ITALIE : Luttes Urbaines : 1976 / 1978

Imaginez une alliance politique entre Valéry Giscard d'Estaing et Georges Marchais, entre Nicolas Sarkozy et Jean-Luc Mélenchon ; C'est pourtant ce qui arriva en Italie en 1976, une incroyable entente contre-nature entre le Parti communiste et la Démocratie-chrétienne. Un des évènements parmi d'autres qui sera à l'origine de ce qui est considéré comme le second mai 68 italien : les grandes grèves de 1977, le Mouvement de 77.
A. Cavazzini explique la dissolution du Parti communiste italien -après une lente agonie en 1991- par sa collaboration totale avec les partis politiques de la Droite et du Centre, les forces les plus rétrogrades du pays :

Vers la moitié des années 1970, le Parti accélèrera les démarches de sa « candidature » à gouverner la crise sociale et économique, qui apparemment échappait au pouvoir de maintenir l’ordre de la part des forces politiques bourgeoises. Le succès électoral du juin 1975 – largement redevable des espoirs en une traduction politique des instances des luttes – poussa le PCI à franchir une étape décisive en direction d’une alliance avec les classes dominantes.
En 1976, le PCI entame sa politique de « solidarité nationale », c’est-à-dire, d’abstention « constructive » (donc de soutien larvé) vis-à-vis des gouvernements démo-chrétiens au nom d’une collaboration nécessaire à « sortir de la crise » ; les décrets et les lois économiques approuvés avec le consensus du Parti Communiste déchaînèrent une offensive capitaliste brutale contre les acquis normatifs et salariaux issus des luttes des années précédentes. Au fur et à mesure que le PCI était légitimé à pénétrer la sphère étatique et gouvernementale, il devint l’instrument, conscient et volontaire, d’une stratégie visant à faire reculer les positions des mouvements des années précédentes, en déchargeant sur les classes travailleuses, les ouvriers, les techniciens et les couches moyennes, les effets de la crise (« l’usage capitaliste de la crise » comme stratégie contre-révolutionnaire, pour reprendre le langage opéraïste). Lorsque la crise frappera surtout les jeunes générations, en produisant des couches sociales appauvries de plus en plus nombreuses et structurellement destinées à la précarité, voire à la marginalité, le PCI opposera un refus total aux instances portées par ces mêmes groupes, en lançant les mots d’ordre d’une « nouvelle » éthique du travail et de l’étude (voire d’une stigmatisation bigote des chômeurs, des précaires et, bien entendu, des jeunes militants) et en se proposant comme acteur direct de la répression par son appareil d’encadrement des classes travailleuses, en agissant comme une sorte de police parallèle à côté des forces de l’ordre.
Le rôle joué par le PCI lors de la « période de l’état d’exception » sera donc celui d’un outil implacable de la répression étatique ; dans leur ensemble, ces choix auront par conséquence rien de moins que la fin du mouvement ouvrier italien au début des années 1980, et le déclin sans retour de la gauche en Italie.


Elections

Elles offrent à la Gauche les administrations de quelques-unes des plus grandes villes et de régions ; et ce fut une surprise pour tous. Au scrutin régional de 1975, Le Parti Communiste avec 33,4 % des suffrages talonnait la Démocratie-chrétienne (35,3%). A. Cavazzini note que c'est l'époque où le PCI entame avec de plus en plus de décision sa métamorphose : il devient un gigantesque appareil administratif, gouvernant avec les partis « bourgeois » nombre de mairies et de régions, et participant à la répartition des privilèges, des postes, des charges publiques, de l’argent publique. La fidélité au Parti de la part des militants et des cadres se fonde désormais largement sur des espoirs de promotion sociale par des postes dans l’administration ou dans les entreprises de services publiques, voire sur une logique de clientèle remplaçant les fonctions officielles du Welfare State italien dont les instances régulières étaient relativement inefficientes.

En 1976, Giulio Carlo Argan, de la Gauche indépendante, est élu maire de Rome. Les premiers temps d’une espérance de changement, sinon d’améliorations et les quelques avancées notamment en matière de logements affaibliront les groupes de la Nuova Sinistra et l’on assiste, à nouveau, à une recomposition du paysage politique. La situation est relativement complexe pour ce qui concerne les groupes politiques de la Nouvelle Gauche : un grand nombre se rapproche du Parti Communiste, redevenu attractif, des militants de la Gauche dissidente tentent de se regrouper dans des alliances à visée électorale [1] ou bien s’acheminent vers la dissolution telle Lotta Continua [2] en 1976, après une brève tentative d’institutionnalisation. L’opéraïsme évolue vers le réformisme de type social–démocrate et quelques théoriciens rejoignent l’avant–garde du système parlementaire.

Attentat, Répression et Lassitude

Tant que les groupes de la Gauche Radicale et des groupes armés révolutionnaires intensifient leurs activités de propagande par le fait, l’investissement dans des structures clandestines se fait au détriment de l’engagement dans les luttes sociales ; ils commencent alors à perdre progressivement leur assise sociale. La plus grande majorité des groupes formant le mouvement Autonome désapprouve publiquement les actes de terrorisme contre les personnes, la violence en général et de nombreux militants de la première heure en désaccord quittent le mouvement. L’opinion publique qui jusqu’à présent manifestait à l’égard du mouvement Autonome une grande compréhension, qui était indulgente face à ses méthodes d’actions illégales, condamnait à présent les attentats des groupes armés et plus largement l’ensemble des groupes de la Nouvelle Gauche. 


Paolo Colpito, Roma, Piazza Indipendenza, 1977, photo : Tano D'Amico

La répression policière atteint son paroxysme dans la violence et les condamnations contre des militants sont démesurées ; en 1977, des intellectuels français, dont J.-P. Sartre, M. Foucault, R. Barthes, F. Guattari, signent un appel contre la répression du mouvement.

