CORSICA, un urbanisme explosif




L'histoire du nationalisme en Corse est de cette complexité qu'aucun texte aussi court que celui-ci peut prétendre résumer, même en isolant un thème particulier qui nous occupe ici, l'urbanisme. En Corse, plus qu'ailleurs, tout s'imbrique étroitement, les implications des uns résultant de l'action des autres et vice et versa, le clanisme -particulier en Corse- se conjugue avec la politique locale et de l'Etat, tout autant qu'avec les liens de parenté. Ce texte comporte ainsi de graves lacunes, occulte des évènements importants, l'action des syndicats et des groupes politiques, notamment écologistes. Le lecteur averti doit donc prendre ce texte comme une sorte d'introduction, une tentative de dégager les grands principes. 



DE LA COMPLEXITÉ CORSE


La Corse, sans aucun doute, un des plus beaux pays du monde et certainement la dernière région de France disposant encore d'un littoral vierge qui, selon les données, s'étend sur les deux tiers de son sublime rivage. La Corse conserve son patrimoine naturel en grande partie parce qu'elle a été pendant longtemps et justement, une île difficile d'accès, une île accessible pour les hordes touristiques que par voie de mer. Puis par la suite, pour une bonne part grâce au Conservatoire du littoral, établissement public créé en 1975 en France.

Celui-ci a en effet pu acheter, quand il en était encore temps, plus de 20 % des 1 000 kilomètres de littoral, faisant échec aux complexes immobiliers pharaoniques qui étaient prévus dans les Agriates, le Sartenais ou la Testa Ventilegne. La loi littoral, second dispositif protégeant la Corse du tout-tourisme, a quant à elle fêté ses vingt-cinq ans en janvier 2011. Elle interdit de construire à moins de 100 mètres du rivage, en dehors des zones déjà urbanisées ; et, de même, elle a permis de délimiter nombre d’espaces remarquables par leur intérêt écologique et de les déclarer inconstructibles. Cela étant, aujourd'hui, les élus corses, dont de nombreux anciens nationalistes, remettent en cause ces prescriptions qui, selon eux, bloquent le développement urbain des villes et contrarient l'économie liée au tourisme. Les associations de défense, par contre, veillent, aidées, parfois par des organisations clandestines usant du plastic, mais pas pour les mêmes raisons.

La Corse, comparée aux rivages de la Côte d’Azur ou de la Sardaigne, et plus encore des Baléares, a préservé ce précieux héritage car ici, le cocktail spéculation/politique, qui a massacré le littoral français, et notamment la côte entre Cassis et la frontière italienne, a abdiqué, non sans regrets ; et ce malgré toute la formidable puissance exercée par les différentes formes du capitalisme, post-moderne, mondialisée, politisée, secondées en cela par les forces administrative, militaire et policière de l'Etat français. En Corse, cette puissance s'est confrontée à un ennemi encore plus redoutable que ses armes : la fierté du peuple Corse. Le peuple Corse armé de redoutables nationalistes usant de la dynamite pour exploser, depuis des décennies, les rêves les plus avides des promoteurs, des spéculateurs et toute chose qui porte atteinte à son inestimable patrimoine. Ainsi, les groupes nationalistes de lutte armée ont largement contribué par leurs actions, depuis quarante ans, à empêcher la baléarisation de la Corse.

Le nationalisme corse présente une longue évolution ponctuée d'évènements qui marquent des ruptures fortes, sans transitions. Les mesures politiques de l'État français, qu'elles soient consensuelles ou répressives, forment le squelette sur lequel évolue le nationalisme corse, les acceptant ou les refusant, par la force ou la politique. Les observateurs, qu'ils soient corses ou continentaux, notent que le nationalisme corse a évolué vers le grand banditisme, l'affairisme adossé au politique et que les principes premiers d'un peuple uni contre un état colonisateur, qui avaient constitué la philosophie du mouvement, servent aujourd'hui, les intérêts économiques et financiers de personnalités mafieuses et politiques. Les uns n'hésitant guère à assassiner les autres pour obtenir la suprématie politique ou défendre un territoire.

Notre intérêt pour le nationalisme corse porte sur la première phase, celle mythique de l'union -certes parfois orageuse- des militants corses, pour obtenir l'indépendance -ou l'autonomie- et de leur conviction à vouloir préserver l'ile de Beauté des spéculateurs. Cette phase peut se décomposer en plusieurs périodes ; la première débute après la guerre et se développe pacifiquement pour se radicaliser au gré des évènements de 1968 ; la seconde prend fin en août 1975 lorsque le principal mouvement régionaliste prend les armes ; la troisième est plus difficile à cerner, elle correspond à l'avènement des conduites mafieuses au sein de certains mouvements nationalistes et notamment pour le recouvrement de l'impôt révolutionnaire. On estime que cette dérive s'opère au milieu des années 1980.

Cette première phase se caractérise par le mode opératoire d'une lutte armée tenue à l'exercice d'une "violence mesurée", principalement centrée sur les biens. D'une certaine manière, les morts violentes survenues durant cette période sont accidentelles, en tout cas non préméditées.

Par la suite, la division du mouvement nationaliste va entraîner la multiplication des groupes clandestins et une véritable surenchère dans l'action violente. Celle-ci s'exerce tout aussi bien à l'encontre de l'Etat, de simples particuliers, d'anti-nationalistes que des nationalistes eux-mêmes. L'institutionnalisation d'organisations politiques nationalistes au sein de la vie politique locale marque une nouvelle période qui se caractérise, progressivement par l'association du politique national et local, d'anciens nationalistes reconvertis et le grand banditisme. Contre ses dérives, vont faire face par des moyens légaux aux spéculateurs étrangers et nationalistes, les actions des organisations pour la défense et la protection du patrimoine. 

CARTA DI A BETTUNIZAZIONE in Corsica 
http://www.lepost.fr/article/



Ces dérives mafieuses que l'on observe aujourd'hui, ne doivent pas occulter le fait que la lutte armée et la lutte politique, conjointement, ont permis au peuple corse de se doter d'année en année, d'une administration propre. Jean-Louis Briquet, chercheur au CNRS, analyse l’évolution du nationalisme corse :«La Corse est la seule région française dans laquelle des mouvements de contestation fondés sur la revendication identitaire sont parvenus à s’établir durablement sur la scène politique. Outre qu’ils se sont imposés comme des interlocuteurs des pouvoirs centraux et des partenaires dans les politiques de gestion locale, ces mouvements ont contribué à définir la question corse dans les termes qui sont les siens aujourd'hui : la spécificité économique et culturelle de l’île et le besoin d’y répondre en la dotant d’institutions adaptées à sa particularité. Dans le même temps, leur légitimité a été grandement contestée : au nom des moyens utilisés par quelques-uns d’entre eux (la violence) et des buts que certains assignent à leur combat (l’indépendance). Mais le nationalisme corse n’en est pas moins devenu un acteur à part entière de la scène politique insulaire, capable de bénéficier des soutiens d’une part significative de la population et de participer de plus en plus directement à la vie publique locale. C’est ainsi qu’il a évolué de la protestation radicale contre le système politique officiel vers une entreprise d’insertion dans ce système, qui en a été de ce fait profondément transformé».



DE LA PRISE DE CONSCIENCE DU PATRIMOINE



Pour certains observateurs, la préservation du patrimoine naturel de la Corse contre la spéculation n'était pas, à l'origine, un objectif véritablement admis en tant que tel ou la principale préoccupation des régionalistes, loin de là. Autonomistes, régionalistes, indépendantistes, luttaient, avant tout, pour une cause politique devant leur permettre, une fois l'indépendance administrative acquise, d'assurer un développement urbain et touristique harmonieux, moins destructeur.


Pour d'autres, l’idée dominante, popularisée par la Cuncolta, que seule la violence du FLNC a permis la sauvegarde du paysage insulaire témoigne de cette instrumentalisation politique de la lutte armée à des fins intégratives au champ politique local. Car si effectivement la légitimité des nationalistes a été et est contestée, si de nombreuses voix corses s'élèvent contre l'irréalité d'une indépendance et condamnent sans appel la violence, l'écrasante majorité, pour ne pas dire, Le Peuple Corse, reconnaît que les attentats contre des biens immobiliers effectués par les groupes nationalistes ont préservé l'île d'une urbanisation touristique dévastatrice. On peut avancer l'idée que sans leurs actions, le Corse serait devenue un sarcophage de béton. Selon Corsica Libera : « Force est de constater qu'à cet égard, c'est bien le mouvement national – et particulièrement la lutte déterminée du FLNC contre la spéculation immobilière - qui a permis de limiter le bétonnage de notre littoral. 55% des Corses, toutes tendances confondues, l'ont d'ailleurs admis sans ambiguïté, à travers un sondage réalisé il y a deux ans (IFOP pour RCFM et « Corsica » - Octobre 2006). Dans la course internationale à l'excellence écologique, la Corse part donc, grâce au sacrifice de nombreux militants nationaux, avec un très net avantage, par rapport à d'autres pays méditerranéens. (À titre de comparaison, notons l'attitude actuelle du gouvernement espagnol, qui s'engage fortement dans une politique de  « re-sanctuarisation » en affectant un budget de 5 milliards d'euros à l'achat de millions de mètres carrés de constructions immobilières sur le littoral, dans le but de… les raser !) » Selon nos sources, c'est à dire des amis corses de notre connaissance, ce sondage ne reflète guère l'opinion générale des corses plus que favorable à ce type d'actions. La célèbre formule paradoxale Nous condamnons la violence, mais pas les auteurs pourrait être, dans ce cas particulier, inversée : Nous condamnons les auteurs, mais pas les destructions...

Bien plus encore, Dominique Voynet, Ministre de l'aménagement du territoire et du développement déclarait : « Historiquement, beaucoup de ceux qui plaidaient pour accroître les compétences des élus, ou pour l'autonomie, ont toujours insisté pour préserver la Corse des appétits des investisseurs qui ne respectaient pas la loi. Le plasticage des bâtiments est injustifiable, mais il faut bien reconnaître que le message anti-spéculation a souvent été porté dans le passé par les autonomistes. Aujourd'hui, on assimile volontiers nationalistes et libéralisme économique sur l'île - une hypothèse que valide régulièrement, avec un brin de provocation, Jean-Pierre Chevènement. Moi, je suis favorable à la reconnaissance de l'autonomie, mais je ne pense pas que le transfert de compétences législatives puisse se faire sans garanties et sans une réelle démocratie locale. Sans ces garanties, notamment sur la préservation du littoral, nous n'en serons pas.»


Un développement économique tardif, sous l’emprise des clans

Le développement économique entamé en Corse à la Libération, en 1944, enregistre un succès certain mais malheureusement sans infléchir la tendance au déclin démographique observée depuis le début du siècle. Au début des trente glorieuses, les gouvernements, dans le cadre des plans d’action régionale, instaurèrent puis développèrent deux sociétés d’économie mixte chargées respectivement du développement touristique et agricole de l’île, la SETCO et la SOMIVAC, à l’origine d’un essor réel de l’économie insulaire. Sous la pression des clans de l’île, alliés à l'État français, la majorité des terres agricoles ainsi mises en vente par l'État furent néanmoins attribuées à des propriétaires terriens pieds-noirs rapatriés d’Afrique du Nord, engendrant, en sus d’un sous-emploi chronique, un puissant sentiment de frustration au sein de la population insulaire autochtone.

