La pensée critique dans l’enclos universitaire


France/Belgique : Un universitaire au travail

De plus en plus décrié en raison des dégâts qu’il occasionne, le système économique suscite manifestations populaires et analyses érudites. Mais aucune théorie globale ne relie plus ces deux éléments en vue de construire un projet politique de transformation sociale. Les intellectuels critiques n’ont pourtant pas disparu. Que font-ils ? Les institutions qui les forment et les emploient leur permettent-elles encore de concilier culture savante et pratique militante ?
Pierre Rimbert
Article paru dans Le monde diplomatique
 2011

Des rues noires de monde, des slogans offensifs, des chants au poing levé, des directions syndicales dépassées par leurs bases. Le combat social de l’automne 2010 contre la réforme des retraites aura mobilisé plus de manifestants qu’en novembre-décembre 1995. Cette fois, pourtant, nulle controverse opposant deux blocs d’intellectuels, l’un allié au pouvoir et l’autre à la rue, ne vint troubler la bataille. Quinze ans auparavant, en revanche...

Un hall bondé de la gare de Lyon, des banderoles, des visages tournés vers un orateur qui ne parle pas assez fort. Le sociologue Pierre Bourdieu s’adresse aux cheminots. « Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent, depuis trois semaines, contre la destruction d’une civilisation associée à l’existence du service public. » Un intellectuel français de réputation internationale aux côtés des travailleurs ? Scène devenue insolite depuis les années 1970. Ce mardi 12 décembre 1995, deux millions de manifestants ont défilé contre le plan de « réforme » de la Sécurité sociale et des retraites porté par le premier ministre, M. Alain Juppé. La grève installe un climat où l’inconnu se mêle aux retrouvailles. Car revoici le salariat, dont philosophes, journalistes et politiques avaient cru riveter le cercueil lors des restructurations industrielles des années 1980. Et revoilà des chercheurs critiques, décidés à mener la bataille des idées tant sur le terrain économique que sur les questions de société.
Deux pétitions aux tonalités antinomiques révèlent alors une fracture du monde intellectuel français. La première, intitulée « Pour une réforme de fond de la Sécurité sociale », salue le plan Juppé, « qui va dans le sens de la justice sociale » ; ses signataires se recrutent par cercles concentriques au sein de la revue Esprit, de la Fondation Saint-Simon, de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) et, plus généralement, d’une gauche ralliée au marché. L’« Appel des intellectuels en soutien aux grévistes » réunit de son côté chercheurs, universitaires, militants syndicaux et associatifs ; des troupes jusque-là sans lien qui s’agrègent en une nébuleuse contestataire.
Quinze ans après l’adresse de Bourdieu aux cheminots, comment ont évolué en France les rapports entre les producteurs d’idées contestataires, les institutions auxquelles ils se rattachent et le mouvement social ? Sur les tables des librairies, dans les rangs d’une assemblée générale, dans un séminaire de sciences sociales, deux mouvements contradictoires semblent coexister. D’un côté, la pensée critique s’aiguise et se démultiplie ; de l’autre, elle se spécialise et s’aligne sur les normes en vigueur chez les universitaires.
