Italie : Luttes Urbaines 1958 / 1968

Appropriation Roma quartier Magliana 1974, photo : Tano D'Amico

1958/1968, sont les années qui précèdent les grandes révoltes, la période de naissance, de gestation, de questionnement des futures organisations ouvrières, étudiantes et politiques de la Nuova Sinistra. L'environnement des villes qui se constitue pendant cette période, va leur offrir un front de lutte inédit en Europe.  En attendant, les années 1958 / 1963 sont celles du « miracle économique » et à la période de reconstruction succède celle de la modernisation de l’industrie ; et notamment de l’industrie du bâtiment dont les techniques permettent à présent la construction de grands ensembles d’habitation en béton préfabriqué, et en série. 


Les caractéristiques de la planification et du développement urbain de cette période associent une spéculation acharnée, des investissements dérisoires de l’État en matière de logement populaire et d’équipements publics : la part des investissements publics dans le secteur des de l’habitat social passe de 16,8 % en 1960 à 6,5 % en 1965, à 7 % en 1968, 5,1 % en 1969 et 3,7 % en 1970. Les actions du gouvernement renforcent les mécanismes aberrants du secteur de la construction ; la mainmise du grand capital financier sur les terrains à bâtir continue activement, tandis les petits propriétaires/rentiers en profitent largement pour augmenter les loyers. Une des conséquences sera le développement exponentiel des zones d’habitat illégal. 

Cette période est celle de la naissance de la Nuova Sinistra [Nouvelle Gauche], des grèves ouvrières et parallèlement des luttes étudiants qui débutèrent dès 1966. Andrea Cavazzini définit la Nuova Sinistra par :
l’archipel plus ou moins informel de groupes, « partis », revues et cercles qui chercha, dans l’Italie de l’après-guerre, d’élaborer une stratégie politique de dépassement à la fois des rapports sociaux propres au capitalisme des pays « développés », et des impasses de l’URSS post-stalinienne, tout comme du mouvement ouvrier toujours dominé par les schèmes tiers-internationalistes et kominternistes – un archipel politique et culturel d’une très grande richesse et vivacité, dont les dates conventionnelles de naissance et de mort sont respectivement 1956 et « un certain moment au cours des années 1980 », et dont la dissolution aura coïncidé avec, voire aura déclenché, la décadence apparemment irréversible de l’espace italien, cet espace étant en revanche, entre les années soixante et soixante-dix, un site d’expérimentation politique et culturelle d’avant-garde, dont les créations furent étudiées et discutées à peu près dans le monde entier. La circulation d’idées entre ces différents courants contribua à dessiner les contours d’une nouvelle synthèse théorique et politique, hautement instable, largement éclectique, mais néanmoins assez unifiée sur des thèmes communs, et surtout presque impossible à relier à des versions préexistantes de la pensée marxiste, socialiste ou communiste. La gauche « critique » italienne n’était pas trotskiste, ni conseilliste, ni marxiste-léniniste (bien qu’elle ait cherché d’articuler des aspects de tous ces courants) – elle a constitué presque dès ses débuts un processus continu d’invention et d’expérimentation, ce qui lui a permis d’assumer un visage, voire plusieurs visages, largement inédits et singuliers.

C'est encore une période d'incubation, de recherche autant que de problématique organisationnelle pour l'ensemble des mouvements contestataires, qu'ils soient politique ou non, étudiant, ouvrier, corporatiste, régional, etc. Dans le domaine qui nous occupe, l'urbanisme, c'est une période d'une grande complexité de par la nature des faits, de l'apparition et des relations entre les forces de l'opposition parlementaire et extra-parlementaire, et des grands changements qui interviennent dans les villes (complexité qui se retrouve intentionnellement dans la composition de ce texte).


L’AGE D’OR DE LA SPÉCULATION

Le marché de la construction est presque totalement monopolisé par le secteur privé, par des grands groupes d’assurances (INA, Fondiaria), des banques (Monte dei Paschi di Sienna, Case di Risparmio), des entreprises industrielles (Nuovo Pignone, Menarini, Fiat, Pirelli) et par le Vatican (la Società Immobiliari à Rome était financée par la banque du Vatican). 

Ce fut, sans aucun doute, l’âge d’or de la spéculation : les grands spéculateurs, associés aux notables et aux politiciens locaux, profitèrent des nouvelles innovations industrielles concernant le bâtiment, de la corruption des administrations municipales pour intervenir à grande échelle. 


Sous les prétextes de reconstruction d’urgence, de combat contre le chômage, de lutte contre la crise du logement, la plus grande majorité des quartiers d’habitat populaire seront construits sans autorisation, le plus souvent sans aucun équipement public, dépourvus d’installations sanitaire et sociale, isolés des centres villes par l’absence d’infrastructures de transport en commun. 


ROMA, quartier Centocelle 

Le cas exemplaire de la destruction des vestiges de la Rome antique hors les murs démontre toute la puissance des spéculateurs et leur étroite relation avec les pouvoirs politiques. A Rome, les vestiges antiques faisaient l’objet d’une protection stricte et des règles d’urbanisme contraignantes protégeaient leur mise en valeur dans le paysage urbain. Mais à la fin des années 1950, l’urbanisation atteint l’Agro romano, les nécropoles, les catacombes, les grandes villas et la paysage des aqueducs qui étaient en dehors de la cité impériale : hors des murs de Rome et des contrôles stricts opérés par la Surintendance, les vestiges ne représenteront qu’un obstacle à éliminer pour les vagues spéculatives et les abusivi. Dans l’indifférence générale, des vestiges sont détruits, des pans entiers d’aqueduc sont démolis, les ruines enfouies mises à jour accidentellement sont systèmatiquement pillées et les trouvailles vendues clandestinement. 


Paradoxalement, certains vestiges seront préservés grâce aux constructions légères des bidonvilles (notamment le Borghetto Flaminio) qui s’implantent sur d’anciennes villas. Face à ce phénomène, la Surintendance Archéologique tentera d’étendre le système de protection vers les zones éloignées du centre ville. En 1963, un programme immobilier est abandonné après la découverte des restes de l’antique ville de Gabi, sous le voie Prenestina. En 1964, après une campagne de recensement exhaustif, une carte de la campagne romaine historique et archéologique est établie avec l’objectif explicite de pouvoir être intégrée graphiquement aux documents d’urbanisme en cours d’élaboration. En 1965, le Plan régulateur insère ce document en annexe et purement indicative, elle ne donne lieu qu’à de simples recommandations soumises à des interprétations subjectives. L’absence de règles précises rend vaine la philosophie protectrice qui inspire le Plan. En 1967, cette carte annexée disparaît et les obligations et recommandations annulées. Selon A. Delpirou : «plus que la victoire des urbanistes face aux archéologues, l’adoption de la variante consacrait en réalité le triomphe des intérêts spéculatifs, hostiles à toute limitation du développement urbain, bien représentés dans l’administration démocrate-chrétienne qui a dirigé la ville de façon quais ininterrompue de 1945 à 1993.»