Suivant la même évolution, le développement vertigineux du tourisme local (38.000 touristes en 1949, plus d’un million par an à partir du début des années 1980 ) se concrétisa par l’édification, encouragée par la SETCO, d’immenses complexes hôteliers au détriment de la petite hôtellerie locale, pourtant largement en proie au sous-emploi.


Environnement et classe politique

La prise de conscience qu’il fallait défendre l’environnement s’est faite précocement et brutalement en Corse, indépendamment de toute idéologie, en avril 1960, lorsque le gouvernement Debré décide unilatéralement de créer un centre d’expérimentations nucléaires souterraines dans les mines désaffectées de l’Argentella, au sud de Calvi ; le mouvement de protestation unanime, à la mesure de la nature et de l’ampleur du projet, est d’autant plus rapide qu’il est impulsé par le mouvement du 29 novembre 1959, composé majoritairement et à échelle régionale, d’hommes politiques de gauche, communistes et radicaux, qui a déjà organisé des grèves générales contre la menace de fermeture des lignes de chemin de fer de la Corse. Les élus corses sont alors unanimes pour rejeter le projet. En 1963 c’est le projet de ligne électrique reliant la Toscane à la Sardaigne (ligne Carbo-Sarde) qui mobilise les consciences insulaires. Les pylônes électriques seront d’ailleurs parmi les premières cibles d’attentats à l’explosif entre 1967 et 1969. Suivront les combats contre la pollution des boues rouges (1972-1973) rejetées au large de la Corse par la société italienne Montedison puis l’hostilité au projet de centrale thermique du Vazzio (1975-1985) près d’Ajaccio.

Le scandale des boues est véritablement à l'origine d'un mouvement massif de défense du patrimoine naturel. Des comités anti-boues rouges fleurissent à Bastia et à Ajaccio ; une manifestation unitaire en février 1973, avec à sa tête élus, hommes politiques, autorités religieuses, dégénère et se termine par l'arrestation du responsable fédéral du parti communiste, adjoint à la mairie de Bastia, et du porte-parole de l'Action régionaliste corse. Cette mobilisation générale aboutit à la condamnation, en avril 1974, des responsables de la multinationale au procès de Livourne. Le plasticage du bateau de la Montedison, revendiqué par le FPCL, sera approuvé par l'opinion publique insulaire. Le rôle des nationalistes est actif durant l'affaire des boues rouges. Edmond Simeoni, militant fondateur du premier mouvement régionaliste corse déclarait, le 3 février 1973 « Quand un pays est ainsi menacé dans ses intérêts vitaux, c'est une cause pour laquelle on peut aller en prison. Nous en faisons désormais un problème régional. » Des slogans anti-français apparaissent dans les manifestations contre un gouvernement qui n'intervient pas au niveau international auprès des autorités italiennes.


Le tourisme, pilier d’une renaissance économique


La fin de la Seconde Guerre mondiale inaugure pour l’ensemble de la France métropolitaine une période d’intense activisme aménagiste, diligenté par les services de l’État et qui se traduit par l’élaboration de plans de développement et d’action régionaux. La Corse est aux premières loges de ce « redimensionnement » de l’action de l’État. À ce moment-là, la population corse, investie massivement dans la fonction publique en métropole et dans les colonies, vit de moins en moins sur l’île. Le plancher démographique de 170 000 habitants est atteint dans les années 1950 alors que l’île comptait environ 300 000 habitants à la fin du XIXe siècle. L’île est exsangue, dans une situation de « non-développement ». Elle est réduite au statut de terre de vacances, muséifiée pour des Corses de l’extérieur qui retrouvent ainsi, intacte, l’île, paradis idéalisé de leur enfance.

Dans ce contexte, les services de l’État et le conseil général de la Corse, présidé à l’époque par Paul Giacobbi, élaborent un premier plan Corse définissant des objectifs de développement économique. L’introduction, qui s’inscrit à la suite d’une longue lignée de rapports français sur les vastes potentialités économiques de la Corse, insiste sur la beauté de la nature insulaire, « joyau » de la France. Le préfet Lucien Drevon peut ainsi conclure cette introduction de la manière suivante : « La Corse possède une autre richesse incomparable et inépuisable à exporter, ce sont les merveilles dont la nature l’a dotée, la richesse de ses sites, la générosité de son ciel et de son climat. Faire prospérer le tourisme par tout ce qui y concourt directement ou indirectement, c’est assurer la renaissance de la Corse ; c’est l’objectif final auquel tendent toutes les dispositions du plan de mise en valeur de la Corse. » Suivi cependant de peu d’effet, ce premier plan est repris par le programme d’action régionale de 1957 qui marque réellement le départ d’une entreprise de rénovation de l’économie insulaire. Le tourisme y est défini comme le « levier de la renaissance corse », accompagné également d’un plan de mise en valeur agricole. 

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Dès les années 1950/60, les banques et les groupes d'assurances (Axa, Rothschild, Paribas, etc.), fascinés par cet or bleu, investissent en Corse, et prennent possession de quelque 10.000 hectares principalement sur le littoral. Les premiers complexes touristiques typiques des années 1950/60 sont construits en bord de rivage. L’objectif concret de la SETCO, société alimentée par des capitaux publics et privés, est de combler le retard de l’équipement hôtelier. Il s’agit de construire une centaine d’hôtels en cinq ans. La réalité a été bien plus modeste. Quatre hôtels prestigieux seulement ont été réalisés comptant environ 300 chambres. Il s’agit des hôtels de la Pietra à l’Île-Rousse, d’Arena Bianca à Propriano, le Sheraton, dans la presqu’île de Porticcio près d’Ajaccio et Cala Rossa près de Porto-Vecchio, qui figurent toujours parmi les plus prestigieuses résidences de l’île. La conscience des potentialités touristiques énormes de la Corse s’est traduite alors par une série de déclarations emphatiques. Le Journal officiel du 19 avril 1957 entame ainsi son exposé sur le programme d’action régionale : « Tout fait de la Corse par prédestination un gisement touristique de classe internationale » tandis que le député des Alpes-Maritimes M. Catroux estime en 1963 que « la Corse est la seule réserve de tourisme qui reste à la France ».
 
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Puis les années 1960 et 1970 voient la multiplication des « affaires » qui orientent l’opinion publique corse vers une méfiance et une hostilité de plus en plus marquées vis-à-vis du tourisme. Des projets portant atteinte à la fois à l’environnement et au sentiment identitaire de la communauté sont dénoncés. Mais les insatisfactions reposent aussi sur l’irruption brutale d’une économie monétarisée qui attribue désormais une extraordinaire plus-value foncière à des terrains littoraux autrefois négligés. La liste des affaires liées à des projets touristiques est fastidieuse. On retiendra les menaces sur le domaine de Girolata convoité un temps par Brigitte Bardot ou l’échec des négociations de l’Aga Khan avec des propriétaires corses trop exigeants, à Sperone. L’Aga Khan préférera s’installer en Sardaigne septentrionale. Le domaine de la Testa-Ventilègne et l’île de Cavallo dans la sensible et convoitée région de Bonifacio cristallisent plus particulièrement les oppositions à la mise en valeur touristique opérée par des grands groupes financiers. La compagnie d’assurances La Paternelle, après avoir acheté près de 3 000 hectares de littoral entre Figari et Bonifacio, envisage dès la fin des années 1960 la construction d’un gigantesque complexe touristique. Mais les intrigues financières de ses principaux acteurs font traîner un projet qui suscite de fortes oppositions et aboutit en 1996 au rachat d’une partie du domaine par le Conservatoire du littoral. L’île de Cavallo sur laquelle est envisagée dès 1957 la mise en place d’un camp de naturistes focalise davantage encore l’opposition au tourisme. Cette île de l’archipel des Lavezzi, destinée à devenir « un paradis pour milliardaires », est achetée par l’animateur des nuits parisiennes Jean Castel en 1967. Il constitue alors la Société d’exploitation des îles Lavezzi pour édifier un luxueux village de résidences secondaires, doté de son aéroport et de son port de plaisance. Tout au long des années 1970 et 1980, cet aménagement est classement en site préservé et la SODIL, remplacée ensuite par la CODIL (Compagnie des îles Lavezzi) au sein de laquelle les intérêts italiens deviennent progressivement majoritaires. L’île de Cavallo résume les conflits d’intérêts qui caractérisent le tourisme corse. Les décennies suivantes l’attesteront, qui verront des groupes armés nationalistes clandestins assurer la sécurité des intérêts italiens plus ou moins « mafieux » installés sur l’île .

En attendant, le schéma d’aménagement de 1972 élaboré par une mission interministérielle pour le développement de la Corse retient à son tour le tourisme comme principal moteur de la croissance. L’objectif défini est d’atteindre 2 millions de touristes à l’horizon 1985. Le tourisme en stimulant la croissance économique devait également permettre à la Corse d’atteindre 320 000 habitants (220 000 habitants en 1970). Ce schéma paraît à l’époque très ambitieux. Pourtant ses objectifs quantitatifs seront dans le secteur touristique « spontanément » atteints.


Contre le tourisme de masse

La contestation anticapitaliste venant des partis de gauche rend également les objectifs de croissance touristique de plus en plus impopulaires. L’opinion publique corse, soucieuse du maintien de son cadre de vie et inquiète du flux d’immigration qui installe dans l’île près de 50 000 nouveaux habitants en dix ans, adhère au mouvement de fond d’une remise en cause du développement touristique, défini comme une aliénation. L’enthousiasme initial des élus comme Jean Zuccarelli, président du conseil général qui adhère en 1957 au plan d’action régionale, cède désormais la place au scepticisme. Le jeune élu José Rossi, qui cherche sa place à droite entre les bonapartistes ajacciens et les gaullistes, est un des premiers politiques non régionalistes à intégrer la thématique identitaire, comme l’atteste sa participation à la Charte de développement économique de 1975. L’ère de la contestation du tourisme s’impose désormais. Avec elle toutefois commence aussi l’ère des contradictions et du double langage sur le tourisme en Corse.

La dynamique touristique pose dès le début des années 1960 une problématique foncière. Des activités économiques modernes se développent sur le littoral, créant un fort appel de main-d’oeuvre et de nouvelles richesses. Nécessitant de forts investissements de capitaux privés, les activités touristiques ne peuvent plus être gérées par les partis corses traditionnels. Elles remettent en cause l’équilibre clientélaire d’une société qui reposait jusque-là sur l’emploi public. Selon W. Dressler, « la brutale irruption d’une logique économique basée sur la modernisation capitaliste de l’agriculture et du tourisme déstabilise les pyramides clientélaires et repose le problème de la reproduction du pouvoir et du mode d’articulation à l’État ». Le souci environnementaliste conjugué à la volonté de protéger la Corse d’investissements touristiques extérieurs massifs suscite différentes réactions politiques.
Dès les années 1960, les élus radicaux de gauche, conscients de la nécessaire gestion raisonnée du tourisme, font précocement le pari d’une politique de préservation des milieux naturels. Le parc naturel régional de la Corse (PNRC) créé en 1971 est l’oeuvre du sénateur maire de Venaco, François Giacobbi. Il est réalisé à partir du rapport scientifique que le professeur Molinier présente le 7 février 1966 au conseil général de la Corse. L’objectif du PNRC est de défendre « la protection et la sauvegarde des richesses naturelles de la Corse » tout en contribuant à maintenir des activités économiques dans l’intérieur de l’île. Sa réussite est exemplaire. Le maire de Piana, Nicolas Alfonsi, député puis sénateur de la Corse-du-Sud, s’est attelé quant à lui à la protection des sites littoraux. Il préside depuis 1976 le Conseil des rivages qui est une antenne du Conservatoire du littoral. Grâce à une politique volontariste, 20% du linéaire côtier corse ont pu être acquis par le Conservatoire du littoral. Le désert des Agriates, la réserve naturelle de Scandola classée Patrimoine mondial de l’Unesco en 1983, les sites de Porto et de l’Ostriconi, de Palombaggia ou les falaises de Bonifacio en sont les sites les plus prestigieux. La Corse représente un cinquième de l’ensemble des acquisitions nationales du Conservatoire du littoral. Le maintien d’une politique ambitieuse devrait permettre à l’horizon 2030 de porter ses acquisitions à 40% du littoral de la Corse, consolidant ainsi son statut de « vitrine du Conservatoire du littoral » (Le Monde, 9 juillet 2005)..