Drogues

L’arrivée massive sur le territoire italien de drogues dures, cocaïne et héroïne, est un phénomène auquel il faut accorder une grande importance. Certains suspectent, en effet, l’État d’avoir laissé délibérément la grande diffusion de drogues dures et l’étranglement de l’approvisionnement en drogues douces afin de mieux neutraliser les mouvements étudiants tant il est vrai que la mafia a pu importer, fabriquer et distribuer avec autant de facilité. Ce phénomène avait déjà fait ses preuves sur les campus américains les plus récalcitrant. Les ravages dues aux drogues, bon marché, sont considérables : la drogue est omniprésente, les overdoses touchent autant les étudiants, les chômeurs et les délinquants que les salariés, jeunes et plus âgés

Photo : Tano D'Amico
Nouvelle génération,
nouveaux idéaux

C’est la période où émergent les groupes constitués par la nouvelle génération qui s’éloigne des préoccupations et des revendications des plus anciens ; où sont évacuées les grands principes politiques des groupes de l’Autonomie ouvrière et l’idée de transformation de la société par la voie politique ou révolutionnaire. D’autres formes de collectifs autonomes qui existaient depuis 1968 n’occupaient pas sur la scène un rôle aussi démonstratif, émergent. Ils sortent du cadre économique et traduisent selon Ronald Inglehart l’émergence de valeurs post-matérialistes, déplaçant ainsi l’axe de la lutte dans la sphère contre-culturelle, comme l’illustrent notamment les mouvements écologiste, anti-nucléaire, homosexuel, féministe, des radios libres, anti-autoritaire luttant contre les prisons ou la psychiatrie. Par les thèmes civils et plus hédonistes qu’ils défendent, tout en se réclamant en dehors des partis politiques, ils seront étiquetés comme « une extension du domaine de la lutte » : l’autonomie « Désirante ». Ces mouvements seront largement inspirés par les philosophes français, notamment Foucault et Guattari, qui insistait sur l’insuffisance de Mai 68 : « Mai 68 a peut être libéré des attitudes militantes, mais pas les cervelles qui restaient complètement polluées et qui ont mis beaucoup plus de temps à s’ouvrir à ces questions de folie, d’homosexualité, de drogue, de délinquance, de prostitution, de libération de la femme »[3].

Photo : Tano D'Amico
A ces nouveaux mouvements sociaux, la condition des jeunes en ces années-là est souvent une condition de malaise extrême : « Entre 1975 et 1976 (…) des vastes strates de jeunes mettent en place de façon spontanée des formes d’agrégation à partir de la critique de la misère que représente leur existence : la condition d’étudiant pour certains, de chômeur pour d’autres, celle d’ouvrier précaire pour la plupart. Pour tous, indifféremment, se pose le problème du temps libre, d’un temps vécu comme (…) vide, ennui, aliénation » [N. Balestrini et P. Moroni, L’orda d’oro].

Circoli proletari giovanili

Les Circoli proletari giovanili, mouvement informel non organisé, constitue à plusieurs titres une rupture par rapport au cycle précédent ; leur centre de gravité ne se trouve plus dans les usines. Ugo Tassinari témoigne : «Beaucoup d’ouvriers d’avant-garde ont décidé que leur manière de continuer leur discours de refus du travail était d’abandonner l’usine pour vivre du vol à main armée. Dans ce discours, le vol à main armée n’est plus une action criminelle mais une manière pour le prolétariat de commencer à exproprier la bourgeoisie, et donc une action révolutionnaire. Donc, de nombreuses bandes de jeunes autonomes ont décidé de vivre non seulement du vol mais aussi d’autres activités illégales comme par exemple le trafic de cannabis [4].»


Photo : Tano D'Amico

L’espace de subversion, en constante progression jusqu’à la fin des années 70, rend floues les frontières du politique, de la contestation et de la délinquance, de la stratégie collective et de l’initiative individuelle. La rupture est grande entre la génération des «jeunes prolétaires juvéniles», les enfants de l’immigration nés dans les années 1960 dans les grandes villes du Nord et les groupes de la Nouvelle Gauche. Les jeunes ouvriers et chômeurs, les marginaux, la nouvelle délinquance, partagés entre les valeurs, les normes et la culture transmises par leurs parents et les demandes de la société urbaine et qui nés dans les quartiers d’habitat social et les centres villes délabrés échappent à l’emprise des partis politiques. Ils ne se reconnaissent pas non plus dans les thèmes portés par les groupes extraparlementaires, comme l’anti-impérialisme, trop éloigné de leurs préoccupations quotidiennes. Les tentatives de rapprochement avec l’Autonomie ouvrière sont, le plus généralement, laborieuses. Farnetti et Moroni décrivent la réaction d’un comité de jeunes au sujet du journal des Collectifs Politiques Ouvriers : « Ils ne réussirent jamais à lire plus de deux articles par numéro et les trouvèrent trop difficiles. Même la tentative de lire collectivement Prolétaires et État de Toni Negri s’arrêta à la première page et le livre disparut, probablement brûlé dans le poêle


Indiani metropolitani

Les Indiani metropolitani est un mouvement formé d’étudiants, d’artistes, d’intellectuels, mais aussi de prolétaires, d’exclus et de marginaux. Ils revendiquèrent leur appartenance à un territoire propre, tout en dénonçant la ghettoïsation comme les indiens d’Amérique l’avaient eux aussi subie. Leur manifeste «Nous avons déterré la hache de guerre !» affirmait l’idée d’une crise totale de la politique, d’une impossibilité de transformations sociales, et de la faillite du mouvement révolutionnaire ; ils considéraient par conséquent que la seule chose à faire était de manier l’ironie contre le pouvoir, par le détournement, les calembours et le paradoxe. 