LE DÉVELOPPEMENT DES VILLES


Le développement et la seconde phase de modernisation de l’industrie exigeaient à nouveau une main d’oeuvre bon marché. Une nouvelle vague d’immigrés du Sud s’installe dans les grandes villes industrieuses du Nord. Le fossé se creuse entre la ville prospère et les quartiers populaires. Les classes moyenne et supérieure trouvent à se loger sans grande difficulté dans des opérations d’habitat de qualité qui s’opposent à l’inhumanité architecturale et urbaine des grands ensembles d’habitat social. 


NAPOLI, image extraite du film de Rosi, Le Mani sulla Città
NAPOLI, image extraite du film de Rosi, Le Mani sulla Città
ROMA, Borgata Tufello


D’autre part la classe populaire urbaine doit faire face aux plus grandes difficultés pour se loger du fait de la pénurie de logements à loyers modérés. Car la construction privée s’oriente vers la construction plus lucrative de logements de standing ; l’augmentation des loyers devient vertigineuse et nourrit la spéculation à son tour. La crise du logement, malgré la construction de grands ensembles d’habitat, devient inquiétante.


Les grands ensembles d’habitat social

Si dans les villes du Nord, les premières vagues d’immigration s’étaient tant bien que mal adaptées à la vie urbaine, il n’en est plus de même pour la nouvelle vague d’immigrants qui s’intégrera difficilement à la vie sociale de leur ville d’accueil. La prospérité des années du miracle économique marquée par la construction de grands ensembles d’habitat en dehors des villes, à la lisière, seront celles de la ghettorisation spatiale, de la relégation en dehors des centres villes actifs des populations ouvrières dans des quartiers de cités dortoirs. 


ROMA, quartier Prenestino : Densité urbaine et Bidonville


Giulio Carlo Argan jugeait de cette situation par une politique de la classe dirigeante qui consista à expulser les populations les plus pauvres et ouvrières hors du centre ville vers « une ceinture d’une misère effrayante qui entoure une ville riche et bourgeoise où le droit de cité est désormais une question de richesse». L’assainissement de Rome est, selon Argan, « le produit d’un urbanisme raté et immoral », et il dénonce ouvertement dans des articles polémiques le rôle prépondérant de la bourgeoisie italienne liée à la spéculation qui « considère la classe ouvrière comme un personnel de service accessoire. Après la seconde guerre mondiale, le discours sur Rome mis à part, la situation n’a pas changé. Une nouvelle vague de spéculation, plus éhontée encore, s’est abattue sur la ville dont la population a presque doublé en l’espace de quelques années. Certains projets conçus à l’époque du fascisme ont été glorieusement menés à terme [...]. Le plus grand danger ne réside pas dans ces séquelles dépassés de l’urbanisme du fascisme, mais dans le renforcement de la discrimination sociale ».[1]


Ces quartiers autonomes, sous ou non-équipés, mal reliés au centre ville, exacerberont la solidarité des habitants, conscients d’être une minorité exploitée. Face à des conditions de vie difficile, les liens de solidarité entre les natifs de la même région [ le campanilismoseront plus forts et les réseaux d’entraide d’une plus grande vitalité. A Turin, Maurizio Gribaudi analyse que la barrière des quartiers populaires est «le cadre d’un groupe social très homogène qui a fondé son identité et s’est construit une culture autonome sur le passé paysan commun, sur les luttes syndicales et les expériences d’usine, sur la fréquentation et l’utilisation d’un espace de quartier séparé du reste de la ville. De ce point de vue, la condition ouvrière est donc considérée comme un barrage interne à la ville qui aurait canalisé l’immigration en la séparant des autres groupes sociaux, les rendant ainsi homogènes.» [2] Les exilés méridionaux des grandes villes du nord constituèrent des communautés homogènes où se développa une sociabilité dense et une enveloppe chaleureuse et protectrice, qui pouvait faire écran par rapport au reste de la ville.

Les grands ensembles d’habitat social sont, pour beaucoup, considérés comme des facteurs qui agissent sur la santé morale de ses habitants ; un des thèmes du film de Pasolini, Mamma Roma réalisé en 1961. Les scènes ont été tournées dans l’ensemble d’habitat de Cacafumo à Rome, dont la particularité urbanistique est l’implantation au centre des constructions d’une imposante église, mauvaise imitation de Saint-Pierre. Cette image allégorique évoque bien la volonté de la Démocrate-chrétienne d’une église s’érigeant contre le danger communiste. Les dernières séquences du film montrent l’héroïne qui écrasée de désespoir, tente de se suicider en sautant par la fenêtre de son logement. Plusieurs interprétations peuvent être avancées mais à l’évidence, Pasolini dépasse l’idée fataliste d’une prédestination au malheur, et sa critique s’exprime ici clairement : certains choix urbanistes et sociaux sont lourds de conséquence pour les plus modestes, le progrès matériel apporté par la modernité est un leurre. Le malheur, explique Pasolini dans Mamma Roma, ne vient pas forcément du fait que le Capital appauvrit, mais de ce que le bien-être matériel s’accompagne d’une perte d’humanité.

ROMA, Tuscolano don bosco Cinecitta quartiere [Mamma Roma, Pasolini]



ROMA,  Quartier Colli Anieni

Les quartiers historiques

A l’image des planificateurs du régime fasciste, la construction de rocades ou l’élargissement d’avenues existantes au nom du bon écoulement du trafic automobile, qui exigeait la démolition d’îlots entiers, sera l’occasion pour la spéculation d’opérations lucratives. L’invasion massive de l’automobile dans la ville a été particulièrement désastreuse qui a exigé la construction de rocades et transformé les espaces publics en vastes zones de stationnement. Les populations pauvres des quartiers anciens ne pouvaient guère opposer de résistance face aux spéculateurs qui bénéficiaient le plus souvent de l’appui des municipalités pour les déloger, au nom de la modernité. 


Cependant, si les quartiers anciens étaient voués à la démolition, il n’en est pas de même pour certains quartiers historiques en raison de la protection d’un plus grand nombre de monuments, de leur nature (respect des églises), de leur imbrication dans le tissu urbain, du relief, de leur étendue ou bien d’une trop forte concentration de population pauvre. A Naples, Bari, Palerme, Turin, Gênes, les centres historiques au coeur des villes subissaient des démolitions dans les franges seulement. Les conditions de vie étaient particulièrement difficiles, du fait de la sur-densité, de la promiscuité. Ici aussi, de graves épidémies de choléra, dues à une hygiène déplorable et à la vétusté des réseaux d’eau potable et usées, surgissent périodiquement.

NAPOLI, image extraite du film de Rosi, Le Mani sulla Città
NAPOLI, image extraite du film de Rosi, Le Mani sulla Città

Il faut cependant ajouter que dans certains cas, les populations qui habitaient les zones dégradées des quartiers historiques ou anciens, étaient plutôt favorables à l'idée d'un relogement dans un quartier moderne et les luttes urbaines consistaient à exiger, en cas d'expulsion, un relogement immédiat ou un dédommagement conséquent. Dans ce sens leur attachement à leur quartier d'origine, aux vieilles bâtisses, à la préservation du patrimoine "mineur" était peu développé. Ce qui ne sera plus le cas par la suite du fait notamment des conditions de vie, et de l'éloignement des nouveaux quartiers d'habitat.

