VIETNAM : Villes et révolutions [ Partie 4 ]


Cette quatrième partie de notre série Villes et Révolutions * présente en plusieurs articles ** le rôle des villes dans la guerre révolutionnaire et anti-coloniale du Vietnam contre le colonat français, puis contre les forces armées sud-vietnamiennes et américaines. Un rôle tout aussi primordial, pour les dirigeants révolutionnaires nord-vietnamiens : les deux combats sont inséparables, la guerre doit être partout et en même temps, sur tous les fronts, menée par le Peuple dans sa totalité. 

Ce qui invalide la légende largement admise qui affirme que le retour ou l'avènement de la guérilla urbaine s'est effectuée via les organisations révolutionnaires de l'Amérique du Sud [Uruguay, Brésil] puis de l'Europe [RAF, Brigades Rouges, Action Directe, etc]. L'attentat à la bombe, la voiture piégée seront dès 1949, largement pratiqué par les révolutionnaires vietnamiens.

Il aura fallu pour les révolutionnaires vietnamiens trente années [1945-1975] de guerre quasi ininterrompue pour libérer le Vietnam de la tutelle française puis  de l'occupation américaine. Peut-être même davantage car en 1930 éclate une insurrection contre le colonat, pour l'indépendance organisée par le parti Nationaliste Vietnamien (Việt Nam Quốc Dân Ðảng ) dirigé par Nguyen Thai Hoc. Une tendance républicaine et démocratique inspirée par la révolution bourgeoise chinoise de 1911, du Kuoming où s'enrôle une fraction de la jeunesse pensante venue des couches aisées et de la paysannerie. Cette révolte sera rapidement écrasée par les militaires français et vietnamiens ;  une terrible répression fit place à un certain laxisme qui prévalait jusqu'alors. Les leaders de ce mouvement sont, après torture, condamnés à mort ou emprisonnés ou exilés.


Ce sont également les années de formation du parti dirigé par Nguyen ai Quôc -Ho Chi Minh- l'Association de la jeunesse révolutionnaire puis du Parti communiste indochinois. Ce parti encadré par des révolutionnaires professionnels formés à Canton et à Moscou regroupe des instituteurs, des collégiens, quelques bacheliers et journalistes, des paysans de tout âge, des ouvriers, des coolies, des notables, des jeunes femmes ; dans cette dictature policière permanente qu'est le régime colonial, la jeunesse intellectuelle n'a d'autre alternative que d'accepter une terrible iniquité sociale ou d'affronter la mort et la torture dans la lutte ; son élan la porte à l'action, ce même élan humaniste des années agitées 1925-1926.
 

La guerre d'Indochine [1946-1954] contre les colonisateurs français puis la guerre du Vietnam [1959-1975] contre le gouvernement Sud-Vietnamien allié aux États-Unis marquent l'histoire de l'humanité par la victoire d'un peuple contre successivement les deux plus grandes puissances du monde d'alors [1]. Elles susciteront, et notamment la victoire de 1954, un vaste mouvement de guerres et de guérillas révolutionnaire et/où anti-coloniale dans le monde entier. La défaite française de Dien Bien Phu peut être ainsi considérée comme le détonateur d'un long cycle de guerres anti-coloniales qui ouvre la voie du passage pour les peuples colonisés, d'une revendication pacifique ou légale des Droits à l'indépendance vers l'action armée. Il s’est passé moins de cent jours entre le Genève indochinois (20 juillet 1954) et le début de la guerre d’Algérie.