Ce mouvement éphémère et l’émergence de nouveaux groupes du proletariato giovanile marquent la fracture intergénérationnelle et s’opposent désormais à l’image désuète d’un prolétariat ouvrier digne d’un musée néoréaliste. L’apport de ces indiens ouvre la critique des formes traditionnelles de l’activité politique, annoncent l’esprit libertaire et la découverte de l’écologie et de l’antinucléaire préludes aux mouvements anti-mondialistes ou alter-mondialistes qui représentent aussi un tremplin pour le désengagement politique des années 80 et 90.

Leur rupture avec les théoriciens de l’opéraïsme affirme leur refus, selon le collecitf Tiqqun, «de laisser les ouvriers devenir autre chose que des ouvriers», critiquant « leur surdité au fait que l’autonomie qui s’affirmait là n’était pas autonomie ouvrière, mais bien autonomie par rapport à l’identité d’ouvrier. Traitement qu’ils firent par la suite subir aux “femmes”, aux “chômeurs”, aux “jeunes”, aux “marginaux”, bref : “aux autonomes”. Incapables d’aucune intimité avec eux-mêmes comme avec aucun monde, ils cherchèrent désespérément à faire d’un plan de consistance, l’aire de l’Autonomie, une organisation, si possible combattante, qui ferait d’eux les interlocuteurs de dernière chance d’un pouvoir aux abois.»

Indiano metropolitano, photo Tano D'Amico, 1977

Le mouvement de 77

En 1977, débute en Italie un nouveau mouvement de grèves étudiantes et de manifestations importantes que certains considèrent comme un second 68. Le mouvement de 77 se présente comme protéiforme, en raison des diverses composantes : anarchistes, féministes, hippies, sous-prolétaires, chômeurs, syndicalistes révolutionnaires, organisations autonomes et même certains groupuscules de l’extrême-droite marginale. Un mouvement qu’Alberto Asor Rosa appela la «seconda società», une société déracinée qui s’oppose à la «prima società» productive et formée par des gens intégrés. Un mouvement d’inquiétudes plus que de contestations pris en étau entre l’utopie pacifiste et la violence terroriste.


Facoltà occupata. Roma, febbraio 1977

Les événements de « 77 » débutent suite à un drame qui sera l’occasion de l’escalade dans la violence : le 1er février, à l’université de Rome, les étudiants réunis en assemblée générale sont attaqués par une centaine de militants néo-fascistes qui ouvrent le feu et blessent grièvement l’un d’entre eux. Pendant plusieurs mois, l’Italie connut des grèves, des graves affrontements notamment le 12 mars au cours d’une manifestation étudiante organisée à Rome qui dégénérera en émeute, proche de l’insurrection. Les groupes autonomes et les ouvriers rejoindront le mouvement étudiant pour former une véritable explosion sociale d’une ampleur considérable.

ROMA, 1977, photo : Tano D'Amico
ROMA, 1977, photo : Tano D'Amico
MILANO, 1977,  jeunes ouvriers en grève, photo : Tano D'Amico
MILANO, 1977,  ouvriers en grève, photo : Tano D'Amico

Les révoltes de 68 étaient porteuses d’espoir et les courants de la contre-culture, les étudiants et les ouvriers exprimaient autant leur mécontentement qu’une certaine confiance dans un avenir radieux. En 1977, le cadre de référence économique et politique est complètement différent, et les mouvements en lutte laissent transparaître une inquiétude pour un futur incertain, un pessimisme engendré par le désastre social des crises économiques. La frustration est d’autant plus grande, qu’un grand nombre n’a pas pu profiter des années de prospérité.

Les étudiants de 68 étaient en majorité des enfants de la bourgeoisie, ceux de 77 étaient pour la plus part des «étudiants-travailleurs» dont la perspective était le chômage et la précarité. Umberto Eco observe que à partir de cette période les intellectuels se sont trouvés devant une génération qui s’exprimait sur un mode complètement nouveau qui rendait difficile la compréhension de leurs valeurs et de leur projet idéologique. C’étaient les mêmes difficultés qu’avait toujours éprouvées la Gauche traditionnelle à comprendre ces nouveaux phénomènes, auxquelles ils opposaient la raison d’un sain réalisme.





Les achats politiques

La jeunesse prolétarienne, comme les jeunes ruraux méridionaux d’hier, apporteront de nouvelles formes de lutte, inédites dont l’extension de l’autoréduction s’appliquant à toutes les activités économiques, du pillage de supermarché au non paiement d’un repas dans un restaurant. Ces actions peuvent paraître, à priori, comme des actes de délinquance. Cependant, Collondes et Randal évoquent les «achats politiques» comme une forme de lutte « comme nécessité face aux décisions des autorités d’augmenter le prix des produits alimentaires dont les pâtes, aliment de base des italiens, provoquant la colère des ménagères ; Il ne s’agit pas de « consommateurs », en quête d’un nouveau mode de consommer, mais d’ouvriers, se battant pour leur revenu, et reconnus comme tels par une bonne part de la classe ouvrière. La fixation des prix apparaît de plus en plus aux ouvriers comme un geste politique, destiné à reprendre sur le territoire la part du salaire qu’ils ont arrachée aux patrons dans les usines. Pourquoi ne pas imposer, alors, un « prix politique », un prix ouvrier des denrées de première nécessité ? Des noyaux d’ouvriers décidés vont choisir la seule forme de lutte capable de faire céder les supermarchés : l’appropriation collective, violente s’il le faut, remettant en cause le respect de toute propriété privée ; sans qu’il s’agisse pour les ouvriers d’un vol, comme l’affirmait un tract distribué lors d’une de ces actions : Les biens que nous avons pris sont à nous, comme est nôtre tout ce qui existe parce que nous l’avons produit.»[5]


LA VILLE


L’évolution des villes présente une amélioration qualitative pour les classes moyennes et supérieures et, à l’inverse, une forte dégradation des conditions de vie pour les classes populaires. L’accroissement des inégalités perceptible entre les quartiers riches et les quartiers pauvres suscite un mouvement de frustration parmi les habitants des grands ensembles d’habitat social et de colère parmi les populations sans-abris, mal-logées. Ce contraste a rendu évident les injustices sociales et urbaines dont souffrent les travailleurs déclarait P. Togliatti, le dirigeant du Parti Communiste, déjà en 1963.



