ITALIE : Groupes Révolutionnaires Armés




Il n'existe pas, à notre connaissance, d'ouvrages donnant une vue d'ensemble parfaite des groupes révolutionnaires armés actifs en Italie entre 1970 et le milieu des années 1980 ; le plus généralement, les auteurs se limitent aux actions des célèbres Brigate Rosse et de Prima Linea, abandonnant ainsi aux limbes de l'histoire les dizaines d'autres,  et les centaines d'organisations, de groupuscules pratiquant une violence mesurée essentiellement limitée aux biens matériels. Certes les Brigades Rouges ont largement dominé la scène, par le nombre de membres, de sympathisants et une longévité exceptionnelle malgré des dispositifs policiers, de justice -et financiers- conséquents : dans les années 1980, un policier pouvait ainsi abattre un militant sans être inquiété par la justice. 



On estime, en Italie que le nombre des organisations politiques de la Gauche extra-parlementaire s'élevait à plusieurs centaines,  pour un nombre évalué à 100.000 personnes impliquées directement. Parmi les organisations politiques les plus intransigeantes, environ 10.000 militant[e]s étaient organisé[e]s pour la guérilla urbaine,  pour assurer la protection des manifestants, commettre des attentats contre des biens ou des sabotages : incendier le véhicule d'un juge, d'un directeur ou d'un policier, intimider un contremaître ou un promoteur, organiser des appropriations collectives d'immeuble, etc. Le nombre estimé de militants armés étant en mesure de pratiquer des opérations plus dangereuses d'expropriation [hold-up] qui représentent un cap dans la violence oscillent entre 1.000 et 2.500, tandis qu'un nombre indéterminé de militants était en mesure de pratiquer des opérations plus périlleuses d'enlèvement, d'attaque contre des prisons et d'homicide. 

Ce tableau recense les 25 groupes les plus actifs utilisant la propagande armée qui n'inclut pas les organisations politiques extra-parlementaires soutenant la lutte armée et les groupes anarchistes. 


Nom
Sigle
Periode
Lieu
Inspiration
Principales Actions
AR
1977
1980
Centre-Nord

Attentats
quotidiens

BarbRo
1978
1982
Sardaigne

Attentats
et homicides

BC
1973
1979
Nord

Sabotages
Attaque de la prison
de Bergamo

BR
1969
1989
Italie

Lotta armata metropolitana, Operaismo Armato,
Anti-imperialismo, Anti-capitalismo ed Anti-fascismo,

Intimidations
Sabotages
Enlèvements
Homicides

XXVIII marzo
1980
Lombardie

Homicide de

COR
2003
2004
Toscana, Roma
Lotta-armatismo

Attentats
Intimidations
Sabotages

CPV
1974
1985
Italie




CoCoRi
1975
1978
Nord

Homicide

COLP
1981
1983
Italie

Evasion de Cesare Battisti de la prison de Frosinone. Evasion de la prison de Rovigo de Susanna Ronconi, Marina Premoli, Loredana Biancamano, Federica Meroni



FCA
1975
1976
Centre
FCC
1978
Centre

Homicide de



GAP
1970
1972
Nord
Insurrezionalismo di liberazione nazionale

Attentats

XXII Ottobre
1969
1971
Nord

Attentats contre des bâtiments administratifs,
Homicide de Alessandro Floris,
Enlèvement de Sergio Gadolla.

1945
1949
Nord

Homicides [contre fascistes, industriels, anti-communistes]

MCR
1979
1980
Italie
Operaismo Armato

Lotta per la casa,lotta contro il carovita e le carceri,azioni armate contro agenzie immobiliari e membri delle forze dell'ordine




NAP

1974
1977

Sud


Sequestri ed agguati a personalità istituzionali
Nuove BR
1999
2009
Centre-Nord

Attentats et
Homicides contre la police

NCT
1979
1980
Piemont

sabotage




PCPM
2007
Nord
PL

1976
1981

Nord Centre Sud
Homicides


PFG
1977
1978
Centre Sud
Attentats
PAC
1977
1979
Nord

Hold-up
Homicide




RCA
1978
1980
Lombardie



UCC
1976-1979
Centre-Nord
Raids contre institutions et entreprises


FARO

1971
1977

Italie


Actions contre les banques, industries, groupes capitalistes
Expropriations prolétaires


Source Wikipedia Italie


Source Wikipedia Italie


Ainsi, avant la répression policière qui suivit l'homicide du politicien Aldo Moro, en 1978, le profil type du révolutionnaire n'est pas un clandestin urbain traqué, isolé ayant rompu tout contact,  mais plutôt un[e] étudiant[e], universitaire, employé[e], ouvrier[e], père ou mère de famille ayant un emploi et parfaitement intégré[e] dans la vie civile. Une double vie qui, selon les témoignages, une fois découverte [arrestation, mort violente, etc.] pouvait surprendre leurs proches et collègues de travail.


