Vietnam : Offensive Révolutionnaire contre les Villes

Saigon, 1968, jeune réfugié et notable : richesse et pauvreté


Après une vingtaine d'années de guerre révolutionnaire [1946/1968],  dont la stratégie politico-militaire s'appuyait sur la guérilla rurale, les révolutionnaires vietnamiens, en janvier 1968, lancent une vaste offensive sur les villes ennemies du Sud-Vietnam. L’offensive du Têt, attaque frontale contre les forces armées sud-vietnamienne et américaine dans les villes, jusqu'au coeur de Saigon, dans l'enceinte même de la sacro-sainte ambassade américaine, est surprenante : s'attaquer aussi massivement contre les troupes ennemies des villes et villages allait contre toute logique. S'agissait-il de profiter d'un effet de surprise, d'impulser un soulèvement urbain généralisé destiné à accélérer la fin du conflit, ou bien de médiatiser au plus haut niveau, cette guerre interminable, en portant symboliquement et spectaculairement le conflit dans les villes ?


Plus surprenante encore est l'issue de cette offensive : véritable défaite militaire pour les Nord-Vietnamiens mais immense victoire psychologique et médiatique qui força les américains à négocier puis à envisager le retrait de leurs troupes. La population américaine, médiatiquement bien préparée par les militaires d'une victoire certaine, sera profondément choquée de voir que l'on se bat jusque dans les jardins de son ambassade à Saigon, et l'opinion publique basculera dans le camp des pacifistes, devant autant de détermination, de courage et d'abnégation. Le sacrifice des Révolutionnaires n'aura pas été vain. 



Guérilla révolutionnaire VietCong dans la jungle - reportage LIFE July 2-1965



L'objectif de l'offensive est précisé par une série de textes. Le 31 janvier, le « commandement des forces armées révolutionnaires » affirme dans un appel adressé aux « compatriotes»: « l'offensive générale tant attendue contre la clique Thieu-Ky est déclenchée ». Il s'agit de « renverser le pouvoir » établi à Saigon et d'obtenir, pour mener à bien « cette mission lourde et sacrée », l'aide de la population. Cette aide est censée acquise, puisque le 3 février le Comité central du F.N.L. prétend que " partout, en coordination avec les forces armées populaires de libération, les couches populaires se sont lancées à l'attaque des Yankees et des fantoches, ont libéré les villes et les  campagnes pour y établir. le pouvoir révolutionnaire " [Appel du C.C. du F.N.L. du Sud-Vietnam du 3 fév. 1968]. Le texte se termine par une invitation au soulèvement général. Ainsi, l'offensive contre le villes était avant tout destinée à impulser un soulèvement des populations urbaines. Un coup de force militaire donné dans le contexte des prochaines élections présidentielles américaines et des manifestations contre la guerre qui se déroulaient dans toutes les grandes villes du monde, y compris aux USA. Les objectifs avaient été choisis pour leur valeur symbolique, et ne correspondaient pas à une offensive organisée de manière conventionnelle. L'issue de l'offensive n'était guère assurée mais il s’agissait de créer un climat de chaos propice à un soulèvement général de la population de Saigon et du Sud-Vietnam.

Selon les villes le soulèvement général s'est ou ne s'est pas produit ; à Saigon malgré l'aide de la population pauvre, les révolutionnaires  n'ont pu se maintenir ; la réaction des américains sera telle [bombardements massifs des quartiers de résistance] qu'aucune des villes et villages que les Viet-Cong avaient prise ne pourra être défendue. La ville de Hué résistera cependant pendant plusieurs semaines [objet du film de Kubrik, Full Metal Jacket]. Le gouvernement du Sud-Vietnam n'a pas été renversé. Pourtant l'offensive du Têt a prouvé l'incapacité des autorités de Saigon et des militaires américains, à préserver la population invitée à se placer sous leur protection. Des complicités populaires particulièrement efficaces ont permis à 5.000 hommes de s'infiltrer sans obstacle dans Saïgon pour préparer l'attaque des points stratégiques de la capitale.

