ETUDIANTS EN ARCHITECTURE : NE DITES PAS : Mr LE PROFESSEUR, DITES : CREVE SALOPE !







Aider à « manager » la misère du monde pour ménager le monde qui engendre pareille misère, voilà à quoi se résume, en définitive, la raison d’être ultime d’une grande partie des sciences de la société dans la conjoncture présente. 
Jean-Pierre Garnier

Il me semble que, dans une société comme la nôtre, la vraie tâche politique est de critiquer le jeu des institutions apparemment neutres et indépendantes ; de les critiquer et de les attaquer de telle manière que la violence politique qui s’exerçait obscurément en elles soit démasquée et qu’on puisse lutter contre elles. 
Michel Foucault


France : 10 mai 1981 – 2011, 30 années de pensée tiède ; car c'est bien l'arrivée de François Mitterrand à la présidence qui marque, paradoxalement, le repli disciplinaire des intellectuels et des universitaires. Jean Baudrillard évoquait une nouvelle situation pour le monde intellectuel ; il écrivait en 1983 qu’ils avaient perdu toute espèce de passion historique et il portait leur apathie au compte de l’arrivée au pouvoir d’un homme de gauche : “Il est vrai que le socialisme engendre une corruption, une décomposition de la position intellectuelle, puisqu’il se présente comme absolution de toute contradiction, comme utopie réalisée, comme réconciliation de la théorie et de la pratique, bien être, bénédiction : c’est la fin de la part maudite, c’est la fin des intellectuels (mais ils peuvent continuer de travailler !)”.


Les domaines de l'architecture et de l'urbanisme seront particulièrement infectés par cette évolution ; la soumission organique des intellectuels/théoriciens/architectes  au pouvoir bureaucratique est sans doute simpliste mais elle prend acte d’une transition d’ensemble à l’échelle mondiale : le passage de l’intellectuel public engagé à l’intellectuel spécifique - l'expert - dont parlait Foucault. Sans doute, l'écrasante majorité des universitaires - en architecture - ont soit abandonné le terrain politique du réel pour s’inscrire dans une opposition strictement culturelle formulée par des symboles, soit intégré le monde de l'architecture marchande. Slavoj Zizek pose ainsi la question de savoir « si donc la notion d’hégémonie rend compte de la structure de la domination idéologique, sommes nous condamnés à ne pas pouvoir ne nous déplacer qu’au sein de l’espace de l’hégémonie, ou est-il possible de suspendre - au moins temporairement - son propre mécanisme ? » Foucault dans son entretien avec Noam Chomsky affirme l’omniprésence du pouvoir en ses termes : 

« C’est d’habitude, du moins dans la société européenne, de considérer que le pouvoir est localisé dans les mains du gouvernement et s’exerce grâce à un certain nombre d’institutions particulières comme l’administration, la police, l’armée et l’appareil de l’Etat.[...] 
Mais je crois que le pouvoir politique s’exerce par l’intermédiaire d’un certain nombre d’institutions qui ont l’air de n’avoir rien en commun avec le pouvoir politique, qui ont l’air indépendantes de lui alors qu’elles ne le sont pas. On sait cela à propos de la famille, de l’université et, d’une façon générale, de tout le système scolaire qui, en apparence, est fait pour distribuer le savoir, est fait pour maintenir au pouvoir une certaine classe et exclure des instruments du pouvoir toute autre classe sociale. [...]

Il me semble que, dans une société comme la nôtre, la vraie tâche politique est de critiquer le jeu des institutions apparemment neutres et indépendantes ; de les critiquer et de les attaquer de telle manière que la violence politique qui s’exerçait obscurément en elles soit démasquée et qu’on puisse lutter contre elles. Cette critique et ce combat paraissent essentiels pour différentes raisons : d’abord, parce que le pouvoir politique va beaucoup plus profond qu’on ne le soupçonne ; il a des centres et des points d’appui invisibles, peu connus ; sa vraie résistance, sa vraie solidité se trouve peut être là où on ne s’y attend pas.

