Mike DAVIS : un usurpateur honnête ?

in : TIQQUN n° 1

Si de nombreuses voix, reconnaissent que les grands penseurs du domaine de la géographie et de la sociologie urbaine, Edward Soja, David Harvey, Jean-Pierre Garnier, Mike Davis, etc., contribuent à démolir, par une critique radicale, l'ordre établi concernant l'ultra-libéralisation des villes,  d'autres leur reprochent de ne pas proposer de solutions concrètes, ou d'élaborer un autre modèle, voire des grands principes.  Pour ces derniers, leur admirable intelligence se cantonnerait ainsi dans le domaine de la critique observatrice, voire, normative et s'inscrirait dans un discours alarmiste, devenu habituel. Dans une interview accordée à la revue Vacarme [n° 46, 2009], Mike Davis* nous expose, avec la plus grande honnêteté, les termes de son engagement en tant que marxiste et universitaire. Ce qui est plutôt rare.




Votre parcours comme votre écriture semblent faits de croisements : votre biographie mêle syndicalisme et travail académique, et votre style emprunte à la fois à la raideur des écrits théoriques, et à la vitesse du nouveau journalisme. Vous considérez-vous d’abord comme un universitaire, ou comme un militant ?


Si je suis universitaire, c’est parce que c’est le moyen le plus simple et le plus agréable que j’aie trouvé pour gagner ma vie. À la fin des années 1980, j’étais tellement écœuré par le monde intellectuel que je suis redevenu chauffeur routier. Cela m’a plutôt fait perdre de l’argent qu’autre chose : dans ma jeunesse, c’était encore un métier rentable, mais depuis la déréglementation des transports de l’époque Reagan on en est revenu au niveau des années 1930. J’avais des gosses à nourrir, j’ai choisi la facilité.

Cela peut paraître idiot, mais jusqu’à ce que j’aie 42-43 ans je ne m’étais jamais représenté autrement que comme un révolutionnaire professionnel — disons : un révolutionnaire professionnel au chômage ! J’ai grandi dans une banlieue ouvrière type, j’ai été un adolescent rebelle et malheureux jusqu’au jour de 1963 où des cousins afro-américains (une partie de ma famille est noire) m’ont amené à une manifestation. Cela faisait déjà un moment que j’avais abandonné le lycée. J’étais comme Paul sur son chemin de Damas, cet épisode a été mon buisson ardent. Plus tard, j’ai milité dans un syndicat étudiant démocrate à New York ; je venais de me faire virer de la fac où je n’avais passé que quelques semaines, j’étais un étudiant déscolarisé. J’ai suivi le cursus militant américain classique, celui qui va du mouvement des droits civiques au mouvement anti-guerre, puis je suis devenu syndicaliste : je n’avais pas le choix, j’avais recommencé à travailler.

Aujourd’hui, je suis surpayé à mener une existence très facile. J’ai vraiment le sentiment d’être un usurpateur. Mes livres ont été dictés par les priorités de la gauche américaine. J’ai écrit mon premier livre  pour toute cette génération d’étudiants et d’ouvriers qui essayaient à l’époque de réorganiser le mouvement ouvrier et qui mettaient en avant, dans le parti démocrate, le problème du travail. J’ai ensuite vécu six ans à Londres, où j’ai travaillé pour la New Left Review et la maison d’édition Verso. Quoi d’autre ? Je suis encore officiellement sympathisant — et même membre — d’un groupe ¬d’extrême gauche, l’International Socialist Organization, qui est politiquement très proche du Socialist Workers Party britannique (même s’ils n’arrêtent pas de se faire la guerre), ou de la LCR en France. Mais je dois avouer que je n’ai jamais été un très bon militant d’aucun groupe ou parti, j’ai une pensée trop individualiste et trop erratique pour cela, même si je crois qu’il faut qu’il y ait des cadres. Je me définis comme trotskyste, bien que j’aie toujours refusé de rejoindre tel ou tel groupe trotskyste, parce qu’ils ne me semblaient pas faire grand chose d’autre que d’organiser les gens. Je n’ai jamais été maoïste. J’ai su dès le départ que le stalinisme était mauvais. J’ai été amoureux de Cuba. Je soutiens encore la révolution vénézuelienne, mais j’espère que Chavez n’est pas un nouveau Fidel… Je suis un vieil homme. Mais cela n’a guère d’importance, quand on continue à se battre. En particulier pour quelqu’un de ma génération qui a connu le combat pour les droits civils, les mouvements anti-guerre, les révoltes sociales. Il m’est tout simplement impossible de ne pas avoir confiance dans l’idée que des gens ordinaires peuvent changer le monde. Je dois être resté un zélote ! Je n’ai guère de tolérance envers les personnes qui disent que la tâche est trop difficile ou irréalisable à leur échelle. Mais, d’un autre côté, je ressens une grande culpabilité du fait que ma génération ait si peu changé le monde. Mon souvenir le plus amer date de 1970, après l’invasion du Cambodge et ces immenses manifestations sur tous les campus et dans toutes les villes d’Amérique. Lorsque l’administration Nixon a décidé de ramener les troupes à la maison, de « vietnamiser » la guerre, comme ils ont dit, tout en alimentant l’un des plus grands bombardements de l’histoire, le mouvement anti-guerre a presque disparu. Parce que la classe moyenne américaine ne vivait plus avec la menace de recevoir son ordre d’incorporation.

