Les Communes de l'insurrection du Comité invisible

In : TIQQUN n° 2

« Il n’est pas question d’occuper, 
mais d’être le territoire.»

En matière d'« urbanisme insurrectionnel », 
les propos de la mouvance impliquée dans la revue Tiqqun, le Parti imaginaire et le Comité invisible, constituent un renouvellement des idées et de la posture de l'intellectuel :  il n'y a plus lieu de raisonner encore comme si le dilemme était de choisir entre réforme ou révolution, entre alternative et révolution, entre théorie ou action. Le livre L'insurrection qui vient paru en 2007 appelle à la destruction de l'Empire et il institue la Commune comme un des moyens pour y parvenir.

Une oeuvre magistrale pour la pensée urbaine anti-libérale car les auteurs ne s'attaquent non plus à la critique mais à l'élaboration de principes pragmatiques, non utopiques, destinés à inventer une autre communauté préparant l'insurrection qui vient.  Le plus grand intérêt de leur pensée, pour ce qui concerne le domaine de l'urbanisme,  est qu'elle relie, à nouveau, les différentes formes de luttes au sein d'une emprise spatiale : la Commune. 



Pour le Comité invisible, il s'agit, dans un premier temps, de constituer des lieux regroupant des mêmes affinités [des zones d'opacité offensive] et d'organiser une nouvelle forme de lutte insurrectionnelle. La Commune et insurrection sont intimement liées : « La commune est l’unité élémentaire de la réalité partisane. Une montée insurrectionnelle n’est peut-être rien d’autre qu’une multiplication de communes, leur liaison et leur articulation ». Cette Commune est associée à une lutte vis-à-vis du pouvoir en place, de la résurrection de la « lutte armée » en vue de la « guerre civile » fonctionnant sur une « opacité offensive ».

Pour d'autres raisons, en vouant aux gémonies les formations d’extrême gauche traditionnelles, la mouvance impliquée dans Tiqqun et ses avatars successifs [1ne se reconnaissait que dans un Parti « imaginaire » : le parti de ceux

« qui choisissent de vivre dans les interstices du monde marchand et refusent de participer à quoi que ce soit qui ait rapport avec lui » [2].


Tiqqun et l'Internationale situationniste

Lorsque sont parus les deux premiers numéros de Tiqqun, la revue a instantanément été identifiée par tous les amateurs comme une nouvelle composante de ce petit milieu qui maintient vivant, aujourd’hui encore, l’esprit de l’I.S : la facture de la revue qui signait son appartenance aux mouvements post-situationnistes : un style brûlant, mais « qui brûle à la manière de la glace », selon le mot de Baudelaire ; l’usage récurrent du concept de spectacle, tel qu’il avait été élaboré par Guy Debord ; une présentation belle et sobre enfin, qui tranchait avec la radicalité du propos.

Il n’y manquait même pas quelques petites polémiques internes au milieu, contre telle ou telle de ses figures marquantes, Jean-Pierre Voyer ou Jaime Semprun par exemple, en parfaite conformité avec « la vieille tradition gauchiste qui consiste à taper le plus fort possible sur les courants dont on se sent le plus proche et dont on veut à tout prix se distinguer »[4]. La critique faite aux « nouveaux mouvements sociaux » est une critique ultra-gauche classique qui voit toute lutte non finale comme une lutte limitée par le fait qu'elle est récupérable et sert en quelque sorte au parachèvement du capital, en lui donnant des solutions, en lui donnant une dynamique.

L'Appel, 2004

Au printemps 2004, paraît L’Appel, un petit livre sans mention d’auteur ni d’adresse. « Ceci est un appel. C’est-à-dire qu’il s’adresse à ceux qui l’entendent. Nous ne prendrons pas la peine de démontrer, d’argumenter, de convaincre. Nous irons à l’évidence.» Assurément, L’Appel est un texte politique. Les mouvements politiques des dernières années sont analysés, et les luttes militantes décriées :

« Seattle, Prague, Gênes, la lutte contre les OGM ou le mouvement des chômeurs, nous avons pris notre part, nous avons pris notre parti dans les luttes des dernières années ; et certes pas du côté d’Attac ou des Tute Bianche [ndlr : pacifistes italiens]. Le folklore protestataire a cessé de nous distraire. [...] De Davos à Porto Alegre, du Medef à la CNT, le capitalisme et l’anti-capitalisme décrivent le même horizon absent. La même perspective tronquée de gérer le désastre.»

