ITALIE : Luttes Urbaines 1968 / 1974

ROMA, Occupazione di case, photo : Tano D'Amico, 1974

Si le mai 68 français a été spectaculaire, les révoltes des étudiants et des mouvements ouvriers en Italie ont été plus radicales et de plus grande ampleur car elles agitèrent le pays durant dix années. Elles sont également le prélude à une guerre civile de « faible intensité », initiée par des groupuscules néo-fascistes, sous contrôle du réseau Gladio. Pour beaucoup, le 68 italien se terminera symboliquement le jour de l’exécution par les Brigades Rouges du politicien Aldo Moro, le 15 mai 1978. Entre ses deux dates, l’Italie connaîtra deux grands mouvements de grèves étudiantes et ouvrières : l’automne «Chaud» de 69 et le mouvement de 77.






Les révoltes italiennes proviennent des mêmes mouvements d’idées qui se propageaient à l'échelle planétaire contre le capitalisme – ou sa dérive totalitaire-, contre l’autorité de l’État, contre la déshumanisation du monde sous l’emprise de la technicisation et de la technocratisation. La crise italienne de 1968 se caractérise par la révolte des étudiants, des jeunes intellectuels, des jeunes salariés récemment sortis de l’université et des écoles professionnelles pour se propager au milieu ouvrier, ou l'inverse ?

Mais au contraire du mai 68 parisien -et d'autres pays-, des liens étroits se tissent entre le monde ouvrier et les étudiants sous l’égide d’universitaires qui s’opposent à l'immobilisme parlementaire de l'hégémonique Parti Communiste et qui oeuvrent à l’élaboration d’alternatives politiques. La culture critique était présente partout et en même temps, avec une foi inébranlable, pour certains, d’un avenir moins étranglé par le poids des traditions et des dérives totalitaires capitalistes. 


D. Della Porta [1] recense entre 1970 et 1982, en Italie, 537 sigles de groupes et groupuscules contestataires ou révolutionnaires de la Gauche dissidente : cela annonce clairement la prodigieuse force du mouvement italien ; mais également sa plus grande faiblesse. Son extrême division et ses querelles partisanes qui caractérisent, aujourd'hui comme hier -depuis toujours-, les mouvements, les partis politiques extra-parlementaires de la Gauche radicale, ou révolutionnaire.

Les années 70 en Italie sont particulières dans l’Histoire de l’Europe car, en effet, si dans les pays européens, la vague de mécontentement ponctuée de manifestations ouvrières et étudiantes, de grèves nationales avait contraint les États à réformer leurs institutions, répondant, plus ou moins, aux exigences des nouvelles générations, en Italie, l’État persévérait dans un refus intransigeant face aux aspirations et aux demandes de réformes de la population et au contraire, imposait une politique de répression. De même les vieilles dictatures en Europe agonisantes sont achevées par le Peuple : en 1975, la dictature de Franco, en Espagne prend fin après celles du Portugal et de la Grèce en 1974.

Nanni Ballestrini et Toni Negri dans un article publié en mai 2004 dans le quotidien Libération accusent : «[…] en Italie, au contraire, une classe politique opaque et corrompue, habituée depuis les années 50 à réprimer dans le sang les luttes ouvrières et paysannes, a refusé d’emblée tout dialogue avec un mouvement étudiant qui ne cessait par ailleurs de se développer, et se liait de plus en plus à une énorme mobilisation ouvrière. Au lieu de s’ouvrir aux réformes que demandait un pays moderne (souvenons-nous que c’est dans ces mêmes années que les droits au divorce et à l’avortement ont été conquis - contre la volonté du gouvernement en charge), on a préféré réprimer et arrêter les manifestants ; et l’usage des armes à feu de la part des forces de police a provoqué de nombreux morts.»

En effet, 90 manifestants ou grévistes sont tombés en Italie sous le feu de la répression des conflits sociaux, dans des opérations de maintien de l’ordre lors de conflits sociaux entre 1947 et 1969, et 21 mourront dans les mêmes circonstances entre 1970 et 1979.


POLITIQUES DE LA VILLE


L’action parlementaire des partis politiques de la Gauche parlementaire est capitale dans le renouvellement et l’adoption de nouvelles réformes concernant la planification urbaine et l’habitat populaire.


ROMA, périphérie, 1972, photo : Tano D'Amico


Conseils de zone

Andreina Daolio évoque la proposition de constituer des Conseils de zone qui : endigueraient la demande politique de la population au niveau du quartier, mise en exécution pour, la première fois par l'initiative catholique éclairée au sein d'une administration socio-communiste comme celle de Bologne, apparut tout de suite un moyen idéal de réduire les pressions à la base. En fait, la structure même de ces organismes démontre les intentions réelles des idéologues de la décentralisation :
a) les membres du conseil ne sont pas élus par les habitants des quartiers,mais par chacun des partis,et le conseil reflète ainsi la composition politique du conseil communal. La logique de la démocratie formelle est respectée,mais les quartiers deviennent de faciles instruments de manoeuvre, sous-gouvernementale.
b) Le pouvoir confié à ces conseils est exclusivement consultatif. Encore une fois, les décisions sont prises au sommet et en dehors des assemblées populaires et collectives.

Les conséquences de cette participation mystificatrice sont évidentes:
1. à une croissance effective des connaissances de gestion de la population, et à son action potentielle,répondent une centralisation plus accentuée des interventions et le renvoi continuel de la résolution des problèmes les plus ressentis,à la base: logements,transports, services.
2. même les cas plus plus intéressants d'activisme politique des conseils [problème de rénovation urbaine et d'assignation de logements populaires bon marché dans certains quartiers de Milan, des initiatives à Turin] se trouvent ré-absorbés dans la logique générale du système qui, par ces formules intermédiaires de participation, parvient en fait à contrôler systématiquement toute tentative de changement structurel.

La loi « 865 »

Sous la pression de l’opinion publique et sous l’effet des grandes grèves générales de 1970 et 1971, le gouvernement adoptera la loi « 865 » qui, en relançant le rôle des finances publiques dans le secteur du bâtiment, confère aux administrations locales des pouvoirs d’acquisition et d’expropriation des sols. La loi « 865» complète dans une certaine mesure la loi « 167» votée en 1962 en faisant obligation pour les communes de plus de 50.000 habitants d’adopter des plans de zone destinées à l’habitat économique et populaire. Les plans de zone font obligation notamment de travaux d’urbanisation primaire et secondaire, souvent absents des précédentes opérations destinées à l’habitat populaire. Soit, bien peu de choses et selon un fonctionnaire de la Commune de Rome : « La loi 865 devait opérer une rupture ; elle est restée lettre morte. De fait, à part Bologne et encore en partie, je ne connais pas de situation où elle ait été appliquée.»


L’AUTONOMIA


Le paysage de la contestation se caractérise par le foisonnement de groupes d’associations informelles, de lieux de rencontre et de débat, de réflexion théorique et d’intervention politique immédiate. La complexité politique de 1968 s’exprime parfaitement dans la mosaïque idéologique : marxiste, léniniste, maoïste, trotskyste, stalinien, spontanéiste, anarchiste, guévariste, révolutionnaire, situationniste, opéraiste et des différents types organisationnels.

Dans ce contexte de renouvellement des idées et d’engagement en faveur de la communauté, la rébellion touche également les milieux catholiques «dissidents» qui donnèrent lieu à des nombreuses expériences sociales et politiques, telles que les Communautés de Base (nées entre 1966 et 1968) ; et un rôle majeur fut joué par des prêtres dissidents, influencés par le mouvement des prêtres ouvriers français, opérant en faveur de l’engagement social des chrétiens.

De cette richesse de la critique et de cette multitude naîtra le mouvement Autonome. Comprendre la nébuleuse dénommée Autonomie dans son ensemble n’est pas une chose simple car il s’agit d’une sorte de mouvement protéiforme, fluctuant, rassemblant des organisations politiques et a-politiques sur un même objectif mais s’opposant quant aux moyens d’y parvenir. Historiquement, dès 1962 les formes d’autonomie apparaissent sur les lieux de travail, et sont tout d’abord le fait des jeunes immigrés méridionaux qui s’organisent spontanément en dehors des syndicats, rejoint en 1968 par des mouvements d’étudiants ; puis à partir de 1969, les syndicats reprennent la forme organisationnelle de « lutte dure » des jeunes ouvriers spécialisés, qui s’était initialement dressée contre leur culture de négociation, des syndicalistes créent eux-mêmes des collectifs Autonomes comme enseigne de la « nouvelle culture syndicale ». A partir de 1973, des militants opéraïstes, jeunes intellectuels issus des Quarderni Rossi rejoignent les comités Autonomes ouvriers. On peut distinguer deux formes d’autonomie qui regroupent une multitude de tendances : la première, plus ancienne, l’Autonomie Ouvrière et l’Autonomie «Désirante» qui aborde des thèmes plus civils, proches de la contre-culture, qui prédominera après 1975.

Le monde ouvrier

Bien avant les événements de 1968, les années 1960 sont les années de la progressive radicalisation de la contestation au sein des usines. Dès 1963, les ouvriers spécialisés des usines Fiat, inaugurent les grèves sauvages dénommées Gatto selvaggio [chat sauvage] : grève sans préavis ni avertissement, préparée dans la plus stricte confidentialité, et hors syndicat, qui consiste à cesser le travail dans un ou plusieurs ateliers, bloquant ainsi toute la chaîne de montage ou une bonne partie de l’usine.

À partir de 1966, l’expansion de l’économie capitaliste européenne s’essouffle du fait d’une concurrence acharnée : la modernisation des industries permet de produire en plus grande quantité et plus vite. Face à cette crise, les industriels réorganisent la production par l’exploitation maximum des ressources de la rationalisation du travail industriel en imposant une accélération des cadences et la construction de nouvelles unités de production plus modernes. Les années 1968 voient ainsi une nouvelle et dernière vague d’immigration constituée par la nouvelle génération de méridionaux qui forment la masse des ouvriers spécialisés sans qualification, la base ouvrière dont les faibles salaires parvenaient à peine à subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. Leur rôle dans les premières grèves des usines Fiat, St Gobain, Pirelli, contre l’augmentation des cadences, des horaires de travail, est primordial.

Aux côtés de ces jeunes méridionaux qui luttaient pour de meilleurs salaires et la réduction des cadences, la jeunesse urbaine des villes du Nord exprimait quant à elle son allergie au travail et notamment au travail à l’usine. Ce refus généralisé a été interprété par notamment l’accroissement important du niveau d’éducation et des conditions de rationalisation de l’industrie, le travail à la chaîne, instituant un travail déqualifié, monotone et abrutissant. L’intérêt porté aux conditions de travail, la critique du travail à la chaîne, la conscience de la relation entre la satisfaction du travail et l’épanouissement personnel, l’enrichissement des tâches seront des thèmes majeurs s’ajoutant à la revendication de salaires plus élevés et de la sécurité de l’emploi.

Le monde syndical

La violence des grèves, les thématiques nouvelles sont très éloignées des préoccupations et des méthodes des syndicats historiques qui privilégiaient les ouvriers qualifiés, « l’aristocratie ouvrière » au détriment de cette masse de jeunes ouvriers spécialisés qui selon D. Giachetti et M. Scavino, « connaissent peu les syndicats, leur langage, leurs appareils, les mécanismes du conflit, les règles de la médiation contractuelle sédimentée par des années et des années d’expérience qu’ils n’avaient pas partagées»[2]. Les syndicats, engagés depuis l’après-guerre dans la cogestion, privilégiant la spécificité professionnelle, cultivant l’éthique du travail comme base de l’identité ouvrière, et habitués à la négociation contractuelle par catégories, étaient incapables d’intégrer cette nouvelle catégorie d’ouvriers.


Avec Qui traitons-nous en premier ?

L’arrivée d’une nouvelle génération et sa culture hédoniste qui refuse le travail est difficilement compréhensible pour les générations plus âgées qui ont connu la guerre, le fascisme, et pour qui le travail est une nécessité. Elles ne se sont pas ou peu reconnues dans le mouvement Autonome, et les syndicats traditionnels, le Parti Communiste restent -numériquement- les premières forces d’opposition. D. Giachetti et M. Scavino remarquent : « La révolution culturelle mise en pratique par les ouvriers spécialisés avec les luttes de 1969 bouleversa la mentalité et les styles de comportement de nombreux travailleurs qui, sans être nécessairement esclaves des chefs ou hostiles à la lutte syndicale, jugeaient excessives certaines manifestations d’agressivité, l’exaspération des oppositions, l’hostilité de principe aux règles de travail et à la discipline. Des travailleurs qui ne discutaient pas les effets positifs de l’action collective, en termes de meilleures conditions de travail, de rythmes moins lourds et d’un climat plus favorable ; et qui, toutefois, ne se reconnaissaient ni dans certaines formes de luttes jugées trop violentes ni – encore moins – dans cet ensemble d’attitudes qui caractérisait nombre d’OS, surtout les plus jeunes et les plus combatifs : contestation permanente de l’autorité, refus du travail, mépris pour toute forme d’engagement professionnel, usage permanent des absences pour maladie, etc. C’était vraiment une autre mentalité. Pour nous, le travail, c’était une chose vraiment nécessaire, un devoir même. On comprenait que pour les jeunes le monde était en train de changer.»[3]

Déconsidérés par les syndicats et le Parti communiste, les immigrés méridionaux et les jeunes ouvriers vont devoir s’organiser en dehors, dans la marge et donc de manière autonome ; en quelque sorte, la violence paysanne et la rébellion intellectuelle formeront une alliance contre l’inhumanité des conditions de travail sur les chaînes de montage des usines. Cette rencontre donnera naissance au mouvement « Autonome » qui remettait en cause l’exploitation capitaliste elle-même. Les Collectifs Autonomes sont l’aboutissement de la rupture entre les syndicats et les travailleurs les plus engagés dans les luttes et elle se généralise à partir de 1968, avec la création des Comités Unitaires de Base (CUB) [en juin 1968 par les ouvriers de Pirelli à Milan].

A partir de 1969, les luttes ouvrières instaurent un nouveau rapport de force dans les usines s’opposant aux luttes syndicales traditionnelles. La production est sabotée, les contremaîtres sont menacés, voire molestés, l’agitation est permanente et les ouvriers manifestent à l’intérieur même des usines. Autant de violence exprime une réponse faite par les ouvriers contre la surveillance étroite qui était en vigueur dans les usines : « la mobilité physique à l’intérieur de l’atelier est interdite, les avant-gardes ouvrières sont systématiquement entourées d’un quadrillage serré de contrôles, composé de petits chefs zélés et de surveillants. À la fin de 1953 sont même institués des tribunaux d’usine où siègent hauts dirigeants et contremaîtres, qui ont la charge de juger les travailleurs indisciplinés et d’appliquer la peine de licenciement ». Les représailles sont sévères : avertissements, amendes et mises à pied, licenciements de deux mille cadres syndicaux pendant ces années ou transfert dans des «ateliers-frontières». Pénétrer dans l’usine avec l’Unità, le quotidien du Pci, est motif de renvoi immédiat.»[4].


Le monde étudiant

Dans un premier temps, les manifestations et les émeutes estudiantines de 1968, et plus généralement, le mouvement étudiant, seront l’objet de critiques acerbes de certains intellectuels de Gauche qui affirment qu’il ne s’agit là que de moments festifs et ludiques menés par des petits bourgeois en mal d’action. Dont Pasolini, qui dénonçait ce qu’il nommait le « conformisme des progressistes » adressé contre les mouvements étudiants de 1968, les accusant de mener une lutte abstraite, inoffensive, « purement linguistique », d’être prisonniers d’un mode de vie « petit-bourgeois », et de masquer derrière leurs proclamations une pure et simple « terreur à l’égard de la réalité ». Ainsi le poème Il Pci ai giovani!! véritable accusation contre les jeunes manifestants, affirmant que leur révolution est fausse car ils sont des bourgeois conformistes, instruments de la nouvelle bourgeoisie : « J’ai passé ma vie à haïr les vieux bourgeois moralistes, il est donc normal que je doive haïr leurs enfants, aussi… La bourgeoisie met les barricades contre elle-même, les enfants à papa se révoltent contre leurs papas. La moitié des étudiants ne fait plus la Révolution mais la guerre civile. Ils sont des bourgeois tout comme leurs parents, ils ont un sens légalitaire de la vie, ils sont profondément conformistes. Pour nous, nés avec l’idée de la Révolution, il serait digne de rester fidèles à cet idéal. » Avec ironie, il ajoutait que les véritables prolétaires étaient les policiers et non pas les étudiants/manifestants.

S’il est exact que les mouvements étudiants avaient pour aspiration davantage une libéralisation de la société et non la chute du capitalisme d’État, les événements de 1968 vont prendre en Italie une connotation toute autre que celle qui s’était affirmée en France. Dès les premiers temps de la révolte de 1968, D. Giachetti évoque le fait que « le mouvement des étudiants souhaitait sortir de l’Université par des manifestations de masse et en donnant vie au «travail ouvrier» : chez plusieurs universités, des Comités sur les questions ouvrières et sur les usines se constituèrent, ayant pour but d’articuler et de coordonner l’intervention étudiante auprès des usines.»

Sous l’égide d’intellectuels et d’universitaires marxistes, et notamment autour des recherches de conricerca mises en circulation par les publications des groupes de l’operaismo, se construira les conditions pour une rencontre historique entre le monde étudiant et le monde ouvrier. A. Cavazonni juge ainsi que : « Rétrospectivement, on peut dire que la rencontre entre étudiants et ouvriers – qui sera le véritable écueil du Mai parisien, encore aujourd’hui évoqué et discuté – a bien eu lieu en Italie, et que cette rencontre a « fait prise » (pour reprendre les termes du « matérialisme aléatoire » des derniers textes d’Althusser) en produisant des effets politiques dans la (relativement) longue durée de l’entière séquence 1960-1980...»

Ainsi, aux côtés des ouvriers spécialisés en lutte, prend place la pensée contestataire du mouvement étudiant au sein même des usines. Les événements de 68 et de 69 en Italie mèneront à des expériences plus riches et souvent inédites : parallèlement aux combats de rue, identiques à ceux de Paris, auxquels se livraient les étudiants, la création de liens entre le monde étudiant et les ouvriers de quelques usines (usines Lancia à Turin et St-Gobain à Pise) dès le printemps 1968, deviendront permanents et produiront une forme innovatrice d’organisation et de démocratie directe, telle que la célèbre assemblée Operai-studenti [ouvriers-étudiants] à l’usine Fiat de Turin, qui fut par la suite un bastion de la révolte ouvrière ; ou bien la Lega degli studenti et degli operai de Gênes en février 1968, que préfigurait déjà l'Avanguardia Operaia née en 1967 de la rencontre de militants de la IVe Internationale et ouvriers de Sit-Siemens.

Architecture : Utopie et/ou Révolution ? 

L’architecture parce qu’elle est l’interlocutrice naturelle du capital et soumise aux décisions de l’administration était soumise à une réflexion sur son propre devenir. Si Le Corbusier en 1920 déclarait : «Architecture ou Révolution», en 1968 la question est toute autre : « Utopie et/ou Révolution ? », thème d’un colloque international organisé en 1969, par les jeunes professeurs de la faculté d’architecture de Florence. A cela, les étudiants et les jeunes architectes se confrontent entre deux positions : adopter une attitude critique de la société en proposant des alternatives utopiques -positives ou négatives – c’est à dire se placer en retrait, «à l’extérieur» du monde productif, ou bien au contraire, intégrer ce monde dans une approche marxiste destinée à combattre «de l’intérieur» les idéologies capitaliste et bourgeoise, entre utopie et réalisme. Réalisme prôné par M. Tafuri et des auteurs des revues politisées marxistes dont Contropiano qui s’intéressait à l’urbanisme des villes.


D'autre part, ce seront les étudiants impliqués dans le Mouvement étudiant [Movimento Studentesco] et les groupes de la Nuova Sinistra qui, dans un premier temps, ouvriront le front des luttes urbaines politisées en investissant les quartiers populaires et les bidonvilles via les comités spontanés de quartier, en les créant ou les initiant. Leur premier travail sera d'étudier et d'analyser les caractéristiques des lieux, par la collecte des données provenant de l'administration, des partis politiques, des architectes, etc., puis dans un second temps la généralisation de cette somme de connaissance avec l'ensemble des habitants du quartier, par la mise en place de réunions. Ce travail impliquait la présence constante ou régulière dans le quartier en positionnant leur travail en tant que force sociale dans la lutte contre toutes les formes d'injustice et d'exploitation. A partir de cette approche, il s'avérait primordial d'identifier les leaders naturels, les habitants les plus actifs qui démontraient une certaine combativité. 

UNION

Il serait laborieux de décrire en détails les nombreuses journées d'action de l'automne chaud, mais voici quelques moments chaud à titre d'exemple. Le 11 septembre, les métallurgistes appellent à la grève nationale et 98% des ouvriers de la Mirafiori sont en grève. Durant le mois suivant différents secteurs appelleront tour à tour à la grève nationale: les métallos (12 septembre), les ouvriers de la chimie et de la métallurgie du secteur d'État (17 septembre), les ouvriers du bâtiment et les métallos (8 octobre). Puis le 10 octobre, c'est une grève nationale de plus de 250 000 salariés dont 10 000 de la Mirafiori. Les ouvriers après avoir manifesté occupent l'usine jusqu'au changement d'équipe. Il y aura de nombreux affrontements contre les employés non grévistes et les jaunes dans plusieurs usines de Turin. Les 15 et 16 octobre ainsi que le 19 novembre, les ouvriers déclenchent la grève à Milan contre la vie chère et ce sera le théâtre de violents affrontements. Le 27 novembre, un cortège de plus de 1 000 ouvriers bloque la production et sera rejoint par 7 000 étudiant-es devant les grilles de la Mirafiori. Le 28 novembre, manifestation nationale des métallos à Rome. Les affrontements seront de plus en plus violent au fur et à mesure que l'automne avançait.

Ces luttes ouvrières seront d’une ampleur presque inégalée dans la seconde moitié du 20e siècle en Europe. Après les émeutes étudiantes et ouvrières de 1968 qui touchèrent toutes les grandes villes de l’Italie, le paroxysme de la lutte ouvrière atteindra son apogée à l’automne « chaud » de 1969. Les conflits [5] des usines Fiat à Turin au début des années 1970 constitueront un avertissement et un repoussoir auprès du patronat européen.


Bientôt, pour nombre de groupes et de collectifs, il s’agira de faire du mouvement des étudiants le ressort d’une reconstruction d’un parti politique de la classe ouvrière, préconisant une action révolutionnaire. Le premier élan des luttes étudiantes devait être relayé quant à sa critique de la médiation institutionnelle comme cadre indépassable de la politique et de la représentation nécessaire par le Parti ou le Syndicat – donc, en ce qui concernait la prise en charge directe de l’agir politique, par des organismes de masse ancrés aux situations concrètes. Les concepts et les mots d’ordre qui ont accompagné, et qui dans une certaine mesure ont rendu possibles ce contact et cette inscription, dont le résultat sera la naissance des groupes politiques organisés sont l’héritage des jeunes intellectuels des Quaderni Rossi qui s’étaient intéressé depuis le milieu des années 1960 au monde ouvrier.

En 1969, le courant opéraïste se divise en deux formations politiques qui s’avéreront les plus marquantes de toute la période : Potere Operaio et Lotta Continua ; en 1968 et 1969, les principales formations de la Gauche extraparlementaire furent constituées, dont : Avanguardia Operaia , La Classe, il manifesto. Puis certaines grandes organisations opéraïstes se dissolvent progressivement et s’engagent dans l’Autonomie ouvrière [Autonomia Operaia]. Sur la vague des grèves ouvrières, des groupes Autonomes ouvriers se rassemblent sous l’égide du Congrès de Bologne (23 mars 73). De ce congrès se distinguent deux grandes tendances : une première se réclamant des « opéraïstes » orthodoxes comprenant notamment le collectif de la Via dei Volsci à Rome ; une seconde tendance représentée par Toni Negri, organisée au sein des Collectifs Politiques Ouvriers. Puis à partir de 1975, d’autres organisations se forment dont le Comitato Comunisto per il Potere Operaio [Comité Communiste pour le Pouvoir Ouvrier] qui représente la tendance insurrectionnaliste de l’Autonomie. Selon ces grandes tendances, se construisent des comités ouvriers, d’employés, de fonctionnaires, de chômeurs, de quartier, des collectifs d’étudiants qui utilisent, pour mettre en valeur leur indépendance politique et comme sigle de reconnaissance, le mot « Autonome».

