ITALIE : Luttes Urbaines 1948 / 1958

Arrivée en gare de Milan de jeunes méridionaux, vers 1950

L’expérience de la démocratie représentative commence effectivement qu’en 1948. Une démocratie de faible portée car dépendante des accords de Yalta qui plaçaient le pays, allié de l’Allemagne nazie, sous la zone de contrôle des Etats-Unis.[1] Les élections de 1948 assurent la majorité au parti Démocrate-Chrétien, de droite, qui restera au pouvoir durant près de vingt années. La première tâche des autorités sera la transformation et la modernisation de l’économie rurale traditionnelle et de l’industrie ruinée par la guerre, avec l'aide massive financière des Etats-Unis. 

Une des particularités essentielles de la modernisation industrielle de l’Italie est l'emploi d'une masse ouvrière d’origine rurale, et non pas étrangère, des « émigrés de l’intérieur» selon l’expression de Pellicani [2]. Cette particularité [3] explique la vigueur des mouvements sociaux ouvriers, et notamment des ouvriers spécialisés, employés dans les tâches les plus répétitives et abrutissantes des grandes chaînes de montages des usines. L’immigration étrangère de masse s’effectuera en Italie à partir des années 1980.


D'autre part le développement industriel de l’Italie se caractérise par la concentration de l’industrie et des grands bassins d’emploi dans les régions Nord qui aura comme conséquence l’immigration massive des méridionaux fuyant la pauvreté du Sud. Des millions de méridionaux, en grande majorité pauvres, analphabètes et d’origine rurale, s’installeront dans les villes du Nord.


L’ORIGINALITÉ ITALIENNE

Le monde de la culture politique italienne est empreint de traditions anciennes, de comportement et de pratiques qui agissent autant sur le cours de l’histoire que sur la vie quotidienne des italiens : l’importance de la religion catholique dans la société civile et du rôle du Vatican dans le domaine politique, le clientélisme qui marque la vie politique du pays, le régionalisme et au-delà la notion de Campanilismo.

Le danger communiste, la prégnance de l’Église, de l’idéologie néo-fasciste, malgré la défaite, inciteront le parti Démocrate-chrétien à développer une forme de cléricalisation de la politique et donc des mœurs publiques. Jean-François Revel notait ironiquement que grâce à l’appui de la Démocratie-chrétienne, « ce n’est pas l’Italie qui a absorbé les États du pape, c’est le pape qui a conquis l’Italie. L’atmosphère de toute l’Italie est celle de la Rome du milieu du 19e siècle.»[4] L’influence du Vatican, y compris dans les milieux ouvriers communistes, relégueront le divorce, l’interruption volontaire de grossesse, la contraception, l’homosexualité, les rapports sexuels avant le mariage, le mariage, le baptême à des questions qui jusqu’à une époque récente ont fait débat dans la société. Les événements de 1968 n’entameront qu’à peine les propos du Vatican (mise à part la libération sexuelle) notamment dans les villes moyennes et dans le Mezzogiorno. 

La série de film Don Camilo et Pepone, anti-communiste primaire est par trop caricaturale ; cela étant, dans les villes et villages du sud de l'Italie, les militants communistes acceptaient encore certains rituels : le mariage, le baptême, etc. Il est à noter que des cardinaux avaient critiqué le fascisme et que nombre de curés avaient participé à la Résistance contre les nazis. Le réalisateur Rossi, proche du parti communiste, donne ainsi un rôle de résistant à un curé dans le film, Rome, ville ouverte. 

Le Vatican présentait plusieurs mondes distincts : celui des plus hautes instances, oeuvrant pour le conservatisme, lié à l’affairisme, grand propriétaire terrien associé directement à la spéculation et celui de personnalités importantes -dont certaines seront en exil pendant la guerre- dénonçant, dès les années de la reconstruction, les injustices sociales qui s’exprimaient dans le pays et à Rome, capitale de la Chrétienté. Le monde progressiste catholique formera avec les cercles progressistes libéraux une véritable campagne pour l’amélioration des conditions de vie des classes pauvres et populaires. Puis, les années 1960 voient naître des mouvements catholiques organisés par de jeunes étudiants inspirés par une sorte de ré-conciliation entre la foi chrétienne et le marxisme contre les conséquences sociales d’un capitalisme inhumain.