La pénétration de la violence politique dans la société italienne ne se limite pas à l’activité des groupes armés. D'autres groupes, groupuscules  de la Gauche radicale (notamment au sein de l'Autonomie) jouent un rôle important dans une forme d'extension de la contestation qui se caractérise par le développement de pratiques de violence «diffuse» (manifestations parfois armées, affrontements avec la police, expropriations, occupation de locaux, etc.) Nos articles précédents montrent bien le niveau de violence atteint lors des occupations d'immeubles par les habitants aidés ou non par les organisations de la Nuova Sinistra. De simples mères de famille devenaient des féroces combattantes, aidant leurs compagnons à défendre les biens qu'ils avaient ensemble expropriés, se plaçant entre eux et les matraques des brigades policières,  spécialement formées pour ce type d'action en milieu urbain. Actions suicidaires ou bien désespérées ? Qui nous interrogent sur la violence en Italie. 





LA DOLCE VITA ?


L’histoire de la violence politique et sociale dans l’histoire de l’Italie contemporaine fait l’objet de nombres d’études tant il est vrai que la violence, sous diverses formes, est omniprésente, une sorte de donnée structurelle quasi anthropologique du peuple italien, bien éloignée des clichés touristiques de la Dolce Vita. Cette violence s’exprime dans le monde politique qui a permis au fascisme d’accéder au pouvoir dès 1922 qui n’a certes pas atteint les sommets de l’inhumanité nazie mais a été d’une extrême sévérité dans la répression des populations pauvres et des opposants au régime et dans l’holocauste. La violence de la répression de Démocratie-chrétienne en réponse aux aspirations de la plus grande partie de la population en 1968, alors que les pays européens engageaient une politique de consensus, puis de réformes. La violence également des groupes révolutionnaires de la Gauche et plus encore de l’extrême-Droite, soutenu par les services secrets italiens, dont les attentats meurtriers ont fait des centaines de morts [1]. Cette violence s’exprime au mieux, depuis des décennies, par l’existence même de la mafia, qui souvent est alliée aux plus hautes sphères du monde politique, aux services secrets et parfois au Vatican. La mafia dont la culture liée à la corruption et au meurtre se propage sous des formes diverses et par doses homéopathiques domine la vie du pays. La violence est omniprésente en Italie, et une forme de fatalisme semble affecté les comportements et les consciences. 

Selon Alfonso Berardinelli : « Les liens de solidarité se relâchent, et prévalent sur les préférences familiales ou locales, le corporatisme, l’autodéfense agressive des différentes « tribus » ; comme s’il n’y avait jamais eu de pacte ni d’accord à respecter»[2], tant il est vrai que la corruption des politiques [3] ne donne pas l’exemple. C’est, sans doute, une des particularités propres au peuple italien qui a pu ainsi inciter de simples habitants à des actes d’une grande violence, à mener des luttes dont certaines actions étaient périlleuses, dangereuses et parfois mortelles. En ce sens, l’apologie de la violence non ou pré-terroriste par certains groupes de la Nuova Sinistra prend ici une toute autre valeur : elle était déjà bien ancrée dans la culture du pays.

La violence était considérée comme un moyen nécessaire pour parvenir aux objectifs, et prônée après avoir été théorisée. Le peuple devait l’utiliser et ce d’autant plus que les forces de l’ordre n’hésitaient pas dans les manifestations à des actes d’une rare violence et ce, dès 1968. D’autre part, et au-delà des théories, dans la vie quotidienne, les militants devaient faire face aux groupes néo-fascistes qui participaient à la chasse aux communistes durant les manifestations, avec la bienveillance des forces de l’ordre, et menaient des actions au sein même des universités et des quartiers. Le témoignage d’un étudiant de 1968 est éloquent qui affirme avoir participé à deux manifestations avec des fleurs et des messages de paix et s’être retrouvé tabassé une première fois par la police, une seconde fois par des militants de l’extrême-Droite. Ironique, il déclare avoir participé à la troisième avec la même banderole mais accrochée, cette fois-çi, à un manche de pioche, outil indispensable d’auto-défense. Ainsi, si pour les organisations pronant la révolution la violence était un moyen, pour d’autres, la violence prolétaire [Violenza proletaria] répondait à la violence de la police et des autorités à briser par la force ce mouvement.