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Contre la colonisation


Mais les principaux griefs des premiers contestataires portent bien au-delà des aménagements touristiques et ils dénoncent : « Les villages se vident et les villes ne se remplissent pas puisque l’exode des corses se fait en destination de la France continentale et des pays sud-américains. Les voies de circulation sont réduites à leur plus simple expression, l’agriculture périclite puisque la jeunesse corse a été fauchée dans les tranchées de Verdun, l’état enlève aux corses leur histoire millénaire, leur langue (le français est la langue officielle et il est interdit aux enfants de parler le corse, même dans la cour de l’école) et leurs coutumes.» Ce mécontentement se cristallise par les plans d'aide de l'Etat concernant le rapatriement des français de l'Algérie en Corse : « L'étincelle est à rechercher dans la grande phase mondiale de décolonisation que connurent les anciens empires dont par conséquent la France. Conformément aux accords pris lors des accords sur l’indépendance de l’Algérie, la France s’engageait à réinstaller ses nationaux sur l’île de beauté, ce furent 15.000 pieds-noirs qui s’installèrent profitant des aides de l’état pour l’acquisition et la mise en valeur de terrains agricoles. De nombreux corses, à tort ou à raison, se sentirent victimes d’un marché de dupes, puisque, ne bénéficiant pas des mêmes aides, ils étaient concurrencés sur le même marché étriqué dans des conditions loin de leur être favorables. L’intégration des pieds-noirs au sein de la population corse fut également loin d’être aisée en raison d’un mode de vie totalement différent. Les nouveaux venus entendant, comme il leur avait été promis par l’état, retrouver en Corse le statut qui avait été le leur en Algérie. Les mouvements autonomistes prirent à cette époque leur envol, appuyés sur les difficultés économiques de l’île, l’émigration de la population native, la désertification des villages, l’acculturation. Parallèlement pour pallier à l’absence de main d'œuvre locale, les exploitants pieds-noirs firent appel à celle du Maghreb.» [Source : corsicanews.net ].


Les premiers mouvements clandestins



Le premier mouvement clandestin apparaît en 1961. Le Comité Corse pour l'Indépendance (CCl) se signale par quelques attentats dénonçant la politique gaulliste en Algérie. Plus qu'un mouvement antifrançais, le CCl est un mouvement antigaulliste et son apparition est liée aux événements d‘Algérie et à I’OAS et non au seul contexte insulaire. Il n’opérera que le temps de l'agitation algérienne, préconisant de façon totalement irréaliste compte tenu de ses moyens, la création d'un front anti-républicain ouvert aux partisans de l‘Algérie française. Mouvement isolé, il ouvre cependant la voix à de plus illustres successeurs.

Au lendemain des événements de Mai 68, un mystérieux mouvement clandestin, Corse libre, fait son apparition en revendiquant. en novembre 1968, un certain nombre d'attentats contre des locaux administratifs. Le vol de plus de deux tonnes et demie d'explosifs le 23 mai près de Bastia laisse supposer que l'organisation naissante dispose d'importants moyens d'action. Pourtant, le l3 novembre, nombre de ses militants sont arrêtés. La plupart d'entre eux sont des immigrés italiens, ce qui permit, en jouant du souvenir irrédentiste de l'entre-deux guerres de délégitimer en partie le mouvement.

À côté de ces éphémères organisations, de nombreux attentats sont perpétrés à partir de l'année 1964 contre les bâtiments de la SOMIVAC et certaines installations de rapatriés. La violence n'est plus liée au contexte algérien ou aux débordements de Mai 68, mais traduit alors le mécontentement de nombreux jeunes insulaires, en majorité agriculteurs face a une politique préférentielle d'attribution des terres aux non-Corses, qu'ils soient rapatriés ou entrepreneurs étrangers. Un Organe clandestin d’information et d'action (OCIA) dénonce « une administration bienveillante [qui] a tout fait pour chasser les Corses de chez eux » et choisit ses cibles en conséquence. Jusqu'en 1973. les attentats, souvent anonymes, contre les bâtiments de la SOMIVAC, les fermes de rapatriés ou certaines installations touristiques vont devenir fréquents. Beaucoup de ces actes sont alors officieusement appuyés par les organisations régionalistes.
L’Action Régionaliste Corse

En 1960 un groupe d’étudiants, dirigé par Charles Santoni et G. Poli, a fondé à Paris la revue Union Corse” et en 1961 l’Union des étudiants corses. Peu après à Vivariu s’est crée l’Union nationale des étudiants corses. Les nouveaux secteurs n’offraient aucune continuité avec la tradition corsiste, ils ne se définissaient même pas comme autonomistes ou nationalistes. Ils affirmaient plutôt une identité singulière qui refusait de se résigner à la paralysie économique et à l’asphyxie sociale et s’opposait à la collusion entre l’État et le capital déprédateur d’origine extérieur. Ce processus d’apparition du nouveau corsisme a commencé à mûrir à la mi décade, quand en 1965 s’est crée le Comité d’étude et pour la défense des intérêts de la Corse (CEDIC), dirigé par les frères Edmond, Max et Rolland Simeoni. Dans une situation de fermeture du marché de l’emploi dans les colonies, le CEDIC accuse Paris d’exploiter par le biais de sociétés mixtes des activités très rentables, dont les bénéficiaires ne sont pas corses, de tolérer le dépeuplement et l’exode des Corses, alors que s’installe dans l’île une population allogène: déjà, il avance la notion de « colonie de peuplement » et de «décorsisation» de l’île. Le CEDIC (formé autour d’acteurs économiques de Bastia) et l’Union Corse de l’Avenir (qui avaient réuni l’Union Corse et l’Union des étudiants corses) se sont unis en décembre 1966 d’une façon éphémère avec les “socialistes” du Front régionaliste corse. Ils ont participé aux élections législatives du mars 1967 et ils ont obtenu 1.160 voix. Puis ils se sont séparés à nouveau. D’une part, les frères Simeoni ont fondé en 1967 l’Action régionaliste corse (ARC), qui défendait l’autonomie de la Corse sous le mot d’ordre “Contre les clans, hors des partis, pour la Corse” et qui dirigera l’activisme corsiste jusqu’en 1975. D’autre part, Santoni a continué à poursuivre avec le Front la construction d’une alternative de gauches qui unît socialisme et nationalisme, lequel déboucherait en 1973 dans le Partitu Popularu Corsu (PPC), après que beaucoup de ses intégrants se soient incorporés à la refondation du Parti Socialiste.

Le FRC, d'obédience gauchiste, se transforme le 15 avril 1973 et devient un parti ouvertement autonomiste, le Partitu Populu Corsu. abandonnant ses prétentions socialistes au profit d'un nationalisme modéré mais ferme. Au discours théorique se substituent progressivement des analyses plus pragmatiques sur l'inégal développement agricole, rejoignant les préoccupations économiques et identitaires de nombreux insulaires. L'ARC - Action régionaliste corse - suit le mouvement et sous la pression de ses jeunes militants et l'influence de l'appel devient, le 19 août 1973, l'Azzione per la Rinaseita Corsa. En février 1974, l'ARC publie Autonomia, ensemble de propositions pour l'avenir de l'île. Le mouvement comble alors un des principaux griefs qui lui était fait l'absence de texte fondateur rappelant sa doctrine et ses orientations politiques. L'ARC apparaît alors véritablement comme un mouvement autonomiste, même s'il ne l'admet pas officiellement, exigeant par des propos euphémisants, « l'autonomie interne, instrument d'abord de sa défense puis de son épanouissement au sein de la République française ».

Le ton encore trop modéré du parti autonomiste agace l'aile gauche estudiantine de l‘ARC, la Cunsulta di i studenti corsi (CSC). Les frères Siméoni. bien que respectés, sont soumis a une critique grandissante de la part d'une jeunesse unie sous le sigle estudiantin. Certains éléments de ce mouvement n’hésiteront pas à franchir un pas décisif. En octobre 1973 et mars 1974 apparaissent, sur la scène insulaire, deux mouvements clandestins : le FPCL et Ghjustizia Paolina, qui viennent concurrencer directement l'ARC sur le terrain de la lutte autonomiste. De nombreux jeunes militants du mouvement siméoniste sont tentés par l'activisme des clandestins qui révèle la « situation colonialiste » que les régionalistes dénoncent. Les appels au calme de ces deniers, qui refusent de s'avouer autonomistes. tranchent sensiblement avec leurs discours alarmistes sur la mort annoncée du peuple corse. Les jeunes étudiants corses de Nice, regroupés au sein de la CSC poussent le mouvement autonomiste vers une radicalisation de ses actions en accord avec les clandestins. Cette attitude est en outre motivée par le renvoi du médiateur Liben Bou par le gouvernement Chirac qui signe l'arrêt des discussions avec |‘ARC sur le problème agricole. Face à sa contestation interne, le mouvement exclut le 20 juillet 1974 les jeunes de la CSC mais durcit cependant le ton vis-à-vis de l'État. Max Siméoni avait prévenu dans un article à chaud suite à la recrudescence des attentats contre la SOMIVAC et les colons : « L'ARC constate que ces attentats sont le signe d'un malaise sans plus ». L'ARC demande aux Corses de réclamer à l ‘État français les moyens institutionnels de leur survie. puis de leur épanouissement sur leur terre [...|. Si l‘État français maintient encore sa politique, l‘ARC sera la première à tirer la leçon et à rectifier sa position.

