ITALIE | la Ville selon Mussolini


Le prêtre Luigi Sturzo, membre du Parti populaire italien alors en exil à Londres, écrivait: « La finance fasciste favorise la richesse capitaliste.»  
L'Italie et le fascisme (1927). Cité par Daniel Guérin, Fascisme et grand capital (1936).

Le principal héritage de vingt années de fascisme est le spectaculaire déficit structurel à l’échelle nationale du parc de logements sociaux, qui sera un des éléments déterminant des luttes urbaines à venir. Alors que la population augmentait, l’Italie fasciste n’a pratiquement pas construit de logements - salubres et pérennes - destinés à la classe populaire, contrainte d’habiter dans des taudis à la périphérie des villes ou de s’entasser dans les centres urbains.

Le second héritage de la politique ségrégative des villes de l’ère fasciste est la multitude de foyers de pauvreté et de véritables ghettos, mais, qui seront à l’origine de la création d’organisations formant un réseau clandestin d’entraide qui deviendront l’armature des premières associations d’habitants, de résistants au régime, puis par la suite des foyers de contestation particulièrement actifs. 


Mussolini Révolutionnaire socialiste

Mussolini est issu d’une famille pauvre, dont le père est proche des milieux socialiste et anarchiste. Dans le livre qu’il consacrera en 1931 à la mémoire de son frère Arnaldo, il évoque la pauvreté des conditions de vie de la famille : « Arnaldo et moi, nous couchions alors dans la même chambre, dans le même lit de fer, construit par mon père, sans autre matelas qu’un sac de feuilles de maïs. Notre logement se composait de deux pièces au deuxième étage du Palazzo Verano et, pour y accéder, il fallait traverser la troisième pièce qui faisait salle d’école. Notre chambre servait aussi de cuisine [1] ». 

Le futur dictateur fasciste débute sa carrière politique au début des années 1900 comme syndicaliste, et il se range dans l’aile révolutionnaire du Parti Socialiste Italien. À cette époque le Parti socialiste avait pour objectif de «politiser» les classes populaires, qui pourrait permettre un continuel renouvellement de la classe dirigeante à laquelle s’agrègent, selon un mécanisme lent, graduel et moléculaire, les individus les plus remarquables provenant des basses classes de la société. Un grand nombre de politiciens de l’entre-deux guerre passèrent ainsi dans cette chambre de décantation et d’apprentissage, dont Mussolini et son futur opposant, Antonio Gramsci, un des fondateurs du Parti Communiste Italien. 


Mussolini, par ses écrits virulent contre la monarchie, la bourgeoisie et le clergé, publiés régulièrement dans le journal milanais l’Avangardia socialista, par ses dons d’orateur, sa violence verbale, ses manières frustres et ses origines sociales deviendra progressivement un dirigeant apprécié des adhérants issus des classes populaires, des ouvriers comme des paysans. C’est au cours de cette période qu’il fait preuve de la plus grande affinité idéologique avec le syndicalisme révolutionnaire. En 1912, il devient le membre principal de l’aile maximaliste du socialisme italien et rédacteur en chef de Avanti !, quotidien officiel du Parti socialiste italien. En novembre 1913, il crée la revue Utopia. En 1914, il est élu conseiller municipal à Milan et il est prend part à la quasi insurrection de la Semaine Rouge à Ancona. Mais le Parti Socialiste qui était divisé par plusieurs courants, oscillant en permanence entre réformisme minimaliste et maximaliste, ne présentait pas une réelle cohérence doctrinale et organisationnelle. 

Mussolini décide de démissionner en novembre 1914, s’engage dans l’armée et forme avec d’anciens syndicalistes révolutionnaires un groupuscule politique de l’ultra-Gauche, ancêtre du parti fasciste Italien. Le populisme révolutionnaire qu’il avait cultivé lors de son activité dans la Gauche radicale se métamorphosera progressivement en populisme-nationaliste dans une interprétation des théories anti-démocratiques de Georges Sorel et de Pareto et des visions du mouvement futuriste italien de Marinetti.

La révolution fasciste

En Italie, dès la fin de la première guerre mondiale, la classe ouvrière des grandes villes industrialisées du Nord encouragés par les partis de la Gauche radicale, s’engagent spontanément vers une insurrection populaire en créant des structures inédites, les conseils d’usine auto-gérés et coordonnés par les ouvriers grévistes. En juillet 1919, les appropriations de terres agricoles par les paysans les plus pauvres commencent dans la région du Latium pour s’étendre rapidement à la vallée du Pô. Afin d’apaiser les tensions, celles-ci seront légalisées par le décret gouvernemental «Visocchi» en septembre 1919. Les ouvriers et les paysans refusaient de subir les conséquences économiques de la guerre et ont engagé un mouvement de grève sans précédent en Italie : occupant les usines et les terres, organisant des milices pour empêcher les propriétaires de reprendre les ateliers et les champs. En 1920 de nombreuses usines sont occupées, les grèves se prolongent, les mouvements sociaux se multiplient, faisant apparaître le spectre d’une révolution communiste. L’apogée de cette crise profonde, appelée Bienno Rosso  fut la grève générale de 400.000 travailleurs en septembre 1920 qui a fait espérer à Lénine une révolution socialiste à l’Ouest permettant à la Russie socialiste de sortir de son isolement.