Le clientélisme [5] est, en Italie, un phénomène important plongeant ses racines selon Mario Caciagli et Kawata Jun’ichi, en Italie comme au Japon, «dans l’importance traditionnelle des relations individuelles et d’homme à homme dans la vie sociale, la longue domination des structures sociales féodales à la périphérie et l’impotence du Gouvernement central jusqu’à la fin du 19e siècle. Ensuite, une industrialisation à marche forcée, puis un épisode totalitaire suivi par une défaite traumatisante, ont désorganisé et fracturé la société, inhibant le développement d’une culture politique de participation.»[6] Le clientélisme des partis politiques s’appuyait sur la mise en place d’une structure clientélaire géante redistribuant les ressources générées par une expansion croissante de l’intervention de l’État dans la vie économique et sociale. De la sorte, tout le système politique italien semblait n’être plus qu’un gigantesque réseau clientélaire, y compris dans les régions que l’opposition contrôlait et où elle appliquait les mêmes méthodes. Le clientélisme, en Italie, était considéré comme une pratique courante admise par la population car au contraire de la corruption dont le but est l’enrichissement personnel, le clientélisme vise à obtenir des suffrages et son but est le pouvoir. Les relations de clientèle sont bien connues du public et souvent approuvées par lui comme une manière normale de faire. Dans l’éventail des dons à distribuer, l’attribution d’un logement était, pour les électeurs des classes populaires et moyennes, une des plus grandes gratifications possibles. Une autre forme de clientélisme prolongeait l’oeuvre des politiciens : celle du Vatican, grand propriétaire terrien et foncier, disposant d’un réseau d’équipements culturels, sportifs et de bienfaisance. Ici, seuls les bons chrétiens pouvaient prétendre pouvoir bénéficier de ses services.

Le Campanilismo, difficilement traduisible  [régionalisme] est l’attachement d’une personne pour sa ville natale à sa région, un attachement à sa culture, de comportement, culinaire, architecturale, à sa société et surtout à son dialecte ; qui s’exprime par une grande solidarité entre les citoyens nés dans la même ville et la même région. En effet, la formation tardive d’un État unitaire, l’existence de traditions, de langues et de situations socio-économiques différentes d’une région à l’autre laissent peu de place à un sentiment d’appartenance nationale[7].  L’origine régionale s’applique aux individus mais également aux organisations ; les groupes politiques de la Gauche dissidente de même tendance se subdivisaient en entités régionales quasi autonomes pour concilier les mentalités et les expériences ont eu des connotations originales très diverses. De nombreuses organisations ouvrières privilégiaient le regroupement d’individus venant de la même région et pratiquaient le même dialecte [8] afin de se démarquer des autres mouvements mais aussi, selon les témoignages pour refuser la venue d’intellectuels du nord au sein de leur groupe [9].


LE DÉVELOPPEMENT DES VILLES


Au lendemain de la guerre, les grandes villes doivent faire face, outre aux destructions dues aux bombardements, à une immigration massive libérée, en partie, des restrictions des lois fascistes. Les centres anciens des villes du Nord comme du Sud deviendront le refuge de la population la plus pauvre et connaîtront une surdensification incroyable ; misère, insalubrité, entassement, caractérisent certains quartiers. Les ouvriers qui pouvaient louer un appartement décent devaient faire face à un loyer qui amputait une grande partie de leur salaire et les obligeaient à partager à plusieurs familles un même appartement. 

Les borgete furent investis par les nouveaux arrivants et de nouveaux bidonvilles surgissaient à l’orée des villes et dans les zones en ruine des villes. À Rome, la loi fasciste restée en vigueur interdisant aux immigrés l’accès de la ville historique, condamnera les travailleurs immigrés à s’installer dans des baraquements de fortune, des bidonvilles, des centres d’hébergement municipaux éloignés du centre ville. 


