USA : American Indian Movement

1973, Wounded Knee


Les premières batailles des colons contre les Améridiens de l'Amérique du Nord [Native American] se déroulent en 1778 ; une longue guerre, ponctuée de massacres qui deviendra un véritable génocide, caractérisé selon l'historien américain Howard Zinn par le fait que « les gouvernements américains ont signé plus de quatre cents traités avec les Indiens et les ont tous violés, sans exception ». Un siècle plus tard, après la redition de Geronimo en 1886, le massacre de Wounded Knee en 1890 sonne le glas de la résistance Amérindienne sur le continent Nord Américain ; les survivants de ce génocide sont parqués dans des réserves aux terres arides et poussiéreuses où s'abîment les larmes de tristesse des nations Indiennes vaincues et humiliées, et durant les années 1890-1930 les Indiens sombrent dans une torpeur funèbre aggravée par l'alcoolisme. C'est durant cette période que le taux de natalité est le plus bas, faisant croire à certains "observateurs" de Washington que les Indiens sont destinés à complètement disparaître, d'ailleurs beaucoup d'Américains de cette époque pensent qu'il n'y a plus d'Indiens vivants aux Etats Unis.




L'ethno-historienne Joëlle Rostkowski*, affirme que leur situation a commencé à s'améliorer à partir des années 1930 sous l'impulsion du président démocrate Franklin D. Roosevelt et de son commissaire aux Affaires indiennes, John Collier un Native-American, lequel estimait que les Indiens devaient être confortés dans leurs droits territoriaux. Il s'agit là d'un retournement historique car on estimait auparavant que les réserves, terres de pauvreté, devaient être peu à peu supprimées. Sous l'impulsion de John Collier, qui était convaincu que les cultures indiennes faisaient partie intégrante de l'histoire de l'Amérique, le gouvernement fédéral a au contraire décidé qu'il fallait que les communautés autochtones puissent continuer d'exister. A partir de cette date, on a reconsidéré l'objectif de liquider les territoires indiens, et en 1934, par l'Indian Reorganization Act, l'État fédéral américain met fin au processus de parcellisation des terres indiennes, et reconnaît aux tribus indiennes le droit à l'autonomie.


Le deuxième élément déclencheur du renouveau indien a été la coopération des Indiens aux deux conflits mondiaux. On a apprécié leur participation aux combats de la Première Guerre mondiale, alors que nombre d'entre eux n'étaient même pas encore citoyens. En effet, c'est en 1924 que tous les Indiens ont obtenu la citoyenneté américaine, mais pas le droit de vote qui selon les Etats est accordé à partir de 1948 [!]. C'est-à-dire après la guerre de 1939-1945 qui a eu un impact décisif sur leur condition. En effet, 30 000 Amérindiens ont participé au conflit et ils ont constitué le groupe ethnique qui a obtenu - proportionnellement - le plus de médailles. Le drame de ces soldats, qui ont combattu sous le drapeau américain et sont souvent retombé dans la misère à leur retour au pays, a éveillé une profonde sympathie et contribué à faire réclamer pour eux des droits plus importants.
Le dernier élément a été le mouvement pour les droits civiques des années 1960. Une politique extrêmement conservatrice avait été appliquée aux Amérindiens pendant les années 1950. On voulait à nouveau liquider les réserves, en poussant les Indiens à s'installer en ville, et supprimer le régime de tutelle qui faisait d'eux les protégés du gouvernement fédéral. Or ne plus dépendre du pouvoir fédéral et tomber sous la coupe des États était pour eux une très mauvaise nouvelle. En 1953, le gouvernement adopte la "Termination Policy" (solution définitive au problème indien), dont les objectifs visent à "vider" les réserves de leur population, à supprimer l'aide fédérale, au désengagement moral et historique vis à vis des Indiens, à l'assimilation les Indiens dans les grands centres urbains afin d'éliminer toutes traces de leur existence. Si certaines tribus acceptent contre de l'argent la liquidation de leurs réserves, rapidement un revirement s'effectue lorsqu'ils constatent qu'une fois de plus ils se sont fait duper par la perfidie de l'administration. La résistance Indienne s'organise, à travers deux cas : celui des Taos Pueblo qui réclament la restitution du lac bleu (lac sacré et lieu de culte), accaparé par l'office des forêts, et celui des Senecas qui s'opposent à la construction d'un barrage sur leur territoire. Les Taos reconnus propriétaire légitime de ces terres obtiennent une indemnisation en échange, ils refusent et décident de lutter (ils récupéreront le lac bleu en 1973). Les Sénécas perdent leur procès et sont dépossédés d'une grande partie de leur territoire. Ces deux affaires font prendre conscience aux différentes tribus Indiennes de l'urgence à créer un mouvement de solidarité, le Pan-Indianisme est né.