Ce qui unit ces groupes est une volonté de construire une autre forme politique et d’abandonner les vieilles conceptions du parti séparé et du dirigisme pour aller à la recherche d’alternatives dans l’organisation d’espaces de coexistence et d’échange social autonomes par rapport à la légalité dominante. Contre les accents populistes du Parti Communiste, ce mouvement enrichit la vision marxiste de l’État, considéré non plus comme simple garant, mais coordonnateur avec le capital de l’exploitation des ouvriers par un contrôle social croissant. Le concept d’Autonomie radicalise à la fois sa portée critique à l’égard des organisations du mouvement ouvrier et son expression politique concrète de préfiguration d’un ordre révolutionnaire : « L’Autonomie ouvrière est en premier lieu un comportement spontané de masse, qui doit devenir une capacité consciente de lutte et d’organisation avec laquelle la classe développe son mouvement indépendamment, de façon autonome, de la nécessité du capital de maintenir sa domination, et même en opposition ouverte et déclarée avec elle. Donc également Autonomie par rapport aux organisations traditionnelles de la classe qui, aujourd’hui, ne proposent d’autre alternative que celle de rester à la remorque, de se soumettre, de faire siens les projets de reprise patronale. ( ... ) Dans les objectifs, dans les besoins, dans la pratique de lutte (...), il doit y avoir déjà la préfiguration des conditions de vie différentes et des nouveaux rapports sociaux vers lesquels nous tendons et que nous voulons affirmer dans la nouvelle société.» [6] Le « communisme immédiat » se traduit, sur le plan pratique, par la diffusion sans précédent d’actions illégales et violentes visant à l’appropriation directe des biens, que les Autonomes qualifient de «salaire social».

L’organisation des groupes de l’Autonomie ouvrière et de l’opéraïsme étaient, dans les premiers temps, sinon chaotique mais informelle et fluctuante. D. Giachetti en donne une description particulièrement étonnante : «Il s’agissait souvent de cercles, de centres de documentation, bref, de formes organisationnelles surgies par nécessité et dans l’urgence, afin (…) d’intervenir dans les écoles, dans les quartiers populaires, dans les usines. Ces formes représentaient autant d’outils du travail politique, se mettant en place avec la même désinvolture avec laquelle elles se dissolvaient juste pour se recomposer sous d’autres formes et animées par de nouveaux membres. Une sorte de nomadisme politique de masse caractérisa cette phase de militantisme politique, plusieurs jeunes cadres et militants se déplaçant d’un groupe à l’autre, d’une expérience politique à l’autre (…), dans une succession souvent chaotique de quête et de «boulimie» politiques, théoriques et idéologiques (…). Il s’agissait d’un phénomène qu’on pourrait définir (…) d’établissement de rapports multiples et simultanés. Le groupe politique était d’abord envisagé comme un prolongement de la participation au mouvement (…). Les militants étaient tous ceux qui participaient à n’importe quel titre à l’activité politique du groupe ; un système de gestion interne était mis en place, se fondant sur la participation active et directe, une sorte d’assemblée générale permanente se réunissant plus ou moins régulièrement mais qui n’avait ni dirigeants ni secrétaires. Les lieux où les réunions se déroulaient étaient appelés «sièges» (sedi) et non «sections» ; les militants intervenant dans une école ou une usine déterminée étaient les membres d’un «comité», et non d’une «cellule», ce dernier mot évoquant une pratique politique trop rigidement liée à l’appareil d’un parti. Les confins idéologiques entre les groupes n’étaient pas toujours nettement marqués, et, même lorsqu’ils l’étaient, cela n’empêchait l’irruption d’une foule de jeunes traversant les groupes politiques les plus différents.»[7]

De même, le mouvement Autonome ouvrier n’a jamais connu de coordination nationale : « Il n’a jamais existé de véritable coordination nationale de l’Autonomie. Il n’existait aucune organisation nationale présente dans toute l’Italie. Le groupe de Negri était surtout implanté à Padoue, Milan, et Bologne. A Rome, les Comités Autonomes Ouvriers des Volsci rassemblaient plusieurs centaines de militants : une dizaine de collectifs organisés tant au niveau territorial que sur les lieux de travail, à l’hôpital et à la compagnie d’électricité. Mais il n’existait pas d’organisation nationale. Au niveau national, il y avait cependant des coordinations spécifiques, pour les étudiants et les chômeurs par exemple. Mais il n’y avait pas pour le mouvement autonome de forme organisée de démocratie au niveau national : il n’existait pas de système de délégation ou de mandatement.»[8] Selon les témoins de l’époque, il était difficile, même pour un militant chevronné, de savoir qui est qui exactement.

La pensée guévarienne

Pour beaucoup d’étudiants et d’intellectuels, le temps n’était plus seulement à la réflexion mais à l’action. Si les groupes partageaient l’idée d’indépendance par rapport à toute forme d’organisation politique traditionnelle, les avis s’opposaient quant aux modes d’action à mettre en œuvre. Aux tergiversations de certains intellectuels en proie à une crise profonde s’oppose le pragmatisme d’un martyr de la Révolution. Les écrits de Che Guevara, assassiné en 1967, sont édités en Italie par les éditions Feltrenelli [9]: La guerre de Guérilla [10] aura une répercussion extraordinaire et influencera directement les jeunes acteurs des luttes et les mouvements étudiants qui condamnèrent sans relâche l’immobilisme des partis politiques, à l’image de Che Guevara qui reprochait au Parti Communiste Cubain son inaction durant la révolution. L’influence de la pensée de Guevara en Italie est souvent absente des analyses des théoriciens d’aujourd’hui, mais au contraire complètement présente dans la mémoire des ex-militants anonymes. Un grand nombre de groupes [11] se réclament du communisme de Che Guevara et ses préceptes seront un modèle, notamment :

«Les forces populaires peuvent gagner une guerre contre l’armée du pouvoir».

«Il ne faut pas toujours attendre que toutes les conditions soient réunies pour lancer une révolution ; le foyer insurrectionnel peut instaurer des conditions subjectives sur la base de conditions objectives données.»

«Ces deux premiers principes vont à l’encontre de l’attentisme de révolutionnaires ou de pseudo révolutionnaires qui justifient leur inaction en prétextant que rien ne peut être intenté contre l’armée régulière, ou de ceux qui attendent tranquillement que, d’une façon mécanique, toutes les conditions subjectives et objectives soient réunies, sans se préoccuper d’accélérer leur mise en place. […] Qui plus est, il est indispensable de démontrer clairement au peuple qu’il est impossible de continuer la lutte dans le cadre du débat légal public.» «Le guérillo doit compter sur l’appui de la population locale. C’est une condition sine qua none.» [12]




Ainsi, les groupes [13] qui soutiennent l’idée d’une lutte armée se forment dès les premiers temps. Ugo Tassinari évoque le développement progressif des groupes armés et l’opposition de certains à s’engager dans la violence : «Tous les groupes de l’Autonomie étaient très organisés pour la guérilla urbaine. Les groupes faisaient des attentats en soutien aux luttes sociales, contre les fascistes, ou contre les symboles de l’impérialisme. Par exemple, les Volsci n’avaient pas de groupe armé.» [14]

Plus précisément, la réponse armée des groupes de la Gauche extra-parlementaire est, dans les premiers temps, une forme d’autodéfense face aux matraquages des forces de police lors des manifestations ainsi que des groupes néo-fascistes qui ont été les premiers à pratiquer des agressions sur des personnalités ou lors des manifestations d’étudiants ; puis par la suite à commettre des attentats meurtriers (le premier attentat terroriste de l’extrême-Droite survient en 1969), sous l'égide du réseau Gladio. Les Brigades Rouges créées en 1970 signent leur premier assassinat le 8 juin 1976.


Seule la lutte paye

La radicalisation des luttes au sein des usines et l’ampleur du mouvement forcèrent les industriels à prendre des mesures favorables aux ouvriers. Les salaires augmentèrent rapidement ; Fiat, par exemple, augmente le salaire horaire des ouvriers, demeuré stable plusieurs années. Face aux succès et aux améliorations dues aux luttes menées, les comités autonomes s’engageront par la suite à des revendications d’ordre politique : l’on passe des luttes pour des meilleurs salaires aux grandes batailles pour les réformes, l’organisation des pouvoirs des régions, l’introduction du divorce, l’objection de conscience, contre toutes les formes rétrogrades de la vieille société de l’après-guerre. Autant de réponses institutionnelles à un enchaînement continu de luttes - pas seulement étudiantes, ni même ouvrières - ouvert par 1968. Cela étant, les élections législatives de 1972 placent encore la Démocratie-chrétienne au pouvoir et voient la progression du parti politique néo-fasciste, le MSI [Movimiento Sociale Italiano] (6 % en 1968, 9 % en 1972).




OFFENSIVES
DES
LUTTES URBAINES



A partir de 1968, le nombre de comités de quartier et d’associations d’habitants connaît un essor considérable qui forment un réseau tentaculaire particulièrement actif, représentant tous les groupes sociaux et l’ensemble des types d’habitat : du bidonville aux zones résidentielles privées. Ici, le baroque italien s’exprime par une infinité de configurations possibles des comités et des collectifs de quartier : selon les catégories sociales, leur degré de politisation, le type d’habitat, leur localisation en centre ville ou en périphérie, leur contexte et la nature des problématiques urbaines et architecturales, le contexte politique municipal, le contexte économique et ce, selon les usages et les coutumes de chaque région. A cela, la complexité politique de ces années est renforcée encore par d’autres configurations possibles qui s’expriment par l’engagement personnel de politiciens de la Démocratie-chrétienne en faveur des mal-logés ou bien des actions de maires communistes contre les mouvements sociaux urbains gérés par la Gauche dissidente, comme à Bologne.


ROMA, 1974, photo Tano D'Amico

Ainsi, les organisations, les associations qui étaient dédiées spécifiquement aux luttes urbaines, outre les partis extra-parlementaires, impliqués dans les mouvements sociaux urbains, sont de cette multitude qu'il est impossible de les comptabiliser, sans aucun doute, plusieurs milliers, plusieurs dans chaque ville ; de même, il serait bien présomptueux de généraliser sur leur mode de création, de fonctionnement, le degré d’implication et d’impact effectif des idées politiques alternatives.

Des groupes a-politiques se forment rassemblant communistes, anarchistes, catholiques de gauche, voire même des démocrates-chrétiens qui ne renient pas leur parti mais qui souhaitent par une forme d’intransigeance et une impatience face aux compromis et aux injustices sociales et urbaines, aider les habitants en lutte. Dans cette multitude, plusieurs groupes vont émerger dont : le Comitato di Agitazione Borgata [Comité d’agitation des banlieues] à Rome et l’Unione Inquilini [Union des Locataires] à Milan. Pour ce qui concerne les luttes urbaines, le Comitato di Agitazione Borgata sera un modèle pour des centaines d'organisations et des collectifs d'habitants mal-logés s'inspireront de leurs actions.


ROMA, Quadraro borgata

Les groupes de la Nuova Sinistra s'organisent, le Collettivo Politico Metropolitano [Collectif politique métropolitain] influant à Milan, Lotta Continua, Potere Operaio, Avanguardia Operaio, il manifesto, le Groupe Lénine, et bien d'autres encore. Concernant le domaine de l'urbanisme, il serait possible de les catégoriser, avec maintes précautions tant les limites idéologiques sont poreuses et les associations dans l'action fréquentes, en trois grandes familles : réformiste, apolitique, et révolutionnaire.


1. LA VOIE RÉFORMISTE

L’Unione Nazionale Inquilini e Assegnatori

Pour un grand nombre d’ouvriers et d’habitants, l’adoption de réformes réalistes par la voie légale et parlementaire était la seule issue possible. Le rôle de l’Unione Nazionale Inquilini e Assegnatori, l’Unia (qui deviendra par la suite le Sindacato unitario nazionale inquilini e assegnatari - Sunia) organisme proche du Parti Communiste, et de la Sicet (Sindacato Inquilini Casa e Territorio) est important car un grand nombre de militants communistes de la génération plus âgée ne partageaient pas la radicalité des plus jeunes de la Gauche dissidente.



Cela étant, les comités de quartier dépendant directement du Parti Communiste tentaient de concilier, sous la pression populaire des quartiers les plus dissidents, les directives du Parti et les exigences de plus en plus vives des habitants. Les militants communistes de l’Unia pouvaient ainsi organiser, pour un temps, des occupations illégales et des grèves massives de loyers plus ou moins tolérées par le Parti. Les auto-réductions de loyers ou d’électricité étaient peu appréciés du Parti communiste qui mettait en cause l’efficacité et la valeur de cette forme de lutte. Mais face au départ de militants vers les organisations dissidentes, d’autres considérèrent sa défense comme cruciale pour le maintien de leur légitimité. « Ces derniers mois, la crédibilité des syndicats a atteint son niveau le plus bas», affirmait le secrétaire du Conseil du Travail de Turin. « Ce qui est en jeu ici, c’est notre rapport avec le peuple ; ce qui est remis en cause, c’est notre capacité à construire une alternative».


ROMA, manifestazione, Le logement est un Droit, PCI 

Le syndicat Federazione Lavatori Metalmeccanici

Il est certain que le Parti communiste profitait pleinement du climat de tension créé par les luttes menées par les groupes Autonomes, tout en condamnant les modes d’actions illégaux. Ainsi, les syndicats affiliés aux partis de la Gauche parlementaire seront particulièrement intéressés par les problèmes de l’habitat ouvrier. En Septembre 1969, les organisations syndicales présentent au gouvernement une plate-forme de revendications sur le problème du logement.

Le problème est à ce point préoccupant que le 19 novembre 1969 est organisée par les syndicats (CGIL, CISL, UIL, UNIA, UNIAT et SICET), une grève nationale pour le droit au logement.

L’idée de réformer en profondeur par des mesures législatives le cadre de production et de gestion de la ville était une préoccupation commune à tous les syndicats liés à des partis politiques parlementaires. Après 1969, la demande de réformes est reprise par les syndicats Autonomes dont les principes affichent une radicalité dans leurs propositions mais qui s’opposent aux objectifs insurrectionnels de certains groupes. En 1972, le syndicat FIM de Turin, du mouvement Autonome ouvrier, signe un document présentant l’éventail de leurs propositions : l’abolition de la propriété, la nationalisation du secteur productif et la réquisition générale des logements libres. Pour arriver à ces objectifs, le syndicat propose une lutte massive et générale engageant l’ensemble des formations politiques extraparlementaires : l’appropriation collective de logements privés et publics, l’autoréduction massive des loyers et l’autogestion des quartiers par des conseils de quartier. Mais ces propos seront considérés comme trop ambitieux par la plupart des organisations ouvrières. Pour d’autres, il était utopique d’attendre de telles réformes parlementaires.


2. APOLITISME
et ACTIONS DIRECTES

Certains habitants en lutte refusaient la vision radicale d’une insurrection prochaine prônée par la Gauche dissidente tout autant que l’immobilisme des partis politiques parlementaires. La conception de la lutte ici, accepte l’idée d’alternatives politiques radicales mais elle ne se consacre ni aux objectifs politiques ni aux stratégies d’action des mouvements politiques de la Gauche extra-parlementaire. Il ne doit pas s’agir de construire des foyers d’insurrections, mais de loger le plus grand nombre de personnes en difficulté le plus rapidement possible et de les auto-organiser.

L’idée d’auto-organisation des habitants en lutte est commune à toutes formations politiques dissidentes, qui engageaient les habitants à se constituer en tant que citoyens responsables à part entière et à organiser eux-mêmes leurs structures afin d’aboutir à une prise en main de la lutte par chacun et de former des cadres de mouvement.

Le Comitato di Agitazione Borgata

Le Comité d’agitation des banlieues naît à Rome en 1967 et il regroupe des habitants, des militants communistes dissidents, des jeunes militants du Parti socialiste, des membres d’associations catholiques de gauche et des étudiants. Leurs principales revendications plaidaient pour des mesures législatives contraignantes obligeant notamment la réquisition immédiate des logements privés libres et la construction de logements sociaux. Leurs actions portent essentiellement dans les territoires les plus dégradés des villes, les borgete les plus pauvres, les bidonvilles et les taudis.

V. Miliucci membre du Comité d’agitation des banlieues témoigne : «En 1967, je commence mon militantisme avec le Comité d’Agitation Banlieues. Ca commence avec des occupations de logements vides pour résoudre ce problème, avec tout de suite des affrontements et des situations très tendues avec la police où il est arrivé qu’on se tire dessus et qu’il y ait des enfants qui meurent. Cette lutte sur le logement est une lutte pour l’abolition de la banlieue en tant que bidonville : en tant que condition du lumpenprolétariat. Dans la lutte pour le droit au logement naît quelque chose de nouveau qui fait connaître les problèmes de logement et qui va inscrire dans la politique les problèmes de logement de ceux qui vivent dans ces bidonvilles. Les Collectifs Agitation-Banlieue sont créés en 1967, les premiers squats s’ouvrent en 1969. Et depuis 1969, cette lutte a permis jusqu’à aujourd’hui de loger 250 000 romains. C’est une période d’incubation

Leurs méthodes s’inspirent des Comités Unitaires de Base des ouvriers au sein des usines : des actions concrètes et immédiates destinées à soulager les sans-abris et les mal-logés, et une autonomie par rapport aux partis politiques. Aux manifestations peu efficaces des années pré-68, succèdent les appropriations collectives d’immeubles. Le plus souvent, les appropriations collectives étaient organisées par les militants qui repéraient les immeubles d’habitat en fin de construction, prévenaient quelques habitants mal-logés ou des sans abris vivant dans des taudis qui à leur tour informaient leurs compagnons.

Les anciens militants Pietro et Bella nous décrivent la procédure : « on a travaillé pour l’occupation de maisons. Voilà, la question se posait toujours en thème de rupture. Mais à le différence des squats parisiens, notre travail c’était on prend des prolétaires, on les mets dans les maisons , on les organisent. Des prolétaires, des familles de prolétaires, des enfants, des familles entières. On va avec eux, c’est clair que bon, le problème c’est d’inculquer aux gens l’illégalité. On cassait les portes, tout le monde entrait ; après tu élisais le Comité de l’immeuble, et la gestion c’était eux.» Pour les militants du Comitato di Agitazione Borgata, la question de l’habitat ne pouvait être résolue dans une société capitaliste par une quelconque politisation du mouvement : « Pour nous c’était pas le problème d’aller squatter, de faire un îlot de société ou de vie alternative : préfigurer une société nouvelle à l’intérieur d’une société pourrie, c’est de l’illusion, c’est créer un ghetto.»[15]

Mais sur cette base, les Comités d’agitation des banlieues échouèrent dans leur tentative d’impliquer les habitants dans une forme d’autogestion, d’auto-organisation ; de leur inculquer une conscience collective, au service de la communauté et pas seulement de l’intérêt personnel. Les actions d’appropriations collectives seront victorieuses ou porteuses d’espoir, mais la non organisation ou l’organisation basée sur une simple collectivité de fait, aura comme conséquence le peu d’enthousiasme et d’implication des habitants pour une lutte plus longue et engageant une forme d’organisation dépassant le stade du pré-politique ; ce qui limitera son influence et son développement.

Les partis politiques parlementaires avaient parfaitement identifié ces caractéristiques : il suffisait de régulariser un immeuble occupé illégalement, d'attribuer quelques appartements à certains ou bien d’intercéder auprès des organismes logeurs pour que la détermination des habitants illégaux ou en lutte s’atténue ou disparaisse. Ces régularisations faisaient obstacle à la continuité et au dynamisme des luttes et cette arme efficace fut souvent employée par les municipalités afin de limiter les conflits et de stabiliser certaines situations trop explosives. Si durant les années post 68, la régularisation d’occupations abusives ne suffisait guère à calmer l’ardeur des habitants, elle deviendra au fur et à mesure de l’escalade de la violence terroriste, une mesure incitative à limiter les revendications des habitants.

Ce mouvement s’épuise et s’auto-dissout dès le début des années 1970, mais ces actions seront un véritable modèle pour d’autres organisations.

L’Unione Inquilini

L’association de l’Union des Locataires, l’Unione Inquilini, est créée en 1968 à Milan et elle se place entre le réformisme et l'activisme politique « immédiat ». L’Unione Inquilini sera particulièrement active dans les appropriations collectives et considérée avec Lotta Continua comme la principale organisation opérant dans les luttes urbaines.



Cette association regroupe comme le Comité d’agitation des banlieues des militants des Partis communiste et socialiste, des militants de la Nuova Sinistra et des simples citoyens. Leur objectif se limite à apporter une aide juridique aux locataires et à organiser des actions d’appropriations collectives. A la différence du Comitato di Agitazione Borgata, l’Unione Inquilini s’adresse davantage à la classe ouvrière plutôt qu’aux populations des bidonvilles. Au milieu des années 70, l’Union des locataires ouvre progressivement des antennes dans toutes les villes de l’Italie.

Cette association encore active aujourd’hui est sans doute la seule rescapée des organisations prônant des actions illégales et de désobéissance civile, ce qu'elle ne fait plus aujourd'hui.

3. LES ALTERNATIVES POLITIQUES

Les mouvements sociaux urbains politisés naissent au moment où les revendications des habitants ne sont plus compatibles avec l’entreprise capitaliste, et s’opposent ouvertement au système clientélaire des partis politiques et des syndicats. Les projets de lois réformistes du Parti Communiste, du Parti Socialiste n’ont plus de prise sur la population et les mesures mises en place par les gouvernements de centre-gauche, alliés à la Démocratie-chrétienne sont, dans la réalité déformées ou contournées par les spéculateurs le plus souvent associé à des politiciens.

L’essor, la force et la longévité des mouvements sociaux urbains s’expliquent par des situations d’injustices urbaines scandaleuses, des conditions de vie indignes, l’intransigeance des autorités et par la désaffection d’une large part des populations ouvrières et du sous-prolétariat aux formes d’organisation du Parti Communiste, seul parti de l’opposition parlementaire en mesure de s’opposer à la Démocratie-chrétienne.

Selon le témoignage d’un militant, la «pieuvre» communiste opérait à chaque niveau, à travers ses multiples ramifications opérant dans les usines, les organismes sociaux, la vie de quartier, les conseils municipaux. Son appareil gigantesque, hiérarchisé, oligarchique, était comparable à cet autre contre-pouvoir tout aussi puissant que représentait l’Église. Son principe même interdisait tout élargissement de la notion d’agir politique au-delà d’un parlementarisme réduit à système de transactions entre oligarchies, et d’un paternalisme pseudo-pédagogique oscillant entre le renfermement des classes exploitées dans les vertus du « populaire » et son incapacité à lire autrement qu’en des termes archaïques, le rapport entre les masses des travailleurs et l’État.

Par la suite, l’engagement progressif du Parti Communiste et des organisations syndicales dans une défense ouverte des intérêts de la bourgeoisie, du gouvernement Andreotti et de sa politique d’austérité, prenant le parti de la police, au nom de « l’ordre démocratique », a été considéré par une grande partie de la population comme une véritable trahison. Tout cela jouera par ailleurs un rôle crucial dans la critique de la forme des organisations politiques et syndicales de la Gauche historique, fondée sur la scission entre direction et exécution, entre militants et dirigeants (et donc sur l’avilissement intellectuel de la classe ouvrière et des masses, réduites, dans les pratiques post-staliniennes, à « se faire organiser » d’en haut moyennant la répétition rituelle d’une série de dogmes figés).