Roma,  baracopoli quartier Prenestino

Pier Paolo Pasolini dans son roman Ragazzi di vita [10] décrit admirablement les borgete de la périphérie romaine dont la borgeta degli Angeli ainsi décrite : «Entre les énormes cubes d’habitation bon marché construits en innombrables rangées régulières, on voyait tout en bas quatre rues de terre battue, pleines d’ordures et de saletés.» Ainsi que la borgete Prenestino : « dans ces petites maisons pas plus grosses qu’un cube ou qu’un poulailler et blanchies à la chaux comme des maisons de bicot, ou noires comme des cabanes, toutes pleines à craquer de péquenauds venus de leurs Pouilles ou de leurs Marches, de leur Sardaigne ou de leur Calabre natales. Il y avait des jeunes, des vieux qui rentraient saouls dans leurs loques, puis d’autres gens qui se dirigeaient vers les villages de cahutes tassées dans certaines aires de constructions que bordaient les remblais de venelles, débouchant sur la Via Prenestina. [...]. Tout à l’entour s’élevaient des échafaudages et des bâtiments en construction ; puis il y avait des grands près, des dépôts de rails et des terrains à lotir».

Roma,  baracopoli quartier San Basilio


La politique de la ville

En ce qui concerne les secteurs de la construction et de l’habitat social, la politique du gouvernement est définie en 1949 par le «plan Fanfani», qui prévoit l’utilisation directe d’une partie des revenus du travail salarié et des profits industriels pour le financement de la construction populaire. La loi INA-Casa [Istituto Nazionale Abitazioni] votée en 1949 a pour objectif la construction de logements de location qui à terme peuvent être acquis par les occupants bénéficiant des aides de l’État.



CERCLES PROGRESSISTES
ET POPULISME

« Fondre la tradition cultivée et la tradition populaire »
Nathan Rogers, architecte.

Selon Jean-Yves Frétigné [11] les intellectuels libéraux italiens avaient toujours été convaincus que la grande majorité des Italiens n’étaient ni préparés ni mûrs pour collaborer politiquement avec les élites. Le peuple leur apparaît comme un vaste agrégat d’individus ignorants, sans idéal, avec seulement des besoins, ou comme une foule superstitieuse, prompte à la rébellion. Mais dès les années 1950, le discrédit de la démocratie parlementaire gagne du terrain parmi la grande bourgeoisie inquiète devant la socialisation des masses entreprise par les familles politiques socialiste et catholique. Les conditions sont alors réunies pour que s’instaure un nouveau rapport entre le peuple et les élites et une nouvelle conception du lien entre le peuple et l’État. La thématique de l’État nouveau qui se développe alors suppose une unité morale et sociale, une foi commune partagée par tous les Italiens. Pour l’ensemble de ces mouvements d’essence libérale, l’État doit assurer sa mission d’intégration des classes laborieuses dans une société modernisée et rationnelle. Les classes populaires seront au centre des propos des intellectuels ; le monde de l’architecture, le cinéma néo-réaliste, la littérature célébreront la pureté paysanne, la spontanéité populaire, en dénonçant leurs conditions de vie inhumaines dans les villes comme dans les campagnes.

Le néo-réalisme au cinema

Les oeuvres des plus grands maîtres du cinéma néo-réaliste italien constituent un regard nouveau et critique sur un pays en pleine reconstruction et notamment dans ses manifestations urbaines. Les paysages urbains sont une contre-illustration du mythe de l’Italie moderne. La ville est montrée dans ce qu’elle a à la fois de moderne mais aussi d’inhumaine, de désincarnée et peut-être aussi de désenchantée pour des personnages souvent à la recherche d’eux-mêmes et d’un sens à leur vie. Le populisme caractérise certains films du cinéma néo-réaliste italien qui touche la bourgeoisie intellectuelle européenne : au Festival de Cannes en 1951 deux films néo-réalistes ayant pour thème la misère dans les villes sont primés : la Palme d’Or pour le film du cinéaste italien Vittorio De Sica, Miracolo a Milano [Miracle à Milan] et le film Los Olvidados de Luis Buñuel, prix de la mise en scène. Deux films néo-réalistes portant un regard sans concession sur la pauvreté et la misère urbaine.


