CAMBODGE | ANGKOR 2012



MARTIN PARR | Angkor Wat | 2012

« Le tourisme n’aide pas vraiment les Cambodgiens, car l’industrie du tourisme est surtout composée d’entreprises de l’étranger. Et les touristes font tourner les commerces illégaux de la drogue et de la prostitution ; ce tourisme fait beaucoup augmenter la pédophilie au Cambodge.»
Jo-Ann Lim  (LICADHO) 

ANGKOR : 
Corruption, 
Coopération Internationale

Le site d'Angkor,  classé patrimoine mondial par l'UNESCO, est un des plus grands sites archéologiques en activité dans le monde, une des destination-phare du tourisme en Asie, faisant de cette merveille du monde, l'objet d'accord de coopération avec la plupart des pays occidentaux et, d'une intense activité de corruption des plus hautes sphères politiques cambodgiennes.
L'enjeu financier est considérable : le nombre de touristes a en effet augmenté de 60.000 en 1999 à 250.000 en 2001, pour atteindre 2,5 millions en 2009. Le ministre cambodgien du Tourisme Thong Khon envisage sereinement six millions de visiteurs par an d'ici 2020, et les plus grands industriels du tourisme imaginent pour le site d'Angkor, une fabuleuse destinée de "Dinesyland historique" asiatique, à l'image de Venise, attirant tout à la fois un tourisme "ultra-chic" et "populaire". Un véritable Eldorado, ne nécessitant pas  d’investissements lourds :  les programmes de restauration des temples, de mise en valeur du site, sont financés par les Etats occidentaux, ainsi que les entreprises privées, soucieuses d'accoler leur logo à la renommée et au prestige d'Angkor. 


Des touristes de plus en plus nombreux dans une région pauvre, un pays pauvre ; la ville la plus proche d'Angkor, Siem Reap,  est ainsi devenu un bordel mondialement réputé :  de jeunes adolescent-e-s, n'ayant d'autres choix, ou sous la contrainte, ou bien "vendu-e-s" par leurs parents pauvres, se donnent aux célibataires étrangers, dans les bordels, les bars, les karaokés, mais aussi les hôtels luxueux. Les Etats du monde entier - quasiment tous les pays occidentaux -  en octroyant généreusement depuis 1992 des sommes fabuleuses pour la restauration du site et des temples d'Angkor, ces vieilles et vénérables pierres, cautionnent  la vision du premier ministre Hun Sen, et des politiques locaux, "ravis" que la Thaïlande voisine, ait renforcé sa législation contre les pédophiles étrangers : Siem Reap-Angkor est là pour accueillir leurs dollars et leurs perversions sexuelles.

Vann Mollyvann 

L'Autorité pour la Protection du Site et l’Aménagement de la Région d’Angkor (APSARA) a été créée par Décret Royal en 1995, un organisme chargé de collaborer directement avec les agences internationales gouvernementales, les ONG, de  coordonner les actions entreprises sur le site d'Angkor et renforcer les compétences techniques nationales. Son dirigeant, l'architecte reconnu Vann Mollyvann, élève parisien dans sa jeunesse de Le Corbusier, s'opposa, publiquement, aux visions spéculatives et vénales des politiciens, contre l'aménagement du site destiné à devenir un «Angkor Disneyland», et plus grave, accusa de corruption l'actuel premier ministre Hun Sen. Il sera, bien sûr,  démis de ces fonctions, et l'Apsara, placée sous le contrôle direct du vice-Premier ministre Sok An, puis sous le double contrôle de la Présidence du Conseil des Ministres et du Ministère de l’Économie et des Finances ; c'est-à-dire, les personnalités les plus corrompues du pays, selon Vann Mollyvann, les journalistes et l'opposition. 

Ils dénoncent  la privatisation du site, et la plus grande opacité concernant la destination des droits d’entrées du site d’Angkor, estimé à plus de 30 millions de dollars par an. La concession pour la gestion du site, a en effet été attribuée sans appel d'offres à la société Sokha appartenant à Sok Kong, un magnat proche du Premier ministre Hun Sen : 15 %, des bénéfices reviendraient - seulement - à l’Apsara, le reste étant partagé entre la société Sokha et le gouvernement, sans que l’on sache très bien à qui bénéficie cet argent. Pour le député de l'opposition Son Chhay, une partie de l'argent va directement dans les poches des politiciens corrompus... De même, une entreprise appartenant au fils de Sok An a remporté le marché de l'illumination des temples, et l'un de ses plus fervents détracteurs a été condamné à la prison en 2009 sous l'accusation de "désinformation".