L’abusivismo edilizio

Ce phénomène devient un phénomène de masse du fait de la crise du logement et de la difficulté -symbolique- de procéder à la démolition d’immeubles neufs d’habitat ou de maisons d’ouvriers -illégaux. [Lire notre article La ville illégale].


Document 1 [source Colette Vallat]


A Rome, les immigrants trop pauvres pour se loger dans les nouveaux édifices, mirent à profit leur savoir-faire pour construire par eux-mêmes, sans permis, des baraques, édifiées sur des terrains qu'ils n'avaient pas acquis. Puis, par la suite, la casetta maison auto-construite, à un étage, au toit en terrasse (Document 1 édifice A) est l'héritière de cette période ayant relayé dans le temps la baracca, bungalow de plain-pied recouvert de tuiles romaines (Document 1 édifice B). La casetta est la marque la plus originale du paysage péri-romain. Dans les années 1960 apparaissent des immeubles de rapport qui banalisent l'espace en le rapprochant visuellement des quartiers officiels (Document 1 édifice C).

Les borgate construites illégalement après le P.R.G. [Plan d'urbanisme] de 1962 constituent 84 noyaux disséminés dans l'Agro romano (Document 2). Leur propension à se regrouper à l'est et au sud, autour des axes consulaires (Prenestina, Tiburtina, Via Ostiense, ou Cristoforo Colombo par exemple) n'exclut pas cependant l'éparpillement dans tout le territoire, rendant sensible le fait que les noyaux abusifs se juxtaposent sans qu'il existe entre eux d'interaction. Ces noyaux à fonction exclusivement résidentielle ne présentent pas l'animation d'une vie de quartier. Ce trait tient au fait que, sociologiquement, la population venue de toute l'Italie du Centre, depuis quelques cinquante ans, n'a pas eu encore le temps de se fondre en un corps social unique. L'absence de classes d'âge élevées et le manque d'adolescents, contribuent aussi au déséquilibre social.

ROME, document 2 [source Colette Vallat]

Les bidonvilles

Ici, peu de solidarité pouvait s’exprimer tant la misère était grande. Les romans de Pasolini décrivent des personnages souvent violents n’hésitant à voler plus pauvres qu’eux. Alain Touraine observait que pour les populations marginales, l’exclusion du monde de la production et de la consommation favoriser l’ethnicité, c’est à dire la conscience de l’identité ethnique : «Ces formes de contre culture deviennent les points d’appui d’une population marginalisée qui ne se réfère pas à un avenir mais à un passé. Ici, le retour à la communauté du village, à la matrice, résulte de l’échec de l’intégration sociale, associé à la diffusion des produits de la croissance et l’impuissance des forces politiques «progressistes» écrasées par l’État.»[3]

Les études sociologiques démontrent que le renforcement communautaire, dans le cas de l’Italie, s’exprime par un regain religieux, et par des prémisses de mobilisation politique qui peuvent s’identifier à des formes primaires d’organisations sociales. Alain Touraine évoque des conséquences qui «s’expriment par le désintérêt des individus vis-à-vis de la vie collective, un individualisme exaspéré, et le repli sur les groupes primaires d’agrégation plus que l’ouverture sur les structures d’intégration. Un repli sur une identité de plus en plus mythique et la fascination pour les lumières de la consommation.» [4]  

Définition qui s’applique parfaitement aux protagonistes des romans de Pasolini décrivant un sous-prolétariat antisocial pris dans la contradiction de son essence primitive et de son plus grand désir de s’intégrer dans la société de consommation, qui explique sa désobéissance civile des années 1950 et son peu d’entrain pour les causes révolutionnaires. 

Mais cette soumission, cette passivité se métamorphoseront après 1968, en révoltes de la plus grande violence, qui ouvrent le cycle des luttes urbaines "dures", courageuses et obstinées ; à la mesure des conditions de vie inhumaines que devaient affronter une partie de la population [une population italienne et non immigrée, comme en France]. Il semble évident que la démesure spéculative des groupes financiers -l'oligarchie-, l'avidité des petits propriétaires -la classe moyenne- et le profond désintérêt de la classe politique pour les mal-logés vont engendrer, ensemble, la colère due ce Peuple et amener logiquement la Nuova Sinistra sur le terrain des luttes urbaines.  Les photographies  de quelques bidonvilles de Rome [comprises entre 1950 et 1970] illustrent mieux qu'aucun texte, pourquoi les luttes urbaines seront d'une ampleur considérable, en sachant que les derniers grands bidonvilles seront résorbés au début des années 1980 [photographies via les archives du quotidien L'Unita] :

ROMA, Campo Artiglio Borgata







ROMA,  Borgata Acquedotto Felice 










ROMA, quartiere Tuscolano Cinecittà




ROMA, Borgata Arco di Travertino 



ROMA, Borgata Appio Latino




ROMA, Borgata fosso di Sant Agnese




ROMA, Borgata Lancellotti




ROMA, Borgata Collatina 



ROMA, Borgata Valmelaina





LE PAYSAGE POLITIQUE

La Démocratie-chrétienne

En 1962, face aux phénomènes de spéculation de plus en plus dénoncés par l’opposition et les cercles progressistes, le ministre démocrate-chrétien Sullo présente un projet de loi contre la spéculation foncière ; il sera récusé par son propre parti car le contenu s’avère trop progressiste pour les équilibres politiques existants : audacieux, il proposait un changement radical de la structure de la propriété foncière avec, pour conséquence, la création d’un important patrimoine public. 


Cependant, la Democrazia-cristiana, sera contrainte pour s’assurer une alliance avec le Parti Socialiste [Partito Socialista], d’approuver la loi «167» qui favorise les conditions d’acquisition pour les municipalités, des terrains à bâtir pour la construction populaire et économique. En 1963 fut créé le GESCAL [Gestion Casa per i Lavoratori], l’organisme gérant la construction de l’habitat populaire qui détourna la plus grande part des contributions financières en partie réalisées par les sociétés en partie prélevées sur les salaires à des fins spéculatives. Ces différentes mesures avaient pour objectif de stimuler la construction et de pallier le désinvestissement de l’État par l’élaboration d’un nouveau cadre visant à intégrer les initiatives privées dans le domaine de la construction subventionnée : ces mesures et la modernisation de l’industrie du bâtiment utilisant les méthodes de préfabrication lourde [5] favoriseront naturellement la construction des grands quartiers d’habitation. 


Mais cette loi qui marque une étape importante sur le plan théorique et normatif dépendait du bon vouloir des autorités municipales. En outre, censée contenir l’augmentation des prix des terrains en réservant des aires constructibles pour des logements sociaux, ces mesures ne pouvaient pas s’accorder à la faiblesse des financements publics en faveur de l’habitat social : ces réserves foncières, en attente de financement pour la construction de logements, diminuèrent les superficies constructibles des villes et augmentaient le prix des terrains libres pour la construction privée, devenus plus rares. Tout ceci entraîna un ralentissement de la production de logements sociaux, une forte densification des zones constructibles et une hausse générale des prix de l’immobilier.

L’opposition

Après l’échec du projet de réformes de Vanoni en 1955, l’échec de la loi Sullo représente un tournant dans le paysage contestataire politique et intellectuel. L’opposition de l’ensemble des formations politiques de la Gauche, des cercles progressistes et des intellectuels engagés politiquement renoncent à s’engager pour de nouvelles grandes batailles. 