Les troupes régulières nord-vietnamiennes peuvent s'appuyer pour la réussite de l'offensive sur les milices urbaines et les comités de soutien au front implantés dans les villes depuis 1946 pour certaines, 1959/1960 pour la plupart. Dans chaque ville, depuis des mois, les révolutionnaires urbains ont renseigné l'État-major, ont préparé minutieusement l'attaque, connaissent parfaitement les défenses de l'ennemi, leur effectif, les lieux stratégiques à prendre, le lieu de résidence des collaborateurs ; des armes ont été acheminées puis cachées, des bombes préparées dans les ateliers clandestins, des grenades distribuées aux femmes et adolescents, les plus âgés ont mission de surveillance et de garde... Bref, l'offensive du Têt est certes aventureuse mais pas suicidaire et les révolutionnaires, bien déterminés, comptent sur le mécontentement de la population urbaine, encore indécise. Dès le début des combats, des organisations révolutionnaires nouvelles voient le jour : Alliance des forces nationales pour l'indépendance et la paix» à Saigon, Front de l'alliance pour l'indépendance nationale, la démocratie et la paix à Hué, structures d'accueil pour les Vietnamiens qui hésitent à s'engager au sein du F.N.L. Et notamment les vietnamiens qui depuis des années maintenant campent dans les camps de réfugiés où s'entassent dans les bidonvilles, tandis que la bourgeoisie vietnamienne profite au mieux de la présence américaine pour générer des affaires et afficher fièrement leurs signes extérieurs de réussite et de richesse ; certains d'être protégés à Saigon par la puissante armée américaine. 


Ce ne sera plus le cas après l'offensive, même vaincue. Selon le journaliste Pomonti : C'en est fait désormais de l'invulnérabilité américaine et de la force du régime militaire. Certains l'avançaient auparavant sans trop y croire. Après l'offensive du Têt, ils le saventJean-Claude Pomonti, poursuit encore : Il reste que Saigon a changé de visage. Pour la première fois, elle porte les traces de son malheur, compte ses morts et contemple ses ruines. Marquée qu'elle est par la guerre, elle sait qu'elle a perdu son dernier privilège, celui du spectateur. Les "petits", par haine, ont déjà fait leur choix. Les "gros" s'interrogent. Certains, trop engagés pour faire machine arrière, vont durcir leurs positions à rencontre du F.N.L. Mais il y a de fortes chances pour qu'ils ne soient pas très nombreux. Le Front, en les épargnant cette fois-ci, ne leur a pas encore demandé de choisir. Trop habile, il leur laisse le temps de réfléchir.
Saigon, avant 1968


Les bidonvilles de Saigon
A Saigon, principale cible, le FLN disposait en 1968 d'une véritable armée de militants dans les quartiers périphériques et les faubourgs de la capitale. Jean-Claude Pomonti, écrivait pour le quotidien Le Monde en 1968 : La population de Saigon avait pratiquement doublé ces trois dernières années. Les nouveaux venus sont, en grande partie, des réfugiés qui ont fui le Delta et ses rizières transformées en champs de bataille. Pour eux, Saigon, c'était d'abord la sécurité physique, ensuite la possibilité de nourrir une famille nombreuse. Ces réfugiés se construisaient des habitations de fortune, faites de planches, de tôles et de caisses en carton, en lisière de l'agglomération saigonnaise : à Phu-Lam, au sud-ouest de Cholon ; à Phu-Tho, à l'ouest de ce même quartier chinois ; à Khanh-Hoi, au sud-est de Saigon ; à Ba-Queo, à Go-Vap, à Hoc-Mon, banlieues populaires éloignées du centre de la ville ; à Gia-Dinh, sur les deux côtés de l'autoroute qui conduit à Bien-Hoa, ainsi qu'à Thi-Nghe, faubourgs au nord de la capitale. 


Bidonville à Saigon / Cholon, 1962
Us Army dans un Bidonville de Saigon pendant l'offensive
Taudis insalubres, où l'eau et l'électricité manquaient le plus souvent ; dédales de ruelles aux issues cachées, où la police ne s'aventurait que bien armée, et encore pas trop profondément. Dans ces petites casemates de quelques mètres carrés, aux toits et aux murs branlants, des familles entières s'entassaient. Il est même arrivé, qu'à la faveur de la saison sèche, qu'une lampe à huile renversée provoque l'incendie de centaines d'habitations.

