Architecture et Politique : Oscar NIEMEYER

Oscar Niemeyer, architecte,  siège du parti Communiste Français, Paris


Il est bien difficile pour les architectes se réclamant du communisme de concilier pratique professionnelle dans une société capitaliste et engagement politique. Oscar Niemeyer [1], communiste et architecte exprimait dans un entretien récent,  une sorte de mea culpa sur cette contradiction évidente : « Je me sens déprimé devant ces travaux que vous allez examiner. J’ai construit des édifices publics pour l’état, j’ai travaillé pour les riches. Rien que cela. Jamais je n’ai pu travailler pour les classes défavorisées, pour tout ce monde des pauvres qui constitue la plus grande part de mes frères brésiliens ».



Brasilia


Oscar Niemeyer est issu de la très haute bourgeoisie de Rio de Janeiro, une des plus belles avenues de la superbe baie de Rio porte le nom de son grand-père, richissime propriétaire terrien et ministre de la Cour suprême du Brésil. Et c’est tout naturellement que, fils de bonne famille éclairée et progressiste, il se trouve à travailler avec un des architectes les plus importants du milieu du XXe siècle, Le Corbusier. Pour ensuite fonder sa propre agence et recevoir les commandes les plus prestigieuses de l'État, malgré son engagement revendiqué haut et fort au Parti Communiste. Dans un entretien, Oscar Niemeyer né en 1907, commente son long parcours [2].

Brasilia, était-ce pour vous un modèle de société, la réalisation de la Cité idéale ?

Oscar Niemeyer. – L’idée de Brasilia est du président Juscelino Kubitschèk. C’était, politiquement, un homme du centre. Moi , j’étais progressiste. J’appartiens au Parti communiste depuis 1945. Pendant la construction de Brasilia, on était conscient de ce que cela représentait dans la vie brésilienne et on pensait que ce serait une cité heureuse. Mais une fois que la ville a été terminée, j’ai eu un choc : c’est une cité moderne, bien construite, belle, mais comme toutes les villes brésiliennes, une ville de la discrimination, de l’injustice, de la séparation entre les riches et les pauvres, ceux-ci, comme partout, rejetés à l’extérieur de la ville qu’ils ont construite…

N’ était-ce pas imaginable ?

J’ai été responsable de l’architecture, de l'architecture seulement. Mais quand je pense à ce que doivent être les villes, je tiens qu’elles doivent réunir tous les types de population. Le développement industriel s’est fait à l’écart des cités, et avec les industries les ouvriers y sont relégués. La seule cité digne de ce nom doit regrouper toutes les activités de tous les hommes : elle doit être un bien commun. Cela est réalisable, à condition que l’on veuille bien prendre les problèmes à leur base. Et ici il est simple : que toute l’industrie soit rendue non polluante. Mais un tel projet se heurte évidemment aux assises de la société capitaliste. Et l’architecte n’a pas le pouvoir de la changer. Mais il peut protester contre la notion de « cité-ouvrière », de « maisons ouvrières ». Les ouvriers n’ ont pas besoin de ces cadeaux. Ce qu’il faut, c’est changer la société mais à l’heure actuelle les programmes architecturaux sont faits par la société telle qu’elle est et la reflètent.

Cette difficulté entraîne-t-elle un malaise entre votre foi militante et votre art ?

L’architecte n’est pas un homme séparé. Ce qui est important, c’est la vie, c’est d’être content de soi. La littérature, la beauté, tout ça fait partie de la vie. Et l’architecte est comme tout le monde : il veut aider les autres, dans ce monde, dans ce monde, dans ce temps qui file vite.

Leçon d’architecture et symbole ?….

Une ouverture vers une cité différente, oui, plus belle, plus fraternelle, sans discrimination, sans monotonie. Aussi je pense que l’enseignement de l’ architecture devrait se libérer des disciplines qui incombent à « ingénieur et faire davantage sa place au monde où l’on vit. Il faut aller voir du côté d’autres disciplines. Car il ne s’agit pas d’améliorer les baraques des bidonvilles. Comme le disait Pessoa : « Je ne lis plus de littérature, je connais tout . »

L’architecture sauvage, individuelle, bricolée que l’on a vu fleurir aux Etats-Unis, par exemple, représente une tentative pour s’évader de l’ordre fonctionnaliste ?

Pour échapper à la monotonie de la répétition. Mais c’ est un faux chemin. Il y a beaucoup à tirer du matériau dont nous disposons, pour bâtir des œuvres analogues à ce que furent, jadis, les églises, et qui répondent à ce sentiment que Freud appelait « océanique ».

Estimez-vous que votre œuvre contribue à l’édification de ce que vous souhaitez en tant que militant politique ?

Non. Tout ce que je fais, c’ est créer des émotions. Mais l’ architecte n’est pas solitaire, ni muet. Il doit aussi élever la voix pour dénoncer ce qu’il condamne, sauf à en être complice. Ainsi l’œuvre de Gorki, celle de Garcia Marquez, s’accomplissent aussi dans une lutte militante. Et, de l’autre côté, il y a la page de Proust… C’est ceci et cela, indissociablement.



