Pasolini et le monde des borgate





Il y a une phrase de Sade qui dit qu'il n'est rien de plus

profondément anarchique que le pouvoir.
J'ai par conséquent pris Salo comme symbole du pouvoir
qui transforme
des êtres humains en objets.

Pier Paolo Pasolini




Le sujet de cet article se limite à ces propos concernant l'urbanisme au sens large du terme. Pasolini s'intéressa particulièrement à la ville et aux habitants des bidonvilles, les borgate, à une époque où les groupes politiques parlementaires de Gauche privilégiaient la classe ouvrière et où les groupes politiques extra-parlementaires radicaux n'étaient pas encore actifs. A une époque également où le cinéma néo-réaliste qui avait porté un regard sur le sous-prolétariat et les villes en cours de reconstruction, s'était métamorphosé en néo-réalisme « rose » dont les thèmes reprenaient les aspirations de la classe moyenne à s'extirper de l'emprise de l'Eglise. Les décolletés provoquant des jeunes actrices évoquaient tout à la fois la liberté sexuelle et le rôle de la femme dans une société qui interdisait, le divorce, l'interruption volontaire de grossesse, l'amour avant le mariage. Ce à quoi Pasolini écrit :« La société pré-consumériste avait besoin d’hommes forts donc chastes. La société de consommation a besoin au contraire d’hommes faibles, donc luxurieux. Au mythe de la femme enfermée et séparée (dont l’obligation de chasteté impliquait la chasteté de l’homme) s’est substitué le mythe de la femme ouverte et proche, toujours à disposition. Au triomphe de l’amitié entre hommes et de l’érection s’est substitué le triomphe du couple et de l’impuissance. Les hommes jeunes sont traumatisés par l’obligation, que leur impose la permissivité, de faire tout le temps et librement l’amour. Ils sont traumatisés […]. Le consumérisme a définitivement humilié la femme en créant d’elle un mythe terroriste...». 

Rome, manifestation  culturelle vers 1970

Ces quelques lignes évoquent toutes les contradictions de Pasolini, entre nostalgie, formules que certains dénoncèrent comme purement réactionnaires et marxisme révolutionnaire. Ainsi Pasolini n'a jamais caché sa méfiance pour les «jeunes», les militants, les féministes mondaines, 1968, les drogues et les cheveux longs. En tout cas, toutes les manifestations trop voyantes pour être honnêtes de la modernité, de la radicalité politique et de la défense des opprimés.


PASOLINI MARXISTE LIBRE



Marxiste mais esprit libre, Pasolini n’hésitait pas à dénoncer l’immoralité des politiciens de Droite comme de Gauche, l’hypocrisie bourgeoise conservatrice et le conformisme des intellectuels progressistes. Le marxisme de Pasolini se forme dans l’après-guerre et se précise sous l’influence de la lecture d’Antonio Gramsci, des Carnets de prison publiés entre 1948 et 1951, chez Einaudi. Au lendemain de la publication des Carnets, Pasolini commence à travailler au manuscrit de Le Ceneri di Gramsci qui se compose de onze courts poèmes écrits entre 1951 et 1956. Pasolini, s’il ne renia jamais complètement l’engagement communiste de ses années de formation, n’en éprouva pas moins le besoin constant de surmonter, ou d'excéder, ce qu’il nommait le conformisme des progressistes. Pasolini lutta farouchement contre le fascisme italien clérico-militaire mensonger et corrompu. Mais en assenant ses attaques contre les fondements traditionnels du fascisme d'après-guerre, Pasolini comprit qu’il servait aussi un nouvel ordre émergent dont il haïssait les fondements libéraux. Au côté du nouveau capitalisme, le mouvement de la gauche italienne soutient cette tendance sous prétexte de modernisme et de progressisme. En servant la cause anti-fasciste, en sapant les fondements fascistes de l'État italien, Pasolini avait servi, sans le vouloir, les intérêts de la nouvelle « culture libérale » de masse fondée sur le « laïcisme de la société de consommation ». Le verrou moral anti-fasciste saute, la gauche et la droite complices du modèle progressiste, plus rien n'empêchait la doctrine libérale d’engager ses manœuvres anti-populaires et pro-modernistes.


« Il est intolérable d’être toléré »


Tout en se reconnaissant lui-même bourgeois privilégié, Pasolini aimera le peuple des borgate, les marginaux et les exclus, et toute son œuvre est la revendication des différences entre les groupes, pour ne pas dire, des ethnies d’une même société. Sans doute parce que Pasolini, homosexuel dans une Italie des années 50 ultra-catholique se considérait lui-même comme un exclus ou un marginal. Pasolini fut sensible a cela, bien sur, à partir de sa propre homosexualité, dont il redoute la dissolution dans la norme et qui valait pour lui, d'évidence, beaucoup plus comme un défi que comme un facteur d’appartenance. Au coeur du bouleversement économique italien des années 1950/60, Pasolini montre que la «tolérance» est une forme raffinée de la consommation qui tend a uniformiser les différences. Selon Pasolini, l’action du fascisme libéral est double et encore plus équivoque. Elle a permis grâce au communautarisme de créer des débouchés, des nouvelles niches qui se fondent sur la Différence communautaire et l'indifférenciation simultanée des produits et des êtres qu’elle déverse dans le marché. Une différence communautaire dont l'identité sera soit élective ou assimilationniste. Dans tous les cas, la différence est sectaire, marchande et intolérante. Elle est le bon-gout du conformisme libéral et de l'indifférenciation. La tolérance est un conformisme qui se prétend fièrement subversif.


L'intellectuel et le monde des borgate


Pasolini est pauvre lorsqu'il arrive avec sa mère à Rome en 1949, après avoir été expulsé du Frioul, et exclu du parti communiste. Sa mère s’engage comme bonne à tout faire dans une famille d’architecte. Il enseigne dans une banlieue pauvre de Rome, et ils vivront quelque temps dans une autre : « Nous habitâmes une maison sans toit et sans crépi, une maison de pauvres, à l'extrême périphérie, près d'une prison. » 

Dans les années 1950/60, la crise du logement est exceptionnelle. La périphérie de Rome devient un territoire en pleine mutation qui se compose d'une juxtaposition de grands bidonvilles hérités de la période mussolinienne, des premiers grands ensembles d'habitat social, des zones de maisonnettes ouvrières construites illégalement ; un territoire en devenir où se dressent les vestiges de l'Empire romain. Les populations les plus démunies sont logées dans des centres d'accueil bâtis à la hâte, où dans de grands équipements publics (écoles, hangars, etc.) et d'anciennes casernes militaires reconverties en dortoirs. Pasolini, inconnu alors s'immerge complétement dans ces lieux de misère mais aussi d'espérance. Il porte une attention particulière au monde paysan et au sous-prolétariat des borgate de Rome, comme source de conscience non encore prostituée et corrompue par le pouvoir, les institutions, les partis politiques. Pasolini part à la rencontre des jeunes marginaux et publie deux romans reprenant la vie de certains qu'il consulte pour leur écriture : Ragazzi di vita (1955) et Una vita violenta (1959).



