Mike DAVIS : Bombsville au Vietnam

 Da Nang, arrestation d'une Viet Cong en octobre 1972

En d’autres termes, la voiture piégée était tout d’un coup devenue une arme semi-stratégique comparable sous certains aspects à l’aviation dans sa capacité de détruire objectifs militaires centraux et cibles urbaines critiques, ainsi que de terroriser la population de villes entières.
Mike Davis

Dès les premiers temps de la guerre, les révolutionnaires vietnamiens pratiqueront la propagande par le fait, en multipliant les assassinats et les attentats, qu'ils avaient déjà pratiqué contre l'armée d'occupation japonaise. Reprenant ainsi, les actions des résistants français durant la second guerre mondiale contre les occupants nazis et leurs collaborateurs. La réponse de l'armée française et de la police franco-vietnamienne, puis par la suite sud-vietnamienne, sera  la torture et les assassinats. La violence est dans les deux camps, jusqu'à la fin du conflit.
Plan d'attaque Vietcong contre un club militaire coréen à Saigon

Plan d'attaque Vietcong contre un club militaire coréen à Saigon

Dans les villes, les attentats sont organisés rapidement qui ciblent principalement les militaires gradés, les dirigeants d'importantes sociétés et les lieux publics destinés aux colons français et aux collabos vietnamiens. Des «comités d'assassinat d'assaut» Viêt-Minh, créés lors de la guerre contre les japonais, y sont réorganisés ; les femmes mais aussi les enfants sont recrutés pour mener ces actions. Les comités Viêt-Minh de Saigon seront particulièrement actifs ; Saigon qui est en proie à la peur depuis l’automne 1949, suite à une vague d’attentats sans précédent, lancée par les agents de Nguyễn Bình, chef de la guérilla au sud du Viet Nam. Les jeunes cireurs pauvres de Saigon et d'Hanoi sont parfois chargés de lancer une grenade dans un café, un dancing, un cinéma ou bien d'amorcer une bombe (cachée dans une boîte à cirage, un vélo, un panier etc.) voire pour abattre un client à l'arme de poing. Des grilles prennent place autour des équipements publics et des casernes, les restaurants se barricadent, les cinémas engagent des vigiles, la peur s'installe. Au printemps 1950, à Saigon, le commissaire Bazin, de la Sûreté française coexistant avec la Sûreté vietnamienne depuis 1949 est tué. La répression sera sanglante et la police française utilisera, voire élaborera de nouvelles techniques de torture contre les terroristes vietnamiens.
Jeunes cireurs de chaussure à Saigon

Mike Davis souligne que l'attentat peut aussi être instrumentalisé au profit de la guerre coloniale, de stratégie de tension par des groupes qui ne soucient guère des dommages collatéraux, quand ils ne visent pas précisément le carnage pour en tirer un parti politique ou matériel indirect. Ainsi, les attentas à la bombe seront également l'arme de prédilection de la CIA à Saigon en 1952-1953.
Life Magazine 28 janvier 1952, Saigon

L'attentat de l'opéra de Saïgon

Mike Davis, reprenant la thèse de l’écrivain Graham Greene qui évoque ces attentats à la voiture et à la motocyclette piégées qui s’y déroule en 1952-53, dans son roman, Un américain bien tranquille, « en attribue l’orchestration secrète à l’agent de la CIA Alden Pyle, qui aurait ainsi conspiré afin d’affaiblir le Vietminh (sur lequel allait retomber la responsabilité de cette vague d’attentats) et les Français (incapables de garantir la sécurité publique) par un parti pro-américain. Dans la réalité, cet «Américain bien tranquille» était un expert en lutte anti-insurrectionnelle, le colonel Edward Lansdale, qui s’était illustré aux Philippines contre des paysans communistes. Le véritable chef de la «Troisième Force» était son protégé, le général Trinh Minh The, qui appartenait à la secte religieuse Cao Dai. Selon son biographe, le général The «instigua de nombreux attentats terroristes à Saigon, ayant recours pour ce faire à des charges de plastique placées dans des véhicules ou cachées à l’intérieur de cadres de bicyclettes. La Li An Minh, l’armée de The, fit notamment exploser plusieurs voitures devant l’opéra de Saigon, en 1952. Ces “bombes à retardement” consistaient en 50 kg d’explosifs, des charges larguées par l’aviation française mais non explosés et récoltés par la Li An Minh.» Lansdale fut envoyé à Saigon par Allen Dulles, directeur de la CIA, quelques mois après l’attentat de l’opéra, immortalisé dans le magazine Life par la photo du cadavre debout d’un conducteur de pousse-pousse avec les deux jambes déchiquetées. La culpabilité en fut officiellement rejetée sur Ho Chi Minh. Bien que Lansdale fût conscient que la paternité de ces attentats sophistiqués - les explosifs étaient cachés dans de faux compartiments à côté des réservoirs de carburant des voitures - revenait au général The ».