L’attachement aux principes archaïques de participation des habitants dans les Consulte Popolari constitue, dans le domaine des luttes urbaines un exemple significatif : dans les années 1970 le Parti communiste privilégiait encore un principe de participation basée sur une élite militante éclairant des masses censées être incultes. Par son système organisationnel et clientélaire, le Parti communiste est jugé selon V. Miliucci : « C’est une situation de victime et d’impuissance où peuvent agir les paternalismes des partis, et notamment le paternalisme du Parti Communiste qui vient apporter la petite fontaine d’eau mais qui laisse la condition des gens telle qu’elle est.» Andrea Cavazzini est davantage critique face au Parti Communiste Italien qui «devint dès le début de l’après-guerre un puissant facteur de conservation sociale et de blocage des initiatives politiques émancipatrices».[16]

Et c’est là que l’alternative politique imaginée et mise en oeuvre par la Nuova Sinistra prend toute son importance, qui a représenté le « lieu » politique où une rencontre tout à fait inédite et porteuse de conséquences inouïes pouvait s’opérer, entre pratiques théoriques, actions militantes et spontanéisme populaire. C’est la rencontre entre les intellectuels, les universitaires, les militants et les habitants ou le peuple qui aujourd’hui est considérée comme un des éléments de réussite, ou de bon fonctionnement pour un temps, des mouvements sociaux urbains. La Nuova Sinistra représente par conséquent une expérience tout à fait rare d’articulation entre des milieux sociaux différents, traditionnellement indifférent, autour d’une orientation politique partagée. Bien évidemment le contexte général a favorisé ce nouage de l’« effervescence » qui est devenu à un certain moment la condition même des rencontres entre des réalités sociales qui étaient auparavant absolument séparées.




IL POTERE OPERAIO de Pise

Historiquement, le groupe Il Potere Operaio de Pise (appelé «pisan» pour ne pas le confondre avec Potere Operaio, issu de Classe Operaia) créé en 1967 par des étudiants est important dans le renouvellement de la pensée critique politique urbanistique car il sera un des premiers à aborder concrètement les questions politiques relatives à l’aménagement des villes et de l’habitat pour le plus grand nombre. Ce groupe sera une des matrices idéologique de Lotta Continua et de Potere operaio pour ce qui concerne les questions relatives à l’urbanisme et l’on retrouve associé à ce groupe les noms des futurs grands leader de la Nuova Sinistra.

Il Potere Operaio formera la charnière entre les Quarderni Rossi des années 1960 et les groupes de la Nuova Sinistra des années 1970 ; entre la pratique théorique de la conricerca [recherche en commun], des théories du courant opéraiste et l’activisme concret de Lotta Continua, Potere Operiao et de bien d’autres. Un autre héritage intellectuel vient enrichir son domaine de connaissance : le pôle intellectuel créé par Adriano Olivetti. Le journal qu’il édite est destiné aux ouvriers de l’usine « modèle » Olivetti d’Ivrea qui, nous l’avons évoqué, était considéré comme un modèle pour les cercles progressistes des années de la reconstruction. Modèle qui sera dénoncé par Il Potere Operaio, en reprenant les critiques de Engels contre les socialistes, en tant que paternalisme bourgeois destiné à asservir davantage la classe ouvrière. Cela étant, le pôle intellectuel créé par Adriano Olivetti qui avait permis une approche interdisciplinaire théorique de la ville aura une certaine influence sur les recherches universitaires des théoriciens de Il Potere Operaio.

A Pise et dans d’autres universités, s’était constitué de nouvelles formes de recherche qui avaient ainsi accumulé à travers de multiples travaux un important savoir sur le monde ouvrier et la ville. Cette connaissance était d’autant plus riche, qu’elle s’était construite en relation avec des groupes intellectuels en dehors du monde universitaire et en-dehors des milieux professionnels de l’architecture et de l’urbanisme. Ce capital, plus informel que théorique, a permis une connaissance précieuse sur les mutations de la société et de ses conséquences urbaines dans une approche volontairement interdisciplinaire. Toute l’intelligence des théoriciens de la Nouvelle Gauche s’exprime par une approche interdisciplinaire et par une attention portée aux conséquences des nouveaux phénomènes.

Dans un document de travail daté de 1970, destinés aux étudiants du Movimento Studentesco, les dirigeants/universitaires de Il Potere Operaio synthétisent leur position théorique concernant les problèmes urbains dans une approche interdisciplinaire. La place de la femme dans le couple, l’Eglise et la télévision ont autant d’importance que l’inhumanité des grands ensembles d’habitat social.

Ghettorisation de la classe ouvrière

Il Potere Operaio insiste sur l’isolement physique et social des nouveaux quartiers d’habitations ouvrières dans les périphéries des grandes villes en tant qu’une volonté politique dont l’appareil administratif est l’exécutant. A cela s’ajoutent la pauvreté architectural «fondamentale», une grave carence des équipements sociaux, des services et du réseau de communication qui confèrent aux nouveaux quartiers un caractère de ghetto qui interdit pratiquement à ses habitants de participer à la vie citadine de la cité prise globalement. Ces éléments et l’exploitation économique et sociale que subissent les habitants des quartiers populaires opèrent une discrimination supplémentaire par rapport aux habitants des quartiers centraux et aisés : « La sujétion psychologique et matérielle, ainsi que l’impuissance sociale qui en découle, empêchent de fait les habitants de constituer, aux niveaux individuel et de groupe, des centres de décision et d’organisation qui pourraient influer de quelque manière sur le développement physique et social du quartier.» Cette impuissance est d’autre part aggravée par l’individualisme né de l’espoir illusoire « et entretenu par la bourgeoisie» de s’en sortir tout seul. Tout cela se traduit par une faible capacité d’organisation et d’association qui se répercute inévitablement sur les possibilités d’organisation à l’usine et à l’école : «le cycle de l’exploitation se trouve ainsi bouclé.»
Dans les quartiers populaires, la morale bourgeoise et religieuse est plus forte qu’ailleurs qui influe directement sur l’organisation du groupe familial et rend ces quartiers peu perméables à la relative liberté de moeurs et de mouvement qui caractérisent les autres secteurs sociaux. Il Potere operaio évoque la position du chef de famille qui est encore presque toujours autoritaire et exclusive et la position de soumission «totale» de la femme. Tandis que les enfants «n’ont que peu de possibilités de contacts et d’expériences sociales en dehors du noyau familial.» Dans ces conditions, la famille augmente son propre isolement et celui du quartier. D’autre part, les difficultés de la vie quotidienne, l’exploitation, la durée des trajets pour se rendre au travail et en revenir, ont pour effet de décomposer le noyau familial sur le lieu de l’exploitation et de le recomposer ensuite devant la télévision, ce qui revient à briser en fait l’unité politique de la famille, en réduisant celle-ci à un pur organisme de reproduction et de consommation.»

L’isolement et les centres autoritaires


L’organisation de la ghettorisation spatiale et de l’isolement familial se fonde sur la volonté politique et administrative de contrôler les habitants des quartiers et de la volonté de l’Église, de les intégrer et de canaliser leurs principaux besoins matériels et culturels : « L’Église s’installe dans les quartiers populaires avec tout le poids et l’importance de son organisation, intervenant sur deux plans liés : « le spirituel et le matériel ». La fonction de contrôle qu’elle exerce sur la famille, en particulier en contribuant à la maintenir dans la voie étroite de la morale bourgeoise, est facilitée par le fait que l’Église détient le monopole de toutes les formes de divertissement, du terrain de jeu au cinéma. Il est utile de noter ici cette forme de clientélisme qui agissait au sein des quartiers populaires où les habitants devaient faire allégeance soit à l’Église ou au Parti Communistes qui géraient les services culturels, sociaux et sportifs. Il Potere Operaio note que l’Église, en outre, dispose d’énormes possibilités de s’insérer dans la structure sociale extérieure et intérieure du quartier qui lui permet d’exercer une autre forme de chantage : procurer des postes de travail, des aides matérielles, des assistances diverses qui sont tout autant d’instruments lui permettant d’exiger des habitants du quartier un comportement social conforme à la « bonne paix» de tout le monde.

Les centres sociaux

Les centres sociaux sont toujours présents, surtout dans les quartiers les plus neufs ; ils ont pour fonction de récupérer et d’isoler, selon la ligne autoritaire qui les caractérise, puisqu’ils sont imposés de l’extérieur, ces petites forces isolées qui pourraient mener à une prise de conscience des contradictions inhérentes à la condition d’isolement des habitants du quartier. Les centres sociaux, gérés par des organismes publics ou des instituts confessionnels, récupèrent les poussées politiques en les transformant et les réduisant en un conformisme « culturel ».

La radio et la télévision

Nous avons invoqué les critiques de Pasolini et de Argan concernant l’avènement de la télévision, qui fera l’objet de nombreuses critiques de toutes les formations de la Gauche dissidente. Pour Il Potere Operaio, l’influence de la radio et de la télévision est d’autant plus forte que l’isolement est plus grand : « En outre, des ressources limitées réduisent la possibilité d’utiliser le temps libre d’une autre manière : à tel point que, dans les quartiers populaires, l’écoute des programmes de télévision s’étend à toutes les heures de transmission de la journée. Le fantôme du « monde chez soi » est la compensation manipulatrice et autoritaire à l’isolement des quartiers populaires : c’est pourquoi la petite chance qu’il y a de recomposer politiquement l’unité du noyau familial autour des grands sujets de l’exploitation est immédiatement compromise et annulée par l’effet centrifuge des programmes de télévision. »



Administrations décentralisées des «habitations populaires»

Dans les quartiers populaires, l’administration du patrimoine immobilier est confiée à des comités qui ont leur siège dans le quartier et qui sont essentiellement de deux types : autonomes et forfaitaires. Les comités autonomes, qui devraient être élus au suffrage populaire, sont contrôlés par l’administration centrale et peuvent être dissous à n’importe quel moment. La gestion forfaitaire est entièrement contrôlée par l’administration centrale. Dans les deux cas il se forme un rapport de délégation entre les habitants du quartier et ces comités, ce qui pousse les premiers à se désintéresser de la question et facilite toutes les formes possibles d’escroqueries de la part des organismes de gérance.

Les résultats de l’autoritarisme

L’exploitation se fait en deux moments : l’exploitation directe à la fabrique, l’exploitation indirecte dans le quartier. L’ouvrier qui rentre du travail n’est plus un ouvrier, mais un habitant du quartier : il oublie ce qu’est son patron, au point même de jouer le rôle de patron dans sa famille. La séparation entre ces deux moments est nette ; si bien que, souvent, les habitants des quartiers deviennent, ou du moins tendent à devenir, des petits bourgeois. Et c’est précisément l’autoritarisme du chef de famille, confirmé, contrôlé et renforcé par les centres d’autorité extérieurs au noyau familial, qui est le point de rencontre et de séparation entre ces deux moments. Le fait d’être inséré dans le processus productif signifie pour le chef de famille qu’il est le porteur et le gardien de la « dignité » et de la « noblesse » du travail et, donc, qu’il est le seul à offrir les garanties « morales » nécessaires à la promotion et à la direction de la famille. Son poids économique lui permet d’agir directement sur les membres du noyau familial : sur les enfants, en les contraignant à s’insérer dans le processus productif ; sur la femme, en l’isolant dans une position de mère et de ménagère. En définitive, l’ouvrier qui rentre de son travail s’isole dans son noyau familial et isole celui-ci d’une structure sociale plus large : il finit donc par « avoir sa famille à charge » ; charge qui, inévitablement, le freine et l’affaiblit au moment de la lutte. L’attitude autoritaire et donc répressive du chef de famille est en définitive le lien qui unit l’exploitation directe et sa continuation indirecte au niveau de la famille. Les centres autoritaires extérieurs, d’autre part, de l’Église à la télévision, confirment, renforcent, généralisent ce type de relation au niveau du quartier.

Usine et quartier

La ville-usine, le quartier-usine sont les thèmes majeurs des formations politiques de la Nuova Sinistra, repris des théoriciens des Quaderni Rossi. La ville est façonnée par l’exploitation capitaliste dont l’expression moderne sont les nouveaux quartiers d’habitation. Le quartier n’est pas seulement le lieu où le cycle de l’exploitation est bouclé, mais il constitue aussi un inépuisable réservoir d’exploitation directe, concrète, immédiate. Le quartier moderne n’est presque jamais un quartier homogène : il est essentiellement formé de deux groupes : d’une part, les ouvriers moyens qui aspirent à posséder leur maison ; de l’autre, toutes les couches sociales « en marge » : ex-habitants des bidonvilles, qui ne sont spécialistes que d’une seule technique, celle de la survie, de l’expédient comme forme de subsistance : « Et ce n’est pas un hasard. La ville qui ne cesse de consommer et de gaspiller a besoin de cette grande réserve de main d’oeuvre bonne à tout faire, de ces personnes prêtes à fournir n’importe quel service, de ces familles d’où sortent ces petits garçons qui servent dans les bars et les boutiques au lieu d’aller à l’école, de ces maçons, de ces éternels apprentis qui se voient licenciés à la fin de l’apprentissage, de ces super-exploités qui travaillent, à domicile, pour le compte d’autrui, de ce nouveau marché d’esclaves, privés de toute force de représailles. Ce sont ceux-là qui finissent dans les maisons les plus laides et qui subissent saisies sur saisies parce qu’ils n’arrivent pas à payer leur loyer ; et c’est à travers eux que prennent une forme concrète les rivalités au sein du quartier ; et c’est aussi en se comparant à eux que l’ouvrier se sent « plus avancé » et se contente de ce qu’il a. Car l’ouvrier, lui, paie presque toujours son loyer, un loyer qui peut être incroyablement élevé. Le prix des maisons et des appartements dits populaires (Ina-Casa, Gescal, Iacp)sont maintenant presque aussi élevés que ceux des logements privés : ils peuvent représenter jusqu’à 40 % des salaires. Par l’intermédiaire des « maisons populaires », l’office/patron, qui est d’ailleurs le même patron qu’à l’usine, mais masqué derrière une apparente volonté d’« assistance » et derrière une incroyable complexité bureaucratique/administrative de gestion, réussit à tirer du quartier des gains énormes. Les maisons I.A.C.P., en particulier, sont l’objet de spéculations frénétiques qui favorisent les entrepreneurs privés, le capital financier privé, des partis et des individus. La politique du ‘‘  logement populaire ’’ coûte cher : ce sont les locataires qui la paient.» Mais cesser de payer signifie défendre le salaire réel ; ne pas payer signifie porter la lutte commencée sur le lieu du travail au-delà des grilles de l’usine : car l’exploitation ne s’arrête pas là, elle pénètre chaque moment de chaque vie individuelle. Les habitants des quartiers populaires, ouvriers, employés, artisans, commerçants, policiers, chauffeurs de taxi, doivent commencer à comprendre que la classe exploitée n’est pas seulement la classe travailleuse traditionnelle, non propriétaire de ce qu’elle produit et contrainte à le racheter au triple. Il faut aussi que l’alliance se forme au niveau du logement parce que, à côté des problèmes traditionnels de la classe ouvrière sur les lieux de travail, il y en a maintenant d’autres : ceux de l’exploitation en dehors de l’usine. Le problème de la condition des masses exploitées ne se pose donc plus seulement au niveau de la lutte syndicale, mais à celui de la lutte politique, c’est à dire de la lutte contre l’intensification de l’exploitation à l’usine et dans le quartier, de manière que la lutte serve à renforcer l’organisation politique et à éduquer dans le sens de l’autogestion à tous les niveaux.

Les augmentations de salaire que l’ouvrier réussit à arracher par l’intermédiaire des syndicats sont tout de suite absorbées par l’augmentation du coût de la vie : en particulier par le loyer l’alimentation, l’école, les services, les transports, l’assistance médicale ; la lutte pour le salaire ne suffit donc pas si on ne lutte pas parallèlement contre ces augmentations. Sans prétendre approfondir le problème complexe de l’exploitation par le logement, disons que la bataille qu’on peut et doit mener pour la réduction des loyers, dans le cadre de la défense du salaire réel des ouvriers, constitue le sens essentiel de la lutte de quartier.»


LOTTA CONTINUA

Lotta continua a été une des plus grandes organisations de la Gauche dissidente se revendiquant de l’opéraïsme [operaismo], formée par des universitaires et des étudiants. Leur reconnaissance est internationale et ils tisseront des liens avec de nombreuses organisations du même type en Europe. De nombreuses personnalités de l’intelligentsia italienne exprimeront leur solidarité avec Lotta Continua, dont le cinéaste Pier Paolo Pasolini [17]: en 1971, il accepte le poste de directeur (honorifique) de la publication du journal «Lotta continua» ; ce qui lui valut d’être poursuivi en justice.[18]

L‘idéologie se caractérise essentiellement par un « retour à la classe ouvrière » dans une approche marxiste centrée sur les luttes de la base par opposition à l’opportunisme et la compromission des partis de la Gauche parlementaire et des syndicats. Lotta Continua affirme Ugo Tassinanri était « un mouvement très informel doté d’une forte capacité d’action mais la plupart de ceux qui participaient aux luttes qu’elle impulsait n’étaient pas des militants. En 1970, Lotta Continua avait peu de dirigeants : parmi ses quelques dirigeants, très peu avaient une longue expérience en matière d’organisation du mouvement ouvrier traditionnel. Les leaders de Potere Operaio étaient des professeurs d’université et des intellectuels.... Lotta Continua participait à des luttes très variées.»[19]




En 1971 il signe son programme : « Vogliamo tutto ! Prendiamoci la citta ! » [ Nous voulons tout ! Prenons la ville ! ] Titre trompeur ou révélateur car il n’est pas question ici de propos sur l’urbanisme et la ville. Pour les groupes de la Nuova Sinistra l’action à mener pour changer la vie était simple : partout et en même temps avec pour seul chemin possible celui de l’attaque, de la confrontation et de la rupture. Une telle offensive ne pouvait se fonder que sur les besoins immédiat de classe que les divisions idéologiques artificielles introduites par la gauche traditionnelle tendaient à obscurcir. Pour articuler de tels besoins, il fallait que l’organisation soit enracinée directement dans les usines et leurs alentours, dans des corps capables à la fois de promouvoir les luttes gérées directement par la classe elle-même, et de restituer à celle-ci cette conscience du pouvoir prolétarien que les organisations traditionnelles avaient détruit (Comitati Autonomi Operai, 1976).



Contre le repli sur l’usine, Lotta Continua plaide en faveur d’une lutte générale, afin d’appuyer les luttes ouvrières mais aussi afin de favoriser la prise de conscience, par l’expérience, qu’une vie différente est possible et «changer la vie» passe par la nécessité de « changer la ville ». Contre l’organisation capitaliste et individualiste de l’espace et de la vie sociale, Lotta Continua affirme « le droit collectif à une vie sociale communiste, libérée du besoin ». Les luttes urbaines sont un dépassement de la stratégie insurrectionnaliste prônée par le Cpm, au profit d’un processus de longue durée  passant par l’extension des zones de contre-pouvoir. Dans ce cadre, les quartiers occupés sont envisagés comme des « bases rouges ». Expression concrète de force ouvrière et point de départ à l’affrontement avec l’Etat, celles-ci sont définies comme des « organisations de situations, secteurs sociaux, strates du prolétariat, structures territoriales où la lutte contre le système social dans son ensemble permet d’instaurer un mode communiste de vivre, de s’organiser, de lutter ». A plus long terme, elles sont censées devenir un « hinterland politique et organisationnel à partir duquel se développe la lutte armée ».

Dans le strict cadre des luttes urbaines, les théoriciens de Lotta Continua, contre les formes d’organisations traditionnelles des syndicats et des partis politiques, s’appuyèrent sur les théories du spontanéisme en empruntant de nombreux éléments à l’anarchisme et à la théorie du communisme des conseils ouvriers élaborée en particulier par le Hollandais Anton Pannekoek [20] et surtout des luttes menées par les jeunes méridionaux hors syndicat. La théorie de Panzieri, fondateur des Quaderni Rossi imprégnait également les mouvements de l’opéraïsme, qui considérait toute forme d’organisation politique comme des techniques destinées à neutraliser les luttes ouvrières. La tendance spontanéiste n’admettait qu’un seul type d’organisation, le Conseil ouvrier lui-même et le Comité de quartier, en tant qu’expression autonome d’un prolétariat conscient de ne devoir confier à aucun parti la tâche de le guider vers l’autogestion, et sachant, pour cette raison, mûrir par ses propres luttes l’expérience organisationnelle nécessaire à l’affirmation de son pouvoir. On peut également admettre que cette forme organisationnelle répondait à l’urgence de la situation et aux actions quasi spontanées des habitants en lutte.


Lotta Continua, Affiche 1972

LE COLLETTIVO POLITICO METROPOLITANO :
Organiser la guérilla urbaine.

Le 8 septembre 1969 se forme à Milan le Collettivo Politico Metropolitano, le Collectif politique métropolitain (Cpm) une des matrices des Brigate Rosse, une organisation active dans de nombreuses usines, écoles techniques et universités, prônant l’extension du domaine de la lutte et le recours à la violence. Il s’opposera aux solutions de Potere Operaio et Lotta Continua auxquelles le Collectif reproche d’interpréter l’autonomie de la classe ouvrière comme une simple indépendance par rapport aux partis et aux syndicats de la gauche historique – et à affirmer l’hypothèse d’une « guerre de position », une guérilla urbaine de longue durée au coeur des métropoles capitalistes. Dans un texte de décembre 69, intitulé « Lutte sociale et organisation dans la métropole «, le CPM prône l’autonomie ouvrière, c’est-à-dire « le mouvement de libération du prolétariat de l’hégémonie globale de la bourgeoisie, la rupture totale avec les institutions. Le CPM ne prône pas la fédération de groupes de base, d’associations spontanées, sporadiques et apolitiques, mais la construction d’une organisation révolutionnaire, avec des structures illégales selon le principe léniniste, et visant le renversement de l’Etat.

En cela, le CPM comme d'autres groupes en Europe se caractérise par la fascination des luttes armées métropolitaines apparemment victorieuses (guérilla urbaine en Amérique du Sud, lutte des Palestiniens, premières actions de la RAF en Allemagne), qui étaient censées fournir des modèles pour s’affronter à l’État sur le plan qu’il avait choisi, celui de la puissance militaire. La naissance des Brigades rouges est annoncée en 1970 par une revue militante, « Sinistra proletaria », organe de coordination et information du Collettivo Politico Metropolitano. Dès lors, la perspective d’une guérilla urbaine de longue durée est abandonnée en faveur d’une préparation au « grand soir », à l’affrontement direct avec l’État sur le plan de la pure puissance militaire.

Ces solides divergences ne peuvent empêcher le rapprochement entre le Cpm, Potere Operaio et Lotta Continua, suivant son choix stratégique d’unification des luttes d’usines avec les conflits sociaux et les luttes urbaines.

Le Cpm s’implantera dans la Région de Milan. Leur slogan imaginé en juin 1970, souvent repris jusqu’à aujourd’hui, est explicite : « La casa si prende, l’affitto non si paga » [La maison se prend, le loyer ne se paye pas]. Les appropriations collectives et les luttes pour la gratuité des transports publics sont considérés comme une justification en soi pour améliorer les conditions de vie du prolétariat, et comme des espaces privilégiés d’agression du pouvoir d’Etat. Ces luttes devaient compléter les luttes étudiantes et ouvrières. Les militants signent un article dans la revue «Sinistra Proletaria» ( n°1/2, septembre/octobre 1970) exprimant l’objectif des luttes urbaines : « La grève des loyers ne doit pas être comprise comme une grève pour la défense de notre salaire, mais [...] comme un moment de l’attaque de la structure du pouvoir [...] Dans la mesure où notre attaque exprime la parole des masses sous la forme de ne pas payer le loyer, la violence du système sera reflété dans toute sa clarté [...] il faut savoir exprimer la violence nécessaire pour vaincre la violence du système [...]. A cela, nous ne devons pas nous bercer d’illusions : nous ne pouvons pas nous contenter de « prendre le pouvoir dans un seul quartier » [...]. C’est une lutte qui doit suivre l’affrontement des classes [...] exprimée dans les usines avec la «non-collaboration», avec l’attaque sur la relation salaire-productivité, le salaire-emploi, avec la lutte sur la réduction du temps de travail, etc, qui identifie le réformisme et le révisionnisme : deux ennemis implacables de la révolution.»