Les écrits de la période romaine se consacrent à un travail de description et de témoignage social et historique. René de Ceccaty, traducteur des Nouvelles romaines note dans sa préface : « Il va désormais décrire un autre univers dont il est exclu et qui ne lui appartient que par son regard intellectuel et émotionnel. Il n’est plus présent dans ce monde comme protagoniste, ni même comme narrateur. Alors qu’il était au cœur du paysage frioulan, pansexualiste, frémissant d’émotion et de désir, il est marginalisé dans le décor romain, qui va être la matière première de ses deux romans écrits en 55 et 59 ». Il s’assigne alors la tâche de « rendre compte d’une réalité sociale, à ses yeux essentielle : à savoir le monde interlope des petits voyous romains, en compagnie des frères Sergio et Franco Citti. » Ce dernier jouera Accatone, puis le maquereau dans le film Mamma Roma, il sera aussi Œdipe, et différents autres personnages de la Trilogie de la vie. Les Ragazzi n’a pratiquement pas de trame ni d’intrigue : c’est l’errance somnambulique d’une bande de gouapes. Plus classiquement structuré, Una vita violenta aborde le thème central de la pensée de Pasolini : la corruption des sous-prolétaires. L’adolescent Tommaso vit la contradiction entre son essence primitive, sauvage, et l’envie de s’intégrer dans la société. Il adhère dès lors à des idéologies (fascisme, communisme) et à des modèles sociaux (le mariage) qui ne lui appartiennent pas, mais qu’il attrape « comme une fièvre ». Une tension entre essence lumpen et désir petit-bourgeois. Ces deux romans apportèrent à Pasolini une reconnaissance immédiate et une certaine aisance financière. 




Mais il n'oubliera pas ces premières années de misère romaine et il critiquera l'attitude péjorative des intellectuels à l'égard des populations rurales entassées dans les bidonvilles ; avant que n'arrivent en ces terres de misère les militants des groupes politiques de la Nouvelle Gauche. En effet, dans les années du miracle économique, les populations précaires, les habitants des borgate, principalement issus des régions pauvres de l'Italie du Sud, ne faisaient plus l'objet d'autant d'attention de la part de l'intelligentsia culturel, comme les cinéastes du néo-réalisme, et plus encore des partis politiques parlementaires - dont notamment le Parti Communiste - qui privilégiaient la puissante classe ouvrière montante. Les borgate représentaient une sorte d'anti-modernité, rappelaient les heures sombres et la misère urbaine de l'après guerre, contrariaient la vison idyllique d'une société qui s'ouvrait progressivement vers les horizons de la liberté sexuelle, du consumérisme à outrance. 

Les conduites sociales en vigueur dans le monde pré-consumériste des borgate, peuplés de provinciaux illettrés encore sous l'emprise d'une foi catholique conservatrice, étaient : « l’honneur, la confiance, l’amitié, l’homo-éros, la virilité, la dignité », résume Pasolini. Or, c’est cette morale, en tant que système solidaire d’un type de monde traditionnel que la modernité consumériste va battre en brèche, jugeant ce modèle archaïque essentiellement réactionnaire. De fait, au regard des intellectuels, ce code de valeurs populaires est rétrograde. Pasolini, n’aura de cesse de dénoncer le jugement et une certaine forme d’intolérance des intellectuels progressistes : « La chose la plus odieuse et intolérable, même chez le plus innocent des bourgeois, c’est de ne pas savoir reconnaître d’autres expériences de vie que la sienne, et de ramener toutes les autres expériences de vie à une analogie substantielle avec la sienne. C’est une véritable atteinte qu’il porte aux autres hommes se trouvant dans des conditions sociales et historiques différentes.» 


Contre l'inhumanité de la modernité



« Ma seule idole est la réalité. Si j’ai choisi d’être cinéaste, en même temps qu’un écrivain, c’est que plutôt que d’exprimer cette réalité par des symboles que sont les mots, j’ai préféré le moyen d’expression qu’est le cinéma, exprimer la réalité par la réalité. »


En 1960, Pasolini rédiga pour le journal Vie Nuove (voix nouvelles) une critique à propos du film de Visconti qu’il a plutôt en sympathie, Rocco et ses frères. Sa critique se présente comme une réponse politique en dénonçant la classe dirigeante et la gauche qui feignent d’ignorer superbement la classe des sous-prolétaires, ou au mieux de ne la regarder que comme un problème à résoudre. En se présentant comme marxiste il précise que ce sous-prolétariat, venant le plus souvent des campagnes du sud est contraint d’habiter les borgate de Rome qu'il compare à de vastes camps de concentration. Pasolini ajoute « Il y a des milliers de Rocco dans les borgate », et il critique l’optimisme un peu béat, sentimental sur leur vie (portrait du rôle tenu par Alain Delon, présenté presque comme le saint du clan). Ainsi, les personnages sont jugés trop conventionnels et ne reflètent guère la réalité ; au détriment du spectaculaire et de la qualité des images. 

Fin 1960, Pasolini tourne son premier film Accatone (mendiant) qui se passe dans la banlieue de Rome. L’occasion lui en est offerte par Federico Fellini. Ce dernier, après le succès du film La Dolce Vita – dont Pasolini et Citti ont écrit une scène –, a fondé une société de production. La Federiz donne à Pasolini les moyens de réaliser deux séquences entières du film Accattone, mais après vision, Fellini se retire : « Ce n’est pas du cinéma.»


Mamma Roma



« Dans Mamma Roma je voulais expliquer l’ambiguïté d’une vie sous-prolétaire avec une structure petite-bourgeoise. »  






Le scénario de Mamma Roma dont le décor est un nouveau quartier moderne à Rome est l'histoire d'une mère et de son fils. L'héroïne est contrainte à la prostitution, son fils Ettore, ayant perdu confiance en sa mère quitte son travail et retrouve ses mauvaises fréquentations. Il meurt et désespérée, la prostituée tente un examen de conscience. Mamma Roma se termine par un cri désespéré : « Les responsables ! les responsables ! » Le film s’achève simplement par un enchaînement de quatre plans sans dialogues. À l’écran, le cri est comme absorbé par la vision, terrifiante, spectaculaire et dramatique du quartier de Tiburtino. Mamma Roma, écrasée de désespoir, veut sauter par la fenêtre. Les voisins la retiennent, mais c’est aussi la vision du spectacle devant elle qui semble suspendre son geste. 