Dans le cas des luttes urbaines, qui engageaient lors des actions souvent violentes d’appropriation collective, des familles, c’est à dire des femmes, des femmes enceintes, des enfants et des personnes âgées, qui n’hésitaient pas à se mesurer aux forces spéciales de la police, la violence prend une autre dimension qui s’explique beaucoup moins facilement. Courage, inconscience, défi face à la mort, acte désespéré face à une situation à ce point inhumaine ? Ici, la violence est analysée différemment selon les anciens acteurs. Son origine, pour certains, sont les conditions de vie inhumaines dans les quartiers ouvriers et dans les bidonvilles qui ont forgé un fort sentiment d’injustice parmi les jeunes méridionaux et exacerbées leur velléité à combattre. Des explications peu rationnelles mais souvent avancées insistent sur le fait que la violence révèle le caractère des méridionaux qui ont une longue tradition populaire de s’armer pour régler les conflits. Les témoignages d’anciens militants insistent sur le fait que dans bien des cas, et notamment dans les actions menées avec les marginaux des bidonvilles, l’appréciation d’un groupe n’était pas basée sur le discours politique mais selon l’aptitude des militants à se mesurer aux forces de l’ordre. La violente acquiert ici une valeur libératrice, euphorisante. Transgresser les limites, c’est célébrer une fête, sceller une identité collective. Dans les quartiers ouvriers, la violence exprimait avant tout, la capacité d’un groupe à lutter contre les injustices, à exprimer sa révolte contribuant à la réaffirmation de la dignité personnelle et collective des dominés. 

N. Balestrini évoque les travaux du psychanalyste Elvio Fachinelli, engagé dans les luttes qui s’intéressa au domaine du «pré-politique», c’est à dire à la compréhension des éléments déterminant une conscience commune de la révolte : « Ce qui précède la lutte politique, c’est la révolte subjective qui n’implique pas nécessairement une appartenance théorique et idéologique préexistante. Quand cette subjectivité prend une dimension de masse, on assiste à ce qu’on appelle les mouvements de révolte existentielle »[4]. Ce qui explique la distinction entre révolte spontanée populaire et révolution comme acte de la pensée. Distinction prise dans le sens que lui donnait Karl Marx dans sa critique adressée à Stirner, le théoricien de l’anarchie, dont il récuse l’opposition entre révolte et révolution. Stirner théorise la révolte en tant qu’acte personnel de soustraction, égoïste qui ne vise pas à détruire les institutions ; au contraire de la révolution, acte politique qui vise le conflit contre une institution. Giorgio Agamben nous indique que «Marx critique très fortement ce motif, mais le fait qu’il lui consacre cent pages [dans l’Idéologie allemande] montre bien que c’est un problème sérieux. À cette opposition révolte/révolution, il oppose une sorte d’unité entre la révolte et la révolution. Il n’oppose pas un concept politique à un concept anarchico-individuel, il cherche l’unité des deux : ce sera toujours pour des raisons égoïstes, pour ainsi dire de révolte, qu’un prolétaire fera un acte directement politique.»[5]


Notons que les militants du Collectif politique métropolitain, ancêtre des Brigate Rosse, s'occupaient d'organiser les luttes dans les quartiers populaires de Milan et les premières grandes occupations durables de logements. 

L’apologie de la violence non terroriste exprimée, défendue et théorisée par les groupes de la Nouvelle Gauche peut être considérée, en Italie, comme une des plus grandes avancées en matière de praxis politique, dans un contexte de terrorisme économique libéral. Au cours de nombreux événements, que ce soient dans le cadre des luttes urbaine, ouvrière, les masses populaires ont non seulement égalé l’élite intellectuelle dans la pratique morale de la justice, mais l’ont même dépassée par leur courage et leur intrépidité.  Comme nous l'avons évoqué à propos des grèves ouvrières survenues pendant la période fasciste, la violence correspond à une sorte de communauté de fait de la souffrance qui dépasse les grandes divisions salariales, confessionnelles et politiques et dont l’absolu détermination, l'inconscience courageuse, la volonté du désespoir pouvaient même forcer le respect des membres fascistes et le consentement de la population.