Selon T. Derbent, la guerre du Vietnam a présenté un double caractère : de libération nationale et révolutionnaire (l’offensive du Têt en février 1968 était une de ces défaites militaires qui constituent en même temps une victoire politique, et elle détermina le désengagement américain), mais la victoire sur le régime fantoche sud-vietnamien exigeait ensuite une véritable victoire militaire, une bataille (ou campagne) d’anéantissement : celle de mars-avril 1975. La guerre populaire prolongée, forme marxiste-léniniste de la guerre révolutionnaire, est résolument spécifique en ce que :
  • 1° elle se caractérise du début à la fin par l’emploi de la guerre de guérilla, mais elle combine la guerre de guérilla, la guerre classique, la guerre psychologique, la guerre secrète, le terrorisme et la guerre insurrectionnelle au fur et à mesure de son développement, les premières unités de guérilla constituant en fait une armée conventionnelle en voie de formation ;
  • 2° elle n’a pas un objectif limité et spontané (ainsi la libération nationale) mais un objectif total et précis (révolution sociale et dictature du prolétariat), c’est une guerre d’anéantissement, la nature du but de la guerre impose comme but dans la guerre la victoire militaire totale sur les forces armées ennemies ;
  • 3° il lui importe dans un premier temps moins d’user militairement l’ennemi que de l’user idéologiquement et politiquement, en affirmant la légitimité de la lutte révolutionnaire et en dissipant les artifices politiques et idéologiques par lesquels le régime prétend fonder sa propre légitimité ;
  • 4° chaque progrès militaire est lié à un progrès politique inscrivant d’une manière ou d’une autre le développement du nouveau pouvoir dans la société (dans des zones libérées dans le tiers monde, à l’intérieur d’organisations de masse comme les syndicats, dans des réseaux de militants dans les métropoles, etc.) ;
  • 5° une longue phase de défensive stratégique et d’offensives tactiques, caractérisée par l’accumulation des forces et une bataille essentiellement politico-idéologique, est suivie d’une phase offensive plus brève visant à l’anéantissement des forces armées du régime.

La Ville


Les combats, et notamment contre l'armée française, se dérouleront dans les massifs forestiers et les jungles du pays mais les villes, tout au long de ces 26 années de guerre, auront un rôle stratégique d'une égale importance. Une telle affirmation sur les méthodes de lutte peut être analysée dans un texte fondamental de M. Le Duan, élu premier secrétaire du Parti des travailleurs du Nord-Vietnam intitulé : « En avant sous le glorieux drapeau de la Révolution d'octobre». 
La Révolution vietnamienne affirme son originalité par rapport à la guerre chinoise. Elle se définit comme un acte total aux multiples formes. Certes, au Sud- Vietnam, « les plaines et les deltas qui couvrent de vastes régions comportent une économie naturelle très peu dépendante des villes avec une population en grande majorité paysanne vivant de l'agriculture », elles constituent ainsi « le maillon le plus faible où le pouvoir fantoche est le plus rapidement ébranlé ». Pour autant, il ne saurait être question d'en faire le seul théâtre du combat insurrectionnel, le lieu privilégié où la révolution forge ses armes, avant d'encercler les villes. Bien au contraire, dans l'évolution de la lutte, les mouvements révolutionnaires urbain et rural ont été étroitement coordonnés, l'un impulsant l'autre de façon vigoureuse. Le raz de marée révolutionnaire, qui a secoué les campagnes a exercé une action profonde sur le mouvement des villes, et la lutte bouillonnante des masses citadines a créé des conditions éminemment favorables par le soulèvement dans les villages et l'extension de la guerre du peuple. La ville n'est pas laissée à l'adversaire en attendant l'assaut final parti des bases rurales; les masses urbaines sont organisées, encadrées pour « paralyser ou bouleverser les activités militaires de l'ennemi ». Les deux combats sont inséparables.

De même, la lutte armée se combine étroitement avec la lutte politique. Les buts immédiats du combat du peuple sud -vietnamien sont, en effet, «l'indépendance, la démocratie, la paix, la neutralité, la prospérité du pays, l'acheminement vers la réunification nationale ». Dans ce dessein patriotique, le jeu politique est aussi important que la lutte armée; le développement des forces politiques doit accompagner celui des forces militaires [2] . Le Duan résume en quelques formules très nettes les leçons de la révolution vietnamienne : « La combinaison étroite de la lutte politique et la lutte armée constitue la forme fondamentale de la violence révolutionnaire au Sud-Vietnam... Cette association de la lutte politique et de la lutte armée est menée sous des formes diverses adaptées au rapport des forces dans trois zones stratégiques différentes : dans les campagnes, dans les villes, dans les régions montagneuses, formes variables selon les tâches générales de la révolution et celles particulières à chaque moment donné ». Cette analyse permet de mieux apprécier les initiatives du FNL et du gouvernement nord-vietnamien.