Les mobilisations de 1995 ont sonné le signal d’un renouveau de l’édition indépendante. Raisons d’agir (1996), Agone (1997), La Fabrique, Exils (1998), Max Milo (2000), Amsterdam (2003), Les Prairies ordinaires (2005), Lignes (2007)... Une trentaine de maisons d’édition (1) s’emploient à populariser des travaux critiques.
Par-delà différences et divergences, un trait commun ressort des catalogues : l’importance des traductions. Sans l’obstination d’équipes souvent désargentées, des travaux hier dédaignés par l’édition industrielle seraient restés inaccessibles en langue française. Ceux, par exemple, de l’historien Howard Zinn et de Noam Chomsky, aujourd’hui largement diffusés. Mais aussi les analyses culturelles, historiques et sociologiques produites par la « nouvelle gauche » britannique dans les années 1960 et 1970 (Stuart Hall, Raymond Williams, Perry Anderson) ; les ouvrages néomarxistes de l’économiste Giovanni Arrighi ou du géographe David Harvey ; les études sur le genre, la sexualité, les identités dominées. Sans oublier les noms désormais connus de Judith Butler, Michael Hardt, Toni Negri, Slavoj Žižek…
Simultanément, une demi-douzaine de revues critiques, parfois adossées aux maisons d’édition (2), ont introduit puis discuté ces textes, assurant leur acclimatation au contexte hexagonal. Point commun entre ces auteurs et leurs commentateurs : tous ou presque sont liés au monde de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Comme le note l’historien britannique Perry Anderson, « la “crise du marxisme” fut essentiellement un phénomène latin. (...) Au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, en Allemagne fédérale et dans les pays scandinaves, il n’existait pas de partis communistes de masse susceptibles de faire naître les mêmes attentes ni les mêmes espoirs au cours de la période d’après-guerre (3) ». Tandis qu’au mitan des années 1970 nombre de marxistes français abjuraient, des universitaires majoritairement britanniques ou américains jetaient, autour notamment de la New Left Review, les bases d’un marxisme renouvelé mais confiné aux donjons des citadelles académiques. La traduction de leurs travaux ne fut pas toujours facile.
En 1997, le directeur de la collection « Bibliothèque des Histoires », chez Gallimard, refusait de publier L’Age des extrêmes (4) de l’historien britannique Eric Hobsbawm, au motif que l’auteur manifestait encore un « attachement, même distancé, à la cause révolutionnaire ». « En France, et en ce moment, poursuivait Pierre Nora, il passe mal. C’est ainsi, on n’y peut rien (5). »
Mais avec les convulsions du capitalisme et l’essor international du mouvement altermondialiste, le balancier idéologique déporté sur la droite au cours de la décennie 1980 (6) se recentre. Les temps ont changé, des combats ont porté leurs fruits — et, parfois, des marchands les ont cueillis. Averties du succès commercial de titres à la fois critiques et exigeants parus sous la houlette des éditeurs indépendants, les directions des « grandes maisons » appréhendent à nouveau la contestation comme un créneau porteur et multiplient les collections ciselées pour attirer l’œil (et la bourse) du militant.
Signe des temps, Le Monde des livres (26 novembre 2010), qui avait déployé tant d’ingéniosité pour taire le succès des premiers livres de la collection militante Raisons d’agir, consacre sa une aux « écritures insurgées » et célèbre le style insurrectionnel. Hier circonscrite aux marges, la critique des médias, de la finance débridée et de l’ordre occidental constitue désormais un genre commercial disputé.