LES BRIGATE ROSSO

Les luttes urbaines n'étaient pas un enjeu pour les Brigades Rouges qui pratiquaient sabotages, intimidations et attentats au sein du monde des usines. Notons simplement que ces actions seront particulièrement appréciées, à cause d’une compétence indiscutable à l’égard des conditions de vie à l’usine et d’un recours limité à la violence sur des personnes (le premier attentat mortel accidentel n’aura lieu qu’en 1974, et il sera suivi par une autocritique).


POTERE OPERAIO :
Organiser les masses.

La défaite du Comité d’Agitation des Banlieues et les nombreux témoignages notent que les appropriations collectives étaient pour les plus démunis envisagées sous le seul angle de leur intérêt, un moyen d’obtenir un logement dans l’espérance d’une prochaine régularisation. L’objectif pour certains habitants illégaux était de «tenir» le plus longtemps possible afin d’obtenir cette régularisation. En cela, ils se devaient d’être parfaitement solidaires lors des expulsions menées par les forces de la police. A l’inverse, certains témoignages notent le cas contraire d’habitants illégaux indifférents aux mouvements en lutte qui devenaient par la suite des militants assidus. D’autres témoignages font état d’occupations illégales régularisées dont les habitants poursuivaient la lutte par la grève des loyers pour obtenir un équipement de quartier. Dans la multitude des cas, les militants actifs présentaient cette solidarité comme une forme de collectivisation des problèmes, c’est à dire une forme spontanée d’actions sans réelle idéologie politique, une organisation d’adhésion commune et non pas un organisme d’opposition. Bref, les théoriciens soulignaient le rôle essentiel des militants de la Gauche extraparlementaire et la non moins essentielle combativité des citoyens engagés dans les luttes urbaines. Le spontanéisme, le caractère belliqueux méridional, toujours prompt à épouser une cause juste, le bon sens de la justice du monde paysan et le sens politique et rationnel des intellectuels de la Nuova Sinistra s’étaient mutuellement stimulé pour former et une alliance d’une incroyable vitalité. Mais ces traits de caractère, propres au peuple italien, diminuaient fortement l’impact révolutionnaire ou idéologique de leurs actions et soulignaient quelques obstacles fondamentaux à l’action militante partisane.




Pour Potere Operaio (à ne pas confondre avec Il Potere Operaio de Pise, donc) l’organisation se devait d’être plus rigoureuse devant diriger le spontanéisme des masses et le propulser du pré-politique vers l’alternative politique pour certains, la révolution pour d’autres factions. La question de l’organisation [21] des masses devint primordiale. Toni Negri, un des fondateur de Potere Operaio [Pouvoir ouvrier], condamne le spontanéisme (notamment de Lotta Continua) au nom d’une centralisation des luttes plus efficace pour planifier, guider, diriger les luttes ouvrières de masse. Toni Negri dans une vision léniniste opposa sa plus grande critique face à l’alliance volontariste basée sur le spontanéisme : « Loin de marquer une nouvelle articulation organisationnelle entre les luttes ouvrières dans les métropoles et les luttes ouvrières dans les aires du sous-développement, et donc un projet de passage entre action des avant-gardes et comportement des masses – reprend, d’un côté, l’idéologie spontanéiste de 1968, de l’autre – erreur encore plus grande ! – charge ladite idéologie d’une surestimation disproportionnée de la violence des sous-prolétaires contre l’État (ce qui est en effet une simple projection du subjectivisme et de la centralisation verticale des groupes).» Selon Negri leur rôle devait être celui de guide, de représentant des classes opprimées censées être trop aliénées pour comprendre l’enjeu supérieur des luttes, s’exprimer par elles-mêmes et s’organiser ; les avant-gardes doivent conduire la lutte : « L’Autonomie, c’est la forme la plus raffinée du léninisme : c’est l’idée d’avant-garde. La classe ouvrière n’était pas majoritaire dans la société. Ce sont les avant-gardes qui font les révolutions, les avant-gardes matérielles, c’est-à-dire l’élite de la classe ouvrière. Et quand je dis l’élite de la classe ouvrière, ce n’est pas l’élite politique mais l’élite professionnelle de la classe ouvrière : les ouvriers qui sont capables de conduire le processus de production, de prendre la place du patron. Lénine considérait qu’à la dictature de la bourgeoisie il fallait substituer la dictature des ouvriers.»

Cette vision intégrant de nombreuses variantes selon les groupes fut reprise par un grand nombre d’organisations qui soutenaient la nécessité d’un organisme pré-conseilliste afin de défendre l’organisation de classe du prolétariat contre des possibles ingérences extérieures. Leur postulat théorique reposait sur l’idée que le mode de production capitaliste permettait aux ouvriers de posséder une conscience de classe mais non une conscience révolutionnaire ; ainsi, selon eux, le mouvement ouvrier spontané porte uniquement des revendications locales et économiques dont les objectifs sont davantage des rêves de petite portée qu’un changement plus radical. La conscience révolutionnaire ne peut provenir que de l’extérieur du monde ouvrier car celui-ci est dominé culturellement par la pensée dominante bourgeoise. Seul un parti composé de « révolutionnaires professionnels », à la fois intellectuels et hommes d’action déterminés, peut amener par un travail d’agitation et de propagande permanent la prise de conscience révolutionnaire de la classe ouvrière. Le parti révolutionnaire est forcément composé de militants peut nombreux, triés sur le volet, disciplinés et capables de ne jamais séparer la doctrine de l’organisation. Le groupe était orienté dans la conceptualisation et l’organisation de l’illégalité «de masse» et de la pratique de la lutte armée.

OBJECTIF COMMUN
/ PRATIQUES OPPOSÉES


Mais ses théories ne faisaient guère l’unanimité et Toni Negri était ouvertement critiqué car selon Claudio Albertani, «Au lieu de se fier à la spontanéité des masses, il croyait plutôt à l’intervention d’une organisation structurée et du rôle déterminant de la pensée théorique»[23]. V. Miliucci témoigne de ces rapports conflictuels et notamment de certains groupes Autonomes constitués d’ouvriers à propos des leaders intellectuels : « Il y a une polémique avec Negri : une polémique qui tourne autour d’une critique de son attitude sectaire. La conception que Negri se fait de sa relation avec les collectifs ouvriers n’est pas celle d’une relation égalitaire. Negri conçoit les ouvriers comme une masse de manœuvre. Dans cette critique qui est adressée à Negri et à tous les groupes qu’il y a autour (donc aussi à Asor Rosa et à Mario Tronti surtout)… En 1976, Mario Tronti publie L’Autonomie du politique. Mario Tronti faisait partie des Quaderni Rossi : il avait un rôle très important pour Potere Operaio et l’Autonomie. Tronti soutient cette thèse de l’autonomie du politique. Cette théorie introduit une séparation entre le politique et le social, mais aussi entre le but et les moyens. Donc pour Negri et son groupe, le but (la nouvelle société) devient moins important que les moyens. Les moyens c’est le politique, donc le parti, le parti léniniste. Et le social, c’est la masse de manœuvre en ce sens-là.» [24]

V. Miliucci assure que «la masse de manoeuvre» n’acceptait guère ce rôle qui n’était pas sans rappeler les formes d’autoritarisme des partis politiques traditionnels : «Mais les ouvriers de l’Alfa, de Sit-Siemens, et de Pirelli n’étaient pas du tout de la masse de manœuvre : c’étaient des gens qui avaient des épaules bien larges, qui avaient un cerveau, et qui savaient ce qu’ils voulaient.»[25]

D’autres voix s’élèvent pour dénoncer le mythe populiste de la classe ouvrière, ainsi la revue Gatti Selvaggi [Chats Sauvages] : «Nous sommes contre le “mythe” de la classe ouvrière parce qu’il est nuisible, et d’abord à elle-même. L’opéraïsme et le populisme ne sont dictés que par le dessein millénaire d’utiliser les “masses” comme pion dans de sales jeux de pouvoir.» (n°1, décembre 1974) [26]. Ugo Tassinari évoque un autre problème beaucoup plus simple : la méfiance de certains dirigeants ouvriers de collectifs à l’égard des intellectuels : « Toni Negri était reconnu par son groupe comme le dirigeant en raison de ses compétences politiques et intellectuelles. Chez les Volsci, il y avait au contraire une forte hostilité à l’égard des intellectuels. Les deux leaders des Volsci n’étaient pas des intellectuels : c’étaient les dirigeants de la lutte, un infirmier et un électricien qui parlaient mal l’italien et qui parlaient toujours dans le dialecte de Rome comme les autres militants. Senza Tregua est né pour la lutte armée : il n’aimait pas non plus les intellectuels »[27]. Cette antique méfiance peut s’expliquer par le fait que certains théoriciens de l’opéraïsme entretenaient des rapports étroits avec le Parti Communiste et d’autres qui, après 1976, ont évolué dans ses plus hautes sphères décisionnelles.


ROMA, Acquedotto Felice, 1972, photo : Tano D'Amico

L’ÉGALITÉ DES INTELLIGENCES

Les militants/intellectuels des nouveaux groupes de la Gauche dissidente investissent rapidement les conseils et les comités de quartier existants. Ce n’est véritablement qu’en 1969 qu’ils apparaissent dans le cadre des luttes urbaines par un soutien aux comités en lutte qui agissaient déjà de manière spontanée, ou en liaison avec l’Union des Locataires ou avec l’appui du Comité d’Agitation des Banlieues. L’investissement ou l’extension du domaine de la lutte à l’habitat et à l’urbanisme des villes répondait, en premier lieu, à la contestation et aux luttes spontanées des habitants des quartiers ouvriers et populaires. C’était un moyen de s’opposer à l’hégémonie du Parti Communiste. Car en effet, si les groupes de la Gauche dissidente étaient bien implantés et représentés dans les usines et les universités, il n’en était pas de même dans les grands ensembles d’habitat social et les centres villes paupérisés tenus fermement par les multiples organismes du Parti communiste (Unia, Conseil du Peuple, Conseil de zone, Conseil de quartier, Association pour l’habitat,...). Les luttes urbaines étaient l’occasion pour les groupes de la Gauche extraparlementaire de se constituer une base militante susceptible de contrarier cet ordre.

Le Lumpenprolétariat des bidonvilles

L’investissement de certains groupes de la Nuova Sinistra dans les taudis et les bidonvilles habités par les marginaux, les exclus, catégories délaissées par les partis politiques, les syndicats et les institutions était également un moyen de constituer d’autres bases militantes. Ils se devaient d’investir les borgate, les bidonvilles là où les populations étaient en dehors du monde du travail, de la politique, dont les conduites sociales, nous indique Pasolini étaient basées sur « l’honneur, la confiance, l’amitié, l’homo-éros, la virilité, la dignité»[28] ; soit deux mondes bien différents pour s’unir voire même s’apprécier tant les distances étaient prodigieuses.

La rencontre avec le lumpenproletariat des bidonvilles et des taudis, fut plus que difficile car la grande majorité de cette population étaient d’origine méridionale, sans culture politique, fortement imprégnée de culture religieuse. Dans les années 1960, le thème du Sud pauvre et analphabète contre le Nord riche et évolué est omniprésent et les intellectuels évoquaient la culture solidaire et civique des Italiens du Nord qui s’opposait à la culture religieuse et individualiste des Italiens du Sud. En 1968, les intellectuels fustigent encore le clientélisme des politiciens et l’autorité ecclésiastique qu’ils rendent responsables de la pérennisation de coutumes rétrogrades, de pratiques religieuses démonstratives, d’une foi naïve, de moeurs puritaines ou encore de lois sociales et morales réactionnaires, visant à maintenir le peuple dans l’ignorance, la misère et un état d’arriération social de l’ordre établi.

L’argent de la vieille, [Lo scopone scientifico]
Luigi Comencini, 1972.

Ces caractéristiques s’expriment parfaitement dans le film Lo scopone scientifico réalisé par L. Comencini en 1972 ; une fable [29] contant l’histoire d’un couple pauvre habitant un bidonville de Rome jouant chaque année contre une milliardaire américaine au jeu de carte lo scopone. Cette année, les habitants du bidonville décident de confier leur économie aux joueurs qui, finalement perdent tout et se retrouvent même endettés.

Dans ce film, Comencini offre une vision ultra-pessimiste de la société, en s’attaquant non plus aux acteurs politiques et économiques mais à sa source : l’argent qui est finalement le sujet principal du film. Le pouvoir de l’argent est tel qu’il rend inutile et dérisoire toute action politique en faveur des pauvres. Il est tel que le sous-prolétariat des bidonvilles, les pauvres et les dominés vouent à l’argent le même culte que les riches et les dominants. Ici, l’argent détruit la communauté du bidonville en défaisant la solidarité qui y régnait. Le film nous montre une population très différente de la classe ouvrière héroïque et consciente de ses intérêts de classe : les sous-prolétaires vivent de la débrouille, du vol et de la prostitution, n’espèrent rien du travail lui-même et encore moins de l’action politique (le philosophe communiste tentant de leur inculquer la lutte est ici tourné en dérision), mais espèrent tout du jeu. Tous les espoirs des joueurs et, au-delà, tous les espoirs de la population du bidonville se concentrent sur l’attente d’une partie enfin gagnée contre la Vieille. Comencini nous montre des individus qui ont totalement intégré leur propre domination et les conditions de celle-ci : leur seul motif de révolte n’est pas la vieille et sa richesse éhontée, mais leur propre malchance. Le critique Jean A. Gili résume ainsi le film « Pour Comencini, les rapports exploités-exploiteurs ne s’aménagent pas ils se détruisent (…) «Lo scopone scientifico» ne se contente pas de dénoncer l’agressivité du riche. Il dénonce aussi l’erreur du pauvre qui n’envisage comme unique réponse à sa misère que la tentative individuelle, égoïste et fragmentaire, d’arracher au possédant un peu de son avoir. Très lucidement, seule la fille de Sordi – une enfant – a compris le mécanisme du rapport social : elle ne cherche pas à s’approprier un peu de l’argent de la milliardaire, elle prépare pour celle-ci une tarte empoisonnée.»[30] Selon une critique du journal Le Quotidien du Peuple, daté du 14 décembre 1977 : « La morale de la fable est claire : contre le capitalisme représenté par cette vieille, il n’y a pour les prolétaires qu’une solution : la mise à mort. Il est impossible de gagner en jouant le jeu.»

Les expériences collectives d’égalité

La rencontre entre ces trois mondes, intellectuels-militants / sous-prolétariat / classe ouvrière réussit par l’idéologie des groupes de la Nouvelle Gauche qui étaient parvenus à théoriser une idée de liberté, une théorie du « dégagement » où la morale se détache de la dictature des appareils politiques et des utopies révolutionnaires, pour se consacrer à une théorisation du spontanéisme et à l’organisation des actions immédiates. Les intellectuels de la Nuova Sinistra orientèrent leurs discours sur l’affirmation de l’égalité des intelligences, et élaborèrent une forme d’organisation égalitaire des rapports au sein de laquelle les actions étaient décidées démocratiquement.

Selon Andrea Cavazzini, et de manière plus générale,  «Au sein de ces expériences, on trouvera le primat de l’intervention directe contre la logique de la représentation parlementaire, celui des « échanges d’expériences » entre des individus très différents par leur extraction sociale et générationnelle, ou par leurs origines culturelle et géographique, contre les cloisonnements inégalitaires qui traversaient la société, contre la pratique du compromis et du renvoi indéfini au « bon moment ». Bref, il s’agissait d’expériences collectives d’égalité, d’engagement, de découverte de formes d’intelligence, d’action et de pensée auparavant insoupçonnées, et certainement impossibles à mettre en place de l’intérieur des formations de la Gauche historique.» [31]

Cette fusion s’opéra progressivement et ce fut dans le cadre des mouvements sociaux urbains que s’effectua la rencontre avec les habitants marginalisés des bidonvilles et des taudis. Les appropriations collectives ont permis de loger les populations marginales dans les quartiers ouvriers et une forme de solidarité s’opérait par la suite dans l’organisation des immeubles occupés, lors des manifestations et des meetings, lors des opérations policières d’expulsions. Il était fréquent de voir, lors des tentatives policières d’expulsion d’immeubles occupés illégalement, des riverains manifester leur soutien, n’hésitant à affronter les forces de l’ordre. 


Cette forme de solidarité de fait ne doit pas être idéalisée car les tensions et les problèmes qui surgissaient étaient nombreux : certains habitants illégaux issus des bidonvilles étaient peu enclin à l’insurrection, d’autres refusaient la vie communautaire qui prévalait dans les immeubles occupés.


LE PROGRAMME

Le programme des groupes de la Nuova Sinistra est simple : la révolution du prolétariat, tout du moins dans les premiers temps...

… Car au fil des événements, des expériences et des actions menées avec les citoyens, au contact du peuple, les théoriciens constatèrent que celui-ci n’était guère disposé à renverser le capitalisme d’État. Et notamment la classe ouvrière qui après avoir obtenu un certain nombre d’améliorations substantielles s’éloigne des positions radicales. Sur la base de cette constatation, Potere Operaio se dissout en 1973, le Cpm / Sinistra Proletaria s’engage vers l’action armée dans une volonté délibérée de préparer une guerre civile.

Ainsi, dans un premier temps, les comités de quartier étaient considérés, avant toute autre chose, comme des espaces de propagande pour la Gauche dissidente, là où pouvaient se diffuser les idées politiques alternatives ou insurrectionnelles ; et ce d’autant plus qu’ils étaient confrontés, dans chaque quartier ouvrier et populaire, aux organismes des partis communiste et socialiste, aux associations caritatives et centres sociaux municipaux qui luttaient pour assurer leur souveraineté.

Le Movimento Studentesco

Comme nous l'avons évoqué les étudiants impliqués dans le Mouvement étudiant [Movimento Studentesco] et les groupes de la Nuova Sinistra s'engageront auprès des habitants en lutte dans les quartiers populaires et les bidonvilles en investissant ou en initiant les comités de quartier. Leur rôle n'est pas -seulement- d'apporter une connaissance technique susceptible d'améliorer leur condition de vie mais bien de relier cela à la problématique plus générale de l'exploitation capitaliste. Le travail politique devait en premier lieu, au sein des Comités, faire surgir une motivation sociale de base devant servir à la création d'institutions politiques contrôlées par les citoyens, d'organisations autonomes se dressant contre les décisions de l'administration afin de ne laisser aucun espace vacant et directement soumis à l'idéologie de la classe dirigeante.


Leurs interventions dans les quartiers populaires devaient, selon Il Potere Operaio, se présenter comme « une intervention massive et systématique qui s’autoprogramme et se modifie au fur et à mesure de la pénétration dans la réalité vivante du quartier. D’autre part, le M.S. (Movimento Studentesco) doit comprendre que sa stratégie de travail politique de masse et sa méthode de révolution culturelle doivent dépasser les revendications universitaires et envahir la ville de façon à y créer, comme à l’école et à l’usine, des instruments autonomes de lutte, permettant aux habitants sous-privilégiés de s’organiser et de refuser de déléguer la défense de leurs intérêts à de quelconques organismes qu’ils ne peuvent pas contrôler efficacement eux-mêmes. L’usine et la ville, l’usine et le quartier, l’usine et l’école sont des structures dépendantes les unes des autres. L’action que le M.S. devra exercer aux niveaux théorique et pratique pourra établir la liaison entre les diverses situations d’exploitation, la poussée et l’organisation, la vérification et la concrétisation politique de l’interdépendance des fato et la possibilité de contre-pouvoirs qui appuient la lutte du M.S. dans la ville et la société. Il faudra constamment rappeler, à ce propos, qu’il n’y a pas de distinction entre le moment de l’analyse et celui de la mobilisation, entre ceux qui pensent et ceux qui agissent, entre le moment théorique global de définition et d’étude et celui de l’action pratique ; mais il doit y avoir une relation dialectique continue entre les deux moments ; le travail d’enquête et d’analyse ne peut jamais être séparé des luttes et des interventions.»

L’intervention dans les quartiers populaires est également considérée « comme un travail politique essentiellement extérieur et, en même temps, comme un des moments de la croissance politique du M.S. comme mouvement de masse ; cet aspect a été négligé au profit de l’objectif partiellement corporatif que s’était donné le M.S. en se repliant sur lui-même, en confondant l’endoctrinement idéologique de l’avant-garde avec la croissance politique globale. De cette manière la lutte ne pouvait être qu’évasion limitée au seul milieu de la faculté et sans aucun débouché politique réel. Pour reprendre l’action dans les facultés, il est possible d’intervenir dans les quartiers par un travail analytique utilisant toutes les compétences disciplinaires spécifiques. Il s’agit ce faisant d’utiliser de manière anti-institutionnelle les diverses disciplines, pour relier directement le travail interne et le travail externe, ainsi que les travaux internes entre eux. En effet, à l’inverse de la structure du M.S., subdivisé en secteurs de travail indépendants les uns des autres, les types d’intervention possibles et nécessaires sur les divers problèmes peuvent trouver dans le travail de quartier leur moment de contact et d'homogénéisation politique, au-delà de la sectorialisation imposée par la structure universitaire.»

Concrètement, selon Il Potere Operaio, « dans les quartiers, les étudiants en médecine pourraient étudier et relancer tous les problèmes relatifs à la surpopulation, au travail et à l’hygiène ; les étudiants des écoles d’ingénieurs et les étudiants en droit pourraient s’occuper de la structure physique et administrative des ‘‘maisons populaires’’ ; ceux de Lettres et de Langues, la composition générale du quartier, du noyau familial, la situation de la femme et tous les facteurs sur lesquels se fonde la sélection scolaire. Cette manière de poser les tâches, directement liée à la réalité concrète de la ville, peut être éventuellement accompagnée d’une récupération des recherches analytiques effectuées à l’Université, sans tomber dans la logique de la ‘‘restructuration de la recherche et de l’enseignement’’ et du ‘‘renouvellement culturel de la Faculté’’. La commission de quartier devrait donc naître de la convergence des divers secteurs de travail et d’étude, en s’organisant elle-même en cours d’intervention, dans la pratique sociale de masse, pour combattre l’isolement auquel on condamne les quartiers, pour ne laisser aucun champ à l’idéologie de la classe dominante qui, à travers certains instruments comme la T.V. et l’Église, manipulent les masses socialement subordonnées.» [32]



Travailler sur le territoire, rompre la tranquillité sociale

Sur cette base, les groupes de la Nuova Sinistra appliquèrent un principe simple : « Travailler sur le territoire pour la recomposition prolétarienne sur des bases révolutionnaires, cela n’a rien de facile : c’est un projet de longue haleine qui chemine entre mille difficultés de toute sorte, mais que nous avons fait nôtre depuis toujours, en débarrassant le terrain de toute ambiguïté démocratiste. Rompre la tranquillité sociale dans le territoire signifie intervenir globalement, même dans des situations ou sur des thèmes spécifiques, qui nous étaient inconnus ou que nous avions sous-évalués, en recommençant souvent tout, parfois de zéro, sur tous les aspects de la quotidienneté métropolitaine pour matérialiser collectivement les besoins prolétariens, utiliser l’enquête de masse comme donnée de départ, construire un rapport continu avec les habitants pour ne pas se marginaliser. »


ROMA, Comité de quartier Villa Torlonia

Cela concerne non seulement les questions de l’habitat mais l’ensemble des problèmes et des dysfonctionnements d’un quartier : outre l’amélioration de l’habitat et des demandes concernant un entretien régulier des bâtiments, l’amélioration des conditions de vie du quartier (équipements techniques, sanitaires, sociaux, scolaires, culturels, médicaux, hygiène public) et du cadre de vie (création de jardins, de squares, de jeux d’enfants), l’amélioration de son contexte immédiat (parc public, lutte contre les nuisances des infrastructures de transport, contre l’implantation de complexes industriels) et l’amélioration liée aux déplacements (construction de routes, création et gratuité des transports publics). Les premières actions en justice de comités de quartier sont lancées avec l’appui d’avocats bénévoles. Les comités de quartier exerceront également des contrôles rigoureux des demandes de permis de construire émanant des plus grandes sociétés immobilières.