NAPOLI : Secondiglio

L’architecture des grands ensembles d’habitat social présentait, souvent, tous les défauts d’un ouvrage de génie civil conçu par des architectes mégalomanes au service de promoteurs avides de rente. Les constructions s’étirent en longueur et multiplient les planchers en béton préfabriqué. L’unité d’habitations à Corviale (conçue en 1972, achevée en 1982), dans la périphérie de Rome représente une sorte d’aboutissement ultime entre les théories de l’architecture moderne, le grand capital et la technocratie (unique au monde, à ce jour) : 958 mètres de longueur, 11 étages et 2000 appartements, pouvant accueillir une population de 8.000 habitants, et ce, dans la lointaine périphérie. Les grands ensembles d’habitat social existants connurent leur première phase de métamorphose en zone de relégation pour les populations précaires. La crise économique portait ses premiers fruits d’ouvriers installés dans un chômage long et pour les plus précaires dans la délinquance ; et dans le même mouvement, les habitants plus fortunés désertèrent ces lieux peu propices à leurs enfants. En 1977, dans le quartier Primavalle à Rome, composé en partie de grands ensembles, une banale intervention de la police contre des trafiquants de drogue est à l’origine d’une véritable émeute rassemblant les jeunes dealers, les délinquants et les jeunes chômeurs.



La densité maximum était source de profits pour les constructeurs et présentait l’avantage auprès de certaines administrations communistes de pouvoir contrarier la crise du logement, de loger le plus grand nombre. Et ce d’autant plus, que les grands quartiers d’habitat social constituaient ainsi des foyers potentiels de votes électoraux.  Face à l’inhumanité et à la qualité dérisoire des grands ensembles d’habitat nouvellement construits, le Parti Communiste sera l’objet de virulentes attaques de la part du monde intellectuel dans son ensemble. Les architectes engagèrent un véritable combat contre ce type d’habitat, dénonçant leur univers concentrationnaire parfaitement inhumain.


BRUTI, SPORCHI E CATTIVI
Ettore SCOLA, 1976

Rome et d’autres grandes villes italiennes offraient encore de grands bidonvilles peuplés de marginaux et d’exclus du monde du travail. Le cinéaste Ettore Scola filma en 1975 Bruti, sporchi e cattivi, (Affreux, sales et méchants) ayant pour thème la vie des habitants (interprétés par des acteurs non professionnels) dans un bidonville à Rome. Le film dresse un portrait sordide, tragique, parfois drôle d’une population marginalisée à travers l’histoire d’un patriarche tyrannique, affreux, sale et particulièrement méchant régnant sur une famille. 



La première scène est un plan sur l’intérieur de la baraque surpeuplée de la famille où s’entasse pêle-mêle plusieurs générations. Scola a choisi pour représenter les membres de la famille des visages de peu d’intelligence et de beauté et on se doute des occupations de chacun : prostitués, voleurs, délinquants, handicapés. Le bidonville, perché sur une colline, permet d’apprécier toute la richesse du paysage urbain de Rome, une vue magnifique sur les toits dont se détache, au lointain, la majestueuse coupole de la basilique Saint-Pierre, nous suggérant la puissance et l’indifférence de ses locataires. Qui nous rappelle l’église du film Mamma Roma de Pasolini. Les gigantesques panneaux publicitaires plantés à proximité expriment la dérision du monde moderne car ils offrent aux bidonvilliens la face arrière, les échafaudages, réservant leurs images à la ville. Au milieu de toute cette tristesse, les enfants incarnent une innocence menacée, cadenassés dans une aire de jeux grillagée, sorte de garderie de fortune. La dernière scène, d’une tristesse infinie achève toute idée d’espoir et de bonheur : la jeune et tendre fille Anna Maria est enceinte, victime d’une famille qui autorise les rapports entre ses membres.



Pasolini, avant son assassinat, avait accepté d’introduire le film par une préface filmée, où il retracerait l’évolution du peuple des borgate entre son film Accattone et Affreux, sales et méchants. En 1975, la pauvreté n’est plus celle des cinéastes néo-réalistes : la société de consommation et la télévision ont donné naissance à des êtres avides entièrement occupés à se haïr et prêts à tout pour satisfaire eux aussi les besoins nouveaux qu’on lui crée. Scola met en scène toutes les critiques et les préoccupations de Pasolini : de l’exploitation et de la marginalisation des populations qui, au contact de la société de consommation, perdent leur culture, leurs coutumes, leurs traditions, leur langue. Il filme ce « crime contre la langue » que stigmatise Pasolini : Giacinto parle encore le dialecte des Pouilles, mais ses enfants s’expriment dans une langue hybride, mélange de dialecte, de romain et d’anglais, et la grand-mère passe sa journée devant une télé, symbole des rêves distillés par la société du bien-être dans le cœur des pauvres, pour apprendre l’anglais. Cette fiction du réel, qui s’ancre profondément dans une réalité économique, sociale et politique est là comme par surcroît car le film est avant tout l’instrument dont s’est servi Scola pour décrire de l’intérieur un monde marginal et consciencieusement ignoré des autorités. Comme le rappelle Jean Gili dans une interview consacrée au film, la représentation du pauvre en Italie aurait plutôt tendance à obéir au credo catholique ou à la vision marxiste, qui lui promettent le paradis pour le premier, et en font le ferment de la lutte révolutionnaire pour le second. Nulle idéalisation du pauvre ici, mais un constat pessimiste des dégâts causés par le monde moderne néocapitaliste sur ces populations maintenues à l’écart du soi-disant « progrès ». Car dans le film de Scola, les personnages sont à ce point abjects, dégénérés et sans plus d’humanité qu’ils nous rappelle le film Los Olivados de Bunuel : un monde cruel et sans espoir. Dans une interview, Scola évoque son oeuvre par la volonté de dénoncer le « génocide » subi par les Italiens du sud, venant trouver travail à Rome, mais laissés aux portes de la ville.