A un plan rapproché qui rend visible l’expression de sa souffrance, succède un contrechamp en plan général sur la ligne de HLM qui vient barrer l’horizon. Ce champ / contrechamp est répété une deuxième fois, avec une intensification du regard de l’héroïne : ses yeux effrayés sont maintenant exorbités, comme ceux des voisins qui semblent aussi sujets à une vision monstrueuse, son regard s’emplit d’une sorte de colère impuissante. Retour final au plan général sur les HLM, trois petites secondes, puis le mot “Fin” s’inscrit en lettres noires sur fond blanc. 



Les images du quartier ouvraient déjà la première séquence du film en posant le décor : au centre, on remarque un dôme moderne, sorte de mauvaise imitation de Saint-Pierre ; autour se dressent des HLM, certaines achevées, d’autres en construction. Ces deux éléments ne sont pas seulement l’expression matérielle de la double morale qui hante l’esprit de Mamma Roma : ils sont le véritable résultat objectif de la politique catholico-socialiste, la transsubstantiation de l’idéologie en pierre, bâtiment, ville. 

Les visions répétées du quartier ne laissent guère d'interprétation sur le fait qu'il dépasse finalement l’idée fataliste d’une prédestination au malheur, sa critique est politique : certains choix urbanistiques et sociaux sont lourds de conséquence pour les plus modestes, le progrès matériel apporté par la modernité est un leurre. Une critique de la dérive de l’urbanisme populaire, et de l'apologie du monde ouvrier et de son esprit révolutionnaire qui vivait dans les bidonvilles, les masures, les immeubles populaires, les villages et les bicoques des champs. Des lieux de pauvreté, a la réalité physique, virile et humaine, qui « éduquaient a la certitude, a un profond amour, sur et irremplaçable ». Esprit qui s'étouffe désormais dans les cites d’immeubles populaires à l’esprit « cruel, impitoyable, agressif et conventionnel ». Le conservatisme des centres villes qui permettait la vie commune entre bourgeois et fils populaire, disparait car la « structure et la qualité de vie de la masse bourgeoise et ouvrière consumériste » devient « incompatible et engendre un chaos que ni le mot de conservation, ni le mot de révolution ne peuvent expliquer ». 

Même si Pasolini se désole du nihilisme propre à l’hédonisme consumériste, à aucun moment cependant il ne propose le moindre retour vers ce passé, préférant faire jouer à ce monde archaïque un rôle révolutionnaire, à travers son insertion brutale dans notre univers moderne. Le malheur, explique Pasolini dans Mamma Roma, ne vient pas forcément du fait que le capital appauvrit, mais de ce que le bien-être matériel s’accompagne d’une perte d'humanité. 


La Nostalgie



Je suis une force du Passé. À la tradition seule va mon amour. 
Je viens des ruines, des églises, des rétables, des bourgs abandonnés sur les Appennins ou les Préalpes, là où ont vécu mes frères. J'erre sur la Tuscolane comme un fou, sur l'Appienne comme un chien sans maître. Ou je regarde les crépuscules, les matins sur Rome, la Ciociaria, l'univers, tels les premiers actes de l'Après-Histoire auxquels j'assiste, par privilège d'état-civil, du bord extrême d'un âge enseveli. Monstrueux est l'homme né des entrailles d'une femme morte. Et moi, fœtus adulte, plus moderne que tous les modernes, je rôde en quête de frères qui ne son plus.

Pasolini, Poesia in forma di rosa, 1964. 


De nombreux critiques reprochaient à Pasolini sa nostalgie pour un monde qui n'était plus, et qui ne sera plus jamais. Il est certain que Pasolini, qui idolâtrait Rimbaud, n’a jamais cru qu’il fallait être « absolument moderne ». Qu’il n’a jamais considéré la nostalgie, même largement imaginaire (nostalgie de la Nature, du Maternel, de l’Innocence perdue), comme une façon de s’opposer à un monde où la modernité peut parfaitement s’identifier à la barbarie. En ce sens, ce qu’il allait chercher dans la nostalgie du monde rural ou dans le sous-prolétariat des borgate est une manière de s’appuyer sur les « forces du passé » pour mieux combattre le présent lorsque celui-ci devient à ce point destructeur. Ce refus du modernisme en architecture et en urbanisme prendra ainsi des accents nostalgiques pour les villes du passé, non soumises aux destructions modernes. Cette nostalgie peut se retrouver dans les œuvres de guy Debord, dans sa véritable vénération pour le Paris des années 1950. Il évoquait toujours ce Paris « perdu » avec beaucoup de nostalgie, pour les vieilles bâtisses, les vieilles pierres et le petit peuple qui l'habitait. 

Pasolini signera deux courts documentaires à propos de la destruction des traces du passé. En 1971, le documentaire Les Murs de Sana'a, au Yemen du Nord, pendant le tournage du film Décaméron, prend fait et cause pour la préservation et le sauvetage de la ville antique de Sana'a. Documentaire et manifeste filmique, qui témoigne de la perpétuation de l'antique dans le moderne. En 1974, un court documentaire, La Forme de la ville, où Pasolini accuse l'irréalité de la spéculation galopante et prend la défense de la ville médiévale d'Orte en Italie. Il dénonce «le moderne insipide qui brise la beauté de l'archaïque» et « Ce que le fascisme n'a pu réussir, la société de consommation l'a fait. La société de consommation néo-capitaliste est un véritable pouvoir fasciste depuis une dizaine d'années. C'est la destruction. Nous ne pouvons rien y faire ». 