Rapport de fascination-répulsion

Au début des années 1930, Paul Nizan dépeignait une université conservatrice peuplée de « chiens de garde » (7) ; dans le bouillonnement radical des années 1960 et 1970, sciences humaines, critique sociale et révolution semblaient marcher d’un même pas. Le rapprochement éclaire une institution traversée de tensions, adossée au régime auquel elle fournit ses piliers, mais capable aussi de distiller des révolutionnaires farouches. Cette contradiction nourrit le rapport équivoque de fascination-répulsion qu’entretient l’édition critique avec le monde académique et les enseignants-chercheurs. L’idéal type de l’homme trentenaire ou quarantenaire révolté, ayant entrepris et parfois achevé des études doctorales en sciences humaines sans trouver dans le monde de la recherche ou de l’enseignement supérieur une place lui permettant de concilier travail intellectuel et action contestataire, ne rend pas compte de la diversité des parcours d’éditeurs « militants ». Il cerne néanmoins le tiraillement constitutif d’un milieu littéralement assis entre deux chaises : entre savant et politique.
L’éditeur recherche dans l’université la robustesse de la méthode scientifique et le prestige des signatures. Mais il déplore la focale toujours plus étroite des objets d’étude, un goût pour l’hermétisme, et s’arrache les cheveux face aux exigences de mandarins vétilleux, prêts à intenter un procès pour une virgule déplacée. La prudence et l’intérêt lui commandent d’installer à la tête de sa collection de critique sociale un enseignant-chercheur ou, à tout le moins, un candidat à cheval entre science et politique (entre producteur et consommateur). Dans la même logique, le directeur de revue critique incline à garnir son comité de lecture de maîtres de conférence, thésards et auteurs consacrés, parfois au détriment d’intellectuels organiques du mouvement social, c’est-à-dire attachés aux formations syndicales, politiques ou associatives.
Quand les comités de rédaction de revues « engagées », chargés de sélectionner des textes contestataires destinés au grand public, alignent les mêmes noms que les conseils scientifiques de revues savantes, toutes les pensées critiques ont-elles une chance égale de passer le tamis ? Assurément, la formation doctorale offre à ses titulaires une solide méthode analytique, un corpus de connaissances et, parfois, un sens critique. Mais elle implique aussi une pédagogie du renoncement, une éducation à la bienséance et aux préséances, une incitation aux renvois d’ascenseur, un encouragement à juger les choses « toujours plus complexes », surspécialisation disciplinaire oblige. Elle autorise la critique mais rejette la politique, brouille volontiers la frontière entre sérieux et pompeux. L’Homo academicus appelé à sceller le sort éditorial d’un article remettant en cause l’ordre établi n’est pas un observateur neutre. Il engage dans sa lecture les lumières autant que les biais liés à sa position.