Peut être ne suffit-il pas de dire que, derrière les gouvernements, derrière l’appareil d’Etat, il y a la classe dominante ; il faut situer le point d’activité, les places et les formes sous lesquelles s’exerce cette domination, et parce que cette domination n’est pas seulement l’expression, en termes politiques, de l’exploitation économique, elle est son instrument, et dans une large mesure la condition qui la rend possible ; la suppression de l’une s’accomplit par le discernement exhaustif de l’autre. Si on ne réussit pas à reconnaître ces points d ’appuis du pouvoir de classe, on risque de leur permettre de continuer à exister et de voir se reconstituer ce pouvoir de classe après un processus révolutionnaire apparent. »

Jean-Pierre Garnier ajoute :
«  L’époque est révolue où un chercheur aurait éprouvé quelque réticence à servir ouvertement l’élite dirigeante en tant qu’expert, conseiller, idéologue ou même carrément thuriféraire, sous peine de ne plus pouvoir, aux yeux de ses pairs, prétendre à l’autonomie et à la véritable excellence.Un économiste, un géographe, un historien, un anthropologue ou un sociologue, y compris de renom, non seulement n’hésitera pas à « offrir » ses services à un ministre ou au maire d’une ville importante, voire au directoire d’une grande entreprise privée ou publique, mais il s’en fera gloire, trop heureux de porter à la connaissance de ses collègues le fait d’être écouté des puissants.

Exemple parmi tant d’autres, l’économiste Yann Moulier-Boutang s’était distingué naguère dans la nébuleuse gauchiste en relayant en France les thèses du philosophe italien Toni Negri sur l’« autonomie ouvrière » à l’égard des syndicats et des partis de gauche « inféodés à l’Etat bourgeois ». Depuis lors, cet ancien foudre de « guerre de classes » a pu arrondir ses fins de mois en jouant les experts auprès d’institutions aussi internationalistes que l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), ou comme intervenant à l’Ecole nationale d’administration (ENA) dans un séminaire portant sur « les mouvements sociaux et le terrorisme ». Pour couronner le tout, il a officié comme consultant pour la commission de modernisation de la Confédération des entreprises marocaines, intervenant à une journée dont le thème constituait tout un programme d’émancipation sociale : « Management de l’entreprise marocaine, réalités et défis ».


Occupant en général des postes d’influence dans les instances supérieures de la recherche ou de l’enseignement, ces chercheurs qui se revendiquent toujours « de gauche » peuvent, sans craindre d’être contredits, présenter leur statut de conseillers du prince comme une marque de reconnaissance de leur haute compétence. Pour tenir aujourd’hui un discours scientifiquement autorisé sur l’« exclusion », la « crise du politique », le « délitement du lien social », la « violence urbaine » ou toute autre thématique homologuée, il faut d’abord complaire aux autorités.

La recette est simple, à charge pour chacun de l’accommoder d’une sauce théorique appropriée. Il suffit de disculper par avance l’« économie de marché » – dénomination euphémisante du capitalisme depuis sa victoire sur l’empire du Mal – de toute responsabilité majeure dans l’occurrence des phénomènes négatifs étudiés.

Dans le champ scientifique comme dans le champ politique, le débat ne participe plus d’un combat car il s’inscrit désormais dans le cadre d’un consensus où la diversité, voire l’opposition des points de vue, présuppose un accord tacite sur les limites politiques à ne pas transgresser. Mettre en doute le caractère démocratique de nos sociétés, par exemple, ou la compatibilité de leur durabilité avec la pérennité du mode de production capitaliste, reviendrait à quitter le domaine scientifique pour « verser dans la polémique ».

Aider à « manager » la misère du monde pour ménager le monde qui engendre pareille misère, voilà à quoi se résume, en définitive, la raison d’être ultime d’une grande partie des sciences de la société dans la conjoncture présente.

« Désormais, il ne s’agit plus de savoir si tel ou tel théorème est vrai, mais s’il est bien ou mal sonnant, agréable à la police ou nuisible au capital. La recherche désintéressée fait place au pugilat payé, l’investigation consciencieuse à la mauvaise conscience, aux misérables subterfuges de l’apologétique.»

La remarque date d’un siècle et demi, mais elle peut parfaitement s’appliquer de nos jours à tous ceux qui ne cessent de rabâcher, sans doute pour cette raison et quelques autres, que son auteur est « dépassé».
» 



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