DAU TRANH

Truong Chinh a été parmi les meilleurs théoriciens de la guerre populaire, et son concept central était dau tranh : la lutte. Concept qui implique une guerre totale devant être menée sur tous les fronts -militaire, économique, organisationnelle, idéologique, diplomatique- par l'ensemble de la population, y compris par les plus âgés, les femmes et les enfants. La victoire n'est possible uniquement si le peuple uni est organisé pour atteindre des objectifs communs. Dans les villes, les militants révolutionnaires auront ainsi à charge d'organiser la lutte politique et de mener des actions de guérilla urbaine, tout en préparant des missions d'appui et de soutien à l'armée régulière lors des combats futurs qui se dérouleront dans les villes. 

LUTTES POLITIQUES

Dan Van - Le peuple : 
La mobilisation totale de la propagande, pour motiver les citoyens et les unités de combat ; qui implique l'endoctrinement intensif et la mobilisation totale de tous les personnels civils et militaires au Nord-Vietnam. Le peuple entier est mobilisé, parfois pour de simples tâches : un paysan implanté près d'une base aérienne ennemie, par exemple, peut avoir la mission de compter les avions ennemis et de repérer les installations.
Binh Van - Les militaires ennemis : 
Subversion,  prosélytisme et propagande pour encourager la désertion, la défection et la baisse de moral parmi les troupes ennemies. Les soldats sud-vietnamiens issus de la paysannerie y seront assez sensibles [surtout vers la fin de la guerre] car dans les zones libérées, les révolutionnaires procédaient au partage des terres et des rizières...
Dich Van - Le peuple ennemi : 
Effort de propagande pour semer le mécontentement total, le défaitisme, la dissidence et la déloyauté parmi la population sud-vietnamienne ; qui implique la création de mouvements de contestation de "façade", la propagande dans les mouvements de contestation non communistes [dans les universités ou les syndicats, par exemple] du Sud-Vietnam et l'internationalisation de la lutte. Bien avant les Zapateros du sous-commandant Marcos, les stratèges révolutionnaires utiliseront au mieux la médiatisation du conflit via les pays socialistes [envoi de photographies de villes bombardées, de massacres de civils, etc.]. 


STRATÉGIE MILITAIRE

Phase 1 : Organisation et préparation
Propagande, recrutement de militants, Infiltration dans les organisations et mouvements contestataires, Création de cellules clandestines, Mise en place de caches et entreposage d'armes.
Phase 2 : Guérilla urbaine
Attaques terroristes, élimination de personnalités militaires et civiles, sabotage, kidnapping, etc. [Lire article Mike Davis, Bombsville]
Phase 3 : Guerre conventionnelle
Soutien des cellules clandestines armées aux troupes régulières. 

Ainsi, des Comités de soutien au Front se forment clandestinement dans toutes les villes et seront organisés méthodiquement, chacun ayant une mission bien précise : certains concernent la propagande politique dans le monde ouvrier -rural ou urbain- par le biais des syndicats, d'autres sont assignés aux attentats, d'autres s'occupent des missions d'infiltration et de renseignement, d'autres encore du ravitaillement, d'autres du contre-espionnage et de la surveillance des habitants susceptibles ou suspectés de délation, etc.
Manifestation à Saigon contre les bombardements de l'US Air Force