Le Fronte Paisanu Corsu di Liberazione (FPCL)

Le 8 octobre 1973, un nouveau mouvement clandestin fait son apparition en occasionnant de nombreux dégâts à trois cibles symboliques : la base militaire de Solenzara, la trésorerie d'Ajaccio et l'agence Air-France de Bastia. Le Fronte Paisanu Corsu di Liberazione (FPCL) signe ainsi directement son opposition à l‘État. Ses revendications sont clairement nationalistes et il semble s'inscrire, comme tous les mouvements qui vont suivre, dans une perspective indépendantiste. Pourtant, sa nuit bleue du 3 janvier 1974 traduit les préoccupations socioéconomiques des jeunes insulaires et touche cinq commerces appartenant à des rapatriés. Les revendications des clandestins montrent l'enracinement du FPCL dans ce processus de frustration à la fois économique et identitaire qui touche la Corse des années soixante et soixante-dix. Le programme de l'organisation clandestine met en avant trois revendications traduisant ce mécontentement socio-économique : La reconnaissance de la nation Corse a notamment pour conséquences :

  • établissement d'un grand plan corse de développement à titre de réparation pour deux siècles de colonialisme (plan quinquennal);
  • rapatriement de tous les Corses qui désirent revenir dans leur pays;
  • priorité des Corses à tous les emplois. à toutes les terres, et expulsion des colons, des affairistes et autres agents du colonialisme. »

Peu après les attentats de janvier, un porte-parole du FPCL rencontre des journalistes à Ajaccio à qui il confie que son mouvement « ne veut pas l'indépendance de la Corse mais un statut voisin du protectorat ». On touche, dans ces propos, l'ambiguïté du discours clandestin, préconisant une lutte de libération nationale sans jamais s'inscrire dans une réelle perspective indépendantiste. Jamais ne cessera, dans l'histoire du nationalisme corse ce décalage surprenant. Le FPCL, dissous le 30 janvier 1974 mais toujours actif fait l'actualité de l'île. Jusqu'au mois de février l'organisation clandestine multiplie les attentats en dépit d'une faiblesse organisationnelle évidente (plusieurs charges de plastic n’explosent pas). Un porte-parole du mouvement clandestin déclare à un journal insulaire: « Nous avons décidé avec nos faibles moyens, de passer à l'action au soir du 4 janvier 1974. A cette époque nous n‘étions qu'un groupuscule démuni de tout et nous avons fait beaucoup avec peu de moyens. »


Ghjustizia Paolina

Le 22 mars 1974, lors de la venue sur l'île du Premier ministre Pierre Messmer, un nouveau groupe clandestin signe un attentat audacieux en détruisant une caravelle d'Air-lnter sur l'aéroport de Bastia. Ghjustizia Paolina (GP) prend le relais du FPCL et va s'imposer comme le principal représentant de la tendance combattant « non pas le peuple de France mais le colonialisme de l’État français ». Issu des rangs du FPCL, le nouveau venu se veut plus radical dans son approche politique comme dans ses méthodes. Sa référence à la «justice paolienne », du général patriote du même nom, réputé sévère mais juste, traduit les velléités séparatistes et violentes des clandestins. Ghjustizia Paolina franchit en effet un pas supplémentaire en important la violence sur le continent et en étendant considérablement la répartition de ses attentats dans l'île. Alors que le FPCL frappait essentiellement les zones urbaines de Bastia et Ajaccio ainsi que la plaine agricole orientale, Ghjustizia Paolina couvre tout le territoire et endommage le ministère de l'Éducation nationale à Paris et la compagnie Transméditerranécnne à Marseille. La « concurrence » entre les deux mouvements conduit à une explosion du nombre d'actions violentes puisque pour les seules années 1974 et 1975, on comptabilisent près de quatre fois plus d'attentats que pendant les dix années précédentes. Plus contestataire, Ghjustizia Paolina est également plus énigmatique aux yeux des observateurs de l'époque qui insistent sur le secret qui entoure la clandestinité du mouvement : avare de commentaires, dédaignant toute forme de publicité, GP s'enfonce chaque jour d'avantage dans la clandestinité. Avec elle, les journalistes restent sur leur faim : pas de conférence de presse au maquis, pas de cagoule: pour les photographes ni de voix déguisées aux micros des radios périphériques. Rien. GP, tout comme le FPCL apparaît bien comme directement issu de la frustration économique et identitaire de la Corse moderne.

Si les attentats contre des cibles symboliques de l’État sont légion, les « innombrables attentats contre les services locaux de l'administration française affirme l'organisation clandestine, ont coïncidé avec les revendications agricoles, ouvrières, estudiantines. B. Pantalacci, militant de GP et membre fondateur du FLNC souligne la logique du processus du passage à la violence qui exclut toute interprétation idéologique univoque pour ancrer l'action violente dans un front du mécontentement: « Nos motivations étaient bien évidemment politiques, ça c'est la première évidence: mais bien sûr, elles étaient liées à un premier élément de renaissance à la fois culturelle et une prise de conscience aiguë avec un certain nombre de militants [...]. La lutte année [fut choisie] non pas par choix idéologique mais par nécessité politique par rapport à une situation donnée, une situation d‘incompréhension totale du pouvoir colonial. » La présence supposée dans les rangs des deux mouvements clandestins de nombreux agriculteurs ne doit pas étonner. Commerçants et agriculteurs, deux catégories socioprofessionnelles profondément secouées par l'expansion économique des années soixante, ont déjà fourni de nombreux cadres aux mouvements autonomistes. L'aggravation de la situation économique insulaire a vraisemblablement poussé certains professionnels de la terre, du négoce ou du tourisme à l'action violente.


Nationalisme, Tourisme et Environnement

L’action efficace de ces acteurs politiques locaux ne va pas toujours bénéficier du soutien de la nouvelle intelligentsia corse, composée de Corses diplômés de retour du «Continent». Par hostilité à ceux qu’elle considère comme les représentants d’un archaïsme politique, cette génération en partie soixante-huitarde et régionaliste s’installe dès lors dans une posture ambiguë qui consiste à comprendre, voire à légitimer les actes violents. Tant il est vrai que la vigueur du développement touristique de la Corse est intense, voire brutale. Elle va largement contribuer à la résurgence du fait régionaliste et nationaliste en Corse. Le refus de la bétonnisation devient pour eux un combat majeur établissant dès lors une confusion idéologique entre émergence du fait régionaliste et naissance des premiers mouvements écologistes. Au souci de défense de l’environnement, s’ajoute un sentiment nettement plus politique de spoliation territoriale. Il explique la précocité des combats environnementaux en Corse, dans une île en quête pourtant de développement. Le développement touristique est perçu négativement et défini comme spéculatif. Achille de Susini, président d’un Mouvement du 29 novembre contre les projets de l’Argentella, dénonce dès 1959 ce qu’il qualifie de « pratiques affairistes » de la SETCO.

Dans les années 1960, pourtant, ce n’est pas la défense de l’environnement qui anime le nouveau courant régionaliste des frères Simeoni. Centré géographiquement sur la côte orientale de l’île, autour de Bastia et du Fiumorbo, ce mouvement traduit plutôt à l’origine le souci d’une moyenne bourgeoisie locale de ne pas perdre le contrôle du vigoureux développement économique. L’essentiel de leurs revendications repose sur le domaine fiscal. Il s’agit de concilier une volonté déclarée de protectionnisme à l’encontre des grandes sociétés continentales et étrangères tout en s’inscrivant dans les principes d’une économie fondamentalement libérale. Mais en ce début de décennie 1970, les temps ont changé et l’esprit technocratique qui prévaut est largement remis en cause, permettant à certains de qualifier ce schéma de colonial. Les régionalistes de l’ARC parlent à son propos d’un « Schéma de déménagement des Corses », allant même jusqu’à évoquer un «génocide» programmé du peuple corse par l’État français.

C’est l’affaire de la pollution marine des boues rouges qui constitue alors en 1972 un puissant tremplin politique pour l’ARC. Elle lui permet d’instrumentaliser habilement une thématique environnementaliste qui bénéficie alors d’un puissant mouvement d’opinion. Des comités «anti-boues rouges» animés par des scientifiques se multiplient à Bastia, Ajaccio et Paris, et les régionalistes vont savoir y jouer un rôle déterminant. La défense de l’environnement mobilise alors une grande partie de la population insulaire contre l’autorité de l’État central. Elle anime en particulier une jeunesse imprégnée de la culture contestataire de l’immédiat après-68. Ces convergences idéologiques entre régionalisme et environnementalisme permettent à Edmond Simeoni de prendre le leadership du mouvement anti-boues rouges. Il invite ses militants à l’action et déclare à Macinaggio, le 3 février 1973, que « quand un pays est ainsi menacé dans ses intérêts vitaux, c’est une cause pour laquelle on peut aller en prison ». À l’aide de métaphores qui s’inscrivent dans la conception romantique du XIXe siècle et s’attachent à associer les peuples aux lieux et paysages, les militants régionalistes élargissent leur influence politique. L’alliance entre écologistes et régionalistes perdure jusqu’à nos jours. Elle connaît en particulier son acmé quand Max Simeoni devient le représentant des Verts au Parlement européen en 1989. La publication par l’ARC d’un rapport confidentiel commandé par la DATAR à l’Hudson Institute de New York permet de mener une active campagne d’information contre les projets d’aménagement du pouvoir central. Cette prise de conscience « écologiste » impose le souci d’une préservation des sites naturels, en particulier littoraux, menacés par les projets immobiliers du tourisme.

La défense de l'environnement devient un tremplin pour les nationalistes. Les régionalistes nationalistes de l'ARC, puis de l'Unione di u Populu Corsu (UPC), se déclarent attachés à leur terre, au patrimoine naturel et culturel de la Corse. Ils s'opposent publiquement au tourisme de masse : refus du complexe de la Testa-Vintilegne de cent mille lits sur les communes de Figari et de Bonifacio (projet de plus de 1 milliard de francs prévu par la société Finenco, filiale de La Paternelle, et encouragé par la DATAR) et du complexe touristique de Pinia à côté de Ghisonaccia (vingt mille lits) puis, avec virulence, opposition au schéma d'aménagement de la Corse en 1971.

Le tourisme devient alors la cible des attentats. Un des premiers attentats « touristiques » est perpétré contre le Transat Hôtel Club de la Marana, situé sur le cordon littoral de Biguglia au sud de Bastia. Ouvert en 1969, il est entièrement détruit par un attentat le 19 mars 1970. Cette action non revendiquée est cependant justifiée par les responsables de l’ARC : « L’ARC déplore la violence... Mais elle refuse de confondre culpabilité et responsabilité. En provoquant de manière systématique en dépit d’avertissements multiples l’implantation d’une forme de tourisme dont les Corses ne tirent aucun profit... l’administration est responsable d’une frustration favorable à tous les débordements». Avec la création du FLNC (Front de libération nationale de la Corse) en 1976, les attentats contre les infrastructures touristiques vont se multiplier. Les commandos acquièrent une image de justiciers, évitant par la pratique d’une violence «légitime» la défiguration des sites côtiers de la Corse. Dénonçant le risque de baléarisation de l'île, ils exploitent le fait que la population, attachée à son île et à son patrimoine foncier, se sent dépossédée de sa terre. À cette occasion, les nationalistes prennent conscience qu'une défense de l'environnement peut faire l'unanimité dans l'île et mobiliser une grande partie de la population insulaire, à Bastia et à Ajaccio, contre l'État central ; ces actions entraînent l'adhésion de la jeunesse. Des comparaisons métaphoriques sont établies entre les idéaux nationalistes, qui se veulent purs et désintéressés, et la beauté des paysages et du patrimoine naturel de l'île.

Selon Pierre Poggioli. fondateur du FLNC, l'ARC qui, dès la fin des années soixante avait organisé des attentats contre la colonisation pied-noir sur la côte orientale avait soit favorisé, soit laissé d’un bon œil se créer une sorte de bras armé qui. de fait, travaillait main dans la main avec l'appareil de l'ARC. D’origine souvent individuelle. les premiers attentats bénéficient d'une approbation politique, voire d'un soutien logistique camouflé. Le début des années soixante-dix, aux cours desquelles le courant autonomiste se structure, marque un saut quantitatif et qualitatif important dans l'utilisation du plastic comme moyen revendicatif, comme le montre le graphique suivant :

Source XAVIER CRETTIEZ, La question Corse



Vendetta ou Nationalisme ?