Ces années-là ont donc été une période sombre pour les Amérindiens. Mais l'horreur sera véritablement atteinte lorsque l'Etat, dans son oeuvre génocidaire - plus discrète à présent - organisera, la stérilisation en masse des femmes amérindiennes (environ 40%) (après deux grandes épidémies de variole qui déferlent dans la première moitié du XIXe s.). Une méthode qui sera exportée par la suite au sein d'autres tribus amérindiennes de pays de l'Amérique du Sud, notamment au Pérou, sous l'égide du Fond Monétaire International pour " combattre la pauvreté " et plus particulièrement la guerre révolutionnaire du PCP-SL ( Sentier Lumineux).

American Indian Movement


C'est pourquoi, au moment de la lutte pour les droits civiques, dans les années 1960, les mouvements de contestation les plus virulents se sont rapprochés d'autres groupes ethniques en lutte - notamment des militants noirs du Black Power - et ont commencé à militer pour leur reconnaissance. Mais le mouvement indien se composait de groupes de tendances diverses, tels le Congrès national des Indiens d'Amérique (créé en 1944), le Conseil national de la jeunesse indienne (créé en 1968) et l'American Indian Movement. Ils ne déterrèrent pas la hache de guerre, mais tout le talent des militants a été d'organiser des manifestations symboliques dans des lieux de mémoire qui avaient une signification particulière dans la conscience américaine.
L'American Indian Mouvement est une organisation militante amérindienne, fondée en 1968 à Minneapolis, au Minnesota, par Dennis Banks, George Mitchell, Herb Powless, Clyde Bellecourt, Harold Goodsky, Eddie Benton-Banai, et un certain nombre d'autres de la communauté amérindienne. L'organisation constituait l'aile la plus à gauche et la plus militante de la contestation indienne et préférait la confrontation plutôt que la concertation avec les autorités locales ou fédérales. L'organisation est née pour répondre à diverses questions concernant la communauté amérindienne urbaine de Minneapolis ; ce qui fait son originalité par rapport à d'autres mouvements de contestation issus des réserves. Les principales revendications portent sur l'application des traités – dont certains datent de plusieurs décennies – à propos des terres, sur l'auto-détermination des communautés, et concernent la lutte contre la pauvreté, les problèmes de logement, le racisme et le harcèlement de la police. L'American Indian Mouvement, par son radicalisme et ses actions, attira rapidement de nombreux militants de toutes les tribus des États-Unis et du Canada. Progressivement, sur le modèle du Black Panthers Party, L'American Indian Mouvement s'organisera dans les villes et au sein des réserves.

La stratégie de l'organisation, au contraire des Black panthers, adopte le pacifisme et se refuse à une lutte armée ou clandestine ; leurs actions symboliques et spectaculaires ont pour objectif premier d'attirer l'attention de la presse et des médias afin de présenter un message au plus large public. Dans ce cadre, la “solidarité” ou la collaboration de personnalités reconnues – Marlon Brando, par exemple - est de la plus grande importance, qui porteront au plus haut niveau des véritables campagnes de publicité touchant directement l'opinion publique américaine, voire mondiale.
Parmi la multitude de revendications faites aux autorités, certaines concernent d'étranges symboles ; ainsi leur demande d'interdire aux équipes sportives d'utiliser le nom de tribus tels par exemple, les Indians de Cleveland, les Braves d'Atlanta, les Blackhawks de Chicago ou les Redskins de Washington. Des manifestations seront organisées lors des World Series et du Super Bowl contre ces équipes. Les manifestants brandissaient des pancartes avec des slogans : les Indiens sont des gens non mascottes ou être indien n'est pas un personnage que vous pouvez jouer. Demandes ignorées par les équipes sportives mais, par contre, certaines universités qui utilisaient comme sigle un signe ou un nom d'origine amérindienne, négocieront ou demanderont la permission des tribus concernées leur emploi. De la même manière, l'AIM contestera les fondements idéologiques de fêtes nationales, et notamment le Columbus Day [anniversaire de la découverte de l'Amérique par Colomb] et Thanksgiving. D'une manière générale, et sur le modèle des Black Panthers, l'AIM luttera pour la reconnaissance de la culture indienne dans l'histoire des États-Unis. Ses efforts seront reconnus et soutenus par de nombreux dirigeants institutionnel et politique, et notamment le monde des arts et les médias.


L'American Indian Mouvement sera soutenue activement par l'ensemble des mouvements contestataires de gauche du pays, et notamment des Black panthers et des organisations marxistes, même si leurs objectifs respectifs ne coïncidaient pas tout à fait, ou pas du tout. Bien évidemment, L'AIM bénéficiera également de toute la sympathie du mouvement hippie et certaines communautés adopteront le traditionnel tipi pour leur habitation.