Saigon, camions servant d'abris de fortune, 1968
Saigon, photo non datée

Les réfugiés victimes des bombardements
Ces bidonvilles sont le refuge des milliers de paysans qui ont subi les bombardements ; à mesure de leur intensification, le nombre de mutilés et d'estropiés augmente. L'article de Fernand Gigon publié dans le mensuel Connaissance du Monde n° 111 du mois de février 1968 est évocateur : Les réfugiés : dans le sud du Vietnam, ils sont près d'un million à vivre loin de leur village et de leurs champs. Le napalm, les gaz BZ 7, les produits chimiques qui provoque la défoliation, les attaques aériennes des B 52, les ont chassés de leurs terres. Pauvres et dénudés, parmi les plus miséreux, ils vivent en marge des villes ou des hameaux reconstruis à leur usage. Sans contrôle, sans hygiène, ils deviennent facilement les victimes et les proies des maladies. On les voit dans la rue traînant leurs moignons de membres à moitié dévorés par le napalm ou boîtant bas, béquille à l'appui. Ils sortent parfois en groupe et s'asseyent sur l'escalier d'un cinéma, pour voir passer devant eux l'ahurissant défilé des Saïgonnais. Ils ne restent à l'hôpital que le minimum de temps, car chaque jour apporte un nouveau contingent de blessés, militaires ou civils. De plus en plus souvent, des villages sud-vietnamiens sont attaqués aveuglément par l'aviation américaine qui pense ainsi en déloger les partisans vietcong. Le Général Westmoreland, dans un récent rapport, parlait de quatre cent soixante attaque par erreur.
Saigon, 1967


« To generate refugees »
D'autre part, le programme des hameaux stratégiques, développé au Sud-Vietnam par le gouvernement de Ngo Dinh Diem avec l’aide des États-Unis entre 1961 et 1963, avait consisté à déplacer les populations rurales des zones sensibles afin de les couper de l’influence de la guérilla communiste qui y sévissait. Cette entreprise, expression originale d’une problématique stratégique ancienne, constitue un épisode charnière dans le déroulement du conflit indochinois, en tant que véritable prodrome à la «guerre américaine».
Strategic Hamlets,  1962
Cette technique sera encore développée au fur et à mesure de l'arrivée des troupes américaines. Afin de couper le FNL de la population, de « vider la mer afin d’isoler le poisson », les Américains procédèrent au « regroupement » de plus du quart de la population des zones rurales de combat ou de proximité avec le Vietcong ; opération appelée dans le jargon militaire « to generate refugees ». La spécificité du programme tient à ce qu’il se place sous le double patronage de la contre-insurrection et du développement. Jean-Claude Pomonti note que ces deux notions incarnent plus que jamais le souci des chancelleries occidentales, en ce moment même engagés dans des conflits insurrectionnels en divers endroits du globe où insécurité et fragilité économique se nourrissent mutuellement.
Camp / Bidonville  de réfugiés,  Sud-Vietnam, 1967
Camp Edap Enang, Sud-Vietnam, 1968

Saigon,  jeune réfugié et notable


Malgré cela, le Front put maintenir des contacts étroits avec les populations regroupées, elles-mêmes rebutées par les méthodes répressives du regroupement. Ces populations, parquées non loin des villes, permirent aux forces du Front de pénétrer, lors de l’offensive du Têt, dans cent quarante villes et centres urbains. Ainsi, sur le plan politique le caractère national et patriotique de la guerre devint évident aux yeux de nombreuses couches de la population.

Les cellules urbaines du FNL
Dans ses camps de réfugiés, dans les bidonvilles et les quartiers populaires, le F.N.L. disposait de cellules, de structures d'accueil. Lors de l'offensive, ses combattants n'ont eu aucun mal à s'emparer de ces quartiers populaires et d'en prendre les postes de police isolés. Ils y ont trouvé une population souvent sympathisante, avec laquelle ils n'avaient pas perdu le contact depuis qu'elle avait quitté la campagne pour la ville. Il y était alors plus facile d'organiser défilés et discours, ainsi que des comités de soutien à l'action du Front. Il était également plus aisé d'y préparer, notamment à Ba-Queo, les raids sur l'aéroport de Tan-Son-Nhut, où se trouvent les quartiers généraux américain et gouvernemental. Les Américains l'ont eux-mêmes reconnu : dans ces quartiers, la population savait ce qui se préparait et souvent même elle a prêté son concours, aidé ou rejoint les combattants VietCong. 