Les attentats vont se poursuivre avec l'arrivée des troupes américaines au Sud-Vietnam. Dans toutes les villes défendues par les soldats américains, les bâtiments publics, les casernes et les installations techniques seront protégés par des sacs de sable. A Saigon, les membres du gouvernement Sud-vietnamien qui craignent l'action des rebelles font dresser des barricades autour de leur ministère : les Américains les imitent et entourent leurs installations techniques et surtout leurs groupes électrogènes d'une véritable muraille de protection. Le terrorisme règne sur la ville et une faiblesse dans la protection se traduit tout de suite par un attentat à la grenade.

À partir du début de l'année 1965, la planification des attentats à Saigon fut confiée par le FNL à une unité secrète très organisée basée sur place : le F-100. C'est elle qui organisa un attentat à la voiture piégée contre l'ambassade des États-Unis le 30 mars 1965. Les attentats se succédèrent sans discontinuer jusqu'en 1967, date à laquelle leur nombre décrut, suite à l'arrestation de certains des chefs du F-100, ainsi qu'à la construction de Long Binh, un complexe militaire de 16 km² situé à vingt-cinq kilomètres de la ville, et destiné à fournir aux militaires américains un espace sécurisé en dehors de la capitale vietnamienne, rebaptisée « Bombsville » par les GI's. Selon Mike davis, ce repli partiel des forces américaines constitue sans doute le premier succès stratégique conséquent obtenu à l'aide de la technique du véhicule piégé.

BIENVENUE À BOMBSVILLE

« Des terroristes communistes se sont infiltrés à Saigon pour faire exploser des installations militaires américaines et sud-vietnamiennes et tuer des soldats américains [1]. »


Le retour de la voiture piégée à Saigon entre 1963 et 1966 est un chapitre remarquable, même si aujourd’hui largement oublié, de la seconde guerre d’Indochine. Pendant trente-six mois, les guérilleros urbains du Viet Cong ont attaqué à la bombe pratiquement à volonté les garnisons américaines et même l’ambassade des États-Unis. Cette offensive était alors à la une des journaux du monde entier, mettant à nu de façon spectaculaire la crise sécuritaire au Sud-Vietnam et démentant la propagande selon laquelle le gouvernement de Saigon jouissait d’un soutien massif de la part de la population urbaine. « L’ingéniosité dont font preuve les saboteurs terroristes dans les villes ne connaît pas de limites », se lamentait alors un rapport top-secret de l’armée américaine [2]. La campagne du Viet Cong bénéficiait de l’antiaméricanisme croissant des classes populaires de Saigon, qui étaient souvent les premières victimes des réaménagements urbains requis par la présence accrue des troupes américaines.

Vietcong Thi Anh Huynh -Dragon-Lady- arrêtée en octobre-1967 : 4 policiers tués

Dès avant la chute de Dien Bien Phu, les Américains avaient commencé à s’installer à Saigon en déployant une débauche de luxe impérial : « Même leurs toilettes étaient climatisées », remarquait d’un ton désapprobateur Thomas Fowler, l’alter ego de Graham Greene [3]. En outre, à partir de la fin des années 1950, le régime de Diem commença à expulser des citadins ordinaires de leurs quartiers et de leurs logements pour faire place aux centaines, puis bientôt aux milliers, de conseillers et de techniciens américains. « À Saigon, se souvient l’ancien ministre de la Justice viet cong Truong Nhu Tang, le gouvernement encourageait une politique agressive de “développement urbain”, rasant des quartiers entiers au profit d’édifices commerciaux modernes et d’immeubles résidentiels de luxe auxquels seuls avaient accès les Américains et les élites locales… Les populations expulsées n’avaient guère d’autre choix que de se réfugier sur des sampans sur le fleuve ou de déménager vers des zones encore plus pauvres et plus éloignées. Dans les taudis et les bidonvilles, le ressentiment contre les Américains se mêlait à une rage croissante à l’encontre du régime [4]. »