Mais ce vaste mouvement insurrectionnel prendra fin dès les derniers mois de 1920 du fait notamment de la frilosité des dirigeants du Parti Socialiste à s’engager véritablement dans une révolution populaire, aux divergences entre la multitude des organisations ouvrières et l’inaptitude des dirigeants révolutionnaires à unir le mouvement ouvrier et paysan. De plus, la bourgeoisie italienne aussi bien des villes que des campagnes organisa la riposte, quand le mouvement prolétarien autonome parut pouvoir ajouter à son rôle théorique celui de l’action : elle le fit non pas pour récupérer les avantages économiques et d’assistance obtenus aux dépens des classes possédantes, puisqu’elle eut même tendance à les étendre et à les consolider, mais pour couper la route à l’organisation du prolétariat en un parti qui s’orientait vers l’attaque et le renversement de l’ordre étatique.

A cela s’ajoute l’action de nouvelles organisations politiques formulant un changement révolutionnaire des institutions de l’Etat, exprimant l’idée de justice sociale, de renaissance économique et symbolique de l’Italie sur le plan international : le Mouvement Futuriste de Marinetti et les Fasci di Combattimento [Faisceaux de combat], créé en 1919 par Mussolini dont le programme mêle revendications sociales et nationalistes, critique de l’impérialisme, exige la dissolution des sociétés anonymes et la suppression de toute spéculation boursière.

Des années difficiles de sa jeunesse, Mussolini conservera le sens et le goût du contact direct avec les masses, l’anathème lancé contre les «bavardages» et le «crétinisme» parlementaires, contre l’ordre bourgeois et contre l’embourgeoisement social-démocrate, contre les intellectuels socialistes et contre la bureaucratie, l’éloge de la violence dès lors qu’elle émane du peuple. Le nationalisme proposé par Mussolini, dans cette période d'insécurité sociale et de troubles révolutionnaires, obtiendra un succès foudroyant auprès de la classe moyenne, des petits-bourgeois et propriétaires terriens. Pour Trotsky, son édifice politique reposera sur la classe moyenne prolétarisée, en opposition au capitalisme international et au marxisme, et se bâtira contre ses anciens compagnons de lutte révolutionnaires mais également avec un certain mépris des institutions de la haute bourgeoisie.

D’une manière inversement proportionnelle à l’essoufflement des luttes ouvrières dans les villes industrielles du Nord, les squadristi fascistes connaissent un rapide «succès» populaire et obtiennent des grands financiers et propriétaires du pays des aides substantielles nécessaires pour engager la propagande à l’échelle nationale. Dès la fin de l’année 1920, Mussolini organise des violences systématiques contre les principaux agitateurs socialistes, ouvriers, paysans ou politiciens.

Le Parti Communiste d'Italie [Partito Comunista d'Italia] est créé la même année, 1921, que le Parti national fasciste [Partito Nazionale Fascista]  qui présente un programme politique nationaliste, autoritaire et antisyndical. En août 1922, les organisations ouvrières et les mouvements politiques de la Gauche lancent une grève contre les violences des chemises noires qui interviennent provoquant l’échec du mouvement. Entre temps, entre le 3 août et le 5 septembre, les squadristi fascistes occupent les mairies d’Ancône, Milan, Gênes, Livourne, Parme, Bolzano, Trente, après de violents combats armés. Certaines villes résistent comme Parme. Il s’agit du début de la « révolution fasciste » avec lequel Mussolini tente un ambitieux coup de main pour prendre possession du pouvoir. Le 24 octobre défilent à Naples 40.000 chemises noires affirmant le droit du fascisme à gouverner l’Italie. Entre les 27 et 31 octobre 1922, la révolution fasciste atteint son apogée avec la marche sur Rome, opération des groupes de chemises noires provenant de différentes régions d’Italie. Mussolini est désigné en 1922 par le Roi Victor-Emmanuel III, pour former un nouveau gouvernement de coalition. Mais la véritable dictature débutera après l'assassinat du député socialiste Matteoti en 1925 par les brigades fascistes.


Populisme & Intellectuels


L’intelligence de Mussolini a été de se nourrir des théories des plus grands penseurs de son temps et ce, quelle que soit leur idéologie politique. En cela, l’idéologie du fascisme n’est pas linéaire, mais divisée par plusieurs courants et elle épouse les aléas des conjonctures économiques, des relations internationales et de la «guerre qui rôde» [2]. Les principaux théoriciens du régime fasciste intégrèrent aussi bien les thèses de Gramsci, ou du rôle des élites dans la société de Vilfredo Pareto, de l’anti-démocratie de Georges Sorel, des visions révolutionnaires du Futurisme de Marinetti et des économistes internationaux conservateurs ou révolutionnaires qui tentaient de résoudre le problème fondamental des sociétés contemporaines, à savoir, concilier le dynamisme de la société civile, en particulier dans la sphère économique, avec les exigences d’un État fort.

L'idéal fasciste devait tout à la fois s’opposer aux exigences du grand capitalisme international, et dans le cas de l’Italie, à la puissance un temps encombrante du Siège de la Papauté. Mais aussi à l’ensemble de ses adversaires politiques par l'assassinat ou l’emprisonnement ou l’exil ou l’intimidation. Malgré cela, les premiers temps du régime, et notamment avant l’alliance avec l’Allemagne nazie, sont marqués par l’habilité des dirigeants fascistes à intégrer les idéologues de la culture d’avant-garde qui s’étaient retranché derrière le bouclier de l’autonomie culturelle ou disciplinaire. Raymond Aron en 1979 écrivait même : « Le régime de Mussolini ne fut jamais totalitaire : les universités, les intellectuels ne furent pas mis au pas, même si leur liberté d’expression fut restreinte.» [3]  Ainsi dans le domaine particulier de l’urbanisme, les éléments les moins rétrogrades du régime fasciste noueront des rapports étroits et soutiendront les architectes -progressistes - du mouvement moderne adhérant ou non à l’idéologie fasciste.  De même l’architecte Persico qui dans les tribunes de la revue Casabella pouvait se permettre, avec un courage extraordinaire, de trouver dans la polémique architecturale l’occasion d’une critique politique. L’industriel Adriano Olivetti, anti-fasciste notoire sera même en mesure en 1936 de construire un ensemble d’habitations complété d’équipements publics de la plus haute qualité pour les ouvriers de ses usines : Ivrea.