Adriano Olivetti

Adriano Olivetti, anti-fasciste, décida en 1935 de la construction d’un quartier d’habitation idéal pour ses employés autour de ses usines d’Ivrea. La qualité des constructions, la panoplie des services sociaux, de sports et de loisirs feront de cet ensemble urbain une expérience marquante et exercera une véritable fascination sur la culture italienne de l’après guerre. Une ville présentant les premières formes d’écologie urbaine conçue pour la dignité du travail et des personnes. Ivrea, havre de paix sociale, de vie communautaire harmonieuse, symbole des plus hautes responsabilités de la bourgeoisie. En 1950, Olivetti est à la présidence de l’Institut National d’Urbanisme (INU) qui participe à la critique contre la gestion insensé du pouvoir et prépare des projets de réforme portant notamment sur le code de l’urbanisme. A. Olivetti s’engagera également dans la lutte contre la pauvreté en collaborant notamment à des programmes élaborés dans le cadre du plan Marshall, comme le programme UNRA-CASAS (Comitato Amministrativo Soccorsi ai Senzatetto). Ce programme, coordonné par A. Olivetti, avait pour objectif principal la reconstruction de logements pour les sans-abri. Il sera également à l’origine du Mouvement Communauté [Movimento Comunità], formant une « troisième voie » s’interposant entre le communisme et l’affairisme de la Democrazia-cristiana et qui proposait l’invention de nouveaux modèles rationnels de planification du territoire, de villes et d’habitat au nom de la dignité humaine. Ce mouvement sera un véritable pôle intellectuel et artistique où se formera une composante de la culture architecturale. L’idée est de dépasser la séparation entre les « deux cultures » : la culture scientifique et la culture humaniste, de fonder une « force morale » issue de deux facteurs : « une justice sociale atteinte et l’insertion de la recherche scientifique ». La priorité fut ainsi donnée aux recherches de type interdisciplinaire. La conception théorique de l’urbain est l’oeuvre d’économistes, d’architectes, d’urbanistes et de sociologues. En 1955, les cercles progressistes et la partie la plus avancée du monde politique catholique essuient un premier refus intransigeant de l’État, par l’échec du projet de réformes de Enzio Vanoni, prévoyant notamment de contenir l’aggravation des déséquilibres à l’échelle du territoire et de placer le secteur de la construction publique dans un rôle de modérateur des déséquilibres conjoncturels liés au développement urbain.

Le NÉO-RÉALISME en ARCHITECTURE

Ce nouveau postulat s’exprime au mieux dans la critique de la politique d’aménagement du territoire, de la ville et de l’habitat populaire menée par les gouvernements successifs. Au fur et à mesure de la reconstruction et du développement des villes, les prémisses d’une véritable catastrophe urbaine et sociale se profilent, du fait notamment d’une spéculation acharnée qui semble prolonger l’oeuvre du régime fasciste. Dès les années 1955, la culture architecturale italienne qui joue un rôle prépondérant dans la reconstruction sera contrainte à une révision radicale et à l’autocritique. Les mythes et les espérances liés au ferment des premiers temps se révèlent dans la réalité des choses de plus en plus inconsistant. Le développement anarchique des villes, la crise du logement, et d’une manière générale la faible qualité de ce qui se faisait sont à ce point préoccupant que le cercle de l’opposition qui était jusqu’à présent dominé par le Parti Communiste s’élargit à d’autres organisations politiques ; le monde catholique et les cercles progressistes comprenant des industriels, des bourgeois philanthropes, des intellectuels de la «classe cultivée». C’est un véritable appel à un réformisme rationnel, au nom de la paix sociale, que les cercles progressistes engagent contre les dérives de la Démocratie-chrétienne.


L’industrie archaïque du bâtiment en phase de modernisation ne disposait pas encore des procédés de préfabrication lourde et les opérations d’habitat social étaient d’ampleur mais n’atteignent pas le degré d’inhumanité que l’on trouvera par la suite dans les grands ensembles de béton préfabriqué. Les premières années de gestion INA-Casa sont particulièrement significatives, car les organismes régionaux choisissent la partie la plus culturellement avancée de l’intelligentsia architecturale. Les architectes porteront toute leur attention sur la question de l’habitat pour le plus grand nombre, « la casa per tutti ». Les programmes d’habitat social s’élaborent en fonction des phénomènes de mutation de la société et notamment de l’immigration massive des méridionaux dans les grandes villes. Certaines opérations tentent de transposer la vie rurale des villages à la vie urbaine. Ainsi la conception du quartier Tuscolano III à Rome, par l’architecte A. Libera qui déclarait : « Les problèmes seront étudiés, suivant notre propos, par rapport aux exigences essentielles de l’homme, considéré dans son individualité et dans le cadre de la collectivité. Donner à chacun tout ce qui lui est du pour sa dignité d’homme civil et éliminer totalement tout caprice ostentatoire qui, en régime économique stricte, priverait les autres de l’essentiel.»[12]