Conclusion de L’Appel : « Le libéralisme existentiel a si bien su propager son désert que c’est désormais dans ses termes mêmes que les gauchistes les plus sincères énoncent leurs utopies.» Et de refuser également la posture des signataires du manifeste «Nous sommes la gauche»,«signé[en 1997]par tout ce que la France compte de collectifs citoyens et de “mouvements sociaux”», car il« énonce assez la logique qui, depuis trente ans, anime la politique extra-parlementaire: nous ne voulons pas prendre le pouvoir, renverser l’État, etc.; donc, nous voulons être reconnus par lui comme interlocuteurs.»


Les auteurs de L’Appel se définissent a contrario. Non pas comme un groupe (« ce n’est pas le nous d’un groupe »), encore moins donc comme un groupe politique, mais comme une « position » — une posture dans l’époque actuelle, à mille lieux de la « pensée Max Havelaar laissant peu d’espace pour parler d’éthique autrement que sur l’étiquette »:

« Le chèque à Amnesty, le paquet de café équitable, la manif contre la dernière guerre, boire Daniel Mermet sont autant de non-actes déguisés en gestes qui sauvent. [...] Cette position s’affirme dans l’époque comme une double sécession : sécession avec le processus de valorisation capitaliste d’une part, sécession, ensuite, avec tout ce qu’une simple opposition à l’empire, fût-elle extra-parlementaire, impose de stérilité ; sécession, donc, avec la gauche.»


Théoristes


Qui feuillette les pages de Tiqqun aujourd’hui pensera avoir affaire à des théoristes plutôt qu’à des terroristes. Dans les pages de la revue, c’était en effet une pensée fortement nourrie de philosophie qui se développait, inspirée par une lecture à la fois exigeante et inventive des œuvres de Hegel, Heidegger ou Carl Schmitt, mais aussi de Gilles Deleuze, Michel Foucault, Giorgio Agamben, et bien d’autres encore. Agamben justement, qui était devenu un ami de Guy Debord au début des années 1990, et qui tenait le travail de la revue en grande estime, avait fini par nouer des liens assez étroits avec plusieurs de ses rédacteurs. Hommage discret en retour et gage de fidélité, L’Insurrection qui vient, le dernier traité publié dans la lignée de Tiqqun [5], et que la police a considéré comme un manuel de terrorisme, faisait allusion par son titre à La Communauté qui vient, livre énigmatique et séminal publié par Agamben en 1990.


Il ne faudrait pas croire pour autant que les mouvements situationniste et post-situationniste sont restés dans la théorie pure. Ce qui a fait leur réputation, c’était aussi leur capacité à donner à cette théorie une force de frappe, de l’engager dans la pratique, de faire en sorte que les armes de la critique se muent en une critique des armes, pour reprendre une expression de Marx qu’affectionnait particulièrement l’I.S. A l’encontre d’une certaine vulgate qui veut que les situationnistes aient été surtout une bande de potaches, la version arty du grand monôme étudiant de 68, il faut rappeler qu’ils s’y sont surtout illustrés en mettant le feu aux poudres à la Faculté de Nanterre, en se battant sur les barricades du Quartier latin, avant de faire partie du premier comité d’occupation de la Sorbonne et d’organiser le ravitaillement matériel des usines en grève [6]. Les autorités ne se trompèrent d’ailleurs pas sur le caractère subversif de l’I.S., dans la mesure où ses publications furent plusieurs fois saisies, ses membres poursuivis en justice, surveillés par la police, parfois mis en prison ou physiquement menacés.


Idées et actions


Le souci de mettre en accord les idées et les actes a poussé de nombreux mouvements issus de la nébuleuse situationniste à continuer cette tradition, que ce soit en s’impliquant directement dans les conflits sociaux ou en intervenant ponctuellement de façon plus isolée. C’est sans doute cette tradition de sabotage et de participation offensive aux mouvements de contestation, pour tout dire : cette capacité de perturbation, qui a attiré l’attention des services de police sur Tiqqun. Les déclarations d’intention de Tiqqun en faveur des stratégies illégalistes et d’une généralisation du chaos social s’assortissaient sans doute d’un humour typique des milieux situationnistes : on se souviendra de la très docte Société pour l’Avancement de la Science Criminelle fondée par Tiqqun dans les pages de son numéro 2, et qui proposait des fiches-recettes permettant de réaliser tout aussi bien un emploi fictif qu’un cocktail molotov. Mais l’humour ne constitue-t-il pas une circonstance aggravante, lorsqu’il passe ainsi du noir au rouge, menaçant de faire éclater toutes les contradictions sociales ?