La rupture avec les intellectuels s’opéra au fur et à mesure des catastrophes économiques nationale et mondiale qui anéantissaient les préceptes premiers du fascisme et qui les reléguaient au domaine de l’utopie. Car la philosophie fasciste qui annonce une véritable révolution, c’est à dire un changement des institutions et non des personnes, dont son but ultime est de réconcilier les intérêts opposés, de «rétablir» l’unité organique de la nation, donc de refuser la partition de la société en classes antagonistes, fut incapable de mener à bien son oeuvre. Bien au contraire, le régime mussolinien ne s’est guère préoccupé de répondre aux attentes des couches populaires, que ce soit en matière de salaires, de conditions de travail, de réforme agraire, de statut des travailleurs dans l’entreprise. Le discours populiste de Mussolini, la référence permanente au peuple et à ses «vertus», l’exaltation du monde du travail recouvrent en fait une réalité qui est celle du maintien ou du renforcement des inégalités sociales et de la répression sans faille de toute velléité revendicative, le consensus se nourrissant d’une autre farine que celle de la satisfaction des besoins matériels : pour certains - rarement les plus défavorisés - de minces possibilités d’ascension par le truchement du parti.

La timide ou non-opposition des intellectuels plus ou moins conciliant avec le régime fasciste, qui revendiquaient l’autonomie culturelle tout en contribuant aux recherches et au travail au sein des institutions fascistes, prit fin, pour beaucoup d’entre eux, lors de la promulgation des lois raciales en 1938 et par l’alliance de l’Italie avec l’Allemagne nazie. Dès lors, dans l’espace ambigu que le régime pouvait laisser à la culture et aux idéologues, entre la fronde et le sommeil de la raison, une autre culture se développa, celle qui, dans l’exil et la prison, n’avait nourri aucun doute sur la nature du fascisme, qui s’était consciencieusement refusé tout compromis, celle qui à la Libération s’engagera à transformer son opposition morale en action politique. Ses principaux acteurs devront se confronter aux mythes et aux idéologies qui avaient prix corps dans ses sombres années et qui sous d’autres formes, se prolongeraient après la guerre.

L'urbanisme fasciste

De par ses longues années d’expériences de syndicaliste révolutionnaire, d’agitateur socialiste, puis fasciste, Mussolini connaît parfaitement bien la force révolutionnaire des grandes villes industrielles où se concentre le prolétariat. Il peut également se souvenir avec quelle facilité il a pu créer et développer les premiers «Faisceaux de combat» [Fasci Italiani di Combattimento] dans le Milan trouble du premier après-guerre. La grande ville est, pour Mussolini, effectivement le lieu privilégié des insurrections et des révolutions.

Beaucoup prétendent que Mussolini a donné une importance capitale à l’architecture urbaine mais ce sont davantage les architectes/théoriciens, les réformateurs et les mouvements multidisciplinaires, tel le mouvement Futuriste, de l'entre-deux guerre, qui dans le monde entier, placèrent la question du développement des villes au centre d’un débat culturel et médiatique. Franck Lloyd Wright aux Etats-unis, Le Corbusier en France, Aalto en Norvège, Groupius, Mies van der Rohe, Hilberseimmer et tant d’autres en Allemagne, apportaient des réponses au problème du développement harmonieux des villes face aux nouvelles technologies, à l’industrialisation mais également à la spéculation et aux exigences sociales populaires. D’autre part, l’entre-deux guerres correspond à la période où les Etats européens se dotent de nouvelles administrations et d’institutions concernant l’urbanisme et l’architecture et élaborent également de nouvelles lois concernant les aides publiques destinées à l’habitat social.


Propagande DUCE, Village en Sicile, 1943

Les particularités de l’urbanisme fasciste sont bien au-delà des simples questions stylistique, au-delà des fonctions démagogique, symbolique ou de propagande qu’assignent généralement les historiens de l’architecture aux objets construits à cette période en Italie. L'urbanisme fasciste peut s'apparenter avec l’urbanisme capitaliste libéré de toute contrainte dont un des préceptes est la ghettorisation hors des centres bourgeois des classes laborieuses et dangereuses ; mais cette caractéristique se retrouve tout aussi bien dans les Etats démocratiques, à Chicago comme à Paris. La politique de l'aménagement du territoire et des villes s’inscrit dans une volonté de limiter au maximum la croissance des grandes villes, de les contrôler au moyen de :
  • une répression contre toute forme de luttes sociale et urbaine par l’usage de la violence extralégale et la violence appliquée dans les cadres de la loi.
  • l’adoption de lois et de mesures restrictives concernant le choix du lieu d’habitation des personnes et notamment des classes populaires ; l'État fasciste porta une attention particulière sur la mobilité résidentielle mais également sur l’émigration, sans toutefois parvenir à les contrôler, bien au contraire.
  • une politique sociale n’assurant aucunement la demande et les besoins de la population dans les grandes villes en matière de logements, par le taux quasi nul de subventions accordées à ce secteur, par des mesures fiscales privilégiant les couches sociales supérieures (dégrèvements et exonérations fiscales, abolition de l’impôt sur l’héritage à l’intérieur du cercle familial). 