Colonat français


Certains auteurs -français- sont persuadés des bénéfices inestimables de la colonisation française -en Indochine, Afrique, Océanie, Amérique- et ils évoquent la formule de colonialisme positif. Il est vrai que les vietnamiens reconnaissent eux-mêmes l'heureux partage des deux cultures. Mais les quelques bienfaits [universités, écoles, administration moderne, hôpitaux, etc.] étaient au bénéfice de la classe bourgeoise vietnamienne et les conditions de vie de la population, dans son ensemble,  peuvent être dans une large mesure comparées à celles du serf du moyen âge et du prolétariat du 19e siècle européen ; la torture dans les commissariats était une pratique courante contre les opposants à la bienfaitrice colonisation, bien avant l'Algérie. L'Indochine, comme les autres colonats, étaient de vastes territoires d'exploitation capitaliste. Ce qui explique la haine du petit peuple contre les exploiteurs  -français ou vietnamiens- et leurs collaborateurs -collabos pour reprendre la terminologie des résistants français- ; dans les villages ruraux, les opposants à la révolution, les riches propriétaires, les indicateurs, seront systématiquement éliminés. De même des organisations révolutionnaires trotskystes. Une haine qui s'exprima dans la violence à Hanoi en 1945 ou à Hué en 1968 lors de l'offensive du Têt : les profiteurs exploiteurs français, les collabos vietnamiens et les révolutionnaires trotskystes seront pris à parti, voire éliminés. 
Colonat français Indochine

PAYSANNERIE

Les paysans pauvres, sans terre, constituent les 2/3 de la population rurale. Ce sont ou des ouvriers agricoles (journaliers, domestiques) ou des ta-diên (ta : prendre en location, diên : rizière) qui n'ont d'autres moyens de vivre que de se faire exploiter par les propriétaires fonciers ; la rente est habituellement payée en nature par un prélèvement qui peut atteindre 70% de la récolte. Quelques mauvaises récoltes ou autres aléas suffisent pour endetter de père en fils une famille de paysans, et la lier ainsi impitoyablement au seigneur de la terre, français ou riche vietnamien. Le troisième tiers de la population englobe tous les petits propriétaires dont la large majorité ne possède que de maigres lopins de terre. Souvent la terre ne permet à la famille  de ne pas mourir de faim, et quand la famille s'agrandit, elle n'y suffit même plus. En période de crise, beaucoup sont expropriés pour dettes contractées auprès des gros propriétaires.



L'impôt personnel auquel chacun est soumis quelles que soient ses ressources, est un des plus impopulaires ; au cas où il n'est pas payé, le paysan est mis aux fers dans la maison communale sous la responsabilité des notables, puis le cas échéant jeté en prison ; un autre impôt particulièrement impopulaire est la gabelle. La taxe communale, la patente étendue aux petits cultivateurs s'ils vendent leurs produits, l'impôt foncier si l'on possède quelque terre, dérivent vers l'État ce qu'ont laissé le propriétaire foncier, l'usurier chinois ou indien, le fonctionnaire corrompu... Le paysan est souvent au bord de la faim. Une infime minorité possède 60% de la terre : ce sont les grands propriétaires fonciers qui vivent non de leur travail, mais de la rente, et constituent d'autre part l'armature administrative et politique du régime colonial, ainsi que l'agent économique de la Banque de l'Indochine ou de ses dépendances; c'est par leur intermédiaire que le capital financier prélève sa part du sur-travail paysan. Les plus grands domaines appartiennent aux Européens qui exploitent un prolétariat agricole misérable, recruté sous la pression d'une grande misère. Les planteurs du caoutchouc du Sud recrutent par contrat hommes et femmes du Centre et les transforment en espèce de forçats soumis à toutes sortes de brutalités; des montagnards Moïs [les Moïs seront par la suite les plus fidèles soldats de la France] engagés comme policiers veillent armés de fusils à ce que ces ouvriers contractuels ne s'évadent pas.