Saigon

L'aide américaine
Saigon est un grand port fluvial situé dans les terres et en 1968 ses infrastructures ne permettaient guère une grande activité : Fernand Gigon décrit les quais tellement encombrés de marchandises que les camions n'arrivent plus à les évacuer, ce qui permet un vol permanent, un pillage invraisemblable : Le racket fleurit. Priorité est donnée aux bateaux qui amènent à Saïgon des munitions et des armes. Ils occupent toute la longueur utilisable des quais de déchargements. Les autres bateaux qui apportent par exemple de la nourriture ou des matières premières de plus en plus nécessaires au pays, jettent l'ancre au mileu du fleuve et leur cargaison est déchargée au ralenti : caisse par caisse sur de miniscules sampans qui échappent aussi bien au contrôle des douaniers que de la police. Pour compliquer la situation, souvent le Vietcong fait sauter des chalands au mileu du fleuve et bloque tout mouvement pendant plusieurs jours. Bien évidemment, les milices urbaines Vietcong organiseront un véritable trafic leur permettant ainsi de s'équiper en matériel de guerre, en médicaments et en nourriture, préparant l'offensive.
Black Market à Saigon,  1966

Terre et propagande
Possèder un lopin de terre en-dehors de la ville pour les citadins, une rizière pour les paysans, est/était pour les vietnamiens d'une grande importance symbolique. Ainsi, la stratégie d’agitation ou de travail de persuasion des révolutionnaires dans les rangs de l’ennemi, y compris parmi la soldatesque, revêt des formes extrêmement diverses, parfois d’une étonnante habileté : «Au nombre des grands facteurs d’influence se trouve la politique menée par le FNL à l’égard des paysans, y compris ceux qui appartiennent à l’armée de Saigon. Ces derniers savent que, lors du partage de la terre, une parcelle est réservée à tous ceux qui servent dans l’armée, y compris ceux qui servent dans l’armée de Saigon (...). Dès le début de la lutte armée, le FNL a pris l’habitude d’autoriser les officiers et les soldats de l’armée de Saigon à visiter leur village natal dans les secteurs contrôlés par le FNL à l’occasion des cessez-le-feu de Noël et de la nouvelle année lunaire, à condition qu’ils viennent sans armes. Ils peuvent alors se rendre compte par eux-mêmes de ce qui se passe et même inspecter le bout de terrain qui leur a été réservé.» Étrange comportement des uns et des autres pour un occidental, mais sublime habileté qui, selon les Américains, ont conduit 132.000 soldats de l’armée de Saigon à la désertion pour rejoindre le camp ennemi en 1966 : pourtant à cette époque il ne faisait aucun doute que l'Amérique écraserait la révolution.

Luxe et pauvreté
Dès avant la chute de Dien Bien Phu, les Américains avaient commencé à s’installer à Saigon en déployant une débauche de luxe impérial : « Même leurs toilettes étaient climatisées », remarquait d’un ton désapprobateur Thomas Fowler, l’alter ego de Graham Greene. En outre, à partir de la fin des années 1950, le régime de Diem commença à expulser des citadins ordinaires de leurs quartiers et de leurs logements pour faire place aux centaines, puis bientôt aux milliers, de conseillers et de techniciens américains. « À Saigon, se souvient l’ancien ministre de la Justice viet cong Truong Nhu Tang, le gouvernement encourageait une politique agressive de “développement urbain”, rasant des quartiers entiers au profit d’édifices commerciaux modernes et d’immeubles résidentiels de luxe auxquels seuls avaient accès les Américains et les élites locales… Les populations expulsées n’avaient guère d’autre choix que de se réfugier sur des sampans sur le fleuve ou de déménager vers des zones encore plus pauvres et plus éloignées. Dans les taudis et les bidonvilles, le ressentiment contre les Américains se mêlait à une rage croissante à l’encontre du régime. »