La télévision


Les années 1960 en Italie sont celles du miracle économique, du plein emploi et, d'une certaine manière, des années du consumérisme après les années du régime fasciste, de la guerre et de la difficile reconstruction. L'urbanisme moderne qui ravagea -littéralement- les villes de l'Italie des années 1960 est l'instrument technique de l'Etat catholique-capitaliste afin de soumettre au mieux les classes populaires, de les intégrer dans une nouvelle société nivelant toute aspérité, toute nouvelle lutte des classes. Selon Alfonso Berardinelli : « Nombreux furent ceux qui reprochèrent à Pasolini de découvrir et d’annoncer avec emphase des choses trop connues. Des sociologues allemands, américains et français, des critiques de la culture de toutes tendances, d’Ortega à Marcuse, s’étaient déjà penchés depuis longtemps sur les effets irrationnels, obscurantistes et manipulateurs de la culture de masse. Il est un fait qu’en Italie, ces idées, qu’on pouvait lire dans des ouvrages, n’avaient jamais été vues si puissamment mises en action. »

Un des instruments culturels décisifs de ce génocide, outre le silence des intellectuels, était selon Pasolini, la télévision qui a contribué à une véritable « mutation anthropologique » des Italiens devenus des consommateurs amorphes : « Il émane de la télévision quelque chose d’épouvantable. Quelque chose de pire que la terreur que devait inspirer, en d’autres siècles, la seule idée des tribunaux spéciaux de l’Inquisition. Il y a, au tréfonds de ladite « télé », quelque chose de semblable, précisément, à l’esprit de l’Inquisition : une division nette, radicale, taillée à la serpe, entre ceux qui peuvent passer et ceux qui ne peuvent pas passer : ne peut passer que celui qui est imbécile, hypocrite, capable de dire des phrases et des mots qui ne soient que du son ; ou alors celui qui sait se taire ou se taire en chaque moment de son discours – ou bien se taire au moment opportun. […] Celui qui n’est pas capable de ces silences ne passe pas. On ne déroge pas à pareille règle. Et c’est en cela […] que la télévision accomplit la discrimination néocapitaliste entre les bons et les méchants.»

Selon Pasolini, le pouvoir libéral et pseudo-démocratique mis en place dans les pays modernes d’Occident a su camoufler la tendance au nivellement de toute culture à une culture bourgeoise moyenne grâce au rêve d’égalité sociale, qui donne l’illusion aux classes subalternes de participer activement à la vie politique commune comme de véritables protagonistes. Ce que le fascisme historique avait échoué à réaliser, le « nouveau pouvoir » conjugué au marché et aux médias l’opère en douceur : un véritable « génocide culturel », où le peuple disparaît dans une masse indifférenciée de consommateurs soumis et aliénés. Le nouveau régime n’avait besoin d’aucune idéologie, pas même répressive, les bienfaits de la consommation et l’omniprésence de leur image lui suffisaient. Le passé était voué à la destruction, la mémoire était anéantie, ainsi que toute cette pluralité de cultures régionales, de cultures de classe ou de minorités qui avaient caractérisé l’Italie pendant des siècles et que, pas même la dictature fasciste n’était parvenu à détruire. Il n’aura de cesse de critiquer l’idée d’une modernité et de son pouvoir destructeur d’homologation, de normalisation, et de consommation et notamment de sa force d’attraction sur le sous-prolétariat : « Aujourd’hui, l’émigration, pareille à des alluvions, a rompu les digues qui retenaient le peuple des pauvres dans les anciennes réserves. Des fleuves de jeunes pauvres sont passés par ces digues emportées pour peupler d’autres mondes : des mondes de prolétaires ou de bourgeois. Un type nouveau d’« inadapté » s’est créé, qui n’a pas de modèle auquel se conformer, ce qui lui aurait donné une sorte d’équilibre consacré. [...] Une fois détruits (aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur) les murs qui divisaient la ville des riches de la ville des pauvres, la mentalité de la classe dominante s’est répandue. [...] C’est ainsi que les pauvres se sont tout d’un coup retrouvés privés de leur culture, privés de leur langue, privés de leur liberté : en un mot, privés des modèles dont la réalisation représentait la réalité de la vie sur cette terre. » ; « À présent que le modèle social à réaliser n’est plus celui de la classe, mais un autre imposé par le pouvoir, beaucoup de personnes ne sont pas en mesure de le réaliser ; et cela les humilie terriblement.» « Ce nivellement brutalement totalitaire du monde, l’ordre dégradant de la horde agit sur les consciences des sous-prolétaires qui se sont mis à rêver d’entrer dans la norme, à avoir honte de leurs codes anciens, à répudier leur culture spécifique, ils commencent à ressembler aux étudiants issus de la bourgeoisie (ils ont les mêmes comportements, les mêmes jeans, les mêmes cheveux longs, presque le même langage).» Ainsi annonçait-il : « Quand les ouvriers de Turin et de Milan commenceront à lutter aussi pour une réelle démocratisation de cet appareil fasciste qu’est la télé, on pourra réellement commencer à espérer. Mais tant que tous, bourgeois et ouvriers, s’amasseront devant leur téléviseur pour se laisser humilier de cette façon, il ne nous restera que l’impuissance du désespoir.» ; « Nombreux sont ceux qui se lamentent (en ces temps d’austerité) devant les incommodités dues à un manque de vie sociale et culturelle organisée (en dehors du centre « pourri ») dans les banlieues « saines » (dortoirs sans verdure, sans services, sans autonomie, sans aucun véritable rapport humain). Lamentations rhétoriques ! En effet, si ce dont on déplore le manque dans les banlieues existait, ce serait le centre qui l’organiserait ; ce même centre qui, en peu d’années a détruit toutes les cultures périphériques qui — oui, jusqu’à il y a quelques années — assuraient une vie à soi, et, au fond, libre, même dans les banlieues les plus pauvres ou carrément misérables. Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la « tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. Mais comment une telle répression a-t-elle pu s’exercer ? A travers deux révolutions, qui ont pris place à l’intérieur de l’organisation bourgeoise : la révolution des infrastructures, et la révolution du système d’information. Les routes, la motorisation, etc., ont désormais uni les banlieues au centre, en abolissant toute distance matérielle. Mais la révolution des mass média a été encore plus radicale et décisive. Au moyen de la télévision, le centre s’est assimilé tout le pays, qui était historiquement très différencié et très riche en cultures originales. Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et — comme je le disais — elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend par surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. C’est un hédonisme néo-laïque, aveuglément oublieux de toute valeur humaniste et aveuglément étranger aux sciences humaines. L’idéologie précédente voulue et imposée par le pouvoir était, comme on le sait, la religion : le catholicisme était en effet formellement l’unique phénomène culturel qui « unifiait » les Italiens. Aujourd’hui, il est devenu concurrent de ce nouveau phénomène culturel « unificateur » qu’est l’hédonisme de masse ; aussi, en tant que concurrent, le nouveau pouvoir a déjà commencé, depuis quelques années, à le liquider. II n’y a en effet rien de religieux dans le modèle du jeune homme et de la jeune femme proposé et imposé par la télévision. Ce sont deux personnes qui ne donnent de valeur à la vie qu’à travers les biens de consommation (et, bien entendu, ils vont encore à la messe du dimanche : en voiture). Les Italiens ont accepté d’enthousiasme ce nouveau modèle que leur impose la télévision, selon les normes de la production qui crée le bien-être (ou, mieux, qui sauve de la misère). Ils l’ont accepté, ce modèle, oui, mais sont-ils vraiment en mesure de le réaliser ? Non. Ou bien ils le réalisent matériellement seulement en partie et en deviennent la caricature, ou ils ne parviennent à le réaliser que d’une façon si réduite qu’ils en deviennent victimes. Frustration ou carrément désir névrotique sont désormais des états d’âme collectifs. Prenons un exemple : les sous-prolétaires, jusqu’à ces derniers temps, respectaient la culture et n’avaient pas honte de leur propre ignorance ; au contraire, ils étaient fiers de leur modèle populaire d’analphabètes appréhendant pourtant le mystère de la réalité. C’est avec un certain mépris effronté qu’ils regardaient les « fils à papa », les petits-bourgeois, dont ils se différenciaient, même quand ils étaient forcés de les servir. Aujourd’hui, au contraire, ils se mettent à avoir honte de leur ignorance : ils ont abjuré leur modèle culturel (les très jeunes ne s’en souviennent même plus, ils l’ont complètement perdu), et le nouveau modèle qu’ils cherchent à imiter ne prévoit ni l’analphabétisme, ni la grossièreté. Les jeunes sous-prolétaires — humiliés — dissimulent le nom de leur métier sur leurs cartes d’identité et lui substituent le qualificatif d’« étudiant ». Bien évidemment, à partir du moment où ils ont commencé à avoir honte de leur ignorance, ils se sont également mis à mépriser la culture (caractéristique petite-bourgeoise, qu’ils ont immédiatement acquise par mimétisme). Dans le même temps, le jeune petit-bourgeois, dans sa volonté de s’identifier au modèle « télévisé » — qui, comme c’est sa classe qui l’a créé et voulu, lui est essentiellement naturel — devient étrangement grossier et malheureux. Si les sous-prolétaires se sont embourgeoisés, les bourgeois se sont sous-prolétarisés. La culture qu’ils produisent, comme elle est technologique et rigoureusement pragmatique, empêche le vieil «homme» qui est encore en eux de se développer. De là vient que l’on trouve en eux une certaine déformation des facultés intellectuelles et morales. Dans tout cela, la responsabilité de la télévision est énorme, non pas, certes, en tant que « moyen technique », mais en tant qu’instrument de pouvoir et pouvoir elle-même. Car elle n’est pas seulement un lieu à travers lequel circulent les messages, mais aussi un centre d’élaboration de messages. Elle constitue le lieu où se concrétise une mentalité qui, sans elle, ne saurait où se loger. C’est à travers l’esprit de la télévision que se manifeste concrètement l’esprit du nouveau pouvoir. Nul doute (les résultats le prouvent) que la télévision soit autoritaire et répressive comme jamais aucun moyen d’information au monde ne l’a été. Le journal fasciste et les inscriptions de slogans mussoliniens sur les fermes font rire à côté : comme (douloureusement) la charrue à côté du tracteur. Le fascisme, je tiens à le répéter, n’a pas même, au fond, été capable d’égratigner l’âme du peuple italien, tandis que le nouveau fascisme, grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision), l’a non seulement égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais… »