Au milieu de beaucoup d’idées perspicaces et de vues très justes sur notre époque, c’est peut-être l’insurrectionnalisme de Tiqqun qui pose le plus problème. Dans leur quête éperdue d’une intensité des paroles et des actes, Coupat et les siens ont systématisé et porté à son comble un certain discours de la lutte qui est propre aux mouvements radicaux. Ils ont ainsi forgé une véritable idéologie, qui veut que l’exercice de la domination soit compris comme une guerre permanente, et qu’une attitude révolutionnaire consiste à prendre acte de cette situation, à assumer jusqu’au bout le conflit qui est en elle. « Nous ne contestons rien, nous ne revendiquons rien. Nous nous constituons en force, en force matérielle, en force matérielle autonome au sein de la guerre civile mondiale », énonçait l’Appel. Et de rêver que cette force émerge à la manière d’une guérilla qui aurait « ses fermes, ses écoles, ses armes, ses médecines, ses maisons collectives, ses tables de montage, ses imprimeries, ses camions bâchés et ses têtes de pont dans les métropoles ». Et qu’un beau jour une série d’actes subversifs convergent vers un basculement général... Dans quoi ? C’est bien la question. Simone Weil, qui avait vécu de l’intérieur cette Guerre d’Espagne que les Tiqqun ont mise en avant comme modèle, avait pourtant prévenu : dans un soulèvement armé, «les nécessités, l’atmosphère de la guerre civile l’emportent sur les aspirations que l’on cherche à défendre au moyen de la guerre civile » [7]. Ce qu’elle avait déjà formulé quelques années auparavant de la manière suivante : « Il semble qu’une révolution engagée dans une guerre n’ait le choix qu’entre succomber sous les coups meurtriers de la contre-révolution, ou se transformer elle-même en contre-révolution par le mécanisme même de la lutte militaire.»[8]


La lutte armée

Mais faire quoi, alors ? Entre autres, ce que font les Black blocs [5] : s’affronter aux forces de l’ordre. Le texte fait référence aux manifestations de Gênes lors du G8 de 2001, lorsque des militants de la LCR « brandissent leurs drapeaux rouges labellisés “100 % à gauche”»:

« Ils sont immobiles, intemporels. Ils vocifèrent leurs slogans calibrés, entourés d’un service d’ordre. Pendant ce temps, à quelques mètres de là, certains d’entre nous affrontent les lignes de carabiniers, renvoyant les lacrymos, défonçant le dallage des trottoirs pour en faire des projectiles, préparant des cocktails Molotov [...] À ce propos, les militants parlent d’aventurisme, d’inconscience. Ils prétextent que les conditions ne sont pas réunies. Nous disons que rien ne manquait, que tout était là, sauf eux.»

Le texte évoque donc la « tentation de l’activisme », puis la lutte armée :
« Payer chaque campagne au prix fort. La laisser consommer toute l’énergie dont nous disposons. Puis aborder la suivante, chaque fois plus essoufflés, plus épuisés, plus désolés.» « Il paraîtra judicieux, par ailleurs, au vu de la friabilité des subjectivités contemporaines, même de nos dirigeants, mais au vu aussi du pathos larmoyant dont on a réussi à entourer la mort du moindre citoyen, de s’attaquer plutôt aux dispositifs matériels qu’aux hommes qui leur donnent un visage. Cela par souci stratégique. Aussi bien, c’est vers les formes d’opération propres à toutes les guérillas qu’il nous faut nous tourner : sabotages anonymes, actions non revendiquées, recours à des techniques aisément appropriables. »

Reste une dernière question : « Mais qu’est-ce que vous voulez au juste. Qu’est-ce que vous proposez. »Réponse :
  • 1. Empêcher par tous les moyens la recomposition de la gauche.
  • 2. Faire progresser, de “catastrophe naturelle” en “mouvement social”, le processus de communisation, la construction du Parti.
  • 3. Porter la sécession jusque dans les secteurs vitaux de la machine impériale.