Dans cet article intitulé « Vogliamo la casa per tutti » [Nous voulons un logement pour tous], Lotta Continua annonce :
« Les patrons ont pris nos maisons. Par milliers, ils nous ont fait abandonné nos maisons pour venir travailler dans leurs usines. Ils ont détruit les maisons, les villes, le pays où nous vivons avec la spéculation, avec le trafic, avec la fumée et la poussière des usines. Ils nous envoient vivre entassés dans les greniers des pensions, dans des casernes en béton, sans verdure et sans confort. L’objectif du logement pour tous signifie plusieurs choses : d’abord avoir une maison saine, propre, habitable, sans vivre comme des sardines. Puis de ne pas verser la moitié du salaire ou de prendre deux emplois pour payer cela. Avoir des espaces verts, des commerces, des écoles et jardins d’enfants et des divertissements à proximité. Avoir des transports publics commodes. Avoir une vie qui n’est pas seulement faite pour le travail. Lutter pour le logement signifie révolutionner complètement la façon dont nous vivons. Par conséquent, la lutte pour le logement que nous avons mené jusqu’ici, nous pouvons dire qu’elle ne fait que commencer. Nos ennemis spéculent tous sur le logement : les patrons qui nous dépouillent de notre salaire pour le loyer, le gouvernement qui nous fait payer le loyer une seconde fois avec les retenues sur le salaire. Les spéculateurs qui rendent la ville inhabitable, qui ont exploité les travailleurs sur les chantiers jusqu’à 16 heures par jour pendant la période du boom pour les jeter à la rue quand vint la crise. Les partis politiques qui nous promettent des logements Gescal pour acheter nos votes. Les bureaucrates qui sont ceux qui remplissent et qui s’assignent les logements. Les syndicats qui nous ont fait faire des journées de grève pour une réforme de l’habitat, pour laisser les choses comme elles sont. Nous ne devons plus attendre des exploiteurs des logements comme nous devons pas attendre d’eux le salut et une vie meilleure Ces choses-là les travailleurs et le prolétariat les ont maintenant comprises, et où ils avaient la force et l’organisation pour le faire, des logements ont été occupés. Il y a des quartiers entiers où ils ont réduits par eux-mêmes les loyers et l’électricité, et la police n’a pas la force de les expulser, car ils sont tous unis. Les appropriation de logements vides, en particulier dans les immeubles Gescal des villes du Nord comme du Sud, sont de plus en plus nombreuses. Mais ce ne sont encore que des petites choses, parce que ces luttes sont isolées et nous n’avons pas eu la capacité d’unir la classe ouvrière sur le même objectif, que le logement doit se prendre. Lorsque la lutte pour le logement sera organisée directement par la classe ouvrière et les travailleurs, qui maintenant s’unissent pour lutter contre le patron de l’usine, l’habitat pourra devenir la cible d’une lutte vraiment générale. Un objectif à la portée de tous les travailleurs et de la classe ouvrière, comme durant l’’’Automne Chaud’’ qui a donné la possibilité aux travailleurs de gagner contre les patrons et les petits chefs. ‘‘Occuper des logements ne résout pas le problème, parce que cela signifie de déplacer le problème sur d’autres prolétaires dans le besoin’’, disent les syndicats et les serviteurs des patrons en essayant de convaincre les travailleurs d’avoir confiance dans les réformes de leurs maîtres. Ce procès est faux, parce que les logements Gescal sont toujours attribués en priorité aux ruffians des partis politiques. Mais surtout parce que quand le prolétariat aura le sentiment d’avoir assez de force pour s’approprier des logements, il ne s’arrêtera pas aux logements Gescal. Dans chaque ville il y a des milliers d’appartements vacants, et puis il y a des hôtels, des bureaux, des villas et les appartements des patrons avec beaucoup de pièces non utilisées et deux ou trois salles de bains. Parce que le prolétariat ne peut plus attendre ! »[33]

Les groupes de la Nuova Sinistra s’érigeaient contre la voie réformiste traditionnelle -pour le moment-, laissant cela aux syndicats et aux partis politiques parlementaires ; cela étant, ils se devaient de proposer un programme politique qui comportait dans le domaine de l'urbanisme notamment :
  • l’abolition de la propriété,
  • la nationalisation du secteur productif,
  • l’abrogation de la cotisation pour le logement sur les salaires ouvriers,
  • l’augmentation des financements pour l’habitat social,
  • l’adoption d’une loi pour la protection des locataires, instituant le calcul des loyers et des services en fonction du salaire, et de la mise en application effective du décret contre les expulsions,
  • la réquisition des logements et des biens immobiliers vacants,
  • la gratuité des transports publics pour les salariés, ainsi que des soins.


LES MODES D’ACTIONS

Les militants/intellectuels vont reprendre des collectifs ouvriers de l’Autonomie ouvrière leurs méthodes en affirmant qu’il ne s’agit plus d’attendre le bon vouloir des organismes logeurs, des politiciens, d’engager des pourparlers mais bien au contraire d’organiser des actions immédiates : l’action n’est plus l’attente passive des «lendemains qui chantent» : elle se vit. Selon Isabelle Sommier[34], « la satisfaction des besoins n’est plus différée jusqu’à l’instauration hypothétique d’un État socialiste : elle s’impose par l’action directe. Le pouvoir politique n’est plus à prendre ou à abattre: il faut s’en protéger et retrancher à son autorité des «territoires libérés gérés directement par les citoyens». [35] La révolution devient «une soustraction de pouvoir plus que la prise du pouvoir. [36] Le messianisme révolutionnaire est liquidé, raillé au profit du communisme immédiat ». Les propositions de la Nuova Sinistra de «mise en pratique de l’objectif» et de «communisme immédiat» qui consistaient à l’appropriation collective de logements disposaient de toutes les faveurs des sans et des mal-logés, des habitants des quartiers en lutte.

Les comités de quartiers spontanés deviennent des centres de convergence de toutes les revendications populaires, et non pas seulement des problèmes dédiés à l’habitat. Pietro et Bella se souviennent d’un comité de quartier créé à Vérone : « On avait formé un Comité de quartier à Vérone, qui était une ville dominée par le clergé, avec des quartiers d’une misère incroyable, ou tout passait à travers eux, le travail, etc. Alors on a créé un Comité de quartier, mais le Comité, c’était pour tous les thèmes : il y avait le groupe de féministe qui s’occupait de la lutte des femmes, ceux qui s’occupaient des problèmes de l’habitat... Alors tout convergeait dans ce Comité ou tout était discuté. C’étaient des structures de base par quartiers. Dans les quartiers il y avait des jeunes qui avaient envie de faire quelque chose et il s’organisait des choses intéressantes. On a fait beaucoup choses.»[37]

Les décisions au sein des comités de quartiers étaient soumises à l’approbation générale ; les militants/intellectuels pouvaient proposer mais sûrement pas disposer. Cela étant, ils apportaient tout leur savoir-faire et leur expérience dans de nombreux domaines : dresser des barricades et fabriquer les cocktails Molotov, éditer des tracts ou un journal, coordonner des actions massives avec d’autres quartiers ou regroupant plusieurs organisations, organiser des manifestations, des appropriations collectives et des grèves de loyers ou d’électricité, faire appel à des professionnels bénévoles (avocats, médecins, etc.) liés à leur réseau : leur présence signifiait un apport conséquent en terme d’organisation.


Roma, 1974: La casa è un diritto di tutti i lavoratori, photo Tano D'Amico 


La contre-presse

Il faut accorder une grande importance aux éditions hebdomadaires des groupes de la Gauche dissidente tirés à plusieurs milliers d’exemplaire mais également aux journaux de quartiers édités par les comités de quartier. Ces feuillets de mauvaise impression d’une ou deux pages qui ont recueilli les notes des intellectuels/militants et les témoignages des habitants en lutte étaient essentiels pour la bonne information de l’ensemble de la population d’un même quartier. Une forme de contre information souvent partisane mais plus objective que les articles de l’Unità [le quotidien du Parti Communiste] qui dénonçaient avec la plus grande vigueur les actions menées par la Gauche dissidente. Selon le Comité Il Potere Operaio de Pise la contre-presse est : « L’instrument fondamental d’intervention dans le quartier est sans doute le contact immédiat, direct, avec les habitants du quartier, d’abord individuellement, et ensuite en comités de travail, sur des problèmes spécifiques, ou en assemblées générales. Il est cependant possible de combiner cette méthode d’intervention avec une activité d’information et de contre-information, destinée à clarifier les problèmes qui apparaissent au fur et à mesure que l’intervention se développe et progresse. Tracts, bulletins, numéros uniques, manifestations, placards mobiles, chansons, cinéma, etc., sont autant d’instruments politiques et techniques. D’autre part, une activité de contre-presse proprement dite risquerait, sauf exceptions, de ne mener à rien, les journaux bourgeois n’étant lus que par un très petit nombre de personnes. L’activité de contre-presse ne peut donc être confiée à un groupe particulier, mais elle doit être utilisée par tous les groupes d’intervention du quartier, qui doivent s’en servir selon leurs propres exigences, selon le secteur dans lequel ils travaillent. Les différents groupes d’étude et d’intervention sur l’école, la femme, la maison, la santé, etc., en élaborant séparément leur propre travail, finissent par constituer tous ensemble l’organisation de l’activité de « contre-presse » dans le quartier.»


«L’isolement des habitants du quartier, le sentiment d’abandon et de frustration dont ils souffrent, le sentiment d’être en marge de la société, de ne pas pouvoir décider de leur sort, rendent nécessaire la présence continuelle et massive d’un groupe qui circule parmi les habitants, va dans leurs maisons, est toujours prêt à discuter sous n’importe quelle forme et par n’importe quel moyen. Une présence, en somme, qui éveille la curiosité, contribue à la confiance réciproque et à l’information générale sur les problèmes du quartier. Le cinéma, ou plutôt la caméra, l’enregistreur, le mégaphone peuvent être des instruments d’intervention politique valables s’ils sont utilisés non de l’extérieur à la manière du cinéma documentaire traditionnel, mais comme un aspect de la participation directe du M.S. aux problèmes du quartier. Par l’intermédiaire de la caméra, capable d’attirer l’attention et d’animer les discussions, mais qui refuse d’être l’instrument d’un cinéma imposé aux autres et les réduisant au rôle de spectateurs, il est possible de susciter un dialogue entre les groupes d’intervention et les habitants, et surtout entre les habitants eux-mêmes ; un dialogue ininterrompu allant du moment des prises de vue jusqu’à celui de la projection qui montre aux habitants les scènes dont ils sont eux-mêmes les protagonistes.»

L’appropriation collective

La notion de communisme immédiat s’exprime au mieux dans l’appropriation des biens immobiliers considérés par les militants des groupes de la Nuova Sinistra comme un droit spolié par le capital. Les occupations symboliques et éphémères organisées par l’Unia [Unione Nazionale Inquilini e Assegnatori] deviennent des appropriations collectives et durables. Selon Lotta Continua, ces actions marquent une « socialisation » de la lutte, c’est à dire une défense et une récupération du salaire réel. Les militants reprennent les méthodes utilisées par les comités d’ouvriers des usines ; une volonté de s’emparer de biens immobiliers immédiatement, par une action collective, sans attendre le bon plaisir des organismes logeurs, des institutions et les négociations longues et laborieuses avec les partis politiques. Les appropriations collectives se caractérisent par une organisation quasi militaire : les participants n’hésitent plus à dresser dès les premières heures de l’occupation des barricades entravant les voies d’accès et à se confronter directement avec les forces de l’ordre.
ROMA, San Basilio,  1974, Tano D’Amico, méthode d'appropriation collective

ROMA-1972-Sgombero di occupanti sulla Tiburtina

Les grèves de loyers
et les autoréductions des services

Les grèves de loyers étaient dès les années 1950 utilisées spontanément par les habitants, ou sous le contrôle direct du Parti communiste puis de l’Unia ; elles seront reprises par l’ensemble des organisations de la Gauche extraparlementaire.

Les autoréductions massives des services publics et notamment de l’électricité réapparaissent à partir du printemps 1972. Collondes et Randal les décrivent ainsi : « C’est à nouveau à Rome, que débute cette vague : le Comité de quartier de la Via Montecuccoli, dénonça la différence de tarif existant entre les particuliers et les entreprises, le prix de l’électricité pour les particuliers étant environ cinq fois supérieur à celui payé par les entreprises. Les habitants du quartier décidèrent de ne plus payer l’électricité et organisèrent une manifestation devant le siège de l’ENEL, la compagnie publique d’électricité,obtenant ainsi un étalement des versements. Le collectif qui regroupait 200 familles, change de stratégie et les habitants décident de payer leurs factures mais seulement au tarif d’entreprise. Les mois suivant, le mouvement s’étend progressivement à d’autres quartiers de Rome, puis à toute l’Italie »[38].


Payons 8 Lire le Kwh, comme les patrons

Plusieurs solutions se proposaient pour l’autoréduction des quittances d’électricité et de gaz. Dans les vieux quartiers de centre ville, la plus simple consistait à pirater le réseau afin d’alimenter un groupe d’appartements. Mais les autoréductions s’élaboraient au sein des comités de quartier de manière organisée. Le mode d’action le plus courant proposé par les comités de quartier consistait à informer les habitants d’un même quartier, par la distribution ou l’affichage de tracts, le porte à porte ; des permanences recevaient les habitants qui payaient leur consommation à l’ancien tarif et remettaient leurs quittances aux responsables du comité de quartier qui en échange, leur délivrait un reçu correspondant à la somme versée. Les factures du comité de quartier ainsi que les sommes collectées étaient envoyées à la compagnie d’électricité, tandis que les quittances de la compagnie étaient déposées chez un magistrat qui portait plainte devant les tribunaux pour augmentation illégale. De fait, la compagnie ne disposait d’aucun moyen de pression ; soit la procédure judiciaire était en cours et elle se devait d’attendre le jugement avant une quelconque initiative, soit l’augmentation avait été reconnue illégale, et elle était tenue par une décision de justice de maintenir son service, faute d’encourir une nouvelle condamnation.


Roma, 1974 : l'autoriduzione è una lotta giusta, photo Tano D'Amico

La solidarité entre les travailleurs de la compagnie d’électricité et des comités d’ouvriers permis l’élaboration d’un système d’autoréduction particulièrement efficace qui échappait à toute mesure répressive. Les employés de l’ENEL refusaient de couper l’électricité dans les immeubles pratiquant l’autoréduction, la compagnie nationale d’électricité était totalement impuissante : d’un côté, ses employés refusent de couper l’électricité, de l’autre, la législation en vigueur ne lui permet ni de faire appel à la police ni de recouvrir ses créances. L’autoréduction d’électricité constitue donc dans ce contexte un répertoire d’action particulièrement efficace. Par la suite, le refus des travailleurs de l’ENEL de procéder à des coupures de courant est entériné en novembre 1973 au cours d’une réunion des différents syndicats de la compagnie. L’extension du mouvement au niveau national est due à l’engagement des syndicats à la fin 1974. Avec suffisamment de membres à la commission de l’électricité ENEL contrôlée par l’Etat pour rétablir le courant à ceux à qui on l’avait coupée pour avoir défié les nouveaux tarifs, il n’était pas difficile pour les romains des Comitati Operai Autonomi de convaincre les familles ouvrières de payer le tarif industriel (environ un quart du prix domestique ) au lieu des 50% de réduction proposés le plus souvent par les syndicats. Le mouvement des autoréductions d’électricité s’étend et se généralise à toutes les grandes villes en 1974 et perdure jusqu’en 1985.

Les autoréductions concernant le téléphone se pratiquaient essentiellement dans les grandes villes. Elles étaient plus difficile à mettre en oeuvre car il était facile pour la compagnie nationale (SIP) de «couper» une ligne téléphonique. A cela, certains militants n’hésitaient pas à dynamiter les centraux téléphoniques des quartiers aisés, des grandes administrations et des ministères, privant ainsi leurs abonnés du réseau téléphonique. A Rome, [39] Turin et Gênes se répéteront ces procédés tout au long de l’année 1975 obligeant la compagnie à maintenir les abonnés pratiquant l’autoréduction.


Les actions collectives contre les expulsions

Les expulsions de familles ne pouvant payer leur loyer sont nombreuses à cette époque et une des missions des collectifs sera de s'y opposer. Selon les témoignages, ce type d'action était particulièrement apprécié par une très large part de la population. A cela, les militants faisaient la distinction entre ceux qui ne voulaient pas et ceux qui effectivement ne pouvaient pas payer, pour qu'aucun reproche ne puisse leur être reproché par la suite et notamment par la presse bourgeoise.


PANORAMA
DES
LUTTES URBAINES

TURIN : la ville usine

Turin dont la croissance fulgurante devait absorber la masse prolétarienne des usines Fiat : 990.000 habitants en 1951, 1.600.000 en 1962, 1.800.000 en 1971. En 1961 les usines Fiat regroupaient plus de 90.000 salariés, soit la plus grande concentration ouvrière de l’Europe. Entre 1965 et 1970, la ville supporte le plus fort accroissement de l’effectif de Fiat et en 1971, 1 salarié sur 3 de l’industrie était Fiat, sans compter tous les salariés dépendant indirectement de Fiat (filiales, sous-traitants, etc.). Les méridionaux constituent plus du tiers de la population en 1971. De 1965 à 1970, 138.202 méridionaux arrivent des provinces du sud dans la seule commune de Turin. Un grand nombre de primo arrivants méridionaux de l’après guerre repartent s’installer dans leurs régions d’origine. La création de l’usine Fiat Rivalta en 1967, dans la périphérie de Turin, implique l’embauche massive de méridionaux pour occuper les emplois non qualifiés.

En 1970, Fiat comptabilise 150.000 salariés et seulement 8.000 logements d'entreprise, attribués en fonction de l’ancienneté et du mérite. Les autorités municipales ne pouvaient pas assurer la construction de l’ensemble des équipements nécessaires et le financement public du logement social ne représentait qu’une très faible part du financement des constructions neuves. Leur principale préoccupation a été la construction des équipements techniques concernant les réseaux (eau, gaz, voiries, etc.), de centres hospitaliers, et d’équipements scolaires. Fiat a ainsi pu profiter de conditions exceptionnelles, offertes ou acceptées de fait par les autorités, qui ont été des facteurs décisifs de sa prospérité. Pendant 20 ans, Fiat a pu faire passer son effectif salarié, dans l’aire métropolitaine de Turin, de 50.430 en 1950 à 150.621 en 1970, sans pour autant avoir obligation de construire ou financer logements et équipements. Les immigrants se débrouillent : le centre historique est surpeuplé et les loyers augmentent. Le poste logement, qui constituait déjà une partie importante du budget moyen d’un ménage ouvrier (28 à 32% en 1958) s’accroît encore (de 30 à 42% en 1969) [40].

Dans une lettre adressée à leurs homologues du Sud, les militants/ouvriers de Lotta Continua des usines Fiat dénoncent les difficiles conditions de vie des ouvriers turinois :

« Mais prenons seulement quelques exemples
pour avoir une idée de ce genre de vol : Ils [le patronat]nous font payer par exemple une cotisation pour les HLM.
Mais c’est impossible d’avoir un appartement. En principe la Fiat devrait construire des appartements pour ses ouvriers ; en fait, il y en a très peu, et au lieu de nous les donner, ils les donnent aux chefs ; aux employés, aux fayots, etc. Quand nous arrivons du Sud, nous n’avons pas où loger. Alors, si nous voulons avoir quelque chose, il va falloir donner au patron au moins un tiers du salaire, sans compter la caution. C’est un problème énorme pour un ouvrier que d’arriver à mettre de côté le prix de la caution quand il gagne à peine de quoi ne pas mourir de faim jusqu’au mois suivant. Celui qui a de la chance, et qui peut éviter de dormir sur les bancs de la gare ou dans les dortoirs publics, arrive à trouver une pièce dans une des nombreuses maisons meublées, c’est a dire dans une des trois ou quatre pièces d’un appartement sale et misérable, avec des WC qui puent. Ça nous arrive d’être huit par chambre : un lit chacun, pas de table, une chaise en guise de commode, et la valise qui sert d’armoire. Et pour cela, il faut payer entre 10 et 15. 000 lires par mois; les propriétaires de chambres ou d’immeubles s’engraissent sur notre dos.»[41]


Les luttes sociales et urbaines étaient ainsi inévitables et certains historiens affirment que Fiat avait mené une politique aventureuse voire dangereuse. Les grèves de loyers seront nombreuses mais ici, les conditions étaient réunies pour les organisations ouvrières et syndicales de porter dans les négociations des revendications concernant le logement des employés. Les syndicats d’ouvriers obtiendront de Fiat, un service permettant de changer de logement ou d’emploi pour rapprocher l’un et l’autre dans l’aire turinoise ainsi que le financement de logements pour le personnel. Mais pour les nouvelles organisations de la Nuova Sinistra, ces accords ne pouvaient que partiellement soulager la misère ouvrière. Elles engagèrent alors la lutte aux côtés des habitants du quartier Nichelino.

Le quartier Nichelino

La grève des loyers des habitants des grands ensembles du quartier Nichelino à Turin a été organisée spontanément ; et ce fut le premier engagement de Lotta Continua dans les luttes urbaines. Ne disposant pas encore d’une organisation efficace, les actions des premiers temps consistent à aider les habitants en lutte et à les informer, notamment par des manifestations et l’édition de tracts, de leur programme. L’objectif est de relier les luttes urbaines aux luttes ouvrières. Les tracts présentés ici constituent l’historique de la lutte menée. Le premier date du 10 juin 1969 :

TRAVAILLEURS DE NICHELINO,

L’heure est venue de donner une riposte aux patrons. S’ils nous ont entassés dans cette ville c’est pour pouvoir nous exploiter dans l’usine avec des salaires de misère et des horaires prolongés et pour pouvoir récupérer une bonne partie du salaire avec le loyer qu’ils nous font payer pour les quatre murs dans lesquels nous dormons.
Dans beaucoup d’immeubles de Nichelino les comités de locataires ont déjà refusé tous ensemble les augmentations de loyer et les charges abusives. Sur cette base, ces mêmes comités appellent à :
. une grande manifestation de protestation pour le blocage immédiat des loyers
. l’arrêt total des expulsions.
C’est une première étape vers le réduction des loyers. Mais notre lutte n’est pas isolée ; unissons-la avec celle que les ouvriers de la Fiat sont en train de mener. Il ne faut plus permettre aux patrons de récupérer avec les augmentations de loyer, les augmentations de salaire que nous leur arrachons dans l’usine. Voilà pourquoi la lutte des locataires de Nichelino est la même que celle des ouvriers de la Fiat, la même que celle des ouvriers de toutes les autres usines. Rejoignons tous les comités de locataires et participons en masse a la manifestation pour faire connaître notre lutte et pour la faire reprendre par tous les travailleurs de Nichelino et des autres villes. La manifestation partira a 18 h. du carrefour via Torino et via 25 aprile, vendredi 13 juin. A partir de 17 heures à la maison du peuple, via primo maggio 18, fonctionnera une garde d’enfants pour que toutes les femmes puissent participera la manifestation.

Les ouvriers, les étudiants et les comités de locataires de Nichelino.

LES TRAVAILLEURS DE NICHELINO
OCCUPENT LA MAIRIE.