Une analyse détaillée de chaque attentat permet de relativiser la part de responsabilité des organisations clandestines nationalistes. Il apparaît en effet que près d’un tiers des attentats n’est pas le fait de mouvements politico-militaires mais semble relever de rivalités commerciales ou de différents de voisinage (comme en atteste la faible part d’attentats à l’encontre de biens publiques). Une part d’interprétation est nécessaire lorsque les attentats ne sont ni signés ni clairement identifiés en fonction de la méthode ou de la cible choisie. Cela concerne principalement les attentats à l’encontre de biens privés : commerces, entreprise ou résidences secondaires. C’est sur cette dernière catégorie qu’apparait un important différentiel entre les attentats commis et ceux revendiqués par le ou les mouvement (s) nationalistes clandestins.


ALERIA, AOÛT 1975

La violence politique dans la Corse de l'après-guerre anticipe l'apparition du FLNC. Elle reste cependant mesurée et essentiellement motivée par des considérations politiciennes ou économiques, sans réel fondement séparatiste. C'est l'agitation agricole et le sentiment dominant de frustration qui donneront à la violence son actuelle coloration idéologique.


L'heure de la violence aura sonné et dans de bonnes conditions. Pressée par sa base, lors de l'assemblée générale du mouvement à Caterragio, le 20 juillet 1975, lâchée par un gouvernement qui semble se soustraire aux promesses de son émissaire et confrontée au scandale de la chaptalisation, l'ARC va opter pour l'action violente. Le 17 août 1975, devant 8 000 auditeurs, le docteur Siméoni annonce son intention de conduire « la lutte anticolonialiste de libération ». Le pas est franchi. Le 21 août, l'occupation de la cave Dépeille à Aléria. inscrit la violence politique au cœur du débat insulaire. L’ARC, dans le dessein de dénoncer le scandale de l’attribution illégale de terrains vinicoles, occupe la cave d’un riche propriétaire terrien, originaire du Maroc et installé à Aléria, prenant « symboliquement » en otage quatre ouvriers marocains. L’action maladroite du représentant de l’Etat, le sous-préfet Jacques Guérin, qui fait donner la garde des CRS, transforme la cave en un véritable champ de bataille. Avec trois morts, le sang, pour la première fois, coule en Corse. L’île est ensuite quadrillée par les CRS et l’ARC dissoute, alors que sous l’instigation des petits agriculteurs locaux, on assiste aux premières émeutes et échauffourées. Pour l'ARC, « la violence en Corse est née particulièrement d'un refus de négociation, des promesses jamais tenues et d'un manque absolu de compréhension.

Le 24 avril 1976, le FPCL prononce sa dissolution pour des raisons qui restent obscures, des divergences internes auraient conduit à cette décision. Celles-ci tiendraient à « la destination des fonds recueillis par les comités de soutien créés après Aléria : une autre discussion concernait les subventions dites spontanées venant du racket politique. La période qui suit les événements d‘Aléria voit l'émergence de multiples groupuscules violents redoublant d’activité contre les symboles de l’État et les fermes des colons (le Comité révolutionnaire corse, les Groupes d'action corse. etc). Cette débauche de clandestinité conduit les deux principales organisations à fusionner pour affirmer leur prééminence sur la scène clandestine. Bemard Pantalacci, militant de GP explique cette union naturelle en faisant allusion au FPCL : « Je ne crois pas que l'on puisse vraiment parler de mouvement concurrent mais de mouvement frère avec lequel nous avions quand même des relations et après avoir analysé la situation nous avons convenu qu‘il était nécessaire de grouper les volontés et les moyens pour mieux pouvoir combattre le colonialisme français.» La direction du FPCL va accueillir de nombreux militants de GP qui, refusant le durcissement que provoquerait un tel mariage de moyens, suivent les appels au calme du leader de l'ARC, Edmond Siméoni. emprisonné à Paris depuis l'action commando d'Aléria. De cette fusion à laquelle de nombreux jeunes militants de l'ARC se joindront naît le 5 mai l976, le Front de libération nationale de la Corse.


LE FLNC

La réaction du gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing, prônant d’une part le tout répressif et d’autre part la continuation des politiques précédemment mises en œuvre, engage le FLNC dans une logique radicale, en multipliant les attentats non seulement sur l’île, mais également sur le continent.



L'histoire du FLNC est une longue suite d'attentats dont il serait impossible et rebarbatif de retracer dans le détail l'historique. Plus de 8 000 attentats a l'explosif ont secoué l'île de 1975 à 1997. Si près des deux tiers de ces explosions peuvent être attribués aux clandestins du FLNC, il n'en reste pas moins que l'extraordinaire prodigalité de l'organisation clandestine et l'ambiguïté de certaines revendications rendent périlleux un décompte exhaustif et précis des actions du Front. Cette difficulté statistique s'ajoute la forte dilution de l'organisation clandestine. Parler du FLNC comme d'un acteur homogène, s'exprimant d'une seule voix, relève de l'illusion ou du vœu pieux.

Une organisation violente

La parution du petit Livre vert, présenté à la presse le 6 mai 1977, pour le premier anniversaire du FLNC, témoigne des préoccupations agricoles et économiques des clandestins. Les premières pages du livret sont consacrées à un bilan socio-économique de la Corse contemporaine. La menace démographique, l'absence de politique publique au service des corses, la « colonisation agricole [...] qui profile aux colons pieds-noirs, les « terres réservées ou construites par les promoteurs étrangers», la « répression culturelle permanente » etc.. sont autant de dénonciations d‘une incurie étatique comparables aux protestations des autonomistes des années soixante ou des premiers nationalistes violents. Pourtant le FLNC va rapidement se démarquer de ses précurseurs. Il le fera sur le terrain «militaire» en imposant sur la scène clandestine un certain savoir-faire opérationnel. En s'attaquant à des cibles symboliques fortes du pouvoir étatique comme les installations militaires en Corse, il entend marquer une opposition réelle entre l'île et le continent. Ainsi, le 24 mai 1977, huit militants armés investissent le poste militaire de Fort Lacroix au-dessus de Bastia. Ils désarment les sentinelles et minent les installations radio. Le 13 juillet, pour la première fois, le FLNC fait usage de ses armes contre une caserne de gendarmes mobiles. Dans la nuit du 13 au 14 janvier 1978, une autre opération importante est effectuée par un commando de neuf hommes cagoulés qui endommagent les installations radar de la base militaire de Solenzara. Surtout, le 25 février 1982, un commando tue un légionnaire lors d'une opération qui tourne mal à Sorbu.

Mais ces opérations ponctuelles continues mais somme toute assez rares car difficiles à mener. Les atteintes extérieures à l’île ainsi que les attentats contre des symboles fortement représentatifs de l’Etat et de ses agents sont rares. L'immense majorité des attentats - d'origine « politique » ou sociale – touche des biens publics ou privés. commerces de rapatriés, fermes de colons, villas de continentaux et locaux administratifs. Ainsi, sur la seule période 1976-1978, les services de gendarmerie ont relevé 809 attentats. dont 166 ont visé des biens et édifices publics et 643 des biens privés. Parmi ces derniers, 129 étaient dirigés contre des établissements et entreprises touristiques ou des villas secondaires et près d'une centaine touchait des biens de rapatriés. La lecture de ces chiffres montre que le FLNC, tout en fondant sa légitimité idéologique sur la contestation de « l'État colonial », s’inscrit dans la lignée du mécontentement socio-économique des plastiqueurs des années soixante. Une analyse détaillée et précise des attentats pratiqués par l'organisation clandestine témoigne en outre de la volonté d’autolimitation de la violence offensive. Un tel regard permet d'inscrire l'action du FLNC dans une dynamique bien plus politique que militaire, bien moins séparatiste que fonctionnelle.

Une violence démonstrative

Si les actions clandestines corses, requérant un usage soutenu de l’explosif, révèlent un niveau de dangerosité limité, elles constituent un sur-marquage important du territoire insulaire. L’importance de cette forme d’action est tout autant symbolique que « militaire». L’objet est ici, moins de déprécier l’adversaire ou de marquer l’opposition entre Corses et non Corses, que de montrer son potentiel opératoire, son sérieux et la réalité de sa présence politique sur l’espace public. L’utilisation répétée de l’explosif devient une prise de parole politique, destinée à s’imposer, à la lueur des attentats, comme interlocuteur valable face au pouvoir d’Etat, aux détenteurs monopolistiques de la parole publique que sont les clans, et également au sein même du mouvement contestataire où les divers sous-groupes du FLNC luttent pour le monopole de la représentation identitaire. La répartition des attentats du mouvement nationaliste corse montre que le FLNC opère essentiellement à l’encontre de cibles sociétales intégrées à la vie insulaire.

Les cibles

La violence politique en Corse, comme tout type de terrorisme, prend sens a travers le type de cibles qu'elle privilégie. Les attentats à l'explosif perpétrés par le FLNC touchent une multitude de biens matériels avec une régularité surprenante au cours des années. Les principales cibles du mouvement clandestin sont les administrations publiques et les symboles de l'Etat. les forces de l'ordre, les banques, les villas et appartements, les complexes touristiques, les commerces et les symboles politiques ou syndicaux locaux. Une analyse détaillée de la distribution des attentats à l'encontre de ces différentes cibles appelle plusieurs remarques.

Plus de la moitié des attentats touche des villas ou des établissements commerciaux appartenant à des insulaires ainsi qu'à des continentaux. Il est difficile d'établir avec certitude l'origine des commanditaires de l'attentat et les raisons qui le motivent. ll semble qu'une grande partie de ces actions ne relève pas d'opérations « politico-militaires » entreprises par les organisations clandestines corses. Nombre de ces attentats sont le fait de particuliers et expriment plus des rivalités entrepreneuriales ou des différends personnels que des opinions indépendantistes. La difficulté de l'analyse tient à la distinction entre actes de droit commun et actions « politiques ». Seules les modalités opératoires, les cibles choisies. les revendications ou les messages de sympathie adressés à la victime permettent d'opérer une classification imparfaite mais qui reflète cependant quelques tendances lourdes : (cf tableau page suivante). Il apparaît très clairement que les cibles institutionnelles du mouvement clandestin marquant son opposition avec le pouvoir central - casernes et véhicules des forces de l'ordre. administrations et symboles de l’État - sont minoritaires parmi l'ensemble des actions armées. Les forces de sécurité de l’État, pourtant vigoureusement dénoncées par le discours nationaliste (qui parle de « forces coloniales d'occupation »). ne sont que très faiblement touchées par les clandestins (3.5 % du total des attentats et 5.6 % des actions clandestines « politiques »). La violence ne s'inscrit nullement dans une logique de guerre exclusive avec l’État français. Cette opposition frontale à l’Etat trouve sa matérialisation dans l'atteinte à un autre type de cibles « nationales ». moins dangereuses pour les militants du FLNC. Il s'agit des administrations et entreprises publiques (essentiellement les directions départementales de l'équipement, France Telecom, les palais de justice, les centres des impôts).

Les banques

Le discours « gauchiste » du FLNC se traduit par des atteintes soutenues aux établissements bancaires accusés de faciliter la spéculation immobilière et de décourager les investissements agricoles Iocaux. La majorité de ses actions est le fait de la tendance « sociale » du FLNC qui opère, suite à la scission de 1990, sous le sigle de Resistenza. Les actions contre les établissements bancaires ne représentent que 7,6 % de l'ensemble des attentats constatés et 12.5 % des actions des FLNC. L'ensemble est faible même si l'on constate ces dernières années, une augmentation des attentats à l'encontre de ces établissements alors même que Resistenza semble avoir rendu les armes. Pour certains observateurs. cette recrudescence des attentats économiques peut s'expliquer par une criminalisation grandissante de la lutte armée, rendant perméable la frontière entre violence politique et actes de droit commun.