Le Comité invisible, 2007

En 2007 sort aux éditions La Fabrique un petit livre intitulé L’Insurrection qui vient, signé par le « Comité invisible». Les deux textes sont extrêmement proches dans le ton , mais ne se répètent pas. Le Comité invisible, prend ici pour modèle les sept cercles de l’enfer de Dante et pose l’impasse du temps présent. Chaque cercle symbolise un domaine particulier de nos existences scellé du sceau de l’impasse absolue : l’impasse du rapport au soi, l’impasse des rapports sociaux, l’impasse de l’urbain, l’impasse politique, l’impasse écologique… Autant d’apories de nos sociétés disséquées, montrées sous un jour éminemment critique. Avec comme point de départ, base de lancement à la réflexion, les émeutes de novembre 2005, que les auteurs placent comme révélateur implacable de l’évidence de l’insurrection à venir. Les événements de 2005 en banlieue, qui servent de fil conducteur au livre : « L’incendie de novembre 2005 n’en finit plus de projeter son ombre sur toutes les consciences. Ces premiers feux de joie sont le baptême d’une décennie pleine de promesses.» Le ton est encore plus incantatoire et mélancolique que L’Appel la dépression étant analysée comme un geste de refus : «Nous ne sommes pas déprimés, nous sommes en grève. Pour qui refuse de se gérer, la “dépression” n’est pas un état, mais un passage, un au revoir, un pas de côté vers une désaffiliation politique.» « Parce que L’insurrection qui vient s’adresse à des lecteurs traditionnels, le livre prend le temps de démonter pièce par pièce l’intégralité du monde actuel, « un monde dont nul ne peut plus nier qu’il s’écroule, un monde où “devenir autonome” est un euphémisme pour “avoir trouvé un patron”.»


« Sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue. Ce n’est pas la moindre de ses vertus.» Situation qui est considérée comme une chance : «La décomposition de toutes les formes sociales est une aubaine. C’est pour nous la condition idéale d’une expérimentation de masse, sauvage, de nouveaux agencements, de nouvelles fidélités.» Ainsi pour le Comité invisible, le système représentatif a fait son temps et n’est plus adapté. D’ailleurs qui croit encore à la politique ? Et surtout : aux politiques ? « De gauche à droite, c’est le même néant qui prend des poses de cador ou des airs de vierge, les mêmes têtes de gondole qui échangent leurs discours d’après les dernières trouvailles du service communication.»
La société de consommation a modelé des individus hagards et désorientés, sans identité, courant après des besoins qu’on leur impose et ignorant ceux qui comptent vraiment. Le tissu urbain est une vaste zone déshumanisée – «la métropole est cette mort simultanée de la ville et de la campagne » – , ou la Police – au sens large du terme – régit toute forme de vie sociale. La vie en société n’en est plus une, c’est une vie en réseau, technologisée à outrance, dépouillée de toute forme de vie, « où l’on ne partage rien sinon des codes ». Le travail, matraqué partout comme dernier rempart de la crise, est méprisé autant que courtisé : « On déteste les patrons mais on veut à tout prix être employé. Avoir un travail est un honneur, et travailler est une marque de servilité. Bref : le parfait tableau clinique de l’hystérie.» Le chiffon de l’économie et de la croissance à tout prix, agité depuis tant d’années, finit par apparaître pour ce qu’il est, un leurre pour décérébrés – « Trente ans de chômage de masse, de ‘crise’, de croissance en berne, et l’on voudrait encore nous faire croire en l’économie (…) ; à force, on a compris ceci : ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise.» La catastrophe écologique, conséquence des ravages du capitalisme effréné, est désormais un atout dans la grande course au fric : « L’excitation morbide qui anime journalistes et publicitaires à chaque nouvelle preuve du réchauffement climatique dévoile le sourire d’acier du nouveau capitalisme vert.»


Il serait possible de continuer longtemps la longue litanie de ce constat implacable : le livre saute habilement d’un sujet à l’autre, distillant des évidences qui toutes convergent vers un même point : l’impasse totale de notre temps, sa grande escroquerie, son emprise sur les cerveaux. D’où la nécessité d’une insurrection, rompant avec tout ce qui a pu préexister.


Penser l’insurrection

« Il n’est pas question d’occuper, mais d’être le territoire.»