Argan, en écho à Pasolini, affirmait que la télévision était un outil du pouvoir : « les grands problèmes des mass-media, la communication et la consommation d’images par les masses qui contribuent à enlever, annuler l’idée de liberté. Je suis assez vieux pour me rappeler ce que fut le fascisme, avec ses drapeaux, ses uniformes, ses fanfares. Maintenant, ce n’est plus nécessaire, la télévision s’en charge. À huit heures et quart, il y a des millions de personnes dans un pays qui voient la même chose, qui reçoivent la même communication, qui y répondent avec des émotions intérieures, évidemment. Cela finit par retirer toute notre sensibilité envers le monde, notre sensibilité humaine.[...] On a trouvé un système qui empêche la critique, qui empêche le jugement, qui empêche donc l’histoire parce qu’il est évident que l’histoire est le produit d’une critique et d’un jugement.» 

Pour d'autres, sa condamnation de la télévision lui valurent une réputation de populiste allant jusqu’à dénoncer une mythologisation du sous-prolétariat. Pascal Houba note que « ses critiques acerbes envers le néo-capitalisme furent généralement prises pour de la nostalgie pour un monde archaïque.» Car la télévision était considérée pour beaucoup de penseurs comme un canal culturel, pouvant faciliter un rapprochement entre les élites et les couches populaires ; dont Umberto Eco qui lui attribuait une fonction pédagogique et démocratique. Mais aujourd’hui, certains affirment, et notamment son ancien détracteur U. Eco, que sa vision des choses qui semblait par trop caricaturale, simpliste avait, sur certains points, des accents prophétiques. Berlusconi, propriétaire de chaînes de télévision en est le parfait exemple.





1968



Les manifestations et les émeutes estudiantines de 1968, feront l’objet de critiques acerbes de certains intellectuels de Gauche qui affirment qu’il ne s’agit là que de moments festifs et ludiques menés par des petits bourgeois en mal d’action. Dont Pasolini, qui dénonçait ce qu’il nommait le « conformisme des progressistes » adressé contre les mouvements étudiants de 1968, les accusant de mener une lutte abstraite, inoffensive, « purement linguistique », d’être prisonniers d’un mode de vie « petit-bourgeois », et de masquer derrière leurs proclamations une pure et simple « terreur à l’égard de la réalité ». Ainsi le poème Il Pci ai giovani !! véritable accusation contre les jeunes manifestants, affirmant que leur révolution est fausse car ils sont des bourgeois conformistes, instruments de la nouvelle bourgeoisie : « J’ai passé ma vie à haïr les vieux bourgeois moralistes, il est donc normal que je doive haïr leurs enfants, aussi… La bourgeoisie met les barricades contre elle-même, les enfants à papa se révoltent contre leurs papas. La moitié des étudiants ne fait plus la Révolution mais la guerre civile. Ils sont des bourgeois tout comme leurs parents, ils ont un sens légalitaire de la vie, ils sont profondément conformistes. Pour nous, nés avec l’idée de la Révolution, il serait digne de rester fidèles à cet idéal. » Pasolini ironise davantage en affirmant que les véritables prolétaires étaient les policiers et non pas les étudiants/manifestants. 