Cette politique sera en parfaite contradiction avec les nouvelles lois offrant des aides publiques destinées aux familles nombreuses pour encourager la natalité et des décrets interdisant l’émigration vers l’étranger. Ainsi de 1929 à 1945, l’Italie voit sa population passer de 38 millions à 45 millions d’habitants et le manque conjoncturel de logements sociaux qui prévalait après la première guerre mondiale se transforma en un déficit chronique et structurel. 

La politique pour l’habitat social s’inscrivait dans la politique générale d’inspiration libérale sous la direction du ministre de l’économie Alberto De Stefani, qui  suivant la volonté de Mussolini : « [...] l’État doit renoncer à ses fonctions économiques et surtout à celles qui s’exercent par des monopoles, parce qu’en cette matière l’Etat est incompétent. » L’État fasciste transfère ainsi au privé plusieurs monopoles et renonce aussi à l’exécution de certains travaux publics. Le prêtre Luigi Sturzo, membre du Parti populaire italien alors en exil à Londres, écrivait: « La finance fasciste favorise la richesse capitaliste.» 

Cela étant, le régime mussolinien privilégia les aides sociales directes aux citoyens, et il s’efforça d’équiper le territoire [routes, autoroutes, zones de bonification, etc.] et les villes : gares ferroviaires et routières, mairies, postes, églises, stades, gymnases, piscines, Casia del Fascio [maisons du fascisme], hôpitaux et dispensaires, etc. Cette  mise en valeur de la représentation du régime est censée célébrer l’«éternelle force» du régime mussolinien tout autant que de moderniser les villes et peut être à les équiper pour cette inéluctable guerre qui s’annonçait.

L’expression de l'urbanisme fasciste n’est qu’une forme extrême du capitalisme moderne, une forme d’expression ouverte de la violence qui est masquée par les libertés formelles dans sa forme de démocratie libérale. Dans ces manifestations concrètes, l’urbanisme fasciste pour ce qui concerne l’aménagement et le développement des villes n’est ni novateur, ni expérimental car il se réfère directement à l’urbanisme parisien d’Haussmann ; à l’inverse, les réalisations concernant l’aménagement du territoire sont davantage originales pour l'époque sans toutefois prétendre être inédites, et elles présentent les caractéristiques d’un urbanisme que l’on retrouve dans le modèle soviétique des années 1920, dans le «désurbanisme» des Siedlungen de la République de Weimar, voire de Broadcast city imaginé, à la même époque par F.L. Wright. 


Haussmann & fascisme

En 1925, le régime fasciste lance une nouvelle politique urbanistique dont les objectifs sont un contrôle des populations ouvrières considérées comme potentiellement « dangereuses », un engagement généreux de l’État en faveur des travaux publics appuyant la relance de l’emploi, un ensemble de dispositifs fiscaux et légaux plus que favorables aux exigences de la bourgeoisie en matière de spéculation et qui font office, par la même occasion, de fonction démagogique de propagande. Cette politique se traduira par d’importantes transformations des centres villes qui sont redéfinis dans leurs fonctions à des fins spéculatives et par la construction de noyaux d’habitat en périphérie des villes destinés à recevoir les habitants expulsés puis involontairement à contenir l’exode des populations rurales vers les villes. Selon Colette Vallat, les interventions urbanistiques, les lois et les mesures restrictives portant sur l’immigration intérieure «sont autant au service d’une campagne qu’il faut rendre productive, que de la ville à laquelle il faut garder son caractère élitiste.»[4]  

Ainsi, dans toutes les villes de l’Italie, la politique urbaine pour le réaménagement et le développement des villes, se concrétise par la démolition [sventramenta] d’îlots de l’époque médiévale et de quartiers dégradés, habités le plus souvent par le sous prolétariat, faisant obstacle aux percements de nouvelles voies ou à la mise en perspective de monuments historiques ou à construire. 

Les destructions opérées dans les quartiers historiques sont l’occasion d’offrir à la spéculation des terrains d’une valeur inestimable dans le cœur des villes, d’expulser les classes indigentes hors des centres, de bâtir la ville moderne de propagande destinée à glorifier la magnificence du régime. Dans d’autres cas, les démolitions, moins symboliques, avaient pour ambition de moderniser et d’adapter à la vie moderne les quartiers anciens. Dans ce cadre, les opérations de démolitions étaient circoncises à l’élargissement des rues des quartiers moyenâgeux dont le tissu urbain était dégradé et le plus souvent habité par le sous-prolétariat. A ces opérations de destructions s’opposera la classe cultivée, davantage pour le respect du patrimoine historique hérité ; en réaction, également, contre les décisions autoritaires du régime, les critiques tentaient de faire prévaloir leur légitimité à prendre part à la construction de la ville.


Le cas de Rome


[lire notre article à propos de l'abuvismo edilizio]

Rome constitue un cas particulier, car avant d’être la capitale du pays, de l’empire romain antique ou du fascisme, elle est la «ville éternelle», capitale de la Chrétienté, siège du Vatican : aucune ville ne peut lui être comparée tant son importance dans le monde est symbolique. A l’arrivée au pouvoir de Mussolini, Rome ne pouvait guère prétendre rivaliser avec les grandes capitales européennes de par ses infrastructures rudimentaires -sans métro-, son chaos urbain mêlant étroitement les vestiges du passé, les constructions moyenâgeuses, les palais Renaissance, les avenues tracées sous Napoléon, les immeubles modernes et les pâturages où les bergers romains emmenaient paître leur troupeau de moutons. Dans la Rome fasciste, proclamée impériale, l’oeuvre des architectes sous la volonté du régime fasciste, procédera à son embellissement et au sauvetage du patrimoine historique. Mussolini déclarait vouloir libérer les ruines antiques : “Tous les monuments se dresseront dans leur nécessaire solitude. Tels de grands chênes, il faut les débarrasser de toute l’obscurité qui les entoure.” 