OUVRIERS

Le prolétariat industriel n'est guère mieux loti que le prolétariat agricole. Aux premiers rangs des industries capitalistes modernes, se placent les Charbonnages du Tonkin, les mines métalliques, la production de l'énergie électrique, les chemins de fer, les ports, la navigation à vapeur, quelques industries de transformation des produits du sol, minéraux, végétaux et animaux, (cimenteries, verreries, tuileries, rizeries, distilleries, sucreries, textiles...) etc. À côté du travail salarié, l'État colonial français utilise le travail forcé, la réquisition, pour les grands travaux de défrichage, de terrassement, la construction des routes, des ponts, des chemins de fer, des ports, les travaux hydrauliques, etc. Hommes et femmes utilisés à ces travaux sont payés en rations misérables et traités comme des bêtes de somme ; ceux qui survivent reviennent à la paysannerie. Le prolétariat nouvellement né a ses racines profondes dans la paysannerie. Il est mal payé, maltraité et soumis à des conditions insalubres et féroces de la période dite de l'accumulation primitive en Europe. En 1931, le revenu annuel moyen du travailleur était de 49 piastres, c'est-à-dire de 490 francs, alors que le petit fonctionnaire européen gagnait 5 000 piastres. La condition ouvrière est telle qu'un auteur parle de la "traite des coolies" (P. Monet, Les Jauniers, NRF). Dans les Charbonnages du Tonkin, les ouvriers sont pressurés par les contremaîtres recruteurs (caï) qui prélèvent une commission sur leurs salaires de famine et leur sous-louent au prix fort des paillotes de la société.


ETUDIANTS

Les jeunes diplômés vietnamiens ne trouvent pas de postes. Après l'insurrection de 1930, revenir de France avec ses manuels d'université suffit à vous rendre suspect, alors que les directeurs européens d'école n'ont pas toujours leur baccalauréat. Quant aux abonnés aux journaux de gauche, ils sont surveillés et leurs journaux confisqués ou distribués en retard.
Hanoi, vers 1955
OPIUM

Dès la conquête de l’Indochine, les français comprirent le parti financier qu’ils pouvaient tirer de l’opium alors aux mains de commerçants chinois.  En 1881, le gouverneur M. Le Mure de Villers, décida de légaliser la substance et d'en prendre le commerce par le régime de la Régie directe :   la manufacture d’opium de Saigon sera ainsi créée et procède à des perfectionnements qui consistent  à obtenir des rendements supérieurs à ceux des bouilleries chinoises et qui fournit un produit d’une plus grande pureté [un bienfait du colonialisme, donc !]. L’administration procède à des ventes directes auprès des débitants agrées, qui a ainsi contribué jusqu'à 25% du budget de l'IndochineLe Budget général de 1902, arrêté à la somme de 27 millions de piastres, prévoyait un rendement de 7 millions de piastres pour les ventes d’opium ; en 1905, on avait évalué les recettes du monopole à 8,1 millions pour un budget de 32 millions : c’est donc environ le quart des recettes du budget général de l’Indochine qui était demandé à l’opium [Maspero, L'Indochine, Un empire colonial français, 1925]. Extrait du Petit livret d'une trentaine de pages, paru en 1923,  rédigé par le Docteur C. Spire : Un dernier conseil au débutant de la vie indochinoise : se méfier de l’opium.  L’habitude prise, il est excessivement difficile de limiter ses besoins toujours croissants de l’accoutumance, et c’est la lente dégradation, aussi avilissante, sinon plus que l’ivrognerie, malgré le cachet d’intellectualisme, d‘élégance dont les grands intoxiqués décorent leur funeste passion.




TORTURE

Les prisonniers de droit commun français et indiens ont droit à des lits et des couvertures. Ils lisent, écrivent, reçoivent des visites, mangent convenablement et se promènent deux heures par jour. Les prisonniers politiques vietnamiens s'entassent à 1500 dans des locaux 
prévus pour 500 personnes. Les tinettes empuantissent les salles. Ils couchent à même le parquet sur des nattes infestées de vermine. Ils ont droit à l'infirmerie quand il est trop tard pour les soigner. Les repas insuffisants durent quinze minutes prises sur la récréation: ils ne peuvent pas recevoir de colis. Les gardiens indigènes ou "mata" frappent ceux qui se plaignent, y compris les femmes. 
Les arrestations politiques se font sous n'importe quel prétexte ; les villes sont infestées d'agents provocateurs et d'espions indigènes ou métis.  Passer par Moscou est un motif d'arrestation. Pourtant, le train de beaucoup d'étudiants y passe forcemment de retour de Paris. L'activité militante mène en prison, même sous simple soupçon de "communisme". L'interrogatoire a lieu dans divers locaux de la Sûreté, les sièges de la police judiciaire. Les plus cruels sont ceux de Thuduc, Saigon et Cholon. Les prisonniers doivent avouer ce qu'ils savent ou ne savent pas ; la police attend des "aveux spontanés" sur l'organisation de sociétés secrètes, le nom de leurs amis politiques, etc. Sinon, elle torture. 