Les villas

Un troisième groupe de cibles dominantes réunit les villas de particuliers (principalement celles de continentaux) et les entreprises commerciales. Ce groupe représente 32 % du total des attentats constatés (parmi lesquels sont comptabilisés les 2.157 attentats de droit commun) et 52.5 % des attentats « politiques ». Il s'agit donc de la principale cible du mouvement clandestin nationaliste. Cette distribution des actions clandestines procède d'une recherche de visibilité politique, peu coûteuse en termes de soutien populaire et de potentiel militant, et permet de faire sens au regard d'un discours politique ancré sur la protection de l'environnement et la sauvegarde de l'identité. Parce qu'ils conjuguent ces préoccupations, les attentats vis-à-vis des villas et des commerces sont constants et dominants tout au long de l'histoire du Front. Quelles que soient les motivations écologiques, identitaires ou de « protection du peuple corse » qui commandent ces actions clandestines l'importance quantitative de ce groupe de cibles témoigne cependant de la dérive progressive du mouvement clandestin. La recherche de financement auprès des acteurs économiques de l'île (commerces et entreprises privées) va autoriser un mélange des genres dommageable entre actions politiques et actes de banditisme. Les villas, appartements, entreprises ou même les administrations, majoritairement occupées par des fonctionnaires corses, sont des cibles internes à la vie sociale et politique insulaire et ne traduisent que très partiellement l’idée d’un conflit historique entre l’île et le pouvoir central. La pratique désordonnée et presque pathologique de l’explosif ne répond nullement à une stratégie élaborée d’opposition à un adversaire étatique désigné. Elle semble bien plus destinée à offrir une visibilité politique au nationalisme insulaire en réaction contre l’hégémonie claniste sur le champ politique local. Elle permet conjointement de dénoncer une spéculation sauvage et un trafic d’influence local accusé d’encourager la cession de la terre corse à des étrangers. La violence qui motive le discours « indépendantiste » semble donc peu destinée, dans les faits, à concrétiser la rupture avec l’Etat central. Elle répond bien plus à un processus de différenciation et d’affirmation politique par rapport au pouvoir décisionnel régional dénoncé comme corrompu et affairiste. 



Les entreprises touristiques

Il en est de même des actions violentes visant des entreprises touristiques (campings. clubs de vacances, hôtels de plage...) qui, contrairement à une idée répandue, ne constituent pas la majorité des attentats du FLNC (l0,6 % des attentats « politiques »), mais profitent d'une visibilité souvent importante. Si les cibles touristiques sont régulièrement touchées par les clandestins, il s'agit bien souvent d'opérations ponctuelles qui ne s'inscrivent pas dans une stratégie générale d'atteinte aux capacités d'accueil touristique de l'île. Une analyse géographique de la violence juxtaposant le pourcentage d'attentats par zone au pourcentage d'hébergements par région touristique montre la non-adéquation entre les deux séries de chiffres. Alors que, pour la seule année 1985, la région de Bastia et du cap Corse regroupent plus de 25 % des attentats, elle n‘abrite que 10 % des touristes estivaux. À l'inverse. la Balagne. fortement touristique avec 20 % de visiteurs non corses n'est touchée que par 9 % des actions terroristes. C‘est également le cas de la région « Grand Sud », très touristique (13.5 % de l'ensemble des capacités d‘accueil) et relativement épargnée par le terrorisme nationaliste (5.5 % du total des attentats). On ne peut donc parler d'une planification réelle et réfléchie de la lutte contre le tourisme en Corse de la part du FLNC.

Enfin, les actions violentes à l'encontre de symboles politiques et syndicaux locaux sont extrêmement minoritaires, bien qu'elles soient nettement en progression depuis la scission du mouvement armé. Les oppositions entre factions clandestines rivales et les alliances répétées avec certains clanistes insulaires expliquent cette évolution nouvelle et inquiétante. Le FLNC opère donc peu contre des cibles extérieures à la société corse et hautement symboliques du pouvoir d'État français. Sa « lutte armée » porte essentiellement sur des cibles sociétales intégrées à la vie insulaire. Les villas, appartements, entreprises ou même les administrations très souvent occupées par des fonctionnaires corses sont des cibles internes à la vie sociale et politique corse et ne traduisent que très partiellement l'idée d‘un conflit historique entre l‘île et le pouvoir central. Elles servent plus fréquemment à dénoncer une spéculation sauvage et un trafic d'influence local accusé d'encourager la cession de la terre corse à des étrangers. La violence qui motive le discours indépendantiste, semble donc peu destinée, dans les faits. à concrétiser la rupture avec l'État central.

Certaines pratiques violentes « spectaculaires » alimentent cette logique de visibilité politique : aux actions régulières des différentes sections régionales du Front - souvent rivales - destinées à marquer leur territoire et leur force opératoire, s’adjoignent des actions d’envergure couvrant l’ensemble du territoire de l’île, perpétrées à des fins stratégiques, à l’issue d’un scrutin régional remporté par les clanistes ou à l’annonce de la venue en Corse d’un représentant du gouvernement. Ces actions, appelées « nuits bleues », signent l’importance politique du mouvement clandestin et sa prétention à peser sur le débat public. En intensifiant quantitativement l’action armée, le FLNC s’impose aux média et dans le champ politique, sans recourir aux exécutions physiques plus coûteuses moralement et politiquement. Moins violent, ce type d’opération n’en est pas moins extrêmement spectaculaire, et apprécié de l’organisation séparatiste, comme, parfois, d’une partie de la population. La pratique des « nuits bleues » permet de répondre aux attentes des militants de base, éloignés des opérations d’envergure et néanmoins soucieux de concrétiser physiquement leur engagement moral. Elle autorise également quelques négligences financières de la part de la population lorsque les attentats ont pour cible le centre des impôts ou certaines banques. Selon Pierre Poggioli, ce type d’opération a « fait la publicité du FLNC et permis d’accentuer le mythe du clandestin, partout présent et imprenable». Il a permis au FLNC d’apparaître comme un acteur dominant du jeu politique insulaire, marquant en tous points du territoire « national », l’emprunte du nationalisme politique.

Résultante politique de la pratique militaire, la nuit bleue est aussi une incitation à l’action et un instrument important de mobilisation militante. La fréquence de ce répertoire d’action propre au nationalisme corse atteste son importance stratégique (de 1983 à 1995 ont eu lieu 34 nuits bleues totalisant 697 attentats). Elle éclaire en cela une autre spécificité du terrorisme insulaire : les conférences de presse clandestines et nocturnes.

Une violence mesurée

Jusque dans les années 1980, en dépit du nombre élevé d’attentats à l’explosif à l’encontre de biens matériels, la proportion de victimes physiques de ces opérations clandestines demeure relativement faible. Depuis l'origine du mouvement, seuls un gendarme et un propriétaire de camping ont trouvé la mort lors d’une opération commando du FLNC, en 1986, contre un établissement touristique. Il convient de souligner la spécificité des nationalistes corses, ignorant les attentats aveugles et toujours soucieux d’éloigner la population civile lors d’actions à l’encontre de bâtiments publiques ou de villas touristiques. A l'inverse, de nombreux militants corses ont trouvé la mort en manipulant des explosifs.




À la différence des mouvements basque et irlandais. le – ou les - FLNC ne semble(nt) pas avoir développé un important appareil logistique capable de répondre aux besoins de l'ensemble de l'organisation clandestine. Dans ce domaine, comme dans d'autres, les secteurs locaux de l'organisation et les différents groupes d'action qui opèrent dans une circonscription sont responsables, pour leur propre compte, de l'approvisionnement à la fois financier et matériel. Cette territorialisation de la logistique qui, à quelques exceptions près, est de rigueur, explique le type d'opérations « militaires » effectuées par les clandestins. La majorité des actions clandestines repose surtout sur le maniement d'explosif, couplé avec des bouteilles de gaz. Un responsable policier insulaire affirme qu'il serait possible de prévoir une carte des attentats à venir à travers le recensement des vols déclarés de bouteilles de gaz dans les stations-service de l'île. Il semble en effet que chaque groupe d'action. responsable d'un secteur, opère sur ce secteur avec les moyens matériels qu'il parvient à trouver. Si la centralisation des bouteilles de gaz nécessaires pour les attentats est, évidemment, impossible, il en va autrement des explosifs, souvent volés sur les chantiers ou plus rarement lors d'opérations commandos dans des entreprises spécialisées ou dans des centres militaires. Théoriquement, chaque vol d'explosifs par un commando doit être centralisé et réparti selon les besoins des groupes, entre les différents secteurs. Mais comme le remarque un ancien cadre dirigeant: « Quand avait lieu un gros vol d'explosifs. il fallait le répartir. Souvent le commando responsable de l'opération en gardait la plus grosse partie. Chaque groupe se considérait comme responsable de sa zone et devait mériter ses armes. Les armes utilisées lors des premières conférences de presse venaient de la Résistance. Il s'agissait alors de vieux stocks de mitraillettes Stem. MP44 ou même des fusils de chasse. C'est au printemps 1978 que le FLNC acquiert les premiers pistolets mitrailleurs et les MAK 49, exposés devant les caméras françaises. Selon un ancien responsable de l'organisation clandestine ces armes viennent de différents circuits, principalement du milieu. 21 MAK 49 sont ainsi volés en l978 à Toulon et rachetés 2 500 FF pièce par le FLNC alors que quelques FAL belges arriveront à travers le marché noir international. En l987, l'assassinat d'un gendarme par le commando itinérant du FLNC au moyen d'une kalachnikov, montre que le mouvement clandestin corse a su établir quelques liens avec un marché noir international qu‘il sollicite d'autant plus que le mouvement clandestin est incapable de fabriquer lui-même son armement, à la différence de l'ETA basque. Pierre Poggioli témoigne également de l'existence d'une filière libanaise qui aurait permis l'achat d'un fusil-mitrailleur M79, dont le porteur servira d'effigie au FLNC. Pour autant, jusqu'à une période récente, le mouvement nationaliste corse évitera une militarisation trop voyante. La majeure partie de son matériel relève d'armes de cinquième catégorie, disponibles dans le commerce et souvent destinées à la chasse. La « militarisation » de ces armes est obtenue par différents procédés techniques consistant à en améliorer la portée ou le débit balistique, en manipulant le percuteur ou en transformant les appareils de visée. L'objectif poursuivi par les clandestins semble relever davantage de la démonstration de force maquillée que de la recherche d'une réelle efficacité militaire. Un responsable policier confiait « ne pas craindre le FLNC d'un point de vue militaire. Ce sont des amateurs et ils n'ont guère de connaissance en matière d‘armement [. . .]. Ils jouent à la guerre, mais ce ne sont pas des guerriers ».



ECOLOGIE ET NATIONALISME


Les Verts sont la « force porteuse dont nous avons besoin », déclare Max Simeoni, leader de l’UPC. Cette organisation, qui recrute majoritairement ses militants dans la bourgeoisie urbaine bastiaise et ajaccienne et dans la microrégion rurale du Fiumorbo, est en position de recul électoral depuis 1984, et a perdu de nombreux militants depuis 1976, date de création du FLNC. Elle compte se régénérer grâce à un combat écologiste susceptible de mobiliser la population. Identité ethnique et environnement sont associés dans le programme des Verts régionalistes.