Le statut légitime le propos

Un phénomène analogue s’observe du côté des auteurs. Dans les années 1960, les universités allemandes, américaines, françaises, italiennes, britanniques agissent comme autant de centres de socialisation politique pour les jeunes radicaux. Avec le ressac conservateur et la dissolution des groupuscules, nombre de militants révolutionnaires se replient sur l’enseignement supérieur et la recherche en sciences sociales qui recrutent alors massivement. Au moment où leur carrière s’achève, une cohorte d’étudiants radicalisés dans le sillage des grèves de 1995 accèdent à des positions dans le monde académique.
Certes, ils demeurent très minoritaires au sein de l’université. Mais, « aujourd’hui plus que jamais, les penseurs critiques sont des universitaires, (...) ce qui ne peut manquer d’influer sur les théories qu’ils produisent », note Razmig Keucheyan dans son panorama international des théories critiques contemporaines. « Pleinement intégrés au système universitaire, [ils] ne forment nullement une “contre-société intellectuelle”, comme pouvait l’être au début du XXe siècle l’école des cadres de la social-démocratie allemande, ou plus tard celle du Parti communiste français [PCF] (8). » Ces institutions avaient établi une liaison permanente entre directions politiques, producteurs d’idées et forces sociales mobilisées — à la fin du XIXe siècle, les animateurs anarcho-syndicalistes des Bourses du travail avaient tenté de fusionner ces trois rouages du changement autour d’un axe unique.
Après guerre, le rayonnement du PCF se réfractait à travers l’enseignement supérieur. Ceux des philosophes, historiens et économistes communistes qui parvenaient à y arracher des positions apportaient avec eux des problématiques, des concepts et une terminologie marxistes ; ils drainaient en retour de nouvelles recrues vers un parti qui exerçait une puissante force de gravité intellectuelle. L’affaiblissement de l’éducation politique au sein des organisations de gauche et le déclin des centres de formation interne des syndicats ont miné les derniers refuges des intellectuels organiques du mouvement ouvrier.
Fondations, coordinations permanentes, états généraux, « boîtes à idées » : les solutions mises en œuvre pour restaurer l’engrenage en dehors des moments d’effervescence sociale n’ont guère abouti. En attendant, la force d’attraction s’est inversée. Et l’autorité des savants éblouit jusqu’aux autodidactes cultivés — personnages si centraux dans l’histoire politique française — à tel point que même une revue libertaire se sentira tenue de recourir aux lumières d’un maître de conférences pour crédibiliser son dossier sur la répression policière : le statut légitime le propos.
En réhabilitant l’idée d’une relation directe entre théorie critique et mouvement social, les mobilisations intellectuelles consécutives aux grèves de novembre-décembre 1995 ont fourni à ceux qui voulaient s’en saisir des outils d’analyse rigoureux et accessibles, une manière de voir le monde tel qu’il est, et non tel qu’on le voudrait. Conjuguée aux succès du mouvement altermondialiste, cette dynamique a engendré, au début des années 2000, une inflation d’ouvrages à cheval entre culture militante et culture savante dont les auteurs, universitaires « engagés », explorent chaque détail des nouvelles contestations.
Ces travaux contribuent à imposer « à chaud » une vision emphatique des luttes sociales ou à légitimer ces dernières aux yeux des journalistes (qui, dès lors, peuvent faire appel à des experts pour les commenter et les « mettre en débat »). Mais ils rencontrent vite la limite de la critique académique, son point aveugle : la question stratégique. Si elle avait dû soumettre ses textes à l’approbation d’un comité de lecture d’une revue d’économie politique, Rosa Luxemburg n’aurait sans doute pas visé le même public ni poursuivi les mêmes fins. Organiser les masses, renverser l’ordre social, prendre le pouvoir ici et maintenant : ces problématiques communes aux révolutionnaires du XXe siècle et aux socialistes « bolivariens » du XXIe sont insolubles dans la recherche universitaire — si tant est qu’elles y trouvent un jour leur place. Elles requièrent des intellectuels certes armés de l’état le plus avancé du savoir, mais autonomes vis-à-vis des normes de consécration académique et des carcans disciplinaires.
Economistes, historiens, sociologues, philosophes, démographes, politologues : les divisions de la critique reflètent la division du travail académique. La contestation ne manque pas d’experts capables d’opposer les acquis de leur spécialité à l’autorité des technocrates. Mais cette logique d’expertise et de contre-expertise a peu à peu évincé de la scène publique les intellectuels qui, à l’instar de Chomsky ou d’Edward W. Said (9), ont fondé leur action politique sur des catégories universelles : rationalité, égalité, émancipation. Leur quasi-disparition, combinée à celle de grands noms de la pensée française (Pierre Bourdieu, Jacques Derrida, Pierre Vidal-Naquet, Jean-Pierre Vernant), a laissé le champ libre aux essayistes médiatiques qui assujettissent l’universel à leur double activité de marketing intellectuel et de conseil au Prince (10).