Face à ce champ de ruines, tout est à reconstruire. S’indigner ne suffit plus. S’engager ne sert à rien. Et avec qui ? « Toutes les velléités de ‘faire de la politique autrement’ n’ont jamais contribué, à ce jour, qu’à l’extension indéfinie des pseudopodes étatiques. » Il n’y a plus à attendre. Attendre, c’est déjà abdiquer. Il faut malmener le présent. Un seul moyen : le refus de tout ce qui régit nos sociétés actuelles. En bloc. Refus du travail aliénant. Refus du diktat de la réussite sociale. Refus de l’omniprésence des forces sécuritaires. Toute autre forme de résistance, composant avec les anciennes formes du passé serait dépassée, improductive au possible. Tout ce qui peut constituer un ‘milieu’, avec ses modes de pensée préexistants et intellectuellement coercitifs, est à bannir : « Tous les milieux sont contre-révolutionnaires, parce que leur unique affaire est de préserver leur mauvais confort.»

Comme dans L’Appel, les réponses politiques ou militantes traditionnelles sont jugées inutiles — jusqu’à ces phrases qui constituent le point de départ de l’affaire :
« Retenons du sabotage le principe suivant : un minimum de risque dans l’action, un minimum de temps, un maximum de dommages. [...] Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ? [...] Anéantir ce néant n’a rien d’une triste besogne. L’agir y retrouve une nouvelle jeunesse.»

Tout doit être prétexte à construire l’insurrection, à fonder la commune, à flouer le système. Incivilités, abattage du mobilier urbain, sabotage, arnaques, pillage… Puis, quand l’insurrection sera là, il faudra la développer intelligemment, s’organiser, profiter des faiblesse de l’adversaire. Avec une règle d’or : « A chaque réseau ses points faibles, ses nœuds qu’il faut défaire, pour que la circulation s’arrête, pour que la toile implose.»


La notion d’insurrection, telle qu’elle est utilisée Par le Comité invisible, n’est pas sans faire référence à la conception émeutière de la transformation sociale qu’avait développé la mouvance autonome durant la seconde moitié des années 70. En réalité, cette conception émeutière spontanéiste de la transformation sociale, propre à l’ultra-gauche, ne représente qu’un aspect limité de la conception insurrectionnelle de la transformation sociale qui plonge ses racines dans les révolutions du XIXe siècle et leurs barricades, et dont une autre manifestation peut être l’insurrection à laquelle participa Malatesta dans le Bénévent.


Une Commune


L’enjeu véritable de L'Insurrection qui vient est de créer une nouvelle force en proposant un schéma aux autonomes, aux anarchistes, aux bandes d’ami-e-s qui se constituent à la campagne, en leur proposant de constituer des « communes ». L'Insurrection qui vient apparaît alors comme un manuel pour cette « minorité de corps [qui] doivent y prendre la guerre pour objet exclusif de leur existence. Ils seront les guerriers » (« Ceci n’est pas un programme »).

« Une commune se forme à chaque fois que quelques-uns, affranchis de la camisole individuelle, se prennent à ne compter que sur eux-mêmes et à confronter leur force à la réalité.»

« La commune, c’est ce qui se passe quand des êtres se trouvent, s’entendent et décident de cheminer ensemble. […] Dans chaque usine, dans chaque rue, dans chaque village, dans chaque école. Enfin le règne des comités de base ! […] Toute grève sauvage est une commune, toute maison occupée collectivement est sur des bases nettes une commune […]».


La notion de commune telle qu’elle est utilisée par le Comité invisible conjoint plusieurs traditions différentes sous le même terme, sans l’utiliser spécifiquement dans le sens dans lequel il est utilisé dans la tradition anarchiste. La commune repose d’abord sur une relation affinitaire entre des individus. En ce sens, la notion de commune rejoint la notion de « milieu libre » telle qu’elle existait dans les milieux anarchistes de la Belle Époque. Il ne s’agit pas de la notion de milieu au sens où la refuse le Comité invisible. Le milieu littéraire ou le milieu militant est un réseau d’individus qui se constitue pour des raisons sociales. Mais la notion de commune, pour le Comité invisible, englobe aussi la tradition conseilliste germano-hollandaise des conseils et des comités. Le conseil ouvrier n’est pas une structure affinitaire, mais regroupe des travailleurs sur leur lieu de travail. Néanmoins en affirmant « Tout le pouvoir aux communes » et non aux ouvriers, le Comité invisible se situe dans le tournant qu’a suivi une partie du mouvement autonome dès les années 70 (voir par exemple l’OCL en France) en considérant que le lieu de travail ne constituait plus le lieu central des luttes dans le système capitaliste.