Le premier chantier fut relativement modeste. A Largo Argentina, en plein centre, on rasa des ilots entiers aux ruelles médiévales pour mettre au jour quatre temples datant de la République romaine. Puis, les élites décidèrent des démolitions d’îlots urbains dégradés dans plusieurs parties de la ville en vue de la construction de larges avenues. Les destructions les plus symboliques sont celles des maisons et immeubles qui avaient, au cours du temps, envahis les Forums Impériaux et le Capitole. Ces constructions avaient colonisé ces antiques lieux, s’imbriquaient aux ruines des temples et des anciens palais dont certains étaient habités. Le régime fasciste décida de procéder à un curetage, de nettoyer les sites des forums des constructions qui les dénaturaient, de l’aménagement d’avenues permettant un meilleur trafic et une mise en valeur des monuments. Le principe même de cette opération de sauvetage de monuments antiques accompagnée de recherches archéologiques dans le coeur même de Rome avait été envisagé bien avant le régime fasciste tant cet ensemble urbain présentait une valeur historique et patrimonial de la plus haute qualité. 


Le régime fasciste s’engagea dans ses travaux mais il est certain que cette vaste opération aurait pu être réalisée, sans aucun doute tôt au tard, par un gouvernement démocratique. Ce qui différencie le régime fasciste d’un Etat démocratique n’est pas la finalité en elle-même mais les moyens d’y parvenir : les habitants, en grande partie des couches populaires, furent expropriés manu militari, expulsés pour les plus pauvres hors les murs ou bien exilés vers les borgete de la grande périphérie. De la même manière, les autorités décidèrent de la destruction de zones de baraquements consolidés et du déplacement de ses occupants hors la ville.


Roma, percement de la Via Dell'Impero


La spéculation

Plus qu’une question de style architectural qui définit souvent l’architecture «fasciste», les grandes opérations urbano-architecturales de démolition/reconstruction sont destinées à une redéfinition urbaine fonctionnelle et monumentale plus que favorable à la spéculation, car le percement de grandes avenues est l’occasion de bâtir d’imposants immeubles tertiaires et d’habitat destinés aux employés et aux fonctionnaires de l’État, des services publics et de l’appareil ecclésiastique, assurant aux sociétés immobilières des plus values à court terme. Giulio Carlo Argan, historien de l’art, de l’architecture et de l’urbanisme, élu maire de Rome en 1976, grande figure de la Gauche intellectuelle, présente l’urbanisme fasciste, dans le cas de Rome en particulier, comme une vaste opération de spéculation et de ségrégation spatiale : «Plus tard, durant le fascisme, les choses ne se passèrent pas différemment. Le protagoniste de la spéculation fut alors la grande bourgeoisie, qui servit de marche pied au fascisme. [...] Pour l’urbanisme de la période fasciste, l’habitat a toujours été le dernier des problèmes. La démagogie et le rhétorique masquaient l’incompétence et les intérêts particuliers : abandonnant toute intention sociale, les seules questions dont s’occupaient les planificateurs étaient la viabilité et le décor urbains. Ce sont là les deux visages, ou les deux masques de la spéculation. On comprend aisément qu’en ouvrant une artère à grande circulation là où n’étaient que ruelles ou impasses, on valorisait des espaces et on encourageait la spéculation.»[5]


Roma,  Démolition/Reconstruction autour de la Via della Conciliazione menant au Vatican. Le Borgo, l'ancien quartier aux ruelles étroites est démoli pour faire place à de luxueux bâtiments.




Les références à l’urbanisme parisien du baron Haussmann sont évidentes qui en saccageant les anciens quartiers pauvres de Paris, planifia l’éradication d’une bonne part de la classe ouvrière et des éléments rebelles du centre de Paris, où ils constituaient une menace potentielle pour l’ordre public et le pouvoir politique. Les élites du régime fasciste empruntèrent les mêmes dispositifs : expulsion des classes laborieuses sans relogement, ouvertures de larges avenues dans les quartiers labyrinthiques autant pour faciliter les déplacements que pour mieux contenir les manifestations et les affrontements avec la populace, construction d’équipements publics magnifiant la République, construction du Sacré-Coeur sur la plus haute butte de Paris, mise en valeur des monuments historiques, des nouvelles constructions monumentales et des espaces publics. A cela s’ajoute des dispositions plus que favorables pour la bourgeoisie de procéder à des opérations spéculatives, devant en partie financer les travaux. A Rome comme à Paris, une des conséquences sera une diminution du nombre de logements ouvriers suivie d’une hausse considérable des loyers, dont on se satisfait, au nom du principe sacré de la loi du marché, après avoir fabriqué la pénurie. Tout au long de la dictature, s’accentue la division sociale de la ville avec la séparation croissante entre les classes popluaires qui se concentrent dans le Sud et l’Est de la banlieue tandis que les classes moyenne et supérieures prennent possession des quartiers du centre et du nord.