«Dans l’usine, à la maison, un même patron», «Blocage des loyers», «Arrêt des expulsions», les ouvriers et les étudiants de Nichelino ont occupé la mairie. L’occupation de la mairie était le meilleur moyen pour renforcer la lutte que les comités de locataires avaient commencée dans chaque immeuble contre l’augmentation des loyers. C’est aussi le meilleur moyen pour que cette lutte soit reprise par tous les travailleurs de Nichelino. Une assemblée qui s’est tenue dans la mairie occupée a exprimé clairement les revendications suivantes : blocage immédiat des loyers, arrêt des expulsions dans toute la ville de Nichelino. Ce matin, une délégation se rendra à la préfecture pour exiger un décret immédiat ordonnant le blocage des loyers et l’arrêt des expulsions. Les travailleurs de Nichelino ont compris qu’il ne suffisait pas de conquérir les salaires plus élevés en se battant dans l’usine si les mêmes patrons récupéraient sur le loyer les augmentations de salaire. C’est pourquoi les travailleurs de Nichelino ont porté la lutte jusqu’au dehors de l’usine en formant des comités dans les immeubles et dans les quartiers pour se défendre à chaque instant contre les patrons, pour attaquer leur pouvoir d’une manière organisée. La lutte a commencé. Il faut la continuer. Formons des comités de locataires dans tous les immeubles. Discutons entre nous et organisons-nous dans les usines. Ce n’est qu’un début, continuons le combat.

Les ouvriers, les étudiants et les comités de locataires de Nichelino.


L’OCCUPATION DE LA MAIRIE
DE NICHELINO CONTINUE !

Après cinq jours d’occupation de la mairie, la lutte des travailleurs de Nichelino fait tache d’huile. Leur lutte se développe pour le blocage des loyers, contre les expulsions, pour une réduction progressive des charges. Hier, les ouvriers de trois usines ont fait une grève de solidarité avec les travailleurs qui occupaient la mairie. Aujourd’hui, d’autres usines font la même chose ; la grève va s’étendre à toutes les usines de Nichelino. En effet, plus de 5.000 travailleurs qui vivent à Nichelino sont des ouvriers de la Fiat, et parmi eux, beaucoup travaillent à Lingotto. Ces travailleurs discutent avec leurs camarades de Rivori, Collegno, Brugliato [municipalités de la banlieue de Turin] et de toutes les autres communes : les conditions d’exploitation des travailleurs sont toujours les mêmes, dans l’usine ou à l’extérieur. Ainsi la lutte s’étend, elle concerne tout le monde. Si nous prenons cette lutte pour exemple, c’est qu’elle nous permettra de défendre nos augmentations de salaire, d’avoir des organisations ouvrières dans l’usine et au dehors. C’est pourquoi nous vous appelons à faire des débrayages, des assemblées d’atelier, à faire démarrer à Lingotto la grande lutte qui recommence à Mirafiori.
Nous vous appelons à lutter pour des loyers plus bas en dehors de l’usine, pour des salaires plus élevés à l’intérieur. C’est aussi pourquoi nous appelons à transformer en assemblée les débrayages à propos des loyers : pour discuter des revendications propres à Lingotto, pour commencer ici aussi la lutte directe contre le patron, la juste lutte de nos camarades du 54 à Mirafiori.

Les ouvriers, les étudiants et les comités de locataires de Nichelino.

HUITIÈME JOUR D’OCCUPATION
DE LA MAIRIE DE NICHELINO.

Imposons : l’arrêt des expulsions pour trois ans le blocage des loyers et l’annulation des augmentations depuis le 1er juin 69.
Hier soir, l’assemblée de travailleurs de Nichelino s’est réunie dans la mairie occupée. Elle a redit sa volonté de continuer la lutte Elle a prouvé qu’elle savait riposter aux manoeuvres des patrons qui font traîner en longueur les négociations en se contentant de faire des promesses verbales pour la construction de logements sociaux et en refusant de répondre aux revendications précises des travailleurs. A part cette promesse de logements sociaux , ce qui nous intéresse, c’est que tous les loyers soient «modérés» et notre réponse est claire : l’occupation de la mairie est toujours plus utile comme riposte organisée des locataires aux augmentations de loyer. De nouveaux comités de lutte dans les immeubles se forment tous les jours, il y en a déjà 19. Mais le fait le plus important, c’est que la mairie occupée est devenue l’endroit où les ouvriers de Nichelino qui travaillent à Mirafiori, à Lingotto et dans toutes les usines de Turin organisent le combat dans l’usine.

Les ouvriers, les étudiants et les comités de locataires de Nichelino.

ONZIÈME JOUR D’OCCUPATION
DE LA MAIRIE DE NICHELINO.

La lutte continue pour imposer :
1) l’arrêt des expulsions pour 3 ans
2) le blocage de loyers et annulation des augmentations depuis le 1er janvier 69.
Les patrons sont dans l’eau jusqu’au cou ! achevons le chien qui se noie ! Les patrons de Nichelino c’est ces mêmes individus démocrate-chrétiens qui étaient assis il y a peu de temps à la table du conseil municipal. C’est eux les gros propriétaires, ils n’ont pas cessé d’augmenter les loyers, c’est eux les véritables vampires. Ces vautours qui n’ont jamais levé le petit doigt sinon pour nous voler toujours plus ont l’audace de venir écrire sur un tract que les étudiants qui luttent au côté des travailleurs de Nichelino sont payés pour le faire. A l’assemblée populaire, le maire est venu nous faire des tas de belles promesses. Hier, ce traître et sa clique patronale avec leurs tracts de démocrates-chrétiens ont essayé de baver sur la juste lutte des travailleurs de Nichelino. Mais ces travailleurs ne sont plus seuls. La lutte fait tache d’huile. La classe ouvrière de Turin et de la banlieue s’apprête à porter un coup aux patrons : la grève générale.

Les ouvriers, les étudiants et les comités de locataires de Nichelino.

Le 3 juillet 1969, sur le Corso Traiano, près de l’usine de la Fiat Mirafiori, durant une manifestation syndicale, des groupes d’ouvriers liés à l’organisation naissante Lotta Continua, se détachent du cortège et s’en prennent à la police au cours de violentes bagarres qui se prolongent pendant 24 heures. A la fin des affrontements, on compte 70 blessés et 160 interpellés.

La via Artom

Les quartiers du Corso Traiano, Lingotto, Nichelino et Artom se juxtaposent à proximité des usines Fiat Mirafiori. Les grands ensembles d’habitat social qui composent ces quartiers étaient destinés aux ouvriers Fiat, propriétés de Fiat, mais aussi aux populations marginales et en situation de grande précarité, notamment dans les grands ensembles de la via Artom, propriétés de l’Iacp. Deux mondes qui ne s’appréciaient guère, la via Artom étaient considérée comme un repaire de la délinquance et de l’assistanat sociale. Ici, les groupes de la Nuvoa Sinistra avaient moins de prise sur ce type de population composée d’anciens marginaux des bidonvilles, dont un grand nombre dépendait financièrement directement des services sociaux pour vivre.

Un habitant, et ouvrier Fiat, évoque ce quartier peuplé d’ex-barracati n’ayant aucune culture de la chose politique : « Un jour la Commune me dit qu’il y avait des disponibilités de logements sociaux dans la via Artom, et je pris tout de suite le logement qui m’avait été assigné, de peur de me le faire voler par des ‘‘ illégaux ’’ et je m’établis ainsi dans ce quartier, c’était en juin 1970. Quand je suis arrivé j’ai immédiatement participé au Comitato Inquilini [Comité des Locataires] et au mouvement des quartiers qui revendiquaient pour de meilleurs conditions de vie dans les banlieues. Les expériences de lutte d’usine je les mettais à exécution dans le quartier, même si à vrai dire, en sincérité, je ne disais pas à mes camarades d’usine où j’habitais. La via Artom c’était comme une marque associée à la délinquance, comme Falchera ou Vallette. La différence entre notre comité et, par exemple le Comité du Corso Taranto, était qu’il disposait de nombreux travailleurs impliqués dans les luttes, des travailleurs venant du Sud, des anciens résistants qui savaient mobiliser les gens. Notre quartier est plutôt composé de gens dont certains avaient des difficultés avec la loi mais qui n’ont jamais imaginé, même à distance, de s’engager dans la lutte collective au sein du Comité de Locataires.»

Ici, la grande majorité du sous-prolétariat et avant même l’arrivée de Lotta Continua, refusait de payer un quelconque loyer. Par la suite, le Comitato Inquilini, investis par des militants du Parti Communiste et le Comitato Spontaneo Basse Lingotto créé ou initié par des militants de la Nuova Sinistra se disputaient du taux de l’autoréduction : les militants communistes proposaient un minimum considérant le loyer comme un «devoir social», les militants de Lotta Continua préféraient la grève totale. Un habitant se souvient d’un quartier où la plupart des immeubles étaient placardé d’affiches annonçant : la casa è un diritto, non si paga l’affitto [le logement est un droit, ne payez pas de loyer].
Mais l’arrivée à Turin de la ‘Ndrangheta organisant les réseaux de drogue, de prostitution entraîna les plus jeunes vers la délinquance plutôt que vers les luttes politisées ou le travail à l’usine. Le quartier de la via Artom devint un des plus important centre de distribution de drogues ; aujourd’hui encore, ce ghetto social connaît de graves difficultés de délinquance et d’incivilité. Le quartier de la via Artom est un cas exceptionnel dans l’histroire des luttes urbaines qui met en valeur les différents antagonismes : les ouvriers Fiat adhérant au Parti communiste envers les marginaux plus proches de la Gauche dissidente ; et les plus grandes difficultés des militants politiques, du fait notamment d’un sous-prolétariat majoritaire composé de cas sociaux extrêmes, à leur inculquer une conscience politique, révolutionnaire ou non.

MILAN

Milan représente un cas exemplaire de la politique urbaine de la Démocratie-chrétienne qui se caractérise par la violation systématique du Plan régulateur de la ville conçu dans l’après-guerre immédiat, par l’administration du Comité National de Libération. Ce plan d’urbanisme prévoyait, par un zonage harmonieux des sols, la localisation en banlieue des entreprises industrielles, l’aménagement de l’habitat en quartiers à proximité des installation productives, le renforcement des liaisons internes et la réalisation d’une rocade périphérique. Avec l’arrivée au pouvoir de la Démocratie-chrétienne, les dérogations accordées par l’administration consentante aux spéculateurs sont telles que le plan est obsolète et la périphérie deviendra un véritable chaos urbain juxtaposant sans logique zones industrielles, d’habitat et agricoles, reléguant les quartiers ouvriers en lointaine périphérie : Quarto Oggiaro, Galaratese, Rodzano, qui dressent leurs grands ensembles d’habitat social destinés aux familles ouvrières et intentionnellement, des résidences pour les policiers et les fonctionnaires de la ville. Ces quartiers périphériques sont au coeur des luttes urbaines et sociales mais les habitants du centre ville encore populaire s’organisent également contre leur expulsion.

Les premières grandes grèves et autoréductions des loyers organisées par l’Unia datent de 1964 ; en 1968 dans le quartier Oggiaro, 30.000 familles autoréduisent leurs loyers de 30 %. Le comité de quartier, particulièrement actif, organise des assemblées publiques, distribue des tracts, édite un journal. En juin 1968, 700 familles sont en grève totale de loyers tandis que le comité de quartier propose une autoréduction des loyers correspondant à 10 % du salaire. Face à ce mouvement grandissant, la police à la demande de l’Iacp procède aux premières expulsions qui sont l’occasion de violents affrontements : les enfants bombardent de pierres les véhicules de la police, les femmes bloquent les escaliers et les accès aux appartements.


Le 19 novembre 69, à Milan, la grève générale nationale pour le droit au logement se transforme en une journée de guérilla urbaine et un agent de police est tué accidentellement. Les appropriations collectives se succèdent et les expulsions policières gagnent en violence : en avril 1970, 500 policiers seront nécessaires pour expulser une seule famille.


  Milano, quartier Oggiaro, 1970
Milano, quartier Oggiaro, 1970

Le 1er Mai 1970, une grande manifestation est organisée dans le quartier Quarto Oggiaro suivie d’une marche de protestation jusqu’en centre ville où une assemblée tint un meeting. A cette occasion, les habitants les plus actifs exposèrent à la foule nombreuse leurs propres expériences, ainsi cette mère de famille : « Après quatre mois de grève à l’usine, je ne pouvais plus vivre avec un salaire aussi bas. J’ai trois enfants, tous très jeunes. Et je ne pouvais plus payer le loyer à ce propriétaire privé. Donc ils m’ont fait expulser. Et personne ne m’a aidé. Alors j’ai entendu dire qu’il y avait un appartement vide dans Quarto Oggiaro et j’ai décidé de m’y installer. Maintenant les autorités m’ont dit que je dois partir dans les dix jours. Et bien, les autorités feraient mieux de l’apprendre : j’aime mes enfants et je vais tout faire pour qu’ils aient quelque part où vivre. Un logement est un droit, et au nom de ce droit j’en ai pris un !» [42] Puis une ouvrière déclara : « Nous avons commencé la grève en janvier 68. J’étais la première femme à ne plus payer mon loyer. Malgré les difficultés, notre lutte s’est développée. Et notre volonté est forte. Si tout le monde fait la grève, plus personne ne pourra nous expulser. Chaque fois que la police viendra, nous seront là, tous ensemble, face à eux, pour les arrêter et les chasser. Il n’y a pas longtemps, 500 policiers ont été envoyés pour expulser une famille d’un pauvre travailleur. Combien devront venir pour expulser 100 familles quand il y a peu un officier suffisait ? Une armée entière ? C’est parce qu’ici, dans le Quarto Oggiaro, les habitants ont été ensemble pour se battre. Parce qu’ici, dans le quartier, il y a un comité de quartier. Nous utilisons un nouveau type d’arme pour combattre la vie chère, contre l’exploitation des patrons jusque dans nos foyers. C’est quelque chose de vraiment efficace : la grève des loyers ! » [43]

A partir de l’année 1970, le Cpm / Sinistra Proletaria organisera plusieurs appropriations de logements dans les quartiers populaires, pour lancer ensuite une campagne de lutte pour la gratuité des transports publics. Un article publié dans la revue « Sinistra Proletaria » (n°1/2, septembre/octobre 1970) détaille l’appropriation collective d’un immeuble de l’Iacp de 14 étages dans le quartier Gallatarese : « Le comité a nommé trois chefs de famille qui avaient la tâche de s’occuper des problèmes techniques, seuls les membres de ce comité restreint connaissait le jour de l’occupation [...]. Le problème le plus complexe consistait à effectuer une occupation improvisée [...]. L’occupation fut décidée pour la nuit du 24/25 septembre. Seul le comité restreint des trois chefs de famille connaissait le jour exact [...]. Les familles sont parties successivement par petits groupes : si la police avait arrêté un groupe, les autres auraient pu pourrait poursuivre ... Un compagnon était parti en éclaireur et devait prévenir les autres d’une éventuelle patrouille de police... À 22 heures 45 toutes les familles étaient dans l’immeuble [...] l’action a été très rapide et silencieuse [...]. Immédiatement a été organisé une défense minimum des entrées avec des briques et des pierres [...]. [...] La police prit connaissance de l’occupation le matin seulement en lisant le journal ! Pendant la nuit, les immeubles voisins ont été placardés d’affiches annonçant : Di chi sono le nostre case, La casa si prende l’affitto non si paga. Une énorme affiche CASE OCCUPATE fut placée entourée de drapeaux rouges [...]. Au cours de la matinée fut faite la plus grosse erreur de l’action. Confiant dans notre système de prévention [...] des compagnons ont ouvert une brèche dans notre système de défense. L’erreur fut très chère payée [...], 300 policiers interviennent immédiatement dans une action très rapide [...] qui ont été en mesure de briser la porte malgré notre bombardement depuis les fenêtres des étages de pierres et de briques [...]. La police a expulsé tous les occupants [...]. La réponse des occupants et surtout des femmes prolétaires a été immédiate [...]. La volonté de combattre et de gagner est apparue clairement [...] [...] Après l’assemblée générale populaire, toutes les interventions ont conduit à la même conclusion : la lutte jusqu’à la victoire, aucune défaillance, le bivouac en face de l’immeuble jusqu’à ce que toutes les familles aient un logement, et si la police était intervenue de nouveau tous étaient prêts à résister avec violence [...]. A 23 heures, il y eut la première charge de la police, d’une extrême violence. En réponse : plusieurs policiers ont été hospitalisés, dont un capitaine blessé par une femme qui lui a brisé le crâne avec la bouteille de lait pour ses enfants. La police continuera par des charges violentes, et l’utilisation de gaz lacrymogène.Le lendemain, le 26 septembre, grâce à la solidarité des habitants du quartier, le pouvoir du céder : la lutte violente paye ! » Le Cpm / Sinistra Proletaria peut alors diffuser un communiqué annonçant la victoire : « Ce matin, les 20 familles de la classe ouvrière ont vaincu et leur victoire est une victoire du prolétariat tout entier. Les dirigeants de l’Iacp ont baissé la tête et ont été contraints de leur donner les appartements. Ils ont gagné contre les patrons, déjouant leurs manœuvres, en répondant par la violence juste et nécessaire à leur violence illégitime. Ils ont gagné contre les révisionnistes et tous les autres « faux amis du peuple » qui ont prêché la modération, qui appellent uniquement à la négociation, accusant les combats du peuple d’extrémisme et d’aventurisme. Ils ont déclaré que nous étions battus, les révisionnistes de toutes sortes ! Mais nous avons gagné ! » 


Directement accusé le quotidien l’Unita répond le lendemain, condamnant une forme de lutte « qui ne peut être acceptée par le mouvement ouvrier. » : Il est évident que les occupations de logements et les grèves de loyer ne peuvent pas être acceptées par le mouvement ouvrier. Il s’agit d’un slogan provocateur et d’une forme de lutte qui nuit à la lutte générale des travailleurs [...]. Contre cette dangereuse tentative de créer une situation de violence généralisée en faveur des forces réactionnaires, le mouvement ouvrier et démocratique, doit réagir fermement, isoler les groupes de provocation et renforcer le déploiement et la lutte des masses populaires pour une nouvelle politique de la démocratie.»

Les appropriations collectives vont connaître à Milan plusieurs succès. Le vendredi 22 janvier 1971, le Cpm / Sinistra Proletaria organise avec plusieurs familles l’appropriation d’un immeuble moderne appartenant à l’Iacp, via Mac Mahon. Ces familles victimes d’expulsions précédentes, refusaient de vivre dans les centres spéciaux fondés pour des familles sans-abris qui proposaient des dortoirs communs, ainsi que des pièces de service communes. Après l’occupation des appartements les familles organisent la résistance en dressant des barricades dans les rues, à disposer des drapeaux rouges et des banderoles annonçant : « Tout le Pouvoir au Peuple ». Dès le lendemain, d’autres familles rejoignent les occupants. Des assemblées générales sont organisés et des collectes pour acheter les produits de première nécessité. Des militants tentent de gagner à leur cause les habitants des immeubles riverains en sillonnant les rues avec des haut-parleurs, proposant des rencontres. Les journalistes arrivent peu avant l’arrivée des 2.000 policiers en tenue de combat. Après avoir encercler le bâtiment, ils lancent une attaque par l’arrière afin de ne pas être vue depuis la rue principale. Les combats de rue s’engagent et les gaz lacrymogènes ont raison de la détermination des occupants. Environ 65 personnes ont été finalement arrêtées pour interrogation et 25 d’entre elles emprisonnées. Les occupants sont délogés et les représentants de l’Iacp leur proposent des camions pour retourner au centre social ; proposition refusée avec mépris par un ouvrier : « Je suis venu à pied et je partirai à pied. » Les habitants du quartier affluent formant une grande foule, d’abord curieuse puis soutenant ouvertement les expulsés ; devenant, selon la police, menaçante qui tente la dispersion par la force. De nouveaux combats de rue s’ensuivent et avec le soutien de la foule, les expulsés se réfugient dans le centre social du quartier. Après plusieurs semaines d’occupation, les autorités proposèrent un relogement pour quelques familles seulement ; offre refusée par les familles qui demandaient un relogement pour tous. Par la suite, le comité de quartier, encouragé par Lotta Continua et bénéficiant d’un soutien d’avocats bénévoles portera une action en justice et une sentence de la magistrature définit comme légitime l’occupation d’immeubles de la Via Mac Mahon (janvier 1971).

La via Tibaldi

En juin 1971, les appropriations collectives de la via Tibaldi, à Milan, seront considérées, par leur succès, comme un tournant dans les luttes urbaines et serviront d’exemples pour celles à venir. Les habitants de ce quartier populaire étaient déjà impliqués dans de nombreuses grèves de loyers et ici, c’est la plus grande partie des habitants qui organisèrent la lutte. Les occupations débutèrent le mardi matin, les occupants étaient des ouvriers des usines Pirelli, des chômeurs, des ouvriers du bâtiment, tous venant des régions Sud de l’Italie, aidés par les ouvriers de l’usine OM, située à proximité, des habitants du quartier et des étudiants en architecture ; ensemble ils dressèrent des barricades dans les rues du quartier. Le mercredi, une manifestation fut organisée dans le centre de Milan afin de rencontrer le Maire. Les banderoles et les manifestants proclamaient : « Des maisons pour le peuple », « Des maisons Maintenant », « Longue vie au communisme ». Des milliers de personnes rejoignent spontanément la manifestation qui prit fin devant les immeubles occupés. Le jeudi, les occupants décidèrent d’investir le conseil du Maire et devant le refus des autorités municipales de les rencontrer, ils occupent la mairie. Tout au long de la journée, d’autres familles de sans-abris rejoignent les immeubles occupés de la via Tibaldi et le comité décide d’occuper d’autres immeubles en construction de la via Mac Mahon. Le lendemain, un officiel chargé de la négociation, envoyé par la municipalité et l’Iacp, dont la réputation de ne pas tenir promesse était connue, obtient une rencontre afin de connaître leurs doléances. Le samedi, les habitants formèrent d’autres barricades dans les rues. Un flot continu de journalistes de la presse locale et nationale rencontrèrent les habitants en lutte. Le dimanche matin, deux cents policiers tentèrent par deux fois de briser les barricades et de forcer l’accès aux immeubles occupés mais ils furent repousser par les habitants ; aux gaz lacrymogènes répondaient les cocktails Molotov.

Lors de la troisième charge, l’épaisse fumée provoquée par des dizaines de gaz lacrymogène tiré par la police tue par asphyxie un enfant en bas âge de 7 mois, Massimiliano Ferretti. Suite à ce drame, les habitants consentirent à évacuer les immeubles. Puis à l’invitation des étudiants, ils occupèrent la Faculté d’architecture. Le dimanche soir, 3.000 policiers encerclent la Faculté. Les familles retranchées décidèrent qu’il ne s’agissait plus de fuir, mais de combattre. Les femmes et les enfants furent envoyés à l’étage et les hommes barricadèrent les portes de la Faculté. A la tombée de la nuit, les policiers chargèrent mais ils furent surpris par la résistance acharnée des occupants. Forçant les portes, les policiers trouvèrent le bâtiment vide car les occupants avaient déjà pris la fuite dans les rues, prêts à continuer le combat. Les forces de l’ordre, à court de gaz lacrymogène, furent contraintes de reculer abandonnant leurs véhicules incendiés par les émeutiers. La bataille de rue se poursuivit jusqu’à deux heures du matin. Le lundi matin, les familles votèrent, après une rencontre avec les étudiants en architecture, d’occuper à nouveau la Faculté d’architecture. Réunis en assemblée générale, ils exposèrent les raisons de leur lutte et à l’issue de cette rencontre, proposition fut faite pour créer des liaisons plus fermes entre la lutte des étudiants et celle des sans abris. Les membres du Conseil de la Faculté, décidèrent d’organiser un séminaire permanent à propos du problème du logement social avec la participation des habitants en lutte de la via Tibaldi, considérés comme «des experts» dans le sujet. Une manifestation s’organisa pour le samedi suivant. Mercredi, à cinq heures du matin, la police encercle de nouveau la Faculté : 250 étudiants seront arrêtés, ainsi que quelques enseignants [44] et le doyen de la Faculté. Les familles furent évacuées dans des camions. Plus tard, une assemblée générale d’étudiants organisée à l’université polytechnique fut interrompue par les forces de l’ordre. Dans la soirée, les habitants furent conduits à la cantine de l’ACLI (Groupe d’Action d’Ouvriers Catholiques Italiens).