Cette colère se transforma rapidement en résistance active. Même si les attentats à la voiture piégée s’étaient interrompus pendant quelques années après la mort du général Thé, dans la capitale, la fin des années 1950 fut marquée par des attaques sporadiques à la grenade et au plastic contre des cibles américaines, attaques attribuées tantôt aux rebelles anti-Diem (en particulier les sectes Binh Xuyen et Hoa Hao), tantôt au Viet Minh (ultérieurement rebaptisé Viet Cong). En octobre 1957, par exemple, plusieurs bombes à retardement détruisirent les bureaux de l’United States Information Service (qui, d’après Lartéguy, servait de couverture à la CIA), ainsi qu’un autobus militaire et une résidence d’officiers américains, reflétant « un soudain déchaînement d’antiaméricanisme à Saigon ». L’année suivante, à Cholon, le mess des officiers américains était dévasté par une explosion qui faisait sept victimes parmi les employés de l’établissement [5].

À partir du début des années 1960, l’essor du complexe d’immeubles administratifs, de cantonnements, de bars et d’équipements sportifs réservés aux militaires américains devint une cible irrésistible pour les rebelles du Viet Cong. En mai 1963, ceux-ci lancèrent une attaque à la bicyclette piégée contre le bâtiment de la mission d’aide militaire américaine, dans un style d’opération directement imité du manuel de terrorisme du général Thé (lui-même probablement inspiré par les instructions du directeur de la CIA Allen Dulles). Une étude ultérieure effectuée par les services secrets américains explique les tactiques du Viet Cong : « Parfois, c’est la bicyclette elle-même qui est transformée en instrument de mort : son cadre tubulaire creux est bourré de plastic tandis que le mécanisme d’horlogerie est dissimulé sous la selle. Le terroriste circule à bicyclette jusqu’à son objectif, laisse l’engin contre le mur du bâtiment visé, enclenche le mécanisme et s’éloigne [6]. » Lors de l’attentat de mai 1963, ce sont deux bicyclettes qui furent abandonnées contre le mur de la mission militaire, tandis qu’une troisième était stationnée à l’extérieur de la résidence des officiers américains, à quelques centaines de mètres de là. « Il est clair que les bombes visaient les Américains, rapporte le Washington Post, mais ce sont les Vietnamiens qui en ont le plus souffert, comme cela a été le cas dans nombre d’attaques terroristes antérieures. » Il y eut en effet onze morts et trente-neuf blessés graves parmi les autochtones, contre trois blessés parmi les Américains [7].

Vietcong bracelets montres / détonateurs

Février 1964 s’annonça comme une véritable saison de chasse contre les militaires et le personnel d’ambassade américains. Des attentats à la bombe meurtriers ravagèrent le Playboy Bar, le cinéma Kinh Do et le complexe sportif Pershing pendant un match de base-ball, faisant en tout neuf morts et cent douze blessés. La colonie américaine commença à colporter de véritables légendes urbaines sur l’existence d’une espèce de cour des miracles de la terreur. Le Chicago Tribune écrivait ainsi : « On sait que le Viet Cong recrute entre autres des chauffeurs de taxi, des mendiants et des petits voyous… ils sont envoyés pendant trois jours dans la zone D [au nord de Saigon] pour s’entraîner au maniement des explosifs, puis renvoyés à Saigon [8]. » En réalité, les membres locaux du Viet Cong étaient plus souvent des étudiants, des dockers et des enseignants que des sous-prolétaires. Ils n’allaient pas tarder à faire de Saigon le premier laboratoire mondial de la guérilla urbaine.