Les théories des architectes qui défendaient l’idée d’une architecture organique théorisée par Frank Lloyd Wright et Alvar Alto, en opposition à l’architecture fonctionnelle de Le Corbusier, connaîtront au fur et à mesure des désastres engendrés par la reconstruction un intérêt croissant. En Italie, ce refus de ce type de modernité sera à l’origine de l’architecture «néo-réaliste», par analogie au renouveau du cinéma italien de l’après guerre. Le néo-réalisme est la volonté de replacer les facteurs psychologiques de l’homme au cœur du discours architectural en opposition à la «machine à habiter» du fonctionnalisme. Le néo-réalisme est également la recherche d’une adéquation entre une industrie du bâtiment archaïque et traditionnelle, d’une définition d’une architecture adaptée aux populations rurales méridionales en exil et de la garantie, en même temps, d’un emploi de travail correspondant à leur sous-qualification. Le style architectural qui caractérise le néo-réalisme est ainsi l’apologie du métier traditionnel du maçon, et les techniques de construction s’apparentent davantage à l’artisanat pré-industriel mettant en valeur l’authenticité des matériaux traditionnels. Les conquêtes de l’architecture fonctionnelle en terme de confort d’habitabilité et d’usage sont ainsi retranscrites dans un nouveau langage qui devait être directement accessible aux classes populaires. Le néo-réalisme qui, selon l’architecte italien Rogers devait «Fondre la tradition cultivée et la tradition populaire» [13] exprime l’idée politique de la reconnaissance des conditions de vie du prolétariat. L’architecte Bohigas [14] écrivait, dans son essai Cap a una casa arquitectura realista paru en 1961 : «[...] un réalisme nouveau, qui a les pieds sur terre, et qui s‘exprime dans les gestes bien réels de nos prolétaires et au service immédiat de ces mêmes prolétaires dont le travail a été, pendant des années, sacrifié à l’expérience obligatoire des prototypes.» Ce postulat idéologique dont les volontés de donner une expression à la tradition populaire, de célébrer un retour à l’artisanat s’inscrit dans une vision politique d’affirmer le prolétariat en tant que partenaire. L’architecte Michelucci exprimera au mieux cette vision par des méthodes de projétation «participationniste» qui proposaient l’intervention des habitants et des usagers, dès les phases de conception du projet.

Mais rapidement, le secteur de la construction publique ou subventionnée devint l’enjeu d’intérêt financier destiné à assurer aux détenteurs de capitaux une grande marge de bénéfices et de rentes. Si les constructions destinées aux classes moyennes et supérieures présentent dans l’ensemble des réalisations de qualité,[15] il n’en est pas de même pour les opérations INA-Casa élaborées pour les classes populaires dont la conception offre tous les défauts qui peuvent surgir d’une trop grande économie : des constructions de mauvaise qualité se rapprochant les unes des autres afin de fournir une plus grande densité. Dans cette quête du plus grand profit, les entreprises du bâtiment n’hésitent pas à employer des matériaux impropres à la construction et à sous-dimensionner, par exemple, les fers destinés au béton armé ; ce qui explique la rapide détérioration des immeubles et les destructions massives lors des tremblements de terre. Les solutions généreuses imaginées et les recherches expérimentales tombent inexorablement dans l’utopie face aux restrictions économiques, à la recherche de bénéfice maximum des constructeurs et au retard catastrophique du secteur du bâtiment.

Avec les années du « miracle » économique, le néo-réalisme s’éteint dans une vision sombre de l’avenir où les intellectuels progressistes n’ont plus de prise sur les décisions de l’État. 