Projet de percement d'avenues dans la Rome historique



Projet de démolition/reconstruction  dans le centre historique de Milan
Projet de démolition/reconstruction  dans le centre historique de Turin


Bien plus tard,  d’audacieuses critiques se sont élevées, nombreuses, pour fustiger le montant pharaonique et l’esprit purement «mussolinien» des travaux engagés à l’occasion du Jubilé de l’année 2000 consacré à Rome, faisant valoir que ceux-ci intéressaient en premier lieu la réhabilitation des monuments, la construction de musées et d’infrastructures, en dernier lieu les couches populaires des banlieues.




Quartiers ouvriers et borgete

Au fur et à mesure des orientations ultra-libérales du régime fasciste, les ouvriers qui avaient espéré des propos démagogiques de glorification de la classe ouvrière de la propagande mussolienne devaient rejoindre le flot des mécontents et des opposants. La classe ouvrière n’était particulièrement pas favorable au régime fasciste qui pour briser leur unité avait mis en place une série de mesures et d’aides sociales créant des catégories salariales. Des aides sociales pour les anciens combattants, pour les pères de famille nombreuse, et des postes à responsabilité pour les sympathisants fascistes et les syndiqués. De même pour les employés de l'administration qui connaissaient également des restrictions alimentaires, des baisses de salaire et des conditions de vie de plus en plus difficiles. Enfin, le Lumpenprolétariat, composé de chômeurs, de paysans pauvres et de marginaux était considéré en tant qu'ennemi de la nation.


Roma, Barracopoli

Le régime fasciste opéra un urbanisme de ségrégation et les nouveaux quartiers d’habitat furent conçus et implantés en fonction des catégories sociales : des quartiers proches des centre villes, modernes et de qualité architecturale pour l’aristocratie ouvrière, les employés et les sympathisants du régime, des quartiers proches des centres de production pour les ouvriers, des bourgades éloignées des centres urbains pour les populations défavorisées et déplacées par les travaux d'aménagement des centres villes.

Roma, inauguration de la Borgata PrimaValle, 1938

Des borgete [bourgades], noyaux urbains implantés en lointaine périphérie, composés d’une succession de simples baraquements considérés comme provisoires, distribuées par des voies de terre, ne disposant d’aucun équipement public seront construit, destinés initialement à gérer les populations rurales et à structurer l’espace agricole périphérique des grandes villes.




Roma,  Borgata San Basilio
Roma,  Borgata San Basilio
Roma,  développement de la  Borgata San Basilio
Roma,  Borgata Pietralata
Roma, une Borgata  pour les plus pauvres

A Rome, les manœuvres -entre ouvrier et sous-prolétariat- opérant sur les chantiers de démolition eurent l’autorisation du gouverneur de récupérer les matériaux afin de construire des barracopoli, constituées de baraquements, dans les zones «invisibles» et retirées de la ville, éloignées des grandes artères afin de les dissimuler des regards, et placés sous la vigilance policière. Enfin, les bidonvilles accueillant le sous-prolétariat et les marginaux seront détruit, contraignant leurs occupants à les reconstruire toujours plus loin des villes et des voies de communication.




Les élites du régime fasciste décidèrent d’interdire l’accès des centres villes aux classes défavorisées ainsi qu’aux populations rurales. Ceci afin d’empêcher la transformation des paysans en habitants des villes, que ce soit des chômeurs ou - ce qui est pire aux yeux de Mussolini - des ouvriers, d'interdire la métamorphose d’une composite population rurale en classe ouvrière, c’est-à-dire dans le noyau de l’opposition socialiste et communiste, la force révolutionnaire des agglomérations urbaines : tel est le but de la réaction conservatrice du régime. L’application de cette volonté s’effectua par le vote de lois très restrictives prévoyant que seules les personnes ayant un travail régulier et déclaré pouvaient acheter une résidence dans un centre urbain. 


Boncompagni Ludovisi, délégué au service d’assistance sociale auprès du gouverneur de Rome, affirmait que le lumpenprolétariat « contient tous les germes du vice et du délit, qu’elle est constituée de familles en marge de la loi, indisciplinées (...) au comportement irrégulier et à la mauvaise conduite»[6]. En 1928, Mussolini affirme dans l’article Sfollare le città ses conclusions anti-urbanistiques : « le mot d’ordre qui est donné à toutes les hiérarchies du régime, de celles du centre à celles des périphéries est celui-ci : empêcher par tous les moyens, y compris, si nécessaire, les moyens coercitifs, l’abandon des campagnes ; refouler par tous les moyens l’immigration qui déferle dans les villes. Pour ce qui est de l’industrie du bâtiment, il y a des millions de maisons rurales inhabitables, à démolir et à refaire, ce qui est compris dans les plans de l’assainissement intégral »[7]. 



A Rome, les borgete construites seront nombreuses entre 1928 et 1938 : San Basilio, Tiburtino, Prenestino, Pietralatta, Santa Maria del Soccorso, PrimaValle, Quattriciolo, Via Prenestina et Gordiani. Boncompagni Ludovisi, déclarait à propos de la borgata Gordiani : «... les maisons n’ont pas d’eau ni de cabinets. Ces derniers et les fontaines (qui doivent servir aussi pour la toilette) sont répartis en plusieurs points de la zone et doivent servir à un nombre déterminé de logements. Les constructions fabriquées en toute hâte et dans l’économie sont détériorées. Les toits n’arrivent pas à empêcher l’eau de filtrer dans les pièces de séjour entraînant une humidité funeste aggravée par l’eau qui affleure et remonte du sol étant donnée l’absence de fondation et de plancher » [8].