ANARCHIE URBAINE

Sous leur égide, les projets pour la protection du site et des temples sont sans cesse repoussés ; au nom, bien sûr, du nécessaire développement économique d'une région pauvre, sous-équipée. Les conséquences sont éloquentes : le site n'est pas protégé et la ville de Siem Reap, souffre d'un développement urbain anarchique, liée à la corruption. En 1994, l'instauration d'une zone protégée autour des temples n'a pas été respectée : la grande artère menant à Angkor Vat, auparavant encadrée par de grands arbres, est désormais bordée d'hôtels de prestige et de petites boutiques bon marché. En 1998 l'inauguration de vols internationaux directs pour Siem Reap a contribué au développement incontrôlé du tourisme et à de graves défaillances : les infrastructures existantes en termes d’installations sanitaires, de transport ou d’électricité peuvent difficilement satisfaire à la demande.  Les problèmes environnementaux  s'accumulent : l’évacuation des eaux usées, la gestion des déchets et la destructions des forêts, sont de plus en plus alarmants. D'autant plus que Siem Reap en raison de l’afflux constant de touristes, a attiré de nombreuses familles rurales, pour la plupart chassées de leurs villages d'origine, espérant trouver un emploi ou un accès à l'éducation pour leurs enfants. 

Siem Reap ville touristique, enfle démesurément, hors contrôle, les autorités gouvernementales privilégiant les infrastructures destinées au tourisme, au détriment des équipements publics pour le plus grand nombre. Les investisseurs privés, le plus souvent étrangers, y sont cordialement invités pour bâtir, hôtels et autres activités de loisirs touristiques. D'ambitieux projets urbains, associant la classe politique, voient le jour, dont celui  à proximité du Parc Archéologique : la construction sur une zone de 1 000 hectares, d’installations de loisirs, d’hôtels de catégorie supérieure. Cette zone située au nord-est de Siem Reap est confiée à l’Autorité APSARA qui sera responsable de l’aménagement et la conservation de ce site, interdisant toute occupation illicite, développement ou commercialisation de ces terrains ; et nous le verrons par la suite, un nouvel aéroport, est aujourd'hui en construction. 

PROSTITUTION

Jo-Ann Lim de la Ligue cambodgienne pour la promotion et la défense des droits de l’homme (LICADHO) affirmait lors d'une conférence à l’Université du Québec à Montréal, avec amertume :
« Le tourisme n’aide pas vraiment les Cambodgiens, car l’industrie du tourisme est surtout composée d’entreprises de l’étranger. Et les touristes font tourner les commerces illégaux de la drogue et de la prostitution ; ce tourisme fait beaucoup augmenter la pédophilie au Cambodge.»
La prostitution infantile est le plus grave problème, à Angkor comme à Phnom Penh : pour certains observateurs, ce type de prostitution s'est déplacé de la Thaïlande, où les mesures très strictes de protection et de pénalisation commencent à être efficaces, au Cambodge. Le coordinateur de l’AFESIP (Agir pour les femmes en situation précaire), Som Sophatra, rappelle ce que l’on a tendance à oublier :
« la prostitution est interdite au Cambodge. Pour donner l'exemple le gouvernement a fermé un certain nombre de bordel. Le problème c’est qu’ils ne sont pas vraiment fermés et qu' il est très facile d’y aller et de demander des filles. »  Concernant les bordels des grands hôtels, « ils sont toujours ouverts ainsi que les soit-disant salons de massage », ajoute t-il.  
Les revenus par habitant excèdent à peine les 500 $ par an et par habitant. Dans ce contexte économique et social, les dérives se multiplient. Beaucoup de familles se retrouvent ainsi à vendre leurs propres enfants. « Au Cambodge, un enfant vaut moins cher qu’un chien », constate Patrick Roux, fondateur de l'ONG « Aide volontaire aux enfants du Cambodge (Avec). « A Battambang,, un berger allemand se vend entre 150 et 200 dollars. Un enfant coûte 40 dollars. » 
Des Cambodgiennes sont enlevées de villages pauvres pour servir de prostituées dans les secteurs touristiques :
 « Nous venons d’intervenir dans l’enlèvement d’un enfant de 3 ans par un homme de 18 ans dans une province isolée et très pauvre », 
atteste le coordinateur de l’AFESIP. Il ajoute que la demande de vidéos pédophiles est très importante et que les enlèvements de jeunes enfants se multiplient. Le profil des enfants sacrifiés sur l’autel du sexe est souvent le même : une grande précarité, des parents décédés, ils deviennent donc des proies faciles.