Le maire de Piana et conseiller général des Deux-Sevi, Nicolas Alfonsi, président depuis 1976 du Conseil des rivages corse, antenne du Conservatoire du littoral, a fait ses preuves: acquisitions entre autres du désert des Agriates, de Scandola, devenue une réserve naturelle classée en 1983 au patrimoine mondial de l'Unesco, du delta du Fango, des sites de Porto et de líOstriconi, de Palombaggia, de Capo di Muro, Campomoro-Senetosa, Roccapina, du golfe de Ventilegne et des falaises de Bonifacio, soit 14 000 hectares et 175 kilomètres de rivage (20% du linéaire côtier régional).

Une politique d'union des autonomistes et des indépendantistes s'est mise en place depuis 1985, sur le terrain électoral, aux législatives et aux régionales de 1986. Norbert Laredo et Michelle Salotti, díI Verdi Corsi, occupent respectivement la vingtième et la cinquante et unième position sur la liste des Verts aux européennes de 1989.

DU NATIONALISME à la MAFIA
via l'impôt révolutionnaire


Dès 1976 le FLNC pratique le racket, nommé « impôt révolutionnaire ». En 1983, l’organisation clandestine reconnaît publiquement le prélever sur des Corses aisés et des Continentaux (Le Monde, 4 janvier 1983), de grandes sociétés comme Air France, Nouvelles Frontières, le Club Méditerranée. Rapidement, l’argent facile devient un facteur de ralliement à la cause politique. Le FLNC reconnaît pratiquer les braquages de banques ou de convois de transport de fonds, destinés à financer l'organisation. Selon un ancien cadre dirigeant de l'organisation, « les premiers braquages et la collecte de l'impôt révolutionnaire étaient faits par les chefs de secteur : ils avaient honte de demander à leurs hommes de s'occuper d‘argent.» Seule la cause comptait et l‘enrichissement de l‘organisation passait par des compromissions inavouables avec les pratiques du Milieu. Centralisé, l'argent récolté est ensuite redistribué par la direction du Cunsigliu aux différentes régions, chargées à leur tour de répartir la manne entre les secteurs opérationnels. Pourtant, l'affaire Schock, du nom d'un coiffeur assassiné en 1983 par un militant du FLNC pour avoir refusé de payer l'impôt, illustre la volonté individuelle de certains secteurs du mouvement de s'autonomiser et de racketter pour leur propre compte sans en référer à la direction. Dès cette époque, il semble que des problèmes de coordination de la lutte politico-militaire traversent l'organisation où s'opposent une direction soucieuse de centralisme dirigiste.

Ainsi, si l'argent est le nerf de la guerre, il deviendra vite le « talon d'Achille de la lutte ». Il témoigne, à une toute petite échelle, de l'actualité des « guérillas dégénérées » qui subsistent par une économie de guerre dévastatrice. En officialisant l'impôt révolutionnaire dans un communiqué du 27 décembre 1982 pour répondre à une partie de la base militante dont la pratique du racket débordait le cadre politique, le FLNC va introduire une pratique clandestine que sa faible structure organisationnelle aura du mal à contenir. S'il est vrai, comme le souligne Jean-Michel Rossi. que l'impôt révolutionnaire « fut de tout temps partie intégrante de la démarche des organisations armées, tant la Résistance française, le FLN algérien ou I'OLP, seule une gestion stricte par et au service de l'organisation évite toute dérive personnelle dans l'utilisation des sommes recueillies, ll n'est pas certain que le mouvement armé nationaliste, à l'inverse de ses grands frères basque et irlandais, ait su se prévenir de ce type de travers. L'absence de centralisation de cette manne financière, destinée aux groupes locaux du FLNC va conduire, lors des scissions successives de 1989 et 1990, à une atomisation des centres de financement et à une complète autonomie des groupes en la matière. Les divisions entérinées, chaque mouvement clandestin s‘efforce de renforcer son appareil militaire afin de marquer sa domination sur le terrain par rapport aux concurrents. Selon un responsable de la Cuncolta à Paris : « Il est vrai qu'à cette époque [au début des années l990] on ne pensait qu'à une chose : s'armer et s'enrichir: Il fallait épater les autres et la course à l'armement a commencé, pas toujours avec des manières très étudiées». La multiplication des braquages et l'apparition de nouvelles formes d'actions violentes flirtant avec le grand banditisme marquent la volonté de militarisation progressive des différentes branches nationalistes.




Sans qu'il soit possible d'entrer ici dans le détail ayant secoué le monde nationaliste, il semble bien que certaines individualités proches du nationalisme clandestin aient bénéficié de largesses financières au début des années quatre-vingt-dix. La reconversion à partir de 1990 de nombreux nationalistes du sud de l'île dans la restauration touristique (pizzeria, dancing) témoigne de cette dérive financière d'une partie du personnel militant ou bien la reconversion de certains militants dans le banditisme est en effet l'occasion de rentabiliser leur savoir-faire en matière d'explosif ou d‘extorsion de fonds.


Nombre de militants, dont certains d'importance quittent alors les structures clandestines ou légales, dénonçant la prééminence des organisations «militaires» dans le débat public nationaliste et les risques de gangstérisation du mouvement. Les dirigeants nationalistes François Santoni et Jean-Michel Rossi révèlent ainsi que le FLNC s’est rapidement transformé en une coalition « de petits seigneurs de la guerre régnant chacun sur son secteur » (Rossi et Santoni, 2000). À la fin des années 1980, les luttes d’influence entre ses dirigeants s’affirment. Le contrôle des territoires devient l’objet de toutes les convoitises dans une économie éminemment prédatrice où domine une fragmentation extrême d’intérêts. Idéologiques en apparence, les rivalités entre chefs du FLNC reposent sur le contrôle territorial des activités lucratives du littoral touristique de l’île et renvoient l’île de Beauté à la récurrence de ses vieux démons factieux. Plus que les raisons politiques, c'est le contrôle de l'impôt révolutionnaire qui constitue l'objet de rivalité, portant sur le contrôle d'activités lucratives toutes situées sur le littoral de l'île et résultant de positionnements officieux dans des camps politiques différents à échelle micro-régionale. A présent le groupe de cibles dominantes réunit les villas de particuliers (principalement celles de continentaux) et les entreprises commerciales. La recherche de financement auprès des acteurs économiques de l’île (commerces et entreprises privées) va orienter les actions armées sur ces cibles peu protégées et économiquement rentables. Les attentats visent prioritairement les résidences secondaires, les hôtels, les camps de vacances. Ils passent d’une soixantaine par an à la fin de la décennie 1970 à 438 attentats en 1980, 247 en 1981, 808 en 1982. Ils ne sont pas toujours revendiqués par le FLNC.

NOMBRE ATTENTAS TOUS TYPES Source XAVIER CRETTIEZ, La question Corse


Ce rapprochement entre nationalistes et banditisme va modifier l'orientation et les formes de la lutte armée. Les idéaux d'égalité, de respect de l'environnement et de défense de la ruralité corse, vont peu à peu s'atténuer au profit de nécessaires compromissions. Le développement touristique des côtes destiné à attirer de riches plaisanciers (comme à Cavallo) est de moins en moins combattu puisque les divers groupes du FLNC en tirent de substantiels revenus en assurant la protection » des résidents et promoteurs. En conséquence, les actions clandestines deviennent toujours plus sélectives. On plastique celui qui ne paie pas ! Ainsi un port de plaisance à Cavallo en plein coeur de la réserve naturelle des îles Lavezzi avec ses 230 anneaux ne sera-t-il jamais plastiqué. L’« impôt révolutionnaire » permet la généralisation du racket et les actions de « décolonisation » masquent des prises d’intérêts sur les terres du littoral. Ainsi les propriétés ou constructions détruites sont ensuite vendues à bas prix et sont généralement rachetées par des résidents locaux dans les mois qui suivent.

Nombre d'organisations nationalistes, accusent plusieurs dirigeants du MPA, Muvimentu Per l’Autodeterminazione, dirigé par Alain Orsoni, de « national-affairisme flirtant avec le banditisme ». Le MPA-Canal habituel, surnommé dans l'île le "mouvement pour les affaires", est majoritairement composé aujourd'hui de socioprofessionnels du tourisme et du commerce, d'entrepreneurs et de membres de professions libérales. Le trésor de guerre amassé durant des années grâce au racket a été réinvesti : hôtels, commerces, bars, machines à sous, principalement localisés dans le golfe d'Ajaccio et le port de l'Amirauté, l'extrême-sud et la Balagne, le continent et l'étranger. Les militants de ce courant nationaliste ont désormais un patrimoine à protéger et à faire fructifier. Ils sont entrés dans une phase d'investissement et de revitalisation du littoral insulaire au sein d'une économie de marché dans un cadre intégré européen : ils ne parlent plus d'indépendance, mais de développement économique géré par les pouvoirs locaux. L'un de leurs responsables, fondateur d'une coordination de patrons, le Rialzu Economicu, dirige aujourd'hui la chambre de commerce et d'industrie de Corse-du-Sud. Ces nationalistes sont mûrs pour revendiquer à leur tour une paix civile garante de prospérité économique. Une partie de ses militantes et ex-militantes anime le Comité des femmes contre la violence né en janvier 1995, en pleine guerre nationalo-nationaliste. Le processus de notabilisation se traduit par des alliances avec les représentants de partis politiques nationaux comme l’ancien ministre José Rossi, UDF-PR. Le MPA estime que le tourisme doit être assumé comme moteur du développement économique. Ses membres sont conscients que seule la « paix civile » peut garantir désormais leurs intérêts et ils militent pour un développement local géré par des pouvoirs locaux. Mais la guerre entre nationalistes s’intensifie et les conflits d’intérêts s’affichent au grand jour à travers plus d’une vingtaine de meurtres entre 1992 et 1995. Cette évolution autorise dès lors un mélange des genres entre actions politiques et actes de banditisme. Suivent alors, entre 1994 et 1996, des années de règlements de compte et de luttes d'influence qui se traduisent par des attentats à la bombe, des assassinats et des incendies entre les différents mouvements. Si les destructions de résidences secondaires sont presque toujours signées par une organisation clandestine, en revanche les attentats contre les bars, les restaurants ou les discothèques relèvent en grande partie de rivalités entre gens du Milieu. La confusion va rapidement s’installer entre affaires de droit commun et violence politique, traduisant une indéniable criminalisation de l’économie touristique.

L'argent facile, et non plus l'idéologie, est devenu un facteur de ralliement à la cause nationaliste. Pour Eric Fottorino, qui intitule son article "les nouveaux bandits corses" dans Le Monde du 3 janvier 1995, "les assassins" ont succédé aux "justiciers".