Saigon, 1964, attentat contre un bar


Intentionnellement ou par hasard, le premier attentat à la voiture piégée du Viet Cong coïncida avec l’arrivée de Bob Hope à Saigon en décembre 1964, à la veille de Noël. Le célèbre artiste de music-hall venait juste de débarquer de son avion quand 100 kilos de plastic dissimulés dans une camionnette explosèrent dans le garage de l’hôtel Brink, une résidence fortifiée et très protégée réservée aux officiers de l’armée américaine, juste derrière l’ancien opéra, cible du général Thé en 1952.
L’explosion a eu lieu au rez-de-chaussée, dans le garage de l’hôtel, atteignant les militaires qui étaient en train de se préparer à participer à une réception dans les locaux – très appréciés – du club et du mess des officiers, au dernier étage… Toujours au rez-de-chaussée, la station de radio de l’armée, qui diffuse des programmes à l’intention des troupes américaines sur tout le territoire du Sud-Vietnam, a été pulvérisée… Neuf véhicules militaires ont été détruits et quinze autres endommagés. Les trottoirs étaient couverts de sang, tandis que les décombres de l’explosion – dont d’énormes pneus de camion – étaient projetés dans les airs.
« J’étais dans les locaux de l’imprimerie, raconte un sergent américain. Juste au moment où le contremaître appuyait sur le bouton de la sonnerie annonçant la fin de la journée de travail, nous avons entendu le fracas de l’explosion. Je me suis précipité dans la rue et j’ai vu un nuage en forme de champignon. De couleur rose. » Le sergent rit d’une telle incongruité. « De la même couleur que le coucher du soleil. Et puis le nuage rose est devenu noir [9]. »

Les officiers se frayèrent un chemin à travers les flammes pour venir au secours de leurs camarades blessés et prisonniers de l’incendie. Une aile entière du bâtiment en équerre était sinistrée, un lieutenant-colonel et un civil américains avaient succombé à l’attentat, tandis que cent sept autres Américains et Vietnamiens étaient blessés. « La première vision de Saigon que purent contempler Bob Hope et ses accompagnateurs depuis les fenêtres de leur hôtel était le panorama du désastre de l’hôtel Brink [10]. »


En février 1965, le Viet Cong introduisit un nouveau mot d’ordre de bataille : « Deux Américains par jour. » L’occasion en fut l’attentat à la voiture piégée contre un bâtiment de quatre étages, le cantonnement des conscrits américains de la cité côtière de Qui Nhon, à 430 kilomètres au nord de Saigon – répétition morbide de l’attentat de l’hôtel Brink (50 kilos de plastique dissimulés dans une automobile stationnée dans un parking en sous-sol). Avec vingt-trois morts américains, les rebelles atteignirent en un jour leur quota d’une semaine et demie [11]. En représailles de l’attentat de Qui Nhon, ainsi qu’à des attaques antérieures de la guérilla contre les baraquements de l’armée américaine à Pleiku, l’administration Johnson déclencha l’opération Rolling Thunder, à savoir le bombardement soutenu du Nord-Vietnam[12]. (Du point de vue éthique, on se demande comment on peut comparer les attaques au mortier, les colis et voitures piégées du Viet Cong, avec les près de 8 millions de tonnes d’explosifs – l’équivalent de plus de cent Hiroshima – que les avions américains allaient lâcher sur le territoire indochinois [13]!)

Au lendemain de Qui Nhon, les experts américains en sécurité se préparaient avec anxiété à de nouvelles attaques dans la capitale. Début 1965, à l’insu des services de renseignements américains et sud-vietnamiens, le Viet Cong avait fusionné ses trois pelotons indépendants d’artificiers basés à Saigon en une seule unité que le magazine Life allait décrire comme « l’une des organisations terroristes les plus meurtrières de l’histoire : le F-100 [14]». D’après les aveux obtenus sous la torture de la bouche d’un cadre viet cong arrêté en 1967, le F-100 était une organisation partisane d’une sophistication pratiquement sans précédent, en tout cas sans commune mesure avec le maquis français de Lyon en 1943 ou le FLN à Alger en 1956. Seule la Haganah à Jérusalem, en 1947, disposait peut-être d’une structure organisationnelle aussi complexe. D’après Nguyen Van Sam, chef d’un commando viet cong capturé au moment où il allait faire sauter un nouveau baraquement américain, le réseau mère comprenait des unités de diverses tailles et fonctions : groupes, cellules, inter-cellules et unités d’intervention spéciale… Alors que l’on suppose généralement que le terrorisme viet cong est largement improvisé sous l’impulsion du moment, les opérations du F-100 sont planifiées avec une minutie presque fanatique, testées au cours de plusieurs répétitions, exécutées au chronomètre et soumises a posteriori à un examen critique pointilleux. L’organigramme du F-100 inclut des cartographes, des photographes et des experts en démolition. Le F-100 dispose de sa propre section financière, de sa propre unité de communication et emploie un spécialiste qui transforme les simples montres en détonateurs de bombes à retardement. Son arsenal va du mortier lourd aux plus petites armes légères, et il imprime même des brochures expliquant comment fabriquer un lance-flammes à partir d’ustensiles communément disponibles dans le commerce à Saigon… Dans tous les quartiers de la capitale, l’organisation, qui semble disposer d’un budget inépuisable, entretient un vaste système de planques destinées aux réunions clandestines. Certaines de ces planques sont des domiciles privés, d’autres sont des établissements commerciaux du type épicerie ou atelier de réparation de bicyclettes, et le F-100 ne néglige aucune mesure pour garantir la sécurité intégrale de ce type de couverture [15].