Néanmoins au sein de ces communes, de ces comités, il ne s’agit pas de prendre des décisions par le biais d’assemblées générales utilisant des procédures telles que le vote et les délégués mandatés et révocables à tout moment. C’est que l’assemblée générale, pour les membres du Comité invisible, et pour un certain nombre de personnes de la mouvance autonome post-situationniste, n’a pas pour fonction de prendre des décisions en vue d’agir, mais elle a un rôle cathartique, un rôle de présentation de soi. Ici le modèle implicite de ce que doit être l’AG est le théâtre de l’Odéon en 68. Par conséquent, comme l’AG n’est pas là où se prennent les décisions, le mode d’action qui sert de modèle au Comité invisible est l’émeute urbaine. Plusieurs caractéristiques y sont valorisées. L’émeute urbaine est une action collective spontanée qui ne suppose donc ni une préparation en AG, ni un encadrement par le service d’ordre d’une organisation comme les manifestations. Ce qui explique sa référence plus fréquente aux émeutes de 2005 qu’aux actions de lutte contre le CPE. Autre thème qui est développé, et qui est là aussi une thématique propre aux milieux situationnistes et autonomes, est le refus du travail. Pour les néo-autonomes post-situationnistes, il s’agit de remettre au goût du jour les pratiques illégalistes, la fraude, des autonomes des années 70. Ces méthodes illégalistes, qui font du lumpenprolétariat le modèle de la rébellion politique, trouvent leurs racines dans l’illégalisme des anarchistes individualistes de la Belle Époque qui prônaient le vol ou la fraude contre le travail. Elles prennent également sources au modèle des mouvement de 77 en Italie, qui prônaient l'auto-réduction ou la fraude [des loyers, des concerts, des transports publics, de l'électricité, du gaz, du téléphone, etc.] et le pillage -l'appropriation collective- des supermarchés.

Les moyens d’action préconisés par le Comité invisible s’inscrivent dans la lignée de deux traditions qui, si dans leur idéologie elles semblent fort différentes, peuvent se rejoindre dans leurs pratiques : il s’agit de l’anarchisme individualiste et du mouvement ultra-gauche autonome. L’illégalisme individualiste et les pratiques émeutières d’un Libertad ne sont pas sans rappeler les auto-réductions et les émeutes autonomes. De même, on peut remarquer les liens qui semblent pouvoir exister entre les milieux libres et notamment, les squats italiens de 1977.


TARNAC

La « mince crête » où vivre, c’était donc Tarnac. Le maire sortant, Jean Plazanet, évoque ainsi l’arrivée des « jeunes gens » à Tarnac :« J’ai vu de suite que j’avais affaire à des gens intelligents et très prévenants. Ils cherchaient une vieille ferme, ils en avaient marre de la vie parisienne. Tous les jours, ils venaient chez moi, emprunter des outils pour le jardin, les filles venaient avec ma femme pour la cuisine et pour tricoter.» Cuisine pour les filles et bricolage pour les garçons... On perçoit un peu mieux l’écart entre la radicalité et le caractère incantatoire du discours théorique et la vie réelle des présumés saboteurs. « Ruiner l’empire » en tenant une épicerie, en tricotant, en distribuant des tracts, en écrivant des livres et en s’opposant aux forces de l’ordre dans quelques manifestations altermondialistes... L’Insurrection qui vient se termine sur ces lignes, qui admettent la différence entre l’exhortation et la vie réelle :
«[On nous dira :] soit vous parvenez à constituer une menace pour l’empire, et dans ce cas, vous serez rapidement éliminés ; soit vous ne parviendrez pas à constituer une telle menace, vous vous serez vous-mêmes détruits, une fois de plus. Reste à faire le pari qu’il existe un autre terme, une mince ligne de crête suffisante pour que nous puissions y marcher, suffisante pour que tous ceux qui entendent puissent y marcher et y vivre. »