LA SPÉCULATION

Une des caractéristique de l’urbanisme italien, depuis longtemps et pour un long temps encore, est la corruption généralisée de l’ensemble du système administratif et du monde politique.[16] Selon Giulio Carlo Argan, les conditions privilégiées que le fascisme avait accordé à l’initiative privée dans le secteur du bâtiment, ne changent guère après 1949. Manfredo Tafuri estimait que le « plan Fanfani » était destiné « à revitaliser le secteur de la construction qui s’efforce de constituer, grâce à la construction de nouveaux quartiers ouvriers placés à la charnière entre ville et campagne, des structures dont la fonction sera de filtrer l’immigration vers les villes et de créer une ceinture de protection autour des centres, conservés pour les manoeuvres spéculatives de la couche la plus élevée.» [17] 


Les opérations spéculatives des grands groupes financiers se développeront notamment par les lacunes des réformes et des nouvelles lois qui autorisaient les plans sectoriels dédiés à la reconstruction à ne pas s’inscrire dans les plans généraux d’urbanisme des villes, seul cadre réglementaire institué par la loi de 1942, qui imposait aux communes la rédaction de plans régulateurs généraux [Piano Regolatore Generale]. La construction de logements est ainsi autorisée en dehors de cadres réglementaires strictes ou applicables par les municipalités : ils constituaient une véritable aubaine pour les spéculateurs car ils étaient immédiatement opérationnels, ne nécessitant aucun renvoi à d’autres plans ou actes de planification. En outre des dispositions restreignaient le principe de propriété privée pour faciliter la réalisation des travaux : les opérations d’expropriations étaient ainsi facilitées juridiquement. Ces conditions offraient à la spéculation un contexte particulièrement favorable, alimenté involontairement par les initiatives publiques en matière de logement social [edilizia residenziale publica], et qui bénéficiait de la bienveillance et de la complicité des maires et des notables. Car en effet, les municipalités devaient faire face à de graves difficultés financières et peu de moyens pouvaient être mobilisés pour les travaux d’urbanisation et d’équipements. Elles ne pouvaient guère s’opposer à la pression des acteurs privés qui profitaient de la demande toujours plus croissante de logements. Les cas les plus fréquents de spéculation impliquaient directement le maire qui pouvait décider du détournement des plans régulateurs de la ville et des affectations des sols inscrits dans le règlement d’urbanisme. Dans ce cas, des investisseurs privés se portaient propriétaires de vastes terrains agricoles -inconstructibles- à bas prix qui devenaient par la suite des zones constructibles. Les travaux de viabilisation à la charge de l’investisseur n’étaient jamais réalisés. Dans d’autres cas, le conseil municipal décidait de l’implantation de zones d’habitat, engageait la procédure administrative et financière pour leur viabilisation (réseaux d’eau et d’électricité, routes, égouts). La valeur foncière des terrains situés entre ces zones et le centre ville traversés par les nouvelles infrastructures, augmentaient considérablement. Les spéculateurs, voire les élus locaux, rachetaient ces terrains – agricoles et sans valeur – avant que les programmes ne soient lancés puis les revendaient, réalisant de la sorte une importante plus-value, ou bien y réalisaient pour leur propre compte des lotissements immobiliers. 


La mafia joue un rôle non négligeable dans ce système ; cantonnée en Sicile et dans le Sud après la guerre, la spéculation liée à la mafia qui s’investira également dans des entreprises de construction, s’étendra progressivement à toute l’Italie. Le Vatican, premier propriétaire terrien, engagea également des grandes opérations de spéculation financées par la Banque du Vatican. Mais plus que cela, la spéculation et la recherche de profits liés à la rente sont une forme de culture qui concernent autant la grande finance, la mafia, que les petits propriétaires. La grande majorité des propriétaires appartenaient à la classe moyenne (rentiers, artisans, commerçants) désireuse de démarrer une activité lucrative de propriétaire bailleur. Profitant de la pénurie de logements, ils n’hésiteront pas à augmenter les loyers ou à fractionner les appartements en plusieurs chambres. La rentabilité tirée de la location des logements ouvriers, en particulier ceux situés dans les quartiers misérables était plus élevée que celle des logements convenables. Il n’est pas rare que les loyers représentent plus de la moitié du budget des ménages.



LA NAISSANCE
DES LUTTES URBAINES


Au lendemain de la guerre, le rôle du Parti Communiste Italien [Partito Comunista Italiano] en tant que force d’opposition est hégémonique, par le nombre d’adhérents (le plus important en Europe), de sympathisants et par l’engagement de personnalités de l’intelligentsia, du monde des Arts et de la Culture.