Les architectes réformistes des cercles progressistes ne semblent plus aptes à proposer des solutions sérieuses. Face à l’intransigeance de l’État, et son refus d’adopter de grandes réformes, ils abandonneront progressivement le terrain politique et se retrancheront dans la théorisation d’une autonomie retrouvée. Néanmoins, au sein des facultés d’architecture, l’affrontement entre les vieilles générations académiques et la nouvelle se durcit. Les facultés deviendront ainsi le lieu de cristallisation de la contestation préparant ainsi un terreau plus que fertile pour les grandes révoltes de 68.


Le Parti communiste va progressivement développer une stratégie dont l’objectif sera de s’inscrire dans une voie parlementaire et les questions urbaines sont replacées dans la cadre de politique générale, de l’environnement urbain et de l’organisation de l’espace social. Le problème du logement se trouve alors subordonné à la question d’un développement urbain équilibré, lié lui même à une lutte d’ensemble contre la rente foncière. La ligne du Parti hésitera entre des propositions technocratiques (contre-propositions, critiques des organismes existants) et des interventions populistes et démagogiques sur les situations d’abus les plus criantes autour desquelles tables rondes et pétitions se succèdent. Mais aucune lutte générale n’est lancée pour appuyer une intervention législative visant à réformer l’urbanisme. Le Parti communiste se replie sur la demande d’une rééquilibration des pouvoirs publics et ne parle plus d’une « politique de l’urbanisme » ; la seule politique cohérente qui est menée est celle d’une pression pour l’assainissement de la banlieue (canalisation des égouts, réseaux techniques, etc.). Pour le reste, la lutte est abandonnée à un niveau sectoriel et ce sont des organismes de masse interclassistes qui la mènent de façon syndicale, dont l'UNIA. Cela étant, le Parti communiste continuera son implantation dans les quartiers populaires en ouvrant les Casa del Popolo.




ROMA, Pietralata, Casa del Popolo


C’est à cette période que se créée l’Unia [Unione Nazionale Inquilini e Assegnatori, Union nationale des locataires et des gens sur liste d’attente] qui offre ses conseils juridiques aux citoyens en butte aux propriétaires. Les initiatives se limitent, dans un premier temps, à des pétitions, à des manifestations pour faire pression sur les autorités, l’Iacp afin d’obtenir des mesures pour la résorption des bidonvilles, et pour la construction de logements sociaux. A Bologne, dirigée depuis l’après guerre par des maires communistes, apparaissent les premiers Comitati di quartiere [Comités de quartiers] issus des Consulte Popolari.


LES AVANT-GARDES POLITIQUES :
LA NUOVA SINISTRA

Les échecs successifs et la démission des réformistes favorisa l’éclosion de nouvelles formes de résistance plus radicales, de nouvelles avant-gardes politiques stimulées en outre par la pensée théorique des philosophes français et par les événements perturbant l’ordre mondial, de la révolution cubaine (1959) à la révolution culturelle chinoise (1962), à l’inexorable dislocation des empires coloniaux remplacés dans d’autres pays par des dictatures.


La naissance de la Nuova Sinistra est annoncée par les intellectuels du courant Operaïo, en 1956, date symbolique du « Rapport Khrouchtchev » contre le stalinisme, et de l’invasion de la Hongrie par l’armée soviétique. L’opéraisme se forma dans la critique radicale du modèle communiste de l’Union Soviétique et dans la circulation des idées d’innovation des multiples courants de la Gauche critique, déjà anciens ou nouveaux, qui se caractérisaient par une très grande vivacité d’élaboration culturelle et politique. Les différents courants de la Gauche critique exprimaient des positions intellectuelles inconciliables et le seul lien qui pouvait les unir était une réorganisation de la culture marxiste en Italie : l’idée était de « repartir à zéro ». Dans cette vision plusieurs thèmes communs présentant des processus d’innovation et d’expérimentations contribuèrent à une sorte de synthèse théorique et politique reliant de manière hautement instable, largement éclectique, certains courants parmi les plus radicaux.


n°2, 1962

Cette audace intellectuelle et ce renouveau théorique s’appuyaient sur des thématiques analysant les profondes mutations de la société italienne et s’opposaient en cela à la dégénérescence théorique des partis politiques parlementaires. Les théoriciens de la Nuova Sinistra s’intéresseront particulièrement à l’essor de la radicalité conflictuelle des nouveaux protagonistes du monde ouvrier : les ouvriers spécialisés méridionaux employés dans les usines des villes du Nord. Andrea Cavazzini évoque leur objectif : « ils travaillent dans les usines – en autonomie vis-à-vis des partis et des syndicats, qui ne leur ménageront pas leur hostilité – afin de produire une connaissance des rapports capitalistes dominants à l’époque, en même temps que de travailler avec les ouvriers eux-mêmes à l’hypothèse d’un contrôle politique ouvrier sur la production et l’ensemble de l’économie, tant du point de vue des décisions politiques que de l’organisation technique et scientifique».[6] 


Parmi les nombreuses revues de ce mouvement naissant, les Quaderni Rossi [7] [Cahiers Rouges] abordent la question de l’habitat ouvrier par la pratique de la conricerca [recherche en commun] ainsi résumé par Sergio Bologna : « Le concept de conricerca (…) impliquait l’intervention de l’acteur politique-culturel au niveau de l’usine ou du quartier, non afin d’en tirer des renseignements grâce auxquels écrire un essai ou une thèse de sociologie, mais de collaborer avec les ouvriers ou les locataires d’un immeuble pour construire une pratique de négociation, de mutualité, de libération ». [8]  Un autre groupe, Città Fabbrica, confirmait une militance étendue vers l’étude de l’organisation sociale de type métropolitain, articulée comme usine répandue sur le territoire : «Une organisation urbaine et territoriale plus complexe, qui dénotait l’accomplissement fonctionnel de la reproduction sur le territoire du cycle productif fordiste».[9]

Les recherches sur les villes-usines des Quaderni Rossi, du groupe Città Fabbrica et de bien d'autres constituent une des armatures théoriques de la Nuova Sinistra mais à la veille des événements de 1968, les luttes sociales et les luttes urbaines agissent en parallèle et peu de liens les unissent. Les revendications ouvrières avant 1968 portaient essentiellement sur les salaires, les contrats de travail, les cadences et les horaires. Il n’en sera plus de même après les grandes grèves de l’« automne chaud » de 1969 où luttes sociales et luttes urbaines se rejoindront progressivement pour former un front commun ; condition sine qua none du développement, de l’organisation et de la pérennité des luttes urbaines.


Les avant-gardes en architecture

Une telle effervescence contaminera les jeunes théoriciens de l'urbanisme et c'est en Italie à cette période que prendra naissance trois nouvelles doctrines qui ont exercé une influence majeure, sur les avant-gardes du monde entier : 
. La Tendenza ;
. Les utopies négatives imaginées par les collectifs Superstudio et Archizoom ;
. Les théories de Manfredo Tafuri. 