Enfants réfugiés et orphelins à Saigon
Prostitution
Saigon, ville de garnison était, selon les témoignages, devenue un vaste bordel, la prostitution une pratique courante pour nombre de jeunes filles réfugiées des campagnes qui n'avaient d'autre choix pour subsister. Ce qui, d'une certaine manière, ajoutait encore une certaine amertume au sein de la population à l'égard des prétendus bienfaits de l'American Life. Situation similaire dans les villes du monde, utilisées comme bases militaires pour l'Us Army, de Manille à Naples dans les années 1950. 


L'armée populaire
Pour certains historiens, qui se basent sur les témoignages d’anciens soldats américains, un des traits de caractère des révolutionnaires vietnamiens, est un courage à toute épreuve qui s'approche davantage de l’héroïsme suicidaire. Cet esprit de sacrifice, d’abnégation joua un rôle non négligeable de déstabilisateur moral auprès des appelés américains d'autant plus que l'armée populaire vietnamienne se composait en partie d'adolescents et de jeunes femmes [l’héroïne vietcong de Full Metal Jacket]. Nombre de GIs après les horreurs de la guerre auront des troubles psychologiques graves [De Niro dans le film Taxi Driver, par exemple].
Adolescents Vietcong prisonniers à Hué, 1968

Deux Saigon

Jean-Claude Pomonti, affirme qu'il y a eu, au même moment, deux attaques sur Saigon. Probablement, parce qu'il existe deux Saigon : celui des faubourgs, populaire, et celui du centre, bourgeois ; bourgeoise, qui n'avait pas, jusque-là, fait preuve d'un soutien actif au Front, même si quelques groupes d'intellectuels, encore que réduits, lui accordaient une sympathie croissante.
Le FLN. a lancé  deux séries d'opérations bien distinctes : d'une part, de petits commandos ont monté dans le centre de la ville des raids très brefs contre trois objectifs précis ; d'autre part, des unités beaucoup plus importantes ont occupé des centres de population à la périphérie de la ville. Il semble que ces deux actions, lancées simultanément dans la nuit du 29 au 30 janvier, dépendaient de deux états-majors différents.


Riche Centre Ville...
Dans le centre, il s'agissait de secouer les bourgeois et non pas d'en obtenir l'aide. Les raids perpétrés par trois groupes d'une vingtaine d'hommes chacun contre l'ambassade américaine, le palais de l'Indépendance et l'immeuble de la radio, avaient été minutieusement préparés. Les membres de ces commandos s'étaient introduits la veille, parfois même l'avant-veille, en ville. Sans armes. Des caches avaient été préparées et des vivres leur avaient été remis pour trente-six heures. Les armes leur ont été fournies par les hommes de liaison qui dépendaient d'un état-major établi dans un quartier proche de la pagode An-Quang, à la lisière entre Saigon et Cholon. Elles avaient été transportées en ville dans les petites carrioles des marchands, qui, à l'aube, apportent au marché central leur cargaison quotidienne de fleurs.
Les trois raids sur le centre de Saigon constituaient de véritables opérations - suicide : une fois l'objectif pris, tout repli devenait Impossible dans cette partie de la ville dont les avenues, très larges, permettaient d'encercler aisément les insurgés devenus prisonniers de leurs propres conquêtes. Il a fallu du temps — plus de six heures à l'ambassade américaine, plus de vingt-quatre heures au palais de l'Indépendance et à la radio — pour que les Américains et les gouvernementaux reprennent possession des immeubles perdus.
Le Front sait qu'il faudra plus de trois raids, même spectaculaires, pour s'en attirer le soutien. Effectivement, ces derniers n'ont pas bougé. S'ils ont hébergé des combattants du Front dans leurs villas, ils l'ont fait contraints et forcés. Mais ils ont désormais matière à réfléchir : la guerre, c'est un peu plus que des comptes rendus de batailles et des communiqués de victoire ; c'est aussi une menace sur les personnes et les biens. Les témoignages concordent : les personnes interrogées estiment que les insurgés sont "très courageux", qu'ils n'ont jamais réclamé que "de l'eau" dans les maisons où ils se sont cachés. 