Mais, l'agitation sociale de l'année 1968 en Italie, au contraire du mai 68 français, prendra une voie bien différente et se prolongera pendant une dizaine d'années. Les habitants des borgate, ignorés par la classe intellectuelle, délaissés par les partis politiques feront, au contraire, l'objet de toutes les attentions des groupes de la Nuova Sinistra, dont Lotta Continua, qui considéraient les borgate comme des potentiels réservoirs d'acteurs révolutionnaires. Les militants de Lotta Continua et d'autres, non sans difficultés, s'engagèrent auprès des habitants des borgete, des plus sordides bidonvilles, et organisèrent les plus fameuses luttes urbaines de l'histoire. 

Après ces propos Pasolini ne sera guère apprécié des jeunes militants de la Nuova Sinistra. En 1968, un groupe d'étudiants le conspuèrent lors du festival la Mostra de Venise. Cela étant, les affinités évidentes entre les groupes de la Nuova Sinistra et Pasolini auront raison de cet épisode. Pasolini, tout naturellement, se rapprochera des militants des organisations politiques extra-parlementaires dont notamment Lotta Continua, mais sans pour autant adhérer à leur ligne politique. Pasolini soutiendra toujours et sans équivoque, avec cependant maintes réserves, le Parti Communiste. Mais en Italie, les liens qui unissaient la Nuova Sinistra et le Parti Communiste étaient, à cette époque encore, très étroits. En 1970, il débute le tournage du documentaire intitulé 12 Décembre sur l'attentat de la piazza Fontana avec la collaboration de militants de Lotta Continua. Le 1er mars, 1971 Pasolini est officiellement directeur de la revue "Lotta Continua". Pasolini accepte, bien que ne partageant pas la ligne politique de Sofri et de ses compagnons. Il comparaît à ce titre le 18 Octobre 1971, devant la cour d'assises de Turin accusé de propagande anti-nationale et de subversion. 



Pasolini n'est nullement un guide pour les militants de la Nuova Sinistra dont certains, peu avant sa mort, envisageaient une lutte armée totale. Pasolini s'opposa fermement aux actions des premiers groupes armés révolutionnaires. Pour Pasolini, certaines luttes militantes en faveur des droits de l'homme, du féminisme, de l'antiracisme sont suspectes d'avoir pour ressort psychologique de pures motivations de pouvoir. Un pouvoir particulier, non vécu, non «vendu» comme tel. Un pur pouvoir sclérosant déguisé en militantisme démocratique permanent. Pasolini dit s'être fait lyncher médiatiquement par des gens «éclairés», «progressistes», alors qu'il attendait d'eux solidarité et compréhension. Blessé, il compose alors le portrait cruel de «l'intellectuel progressiste», qui s'évanouit à chaque jet de vapeur populaire mais exerce un pouvoir. Ce nouveau conformisme de gauche s'approprie la bataille (justifiée) pour les droits civils en «créant un contexte de fausse tolérance et de faux laïcisme» et en prenant régulièrement en otage ce qu'il appelle «les personnes adorables» pour servir d'autres intérêts. «Plus un intellectuel progressiste est fanatiquement convaincu de la justesse de sa propre contribution à la réalisation des droits civils, plus il accepte, en substance, la fonction sociale-démocratique que le pouvoir lui impose.» Autrement dit, la mise en scène d'une perpétuelle révolte démocratique sert une vraie nouvelle trahison des clercs. Dans ce bal masqué des «intellectuels progressistes» où il apparaissait nu, Pasolini ne voyait qu'une seule issue : « Contre cela, vous ne devez rien faire d'autre (je crois) que continuer simplement à être vous-mêmes : ce qui signifie être continuellement méconnaissables.» Il prônait ainsi la résistance «dans le scandale et la colère», l'engagement dans l'écriture, dans la vie, dire, «hurler», «cracher». Tout l'inverse du réformisme feutré des salons médiatiques d'aujourd'hui. 


L'utopie de Pasolini



La position intellectuelle de Pasolini préfigurait l’actualité et les phénomènes qui depuis trente ans, n’ont guère fait que s’accentuer : c’est-à-dire une situation où les pires régressions et notamment sociales se présentent comme des « modernisations », une situation où le pouvoir destructeur hypnotique de la télévision est bien illustré par l’exemple de Berlusconi : la télévision politique et l’action de la télécratie sur l’asservissement du monde intellectuel le confirme. Qui se caractérise par « l’identification d’exploité à exploiteurs » une «démocratisation dans un sens bourgeois » dont « l’extrémisme » poussa à faire croire que le « bonheur des travailleurs est identique à celui des exploiteurs ». La nouvelle anthropologie-immigrée décrite par Pasolini, renseigne sur le profil de ces nouveaux consommateurs : « névrosés, conformistes, jusqu’à la folie et à l’intolérance la plus totale ». Dans cette Italie qui se libéralise, les puissants de la Démocratie Chrétienne et l’aile gauche sensée s’opposer au mouvement de déstructuration économique, accepte imperturbablement et assimile consciemment le cynisme de la nouvelle révolution capitaliste qui les rend modernes et progressistes. Cette culture dénoncée par Pasolini produit sa « nouvelle marchandise et donc sa nouvelle humanité ». Une situation étrangement proche de celle d'aujourd'hui : la part de conformisme dans le système officiel-national dont l’action vise toujours et plus a entrainer les masses dans « l'hédonisme » de la vie, dans le consumérisme, la passivité des progressistes au sein d'une gauche complètement fossilisée, le spectre d’une classe cultivée incapable ou peu apte à intégrer le monde des ghettos des banlieues, sinon pour l’étudier, et d'un autre côté, le repli des jeunes et moins jeunes ghettorisés sur leur propre culture. Ce dernier point, d'ailleurs, ne serait pas pour déplaire à Pasolini. Dans une certaine mesure, l’épanouissement dans le monde intellectuel bourgeois de ce « conformisme de la rébellion », le meilleur complice de l’ordre établi, s’exprime au mieux, de nos jours, dans la rupture entre la classe intellectuelle et les classes populaires.