Ces nouvelles doctrines prennent bien sûr leur source à d'autres avant-gardes qui se développaient simultanément dans d'autres pays en Europe et aux Etats-Unis ; mais elles acquièrent en Italie une radicalité inédite. Toutes portent une critique acerbe, fondamentale contre les pouvoirs publics, la spéculation, l'architecture fonctionnelle mais dans des discours opposés. Le passéisme urbain mitigé d'architecture moderne des architectes de La Tendanza est en totale opposition avec les contre-utopies des architectes radicaux qui imaginent des villes inhabitables où règne le capitalisme le plus prédateur ; tandis que Manfredo Tafuri juge que l'idéalité ou la charge utopique/sociale de l'architecture urbaine, au service de la classe ouvrière, ne peut se concevoir dans une société capitaliste. 

Le programme de Tafuri -d'une influence majeure en Italie- pose autant de conditions que de questions mais il introduit un changement structurel du rôle de l’architecte qui n’est plus d’inventer mais de s’inscrire dans la réalité : «la réflexion sur l’architecture doit être poussée plus loin, pour atteindre une dimension véritablement politique.» Son refus de l’utopie et son appel à inscrire dans le réel -donc la politique- seront considéré comme la seule voie envisageable. L’influence de Manfredo Tafuri et des théoriciens marxistes est prépondérante qui amenait les architectes à plus de « modestie », à la réalité des choses, à considérer que les intentions les plus généreuses, que la recherche de l’équilibre entre positif et négatif étaient systématiquement déformé par le capitalisme monopoliste d’État. 

Massimo Scolari engage également l’avant-garde à se détourner des dangers de l’utopie ou de la critique radicale : «la survie de l’architecture est liée implicitement à son indifférence idéologique et fonctionnelle, à sa capacité à demeurer rationnelle et logique par rapport à elle-même». La connaissance ne doit être soumise à aucun principe externe du marché ou du pouvoir, ou à des facteurs non scientifiques. C’est seulement en protégeant l’autonomie des connaissances que les intellectuels peuvent, sur la base de cette autonomie, intervenir dans la vie publique. Mais réciproquement, seule la participation à la vie politique peut permettre en dernier lieu de protéger l’autonomie des connaissances. En architecture, ce principe d’autonomie est à concilier avec son interlocuteur premier, l’investisseur, c’est à dire le capital.


Pour les avant-gardes, le refus des utopies signifie que l’architecture ne peut plus prétendre résoudre ou atténuer les problèmes de société, rôle que les architectes assignent désormais à la culture politique ; la voie tracée était celle du Parti communiste, ou du moins du "communisme démocratique",  seule politique [10] en mesure de faire face à la crise et de re-établir la paix sociale, en intégrant les exigences des mouvements dans le cadre d’une modernisation démocratique de la société italienne et d’un pacte social renouvelé entre bourgeoisie « éclairée » et classes laborieuses. 


Car en effet, A Cavazzini affirme que « loin de se constituer en « contre-société », le Parti Communiste se présenta comme une sorte d’hypersociété, synthèse de toute tendance au progrès et à la démocratie dans un pays présenté comme une société bourgeoise perpétuellement en retard. Cette stratégie souvent considérée comme un modèle de communisme « démocratique » et éclairé, a été interprété, différemment selon les opinions politiques de chacun dont la mémoire plus ou moins déformée légitime toujours l’idée qu’une politique d’émancipation consisterait à se charger du « bien commun », et que l’universalité d’une telle politique coïnciderait avec la transaction entre le plus grand nombre d’intérêts sociaux progressifs».[11] 


Il serait également possible de reconnaître dans certains thèmes développés par les architectes de l’avant-garde une tendance caractéristique au  «communisme démocratique», voire au « radical-socialisme » revendiquée par certains groupes de la Nuova Sinistra. Ici, l’attitude présente la croyance en la responsabilité éthique de l’action politique directe et une possibilité de modernisation capitaliste des gouvernements de Centre-gauche. 


Les architectes de l’avant-garde, issus pour la plupart de la bourgeoisie, n’évoquent pas de révolution ou de changements structurels majeurs mais bien la nécessité d’un processus de changement politique et social s’appuyant sur des instances novatrices savant gérer le dynamisme réel des forces du capitalisme. Ainsi, certaines avant-gardes ont abordé le rôle social de l’architecture de la ville sous l’angle du réalisme socialiste, n’ayant de cesse de critiquer les plus hautes autorités et en exigeant de la culture politique une mission. 

L’UNIVERSITE

La ville fait ainsi l’objet de multiples recherches : de la pratique de la conricerca des Quarderni Rossi aux utopies négatives de Superstudio, des théories de Tafuri à celles non négligeables de Pasolini, les jeunes intellectuels inventent une nouvelle dynamique culturelle. Par ailleurs, les actions polémiques entamées dès les années 1960 s’accentueront avec l’apport de thèmes sociaux et les prises de position liées aux luttes urbaines engagées par les habitants, les premières associations de riverains et le Comité d’agitation des banlieues. 


Dans cette phase de recomposition de la critique radicale et de la réflexion intellectuelle, le rôle de l’université est prépondérant car la plupart des nouveaux théoriciens enseignent dans les facultés ou ont une grande influence sur les universitaires et les étudiants. L’université devient ainsi un lieu d’échanges vivant et de confrontation d’idées et les jeunes professeurs entretenant des liens intimes avec l’intelligentsia européenne, imprégneront ainsi les étudiants d’une culture urbaine dans le champ des problèmes politiques. Dans les facultés d’architecture, la révolte intellectuelle couvait depuis longtemps sous l’égide de jeunes professeurs décidés à s’inscrire contre l’establishment, dont notamment Aldo Rossi qui professait à Milan, Manfredo Tafuri à Venise, tandis que la faculté de Florence était le creuset des architectes radicaux. 


 Ainsi, le témoignage du [célèbre] photographe Gabriele Basilico : «A l’époque, j’étais étudiant en deuxième année. 1968 était encore loin, mais sous l’impulsion d’Ernesto Nathan Rogers, quelques professeurs et étudiants, à travers une activité didactique de recherche innovatrice, sapaient les bases d’une culture conservatrice et provinciale. On contestait l’image professionnelle de l’architecte incapable de répondre aux nouveaux besoins sociaux, au début d’une période de crise. La pensée marxiste se répandait à toute vitesse, comme un vent printanier, dans les masses estudiantines.» [12] 




Dans un mouvement parallèle avec les grèves ouvrières, les luttes étudiantes commencèrent au début de l’année académique 1966-67, dans un contexte qui voyait une croissance inédite de la population étudiante, du fait de l’accès des classes moyennes, petite-bourgeoises et prolétariennes à tous les niveaux de la scolarisation. Les étudiants se mobilisent initialement contre le projet de réforme Gui visant à adapter l’université aux exigences nouvelles du système productif et à l’afflux d’étudiants provoqué par l’allongement de la scolarité obligatoire. La lutte contre la sélection et le dessein technocratique qu’ils voient à l’oeuvre dans ces projets assument rapidement le caractère d’une révolte diffuse. Comme ailleurs, son moteur relève d’abord d’une indignation morale et de l’aspiration à plus de libertés. 