...et pauvres Faubourgs Populaires
Dans les faubourgs populaires, les petites villes, et les villages, le Front a prouvé que le seul moyen pour éliminer son contrôle est la destruction systématique. Surpris par l'assaut les forces américaines lancèrent une contre-attaque féroce appuyées par des bombardements  massifs. La bataille dura plusieurs jours à Saigon et plus d'un mois à Hué : les américains connaîtront ici une difficile expérience du combat en milieu urbain dense.  Utilisation de blindés, frappes d'artillerie et d'aviation, destruction systématique du bâti, de quartier entier la ville sera rasée à 80 %, laissant après les combats les habitants rescapés sans-abris, démunis des infrastructures vitales. 

POST-OFFENSIVE
It become necessary to destroy the town to save it 

Hué, ville au riche patrimoine historique est rasée à 80 %
Saigon, 1968, post-offensive Têt
Saigon, 1968, post-offensive Têt
Saigon, 1968, post-offensive Têt

L'officier américain chargé de reprendre la ville de Ben-Tre déclara au Journaliste Peter Arnett : « It become necessary to destroy the town to save it » [New York Times des 5-6 février 1968 et Le Monde du 9 février 1968]. Les habitants des quartiers populaires de Saigon, de la ville de Hué, des petites villes anéanties à 100 %, se retrouvent sans-abris. L'administration, principale cible, attaquée partout dans ses manifestations matérielles (bureaux, postes de police, radios, équipes de pacification rurale, Q.G. de l'armée) est désorganisée. « Le programme de pacification des campagnes a subi un coup d'arrêt — sérieux dans un tiers environ des hameaux où il était appliqué, substantiel dans un autre tiers.  Jean-claude Pomonti s'interrogeait à propos des populations pauvres de Saigon :  Fuyant ces bombardements, les rescapés ont envahi par dizaines de milliers le centre de la ville. Pour peu que les combats prennent fin et que ces réfugiés reconstruisent leurs anciens taudis, qui pourrait empêcher le F.N.L. de s'en assurer à nouveau le contrôle ? Qu'ils restent dans le centre de Saigon ou qu'on les déplace vers d'autres lieux, l'issue reste la même. De toute manière, il serait étonnant que les bombardements qui ont fait tant de victimes jouent en la faveur de leurs auteurs. L'argument selon lequel, en lançant son offensive, le Front en est indirectement le responsable ne peut guère convaincre. Si les raisonnements de ce genre avaient porté sur les populations il n'y aurait jamais eu de deuxième guerre du Vietnam.


Développement du Pacifisme

La conséquence victorieuse de l'offensive est le développement exponentiel de manifestations et d'émeutes à travers le monde, y compris à New York,  contre l'hystérie des militaires américains, relayées par les médias et notamment la télévision. Les effigies de Che Guevara et le slogan Ho-Chi-Minh, seront prédominant dans les manifestations. Par la suite, Nixon sera élu et engagea le pays dans la voie du retrait progressif de ses troupes ; dont la conséquence fut le refus des soldats appelés de combattre pour une cause perdue, impopulaire et immorale, en savant d'ores et déjà que les Etats-Unis abandonnerait le Sud-Vietnam.



SOURCES et EXTRAITS

Le Duan
En avant sous le glorieux drapeau de la Révolution d'octobre, 2e éd.,
Hanoï, 1967.

Paul Isoart
Guerre ou paix au Vietnam ?
Annuaire français de droit international, 1970.

Fernand Gigon
 Articles de presse publiés dans le mensuel Connaissance du Monde n° 111 - Février 1968.



Jean-Claude Pomonti
 Articles de presse publiés dans Le Monde / 1968.

Gérard Chaliand 


Guérillas, Du VietNam à l'Irak
Hachette Littératures, 2008.

Les guerres irrégulières, XX-XXIème siècle
Gallimard, 2008.


Claude Delmas
La guerre révolutionnaire
PUF, collection Que sais-je?, 1959.


Mike Davis
Les héros de l'Enfer
Edition Textuel, 2006.


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