Le plus grave reproche qu'adressaient les militants politiques radicaux était sa vision jugée parfaitement rétrograde concernant la foi. La foi catholique s'accordant à la foi marxiste. Valérie Paulus nous renseigne à propos de l'utopie de Pasolini entre marxisme et catholicisme : la recherche d'un consensus sur la manière de concevoir l'homme, qui suppose une reconnaissance réciproque, la répudiation du dogmatisme, ou la réhabilitation du doute, soit celle d'un dialogue démocratique que la réalisation du film Vangelo secondo Matteo, « prodotto tipico di questo dialogo tra cattolici e comunisti » [produit typique de ce dialogue entre catholique et communiste], avait pour objectif de favoriser. Valérie Paulus note que pour Pasolini, l'appel à l'Église, paradoxalement responsable de l'effacement du sens du sacré, trouve sa justification dans la conscience de sa nécessité s'il s'agit de le rétablir. Faute d'une hégémonie communiste qui permette de continuer d'assigner ce rôle aux lettrés, la possibilité de faire réémerger le substrat sacré qui a présidé à sa fondation explique son choix comme guide symbolique de la contestation. Cette utopie pouvait se prévaloir de l'engagement révolutionnaire de l'Église, jugée jusque-là antilibérale, autoritaire, paternaliste et dogmatique, sur la voie laïque et démocratique, et de son inutilité au nouveau pouvoir irréligieux et totalitaire, qui, selon l'auteur, tente de la réifïer par la voie de la réduction au vide folklorique.

Valérie Paulus note que le rôle qu'il assigne à l'art doit être envisagé dans le cadre de sa politique d'encouragement à la culture, qu'il juge par nature « libera, antiautoritaria, in continuo divenire, contraddittoria, collettiva, scandalosa ». Un projet auquel l'Église, qu'il blâme d'être responsable de la diffusion d'une ignorance faite d'irrationalisme, de pragmatisme et de formalisme, doit participer. L'école de Francfort dénonçait la manipulation des consciences par l'industrie culturelle, qui érigeait le langage en vecteur de contenus idéologiques destinés à favoriser l'acceptation passive de l'existence. Dans sa lignée, Pasolini encourage la participation directe au pouvoir littéraire des derniers représentants de la culture populaire et prescrit au poète, pensé comme « producteur de biens non consommables », de refuser le nouveau langage purement communicationnel, dépourvu de l'expressivité et de la créativité qui caractérisaient la langue littéraire qui avait jusque-là fait office de langue nationale et la multitude de dialectes qu'elle n'avait pas éliminés. Par ailleurs, la réforme radicale des instruments autoritaires, parce qu'étatisés, d' « iniziazione alla qualità di vita piccolo-borghese » que sont la télévision et l'école obligatoire apparaît aux yeux de Pasolini comme la première condition de l'éradication de la criminalité italienne, qu'il estime largement déterminée par l'apriorisme et la présomption qu'elles inculquent et par la frustration concomitante que suscite chez le prolétaire et surtout le sous-prolétaire, la prise de conscience de leur ignorance et de l'incapacité à se conformer aux modèles imposés. Le pluralisme, la concurrence, la répartition aux différents partis des chaînes de la télévision, comptent parmi les solutions prônées par l'auteur pour enrayer le développement de la passivité à laquelle incite la société de consommation.

En définitive, l'utopie pasolinienne s'enracine dans la nostalgie de la paysannerie préindustrielle et du sous-prolétariat tels qu'ils se présentaient encore à la fin des années 60. Une société que rendait légère le rapport heureux qu'elle entretenait avec un monde dont les modèles étaient à sa portée et qu'un marxisme idéal pouvait encore améliorer. La voie pasolinienne suppose donc la régression, par la suppression ou la réforme des attributs encore flexibles du néo-capitalisme, et l'établissement d'un état de société qui permette, à travers la coexistence du rationalisme et de la sacralité, l'instauration d'une vraie démocratie. À la veille de sa disparition, l'auteur affirmait encore que, la majeure partie du sous-prolétariat et de la paysannerie homologués, l'actuation de son utopie pourrait être le fait des paysans des anciennes colonies, dont le combat pour l'indépendance a accru la conscience de classe.


Le combat des intellectuels



Si sa position concernant la foi pouvait l'éloigner des militants radicaux, nombre d'entre eux reconnaissaient son courage de dénoncer, en tant qu'intellectuel engagé, les injustices sociales et les dérives de l'Etat. Le 14 novembre 1974, Pasolini publie dans le quotidien Corriere della Sera un article réaffirmant le statut et l'engagement de l'intellectuel, dans les batailles politiques de son temps. 

Je sais, moi.

Je connais, moi, les noms des responsables de ce qu’on appelle "putsch" (et qui est en réalité une série de "putsch" devenue un système de protection du pouvoir).

Je connais, moi, les noms des responsables du massacre de Milan du 12 décembre 1969.

Je connais, moi, les noms des responsables des massacres de Brescia et de Bologne des premiers mois de 1974.

Je connais, moi, les noms du "sommet" qui a manœuvré, à savoir : les vieux fascistes auteurs de "putsch", aussi bien que les néofascistes auteurs matériels des premiers massacres, aussi bien, enfin, que les auteurs matériels "inconnus" des massacres les plus récents.

Je connais, moi, les noms qui ont géré les deux phases de la tension, différentes, et même opposées : une première phase anticommuniste (Milan, 1969) et une deuxième phase antifasciste (Brescia et Bologne, 1974). Je connais, moi, les noms du groupe de puissants qui, avec l’aide de la CIA (et en deuxième ligne des colonels grecs et de la mafia), ont d’abord créé (en échouant d’ailleurs misérablement) une croisade anticommuniste, pour endiguer 1968 et, ensuite, toujours avec l’aide et l’inspiration de la CIA, se sont reconstitué une virginité antifasciste, pour endiguer le désastre du "référendum".

Probablement les journalistes et les politiciens ont-ils aussi des preuves ou, au moins, des indices. Maintenant, voici le problème : les journalistes et les politiciens, même s’ils ont peut-être des preuves et certainement des indices, ne donnent pas de noms.

A qui revient-il donc de donner ces noms? Evidemment à qui a non seulement le courage nécessaire, mais, avec cela, n’est pas compromis dans sa pratique avec le pouvoir et, en outre, n’a, par définition, rien à perdre : c’est-à-dire à un intellectuel.

Donc un intellectuel pourrait très bien donner publiquement ces noms, mais il n’a ni preuves ni indices.

Le pouvoir, et avec lui le monde qui, même en n’étant pas au pouvoir, entretient des rapports pratiques avec le pouvoir, a oté aux intellectuels libres - justement à cause de la façon dont il est fait - la possibilité d’avoir des preuves et des indices. On pourrait me rétorquer que moi, par exemple, en tant qu’intellectuel, et inventeur d’histoires, je pourrais entrer dans ce monde explicitement politique (du pouvoir ou autour du pouvoir), me compromettre avec lui, et donc jouir du droit d’avoir, avec une certaine probabilité élevée, des preuves et des indices.