A cela s'ajoute le fait que l'Italie, membre de l'OTAN [NATO], permettait aux militaires américains de disposer de nombreuses bases -maritimes et aériennes- dans un contexte international de mobilisation contre le guerre du Vietnam ; qui sera particulièrement vigoureux en Italie. Cette mobilisation contre les bases US en Italie, contre la guerre du Vietnam, [Lire notre article sur les bombardements US au Vietnam] de l'Algérie et d'une manière générale en faveur des luttes révolutionnaires du Tiers-monde contre l’impérialisme américain sera l'occasion de la formation d'une conscience collective. 

PERUGIA, Marche de la Paix en 1961
PERUGIA, Marche de la Paix en 1961



LES LUTTES URBAINES
Entre théories et pratiques


L’embellie économique des années 1960 favorise l’espoir de temps meilleurs. La conscience des années mussoliniennes, de guerre, de la reconstruction, faite de survie et de privations, céda la place à l’optimisme et au consumérisme. Le pays a rattrapé son important retard industriel et l’automobile,[13] après la Vespa, permet la fuite le week-end vers les campagnes et les stations balnéaires qui en Italie ne sont jamais très éloignées des grandes villes. 

La voiture : week-end au bord de la mer  pour les  habitants de Rome

Ce contexte contribue à une certaine accalmie des luttes urbaines «politisées» et à l’essor phénoménal des associations d'habitants, de riverains qui agissent pour la préservation ou l’amélioration de leur cadre de vie, pour obtenir un logement décent. Les habitants mal-logés espèrent encore des aides des institutions de l'Etat, des grandes entreprises [logement, crèche, colonie de vacances, équipements, etc.],  des actions des organisations caritatives religieuses, en contrepartie d'une allégeance,  des partis politiques -y compris communiste- dont les élus municipaux  peuvent intervenir pour obtenir un emploi, l'attribution d'un logement en contrepartie d'une inscription et d'un vote en leur faveur ; des syndicats pouvant également obtenir quelques faveurs, toujours en contrepartie d'une inscription. Mais plusieurs faits vont contribuer à radicaliser les mouvements sociaux urbains : une plus forte impatience, les grèves ouvrières, les catastrophes naturelles [inondations plaine du Pô, Venise submergée, etc.] et celle de la ville d'Agrigente.

Turin, 1962 : la grève historique FIAT

La grève -historique- des usines Fiat, en 1962, à Turin, marque un premier tournant décisif dans les luttes sociales ; des dizaines de milliers d’ouvriers en grève accusent les syndicats traditionnels [14] d’avoir signé des contrats-poubelles et déclenchent une véritable révolte urbaine. 


TORINO, 1962


Les violents affrontements de la Piazza Statuto (7, 8 et 9 juillet), sont menés par de jeunes méridionaux. Le Parti Communiste prit immédiatement position, en dénonçant les insurgés comme des « provocateurs fascistes » qui préfigure la première scission entre les partis politiques de la Gauche et les classes les plus défavorisées. La Gauche parlementaire qui tente de canaliser les mécontentements populaires dans les banlieues par des actions symboliques et des projets de lois discutés au parlement, sont jugés trop éloignés par les mal-logés qui attendaient des solutions immédiates et plus concrètes ; une des conséquence sera l'organisation de collectifs autonomes, ne dépendant d'aucun parti, comptant ainsi sur leur rivalité. 


Les catastrophes naturelles, le choc d’Agrigente

L’Italie est constitué à plus de 40 % de collines et de massifs montagneux et le développement urbain d’un grand nombre de villes se confronta à des reliefs. Dans le contexte de corruption généralisée et de recherches de profits maximum, les constructeurs n’hésitèrent pas à bâtir dans des zones dangereuses et/où au mépris des règles les plus élémentaires de sécurité, au nom de l’économie, provoquant parfois des éboulements de terrain entraînant la destruction d’immeubles le plus généralement en construction. Les affaissements de terrain dus à des nouvelles constructions étaient courants mais, en 1966, les fortes intempéries provoquèrent une série de catastrophes : à Agrigente, un éboulement de tout un flanc de colline emporte un ensemble d’habitations (sans faire de victimes) construit illégalement et financé par les notables et les élus de la ville. La catastrophe d’Agrigente fut un véritable choc pour l’ensemble de la population italienne, d’une grande portée émotionnelle. Un véritable sentiment de colère et d’indignation qui fut ravivé en novembre, par les terribles inondations du fleuve Arno qui submerge Florence, tandis que Venise connaît en même temps des inondations aux conséquences désastreuses. Les catastrophes naturelles seront l’occasion pour l’opinion publique d’une prise de conscience des dangers potentiels d’une spéculation éhontée mettant en danger les populations, de l’inconscience des politiciens et de l’inefficacité des plus hautes autorités à protéger les grandes villes ; cette vague de profond mécontentement relayée efficacement par les médias, reprise par les partis politiques de l’opposition, incita le gouvernement a adopter certaines mesures.


Ce vaste mouvement de mécontentement et de scepticisme envers un gouvernement laxiste alimentera la transformation progressive de la société civile qu’annonçait l’année 1968. Le traumatisme des catastrophes naturelles joue un rôle important : face au laisser-faire des autorités et au scepticisme de la population, les couches sociales de la petite bourgeoisie exigent d’être des acteurs à part entière dans la gestion et le contrôle des décisions municipales en matière d’urbanisme à l’échelle du quartier pour prévenir des dangers de la spéculation, des dangers naturels et des décisions autoritaires des municipalités quant à la construction des grandes infrastructures routières. 


Le génie des ingénieurs de l'Etat participe au massacre des villes
NAPOLI, année 1980
NAPOLI, année 1980


Les habitants se regroupent ainsi en association formant les premiers Comitati di Quartiere [Comités de quartier], le plus souvent a-politique. Au sein de ces comités informels, sans statut, les demandes sont ponctuelles (assainissement, transport, équipement scolaire, santé, sport, etc.) et sont souvent adressées aux politiciens directement. Pour l’ensemble de ces collectifs, où les classes moyennes sont majoritairement représentées, le dialogue avec les autorités sera difficile mais permanent. Les partis politiques exprimeront à leur égard une attention toute particulière et tenteront soit de les institutionnaliser soit de les investir directement afin de mieux les contrôler. 


Dans les quartiers d’habitat social, et notamment les grands ensembles, se développe un processus de revalorisation des systèmes associatifs dont l’objectif est d’apporter des solutions aux problèmes quotidiens. L’organisation formelle des associations de quartier apparaît comme un besoin de représentativité vis-à-vis des organismes publics. Les partis de la Gauche parlementaire, les comités d’actions catholiques jouent un rôle incitatif dans la constitution de ces associations ; pour le Parti communiste leur fonction de catalyseur politique est d’une importance analogue à celle des syndicats.

ROMA, le PCI dans le quartier Prenestino

Les luttes urbaines

La loi «167» votée par le parlement sous la pression du Parti Socialiste avait que peu d’effet sur la vie quotidienne des mal logés. À partir de 1964, les habitants des quartiers populaires commencent à se libérer de l’emprise des partis politiques, incapables selon eux, de leur venir en aide ; et s’organisent en collectif, en comité populaire spontané [Comitato popolari spontanei] sans existence légale, en marge des partis politiques et des institutions. 