Toutes ces mesures, l’application des lois contre l’immigration spontanée, et la volonté suprême de Mussolini ne parviendront absolument pas à endiguer l’exode et à limiter le nombre de pauvres dans les principales grandes villes italiennes. Au mépris des lois et des contrôles, les populations rurales gravement touchées par la crise économique n’auront d’autre choix, pour subsister, de s’établir dans les grandes villes dont un grand nombre s’installera dans les borgete. De même pour les expulsés des grandes opérations urbaines de démolition/reconstruction des centres villes. Cet exode vers les villes s’accentuera au cours des premiers mois de la guerre, puis lors de l'effondrement du fascisme en 1942. Le tournant vers une économie de guerre, l’occupation du pays par les forces nazies, les bombardements alliés des centres industriels des grandes villes seront à l’origine de la crise phénoménale du logement que connaîtra l’Italie de l’après guerre.

Les villes nouvelles, nuclei edilizi

Pour beaucoup d’historiens de l’architecture urbaine, la création des villes nouvelles fascistes répond à la volonté de consacrer un retour vers la nature mythique en s’appropriant les thèses des «désurbanistes» américains et anglais. En fait, il s’agissait davantage d’une politique de l’aménagement du territoire et des villes s’accordant avec la politique économique du régime. Car malgré une politique économique ultra-libérale, une main d’oeuvre bon marché et sous contrôle, la privatisation de certains secteurs, l’effort fait pour la modernisation du pays se révèle excessivement coûteux qui, de plus, doit faire face à une sérieuse crise économique nationale puis à la crise mondiale de 1929. 


A cela s’ajoute le fait que le pays dépendait des puissances occidentales pour les matières premières énergétique et alimentaire, dont notamment le blé. Les économistes du régime fasciste tentèrent alors une orientation autarcique de la politique économique en créant les instruments nécessaires à la réalisation de l’autosuffisance économique et à lui conférer en temps de paix une efficience telle qu’il soit possible d’affronter la guerre qui semble s’annoncer. Concrètement, ces mesures affectèrent directement l’aménagement du territoire : ainsi, l’aménagement à double finalité, civile et militaire, des moyens de transport et des voies de communication, la recherche des ressources minières du pays et leur équipement sans mise immédiate en exploitation afin de pouvoir en disposer pleinement en cas de cessation de l’importation. Pour ce qui concerne l’autosuffisance alimentaire, Mussolini en personne lança à grand renfort de propagande de nouvelles «batailles», dont notamment la « bataille du grain » en 1925, augmentant les droits de douane afin de tenter de stimuler la production agricole italienne et de ré-équilibrer la balance du commerce ; puis en 1928, Mussolini proclame la « bataille pour la terre », dont la vitrine demeure l’assèchement des Marais pontins près de Rome, qui sont mis en culture. Afin de constituer des pôles de production sur les sites mêmes, seront construit des villes nouvelles, dont notamment : Aprilia, Pomezia, Littoria, Sabaudia, Latina, Pontinai les villes nouvelles (ainsi que 17 villages ruraux et environ 4.000 fermes) destinées à accueillir les travailleurs agricoles des 60.000 hectares de nouvelles cultures prises sur les anciens marais pontins dans la région du Latium ; Acilia, sur l’axe autoroutier Rome-Ostia, bâtie sur d’anciens marécages destinée à l’agriculture ; Fertilia en Sardaigne bâtie sur une ancienne zone marécageuse transformée en plaine agricole ; Carbonia en Sardaigne bâtie à proximité des mines de charbon ; Guidonia dans la périphérie de Rome, proche de l’aéroport militaire, destinée aux futurs employés d’usines d’aviation.


Le réseau autoroutier est le symbole de l’unification du pays, et les grands travaux de génie civil, en utilisant les dépenses publiques, relancent et stabilisent l’emploi ; les conceptions anti-urbaines des établissements ouvriers - comme les kleinsiedlungen en Allemagne- construit afin de résorber le chômage, d’assainir les grandes villes et de redistribuer sur le territoire des nouveaux pôles de travail, et plus largement l’idéologie du back-to-land,  propose une fusion entre le travail agricole et le travail industriel réglée par une sorte d’économie de la subsistance autogérée par des petites communautés.


Arborea en Sardaigne

Carbonia en Sardaigne

Ces théories qui selon les pays ont connu des expériences et des issues historiques différentes procèdent cependant de la même logique : elles constituent une tentative de gestion capitaliste directe du territoire lui-même, marquée par une séparation entre la ville et la campagne urbanisée. L’idéologie anti-urbaine est un instrument politique au sens propre destinée à assurer à l'État le contrôle de l’exploitation des ressources à l’échelle du territoire et ce, en considérant les nouvelles formes du développement capitaliste. D’autre part, cette idéologie vise à séparer physiquement les ouvriers de leur environnement social et politique instable de la grande ville industrielle, par un contrôle exercé sur les travailleurs aussi bien sur le plan politique, qu’économique en contrôlant la mobilité et la dynamique salariale, soit leur combativité au sein de la ville. Au-delà, la sublimation de la relation ville-nature tend à présenter la ville comme un modèle de vie saine pour l’hygiène comme pour la moralité.


Héritages


Le principal héritage de vingt années de fascisme est le spectaculaire déficit structurel à l’échelle nationale du parc de logements sociaux, qui sera un des éléments déterminant des luttes urbaines à venir. Alors que la population augmentait, l’Italie fasciste n’a pratiquement pas construit de logements destinés à la classe populaire, contrainte d’habiter dans des taudis à la périphérie des villes et de s’entasser dans les centres urbains.