Le film Lo Scopone Scientifico [L’argent de la vieille] de Luigi Comencini tourné en 1972 et « Affreux, sales et méchants » de Scola sont les derniers films, dans la production cinématographique italienne, s’attachant à filmer les habitants des bidonvilles.

ARCHITECTURE et POLITIQUE

L’arrivée au pouvoir des partis de la Gauche historique représente un grand espoir pour les intellectuels qui avaient depuis des années combattus et dénoncés les incohérences de la politique urbanistique de la Démocratie-chrétienne et du centre et dont les propositions se heurtaient à un refus systématique des autorités. Manfredo Tafuri pouvait écrire que « Bien que la l’héritage reçu soit désespérant et les dégâts inestimables, c’est à partir de cette réalité qu’il est permis d’attendre des réformes pour lesquelles on a combattu durant des décennies. C’est sur ce terrain que le mouvement ouvrier italien est appelé à une épreuve historique dont les répercussions peuvent être énormes, au-delà des frontières nationales ».
Les principaux protagonistes du débat culturel des années de lutte nommés à des fonctions de haute responsabilité dans les administrations locales avançaient effectivement le fait que l’héritage reçu de vingt années de régime fasciste associé à celui des trente années de Démocratie-chrétienne était difficile à supporter tant les dégâts opéraient à toutes les échelles. Les incohérences territoriales, le développement anarchique des villes, le sous-équipement structurel des quartiers et la faiblesse du parc de logements sociaux constituaient en effet, les multiples défis que devaient relever les nouvelles autorités.
La seconde difficulté que devait affronter les municipalités de la Gauche était les attaques frontales de la Démocratie-chrétienne qui oeuvrait systématiquement à une asphyxie financière par une politique de restrictions budgétaires. Les espoirs de Tafuri, et d’autres, seront bien vite dissipés. Du fait de la crise économique et du manque de moyens financiers, les municipalités ne seront guère en mesure d’adopter une politique urbaine pouvant assurer de grands changements face aux problèmes hérités. Leur tâche fut de réparer et d’équiper la ville des retards accumulés depuis des années, notamment en matière d’équipements sanitaires des quartiers illégaux, à la correction des phénomènes les plus scandaleux, à un contrôle plus rigoureux du territoire. Les opérations de raccordement des quartiers au tout-à-l’égout ou bien la création d’un réseau d’eau potable ne sont pas spectaculaires mais d’une valeur inestimable pour les populations qui attendaient ces équipements de première nécessité depuis des années pour certains.

DES LUTTES URBAINES :
de l’appropriation collective au squat

«Les biens que nous avons pris sont à nous, comme est nôtre tout ce qui existe parce que nous l’avons produit.»

Tract Maoïste du Parti Communiste
Marxiste Léniniste Italien.

Maintenant au pouvoir, les partis de la Gauche historique adopteront une politique de compromis avec les sociétés immobilières et une véritable contre-attaque de reconquête des territoires qui avaient été les bastions de la Gauche extraparlementaire. Une certaine accalmie gagnait les comités de quartiers qui exprimait la position attentiste des militants et des habitants face aux nouveaux pouvoirs locaux détenus par la Gauche ; car même si le Parti Communiste s’était discrédité par son alliance avec la Droite, les habitants en lutte, les protagonistes les plus actifs de la Gauche dissidente pouvaient espérer des actions concrètes dans le domaine particulier de l’habitat social. Pour certains, les municipalités de Gauche sont simultanément des «adversaires» et des potentiels alliés et il était politiquement trop «facile» d’accuser les nouvelles municipalités de situations héritées dont elles n’étaient pas responsable. A l’inverse, le risque était grand pour le mouvement en lutte, d’adopter une attitude trop consensuelle visant à ne pas mettre en difficultés les communes. La demande des principales organisations en lutte étaient la réquisition des immeubles construits illégalement et la fixation de loyers «politiques» par les autorités municipales, c’est à dire ne tenant pas compte de la valeur marchande du logement, mais des possibilités de paiement des locataires.
Mais avec l’avènement des groupes révolutionnaires armés pratiquant des attentats, organisant la violence, se produira la scission entre les lambeaux des groupes de la Gauche dissidente -malgré leur condamnation des actions terroristes- et de nombreux comités de quartier qui ne partageaient pas leurs visions révolutionnaires, voire maintenant alternatives, et laissant les grands projets idéologiques à la philosophie ou aux mouvements politiques qu’ils jugeaient trop radicaux, profitaient des occupations illégales pour simplement obtenir un logement tandis que d’autres préféraient les «rêves de petite portée».
Certains comités de quartier revendiquèrent une autonomie totale, tout en acceptant l’ensemble des méthodes et des actions imaginées par les groupes de la Nouvelle Gauche. Le territoire, le quartier prenaient autant d’importance que l’usine et les luttes centrées sur l’ouvriérisme des années précédentes abordaient des thèmes plus civils. Le collectif La Barona, à Milan exprime cette tendance qui grandira proportionnellement aux actions des groupes terroristes : « Le fait de fonder notre projet d’organisation en prenant uniquement le territoire comme moment central de recomposition prolétarienne est le fruit d’années de luttes, d’une longue pratique d’activités territoriales à Milan, alors qu’on l’avait considérée comme secondaire, ou en tout cas complémentaire de l’organisation d’usine. Les mouvements de masse autonomes vis-à-vis du capital se sont développés dans les écoles, dans les services, dans les quartiers ghettos, dans les petites usines et dans les prisons ; le mouvement des jeunes ou le mouvement des femmes jusqu’au mouvement de 77 ont mis fin à l’expression « centralité ouvrière (…)». A nouveau, des comités spontanés de quartier se forment comprenant un nombre très restreint de membres qui refusent l’intellectualisme universel de la Gauche dissidente pour se replier sur les problèmes quotidiens et propres de leur quartier ; ces micro-comités, très proches des attentes et des besoins des habitants, adhèrent plus ou moins à l’Autonomie ouvrière ou non. Ne disposant pas d’une organisation efficace ou d’un réseau étendu, ces comités, ces collectifs tenteront de se regrouper, de se coordonner pour mener des actions ou éditer un journal afin de ne pas s’isoler. Car en effet, le danger était grand d’un appauvrissement du contenu des luttes et selon le collectif La Barona de créer « de fait une mentalité de bande, qui a donné naissance à des sectarismes graves et infantiles, et même à une rivalité directe entre Collectifs particuliers».