A Turin, les premiers Comités spontanés de quartier apparaissent en 1960. D. Giachetti et M. Scavino les décrivent : « Dans ces comités, grandissait un climat diffus et généralisé d’aversion envers les formes traditionnelles de délégation ; s’y retrouvaient à faire de la politique ensemble et de façon nouvelle des adhérents aux partis de gauche, des groupes de base paroissiaux, des sans parti et des dirigeants du Mouvement étudiant turinois. Turin aussi, comme d’autres villes d’Europe occidentale, était investie par ce phénomène qu’à l’époque les sociologues baptisèrent de mouvements urbains, mouvements qui avaient trouvé une impulsion dans la révolte des étudiants du supérieur et du secondaire avec la conviction qu’il fallait se battre contre le système capitaliste dans son ensemble, l’attaquer non seulement dans son organisation à l’usine, mais aussi dans toute la sphère de reproduction de la force de travail et dans les rapports sociaux.»[15]

Les principales revendications pour cette période portent sur l’amélioration de l’hygiène publique : les habitants des quartiers populaire et ouvrier dénonçaient les causes de leurs maladies : le travail harassant sur les chaînes de montage des usines, les longs trajets en transport pour se déplacer, les rues boueuses et l’insuffisance du système d’égout favorisant le typhus et l’hépatite, les faibles salaires les privant de nourriture convenable, l’urbanisme sans espaces verts, condamnant les enfants à jouer dans les rues boueuses, encombrées d’ordures et de rats. Les habitants exigeaient ainsi la mise aux normes des conduites d’eaux usées et potable dans les quartier de centre ville comme de périphérie, la bonne collecte des ordures ménagères, des services de santé plus nombreux. 


ROMA-Pietralata Borgata


Ils dénonçaient également l’architecture inhumaine des grands ensembles d'habitat, l'absence de parcs ou de squares, voire d'arbres, tout simplement et ils évoquaient leurs effets pathologiques : les  dépressions nerveuses, l'alcoolisme -puis les drogues- pouvant conduire au suicide  [Mamma Roma, Pasolini]. De fait, ces revendications étaient portées par les femmes. Les témoignages et les photographies de l’époque attestent du rôle fondamental des femmes dans les luttes urbaines qui à partir de 1968, seront également engagées dans les luttes pour la reconnaissance de leurs droits, pour l’avortement, la contraception, contre la maltraitance, le machisme, l'égalité salariale, etc. Elles pouvaient se montrer aussi combatives dans les affrontements contre les forces de l’ordre que leur époux. 


A partir de 1968, le mouvement féministe prendra une grande importance en Italie et contribuera à enrichir les luttes de quartier. Mais au fur et à mesure de leur importance grandissante, elles revendiqueront leurs actions au nom du mouvement des femmes et non plus au nom des comités de quartier ou bien des mouvements révolutionnaires.


Dans bien des cas, les habitants se prennent en charge par eux-mêmes et réalisent les travaux les plus urgents : de l'installation de canalisation d'eau ou d'électricité, de la voirie, à la construction de chapelle.


ROMA,  Borghetto Latino
ROMA, Borgata Tufello

PANORAMA DES LUTTES URBAINES

Les mouvements sociaux urbains présentent certaines particularités selon les caractéristiques politiques, économiques culturelles des régions. En exemple, l’intervention directe de la mafia dans la spéculation des villes de Sicile, n’existe pas dans les villes industrielles du Nord et inversement, les groupes de la Gauche extraparlementaire sont omniprésents au Nord et moins représentés dans le sud du pays. Ce panorama ne présente pas du fait de l’absence de documents et de témoignages fiables les luttes urbaines concernant des villes importantes notamment Gênes, Bari et Venise ainsi que les villes de moyenne importance.

TURIN : la ville usine

Les premiers mouvements sociaux urbains conduits par les ouvriers de Turin concernent l’amélioration des transports publics de la région. En effet, Fiat, principal employeur de la région avait toujours refusé d’instaurer la pratique du ramassage par sa propre compagnie et refusait de verser une indemnité de transport à ses salariés (Fiat privilégiait l’achat de voiture Fiat par le personnel). Le maximum qu’elle est fait a été de participer financièrement au coût de fonctionnement de certaines lignes de tramway ou de bus, intérieures à Turin et desservant ces usines. Des retenues sur salaire étaient faites en cas de retard d’un employé, chose qui arrivait fréquemment en raison de la vétusté des infrastructures et du nombre disponible de véhicules. Dès 1961, les ouvriers de Fiat, de manière spontanée manifestent leur mécontentement et n’hésitent pas à bloquer des trains. 


TORINO / FIAT


Pierre Gabert témoigne de ces manifestations : « C’est pourquoi les travailleurs ont décidé d’attirer l’attention des pouvoirs publics par des manifestations qui sont certainement uniques en leur genre ! Au printemps et au cours de l’été 1961, lassés de réclamer en vain, les ouvriers ont bloqué les trains à la station de Lingotto à Turin pendant plusieurs heures en demandant des locomotives modernes pour les trains ouvriers ; en juin, la ligne Savone-Turin fut l’objet de manifestations semblables de la part de sa clientèle qui décide de s’asseoir sur les rails jusqu’à l’intervention de la police ! En juillet, vers 5 heures du matin, le train Pignerol-Turin fut bloqué pendant quatre heures par les ouvriers de la Vallée du Pellice, excédés des retards et de la médiocrité du confort de leurs trains ».[16]

Les méridionaux venus à Turin chercher du travail devaient faire face à une crise du logement exceptionnelle et au racisme méprisant des turinois d’origine qui refusaient de leur louer quoique ce soit : selon un témoignage : Era il periodo che non si affittava ai meridionali [C’était la période où on ne louait pas aux méridionaux]. De fait, les méridionaux seront nombreux à vivre dans les foyers d’urgence mis en place par la ville. Il peut s’agir d’anciens bâtiments publics, de casernes militaires reconverties ou de simples hangars juxtaposés équipés de services de base : école primaire, maternelle, crèche, église, magasins pour la nourriture, de revente du tabac et du sel, mais aussi de bibliothèque voir d’une salle de cinéma. Les dortoirs regroupent toutes les familles, de simples couvertures tendues faisant office de cloisons. Turin sera un haut lieu des luttes urbaines en Italie, notamment du fait, selon un journaliste de l’époque, que « L’insécurité et l’inconfort, ne font pas obstacle à l’émergence d’une forte socialisation qui conduit les habitants des foyers à tisser des liens profonds de solidarité et d’amitié.»[17] Les premières grandes grèves de loyers apparaissent avec la construction des grands ensembles d’habitat social.