Le second héritage de la politique ségrégative des villes de l’ère fasciste est la multitude de foyers de pauvreté et de véritables ghettos qui seront également à l’origine de la formation d’organisations formant un réseau clandestin d’entraide et de résistance qui deviendront l’armature des premières associations d’habitants puis par la suite des foyers de contestation particulièrement actifs. Notamment le Movimento Comunista d’Italia de tendance Trotskyste regroupant la gauche révolutionnaire non stalinienne qui envisageait une révolution sociale dès la Libération. Ce mouvement fut très présent dans les borgate romaines. De même pour le Parti Communiste qui pouvait bénéficier d’un réseau de résistance constitué de Comités de libération nationale [Comitato di liberazione nazionale] renommés en 1951 Centro cittadino delle consulte popolari, qui serviront d’offices de propagande puis deviendront par la suite des Conseils de quartier organisant les premières luttes urbaines menées par les sans-abris et les mal-logés.


Un des événements les plus marquant de l’histoire du fascisme est la grève des ouvriers à Turin en 1943, en pleine guerre totale (le débarquement en Italie n’a pas encore eut lieu), c’est à dire à une époque où la vie d’un homme ne représentait que peu de chose (Hitler avait proposé à Mussolini de fusiller les grévistes). Les grèves décidées spontanément par les ouvriers au mois de mars 1943 débutent à l’usine Fiat Mirafiori, sont massives et vont s’étendre à toute l’Italie du Nord et durer six semaines (le plus généralement une usine débrayait pendant quelques heures par jour). Les ouvriers protestent contre les salaires misérables, contre la famine mais aussi contre leur condition de vie. En effet, le manque structurel de logements sociaux et locatifs avait été aggravée par les bombardements alliés de l’hiver 1942 : des dizaines de milliers de familles vivaient dans des abris de fortune à l’extérieur des grandes villes. Et tout au long de l’hiver, il y eut de nombreuses coupures de courant et de gaz ainsi qu’une pénurie de combustibles. Mussolini accepta une revalorisation des salaires, la grève se termina en avril. Mais la classe ouvrière avait fait l’expérience de sa propre force et ce fut, pour elle, comme une révélation, comme une incitation directe à la récidive : des grèves plus importantes et plus politiques éclatèrent en septembre et en décembre 1943, de même qu’en mars 1944.

Un point important également fut le rôle des femmes et des ouvrières durant cette grève qui s’interposaient le plus souvent entre les fusils policiers et les grévistes, qui tentaient de libérer les hommes lors des arrestations et n’hésitaient lorsqu’il le fallait à se battre avec les forces de l’ordre. 


D’une certaine manière, ce mouvement correspond et correspondra plus tard à une sorte de communauté de fait de la souffrance qui dépasse les grandes divisions salariales, confessionnelles et politiques et dont l’absolu détermination, l'inconscience courageuse, la volonté du désespoir pouvaient même forcer le respect des ouvriers fascistes et le consentement de la population. Cela étant, ce ne fut pas un mouvement suicidaire. Les formes prises par la résistance de masse et le contenu des revendications étaient politiquement adéquats et correspondaient parfaitement à la situation de crise. Les grévistes faisaient preuve d’une discipline instinctive : sans que leur action ne perdît en efficacité, ils se tenaient juste à la limite au-delà de laquelle le pouvoir fasciste eût réagi militairement. L’ampleur et la radicalité du mouvement de grève, ainsi que son caractère auto-limité, étaient le produit d’une conscience immédiate de la lutte prolétarienne, et non le résultat de la propagande d’une organisation de masse. Le rôle principal des militants clandestins consistait surtout à donner l’exemple.

La conséquence de ceci forme également une sorte d’héritage indirect qui, selon certains, renforce une des données structurelles du peuple italien : l’extraordinaire courage qui s’est exprimé tout au long de la dictature par des actes de désobéissance civile, outre les grèves puis les actions de résistance durant la guerre contre l’Allemagne nazie.

Enfin, notons qu'une large partie de la population italienne condamnera les actions les plus obscures, répressives de Mussolini et surtout son alliance avec Hitler ; mais une toute aussi large partie conservera du régime fasciste, l'image d'une période glorieuse pour la Nation. Le parti fasciste se réclamant de Mussolini d'avant l'alliance nazie se reconstituera immédiatement après la guerre : le Mouvement Social Italien [Movimento Sociale Italiano]. Qui sera par la suite, l'ennemi impitoyable des futures organisations de la Nouvelle Gauche. 

NOTES

1. B. Mussolini, Vie de mon frère Arnaldo, édition définitive des oeuvres et discours de Benito Mussolini, Ed. Flammarion,1932.

2. Expression de Rosselini, socialiste révolutionnaire. 

3. Existe-t-il un mystère nazi ? , in la revue Commentaire, automne 1979.

4. Villes neuves de l’Italie fasciste ; Histoire urbaine 2001/2 n° 4.

5. Giulio Carlo Argan, Progetto e destino, Milan, 1965.

6. Cité par F. Ferrarotti, Roma da Capitale a periferia, Rome, 1979 ; cité par C. Vallat in Villes neuves de l’Italie fasciste ; Histoire urbaine 2001/2 n° 4.

7. Il Popolo d’Italia, n. 278, 22 novembre 1928.

8. idem

1 commentaire:

  1. Le fascisme est une theorie dont tout le monde parle mais totalement meconnue. Qui sait en France ce que signifie le fascisme en dehors des cliches collant cette doctrine a Hitler ?
    Mussolini n'aimait pas Hitler. Savez vous seulement que Mussolini a dit : "La race est un sentiment et non une realite"
    Si vous voulez en savoir plus, lisez "La doctrine Fasciste" de Mussolini : http://livre-interdit.blogspot.com/

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