LES STRATEGIES



Pour beaucoup d'historiens et d'anciens militants, l'acte des Brigate Rosse de tuer Aldo Moro signifia la fin par la répression de la Nuova Sinistra et plus largement, de toute forme de subversion voire même, pour un temps, de contestation politique. Le gouvernement s'empara de cette occasion pour organiser une incroyable contre-offensive massive, longue, déterminée et appuyée par l'ensemble des partis politiques, y compris le Parti communiste. Il contribua sans aucun doute à éloigner les Brigades Rouges de leur soutien populaire, mais d'une manière générale, les témoignages évoquent aussi une certaine crise du militantisme, une lassitude à la violence qui avait débuté dix années plus tôt, tandis que d'autres soulignent l'amélioration constante des conditions de vie des classes populaires -notamment par l'éradication des grands bidonvilles- et l'embourgeoisement lent mais progressif de la classe moyenne.


Pour ce qui concerne les luttes armées, nous reprenons ici et à nouveau un extrait de l'ouvrage de Andrea Cavazzini [6]


Un des pôles du mécanisme implacable qui détermina la fin de la Nuova Sinistra fut l’essor de la lutte armée, une tendance née et développée lors de la « phase virulente de la dissolution des groupes extra-parlementaires, vis-à-vis d’une vaste restructuration autoritaire dans les usines, à une époque où le gouvernement et le parlement étaient en train d’élaborer le tournant législatif-autoritaire qui passera à l’histoire comme "période de l’état d’exception" » [7]. La lutte armée se propose comme solution « militaire » à la crise des groupes, mais elle s’enracine dans des débats plus anciens concernant l’usage de la violence organisée que les organisations politiques connurent incessamment depuis 1969. L’État italien et les forces de l’ordre avaient toujours tenu, face aux revendications des classes populaires et à leur initiative politique, une attitude de répression impitoyable, et cela au moins depuis l’unité nationale au XIX siècle. Il est difficile de dire si telle attitude fut plus ou moins accentuée par rapport à d’autres États, mais il est certain qu’à partir de l’immédiat après-guerre – des luttes des paysans du Sud pour la terre jusqu’aux manifestations contre le gouvernement de F. Tambroni en 1960 –, l’État italien a toujours opté pour une utilisation massive de la violence répressive, souvent meurtrière, contre la contestation des pouvoirs en place. Du reste, les tâches répressives furent souvent confiées à des groupes criminels (par ex. les bandits de Salvatore Giuliano en Sicile) et à des organisations para-militaires néofascistes, souvent chargées d’exercer la répression sous le regard, et la protection, des forces de l’ordre. À ces pratiques brutales – qui contribuèrent à déclencher une situation extrêmement tendue déjà en 1969, lors de la conjonction entre les luttes étudiantes et ouvrières – le 12 décembre de la même année 1969 s’ajouta l’attentat sanglant à la Banque de l’Agriculture de Milan. De cette première « tuerie d’État » (comme on appelait jadis les mystérieux attentats qui plongèrent l’Italie pendant de longues années dans un climat de terreur favorable à toute réaction sécuritaire et répressive) les enquêteurs visèrent immédiatement les groupes anarchistes : on connaît la suite, dès la « mort par accident » [8] de l’anarchiste Giuseppe Pinelli, tombé de façon inexplicable (et à aujourd’hui inexpliquée) d’une fenêtre de la Préfecture de police au cours d’un interrogatoire, à l’arrestation d’un autre anarchiste, Pietro Valpreda, finalement innocenté. Aujourd’hui, les différentes Commissions d’enquête qui, au cours de plusieurs décennies, ont traité cette affaire reconnaissent que l’attentat avait été mis à exécution par des néofascistes liés à des appareils étatiques, qui détournèrent les enquêtes en direction des milieux anarchistes. À l’époque, la conjonction entre la vague de répression, la protection que les forces de l’ordre garantissaient aux escadrons fascistes qui agressaient les manifestations des ouvriers et des étudiants, les opérations de depistaggio autour d’attentats restant toujours sans coupables, et, finalement, les tentatives plus ou moins larvées de coup d’État militaire ou fasciste (ou les deux choses ensemble), engendra dans certains milieux politiques la conviction que la bourgeoisie italienne aurait essayé de fournir une solution autoritaire à la crise, et que les temps étaient mûrs pour se préparer à une réponse militaire organisée, une sorte de répétition (et de revanche) de la Résistance antifasciste, censée avoir été trahie par les forces politiques bourgeoises et par les partis de la gauche. Telle était la position des Gap (Groupes Armés Prolétariens), une organisation animée par l’éditeur Giangiacomo Feltrinelli :
« Les Gap se manifestent en 1970, quatre mois seulement après la "tuerie d’État", lorsque (…) les groupes fascistes toujours protégés par la police deviennent de plus en plus arrogants (…). Leurs déclarations révèlent qu’ils reprennent les schèmes de la guerre dans les maquis pendant la Résistance : ils n’envisagent pas une guérilla urbaine, mais une guérilla "à la cubaine" dans les zones de montagne (…). Pour eux, le danger principal était la possibilité d’un coup d’État ; ils avaient été très frappés par la tentative de "golpe" du 7 décembre 1970 » [9].