Le quartier de la via Artom

Le nouveau quartier de la via Artom, au sud de Turin, a été construit entre 1965 et 1966 : 780 logements sont réalisés avec une technique de préfabrication complète. Cet ensemble d’habitations était destiné au logement des habitants des bidonvilles et des foyers d’urgence surpeuplés construits après la guerre, dont notamment celui de la caserne militaire de Borgo San Paolo reconvertie en foyer d’urgence où vivaient entassés plusieurs milliers de personnes. Un habitant de cette « casermette » se souvient parfaitement d’une matinée de novembre 1966 où « arriva un convoi impressionnant de camions et sans avoir été prévenu par les services sociaux, et sans leur présence, il y avait seulement l’armée et les chauffeurs, ils nous ont invités à mettre nos affaires et nos meubles dans les camions pour une destination inconnue ; ce fut une sorte de déportation. Une fois installé dans les immeubles du quartier, nous avons surtout trouvé une très forte hostilité des autres habitants qui étaient d’origine piémontaise. Une grande partie a quitté le quartier. » [18] 




A cela s’ajoute les dysfonctionnements que l’on retrouve généralement dans ce type d’opération : une architecture qualifiée d’inhumaine, aucun équipement public, ni de service, pas de commerce, pas d’éclairage public, pas de route asphaltée, l’éloignement par rapport au centre ville et une lointaine ligne de bus desservant le quartier. La via Artom devient ainsi une zone de concentration de personnes avec une incidence élevée de problèmes sociaux, isolée socialement et physiquement du centre ville et des zones environnantes. Un habitant évoque un « quartier typique de banlieue-dortoir : le lieu de travail, le centre de divertissement et de la culture des habitants sont situées en dehors du district, le seul groupe social est la famille, et qui favorise les pulsions individualistes à partir de laquelle la faible participation aux activités du quartier.» Un comité de quartier, le Comitato Inquilini [Comité des Locataires] est bientôt organisé pour refuser et auto-réduire le montant exorbitant des loyers et des charges demandés par l’Iacp. Un journaliste note cependant dans un article : « La plupart des familles, les premiers mois, ne voulaient pas payer le loyer, car en vérité, ils n’ont pas payé de loyer pendant des années, plutôt habitués à tout recevoir d’une assistance matérielle.»[19]



MILAN

Les grèves de loyers spontanées reprennent dès les premières grèves ouvrières de 1962 et se multiplient. A Milan, les actions de la spéculation en centre ville et dans les quartiers anciens, le manque de logements sociaux et les difficultés financières de la classe ouvrière expliquent les grandes grèves de loyers qui débutent en 1964 et qui touche 5 % du parc immobilier locatif. En 1971, 18 % des locataires ne paient pas leurs loyers. Dix mille familles sont menacées d’expulsion. Dans le quartier Galaratese 25 % des locataires ne paient pas leurs loyers, 45 % dans le quartier Quarto Oggiaro et 50 % dans le quartier Bodzano.


Notons également que Milan est la ville natale de Silvio Berlusconi qui a commencé sa carrière, en 1961, dans un secteur alors en plein essor, la vente immobilière selon une nouvelle formule de vente sur plan. Puis il réalisera des villes nouvelles sur le modèle expérimenté en Europe du Nord, intégrant habitat et services : « Je ferai une cité où il y aura tout, de la maternité au cimetière. »


ROME


En prévision des Jeux Olympiques programmés pour 1960, Rome connaît de grands changements et pour certains quartiers de nouvelles configurations urbaines. Comme aux Jeux Olympiques de Beijing en 2008, les borgete misérables, les bidonvilles, les conglomérats de cabanes qui sont situés à proximité des sites olympiques et des nouvelles grandes voies de circulation, des artères reliant les lieux d'évènements sportifs sont dissimulés des regards par des palissades et d'immenses panneaux en forme de feuilles de figuier. Certains barracopoli sont également démolis qui offrent l'occasion à leurs habitants expulsés de manifester pour obtenir un [re]-logement.

A Rome, le recensement national de 1961 donne une estimation de 19 344 familles vivant dans des logements précaires [grottes, bidonvilles, cabanes, etc.]. Les appropriations spontanées de logements se développent ; à San Basilio, le 23 septembre 1963 cent cinquante personnes occupent plusieurs immeubles mais sont quasi immédiatement expulsées par les forces de l’ordre. Plusieurs autres occupations de logements se déroulent tout au long de l’année 1964. Le 30 septembre 1965, une grande manifestation contre les expulsions est organisée par les habitants.


Le Comité d’agitation des banlieues [Comitato agitazione borgate] que nous retrouverons plus en détail dans la prochaine période, se constitue en 1967. Ses membres issus de partis politiques parlementaires de la Gauche et du monde catholique porteront leurs efforts dans les zones d’habitat les plus pauvres des villes, les taudis de centre ville, les zones de baraquements de la périphérie et les bidonvilles qui connaissent toujours des conditions de vie dramatiques. Ils organiseront après 1968 les premières actions d’appropriation collective de logements pour les populations marginales. 

ROMA, Alessandrina borgata
ROMA, Borgata Tiburtino IV

ROMA, Borgata Tiburtino IV

ROMA, Borgata valle Aurelia


ROMA, Borgata valle Aurelia

ROMA, Borgata Lancellotti

NOTES


1. Guilio Carlo Argan, Progetto e destino, Milan, 1965.

2. Espace ouvrier et parcours sociaux : Turin dans la première moitié du siècle ; Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, An 1987, Vol. 42, n° 2.

3. Critique de la modernité, Fayard, 1992.

4. idem.

5. Ce système constructif utilise des procédés de fabrication de la plus grande simplicité afin de permettre l’embauche d’ouvriers inexpérimentés, sous-qualifiés se répercutant ainsi sur le salaire.

6. La Nouvelle Gauche en Italie Tome I Le printemps des intelligences Introduction historique et thématique ; Ed. Bibliothèque de philosophie sociale et politique, 2009.

7. Parmi leurs collaborateurs les plus importants, on peut citer Raniero Panzieri, Romano Alquati, Mario Tronti, Sergio Bologna, Alberto Asor Rosa, Gianfranco Faina et Antonio Negri.

8. Industria e cultura , dans M. De Filippis (éd.), Uomini usciti di pianto in ragione. Scritti in onore di Franco Fortini, Rome, Manifestolibri,1996.

9. G. Borio, F. Pozzi, G. Roggero, Futuro anteriore. Dai « Quaderni rossi » ai movimenti globali : ricchezze e limiti dell’operaismo italiano, Derive Approdi, Roma, 2002. D’autres études pionnières parurent dans les revues Metropoli et Luogo Comune.

10. Le Parti Socialiste en Italie était associé à la Démocratie-Chrétienne et dès 1962 en alliance avec celle-ci au gouvernement.

11. La Nouvelle Gauche en Italie Tome I Le printemps des intelligences Introduction historique et thématique ; Ed. Bibliothèque de philosophie sociale et politique, 2009.

12. In Aldo Rossi par G.Basilico et M.Pozzoli, Actes Sud, La pensée de midi, 2000/2

13. Figure emblématique du film mythique de Dino Risi «Le fanfaron» réalisé en 1962.

14. La CGIL (Confederazione Generale Italiana del Lavoro, proche des staliniens du Parti Communiste Italien), la CISL ( Confederazione Italiana dei Sindacati Liberi, affilié à la Démocratie chrétienne), l’UIL ( Unione Italiana del Lavoro, affilié aux socialistes et républicains) et la CISNAL ( Confederazione Italiana dei Sindacati Nazionali del Lavoro, néo-fasciste)

15. La FIAT in mano agli operai, l’autunno caldo del 1969 ; BFS Edizioni, 1999.

16. Turin, ville industrielle, PUF, 1964.

17. Angelo Castrevilli, Carmelo Seminara, Mirafiori, Lingoto, la città oltre.

18. Idem.

19. « Gazzetta del Popolo», du 21/01/1966. 





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