La mort d’un enfant (sacrilège en Italie catholique), le sort réservé aux familles et aux étudiants maltraités par la police, que la presse s’empressa de révéler, devint une sorte de symbole : dès lors, les autorités municipales furent confrontées à une tempête d’invectives des partis socialiste et communiste, des menaces de grève des syndicalistes, des plus grandes remontrances des organisations Chrétiennes et à des sollicitations du gouvernement afin de trouver une issue paisible à cette crise. Le plus grand danger consistait à ce que cette lutte s’étende à tous les quartiers populaires de Milan et à d’autres villes. Car en effet, Lotta Continua, l’Unione Inquilini et les Collectifs autonomes Architecture engagèrent les journalistes à faire de cette tragédie un événement national.

Ils organisèrent avec les habitants en lutte une véritable campagne de sensibilisation par une manifestation de solidarité en présence de 30.000 personnes, la distribution de tracts à la sortie des usines. Les habitants seront reçus en héros au congrès de l’Acli et à l’Assemblée Générale du mouvement d’étudiant. A nouveau, fut envoyé en émissaire auprès des familles mais les propositions faites furent refusées par les habitants : « Trop vague, Vos mots et promesses ne seront pas assez pour résoudre le problème de logement maintenant. Nous voulons un accord écrit et signé par Aniasi et le Conseil.»

Finalement, le maire céda à toutes les pressions et le Conseil municipal décida d’allouer 200 appartements, non seulement aux familles de la via Tibaldi, mais aussi à 140 autres familles dans une situation semblable. Chaque famille reçu la compensation de 100,000 lires, plus 15,000 lires pour chaque membre. Ce sera une victoire pour les habitants mais également une grande surprise et selon les témoignages peu d’entre eux imaginaient un tel dénouement. Par la suite les familles continuèrent la lutte pour l’autoréduction des loyers et de l’électricité en créant l’Assemblée des familles de la via Tibaldi. La leçon retenue par les acteurs de cette lutte était que ce succès n’a été possible que par l’alliance des ouvriers, des étudiants, des militants de la Nuova Sinistra. Sur ce modèle, les appropriations collectives à Milan seront nombreuses durant cette période. Le 23 mars 72 la police expulse plusieurs familles d’immeubles du quartier Gratosoglio ; le 29 mars dans le quartier Loreto, les familles expulsées organisent une marche de protestation dans la ville et un meeting devant le siège de l’Iacp.

Les luttes anonymes

Les luttes urbaines politisées ne se distinguent pas seulement par des actions spectaculaires, ponctuelles et dangereuses, conduites par des groupes et des collectifs de la Gauche dissidente. A Milan, les luttes urbaines seront également des actions s’exprimant dans la durée et impliquant des habitants attachés à leur quartier. Ainsi Primo Moroni évoque les luttes qui se sont déroulées dans le centre ville historique encore constitué de vieux quartiers ouvriers et qui sous l’action des spéculateurs faisaient l’objet de procédures de démolition et d’expulsion des populations. : « C’est important si l’on veut comprendre l’histoire politique et sociale de Milan au cours des décennies suivantes. Expulsées du centre, les couches populaires et prolétaires vont tenter à plusieurs reprises d’y revenir par des chemins aussi bien individuels que collectifs. Par exemple, on ne peut pas comprendre le mouvement étudiant, à l‘Université d’État (la Statale), sans partir du fait qu’avaient subsisté dans cette zone des espaces avec une forte présence populaire, soit parce qu’une partie de la population avait réussi à rester, soit parce qu’après les expulsions, les maisons vides étaient de nouveau occupées (comme à Corona, aux alentours de la Statale). Les boutiques d’artisans et toutes les maisons que la mairie voulait vider étaient occupées par les étudiants. Tout autour de cette zone, une partie du prolétariat résistait également aux expulsions, ce qui explique qu’il s’est passé plein de choses dans ces quartiers les années suivantes. Il restait des maisons, des bistrots, des points de rencontre. À chaque événement, les gens étaient très vite sur place : des manifestations de plusieurs centaines de personnes pouvaient se former en quelques heures parce qu’il y avait encore ce « vivre ensemble » dans le centre, dernier bastion de résistance au processus d’expulsion.»[45]


MONZA, FLORENCE, PISE, TRENTO....

Les luttes urbaines concernent également les petites communes, ainsi Monza. En octobre 1973, l’Unione Inquilini et le Comitato di lotta per la casa organisent les expropriations collectives en faveur de familles pauvres habitant dans les taudis de la périphérie et dans les fermes délabrées de la campagne environnante. Ici, 150 familles pauvres s’approprient des appartements appartenant à des investisseurs privés, faute d’immeubles d’habitat social en construction. Ici aussi, les affrontements avec la police sont violents, tirs tendus de lacrymogène et chasse à l’homme dans les rues. Des policiers d’autres villes arrivent en renfort le lendemain, contraignant les occupants à évacuer les immeubles. A Florence, le 6 juillet 71, la police évacue un immeuble occupé par de nombreuses familles ; le 24 novembre 71, 25 familles sont expulsées d’un immeuble du quartier de Novolli. A Pise, les appropriations collectives ont été nombreuses du fait de la présence des militants de Il Potere Operaio ; le 22 mai 70, le police expulse plusieurs familles d’immeubles du centre ville.

REGGIO DI CALABRIA,
République autonome

« C’était une insurrection. Pendant six mois, les quartiers de Santa Caterina et Sbarre se sont proclamés « République autonome » : la police ne pouvait y rentrer qu’avec des chars.» [46]

Reggio Calabria, 1971


Reggio Calabria, 1971


La tradition de révolte plus spécifiquement méridionale, s’exprimera en 1969 par les émeutes à Battipaglia (au sud de Naples) et par la révolte quasi insurrectionnelle de la commune de Reggio Calabria, qui débuta en Juin 1970 pour terminer en Février 1971 et fit trois victimes civiles. Girolamo Polimeni dans son livre La Rivolta di Reggio Calabria [47] explique cette rébellion par l’immigration massive d’ouvriers agricoles pauvres en quête d’un emploi et d’une spéculation couverte par les autorités municipales dont les conséquences urbaines se sont traduites par la construction illégale de quartiers sordides destinés à l’habitat social ; une forme de privatisation des droits sociaux et civils par l’oligarchie qui ici agissait sans retenue. Polimeni évoque un bouleversement de l’équilibre politique, social et culturel et ce d’autant plus, que la région peu industrialisée ne pouvait fournir un emploi aux nouveaux arrivants.

En fait, Reggio connut successivement deux révoltes, la première est conduite par les notables démocrates-chrétiens de la région pour obtenir le statut privilégié de chef-lieu de province et davantage d’aides financières de l’Etat. Cette première insurrection n’est généralement pas liée ou représentative du mouvement de l’Autonomie ouvrière, du fait, notamment de la présence de la N’Drangheta, la mafia calabraise qui a permis la révolte et dont les idéaux sont plutôt néo-fascistes.

La seconde insurrection fut conduite dans la dynamique de la première, par les mouvements de l’Autonomie ouvrière qui émergeront rapidement au sein des usines. Cette insurrection a intéressée la section italienne de l’Internationale Situationniste qui déclare : « Reggio di Calabria est le premier exemple d’une ville qui, au cœur de l’exploitation capitaliste, s’est mutinée pendant plus de trois mois, en s’administrant elle-même. Isolée par une grève générale et par un état de siège non déclaré, elle a courageusement défendu la liberté qu’elle avait conquise, en ouvrant même plusieurs fois le feu sur les forces de police et en construisant des barricades avec des lignes à haute tension. » [48]


Reggio Calabria, 1971

Le journal de Lotta Continua du 30 octobre consacre six pages dans un article intitulé « Reggio proletaria, Reggio rossa» : « Menons la. Ce qui est nécessaire : ne plus payer de loyers, de tickets, d’impôts, ne plus faire le service militaire, ne plus voter, s’organiser en rassemblement de quartier (…). Dans une partie de l’Italie, à Reggio en Calabre, la lutte armée a commencé (…). Contre l’Etat, contre les patrons, contre l’exploitation, contre le chômage, contre l’émigration» . La rébellion fut d’une extrême violence : des barricades étaient dressées et défendues par les rebelles armés non seulement de cocktails Molotov mais également de fusil de chasse ; des écriteaux placés sur les barricades annonçaient : « è ora di finirla con le pietre, è ora di passare alle armi» [c’est le temps d’en finir avec les pierres, c’est le temps de prendre aux armes] [49]. Durant tout l’automne, la ville et en particulier le quartier prolétaire de Sbarre, sont le théâtre de barricades et de très violents affrontements avec la police appuyée part un régiment entier de l’infanterie de l’armée appelé en renfort. Seule l’intervention de l’armée réussira avec le temps à ramener le calme. Après des mois de guérilla urbaine, et trois victimes civiles, l’État, afin de mettre un terme à cette rébellion s’engagea à des investissements publiques conséquents par la création d’un complexe industrialo-portuaire (mis en activité en 1995), d’une grande université et de la promesse faite que la ville devienne le chef lieu de la province. [50]

PALERME, la ville mafia

A Palerme, et dans les villes importantes de la Sicile, l’urbanisation a consisté en un mouvement d’expansion continu et désordonné, produit par la spéculation immobilière liée à la mafia conjuguée à la pratique courante et tolérée de la construction illégale [abusivismo edilizio]. Les autorités municipales contrôlent, plus ou moins, le développement urbain «naturel» qui s’exprime par une continuité urbaine le long des axes routiers : les constructions sont la plupart illégales mais s’implantent selon une certaine logique. Après le tremblement de terre survenu en 1968, faisant de nombreuses victimes et 100.000 sans abris, la spéculation prend la forme d’un comportement prédateur exclusivement tourné vers l’enrichissement à très court terme : les territoires jusqu’alors préservés de l’urbanisation sont investis par la promotion immobilière et les constructions illégales sous la vigilance de la mafia.

Les premières vagues d’occupation à Palerme s’ouvrent en 1968 par l’occupation de 316 logements du lotissement Borgo Pallavicino ; Les appropriations collectives et définitives de logements sociaux en cours de construction (Quartier Zen [Zone Expansion Nord] à Palerme, notamment) se multiplient. 


Palermo, quartier ZEN


 En Sicile, la grande tolérance accordée aux occupations illégales, menées en dehors de toute idée politique, s’explique par le fait que l’appropriation d’un logement social n’est pas perçu comme une transgression du principe de la propriété privée mais davantage comme un moyen légitime pour satisfaire un besoin élémentaire que l’on estime ne pas être pris en charge par la collectivité. La tolérance des pouvoirs municipaux obéit également à des considérations politiques car c’est un instrument efficace pour se constituer ou élargir l’électorat d’un maire ; accepter et régulariser les occupations illégales permettent en effet, de gagner les faveurs des abusivi. Bien plus, lors des campagnes pour les élections municipales, certains candidats n’hésitent pas, sous la pression populaire, à proposer une amnistie générale pour les constructions et les occupations illégales. Cette tolérance et les mesures d’amnistie auront également l’effet de conforter un sentiment d’impunité et de décider les candidats à l’occupation illégale et les investisseurs à bâtir dans des zones interdites à la construction.

NAPLES, « l’ultima metropoli plebea »

Naples, « l’ultima metropoli plebea », la dernière métropole plébéienne, selon Pasolini, ne connaît pas de mouvements sociaux urbains aussi importants que Rome ou Milan, car ici, la population est habituée, selon le romancier Stefano De Matteis [51] à «l’arte di arrangiarsi» (l’art de s’arranger). Cet art s’exprimera au mieux dans les constructions illégales qui se multiplient dans la périphérie de Naples et notamment sur les pentes dangereuses du volcan en activité Le Vésuve. Malgré le souvenir de la catastrophe de 79 après J.-C. qui avait enseveli Pompéi et Herculanum, la dernière éruption en mars 1944, ayant fait peu de victimes, près de 600.000 personnes au fil des années (estimation de la ville pour l’année 2000) profiteront de l’interdiction de construire pour bâtir leur maison.

Le développement urbain anarchique de Naples depuis l’après-guerre, est également le fruit de la spéculation immobilière et de la corruption politique, comme en témoigne le film Mani sulla citta du cinéaste Rosi [Lire notre article]. La spéculation investira les collines environnantes effaçant à jamais la beauté de son paysage, à démolir les quartiers anciens et n’hésitera pas à bâtir dans le coeur de la ville ancienne des buildings.

La région napolitaine bénéficiera d’investissements massifs de l’Etat ayant pour objectif de développer l’industrie lourde dans le sud du pays. Dans ce cadre, de nombreux complexes industriels seront implantés dans la grande périphérie (en bord de mer, détruisant ainsi le littoral) et plusieurs quartiers d’habitat social seront construit dès le début des années 1960 dont l’opération INA-casa dans le quartier périphérique de Secondigilo ; après des premiers temps heureux, ces grands ensembles deviendront progressivement des zones de relégation investies par la Camorra ; qui d’une part se rapproche de la mafia en adoptant ses méthodes violentes et d’autre part établit des liens avec les milieux des affaires et de la politique corrompus, en se transformant elle-même en entreprise de construction. En février 1970, les habitants de Secondiglio entament spontanément un mouvement de revendication pour la construction d’une école dans le quartier. En octobre 1974, les habitants du quartier Zabaterria manifestent contre les conditions d’hygiène déplorables et de leur quartier.

Mais les plus graves injustices urbaines concernent, avant tout, la ville historique qui sera particulièrement marquée par les destructions massives. Dans le coeur historique préservé, les conditions de vie sont telles qu’en 1973 une nouvelle épidémie de choléra, faisant des victimes, met en évidence les carences des structures techniques. L’oeuvre de la romancière Anna Maria Ortese [52] retranscrit avec réalisme les habitations des pauvres gens, « stanza », « basso », « buchi », « pozzo », « tana » dans les moindres détails, témoignant des conditions de vie inhumaines, d’une misère effroyable, de l’entassement, de la promiscuité, dénonçant le manque d’hygiène, de soleil, de nourriture, d’argent.

Enfin, le romancier napolitain Erri De Luca, insiste sur les méfaits de l’occupation américaine, base navale de l’Otan et « le plus vaste bordel de la Méditerranée » : « L’Amérique vint à Naples, ici elle choisit d’implanter le centre de guerre de la Méditerranée. Dans l’après-guerre, la ville devint le bordel de passage des marins américains. Ailleurs en Italie c’étaient des alliés, en ville ils étaient encore des occupants, libérateurs permanents avec leurs quartiers, leurs bases, leurs marchandises, leurs machines, leurs fêtes, leurs tribunaux. (...) Elle était devenue comme Saigon, Manille, une escale stratégique, arrière de marine militaire »[53].


ROME : capitale de la spéculation

Entre 1951 et 1969, la population augmente à un rythme de 60.000 habitants par an et le développement urbain se caractérise par l’abusivismo edilizio, les construction illégales qui couvrent anarchiquement la périphérie romaine. Les difficultés économiques d’une grande part des classes populaires leur interdit l’accès aux 40.000 appartements vides en raison du coût des loyers qui n’ont d’autre choix que de s’entasser dans les banlieues sous-équipées et les appartements des logements sociaux sont, le plus généralement habités par plusieurs familles.


ROMA, Alessandrina borgata

Au début des années 1960, une enquête de la chambre des Députés recense 15.000 familles vivant encore dans des baraquements de fortune (3.200 familles en 1976). V. Miliucci, qui fut membre d’un comité témoigne : « A Rome il y a sept grands bidonvilles du même type que ceux que l’on trouve au Brésil : des conditions de vie avec des rats, des ordures partout, sans eau et sans électricité. Les problèmes de logement sont immenses. Le problème du logement était très présent à Rome, aussi dans d’autres villes, mais Rome c’était un petit peu une ville de passage parce que soit tu avais un frère ou un ami chez qui tu pouvais y loger dans un premier temps, soit Rome était sur ta route pour monter vers les grandes usines du nord. Donc ça commence avec des occupations de logements vides pour résoudre ce problème, avec tout de suite des affrontements et des situations très tendues avec la police où il est arrivé qu’on se tire dessus et qu’il y ait des enfants qui meurent. Cette lutte sur le logement est une lutte pour l’abolition de la banlieue en tant que bidonville : en tant que condition du lumpenprolétariat.»[54].

La situation à Rome était différente des villes du Nord car son activité industrielle se composait d’une multitude de petites unités de production disséminées sur tout le territoire, au contraire des méga-usines du Nord. Les mouvements ouvriers Autonomes ne présentaient pas une aussi forte unité. D’une certaine manière, ce contexte permit un essor des organisations de la Gauche dissidente qui se caractérisent ici par une plus grande activité dans les bidonvilles et les taudis habités par le sous-prolétariat. Ce qui explique également un plus grand nombre de comités de quartiers «spontanés».




Face au mécontentement populaire, l’état accorde un crédit exceptionnel de 52 milliards de Lires à Rome, pour la construction de logements sociaux destinés au relogement des habitants des bidonvilles et des baraquements. Mais le climat créé par les luttes ouvrières et étudiantes exacerbe les tensions accumulées durant toutes les années, de moins en moins canalisées par le Parti communiste et les organisations catholiques : les occupations symboliques menées par le Parti communiste, utilisées dans le cadre d’une négociation au sommet, ne contentent plus les mal-logés et désespèrent les sans-abris. De nombreux mal-logés approuvent le programme du Comitato di Agitazione Borgata qui propose notamment la réquisition des logements libres et un loyer proportionnel au salaire, permettant l’accès au logement pour le plus grand nombre.

Les premières formes de luttes organisées par le Comitato di Agitazione Borgata débutent en été 1969 par les occupations spontanées d'immeubles en cours de construction du quartier de Tufello. Après l’intervention de la police et l’évacuation des appartements, 120 autres logements voisins sont immédiatement occupés, de même dans le quartier Celio où 200 appartements abandonnés, propriété des chemins de fer, sont réquisitionnés. Le mot d’ordre avancé est : « Réquisition des logements ! »



ROMA, Tufello
En septembre, 200 appartements vides, propriétés des chemins de fer sont occupés via Pigafetta dans un quartier d’Ostie. Une grande manifestation de quatre mille habitants des bidonvilles est organisée devant le Capitole. Ici, les différents organismes du Parti Communiste ne canalisent plus le mécontentement ; à l’image des syndicats traditionnels dans les usines. Devant la pression qui se manifeste dans les banlieues, le Parti Communiste se doit de réagir par des propositions concrètes et immédiates : en octobre une occupation de trois cents appartements est menée mais l’opération échoue.


Le 18 novembre, le Comitato di Agitazione Borgata organise trois cents occupations. Le 19 novembre 69, jour de la grève nationale sur la question du logement, les manifestants interdisent aux membres du Parti communiste de défiler en tête du cortège. Les mots d’ordre sont alors : « Ou vous nous donnez les logements, ou bien nous les prenons nous-mêmes ! » Le Comitato di Agitazione Borgata organise sur la lancée l’occupation de cinq cents nouveaux appartements construits en pleine campagne pour les fonctionnaires des ministères romains. Les autorités réagissent rapidement et quinze cents policiers en tenue de combat interviennent. Après une bataille qui dure toute la nuit et la matinée suivante, vingt manifestants sont arrêtés. L’assemblée décide d’abandonner les appartements indéfendables, et négocie en échange la mise en liberté des arrêtés. Le Comité tente alors une coordination générale de la lutte avec d’autres groupes. La nuit du 10 mars, après un long défilé dans la ville, cent soixante familles occupent huit immeubles de standing dans le quartier de Val Melaina. La matinée suivante, la police intervient et fait évacuer. Les occupants ne se dispersent pas. Traversant la ville avec les matelas, le mobilier, ils installent un camp place du Capitole pendant plus de dix jours ; des liens de solidarité et d’entraide se nouent avec les étudiants et les ouvriers. L’Unia fait l’objet d’attaques continuelles, et son aide est refusée. L’épreuve de force avec la commune échoue toutefois. Par lassitude, les occupants finissent par abandonner la place. D’autres actions seront menées mais toutes se solderont par des échecs. L’expérience du Comité d’agitation des banlieues touche à sa fin. Le Parti communiste jouera un rôle primordial dans l’échec des actions de ce comité par son intervention active auprès des pouvoirs publics et des investisseurs privés en faveur des occupants. Des négociations entre les parties antagonistes seront engagées et permettront une forme de compromis satisfaisant chaque partie. Ainsi, fut décidé de loger les occupants dans le quartier Nuova Ostia dans les appartements invendables -car trop chers- d’une opération immobilière qui embarrassait financièrement les investisseurs privés. Selon Yves Collondes et Pierre-Georges Randal, « les conseillers municipaux libéraux impliqués dans l’affaire se mettent d’accord avec le PCI : la commune, à la suite de l’occupation de ces immeubles, en fait l’acquisition pour y reloger les habitants des bidonvilles contre des loyers modérés, payant la différence aux promoteurs !» [55]

Les actions du Parti Communiste en faveur des habitants en lutte entameront leur combativité qui sera fatal au comité. Le Comitato di Agitazione Borgata, nous l’avons évoqué, se dissout par son incapacité à organiser les habitants en lutte dans une forme d’auto-gestion et d’auto-responsabilisation, dans sa croyance à pouvoir répondre à des nécessités urgentes sans pour autant proposer d’alternatives politiques. La simple organisation de citoyens sur une simple collectivisation des problèmes profitera grandement aux partis de la Gauche parlementaire qui, au contraire, leur apporteront une forme organisationnelle et une vision politique plus visible. Aussi, à la fin du printemps de 1970, le cycle de luttes qui avait donné naissance à cet organisme est irrémédiablement clos.


Le borghetto Latino

Le 8 novembre 1969, des habitants d’un bidonville du borghetto Latino brûlent leurs baraquements de fortune et occupent un immeuble du quartier de l’Esquilino ; action qui fera l’objet d’un article dans le New York Times : « Les baraccati à Rome, sont intelligents et courageux». Le borghetto Latino est un exemple typique des bidonvilles urbains, constitués de baraquements construits durant la période fasciste, en 1932. À l’origine, les habitants étaient les délogés des quartiers démolis, interdits en centre ville qui construisaient des zones baraquements plus ou moins tolérées en fonction de leur éloignement et de leur visibilité. Le borghetto fut édifié sur des ruines romaines et les baraques étaient construites en utilisant les matériels de monuments funéraires ou d’anciennes villas romaines. A ce titre, la zone était protégée et inconstructible. Paradoxalement, le borghetto, avec ses constructions légères, eut le mérite de protéger de la spéculation des années 1950-1970 les anciennes ruines.


 ROMA, borghetto Latino 

Ce noyau de baraquements connut dès la fin de la guerre l’arrivée massive de travailleurs méridionaux. Établi dans une zone encore agricole de la périphérie, le développement urbain l’encercle dès les années 1960. Le borghetto Latino ne disposait d’aucun service élémentaire et d’infrastructures. Pour se procurer l’eau les habitants étaient contraints d’aller à la fontaine. L’électricité arriva après des années de réclamations auprès des politiciens. À partir de la moitié des années soixante-dix les autorités décidèrent de requalifier les zones occupées par les baraquements et le borghetto Latino fut démoli ; les baraccati se retrouvèrent ainsi sans toit et de nombreuses familles décidèrent d’occuper des logements.


 ROMA, borghetto Latino

Le quartier San Basilio

La borgate San Basilio, oeuvre des autorités fascistes ; bâtie dans les champs, le développement urbain place ce quartier, qui s’est développé, dans la ceinture « rouge » urbanisée. Le quartier habité par plus de 40.000 ouvriers présentait des zones de baraquements, des grandes cités ouvrières et un labyrinthe de ruelles boueuses bordées de pavillons auto-construits et de petits immeubles collectifs construits illégalement. Ses habitants, qui avaient connu, pour les plus anciens, la répression du régime fasciste, sont tout naturellement portés par une tradition antifasciste, et particulièrement combatifs. Ici, depuis longtemps les habitants luttent contre les nuisances et la pollution d’une zone industrielle proche, organisent de multiples grèves de loyers, des manifestations régulières pour la construction d’équipements publics. San Basilio, comme de nombreux quartiers de la périphérie, ne disposait pas d’équipements publics en nombre satisfaisant ; et notamment de cliniques et de dispensaires. En 1968, plusieurs familles de sans-abris occupent 64 logements d’immeubles du quartier ; expulsés les familles manifestent puis occupent l’office de l’Iacp. En 1969, à l’initiative du Comitato di agitazione borgate se forme le Comitato di lotta per la casa San Basilio.