Après la mort violente de Feltrinelli en 1972, une partie des militants « gappistes » fusionnent avec les Brigades Rouges, dont la généalogie et la stratégie initiale étaient pourtant assez différentes. Selon la reconstruction proposée par Balestrini et Moroni (qui se fonde à son tour sur des études menées au cours des années 1970, comme le livre Brigate rosse, édité par Soccorso rosso, Feltrinelli, Milano, 1976), les premières actions des Brigades rouges ont lieu à l’intérieur des usines, dans un contexte où, déjà depuis les années Soixante et l’Automne chaud, « les pratiques du sabotage, des agressions aux contre-maîtres, de la destruction des voitures des dirigeants, de l’exercice d’un contre-pouvoir à l’intérieur de l’usine, sont très répandues et tout à fait habituelles » [10]. La naissance des Brigades rouges est annoncée en 1970 par une revue militante, « Sinistra proletaria », organe de coordination et information du Collectif politique métropolitain (Cpm), un groupe milanais qui sera l’une des matrices des BR : « [Le Cpm] s’était constitué afin d’étendre l’action politique de l’usine à la société et de dépasser les contradictions inhérentes à la séparation entre les luttes à l’usine et les luttes des étudiants ou dans la société (…). Le Cpm devient très rapidement – surtout à Milan – un organisme de masse actif dans des dizaines d’usines et d’écoles » [11]. À la fin de 1969, le Cpm organisera un colloque sur les problématiques organisationnelles et sur le recours à la violence : « Sans aucun doute, tant le climat de répression étatique que l’émotion soulevée par la violence spontanée et de masse exercée par les ouvriers au cours de l’Automne chaud (…) exerceront la plus grande influence sur leurs élaborations et sur leurs choix » [12]. Ces choix consistent à refuser les solutions organisationnelles proposées par Potere Operaio e Lotta Continua – solutions visant « un développement organisationnel des luttes s’opposant aux organisations traditionnelles » et auxquelles le Cpm reproche d’interpréter l’autonomie de la classe ouvrière comme une simple indépendance par rapport aux partis et aux syndicats de la gauche historique – et à affirmer l’hypothèse d’une « guerre de position », une guérilla de longue durée au coeur des métropoles capitalistes :

« Pendant toute l’année 1970, le Cpm (…) dirige ou appuie plusieurs luttes dans les usines et des vastes occupations de logements dans les quartiers populaires de Milan (Gallaratese et Mac-Mahon), pour lancer ensuite une campagne de luttes pour les transports publiques gratuits (…). Le Cpm exerce une action systématique d’intervention auprès des techniciens et des étudiants-travailleurs, en touchant par conséquent à l’un des noeuds sociaux les plus importants pour comprendre l’élargissement des luttes à l’usine et dans la société. La question des "techniciens" avait été déjà posé (…) par les opéraïstes (…). En novembre 1968, à Milan, une rencontre nationale des Facultés techniques et scientifiques en lutte avait eu lieu, produisant des analyses très importantes sur la restructuration technologique en acte, sur les tâches que le néo-capitalisme assignait aux techniciens, et sur la formation de ces derniers par l’école et l’université (…). Ces élaborations seront reprises par le Cpm suite à la grève nationale des techniciens au début de 1969, et grâce à une implantation très forte dans les organismes syndicaux de base des techniciens et des cadres dans les entreprises Pirelli et Siemens. À partir de ce trajet théorique et politique un Groupe d’étude est formé à l’Ibm, une entreprise qui, avec Olivetti, est le fer de lance de la production technologique avancée. Le Cpm-Sinistra proletaria, suivant son choix stratégique d’unification des luttes d’usines avec les conflits sociaux, instaure des alliances fréquentes avec Potere Operaio et Lotta Continua sur les problématiques du logement et des transports, et choisit (…) d’intervenir systématiquement dans les écoles technico-professionnelles, où les étudiants-travailleurs sont plus nombreux et le problème des destins professionnels est plus urgent. À Milan on trouve la plus grande concentration d’étudiants-travailleurs d’Italie (80.000 en 1970). À cause du caractère fortement industriel de la ville, les agitations des travailleurs-étudiants établissent un lien immédiat entre les luttes à l’école et celles à l’usine. Dès les premiers mois de 1970 le mouvement et les luttes des travailleurs-étudiants sont presque entièrement hégémonisés par le Cpm, qui avait fourni l’analyse théorique la plus complète de la fonction de ces figures sociales » [13].