La PATRIE OU LA PRISON


Septembre 1939, la France entre en guerre. Pour le gouvernement de la IIIe République, il est naturel de piocher sans compter dans les réserves humaines des peuples colonisés afin de soutenir la patrie en difficulté. Ordre est donné à l'administration de l'Indochine de recruter dans chaque village un nombre déterminé d'hommes. Quelques volontaires se présentent, mais trop peu.
La règle devient alors la suivante : chaque famille qui compte au moins deux hommes en âge de partir (entre 18 et 45 ans) doit en fournir un à la France, sinon leur père sera envoyé en prison. 20 000 paysans sont ainsi recrutés, puis expédiés en fond de cale vers la métropole afin de servir non pas de soldats, mais d'ouvriers dans les usines d'armement.
Débarqués à Marseille, ces hommes passent leur première nuit sur le sol de la mère patrie... à la prison des Baumettes, qui vient d'être construite. Organisés en 73 compagnies de 250 hommes chacune, ils sont ensuite envoyés à travers l'Hexagone dans des établissements appartenant à la Défense nationale. Interdits de syndicats, ils seront bien évidemment exploités au maximum par la patronat français.
Manifestation de travailleurs d'Indochine au camp de Mazargues, à Marseille, 1948

 *  Villes et Révolutions



NOTES



[1] Le premier conflit contre les colonisateurs et exploiteurs français débute en 1946 et se termine en 1954 par une victoire des forces de Ho-Chi-Minh. Le second conflit oppose de 1959 à 1975, d'une part la République démocratique du Viêt Nam (ou Nord-Vietnam) et son Armée populaire vietnamienne et le Front National pour la Libération du Sud Viêt Nam (ou Viet Cong / FLN), face à la République du Viêt Nam (ou Sud-Vietnam), régime nationaliste et anticommuniste, militairement soutenue par l'armée des États-Unis appuyée par plusieurs alliés (Australie, Corée du Sud, Thaïlande, Philippines). La guerre civile laotienne et la guerre civile cambodgienne sont des conflits annexes s'étant déroulés en parallèle, et sur lesquels la guerre du Viêt Nam a eu un impact décisif. Ainsi, entre 1946 et 1975, plusieurs stratégies militaires seront adoptées par le Nord-Vietnam : de la guerre irrégulière -simple guérilla rurale- d'une poignée de militants sans armement des débuts, aux combats classiques de la guerre régulière où prennent part des régiments expérimentés, disposant d'un matériel de guerre lourd [tanks, DCA, etc.] et d'avions de combat.

[2] « Si on considère la violence révolutionnaire du simple point de vue de la lutte armée, et partant, si on se fonde seulement sur les forces armées des deux parties pour apprécier le rapport des forces entre la révolution et la contre-révolution, on tombe nécessairement dans l'erreur, on sous-estime la force de la révolution », Le Duan.

SOURCES
Le Duan
En avant sous le glorieux drapeau de la Révolution d'octobre, 2e éd.,
Hanoï, 1967.

Paul Isoart
Guerre ou paix au Vietnam ?
Annuaire français de droit international, 1970.

Fernand Gigon
Articles de presse publiés dans le mensuel Connaissance du Monde n° 111
 Février 1968



Gérard Chaliand 

Guérillas, Du VietNam à l'Irak
 Hachette Littératures, 2008
Les guerres irrégulières, XX-XXIème siècle
 Gallimard, 2008

Claude Delmas
La guerre révolutionnaire
PUF, collection Que sais-je?, 1959

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