La loi littoral


Depuis les premières lois de décentralisation en 1981, les élus territoriaux n’ont jamais réussi à élaborer une politique cohérente d’aménagement du territoire. La dynamique régionale est en permanence freinée par l’éclatement de la classe politique insulaire et favorise un campanilisme redistributif de nature clientéliste. Le schéma élaboré en 1989 est annulé par Pierre Joxe. Un nouveau schéma, préparé par le Conseil exécutif et adopté par l’Assemblée de Corse, reçoit en 1997 un avis défavorable du Conseil des sites et du Conseil économique, social et culturel, ce dernier estimant en effet qu’il présente « un grave danger pour le littoral insulaire ». Il reçoit également un avis défavorable du préfet Claude Érignac, les dispositions relatives à la partie du schéma d’aménagement de la mer n’étant pas conformes aux objectifs de la loi littoral. Le troisième statut de décentralisation de 2002, prévoit désormais l’élaboration par la collectivité territoriale de Corse d’un « plan d’aménagement et de développement durable de Corse». Ce PADDUC a valeur de directive territoriale d’aménagement. Ce nouveau transfert de compétences, attribué aux pouvoirs régionaux, ôte désormais tout contrôle de la puissance publique nationale déconcentrée. Au cours de l’année 2001, l’adoption du troisième statut de la Corse au Parlement avait suscité une vive polémique. L’article 12 de cette loi permettait en effet un aménagement de la loi littoral en Corse et les élus territoriaux corses y furent très majoritairement favorables, nationalistes compris. Mais la campagne médiatique soulevée par les associations écologistes a entraîné un retrait de cet article contesté, mettant à jour de profondes contradictions au sein des partis nationalistes et écologistes nationaux et locaux. Dominique Voynet, ministre de l’Environnement, pouvait-elle continuer à soutenir avec enthousiasme une autonomie plus forte de l’île tout en reconnaissant la nécessité d’une stricte réglementation nationale mise en oeuvre par les représentants de l’État pour protéger le littoral corse ? En 2004, le pouvoir d’adaptation législative permis à l’échelle nationale par l’acte II de la décentralisation va cristalliser une seconde fois le débat sur l’aménagement possible de la loi littoral. Les nouveaux dirigeants de la CTC évoquent alors la nécessaire « désanctuarisation » des rivages de l’île. Dans le journal Le Monde du 2 avril 2006, le président Camille De Rocca Serra déclare ainsi que « le passage de 12% à 20% de domaine constructible sur la zone littorale offrirait une vraie bouffée d’oxygène » à l’économie corse. Les élus mobilisent des associations de propriétaires lésés par la non-constructibilité de leurs terrains, en particulier dans le sud de l’île. Un « Collectif du 24 juillet » est alors créé au cours de l’été 2004 pour réclamer l’assouplissement de la loi. Rares sont les politiques, aujourd'hui, qui défendent la loi Littoral. De Jean-Guy Talamoni, porte-parole de Corsica Nazione, à Emile Zuccarelli, maire de Bastia, tout le monde la trouve inadaptée. «La Corse est quand même la seule région de France à avoir un schéma d'aménagement des côtes établi par l'Etat !», râle le président libéral de l'Assemblée de Corse, José Rossi. Pourquoi bloquer un développement lorsqu'il ne porte pas atteinte au patrimoine ?, demande César Filippi, conseiller territorial Corsica Nazione et propriétaire de l'Hôtel Belvédère, à Porto-Vecchio.

Les écologistes de I Verdi Corsi participent ou cautionnent de grandes campagnes médiatiques ou d'explosifs pour la défense de l'environnement. Aux élections territoriales de mars 1999, I Verdi Corsi font partie de la coalition Uniti, qui comprend des groupements nationalistes se proclamant démocratiques, comme Corsica Viva, dont des responsables ont depuis été arrêtés, présumés coupables des attentats réalisés en plein jour contre l'URSSAF et la DDE à Ajaccio, qui ont fait sept blessés. Puis de la coalition Unita, réunissant neuf organisations nationalistes, dont Corsica Nazione, la Cuncolta Independentista, l'ANC et Corsica Viva, qui ont signé un accord en quinze points à Ajaccio le 4 octobre 1999, dans lequel elles ne rejettent pas le principe de la lutte armée. Aux élections municipales d'Ajaccio en septembre 2000, le candidat de I Verdi Corsi figure à nouveau sur une liste d'union nationaliste en quatrième position. Dans le discours, ils associent désormais les concepts d'identité et d'environnement, reprenant ainsi à leur compte les principes généraux des Verts. Norbert Laredo déplore en quelques lignes et régulièrement dans la presse locale, au début des années quatre-vingt-dix, l'absence de plan de développement global et de schéma d'aménagement de l'île et une poussée de plus en plus pressante à la veille de 1992 de la part des grandes sociétés aux capitaux venus d'horizons divers. Il soulève le problème du classement du site de Roccapina et de l'île de Cavallo, de la spéculation, ou des élus locaux comme ceux de Bonifacio ou Porto-Vecchio.

La guerre déclarée entre les factions présente des actions de protection environnementale menée par le FLNC-canal historique, contre le MPA, vitrine légale du FLNC-canal habituel. Le FLNC-canal historique qui déclare par un courrier assorti de menaces envoyé aux maires et à des entrepreneurs du bâtiment que le littoral est « inconstructible » ; d’où en effet un conflit avec des responsables locaux du Muvimentu Per l’Autodeterminazione, devenus des promoteurs et dont les lotissements sur le littoral sont à leur tour plastiqués.

Le candidat de ce mouvement aux législatives de 1993 s’interroge : « Est-ce que dans ce pays seuls les assujettis à l’impôt révolutionnaire ont le droit de construire ? »

Les nouveaux justiciers contre les assassins du patrimoine

En fait, ce sont les associations de défense de l'environnement animées par des écologistes militants qui agissent sur le terrain. Comme pour l'annulation par le préfet de région de la délibération du conseil municipal de Bonifacio relative à la révision du POS du secteur de Piantarella-Sperone pour non-application de la loi Littoral. Ainsi, par exemple, le projet d’André Guelfi, homme d’affaires, qui prévoit un aménagement touristique global de la ville de Bonifacio en collaboration avec un ancien dirigeant du FLNC-canal historique ; il déclare dans la presse nationale et régionale vouloir aménager à Bonifacio un port pour yachts, un hôtel cinq étoiles, des pavillons « haut de gamme », des boutiques de luxe et un parking de trois mille cinq cents places « avec des investisseurs américains et brésiliens ». Ces déclarations publiques ont ému et inquiètent les associations de défense du littoral. Sur le terrain, les actions de défense de l’environnement sont le fait d’associations et de divers collectifs désormais affaiblis et isolés, qui rassemblent des écologistes et des nationalistes : Collectif contre les incendies, Collectif des associations de protection de l’environnement et des pêcheurs, Collectif pour l’application de la loi Littoral en Corse, Coordination des associations de protection de l’environnement de l’extrême Sud, Collectif régional d’associations pour la protection de la nature et de l’environnement de la Corse ; il y a entrée de la société civile et disparition du projet politique.


le Collectif pour l’application de la loi Littoral en Corse joue un rôle actif pour la défense de l’environnement dans l’île. Il est essentiellement composé d’une dizaine d’associations, dont U Levante, du mouvement nationaliste « de gauche » Manca Naziunale, de Corse sociale-démocrate, de Simon Renucci (gauche plurielle), et d’I Verdi Corsi. Michelle Salotti, au nom du collectif, confie à la ministre de l’Environnement et de l’Aménagement du territoire en visite en Corse, à Corte, son inquiétude à propos de la « nécessaire adaptation de la loi Littoral », relevant que « dans le dernier schéma d’aménagement de la Corse préparé par la collectivité territoriale, la loi Littoral n’y était pas appliquée ». Selon la porte-parole, « le laxisme de l’État est hélas trop souvent indéniable » : sur le DPM, 509 occupations sont répertoriées, soit 400 en Corse-du-Sud et 109 en Haute-Corse (Corse Matin, 26 septembre 1999). C’est ce collectif qui a publié à cinquante mille exemplaires, à l’échelle régionale, une plaquette pédagogique très documentée sur la loi Littoral.

La CORSE : une future réserve écologique pour les touristes aisés


L’élu territorial Paul-Félix Benedetti résume parfaitement l'avis d'un grand nombre de politiciens corses en stigmatisant « la multiplication des résidences secondaires qui ouvre le marché spéculatif, accentue la pression de la logique mafieuse et de celle d’anéantissement par l’Etat de la revendication nationaliste au profit d’une logique affairiste». Les destructions de résidences se multiplient comme le dynamitage, d'une ferme située près de Porto-Vecchio, acquise par une famille d'agriculteurs bretons ; revendiqué par le FLNC-Canal historique, qui exprime ainsi une mise en garde envers les « allogènes » pour qu'ils comprennent que « la terre corse ne leur appartiendra jamais », cet attentat n'a quasiment pas été condamné par les élus insulaires, nationaux ou locaux. Il a même été justifié par le groupe nationaliste Corsica Nazione de l'assemblée territoriale.

Car en effet, il s'agit aujourd'hui, pour les politiciens de transformer le tourisme de masse en un tourisme écologique de luxe. Pour les uns, cela représente une manière de redistribution des richesses, les impôts et autres taxes des hôtels de luxe et la vente de foncier municipal -les prix s'envolent- peuvent être réinvesti, en partie, dans la construction d'opération d'habitat social, d'aides à l'artisanat, etc. ; pour les autres, cette formule correspond parfaitement au développement économique essentielle pour la Corse, tout en préservant, autant que peut, ses richesses naturelles ; pour d'autres élus, ces opérations menées en partenariat avec le privé sont une manière de développer les ressources économiques des villes, en attirant une clientèle internationale aisée. Les militants de la Gauche radicale dénoncent plus simplement, l'enrichissement personnel de certains, en lien avec la mafia locale et internationale.


La citoyenneté Corse

« Le peuple corse est aujourd’hui menacé de disparition sur sa terre. La citoyenneté doit permettre de le rétablir dans ses droits ».

Ces propos alarmistes sont lancés par le leader du parti indépendantiste Corsica Libera, Jean-Guy Talamoni, considéré de Gauche qui propose donc : « La citoyenneté doit être la première d’une série de réformes destinées à stopper le rouleau compresseur de la spéculation. Tous les pays européens comparables à la Corse utilisent une notion s’apparentant à la citoyenneté ». « C'est notre credo, notre message fondamental », ajoute Paul-Félix Benedetti.

Etre Corse, selon les indépendantistes, c'est être né Corse ou bien demeurer sur l'île depuis "au moins dix ans". C'est que selon les indépendantistes, la Corse et le peuple corse sont menacés de disparaître. "Chaque année, 5 000 étrangers arrivent sur notre île", a indiqué M. Benedetti. "Essentiellement des Français", a-t-il précisé. Le chef du Rinnovu a fait le calcul. A ce rythme, cela fait 100 000 en vingt ans. "A échéance de trente ou cinquante ans, le peuple corse est voué à la disparition", redoute-t-il. Paul-Félix Benedetti distingue "trois catégories de Corse" : les Corses "conscients de cet enjeu", les Corses inconscients, "dont certains nationalistes qui n'ont pas compris", et "les Corses vendus, corrompus, mafieux, et les tenants d'une politique répressive", auxquels les indépendantistes "vont dire basta".

"Il faudra se poser la question de savoir si certains ici sont toujours Corses", suggère-t-il..



SOURCES et EXTRAITS : 


Photos ESPAGNE

GREENPEACE / COLECCIÓN PRIVADA/ PEDRO ARMESTRE | 16-07-2010
http://www.elpais.com/fotogaleria/costa/despues/elpgal/20100716elpepusoc_1/Zes/5


Lefevre Marianne :

Langue, terre et territoire en Corse
Hérodote, 2002/2 N°105


Écologie et géopolitique en Corse
Hérodote, 2001/1 N°100


Jean-Louis Briquet

Les vrais enjeux de la question corse


Xavier Crettiez
La Question Corse
Editions Complexe 1999


Elisabeth Dupoirier

La question de l'identité et des partis régionalistes en corse
Observatoire Interrégional du Politique OIP


Site internet :


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