Jusqu’ici, le Cpm présente les caractères typiques de la plupart des organisations de la Nuova Sinistra. L’accélération en direction de l’offensive militaire fut impulsée par la crainte du coup d’État fasciste et par la réponse violente, déjà fortement caractérisée comme militaire, de la part de l’État confronté aux luttes. Elle le fut également par la fascination des luttes armées métropolitaines apparemment victorieuses (guérilla urbaine en Amérique du Sud, lutte des Palestiniens, premières actions de la RAF en Allemagne), qui étaient censées fournir des modèles pour s’affronter à l’État sur le plan qu’il avait choisi, celui de la puissance militaire. Elle le fut enfin par une lecture fortement simplifiée de la métropole capitaliste comme lieu de concentration et de direction verticale des rapports capitalistes, où s’unissent immédiatement l’exploitation du travail collectif et le despotisme étatique – un raccourci théorique permettant de « résoudre », dans l’imaginaire qui soutenait l’action politique des militants, le problème des liens politiques entre les luttes. Lorsque, en 1971, un attentat incendiaire contre Pirelli rendra célèbres pour la première fois les Brigades rouges (dont les actions précédentes avaient soulevé beaucoup moins d’attention), Lotta Continua critiquera la tactique des actions « exemplaires » : « L’organisation militaire des masses ne se construit pas tout simplement en vertu du fait que certains groupes mènent des actions militaires (…). Elle doit se construire à partir de la réalisation d’organismes politiques de masse stables et autonomes » [14]. Mais la substitution progressive des actions militaires à toute autre solution des dilemmes stratégiques et organisationnels sera bien l’option décisive des Brigades rouges. Dans cette militarisation progressive de la pratique politique, jouera un rôle la fusion du noyau Cpm de l’organisation clandestine avec une mouvance scissionniste d’origine PCI, rêvant une réactivation du mythe de la résistance antifasciste, et relayant le mécontentement des courants d’anciens résistants qui n’avaient pas entièrement accepté l’issue de la lutte de libération, qu’ils avaient considérée comme le prélude à l’instauration révolutionnaire d’un État socialiste. Dans la période qui suivra la mort de Feltrinelli et la fusion du Cpm avec une partie des Gap, « les caractères d’involution autoritaire du système démocratique italien sont lourdement accentués. La pensée politique des BR semble subir une accélération soudaine et profonde. Elles regardent aux patrons et à la bourgeoisie sous un angle millénariste : l’histoire est en train de tourner la page, et la révolution est une force de la nature qui frappe à la porte » [15]. La perspective d’une guérilla urbaine de longue durée est abandonnée en faveur d’une préparation au « grand soir », à l’affrontement direct avec l’État sur le plan de la pure puissance militaire. Une métamorphose inquiétante s’amorce : dans leurs actions contre cadres industriels, patrons et syndicalistes, les BR « utilisent le même langage que les appareils étatiques (…) une tendance qui s’accentuera progressivement au sein de la pratique armée - la tendance à se constituer en "contre-État", en organisation autoritaire et verticalisée, en "forme-Parti" bureaucratique et verticale qui, au cours de son développement, conduira aux "prisons du peuple", à la pratique du "procès prolétarien", et à des véritables "exécutions", produit inévitable de la "clandestinisation", qui prévoit des règles rigides et des militants durs, obéissant sans discussions aux ordres. Cette dynamique fera progressivement des BR l’image spéculaire de l’État, en les rendant toujours plus difficiles à déchiffrer pour le mouvement », qui, pourtant, ne les avait pas privés d’une vaste sympathie, à cause d’une compétence indiscutable à l’égard des conditions de vie à l’usine et d’un recours limité à la violence (le premier attentat mortel n’aura lieu qu’en 1974, et il sera suivi par une autocritique) [16].