La stratégie centrale du Parti Communiste se concentre sur l’amélioration des conditions de travail mais la question de l’habitat populaire apparaît rapidement comme importante, du fait de la crise du logement, d’un afflux continu de population rurale vers les villes, de l’héritage des borgete fascistes et d’une forte hausse de la natalité. Sa stratégie est d’investir en priorité les zones périphériques où se concentrent les nouveaux quartiers d’habitations ouvriers, les borgete, les bidonvilles et les aires de constructions illégales. A l’image des syndicats dans les usines, le Parti Communiste organisera des structures dans chaque quartier populaire permettant de gérer et de contrôler les actions spontanées des habitants et de soutenir son action légale au parlement. Les Centro cittadino delle consulte popolari, plus couramment appelé Consulte Popolari, gérés par les militants du parti regroupant les habitants les plus actifs et les premiers embryons d’associations ont pour objectif de «mobiliser la population des quartiers et des bourgades de Rome pour la satisfaction des exigences légitimes des citoyens (maisons écoles, rues, services publics, transports), et se battre pour affirmer le droit des Romains à vivre dans une ville où chaque travailleur trouve occupation et bien-être.» Les habitants, membres des Consulte Popolari, sont essentiellement de la classe ouvrière et le plus généralement des immigrés de l’intérieur, encadrés par des militants des partis Communiste et Socialiste. Ils ont un rôle de médiateur entre les habitants et les autorités locales pour tenter de résoudre les problèmes les plus urgents (évacuation des logements dangereux, attribution de logements aux familles expulsées, etc.). Les militants développeront par la suite les traditionnelles formes d’action des luttes urbaines : les manifestations, les délégations auprès des services compétents, les pétitions. Avec bien peu de succès car de 1951 à 55 le pourcentage de l’aide publique ne cesse de diminuer et les opérations de spéculation connaissent un essor considérable.

Rome

Rome connaît un afflux d’immigrés exceptionnel : 1.700.000 habitants en 1951, 2.250.000 en 1961, soit 550.000 nouveaux venus, ce qui est considérable. En 1953, une enquête d’une commission parlementaire recense à Rome et sa périphérie 93.000 baraquements (baraccati) décrits en ces termes : « la situation des habitants des baraquements précaires est dramatique. Pour ces familles, le manque d’un foyer digne de ce nom est un facteur de décadence physique et moral ; pour ces individus, la possession d’une habitation est la condition nécessaire pour leur réhabilitation dans la société.» 


A Rome, l’action du Parti Communiste consistera à aider dans un premier temps les habitants des zones de baraquements de fortune : des chômeurs encadrés par les militants prennent en charge la construction de routes, d’égouts, débarrassent les gravats et ce, en marge des décisions de l’administration. Cette nouvelle forme d’actions directes qui influencera durablement toutes les organisations de la Gauche extraparlementaire est théorisée comme un exemple « d’autogestion » susceptible de former les agents sociaux capables de diriger le travail et de le contrôler. Le Parti Communiste portera également toute son attention aux mouvements regroupant les habitants/propriétaires de baraquements et des maisons auto-construites illégalement. À Rome, en 1954 est ainsi créée l’association Unione Consorzi Volontari (Ucv) proche du Parti Communiste regroupant les associations de plusieurs borgete dont les revendications sont la régularisation administrative des constructions illégales (abusivismo edilizio), la construction d’infrastructures et d’équipements publics. En 1959, la municipalité procède aux premières régularisations administratives des plus grandes borgete abusives et à l’installation de services publics dans une centaine de villages identifiés comme abusifs.


C’est dans ce contexte que se produisent, à Rome, en 1950, les premières occupations illégales spontanées dans les quartiers Primavalle, Laurentino et Pietralata. Des familles habitant dans des bidonvilles investissent des maisons en cours de construction appartenant à l’IACP [Institut pour la Construction Économique et Populaire] organisme public en charge de l’habitat social. A partir de 1955, les Consulte Popolari s’impliqueront davantage en les organisant directement dans les immeubles et les maisons de l’IACP. Mais ces occupations illégales n’ont qu’un rôle symbolique, une forme d’action pour faire pression sur les pouvoirs publics et elles se terminent par une intervention sans ménagement de la police qui expulse tout le monde, et se concluent par une manifestation de protestation, où sont exigés des crédits pour améliorer ou créer des services et des équipements. Le faible pouvoir d’achat de la classe ouvrière et l’augmentation des loyers incitèrent les Consulte Popolari à organiser également les premières grèves de loyers.