Les « événements » que l’auteur de L’Appel appelait de ses vœux, les voici. Car il faut être deux pour jouer au jeu du terrorisme. En déclarant la « guerre à l’empire » tout en tenant l’épicerie d’un village, voire en osant écrire qu’il serait bon que des trains soient sabotés, voire éventuellement en participant au sabotage d’une ligne de train, Julien Coupat et son entourage étaient tout juste bons à être considérés comme des émules (certes entêtés) de Guy Debord et comme des activistes capables de retarder un train pendant un quart d’heure. Coup de chance inespéré ! L’État vient de montrer sa faiblesse : il a eu vraiment peur d’eux. Julien Coupat, qui écrivait :« Nous connaissons notre faiblesse : nous sommes nés et nous avons grandi dans des sociétés pacifiées, comme dissoutes. Nous n’avons pas eu l’occasion d’acquérir cette consistance que donnent les moments d’intense confrontation collective. Ni les savoirs qui leur sont liés », disposera à présent d’une certitude : avoir vécu un moment de confrontation directe avec le pouvoir. Julien Coupat écrivait que le monde avait besoin « de poètes et de théologiens ». Poète et théologien, il l’était assurément un peu. Le style de Julien Coupat est d’un lyrisme digne de Cassandre, annonciateur du chaos, et le lyrisme est performatif : il vise à produire devant les yeux du lecteur ce qu’il désigne par son énonciation elle-même. Les Renseignements Généraux sont tombés à pieds joints dans la force de la littérature : le voici à présent redoutable opposant politique. À brandir le spectre du terrorisme, on crée de toutes pièces l’état de guerre, celui qu’à Venise, en janvier 1999, les Tiqqun décrivaient :

« Un jour, une société a tenté, par des moyens innombrables et sans cesse répétés, d’anéantir les plus vivants d’entre ses enfants. Ces enfants ont survécu. Ils veulent la mort de cette société. Ils sont sans haine. C’est une guerre qui n’est précédée d’aucune déclaration. Au reste, nous ne la déclarons pas, nous la révélons seulement. Deux camps. Leur différend porte sur la nature de la guerre. Le parti de la confusion voudrait qu’il n’y ait qu’un camp. Il mène une paix militaire. Le Parti Imaginaire sait que le conflit est père de toutes choses. Il vit dispersé et en exil. Hors de la guerre, il n’est rien.»


NOTES


[1] La revue Tiqqun a connu deux numéros (février 1999, octobre 2001). Un Appel a ensuite été diffusé anonymement en 2004, L'Insurrection qui vient étant publié en 2007 aux éditions La Fabrique sous la signature du « Comité invisible ». A signaler aussi : une préface à un recueil d'écrits de Blanqui paru également à La Fabrique en 2006 (signée « Quelques agents du Parti imaginaire »), et tout dernièrement un tract assez long du Comité invisible, intitulé Mise au point et diffusé depuis la fin janvier 2009.Tous ces documents sont consultables sur http://bloom0101.org.
[2] Pour reprendre quelques unes des formules des « Thèses sur le Parti Imaginaire » dans le n°1 de Tiqqun.
[3] Guy Debord, Les Situationnistes et les nouvelles formes d'action dans la politique ou l'art, texte repris dans ses Œuvres, Quarto Gallimard, 2006.
[4] Matthieu Amiech et Julien Mattern, Le Cauchemar de Don Quichotte. Sur l'impuissance de la jeunesse d'aujourd'hui, Climats, 2004.
[5]u-delà de l'identité de style et de pensée entre Tiqqun et L'Insurrection qui vient, le nom du « Comité invisible » apparaissait déjà dans le numéro 2 de Tiqqun, page 84 très exactement, à la fin d'un petit récit qui apparaît d'ailleurs comme une esquisse de celui qui vient clore L'Insurrection qui vient, et qui décrit les prodromes de la révolution annoncée par les auteurs.
[6] Et déjà quelques années auparavant, en mars 1965, l'I.S. avait été à l'origine de manifestations contre les manœuvres des troupes de l'OTAN au Danemark, manifestations qui avaient tourné à l'émeute et marqué durablement les esprits.
[7] Simone Weil, « Réflexions pour déplaire » (1936), repris dans ses Œuvres, Gallimard, 1999.
[8] Simone Weil, « Réflexions sur la guerre » (1933).




Ce texte reprend des longs extraits de l'article :





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