La tendance armée constitua par conséquent un autre genre de clôture du processus d’invention de formes politiques nouvelles qui était le coeur même de la longue « séquence rouge » italienne. La crise progressive des perspectives politiques du mouvement à partir de la moitié des années 1970, la restructuration capitaliste annoncée par la crise, le climat de répression et d’autoritarisme qui frappait les militants et les avant-gardes ouvrières, déclencha une entrée en masse des acteurs des mouvements et des luttes dans les organisations armées. Les Brigades rouges sont la formation armée la plus importante et redoutable. À la fin des années soixante-dix, elles semblent occuper toute la scène politique, dans un affrontement direct à l’État qui prend progressivement les caractères d’une ressemblance, presque d’une assimilation, entre les deux puissances qui se partagent désormais le champ de l’initiative politique. Les Brigades rouges en vinrent rapidement à poser « l’organisation armée comme moment hégémonique du processus révolutionnaire global » [17]. La "lutte armée" était envisagée comme « ligne stratégique unique de l’affrontement des classes, (…) tendant à absorber en elle-même toute expérience produite par la complexité du mouvement réel. Ce choix stratégique ne pouvait qu’opérer une réduction de la richesse des trajets organisationnels » [18].

L’enlèvement et l’assassinat d’A. Moro visaient ouvertement à « anticiper la guerre civile » jugée imminente, et à prendre la direction – par cette action « exemplaire » – de la totalité du mouvement, dont les BR fantasmaient un consensus spontané et homogène à l’égard de leurs propres pratiques. La concentration exclusive sur la puissance militaire coupa les formations armées de la réalité contradictoire du processus politique global, et les entraîna dans un effrayant mimétisme vis-à-vis de l’appareil répressif d’État.

L’option militaire fut commune à l’État et aux Brigades rouges, et leur convergence contribua à la destruction féroce des innombrables expérimentations politiques de la séquence rouge : le paradigme de l’affrontement final, de la confrontation massive entre deux puissances matérielles, avait fini par se substituer à toute invention politique possible. Les pratiques de la « tendance armée », et des BR en particulier, représentent une version extrême (tragiquement caricaturale) de la suture étatique des processus politiques révolutionnaires. Le prix à payer pour ce déplacement progressif de la pratique politique sur le seul terrain de la puissance militaire fut l’accélération de la dissolution désastreuse des groupes, et l’identification, qui dure encore aujourd’hui, de toute politique extraétatique à une violence meurtrière auto-référentielle dont les motivations restent opaques et l’ancrage à une quelconque stratégie rationnelle inexistant. La lecture de la lutte armée italienne par le biais de la pathologie psychique ou du malaise existentiel est sans doute inacceptable, et une lecture morale reste trop facile. Mais il faut éviter toute ambiguïté concernant les résultats et les principes de ces pratiques : l’option exclusive pour la violence organisée sous sa forme militaire fut, face à l’impasse de l’organisation politique, une fausse solution, qui en dernière analyse revenait à gaspiller et à effacer le processus – long et difficile – de la critique à l’égard du paradigme tiers-internationaliste. Les tentatives – infiniment complexes et subtiles, et demandant une patience infinie – d’articulation entre des expérimentations politiques hétérogènes et inédites, et entre des sites sociaux disparates, furent brutalement escamotées par le raccourci fantasmatique d’une harmonie préétablie entre un mouvement homogène et monolithique (qui n’existait nulle part) et une direction militarisée, progressivement séparée des sites des luttes réelles, mais se considérant néanmoins légitimée à les totaliser en quelque sorte de l’extérieur. L’interprétation de la situation historique, des rapports sociaux, du contexte des mouvements, qui inspirait cette tendance devint de plus en plus arbitraire et coupée de la réalité au fur et à mesure qu’elle se réduira à un instrument de légitimation après-coup d’un choix militaire irréversible et s’auto-alimentant. Même sous cet aspect, une certaine tradition de la Troisième Internationale était conservée, menant tout droit à des positions subjectives nihilistes.