Dirigé par l’énigmatique « Frère Hoang » et s’appuyant sur l’expertise technique d’ingénieurs et de diplômés en sciences naturelles, le F-100 s’employait à infiltrer au goutte-à-goutte de petites quantités d’explosifs dans Saigon, conformément à la méthode dite « de la fourmi » : les charges étaient dissimulées dans des cadres de bicyclette, des paniers à provision, des landaus et même des soutiens-gorge [16]. Vers la mi-mars, la police de Saigon annonça fièrement qu’elle avait confisqué 25 kilos de plastic entreposés dans une planque viet cong, faisant ainsi avorter « un complot visant à faire sauter l’ambassade américaine ». Mais le « complot » était loin d’être avorté. Le 30 mars à 11 heures du matin, le chef de station de la CIA à Saigon, Peer de Silva, en pleine conversation téléphonique, contemplait machinalement le spectacle de la rue de la fenêtre du deuxième étage du bâtiment art déco de l’ambassade, au bout de la rue des Fleurs :

Sans faire trop attention, je remarquai une vieille Peugot qui était en train de se garer directement sous ma fenêtre… Le conducteur souleva le capot, contempla le moteur et commença à discuter avec le policier en faction, qui était armé d’une carabine M-1. Et, tout d’un coup, je l’ai aperçu. Depuis ma fenêtre, j’ai vu, coincé derrière le siège du conducteur, ce qu’on appelle dans le métier un time pencil. Il s’agit d’un détonateur constitué par un tube de laiton de la taille d’un crayon (d’où son nom) et rempli de poudre inflammable… C’est ce que j’ai vu, le détonateur et la fumée grise émanant des orifices. Au moment même où je réalisai que la voiture était piégée, ma perception du monde commença à se brouiller, tout semblait fonctionner au ralenti. Sans même lâcher le combiné, presque inconsciemment, je commençai à me jeter au sol, le plus loin possible, le dos vers la fenêtre. J’étais encore suspendu en l’air quand les 250 kilos de plastic C-4 dissimulés dans le châssis de la voiture explosèrent [17].
De Silva perdit un œil suite à l’attentat, sa secrétaire succomba et trente autres Américains, dont le premier adjoint de l’ambassadeur, U. Alexis Johnson, furent blessés. Le bureau de l’ambassadeur Maxwell Taylor, alors en visite à Washington, fut presque entièrement détruit. À l’extérieur du bâtiment, quinze passants vietnamiens perdirent la vie, ainsi que les deux Viet Cong et les policiers qui les interrogeaient [18].


Au-delà des dommages occasionnés à l’ambassade, le Viet Cong avait réussi à instiller la peur dans la communauté américaine, à tous les niveaux. D’après un habitant de Saigon, « les enfants vietnamiens ne tardèrent pas à surnommer les Américains les “grands singes”, parce qu’ils passaient leur existence derrière d’énormes grillages qui ressemblaient à des cages [19]». Une infirmière de la marine, Bobbi Hovis, raconte que « Saigon était devenu un poste de plus en plus dangereux. Les militaires stationnés en dehors de la capitale la baptisèrent bientôt Bombsville. Beaucoup préféraient passer leur permission ailleurs – partout sauf à Saigon la périlleuse. J’ai rencontré des soldats qui se sentaient plus en sécurité en mission dans le delta du Mékong [20]». Cette appréhension n’avait rien d’irrationnel. Le dynamitage du restaurant flottant de My Canh, le 25 juin, qui fit trente-trois victimes (dont douze Américains), suscita une nouvelle panique généralisée et un renforcement drastique des mesures de sécurité.

