plus largement, séjourner en France, il faut travailler et pour pouvoir travailler, il faut être logé (c'est-à-dire autorisé à séjourner en France) (1). 

Afrique du Sud | Insurrections Urbaines | 1984 - 1987






David Goldblatt


« C’était la réalité et la menace de la lutte armée qui avaient amené le gouvernement au seuil des négociations.»

Nelson Mandela
Prix Nobel de la Paix


UMKHONTO WE SIZWE 
INSURRECTIONS URBAINES| 1984 - 1987


Ce quatrième opus consacré à Umkhonto We Sizwe concerne la période des grandes insurrections urbaines que connut l'Afrique du Sud entre septembre 1984 et 1987. 



IRLANDE du Nord | Architecture Politique (et Militaire)




Golf Five Zero watchtower 
Crossmaglen, South Armagh, Northern Ireland,  'Borucki Sanger' 
1999


Jonathan Olley
Castles Of Ulster

En 1997, le photographe Jonathan Olley obtient l'autorisation de photographier les casernes fortifiées et les tours de contrôle encore en service de l'armée britannique en Irlande du Nord.   Nouveaux châteaux forts de l'Ulster pour Olley, Tom Paulin les qualifient de Martian spacecraft, symbolisant la complète défaite de la politique et des valeurs civiques. Aujourd'hui, la plupart de ces fortifications militaires ont été démantelées en réponse aux accords de paix. 

France | Domination Policière



Mathieu Rigouste
La domination policière
Enquête sur un champ de bataille | Introduction
novembre 2012

Depuis la fin du xxe siècle, les grandes puissances impérialistes sont entrées dans une nouvelle phase de conquêtes à l’extérieur mais aussi à l’intérieur de leurs frontières [1]. Les différentes formes de misère, les inégalités socio-économiques et les révoltes populaires s’étendent et se multiplient. Dans le même temps, le contrôle, la surveillance et la répression sont devenus des marchés très profitables. Il existe des liens structurels entre ces phénomènes et les transformations des violences policières.


FRANCE | La Force de l'Ordre



Anthropologie de la matraque

Fabien JOBARD

L’enquête qu’a menée Didier Fassin dans une brigade anti-criminelle fait froid dans le dos : violence, abus, racisme y règnent sans frein. Mais peut-on sans autre forme de procès élargir le constat à l’ensemble de la situation française ? Le sociologue Fabien Jobard s’interroge sur la méthode appliquée par son collègue anthropologue. Dans le second article, Didier Fassin répond à la critique et montre à quelles conditions une enquête ethnographique peut s’étendre à une analyse globale du fonctionnement de l’État


Didier Fassin
La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris
Le Seuil | 2011

La force de l’ordre, l’ouvrage que publie l’anthropologue Didier Fassin, professeur de sciences sociales à l’Institute for Advanced Study de Princeton et directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, s’annonce comme une « ethnographie de la force publique » . On peut le lire comme un manifeste ethnographique. Didier Fassin a en effet voulu répondre à l’urgence politique par une enquête par observation directe non participante, de longue durée, auprès de la brigade anti-criminalité (BAC) d’une agglomération de 200 000 habitants de la région parisienne. Son enquête répond à un double impératif : une « démarche critique » qui questionne la démocratie, enjeu du chapitre conclusif, à partir de l’ethnographie d’une BAC ; et une mise en évidence des pratiques policières à travers une « forme narrative, reconstitution aussi fidèle que possible des scènes observées, l’approfondissement d’études de cas [dotées] d’une portée générale », afin que « chacun [se saisisse] de ces questions ». L’ethnographie interpelle, par sa méthode propre, le politique. Il s’agit aussi d’un manifeste en ethnographie : Didier Fassin revendique une « anthropologie publique », à l’image de mouvements similaires, notamment en Grande-Bretagne et aux États-Unis 1. Cette anthropologie publique, servie par une connaissance remarquable de la sociologie de la police, fait à la fois la force, l’impact de l’ouvrage, mais comporte aussi des limites inhérentes au choix de focale retenu par l’auteur.

Histoire politique du barbelé




Le barbelé [I], premier dispositif de " mur virtualisé ", constitue une merveille tout autant économique que technologique : un coût de fabrication minimum permettant l'économie maximum d'une muraille de pierre ou d'une palissade en bois ; au lieu de construire la totalité d’un mur de fortification ou de protection, le barbelé permet d’évider la matière, le mur, pour n’en conserver que le strict minimum du volume, un fin squelette métallique. Symbole universel de la répression, le barbelé est l'exemple parfait d'une loi du capitalisme : produire dans un temps limité, un maximum de richesses, avec un minimum de ressources, qui s'accorde pleinement à celle de l'exercice du pouvoir, dont un des objectifs est de dépenser le moins d'énergie possible pour produire le plus d'effets de domination. Le barbelé a été pendant plus d'un siècle un « opérateur spatial exemplaire ».


PANOPTIC-SCRAM CITY


Ceux qui portent un système de surveillance électronique auraient rapidement un avantage concurrentiel sur les autres. La société se diviserait alors en deux groupes: ceux qui peuvent démontrer qu’ils ne briseront pas les règles, et les autres.

De la surveillance électronique volontaire
Stéphane Degoutin | 2009

Cette photo de 2007 montre l’actrice Lindsay Lohan portant un bracelet électronique Scram. Ce dispositif mesure en permanence le degré d’éthanol dans la transpiration. Dès que le sujet boit, l’information est automatiquement transmise aux autorités compétentes, qui peuvent intervenir immédiatement. Loin de le cacher, elle l’affiche sur les photographies. La banalisation est évidente: le bracelet apparaît au même plan que l’appareil photo numérique rose métallisé, les lunettes de soleil ou la planche de surf. La banalisation se lit aussi dans son regard, dans l’indifférence désabusée qu’elle affecte. On n’y lit aucune haine, ni même l’air de défi d’un prisonnier qui exhiberait ses menottes.

Giorgio AGAMBEN | GÊNES 2001



À Gênes, on a vu comment on peut élever des grilles et des portails, et transformer le tissu urbain vivant en un espace mort qui rappelle celui des villes pestiférées et des camps de concentration.

Giorgio Agamben
Genova e la peste [Gênes et la peste]
Il Manifesto | 2001

La première question à se poser à propos de ce qui vient d'arriver à Gênes*, c'est :  Pourquoi les leaders des États les plus riches et les plus puissants ont-ils choisis de tenir leur réunion si contestée, non pas dans un lieu isolé - un château ou une de ces grandes demeures en pleine campagne qui ne sont pas bien difficiles à trouver en Europe -, mais dans une ville antique et populeuse, où les problèmes d'ordre et de sécurité étaient si importants qu'ils réclamaient la mise en place de moyens et de forces qui allaient nécessairement troubler la paix des habitants et impliquer des risques en tout genre ? Pourquoi placer inutilement une grande ville en état de siège ? Pourquoi ce gaspillage d'énergie et d'argent ? Pourquoi, enfin, avoir créé les conditions dans lesquelles des vies humaines risquaient d'être sacrifiées ?