CARTES POSTALES

De même les familles pauvres incitent leurs enfants à vendre des cartes postales sur le site plutôt que de les envoyer à l’école. Sam Flint, le directeur de la Maison Anjali, un centre d'éducation pour les enfants des rues de Siem Reap, au Cambodge, explique :
 "Les familles pauvres viennent de partout du Cambodge, surtout quand les récoltes sont terminées, de sorte que leurs enfants peuvent mendier auprès des touristes à Siem Reap. L'essentiel qu'il faut comprendre, c'est que donner de l'argent aux enfants des rues n'est pas productif dans la résolution des problèmes que ce soit pour eux, ou pour leur famille. Il y a des questions plus complexes qui se passent derrière leurs visages mignons et les vêtements miteux. Essentiellement, lorsque vous donnez de l'argent aux enfants des rues, vous les payez pour ne pas aller à l'école. Les parents , au lieu de travailler dans un emploi régulier, pour faire quelques dollars par jour, arrivent à considérer la mendicité de leurs enfants comme un travail de meilleur rapport ".








Photo : MARTIN PARR | Angkor Wat | 2012

COOPÉRATION


La France est le cinquième donateur mondial et le deuxième contributeur européen au Cambodge. En 2009, l’aide française s’élève à 29 millions €. Pour la période 2009-2011, la France a annoncé de manière indicative des engagements d’aide à hauteur de 59,34 millions €. pour ce qui concerne le site d'Angkor, la France est pleinement impliquée dans les opérations de mise en valeur, de protection, de sauvegarde, et de recherches archéologiques ; le Comité de Coordination pour la Sauvegarde et le Développement du Site d’Angkor (CIC) est coprésidé et financé par la France et le Japon, l’UNESCO assure son secrétariat.  Dans le cadre du CIC, le coût annuel des interventions françaises à Angkor s’élève à plus d’un million d’euros, dont 650 000 euros pour le ministère des Affaires étrangères, 250 000 euros pour l’Ecole française d’Extrême-Orient et 200 000 euros pour le ministère de la Culture et de la Communication. 
De même, une multitude d'institutions intervient à Angkor, dont l'Association Internationale des Maires Francophones qui appuie financièrement l'APSARA pour valoriser le patrimoine urbain de la ville et améliorer les infrastructures ; ou bien encore, l'Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles qui finance une mission d'expertise en aménagement paysager ; ou encore, par exemple, le conseil général des Hauts de Seine, qui finance directement des programmes d'actions pour "combattre la crise alimentaire et la pauvreté"...

Yvon Roé D’Albert, Ambassadeur de France, dans un discours prononcé en 2007, lors d'une rencontre internationale de l'UNESCO, affirmait :
Dans le même temps, le développement socio-économique de la région est en marche – nous nous en réjouissons – et il faut prendre garde à ne pas contraindre cette croissance au point de la ralentir, voire de la compromettre. L’équation, je le reconnais, n’est pas facile à résoudre, puisqu’il ne s’agit pas moins que de concilier le devenir d’un patrimoine unique, exceptionnel, avec les nécessités du développement. [...] Associée au Japon et à l’UNESCO, la France confirme son adhésion à ces principes de coordination et souhaite remercier l’ensemble des institutions et des hommes qui, attentifs aux enjeux du patrimoine, œuvrent afin d’assurer un tel succès : l’APSARA, autorité de tutelle du site...