En août 1965, dans ce qui est peut-être son opération la plus audacieuse, le F-100 frappa là où on l’attendait le moins. Un commando spécial à bord d’une Ford suivit une Jeep de policiers jusqu’au siège central de la police nationale, quartier général de campagne de la lutte contre le terrorisme urbain, et força l’entrée de la cour à leur suite. « Pendant ce temps, deux autres terroristes armés de mitraillettes qui avançaient derrière eux dans un véhicule de plus petite taille ouvrirent le feu sur les deux policiers en faction devant les grilles de l’entrée, les tuant tous les deux. Les hommes de la Ford sautèrent en marche de la voiture bourrée d’explosifs et se précipitèrent vers la rue. L’un d’entre eux fut touché par une balle de pistolet, mais ses camarades le transportèrent aussitôt à bout de bras. Deux autres agents du Viet Cong, eux aussi motorisés, les attendaient au carrefour le plus proche et, dès qu’ils eurent récupéré les quatre hommes du commando, leur véhicule s’éloigna aussitôt des lieux [21]. » L’attentat, qui fit cinq morts et dix-sept blessés parmi les policiers, fut une véritable humiliation pour les forces de l’ordre.
Bien entendu, le Frère Hoang n’avait pas oublié les Américains. L’hôtel Métropole, une résidence militaire du centre-ville de Cholon, était fortement gardé. Pourtant, le 4 décembre, sa façade fut pulvérisée sans trop de difficultés par deux cellules du F-100 au moyen d’un camion piégé. Charles Mohr, du New York Times, décrivit comme suit « le plus audacieux des actes de terreur du Viet Cong contre les Américains depuis plusieurs mois ».

Hôtel Metropole, Saigon

L’attaque était parfaitement coordonnée. Une camionnette grise s’est garée devant le Métropole à 5 h 29. Un groupe de terroristes armés a sauté hors du véhicule. L’un des Viet Cong avait une mitraillette. Un garde américain a vidé le chargeur de son fusil et son pistolet sur eux mais, blessé à l’épaule, a dû se réfugier à l’intérieur du bâtiment. Tandis que les terroristes s’enfuyaient, la bombe transportée par la camionnette a explosé, creusant au milieu de la rue un cratère béant dans lequel un taxi vint culbuter de façon grotesque. L’explosion ouvrit une énorme brèche haute de trois étages dans la façade ouest de l’hôtel [22].
Il y eut huit morts et cent cinquante-sept blessés parmi les militaires américains, mais le nombre des victimes aurait pu être bien plus élevé. Les guérilleros avaient en effet dissimulé dans la rue une mine censée exploser au milieu des militaires fuyant l’hôtel et de leurs sauveteurs. « Le mécanisme d’horlogerie était bien entré en contact électrique avec le détonateur, explique Mohr, mais, pour une raison inconnue, ce dernier s’enraya [23]. » La tactique diabolique qui consiste à faire sauter une bombe pour inciter la foule paniquée à se jeter sur une autre bombe encore plus meurtrière allait être imitée dans d’autres attentats à Belfast, Beyrouth, Bagdad et Bali.

En 1966, la population américaine de Saigon avait encore augmenté et était estimée à 35 000 civils et militaires. Dix mille d’entre eux étaient logés dans quatre-vingt-trois hôtels réquisitionnés à cet effet, ainsi que dans des immeubles résidentiels dispersés à travers les quartiers du centre. Pour protéger les Américains, les autorités avaient institué un comité de sécurité conjoint sous la direction du chef de la police nationale, Nguyen Ngoc Loan (le même homme qui devait devenir tristement célèbre en exécutant sommairement un suspect viet cong devant les caméras pendant l’offensive du Têt, en 1968). Tandis que des centaines d’hommes de la police militaire américaine étaient chargés de surveiller les ambassades, les hôtels et les restaurants, et que douze mille policiers locaux formaient un « cordon nocturne contre les infiltrés », les sept cents experts vietnamiens de la Special Branch, connus pour leurs techniques de torture et leurs exécutions sommaires, harcelaient les militants et les sympathisants du Viet Cong dans le dédale urbain de Saigon-Cholon (deux millions d’habitants) [24].