En 1970, après le refus des autorités d’ouvrir une clinique dans le quartier, les habitants occupèrent un centre médical, tenant en respect la police par le nombre de manifestants, leur réputation et leur détermination. Demande est alors faite aux médecins de gauche d’organiser une «clinique du peuple» qui fut inaugurée en grande pompe quelques jours plus tard, dirigée par les docteurs qui offrent leurs services et les médicaments gratuitement. La clinique devint également un centre pour la discussion politique et une longue bannière annonçait à l’entrée : «la seule façon d’obtenir quoi que ce soit est par la lutte.»[56] V. Miliucci témoigne de la lutte menée par le Comité Autonome de la via dei Volsci, à Rome : « Au Policlinico, entre 1972 et 1974, l’hôpital a été complètement conquis par la lutte menée par le Comité Autonome. Jusqu’en 1974, le Policlinico était géré par l’université. L’hôpital était sous la tutelle des professeurs d’université, qui exerçaient sur les travailleurs un pouvoir totalement incontrôlé. On a mené une lutte pour que l’hôpital soit placé sous l’autorité de la région, et c’est ce qui a été obtenu avec la loi de 1974 qui est un acquis de cette lutte. C’était en quelque sorte une lutte pour rendre l’hôpital au peuple.»[57]

Le 26 mars 1971, des militants de Potere Operaio organisent avec trente familles du quartier San Basilio l’appropriation de deux immeubles dans la commune voisine de Casal Bruciato, où se dresse un des plus grands bidonvilles. Rapidement, trois cent cinquante familles s’y joignent. Le Parti Communiste et l’Unia tentent de modérer les positions des militants du Comité de San Basilio en proposant l’organisation d’une manifestation et d’une délégation au Conseil municipal. Mais la détermination des habitants est toute autre et ils organisent la résistance : élection des délégués d’immeubles par cages d’escaliers et constructions de barricades dans les rues du quartier. Lors de l’assaut donné par trois mille policiers, les heurts sont très violents. La bataille gagne le quartier, certains cherchent refuge dans une section locale du Parti Communiste qui leur ferme la porte au nez. À l’assemblée suivante, malgré des divergences, il est décidé de poursuivre les occupations. La nuit même, Potere Operaio organise une nouvelle appropriation de cent autres appartements. La police intervient et expulse très violemment.

Le 25 mai 1971, les habitants se mobilisent contre la présence lors d’un meeting dans le quartier du maire Démocrate-chrétien Clélio Darida qui renonce à y participer et envoie à sa place un adjoint ; lequel prononça une phrase malheureuse : « Heureux êtes-vous, vous qui pouvez vivre en dehors de la ville, à l’air pur » qui déclencha immédiatement les hostilités avec les forces de l’ordre. Le 29 août 1971, la police procède à une vaste opération destinée à l’identification des occupants illégaux ; ce qui provoque des affrontements violents durant toute la journée et une partie de la nuit. De même le 31 août. Régulièrement, avec acharnement.

San Basilio, Roma, settembre 1974, Tano D’Amico, «San Basilio. Cronaca di una lotta»
San Basilio, Roma, 1974, photo : Tano D’Amico

Le quartier Primavalle

Le quartier est une ancienne borgate officielle des autorités fascistes destinée à accueillir les populations chassées du centre ville des quartiers de la via della Conciliazione et de la via dei Fori Imperial. Dès l’après guerre, les habitants de ce quartier constituèrent un Comité de lutte pour l’habitat [Comitato di Lotta per la casa] qui organisa de multiples appropriations collectives et de grèves de loyers. En 1972, 90 % de la population habitant dans les logements sociaux s’engagent dans une grève totale de loyers, afin d’obtenir les équipements publics de première nécessité. PrimaValle fut pendant longtemps surnommé «la montagne de savon» en raison de l’extrême pauvreté du quartier et ses habitants. Le quartier devint également le noyau de la plus vaste zone de constructions illégales de Rome.



ROMA, Primavalle


Les quartiers Centocelle, Pietralata et Magliana

Le 9 juin 1971, alors qu’à Milan la police procède à l’évacuation de la Faculté d’architecture occupée par des familles expulsées, Potere Operaio, Lotta Continua et il Manifesto organisent à Rome plusieurs appropriations collectives dans les quartiers de Centocelle et Pietralata. Dans le quartier Centocelle, la police attendue doit faire face à une véritable émeute ; les militants parviennent à libérer les personnes arrêtées et à renverser plusieurs véhicules tandis que d’autres parcourent les rues du quartier avec des mégaphones pour prévenir les habitants. La police est obligée de se retirer. 


Dans le quartier Pietralata, les appropriations se déroulent sans incidents et les militants décident alors d’occuper d’autres appartements. Une centaine de familles prennent d’assaut les immeubles et organisent la résistance. Le 10 juin au matin, des membres officiels du Parti Communiste tentent une conciliation, exigeant des occupants leur départ contre des vagues promesses de relogement. Entre temps, les forces de police arrivèrent et encerclèrent les immeubles. Les occupants regroupés au rez-de-chaussée tentèrent, tout en restant groupés, de résister à la charge. Douze d’entre eux seront isolés et arrêtés par la police lorsqu’un groupe de femmes et d’enfants bien déterminés à les libérer attaquent en force les cordons de police. Surpris par ces combattantes acharnées, les policiers ne surent comment réagir puis finalement les repoussèrent violemment et procédèrent à l’évacuation des immeubles. Dans la soirée, une assemblée décide une nouvelle occupation de quatre vingt familles dans le quartier Magliana. La police arrive immédiatement et à trois heures du matin les immeubles sont cernés. Une assemblée est tenue afin d’organiser la défense, et décision est prise d’affronter la police dans les rues. Les heurts sont violents, des voitures sont incendiées, les forces de l’ordre tirent des rafales de mitraillette et organisent la chasse à l’homme toute la matinée suivante. Plus de soixante personnes sont arrêtées et les logements occupés, évacués.


Roma, Magliana, settembre 1974,  Tano D’Amico

Le même jour, à Messine, lors d’une manifestation pour le Droit au logement, les sans-abri et les occupants illégaux scandent : « Milan, Rome, Messine, même combat.» Le Parti communiste et l’Unia organisèrent quelques jours plus tard, en solidarité avec les occupants, une manifestation imposante de dix mille personnes sans pour autant obtenir d’engagements auprès des autorités. Le 10 juin 71, la police intervient pour déloger les familles de sans-abris occupant illégalement des immeubles dans le quartier Magliana. Puis à nouveau le 14 octobre ; le lendemain, l’objectif de la police n’est plus d’évacuer mais d’éviter de nouvelles occupations illégales en surveillant les immeubles en construction.

Dans la multitude des luttes urbaines sont reportées ici les plus importantes par ordre chronologique. En 1969, des militants de l’Unione dei Comunisti Italiani occupent plusieurs logements et se déclarent prêts à combattre les forces de l’ordre avec l’arme de Staline : les manches de pioche. Le 1er octobre 71, des salariés et leur famille employés des Postes et Télécommunication qui avaient occupé illégalement 500 appartements de leur société sont expulsées par la police. En solidarité, une grève générale est décidée. La principale revendication des salariés était l’attribution d’un logement en fonction des besoins des familles plutôt que selon des critères d’ancienneté ou de notation. Le jour de Noël 1971, les forces de police évacuent 150 appartements occupés par des familles pauvres dans le district de Centocelle. Le 1er février 1972, la police évacue 200 familles pauvres occupant illégalement des immeubles du quartier Torre Spaccata. Le 8 février, des sans-abris tentent d’occuper la salle du conseil municipal, la police charge les manifestants.

En 1972, une compagnie de théâtre s'approprie un garage inoccupé dans le quartier de Centocelle et offre des représentations aux habitants afin de faire surgir quelque chose d'autre de la monotonie.


TARANTE

C’est à Tarante, ville de la région des Pouilles, que l’État décide d’implanter, en 1960, un complexe sidérurgique important afin de développer cette région pauvre : 600 hectares sont dédiés à sa construction soit 20 fois la superficie du centre ville, il sera un monument visité et dénommé «Cathédrale du 20e siècle». L’arrivée massive d’ouvriers et le peu de logements disponibles seront les déclencheurs de mouvements d’appropriations collectives spontanées ; en Décembre 1970, 200 familles vivant dans des baraquements de la via Lisippo, en périphérie, s’approprièrent des immeubles propriétés de l’État, dans le quartier Tamburi. Malgré l’arrivée des forces de l’ordre et les promesses de la municipalité, les habitants décidèrent de rester et d’organiser la défense.

Paroles d’un habitant en lutte rapportées par un militant de Lotta Continua : «Nous avons abandonné toute foi en la politique, toute confiance aux politiciens qui viennent tous les cinq ans nous demandant pour voter pour eux. Ils disent qu’ils nous donneront le travail et des maisons, mais chaque fois ils nous abandonnent juste où nous sommes, dans le froid et l’humidité. Nous les détestons tous, parce qu’ils vivent aux frais de notre esclavage. Et ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour s’assurer que le peuple ne se rebelle pas. Parce que nous avons écouté leurs promesses, des enfants sont morts dans les taudis où nous vivons. Nous avons tous eu des maladies et nous avons tous souffert. Nous porterons ces marques pour toujours. Les politiciens qui ont notre souffrance sur leurs consciences le payeront chèrement. Nous avons organisé l’occupation la soirée du 2 décembre. En quelques heures les taudis s’étaient vidés, et les appartements GESCAL étaient pleins. Maintenant ces appartements sont à nous. Nous n’avons pas d’eau courante ni d’électricité mais nous avons déjà de l’eau depuis la cour et nous organisons à présent la distribution de provisions pour chaque appartement. Et nous nous occuperons de l’électricité également. En attendant nous avons commencé à nettoyer. Ce n’est jamais très agréable, mais au moins il nous donne un peu plus de satisfaction que le balayage des trous de rat où nous vivions auparavant. Nous sommes heureux. Nous sommes confiants en nous et notre propre force. Nous avons organisé chaque bâtiment. Nous avons l’intention de garder ces appartements et nous devons nous organiser pour ne pas laisser entrer la police. Nous avons eu deux ou trois réunions quotidiennes pour discuter des problèmes, clarifier nos idées et décider ce qui a à faire. Nous gardons le contact avec des personnes d’autres quartiers et nous essayons d’étendre la lutte aux ouvriers des usines. Dimanche, le 6 décembre, nous avions notre première assemblée générale. C’était important parce que cela a signifié que nous pouvions tous nous réunir et nous pouvions aussi parler aux ouvriers, aux femmes, aux chômeurs d’autres quartiers de la ville. Ce n’était pas juste les habitants des taudis qui ont organisé cette occupation. L’initiative est venue de là, mais elle s’est rapidement étendue à d’autres quartiers de la ville. Les habitants de la vieille ville, les balayeurs, les pêcheurs et les chômeurs étaient particulièrement rapides pour agir. Aujourd’hui il n’y a pas un appartement vide dans toutes ces constructions. Mais nous savons qu’il y a beaucoup d’autres immeubles vides par ici et dans d’autres quartiers de la ville. Nous devons découvrir où ils sont, parce que la ville entière est sous tension et tous les ouvriers veulent occuper des maisons et des appartements.»[58]

UN NOUVEL ACTEUR : LE PRIX DU PETROLE


Le constat qu’établissent les organisations de la Gauche extraparlementaire après quelques années d’expériences de lutte est plutôt pessimiste. A ce moment de l’histoire, plusieurs nouvelles tendances se profilent qui s’exprimeront lors de la prochaine période. Car en effet, les objectifs insurrectionnels de Lotta Continua et d’autres ne sont guère partagés par les habitants en lutte, les ouvriers, le peuple.

A l’inverse, les formes organisationnelles mises en place dans les quartiers ouvriers représentent un modèle qui selon A. Cavazinni marquera «un point de non-retour par rapport aux formes anciennes de l’organisation»[59]. Le refus d’une insurrection ou d’une révolution et l’exigence d’alternatives politiques et de forme organisationnelle introduisent l’idée pour certains théoriciens de la Nuova Sinistra d’un changement radical de leur objectif initial. Il ne doit plus s’agir d’une révolution mais d’imaginer et de soutenir des alternatives sociales au sein d’une société capitaliste avec pour extrême difficulté de ne pas tomber inexorablement dans l’utopie ou le réformisme. Potere Operaio s’auto-dissout en 1973, Lotta Continua se dirige vers une organisation politique tandis que le Le Cpm / Sinistra Proletaria forme les Brigades Rouges. D’autre part, le danger était grand de voir, après plusieurs années de lutte, l’épuisement de l’«effervescence » sociale et de la conflictualité spontanée. C’était la vision des partis politiques de la Gauche historique qui, au lieu de s’inspirer des nouvelles formes d’organisations populaires espéraient un renoncement dans le temps, à l’image du bref épisode du mai 68 français. Puis devant la ferme détermination des mouvements sociaux à maintenir leurs luttes, A. Cavazinni affirme que «les partis et syndicats de la gauche historique ne réussirent à conjurer toute contestation de leur primat que par la destruction féroce et impitoyable, menée en s’appuyant sur l’appareil répressif d’État, de toute participation des masses à la vie politique.»[60]

Dans le cadre des luttes urbaines, l’échec du Comité d’Agitation des Banlieues marquait la limite de l’engagement politique des habitants en lutte qui sont plus que sensibles aux régularisations effectuées par les partis politiques. La construction massive de logements sociaux, les régularisations des constructions illégales et des occupations abusives, mais aussi la répression policière, de plus en plus violente, auraient pu, ensemble, affaiblir les mouvements de contestation qui perduraient depuis maintenant plusieurs années.

Mais un acteur imprévu, que personne n’attendait, va bouleverser en profondeur la vie du pays, de l’Europe et du monde : la crise économique liée au pétrole. Les premières et désastreuses conséquences de cette crise planétaire, qui toucheront les classes moyennes, sans qui rien n’est possible selon les politiciens, profiteront pleinement aux organisations de la Nouvelle Gauche, mais aussi au Parti Communiste.



NOTES

1. D. Della Porta & Rossi, Chiffres cruels, in Société et Terrorisme, Bayard, 1998.

2. La FIAT in mano agli operai, l’autunno caldo del 1969 ; BFS Edizioni, 1999.

3. La FIAT in mano agli operai, l’autunno caldo del 1969 ; BFS Edizioni, 1999.

4. La chaîne et les cahiers grèves à la FIAT, 1952-1979 par O. Doubre ; revue Vacarme n° 26, Hiver 2004.

5. La force de ce nouveau front de lutte provient de la configuration des unités de production des usines qui permettent un sabotage à grande échelle. La production des véhicules était faite par des usines à «chaîne unique», c’est-à-dire des usines dans lesquelles entraient des matières à travailler et d’où sortaient des automobiles, et dont les différentes parties étaient étroitement synchronisées. Une telle organisation est parfaite, si elle est acceptée par ceux qui la subissent. Sa faiblesse fondamentale a été le point par lequel le mouvement de 1968 a commencé. Il suffit en effet qu’un atelier, qu’une chaîne, se mettent en grève pour que toute l’usine soit paralysée ; et il suffit que, chaque jour, un groupe différent d’ouvriers se mette en grève pour qu’aucune voiture puisse être produite, sans que pour autant les travailleurs subissent des pertes de salaires importantes. Les ouvriers étaient, en fait, les maîtres des usines Fiat. Par la suite, les industries automobiles inventeront de nouveaux modes de production pour éviter de telles grèves : la robotisation, l’immigration étrangère,sous-traitance, délocalisation.

6. Comitati Autonomi Operai di Roma, Autonomia operaia, Éd. Savelli, 1976.

7. Oltre il Sessantotto. Prima, durante e dopo il movimento, Pise, BFS, 1998, Cité par A. Cavazonni.

8. Le Mouvement autonome en Italie et en France, S. Schifres, mémoire de master II de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008.

9. G.Feltrenelli, richissime éditeur italien fut également fondateur d’un groupe d’extrême gauche. Il meurt en 1972 en manipulant des explosifs. La légende affirme qu’on lui doit d’avoir été le premier à utiliser la célèbre photo de Korda pour une manifestation qui depuis est devenue un véritable symbole.

10. La Guerra de Guerillas, 1961.

11. Les groupes plus combatifs, préfèrent les guérillas urbaines de l’Amérique du Sud (Uruguay), la lutte des Palestiniens et les premières actions de la RAF en Allemagne, véritables modèles pour affronter à l’État.

12. La Guerra de Guerillas, 1961.

13. Le 3 mars 1972 : à Milan, les Brigades rouges enlèvent H. Macchiarini, PDG de Siemens, premier d’une suite d’enlèvements.

14. In Le Mouvement autonome en Italie et en France, S. Schifres, mémoire de master II de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008.

15. Interview radiophonique : Mémoire des luttes, Retour sur la lutte armée des années 70 en Italie par Yano ; http://www.sonsenluttes.net/ ; Février 2010.

16. La Nouvelle Gauche en Italie Tome I Le printemps des intelligences Introduction historique et thématique ; Ed. Bibliothèque de philosophie sociale et politique, 2009.

17. Pasolini participera au tournage du documentaire 12 dicembre qui réunit de 1970 à 1972 des militants de Lotta Continua.

18. Procès du 18 octobre 1971, à la cour d’appel de Turin. Argan publia un article dans la même revue où il exprimait sa solidarité avec certains militants et les directeurs responsables du journal, inculpés d’incitation au crime en raison du contenu violent de certains articles, et d’une incitation à «combattre un jour l’État les armes à la main ».

19. In Le Mouvement autonome en Italie et en France, S. Schifres, mémoire de master II de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008.

20. «L’organisation des conseils est une démocratie réelle, la démocratie des travailleurs, où les ouvriers sont maîtres de leur travail. Dans l’organisation des conseils, la démocratie politique disparaît parce que la politique elle-même disparaît, cédant la place à l’économie socialisée. La vie et le travail des conseils, formés et animés par les ouvriers, organes de leur coopération, consistent dans la gestion pratique de la société, guidée par la connaissance, l’étude permanente et une attention soutenue.»
Les conseils ouvriers (1942), réédition 1982. Ed. Spartacus.

21. Le thème du spontanéisme populaire sera, tout au long des années 1970 important pour l’ensemble des formations politiques. Pour les intellectuels du Parti Communiste, le spontanéisme des masses illustrent davantage la désorientation de celles-ci et des militants qui professaient une idéologie spontanéiste, anarchisante, reflétant l’absence de perspective d’une partie de la jeunesse. Les Situationnistes considéraient l’organisation des conseils pour un facteur nécessaire des luttes, mais qui considéraient toute tentative de les constituer en-dehors d’une exigence jaillie des comités de grève comme une superposition idéologique.

22. Qui pour beaucoup d’anciens militants était d’assurer dans les faits l’hégémonie de la lutte ouvrière sur la lutte étudiante et prolétaire.

23. Empire et ses pièges, Toni Negri et la déconcertante trajectoire de l’opéraïsme italien ; Revue «A contretemps» n° 13, 2003.

24. Le Mouvement autonome en Italie et en France, S. Schifres, mémoire de master II de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008.

25. Ibid

26. Cité par le collectif Tiqqun n°2, Ceci n’est pas un programme. 2001.

27. Le Mouvement autonome en Italie et en France, S. Schifres, mémoire de master II de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008.

28. Lettere luterane, (Lettres luthériennes) ; Ed. Einaudi, Torino, 1976.

29. Le noyau du sujet est un fait divers authentique qui s’est déroulée à Naples dont est témoin Comencini: une vieille dame venait depuis huit ou neuf ans à Naples et invitait deux pauvres malheureux à jouer au scopone.

30. Jean A. Gili, Ecran 76, n°43, janvier 1976.

31. La Nouvelle Gauche en Italie Tome I Le printemps des intelligences Introduction historique et thématique ; Ed. Bibliothèque de philosophie sociale et politique, 2009.

32. Vive le marxisme léninisme maoïsme ! Vive la guerre populaire ! Potere operaio, groupe de pise, 1970 ; polycopié non daté pour un travail politique dans les quartiers populaires.

33. «Verso la lotta generale: Lottiamo per vivere» ; «Lotta Continua» anno IV n° 2 daté du 2 Février 1972.

34. Un nouvel ordre de vie par le désordre, histoire inachevée des luttes urbaines en Italie. Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne.

35. Daniele R., Autonome de la Via dei Volsci, interview avril 1993, Rome.

36. Vincenzo N., Autonome de la Via dei Volsci, interview 1993, Rome.

37. Interview radiophonique : Mémoire des luttes, Retour sur la lutte armée des années 70 en Italie par Yano : Pietro et Bella, immigrés italiens, reviennent sur leur parcours dans la lutte armée des années 70 ; http://www.sonsenluttes.net/ ; Février 2010.

38. 1970, Les autoréductions italiennes ; Éd. C. Bourgeois, 1976.

39. Le 13 octobre 1975, à Rome, une charge de plastique fait sauter le central du quartier aisé de la via Shakespeare, : 14 000 lignes de téléphone, incluant ceux des ministères et de la présidence, sont inutilisables (source P. Anton).

40. Enquête de l’institut Cresme et données du département statistique de Turin.

41. Lettre des ouvriers de la FIAT à leurs camarades du Sud.

42.Take over the city: community struggle in Italy ; Éd. Rising Free London, 1973. Compilation d’articles du journal «Lotta Continua».

43. Take over the city: community struggle in Italy ; Éd. Rising Free London, 1973. Compilation d’articles du journal «Lotta Continua».

44. L’architecte Aldo Rossi fut par la suite révoqué de son poste d’enseignant.

45. Discussion à la librairie Calusca ; ordradoro.org ; Milan, juillet 2008

46. In Le Mouvement autonome en Italie et en France, S. Schifres, mémoire de master II de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008.

47. La rivolta di Reggio Calabria del 1970 ; Pellegrini Editore, 1996.

48. Gli operai d’Italia e la rivolta di Reggio Calabria. Milan, Octobre 1970. Rédigé par G. Sanguinetti. Supplément à la revue italienne «Internazionale situazionista».

49. La rivolta di Reggio Calabria del 1970 ; Pellegrini Editore, 1996.

50. La ville en Février 2010 connaîtra des émeutes racistes contre les travailleurs immigrés d’Afrique du Nord pendant plusieurs jours.

51. De Matteis Stefano, Lo specchio della vita, Napoli: antropologia della città del teatro, Bologna, Il Mulino, 1991.

52. Il mare non bagna Napoli, Edizioni Adelphi, 1994 (première édition en 1953).

53. Napòlide, Edizioni Dante & Descartes, 2006. De Luca fut membre actif du groupe Lotta Continua à Rome.

54.. Le Mouvement autonome en Italie et en France, S. Schifres, mémoire de master II de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008.

55. 1970, Les autoréductions italiennes ; Éd. C. Bourgeois, 1976.

56. D’après un article dans Lotta Continua n°18, Nov. 1970.

57. Le Mouvement autonome en Italie et en France, S. Schifres, mémoire de master II de sociologie politique, Université Paris VIII, 2008.

58. The Working-Class Struggle Against theCrisis : Self-Reduction Of Prices in Italy, Bruno Ramirez ; Radical America Vol. 10 no. 4 ; dans Take over the city: community struggle in Italy ; Éd. Rising Free London, 1973.

59. La Nouvelle Gauche en Italie Tome I Le printemps des intelligences Introduction historique et thématique ; Ed. Bibliothèque de philosophie sociale et politique, 2009.

60. Idem.



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