Le matin, au réveil, ma vie me fait rire, elle est devenue tellement confortable ! Pour quelqu’un qui, par le passé, a craint si souvent de ne pas pouvoir joindre les deux bouts ni subvenir aux besoins de sa famille, c’est très rassurant. En même temps, j’ai l’impression d’être un imposteur quand je suis à l’Université ! Je me sens beaucoup plus à l’aise quand je bois des coups avec mon voisin d’en face, un mécanicien qui travaille — comme beaucoup de gens à San Diego — sur les Predator, ces avions sans pilote employés pour survoler l’Iran, et que je discute avec lui de la moto qu’il a construite avec un moteur huit cylindres.

Comment cette position, non d’intellectuel engagé, mais presque de militant infiltré dans l’univers académique, influe-t-elle sur l’écriture et la réception de vos livres ?

Certains de mes livres ont rencontré du succès pour des raisons complètement opposées à celles pour lesquelles je les avais écrits. Après la publication de City of Quartz, j’ai été invité par certains des hommes les plus riches de Los Angeles ; il fallait que je me batte pour garder en tête qu’ils avaient beau être des personnes parfaitement sympathiques, nous étions politiquement aux antipodes. Un jour, le Los Angeles Times, marqué à droite, m’a invité pour une conférence. Pour le coup, c’était dépasser les bornes : j’ai dit que les frères McNamara — ces syndicalistes irlandais qui avaient placé une bombe dans les locaux du Los Angeles Times en 1910 — étaient mes héros.

Quand j’ai écrit Magical Urbanization, je n’avais nullement l’intention d’être considéré comme un représentant des études latino-américaines, au contraire. J’ai fait ce livre parce que j’étais horripilé par l’ignorance dans laquelle l’Université tient les travaux de recherche chicanos ou portoricains, les thèses de ces fabuleux chercheurs militants qui écrivent sur leur ville, sur sa croissance démographique, et, au-delà, sur l’urbanisation des modes de vie sur le continent américain. Je voulais donc baliser ce champ en passant en revue les idées et les débats qui le traversent, afin que les lecteurs puissent ensuite aller lire les textes originaux.

Dans une certaine mesure, Planet of Slums est aussi un livre de seconde main : je voulais attirer l’attention sur un rapport de l’ONU qui tranchait sur la production habituelle des Nations Unies, ainsi que sur des travaux de recherches individuels dont je me suis explicitement servi pour la rédaction du livre.

Je dois, en revanche, mes deux livres sur Los Angeles — City of Quartz et Ecology of Fear — à l’époque où j’y ai vécu et au temps que j’ai passé dans ses rues. L’un des inconvénients de la vie de coq en pâte d’un professeur de fac est de se retrouver coupé de la vie des quartiers. L’université entretient un rapport complètement décalé avec des villes que les modes de vie des immigrés récents ont profondément transformées : des gens peuvent asséner avec assurance un savoir vieux — au mieux — de 20 ans à propos de quartiers de Los Angeles comme Inglewood, alors qu’ils ne peuvent même pas imaginer ce qui peut s’y passer aujourd’hui.


* Mike Davis est un ethnologue, sociologue urbain et historien américain né en 1946. Il débuta comme ouvrier des abattoirs, conducteur de camion, puis entreprit des études et s'intéressa au marxisme. Il a pu aborder de nombreux sujets, et notamment la lutte des classes à travers l'étude des problèmes fonciers de Los Angeles, le développement des bidonvilles et la militarisation de la vie sociale à travers les mesures sécuritaires. Il est actuellement professeur d'histoire à l'université de Californie à Irvine, membre du comité de rédaction de la New Left Review et collaborateur de la Socialist review, revue du Socialist Workers Party anglais.



Extrait de :
Revue Vacarme n° 46, 2009
Peur sur la ville
Entretien avec Mike Davis

Par : Joseph Confavreux, Mathieu Potte-Bonneville, Rémy Toulouse










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