CRISE DU MILITANTISME

Une forme de découragement ou d’épuisement prenait place doucement en même temps que la recomposition du paysage politique de la Nouvelle Gauche qui cherchait des alternatives possibles aux luttes armées, au réformisme de petite portée, au pacifisme immobiliste. Ce fut la «crise du militantisme», l’expression d’une certaine incompréhension de la culture de la nouvelle génération, comme elle-même avait été incomprise des syndicats traditionnels. Tandis que les mouvements des chômeurs, de plus en plus nombreux, devenaient également une nouvelle force, dont les objectifs s’accordaient en partie seulement avec ceux des mouvements ouvriers.


En quelque sorte, ce fut le passage de la phase héroïque et conquérante de 68 à la phase de doute et d’épuisement. Tout cela faisait clairement apparaître, pour la population, la plus grande stabilité du Parti communiste et selon D. Giachetti, « Parmi les forces de gauche le PCI était en apparence l’interlocuteur le plus plausible, à cause tant de sa tradition de continuité historique que de son organisation capillaire, profondément enracinée parmi les couches populaires (…). Face au PCI, les jeunes organisations de la Nuova Sinistra ne pouvaient pas représenter une alternative organisationnelle réelle.»[6]

Le Parti communiste retrouvera dans les quartiers ouvriers, une grande influence. Et ce d’autant plus que les nouvelles municipalités de la Gauche engageront des campagnes de régularisation d’appropriations illégales (Acerra dans la banlieue de Naples, Casal Bruciato à Rome) faisant basculer un grand nombre d’habitants vers une certaine modération tandis qu’un nombre important de militants des plus actifs de la Gauche dissidente rejoignait le Parti communiste ou bien des Conseils de Zone ou de quartier institutionnalisés.
Car en effet, le système de comité de quartier, sur le modèle de Bologne, sont institutionnalisés ; les villes sont découpées en plusieurs circonscriptions administratives qui dispose chacune d’un Comité de quartier. Certains comités spontanés refusent de participer à cette institutionnalisation ; d’autres adopteront, au contraire, adopteront une vision proche de certains courants existant dans le Parti Communiste, dans les organisations syndicales, ou aux courants en vogue dans la petite bourgeoisie, et par l’abandon de toute perspective de construction d’une direction révolutionnaire qui soit en mesure, un jour, de jouer un rôle autonome et de constituer une alternative aux partis réformistes.

SQUATS et CENTRES SOCIAUX

L’apparition de nouveaux mouvements sociaux urbains moins politisés et proches de la contre-culture menés par la nouvelle génération caractérise cette période. La jeunesse prolétaire, les marginaux, les hippies, les premiers punks vont ouvrir la période des squats dans des bâtiments délaissés, des usines abandonnées, des édifices publics murés, des entrepôts en ruine, des maisons ou d’anciens palais délabrés.

Les centres sociaux auto-gérés apparaissent à l’initiative des Cercles du prolétariat juvénile dont les membres, en situation de chômage ou de précarité. Ces centres deviendront, pour certains, des lieux de rencontres et d’activités variées : débats, informations sur la toxicomanie, fêtes, happenings, concerts, théâtre. Ils seront pour cela aidés par les organisations de la Gauche extraparlementaire et connaîtront une politisation qui les fera participer au mouvement de contestation de 77. Les ex-militants Balestrini et Moroni dans leur livre l’Orda d’oro ont retranscrit le témoignage d’un jeune squatter : « Nous occupons des immeubles parce que nous voulons avoir des lieux de rencontre, de discussion, pour jouer de la musique, faire du théâtre, inventer, pour disposer d’un lieu qui soit une alternative à la vie de famille. Nous ne voulons pas vivre selon le modèle familial, nous voulons vivre de manière autonome ; pour autant nous ne voulons pas que les rapports « communautaires » à l’intérieur des maisons occupées reproduisent des rôles qui ressemblent à ceux de la famille, nous voulons commencer à vivre notre vie, avec toutes les contradictions que nos choix impliquent, mais au moins c’est nous qui l’aurons décidé. Le mouvement d’occupations des jeunes prolétaires est seulement à ses débuts, pour gagner et obtenir le droit au logement ne serait-ce que pour nous, il faut qu’il s’étende et devienne une lutte de masse. Cela nous permettra aussi d’ouvrir le débat sur l’ensemble des besoins de la jeunesse et de construire l’organisation des jeunes sur un programme et sur des objectifs plus articulés ; pour cela, nous invitons dès maintenant tous/tes les camarades à venir dans les lieux occupés où, entre autres choses, ils pourront s’inscrire sur la liste des prochaines occupations.[7]» Cela étant, de très nombreux centres sociaux deviendront des véritables centres dédiés au commerce de drogue, des espaces marginaux n’ayant plus aucun contact avec la population et les groupes de la Nuova Sinsitra.