Un destin d’inspecteur de bigoudis

De prime abord, l’emprise de l’enseignement supérieur et de la recherche sur la pensée critique paraît correspondre aux aspirations des étudiants politisés. Concilier durablement cursus savant et engagement relève de la gageure. Pour repousser l’heure du choix, tout incitera l’étudiant-militant à mettre son engagement non pas entre parenthèses mais entre guillemets : on analyse les mobilisations, on défile en étudiant les défilés. A l’heure de rédiger son mémoire, il faut se distancier des convictions, devenues objets d’études. Se montrer moins engagé pour paraître « plus objectif », plus modéré pour sembler « plus subtil », car ici radicalisme rime avec simplisme. Imperceptiblement, on franchit une frontière. Passée d’un milieu populaire au monde des lettres, la romancière Annie Ernaux écrivait : « J’ai glissé dans cette moitié du monde pour laquelle l’autre n’est qu’un décor (11). » D’autres l’y ont rejointe sans toujours s’en apercevoir.

Là, on se persuade de contribuer à l’émancipation humaine en assurant la promotion auprès de ses camarades d’amphithéâtre d’un ouvrage sur la sociologie des mouvements sociaux. On intègre le comité de rédaction d’une revue « critique » — où siègent également des personnalités susceptibles de composer, demain, son jury de thèse. On transmet à sa liste de contacts électroniques l’annonce d’un colloque à Chicago où des universitaires exposent à des universitaires leurs réflexions sur « La crise globale : repenser l’économie et la société ».
On répond à un appel à contributions sur le thème « Héritages coloniaux, contestations postcoloniales : décoloniser les sciences sociales et humaines », prélude à une conférence à la Goethe Universität de Francfort visant à « illustrer la pertinence épistémologique et méthodologique d’une perspective (féministe) postcoloniale dans différentes disciplines des sciences sociales » (12). Au terme du processus, des militants convertis en théoriciens du militantisme se montrent plus disposés à noircir du papier qu’à battre le pavé. Ou à ériger leurs méthodes de recherche en causes politiques qui menacent l’ordre des mots plus que celui des choses.
La conviction que combat politique et carrière universitaire peuvent ne faire qu’un résistera-t-elle aux transformations qui secouent un système scindé entre une minorité de grandes écoles et une masse d’établissements fragilisés par les réformes (lire « Les universités françaises dans la tourmente des réformes ») ? Dans ces derniers, la dégradation des conditions d’enseignement s’ajoute à la précarisation des étudiants. Disciplines portées au pinacle dans les années 1960 et 1970, les sciences sociales subissent une dévaluation brutale, dont témoignent des doctorants découvrant la face ternie d’un diplôme si cher payé. Pour l’obtenir, ils ont certes beaucoup appris, mais aussi beaucoup concédé : périodes de chômage et de petits boulots pour ceux, nombreux, qui ne bénéficient pas d’une allocation, prise en charge des transports pour se rendre à un colloque, travail gratuit pour le laboratoire ou le directeur de recherche, insertion en catastrophe dans le manuscrit de thèse d’une constellation de notes de bas de page saluant les travaux « séminaux », « matriciels » et « fondateurs » des membres du jury, même lorsqu’ils n’entretiennent avec le sujet qu’un rapport lointain...
Les haies franchies une à une avec une vigueur décroissante, les recalés des établissements d’élite découvrent sur la ligne d’arrivée un monde professionnel délabré, un prestige évanoui. Et, sur une liste de diffusion électronique, la préfiguration d’un avenir suggérée par cette offre de stage adressée en septembre 2010 à un « Universitaire bac + 5 : étudiant(e) en fin de cursus en sociologie/ethnographie avec une sensibilité scientifique » : « Le Groupe SEB recherche pour la société CALOR, un Stagiaire en vue d’une Mission en Analyse Ethnographique du Cheveu (H/F). (...) Mission : Intégré(e) au sein de la division Soin de la Personne, le (ou la) stagiaire dressera un panorama des principaux profils (caractéristiques de diamètre, d’épaisseur, de forme, etc.), des différences fondamentales, des pratiques associées (gestuelles, routine cosmétique…) ainsi que des problématiques rencontrées dans ces pays en matière de cheveu, de poil et de peau. » On se croyait héritier de Durkheim, on se retrouve inspecteur de bigoudis.
La discordance entre les aspirations conçues au cours de la formation universitaire et les chances professionnelles qu’elle offre réellement peut conduire à la résignation — ou à la révolte. Par sa radicalité et sa détermination, le mouvement des étudiants contre la précarité et le contrat première embauche (CPE) de l’hiver 2006 suggère déjà un déplacement des lignes. Des premiers cycles aux doctorants, tout se passa comme si la croyance dans le salut par les études supérieures avait soudain chaviré. Le temps d’un hiver, les campus parurent retrouver leur fonction de socialisation politique. Certaines assemblées générales, imperméables à la pression des médias, mirent à profit des outils des sciences sociales pour élaborer des revendications de portée générale, en lien avec des militants syndicaux. Une variante inattendue de l’« intellectuel collectif » que Bourdieu appelait de ses vœux ?

Pierre Rimbert
Article paru dans Le monde diplomatique
janvier 2011


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VOTRE LUTTE EST LA NOTRE !

Nous occupons les facultés, vous occupez les usines. Les uns et les autres, nous battons-nous pour la même chose ?