Les grandes entreprises françaises ne sont pas en reste ; ainsi Cambodia Airports, est une filiale de VINCI Airports, qui développe et exploite depuis 1995 les trois aéroports internationaux du Cambodge : la capitale Phnom Penh, Siem Reap, et Sihanoukville, station balnéaire. A ce titre, par une convention quinquennale, VINCI apporte d'importants financements pour un programme de fouilles archéologiques, liées au programme d'extension de l'aéroport. Afin de développer le tourisme, et d'accueillir des gros porteurs, le gouverneur de Siem Reap, a décidé de la construction d'un nouvel aéroport à 40 km de Siem Reap. Le nouvel aéroport sera situé sur 3.000 hectares de terres, et devrait coûter, au moins 1 milliard de dollars. Hôtels, salles de conférences, service de transports , rien ne devrait manquer à cette structure qui se veut une vitrine du Cambodge. Une opération à laquelle Vinci n'a pas été conviée, malgré une active campagne de corruption. 


"Tous - Riches"


L’augmentation du nombre des touristes n'a pas ou peu de retombées économiques sur les populations locales, et au contraire ajoute une pression supplémentaire sur les plus vulnérables, dont les terres et les moyens de subsistance naturels sont menacés. On observe également une inflation concernant les biens de consommation courante, alors que le niveau de vie n’augmente pas, une hausse des prix du sol et de l’immobilier, etc. En ce qui concerne les emplois générés par le tourisme, ils sont bels et bien réel, mais généralement précaires, sous qualifiés et sous payés. Les emplois sont dégradants, car ce sont généralement des tâches d’entretien et de service, les emplois plus qualifiés étant confiés à des expatriés. 

Certaines activités traditionnelles sont abandonnées dans l’espoir de gagner davantage dans le secteur touristique. Ou bien au contraire, la foklorisation exigée par les touristes, oblige plusieurs fois par jour, le spectacle affligeant de danses et autres cérémonies religieuses effectué par des indigènes en tenue. D'ailleurs, la disneylandisation d'Angkor prévoit des spectacles grandioses son et lumières mettant en scène des centaines de figurants et d'artistes. Selon Franck Michel : « Lorsqu’un pays pauvre n’a que son héritage culturel à offrir aux visiteurs, le tourisme à tout prix ne peut mener qu’au folklore, vidant la culture de son essence ». Enfin, de nombreuses ONG, soutenues par des entreprises privées, VINCI par exemple, forment de jeunes adolescents - de famille pauvre - aux métiers de l'artisanat traditionnel "local" : un avenir entier destiné à fournir l’industrie de la pacotille, du souvenir, l’artisanat d’aéroport  ainsi nommé par G.Cazes [Tourisme et Tiers-Monde, un bilan controversé]. 




Photo : MARTIN PARR | Angkor Wat | 2012

Quoiqu'il en soit, la construction du nouvel aéroport, met définitivement un terme, aux espérances hypocrites des organisations qui arguaient l'idée d'un développement durable du site et de la région, et qui évoquaient le  tourisme équitable [1], le tourisme solidaire, le tourisme responsable [2], le  tourisme éthique [3], le tourisme communautaire [4], ou bien encorel’écotourisme [5].




Aux Seychelles, le camarade France-Albert René, proclamait solennellement, après la Révolution socialiste, qu'il mettrait un terme à la néo-colonisation du tourisme, par les « Tous Riches » en dialecte créole, et que les Seychelles ne seraient plus jamais une « nation de maîtres d’hôtel ». Il y parviendra et préserva ce paradis des tropiques du massacre touristique. 













Les très belles représentations d'Angkor, faites en 1901 par F. De Marliave, illustrent le livre de Pierre Loti "Un pélerin d'Ankhor", disponible gratuitement au format PDF : 




NOTES

[1] de la volonté d’appliquer les règles du commerce équitable au tourismeen opposition au fonctionnement du marché actuel. Il fait en sorte que les communautés locales soient impliquées dans la prestation touristique et bénéficient de retombées économiques durables, afin de leur permettre d'améliorer leurs conditions de vie.
[2] s’axe sur la notion de solidarité, où les voyageurs contribuent à l'amélioration des conditions de vie des communautés visitées en participant au financement de projets de développement ou à des actions de solidarité.
[3] fait référence à la conscience morale, à la façon de voyager du touriste, et à la responsabilisation des opérateurs.

[4] désigne les formes touristiques proposées et gérées par les populations locales elles-mêmes, qui s'intègrent de façon harmonieuse dans les communautés locales.
[5] principalement lié aux formes de tourisme axées sur la nature, dans lesquelles la principale motivation du touriste est d’observer la nature, et qui contribue à la protection de l’environnement et au bien-être des populations locales.

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