ROME

Le mouvement des occupations mené par les groupes de la Gauche dissidente continue mais Rome n’apparaît plus au centre des luttes, du fait, sans aucun doute, de l’élection de Giulio Carlo Argan, intellectuel de renom, universitaire, proche du Parti Communiste, dont les articles s’opposaient depuis les années 1950 à la spéculation bourgeoise. Maire de Rome, il s’opposa à de nombreuses opérations spéculatives foncières et immobilières. Sous son mandat, une attention particulière sera portée aux borgete par la construction d’équipements publics et techniques (eau, électricité, voirie) et la régularisation administrative de 83 noyaux d’habitations illégales.

ROMA, Tiburtino, 1977, photo : Tano D'Amico

Cependant, de très nombreuses appropriations collectives se succéderont car la population romaine connaît toujours et encore les plus graves difficultés pour se loger ; et sans doute pour profiter de la mansuétude de ce maire hors du commun. Le 17 février 76, la police évacue pour la troisième fois consécutive les familles occupant illégalement des immeubles du quartier Casal Bertone. Le lendemain les mêmes occupants reprennent les logements. Le 26 février, la police intervient de nouveau et procède cette fois-ci à des arrestations. Les expulsés se regroupent et organisant une manifestation de protestation sur la place Maria Consolatrice. Le 3 mars 76, l’Unione Inquilini organise dans le Trastevere l’occupation illégale de 130 appartements, expulsés dès le lendemain par la police. Une grande manifestation est organisée dans le centre de Rome avec des étudiants. Le même jour 100 appartements sont occupés à Castelnuovo. Le 18 mai 76, la police évacue un immeuble occupé du quartier Casalbertone, ré-occupé deux jours plus tard. Le 5 juin 76 la police évacue les maisons occupées de la via Casamari. Le 30 novembre 76, la police évacue 56 appartements récemment occupés dans le quartier Primavalle. Mais 100 appartements de la ville sont attribués à des ex-baraccati du quartier. Le 20 janvier 77 la police procède à l’évacuation de 200 appartements de plusieurs immeubles du quartier Laurentino, réappropriés quelques jours plus tard. Le 29 janvier 77, la police évacue plusieurs appartements du quartier Primavalle. Le 27 mai la police évacue dans le quartier de la via Boschetto plusieurs familles. Le 20 août, la police expulse violemment 40 familles occupants des immeubles du quartier Tormarancio.

Le 1er mai 1977, un groupe de jeunes composés de militants de la Nouvelle gauche et des mouvements anarchistes investissent le fort abandonné du quartier de Prenestino. L'idée sera d'ouvrir ce vaste espace vert  aux habitants du quartier et d'organiser des activités culturelles. Le fort deviendra par la suite un CSOA, Centre social auto-géré.




VENISE, FLORENCE, CAGLIARI

A Venise, le 3 juin 76, la police évacue les occupants illégaux du palazzo Gussoni, abandonné depuis plusieurs années. A Florence, la police expulse le 5 septembre 77 plusieurs familles du quartier lungomare Cellini ; le 30 septembre la police expulse plusieurs familles d’immeubles de la via del Corso, du borgo Albrizi et de la via Calzaioli. A Calgliari,le 25 juin 76, plusieurs militants du Comitato di lotta per la casa sont arrêtés pour avoir organisé des occupations illégales dans la ville ; le 30 juin, la police expulse 50 familles occupant le palazzo Racugno.

NAPLES

En février 76, plus de mille appartements étaient occupés, essentiellement dans le quartier de San Erasmo et Don Guanella. Les Comités de quartier réclamaient un loyer ne dépassant pas 10% du salaire et refusaient la « solution » proposée par le Parti Communiste qui consistait à accorder une aide de 30.000 lires par famille. Le 15 mars 76, la police procède à l’expulsion de maisons occupées illégalement dans les quartiers Vomero, de la via Case puntellate et de la via Colli aminei. Le 14 juin 76, les familles sans-abris qui avaient occupés pendant plusieurs mois l’école Paisiello sont évacuées. Le 19 juin 77, la police expulse 97 familles occupant illégalement des immeubles à Sant’Antimo, blessant une femme enceinte et plusieurs enfants.
La construction illégale d’habitation connaît un essor phénoménal, notamment à Pianura, un quartier de la périphérie nord. L’urbanisation interdite sur les pentes du Vésuve continue en remontant progressivement vers le cratère. Nino Daniele, maire d’Ercolano (ex-Herculanum) affirme : «La plupart des maisons situées à l’est de l’autoroute Naples-Salerne n’ont jamais obtenu de permis de construire. On a bien essayé d’inciter les gens à partir, mais ici on sait vivre avec le risque.»[8] Aujourd’hui, selon Franco Barberi, ancien responsable de la protection civile : «Ce territoire est un des plus peuplés de la péninsule. La commune de Portici, au pied du Vésuve, compte 13 322 habitants au kilomètre carré soit une densité supérieure à celle de Hong-Kong.»[9]

GÊNES

L’incompréhension entre les groupes de l’Autonomie s’est au mieux exprimé dans le squat à Gênes d’une ancienne usine désaffectée de la via Tortona, occupée en 1975 par le Coordinamento Inquilini Ticenese-Genova (Coordination des locataires de Ticinese-Genova). Ici, la rencontre entre les jeunes prolétaires et les membres plus âgés du Coordinamento s’est effectué dans la difficulté car tandis que les premiers souhaitaient l’établissement d’une véritable alternative d’habitat basée sur des comportements d’un type «nouveau», les seconds qui se référaient à l’Assemblée autonome de l’Alfa Romeo, voulaient utiliser le lieu comme un centre d’impulsion pour les luttes ouvrières et partisanes. Cette mutuelle incompréhension suscitait des polémiques continuelles, notamment à propos d’un trafic de drogues dures, qui entraîna ce squat à devenir un haut lieu de la drogue.