Il y a 10 % de fils d'ouvriers dans l'enseignement supérieur. Est-ce que nous luttons pour qu'il y en ait davantage, pour une réforme démocratique de l'université ? Ce serait mieux, mais ce n'est pas le plus important. Ces fils d'ouvriers deviendront des étudiants comme les autres. Qu'un fils d'ouvrier puisse devenir directeur, ce n'est pas notre programme. Nous voulons supprimer la séparation entre travailleurs et ouvriers dirigeants.
Il y a des étudiants qui, à la sortie de l'université, ne trouvent pas d'emploi. Est-ce que nous combattons pour qu'ils en trouvent ? Ces diplômes de psychologie ou sociologie deviendront les sélectionneurs, les psychotechniciens, les orientateurs qui essaieront d'aménager vos conditions de travail ; les diplômés de mathématiques deviendront les ingénieurs qui mettront au point des machines plus productives et plus insupportables pour vous. Pourquoi nous, étudiants issus de la bourgeoisie, critiquons-nous la société capitaliste ? Pour un fils d'ouvrier, devenir étudiant c'est partir de sa classe. Pour un fils de bourgeois, ça peut être l'occasion de connaître la vraie nature de sa classe, de s'interroger sur la fonction sociale à laquelle on le destine, sur l'organisation de la société, sur la place que vous y occupez. Nous refusons d'être des érudits coupés de la réalité sociale. Nous refusons d'être utilisés au profit de la classe dirigeante. Nous voulons supprimer la séparation entre travail d'exécution et travail de réflexion et d'organisation. Nous voulons construire une société sans classes, le sens de votre lutte est le même.
Vous revendiquez le salaire minimum de 1000 F. dans la région parisienne, la retraite à 60 ans, la semaine de 40 neures payée 48.
Ce sont des revendications justes et anciennes. Elles paraissent pourtant sans rapport avec nos objectifs. Mais en fait vous occupez les usines, vous faites la grève sans préavis. Ces formes de lutte ont été rendues possibles par de longues actions menées avec persévérence dans les entreprises et aussi grâce au récent combat des étudiants.
Ces luttes sont plus radicales que nos légitimes revendications parce qu'elles ne cherchent pas seulement une amélioration du sort des travailleurs dans le système capitaliste, elles impliquent la destruction de ce système. Elles sont politiques au vrai sens du mot : vous luttes pas pour que le premier ministre soit changé mais pour que le patron n'ait plus le pouvoir dans l'entreprise ni dans la société. La forme de votre lutte nous offre, à nous étudiants, le modèle de l'activité réellement socialiste : l'approbation des moyens de production et du pouvoir de décision par les travailleurs.

Votre lutte et notre lutte sont convergentes. Il faut détruire tout ce qui isole les uns des autres (l'habitude, les journaux, etc.). Il faut faire la jonction entre les entreprises et les facultés occupées.

Vive l'unification de nos luttes !

Tous aux quatre meetings et à la manifestation à la Gare de Lyon, ce jour, vendredi 24 mai 1968, à 19 heures.


NOTES

(1) Cf. Sophie Noël, « La petite édition indépendante face à la globalisation du marché du livre : le cas des éditeurs d’essais “critiques” », dans Gisèle Sapiro (sous la dir. de), Les Contradictions de la globalisation éditoriale, Nouveau Monde, Paris, 2009.
(2) Entre autres Agone, Contretemps, Lignes, Mouvements, Multitudes, La Revue internationale des livres et des idées (dont la parution s’est interrompue en 2010), Vacarme.
(3) Perry Anderson, In the Tracks of Historical Materialism, Verso, Londres, 1983, p. 76-77.
(4) L’ouvrage fut finalement traduit et édité par Le Monde diplomatique et Complexe en 1999.
(5) Lire Serge Halimi, « Maccarthysme éditorial », Le Monde diplomatique, mars 1997.
(6) François Cusset, La Décennie. Le grand cauchemar des années 1980, La Découverte, Paris, 2006.
(7) Paul Nizan, Aden-Arabie, Maspero, Paris, 1960 (1931) et surtout Les Chiens de garde, Agone, Marseille, 1998 (1932).
(8) Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, La Découverte, coll. « Zones », 2010, p. 28-29.
(9) Lire Edward W. Said, Des intellectuels et du pouvoir, Seuil, Paris, 1994.
(10) Bernard-Henri Lévy, Jacques Attali et Alain Minc ont publié à eux trois au moins soixante-trois ouvrages entre 1995 et 2010.
(11) Annie Ernaux, La Place, Gallimard, 1983, p. 96.
(12) Exemples glanés au cours de l’automne 2010 sur la liste de diffusion historicalmaterialism@yahoogroups.com















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