Le coup d'état militaire l'oblige à s'exiler en France où il est particulièrement bien accueilli par le ministre André Malraux et ses camarades communistes français. Il réalise alors le siège du parti Communiste Français [PCF] de la place du Colonel-Fabien [PCF]. Pour financer la très avant-gardiste et onéreuse salle du Comité central, la fameuse bulle, il renonça à ses honoraires d’architecte. Ce n'est qu'en 1980, que Niemeyer retourne au Brésil. Sa fidélité au communisme de sa jeunesse est encore totale. Il est un appui sans faille à la révolution cubaine et à Fidel et affiche son peu d’estime pour la Perestroïka de Gorbatchev.


Votre engagement de communiste... est-il toujours le même ?

Oscar Niemeyer. Je suis content, je suis toujours sur le même chemin. Je suis sorti de l'école, et ma famille était une famille bourgeoise. Mon grand-père était ministre de la Cour suprême du Brésil. J'ai compris immédiatement qu'il fallait changer les choses. Le chemin, c'est le Parti communiste. Je suis entré au Parti et j'y suis resté jusqu'à aujourd'hui, en suivant tous les moments, bons ou mauvais, que la vie impose.

Quand je parle d'architecture, j'ai l'habitude de dire que la vie est plus importante que l'architecture, l'architecture ne change rien, la vie peut changer les choses bien plus que l'architecture. Je pense et je le dis constamment aux collègues, aux étudiants, qu'il n'est pas suffisant de sortir de l'école pour être un bon architecte. Il faut connaître avant tout la vie des hommes, leur misère, leur souffrance pour faire vraiment de l'architecture, pour créer.

Le principal, c'est être un homme qui arrive à comprendre la vie, et il faut comprendre qu'il est important de changer le monde. Nous cherchons une cohérence. Tous les mardis, se tiennent dans mon bureau des rencontres avec des étudiants, des intellectuels, des scientifiques, des gens de lettres. Nous échangeons des réflexions philosophiques, des réflexions sur la politique, sur le monde, nous voulons comprendre la vie, changer la vie, changer l'être humain.

Pourtant, dans un premier temps, je suis pessimiste : je pense que l'être humain a très peu de perspective, mais qu'il faut vivre honnêtement, vivre la main dans la main. Après, dans un second temps, je comprends qu'il faut être moins pessimiste et un peu plus réaliste.
Il faut comprendre que la vie est implacable pour le peuple, chacun arrive avec sa petite histoire. Il y a trop d'injustices. Mais l'engagement avec le Parti communiste permet l'espoir, permet la solidarité, permet le combat commun pour un monde meilleur.

Quel regard portez-vous sur la situation politique du président Lula au Brésil, en particulier, et sur l'évolution politique de l'Amérique latine en général ?

Oscar Niemeyer. Il faut faire de l'Amérique latine un pôle de combat, un pôle de résistance contre l'impérialisme américain... Il faut comprendre que le peuple américain est comme les autres mais que la politique nord-américaine est menaçante, elle menace l'Amérique latine, dans sa totalité. Il faut mieux se protéger. J'aurais voulu que Lula soit le leader de cette lutte. Nous n'aimons pas voir le gouvernement de Lula être très aimable avec les Américains. Mais je ne suis pas pessimiste, les forces populaires et progressistes se renforcent, ça donne l'impression que le peuple peut réagir.
Je pense, que, quand la vie est très difficile, l'espoir jaillit du coeur des hommes, il faut se battre, il faut faire la révolution. On ne peut pas améliorer le capitalisme : il est responsable de ce qu'il y a de plus mauvais dans le monde. Il faut que les jeunes soient partie prenante, il faut qu'ils entrent dans la lutte. Je sais que ce n'est pas le moment le plus propice, mais il faut avoir l'espoir.

Propos recueillis par Gérard Fournier,
l'Humanité,
2005

[1] On ne présente plus Oscar Niemeyer, architecte né à Rio de Janeiro le 15 décembre 1907, décédé le 5 décembre 2012 à 104 ans, auteur d'une œuvre majeure pour l'architecture moderne, inscrite dans le mouvement du style international. Niemeyer devient connu pour avoir participé au groupe d'architectes responsables pour le nouveau siège du Ministère de l'Education et Santé, à Rio de Janeiro, du gouvernement de Getúlio Vargas, en 1936. Sa notoriété mondiale est notamment une conséquence de sa participation à la création de la nouvelle capitale administrative du Brésil, Brasília. Lucio Costa a gagné le concours public du plan d'urbanisme de la nouvelle capitale ; le président Juscelino Kubistchek appella alors, Niemeyer pour concevoir les principaux équipements publics de la ville, dont la cathédrale, le congrès national, les ministères, etc.

[2]. in « La Cité idéale », août 1981, « Vers une cité différente », un entretien avec Oscar Niemeyer réalisé par Georges Raillard. http://laquinzaine.wordpress.com/2009/05/04/la-cite-ideale-entretien-avec-oscar-niemeyer/

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