MILAN

À Milan, l’Unione Inquilini et le Comité de quartier Ticinese, l’un des quartiers historiques du centre de la ville, avaient lancé les occupations de maisons particulières via de Amicis, exigeant la réquisition de plus de mille sept cents logements privés dans le centre.
Au mois d’octobre 1975 fut créé le centre social auto-géré et emblématique Leoncavallo, regroupant un comité d’occupation composé d’associations de quartier, de locataires, mais aussi de militnats de Lotta Continua et d’Avanguardia Operaia, investissent les bâtiments désaffectés d’une ancienne usine de médicaments et de produits chimiques. L’opération est présentée comme une réponse à l’absence d’équipements (garderie, gymnase, bibliothèque, salle de spectacle, etc.) qui caractérise ce quartier de tradition ouvrière. Ce centre fera l’objet de nombreux contrôles de police, en vue de frapper les milieux perçus et présentés comme l’une des principales sources du terrorisme.


Quartorosso – Giornale aperto di Quarto Oggiaro, supplemento a Fronte Popolare, Ed. Movimento Studentesco, n.2 maggio 1976


Quartorosso, n.4 febbraio 1977, giornale aperto di quarto oggiaro a cura del Centro di Cultura Popolare di q.o. supplemento a Fronte Popolare, Ed. Movimento Studentesco.

Le 3 avril 76, la police disperse les militants de groupes de la Nuova Sinistra qui organisaient dans plusieurs quartiers de la ville des «mercatini rossi» [marchés rouges]. Le 17 janvier 77, dans le quartier Quarto Oggiaro, les carabinieri expulsent violemment les militants du siège de la Democrazia proletaria et du circolo giovanile di cultura. Cette opération fut sollicitée par le Parti Communiste. Le 18 mai 77, a Rozzano, les forces de l’ordre procèdent à l’expulsion de plusieurs familles occupant illégalement des appartements de l’Iacp. Soixante dix familles de Cascine di Affori occupent illégalement des appartements de l’Iacp. Le 12 août 77, la police procédera à l’expulsion du centre social auto-géré de la via Santa Marta.

En 1976, les services administratifs de la ville qui est maintenant dirigée par le maire communiste Novelli, présente en mars 76 le projet pour les élections directes des Comitati di quartiere. En février 76, est approuvé par le conseil municipal, le découpage administratif de la commune en 23 circonscriptions et une Commissione Servizi Sociali del Comitato di Quartiere est créée afin d’organiser et de coordonner l’action sociale de l’ensemble des Comitati di quartiere institutionnalisés et des différents organisations, les diverses organisations de volontaires présentes dans les quartiers.




Militantisme et contre-cultures

Les nouveaux mouvements sociaux mettent en pratique de manière très concrète l’héritage des années de lutte par de nouveaux modes d’actions de communisme immédiat, qu’ils envisagent comme une abolition des rapports marchands et comme l’instauration d’une économie fondée sur la gratuité et l’activité bénévole. Ils inventent une nouvelle façon de vivre : ils arrêtent de travailler, ils ne payent plus leurs loyers, ils ne payent plus leurs factures d’électricité, ils pillent les supermarchés, ils prennent le train sans payer, ils vont à des concerts et au cinéma sans payer. De fait, en arrêtant de travailler et dans leurs actions que certains considéraient davantage comme de la délinquance, les autonomes deviennent des marginaux qui se coupent du reste de la population. De plus, la « crise du militantisme » opéra un tournant décisif vers des formes de contre-cultures très éloignées des valeurs de la classe ouvrière. La critique des nouveaux groupes dénonçaient la famille, le quotidien, le travail, par une intransigeance face aux contraintes de la vie civile et des médiations. Ceci contribua davantage à désunir le peuple de la Gauche extraparlementaire.

Mais à nouveau, un fait plus ou moins inattendu, marquera une brutale rupture : l’assassinat du politicien démocrate-chrétien Aldo Moro par les Brigades Rouges, dont une des conséquences sera une terrible répression de l'ensemble des groupes contestataires radicaux ou non du pays.


NOTES

1. Propos recueillis par T. Paquot, pour la revue «Urbanisme», le 15 février 1999.

2. Source : archives de l’association Unione Borgate, Rome.

3. Le Mouvement autonome en Italie et en France, S. Schifres, mémoire de master II de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008.

4. L’Italie : un modèle ? Revue Autrement, n° 6, 1976.

5. La carovana di Lotta Continua e l’ “eterno” problema dell’organizzazione.

6. La Nouvelle Gauche en Italie Tome I Le printemps des intelligences Introduction historique et thématique ; Éd. Bibliothèque de philosophie sociale et politique, 2009.

7. Le Mouvement autonome en Italie et en France, S. Schifres, mémoire de master II de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008.

8. 1970, Les autoréductions italiennes ; Éd. C. Bourgeois, 1976.

9. Le Mouvement autonome en Italie et en France, S. Schifres, mémoire de master II de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008.

10. P. Ginsborg, A history of contemporary Italy ; Ed. Palgrave Macmillan, 2003.

11. Le Mouvement autonome en Italie et en France, S. Schifres, mémoire de master II de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008.

12. Certaines villes portuaires étaient une étape pour les seigneurs normands (12e et 13e siècles) qui allaient guerroyer en Terre Sainte, ont accumulé de magnifiques palais, de somptueuses cathédrales et d’incroyables églises. Ce patrimoine exceptionnel ainsi que le tissu urbain sont restés en état d’abandon total pendant des décennies A partir des années 2000, des personnes fortunées achèteront et restaureront ces joyaux de l’architecture.

13. 1970, Les autoréductions italiennes ; Éd. C. Bourgeois, 1976.

14. Le Mouvement autonome en Italie et en France, S. Schifres, mémoire de master II de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008.

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