Mais l’étatisation autoritaire et la militarisation n’étaient que deux formes de renversement obscur de la dynamique politique de la séquence rouge. Une autre tendance, dont la signification est entièrement différente, fit son apparition au milieu des décombres de la Nuova Sinistra dans sa phase organisationnelle. De la crise des groupes, l’Autonomie fut le principal nouveau sujet politique à surgir :
« Des milliers de militants des groupes en dissolution entraient dans des centaines de collectifs, de comités et d’assemblées autonomes, de logements occupés qui, dans les années suivantes proliféreront dans toutes les villes d’Italie en donnant lieu à une véritable scène du mouvement de libération. L’expression même de "mouvement de libération" était née comme indice d’une identité nouvelle, d’un processus qui ne se limitait plus à la sphère du conflit pour assumer la sphère de l’auto-constitution (…). L’Autonomie constitua une aire vaste comme une galaxie, à l’intérieur de laquelle on aurait pu reconnaître certaines constellations, certains réseaux dont les trajets politiques étaient très différents, avec des formations culturelles et des imaginaires disparates » [19].

Ce « processus foisonnant d’auto-organisation diffuse », qui semblait vouloir couper avec toute forme organisationnelle connue jusqu’à ce moment pour procéder à une refonte totale et immédiate des formes de la politique, avait comme protagonistes absolus « des jeunes prolétaires, marginaux par rapport aux groupes organisés, mais actifs à l’intérieur de dynamismes d’agrégation spontanée, magmatique, impossible à contrôler » [20]. L’Autonomie s’est constituée à la jonction d’une mobilisation politique de masse qui avait duré de longues années, et de l’impasse irréversible des formes organisationnelles qui avaient essayé de la traiter convenablement.

Elle trouvera dans les pratiques des groupes en dissolution une image-repoussoir qui lui servira à définir sa propre singularité – l’Autonomie pourrait donc bien être considérée comme une tentative extrême de reprendre, par-delà l’échec des groupes organisés et à partir des caractères de cet échec, la recherche d’une forme adéquate aux processus de création politique dont l’Italie avait été le théâtre. Rien d’étonnant, donc, dans les modalités chaotiques et « sauvages » de ses pratiques politiques : « La nouvelle génération du mouvement, qui fait son irruption sur la scène politique à partir de 1975, critique radicalement les stéréotypes idéologiques, les modèles, les rites et les mythes de la tradition tiers-internationaliste assumés par les groupes nés après 1968-1969. Cette critique radicale (déjà amorcée précédemment par le mouvement féministe) était centrée sur les problématiques du "politique-personnel", des rapports entre les sexes, du refus des hiérarchies figées et du volontarisme aliénant.»


NOTES


1. Les statistiques officielles, annoncent entre 1969 et 1987, 14.591 actes de violence aux motifs politiques ayant provoqué 491 décès et 1.181 blessés ou mutilés.

2. Les intellectuels existent-ils encore ? Le cas italien. P.U.F., Diogène 2003/4 - n° 204

3. En 1992, l’opération Mani Pulite (Mains propres) est lancée par des procureurs de Milan qui ont mis en examen ou condamnés pour corruption près de 75 % des dirigeants et des représentants politiques des partis gouvernants de l’époque.

4. Entretien avec N. Balestrini & S. Bianchi ; ordadoro.org ; Rome, 2008.

5. In revue Vacarme, n° 10 ; Entretien réalisé une biopolitique mineure ; entretien réalisé par S. Grelet & M. Potte-Bonneville, 2000.


6. La Nouvelle Gauche en Italie Tome I Le printemps des intelligences Introduction historique et thématique ; Ed. Bibliothèque de philosophie sociale et politique, 2009.

7.  N. BALESTRINI et P. MORONI, L’orda d’oro, op. cit., p. 383.

8. D’après le titre d’une pièce de Dario Fo, Morte accidentale di un anarchico.


9. N. BALESTRINI et P. MORONI, L’orda d’oro, op. cit., p. 403-404. Il s’agit du
coup d’État avorté (apparemment à cause de la défection, à la dernière minute,
des « familles » de Cosa Nostra) animé par le prince J. V. Borghese, et
impliquant des hauts fonctionnaires des services secrets italiens et de l’OTAN.
Le mot espagnol golpe (golpe de estado, coup d’État) est couramment utilisé
en italien pour indiquer un coup d’État, et notamment un coup organisé par des
groupes militaires-fascistes « à la grecque » ou « à la chilienne ».

10. N. BALESTRINI et P. MORONI, L’orda d’oro, op. cit., p. 383-384.

11. Ibid., p. 386-388.

12. Ibid., p. 388

13. Ibid., p. 388-392.

14. Ibid., p. 400.

15. Ibid., p. 412.

16. Ibid., p. 414-415.

17. Ibid., p. 667.

18. Ibid.

19. Ibid., p. 444-445.

20. Ibid., p. 445.



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