La politique agressive de Loan était particulièrement appréciée par l’ambassade américaine, surtout après que ses hommes, en janvier 1966, avaient réussi à intercepter un camion de livraison transportant 150 kilos d’explosifs à destination de la résidence pour officiers de Bui Vien, à Cholon, à courte distance de l’hôtel Métropole en ruines [25]. Mais cette illusion de sécurité vola en éclats le 1er avril 1966 avec l’attentat contre l’hôtel Victoria, à Cholon, qui hébergeait près de deux cents jeunes officiers américains. Comme l’observait le New York Times, « la dernière attaque est difficile à reconstruire parce que tous les hommes qui ont pu être témoins de l’arrivée des terroristes sont morts ». Toutefois, les enquêteurs américains réussirent à déduire qu’il s’agissait d’une opération complexe impliquant dix-huit personnes et témoignant de la capacité exceptionnelle de planification du F-100 et de son audace opérationnelle.
Vers 5 h 15, un groupe de terroristes arriva à l’hôtel Victoria et commença à décharger ses armes automatiques sur les gardes américains et sud-vietnamiens postés à l’entrée. Profitant de cette couverture, un autre terroriste conduisit une camionnette grise jusque devant l’entrée, après quoi les assaillants s’enfuirent. Une déflagration de faible intensité, peut-être causée par une grenade, se fit entendre en provenance du trottoir opposé à l’hôtel. C’est alors que les 100 kilos d’explosifs détonèrent, broyant le véhicule qui les transportait et détruisant la façade du Victoria. Arrivés à l’angle sud de l’hôtel, les terroristes tombèrent sur une Jeep de la police militaire qui patrouillait le secteur avec à son bord un lieutenant et son chauffeur. Un violent échange de tirs s’ensuivit. Quand les cadavres des deux policiers militaires furent identifiés, leurs chargeurs étaient complètement vides [26].

Un des membres du commando viet cong put être capturé, mais le bilan des victimes se chiffrait à six morts parmi les policiers militaires américains et les gardes vietnamiens (d’autres comptes rendus mentionnent huit morts) et cent dix officiers blessés. Le mois suivant (le 10 mai), les guérilleros urbains du F-100 tentèrent de nouveau de faire sauter l’hôtel Brink, mais leur camion fut intercepté par la police et la bombe qu’il transportait explosa prématurément. Au milieu des décombres en flammes du véhicule, les Viet Cong blessés échangèrent un feu nourri avec les policiers militaires américains qui arrivaient à la rescousse à bord de Jeep équipées de mitrailleuses. Entre morts et blessés, il y eut huit victimes du côté américain et vingt-neuf parmi les passants [27].

Un mois après l’attentat de l’hôtel Victoria, le secrétaire à la Défense Robert McNamara en vint à la conclusion que la seule solution face à la menace continue présentée par les voitures piégées du Viet Cong consistait à faire sortir le plus grand nombre possible d’Américains de Saigon. Pour ce faire, il ordonna la construction d’une vaste « cité militaire » complètement autarcique à vingt-cinq kilomètres au nord de la ville. Avec ses 16 kilomètres carrés établis sur une ancienne exploitation de caoutchouc française près de la base aérienne de Bien Hoa, le complexe de Long Binh, qui avait coûté pas moins de 130 millions de dollars, était conçu tout à la fois comme une forteresse et comme un petit bout d’Amérique. « Sur le papier, rapportait le New York Times à l’automne 1966, certaines des rues de Long Binh ont déjà un nom – de Fargo Street à Eisenhower Loop. Les soldats seront logés dans des préfabriqués en bois de deux étages et disposeront de toutes sortes d’aménités : entrepôts réfrigérés, terrains de base-ball et salles de cinéma. Les généraux habiteront des bungalows climatisés [28]. »


Les attentats à la voiture piégée diminuèrent à partir de 1967 avec l’arrestation de plusieurs dirigeants du F-100 et la construction de Long Binh. Mais la victoire américaine dans la bataille de Saigon venait à peine d’être déclarée que l’offensive du Têt fut lancée, tandis que les sapeurs du bataillon C-10 du Viet Cong se frayaient un chemin jusque dans l’enceinte de la nouvelle ambassade américaine. La dimension spectaculaire de l’offensive du Têt – une opération du Front national de libération visant à briser le moral des Américains au prix d’un énorme sacrifice en vies humaines – tend à reléguer dans l’ombre la campagne d’attentats à la voiture piégée de 1963-1966 ; de fait, la plupart des ouvrages historiques sur l’interminable conflit indochinois ne consacrent guère à ces attaques audacieuses que quelques notes en bas de page. Et pourtant, l’action du F-100 – le régiment perdu de Frère Hoang et de ses centaines de combattants anonymes – constitue le prototype de toutes les guérillas urbaines ultérieures [29]. À titre d’exemple, elle a directement inspiré les spectaculaires attentats au camion piégé exécutés en 1983 par le Hezbollah contre les ambassades américaine et française et les baraquements des marines à Beyrouth. Les stratèges américains ont sans doute vite fait d’oublier les leçons de Saigon mais, pour les futurs ennemis de Washington, l’attaque du Viet Cong contre l’ambassade américaine en 1965, de même que les attentats de l’hôtel Brink, de Qui Nhon, de l’hôtel Métropole et de l’hôtel Victoria, restent des modèles classiques à imiter et à surpasser.