Du populisme à l’ouvriérisme

A la fin de cette première période se distinguent plus nettement les groupes sociaux en présence dans les périphéries des grandes agglomérations : les marginaux, les exclus qui ne parviennent pas à s’intégrer dans le monde du travail et la classe ouvrière éprouvée par un faible pouvoir d’achat et la crise du logement mais qui, tant bien que mal, peut améliorer ces conditions de vie par la construction illégale d’une maison ou trouver à se loger dans les ensembles d’habitat social. Les partis politiques de la Gauche pourront ainsi déplacer leur curseur d’intérêt vers la classe ouvrière, abandonnant progressivement les marginaux et les premiers exclus du monde du travail à leur sort et aux associations caritatives d’ordre religieux : soit du populisme vers l’ouvriérisme.


L’invasion de la Hongrie par les forces armées soviétiques en 1956 sera particulièrement préjudiciable au Parti Communiste Italien qui verra un grand nombre d’intellectuels quitter ses rangs, et plus grave pour le parti, sans pour autant abandonner l’idéologie marxiste.


NOTES

1. Le président avait menacé d’arrêter toute aide financière (dans le cadre du plan Marshall) en cas de victoire du Parti Communiste.

2. in Marginalité et extrémisme politiques, Silex, n°5-6, 1978.

3. En France, la main d’œuvre étrangère immigrée des colonies et employée dans les basses oeuvres était, à l’évidence, plus soumise, plus docile et davantage préoccupée de sa bonne intégration, et de plus, ne bénéficiait pas du droit de vote.

4. Pour l’Italie ; Essai, Éditions Julliard, 1958.

5. Définition de Mario Caciagli, Kawata Jun’ichi : «Comme on le sait, le clientélisme décrit des relations de pouvoir informelles fondées sur l’échange de ressources entre des individus ou des groupes de statut inégal. Un personnage qui jouit d’un statut supérieur (le patron) prend avantage de son autorité et des ressources dont il dispose pour protéger et dispenser des bénéfices à un inférieur (le client), qui lui retourne ses faveurs sous forme de soutien et de services. La relation clientélaire comporte une dimension coercitive, mais elle est fondamentalement volontaire et fondée sur des intérêts particuliers et réciproques.»

6. Heurs et malheurs du clientélisme Étude comparée de l’Italie et du Japon ; Revue française de science politique vol. 51, no 4, 2001.

7. Ce n’est pas accidentel si le mot italien pour exprimer la nationalité est cittadinanza, qui manifeste, à l’origine, le lien entre l’individu et la ville [città] et non avec la nation ; ce qui donne une indication sur leur conception de la nation.

8. la transmission de génération en génération du parler dialecte (souvent incompréhensibles d’une région à l’autre) était pour un grand nombre de citoyens le seul moyen de communication jusqu’en 1960. Une des constantes des différents gouvernements qui se sont succédé a été de faire en sorte que les Italiens ne parlent qu’une seule langue. L’autorité du fascisme ne parviendra pas à l’imposer. Le développement de masse de la télévision dans les années 1960 unifia le langage mais son usage n’a pas marqué l’abandon des dialectes.

9. Les sociologues, dont notamment Gianni Bosio, rédacteur de la revue Movimento Operaio, attacheront une grande importance à l’histoire orale et sociale rénovant ainsi les études sur l’histoire du mouvement ouvrier.

10. Ragazzi di vita, Éd. Garzanti, 1955.

11. « Les intellectuels italiens et la politisation de leur peuple (de l’Unité aux années 1930) », Raisons politiques 4/2003.

12. Libera, Vaccaro ; « Per un metodo nell’esame del problema della casa », 1943.

13. Cité par M. Tafuri, F. Dal Co, Architettura contemponarea, Milano 1979.

14. Les architectes barcelonais étaient confrontés après la guerre aux mêmes conditions et les architectes des deux pays entretenaient des rapports constants.

15. Dont notamment l’opération du quartier de la via Harrar à Milan conçue en 1955 par l’architecte Figini et le complexe résidentiel Forte di Quezzi à Gênes conçu par l’architecte Daneri en 1957.

16. Certains estiment qu’il faut attendre l’opération «Mains propres» conduites par des magistrats contre les malversations du monde politique, en 1992.

17. Architecture contemporaine, Ed. Electa, 1976.

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