Mais à pareille objection je répondrais que ceci n’est pas possible, car c’est justement la répugnance à entrer dans un tel monde politique qui s’assimile à mon courage intellectuel potentiel à dire la vérité : c’est-à-dire à donner les noms.

Le courage intellectuel de la vérité et la pratique politique sont deux choses inconciliables en Italie.

On confie à l’intellectuel - profondément et viscéralement méprisé par toute la bourgeoisie italienne - un mandat faussement élevé et noble, en réalité servile : celui de débattre des problèmes moraux et idéologiques.

S’il se soustrait à ce mandat, il est considéré comme traître à son rôle : on se met tout de suite à crier (comme si on n’attendait que cela) à la "trahison des clercs", c’est un alibi et une gratification pour les politiques et pour les serviteurs du pouvoir.

Mais il n’y a pas que le pouvoir : il existe aussi une opposition au pouvoir. En Italie, cette opposition est tellement vaste et forte qu’elle est elle-même un pouvoir : je me réfère naturellement au Parti communiste italien.

Il est certain qu’en ce moment la présence d’un grand parti à l’opposition tel que le Parti communiste italien est le salut de l’Italie et de ses pauvres institutions démocratiques.

Le Parti communiste italien est un pays propre dans un pays sale, un pays honnête dans un pays malhonnête, un pays intelligent dans un pays idiot, un pays cultivé dans un pays ignorant, un pays humaniste dans un pays consumériste. Ces dernières années, entre le Parti communiste italien, entendu au sens authentiquement unitaire - dans un "ensemble" compact des dirigeants, de la base et des votants - et le reste de l’Italie, s’est ouvert un troc : pour cela le Parti communiste italien est devenu justement un "pays séparé", une île. Et c’est justement pour cela qu’il peut avoir aujourd’hui des rapports plus étroits que jamais avec le pouvoir effectif, corrompu, incapable, dégradé : mais il s’agit de rapports diplomatiques, presque de nation à nation. En réalité, les deux morales sont incommensurables, entendues dans leur caractère concret, dans leur totalité. Il est possible, sur ces bases justement, d’imaginer le "compromis", réaliste, qui sauverait peut-être l’Italie de la catastrophe complète : "compromis" qui serait en réalité une "alliance" entre deux Etats voisins, ou entre deux Etats emboîtés l’un dans l’autre.

Mais exactement tout ce que j’ai dit de positif sur le Parti communiste italien en constitue aussi le côté relativement négatif.

La division du pays en deux pays, l’un plongé jusqu’au cou dans la dégradation et la dégénérescence, l’autre intact et non compromis, ne peut pas être une raison de paix et d’esprit constructif.

En outre, conçue ainsi que je l’ai esquissée, objectivement je crois, c’est-à-dire comme un pays dans le pays, l’opposition s’assimile à un autre pouvoir : qui est pourtant toujours pouvoir.

En conséquence les hommes politiques d’une telle opposition ne peuvent pas ne pas se comporter eux aussi en hommes de pouvoir.

Dans le cas spécifique, qui nous concerne en ce moment si dramatiquement, il ont eux aussi confié à l’intellectuel un mandat établi par eux. Et, si l’intellectuel se soustrait à ce mandat - purement moral et idéologique - voilà qu’il est, à la grande satisfaction générale, un traître.

Maintenant, pourquoi même les hommes politiques de l’opposition, s’ils ont - comme c’est probablement le cas - des preuves ou au moins des indices, ne nomment-ils pas les responsables réels, c’est-à-dire politiques, des putsch comiques et des épouvantables massacres de ces dernières années? C’est simple : ils ne les nomment pas dans la mesure où ils distinguent - à la différence de ce que ferait un intellectuel - la vérité politique de la pratique politique. Et donc, eux non plus, naturellement, ne mettent pas l’intellectuel non fonctionnaire au courant des preuves et des indices : ils n’y songent même pas, comme cela est, du reste, normal, étant donné l’objective situation de fait. L’intellectuel doit continuer à s’en tenir à ce qu’on lui impose comme devoir, à réitérer sa manière codifiée d’intervenir.

Je sais bien que ce n’est pas le moment - dans cette période particulière de l’histoire italienne - de faire publiquement une motion de méfiance à l’encontre de toute la classe politique. Ce n’est pas diplomate, ce n’est pas opportun. Mais ce sont des catégories de la politique, pas de la vérité politique : celle que - quand il peut et comme il peut - l’impuissant intellectuel est tenu de servir. Et bien, justement parce que je ne peux pas donner les noms des responsables des tentatives de coup d’Etat et des massacres (et pas à leur place), je ne peux pas prononcer ma faible et idéale accusation contre toute la classe politique italienne.

Et je le fais en tant que quelqu’un qui croit à la politique, qui croit aux principes "formels" de la démocratie, qui croit au Parlement et qui croit aux partis. Et, naturellement, à travers mon optique particulière qui est celle d’un communiste. Je suis prêt à retirer ma motion de méfiance (je n’attends même que cela) seulement quand un homme politique - non par opportunisme, c’est-à-dire parce que le moment serait venu mais plutôt pour créer la possibilité d’un tel moment - décidera de donner les noms des responsables des coups d’Etat et des massacres, qu’il connaît, évidemment, comme moi, ; il ne peut pas ne pas avoir de preuves, ou au moins des indices.

Probablement - si le pouvoir américain le permet, décidant éventuellement "par diplomatie" de permettre à une autre démocratie ce que la démocratie américaine s’est permis à propos de Nixon - , tôt ou tard, ces noms seront donnés. Mais ceux qui les donneront seront des hommes qui ont partagé avec eux le pouvoir : en tant que responsables mineurs contre des responsables majeurs (et il n’est pas dit, comme dans le cas américain, qu’ils soient meilleurs).

C’est cela qui serait, en définitive, le véritable coup d’Etat.




SOURCES : 

Valérie Paulus
Marxisme, Christianisme, Humanisme
L'utopie hérétique de Pasolini


Alfonso Berardinelli
Les intellectuels existent-ils encore ?
Diogène 4/2003 (n° 204)
http://www.cairn.info/revue-diogene-2003

Geoff Andrews
The life and death of Pier Paolo Pasolini
http://www.opendemocracy.net/

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