Saigon, Hôtel Brinks, 1965, in Life Magazine
NOTES

[1] Dépêche Associated Press 19 novembre 1963
[2] Mac/Sog (The Mariah Project), A sutdy of the Use of Terror by the Viet Cong, Saigon, 1966 (déclassifié en 1978).
[3] Un Américain bien tranquille
[4] Truong Nhu Tang, A Viet Cong Memoir, New York, 1985
[5] Time bombs in Saigon injure 13 U.S. Troops, Los Angeles Times, 22 oectobre 1957 ; et Vietnam dooms 2 reds, New York Times, 19 août 1960 (attentat datant de 1958).
[6] A sutdy of the Use of Terror by the Viet Cong, Saigon, 1966
[7] Terrorist'Booby traps kill 11, Washington Post, 29 juin 1963
[8] Red campaign in Saigon, Chicago Tribune, 20 novembre 1963.
[9] Christmas eve bomb in Saigon, New York Herald Tribune, 25 décembre 1964.
[10] Terrorists bomb Saigon quarters of U.S. Officers, New York Times, 25 décembre 1964 ; et Peer De Silva, Sub Rosa : The CIA and the uses of Intelligence, New York, 1978.
[11] Vietcong blow Up U.S. Barracks, New York Times, 11 février 1965.
[12] Les attaques ont très fortement influencé la décision du président Johson de mettre en oeuvre des bombardements de représailles contre le Nord Vietnam, que Washington considère comme le principal soutien des guérilleros, écrivait le New York Times le 30 mars 1965.
[13] Voir Edward Miguel et Gérard Roland, The Long Run Impact of Bombing Vietnam, Department of Economics, U.C. Berkeley, mars 2005.
[14] Don Moser, The Vietcong cadre of terror, Life, 12 janvier 1968.
[15] Ibid
[16] Ibid
[17] De Silva, Sub Rosa.
[18] Bomb in Vietnam rips U.S. Embassy, New York Times, 30 mars 1965.
[19] Seah Chiang Nee, Reasons to fear, 12 janvier 1979.
[20] Bobbi Hovis, Station Hospital Saigon, Annapolis, 1991.
[21] Police compound at Saigon bombed, New York Times, 16 août 1965.
[22] Saigon G.I. Billet bombed in Vietcong terror attack, New York Times, 4 décembre 1965.
[23] Ibid.
[24] New terror drive is feared in Saigon, New York Times, 8 octobre 1966.
[25] Saigon police foil plot, Los Angeles Times, 7 janvier 1966.
[26] Vietcong kill 5 at Saigon billet et Attack on U.S. Billet in Saigon, New York Times, 1 et 2 avril 1966.
[27] Gis et Vietcong battle in Saigon, New York Times, 10 mai 1966.
[28] U.S. Acts to ease Saigon crowding, New York Times, 7 octobre 1966. Long Binh anticipait un autre archipel d'enclaves militaires américaines, à savoir les 4 énormes bases opérationnelles qui garantiront la présence militaire permanente des Etats-Unis en Irak.
[29] Tout au long de l'année 1971, il y eut des attaques régulières contre les américains en poste à Saigon. En août 1969, un attentat à la voiture piégée tua 12 Vietnamiens et blesse 23 Américains au siège d'une école militaire américaine destinée à la formation des troupes vietnamiennes.


SOURCE et EXTRAITS

Mike DAVIS

Les héros de l'Enfer
Edition Textuel, 2006
Buda’s Wagon. A Brief History of the Car Bomb
Petite histoire de la voiture piégée
Edition La Découverte, 2007


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