Les Indiens urbains

Dans les années 1950, la grande majorité des Native American vivait parquée dans les réserves ; le recensement de 1970 montre que 62 % des personnes qui s'identifiaient comme Indiens de l'Amérique ou autochtones de l'Alaska vivait dans les réserves indiennes ou en milieu rural. Une constante et progressive évolution due en partie à la politique de l'Indian termination policy, élaborée par le Bureau des Affaires indiennes (BIA) qui encouragait les Indiens à quitter leurs réserves pour venir s'installer dans les villes ou les zones urbaines. Le programme a été aboli dans les années 1970 et n'existe plus ; mais depuis cette époque de nombreux Indiens ont émigré vers les zones urbaines avec leurs propres moyens et sans l'aide du BIA. Le recensement américain de 1990 indique que les deux tiers des Amérindiens vivaient en ville.
Dans les années 1960 et 1970, les conditions de vie en ville des Indiens étaient peut-être encore plus pénibles que celles des réserves, malgré l'aide apportée par le Programme de réinstallation du Bureau des Affaires indiennes. De nombreuses tribus étaient tout simplement pas préparées à l'expérience, et beaucoup de familles sont retournées dans les réserves. Mais d'autres, et en premier lieu les jeunes étudiants s'inscrivant en université, les jeunes désirant s'émanciper et les personnes à la recherche de travail – les indiens sont particulièrement appréciés pour leur aptitude à travailler sur les chantiers des buildings – décideront de s'installer en ville. Des études sociologiques ont montré comment les nouveaux venus ont pu faire preuve d'ingéniosité et ont pu s'adapter aux exigences de la vie urbaine, comme les pauvres émigrants européens l'avaient fait au 19ème siècle. Comme eux, ils s'organiseront en association regroupant les membres d'une même tribu puis de celle du pan-Indianisme.
Et ce seront les plus jeunes étudiants “urbanisés” qui, au contact des mouvements de contestation – Black Panthers, Anti-War, Civils Rights, Mouvements féministes, etc. -, ou bien, dans le climat politique subversif des universités, allumeront la flamme de la contestation “active”, en s'opposant, dans un premier temps, aux plus anciennes organisations de défense qui privilégiaient le consensus et la recherche du dialogue avec les autorités. L'American Indian Mouvement est fondée à Minneapolis, et avant sa création, leurs militants luttaient déjà pour la reconnaissance de leur culture mais également pour de meilleurs conditions de vie concernant notamment l'habitat. Par la suite, l'AIM coordonna des programmes d'emploi dans des villes et au sein de communautés rurales à l'intérieur des réserves, et ce, sur l'ensemble du territoire américain.
Selon Charles Wilkinson, ce sont bien ces Indiens “urbanisés” ou leurs enfants ayant grandi dans les villes, qui ont contribué à bâtir la classe moyenne indienne, voire bourgeoise, celle cultivée et artistique, universitaire et également politique ; celles qui ont joué un rôle central dans la reconnaissance de la culture des Indiens dans la dernière partie du XXe siècle.


FBI


Si l'American Indian Mouvement refuse de prendre les armes, les militants seront confrontés à maintes reprises aux violences de la police et du FBI, qui s'acharneront à déstabiliser le mouvement par une recherche constante de la confrontation armée. Entre 1969 et 1979, de nombreux indiens seront ainsi victimes des forces de la police, et des milices para-militaires. À Pine Ridge, on comptabilise plus de 60 militant[e]s assassinés en trois années. Le plus souvent, les agents des forces de police sont condamnés au peine minimum, voire acquittés, ou libérés sous caution. Il n'en est pas de même avec les Indiens qui, même en cas de légitime-défense sont inculpés de meurtre et condamnés à de lourdes peines. En Juin 1975 dans ce qu'on a appelé la “ fusillade de Pine Ridge ”, deux agents du FBI qui avaient fait feu, sont tués et trois membres de l'AIM sont finalement inculpé : Darryl, Robert Robideau et Leonard Peltier, qui avait fui au Canada. Darryl et Robideau ont été jugés en 1975 et acquittés. Après extradition, Peltier qui se déclare innocent a été jugé et condamné en 1976 : il purge deux peines à perpétuité, malgré des témoignages contradictoires. C’est sans doute le plus ancien prisonnier du monde. Amnesty International le considère comme un prisonnier politique, qui « devrait être libéré immédiatement et sans condition ». Leonard Peltier apparaît comme l’une des nombreuses victimes de la guerre secrète menée par le gouvernement américain et le FBI contre l’American Indian Movement. [ Site soutien : http://www.leonardpeltier.net/]
La méthode utilisée par le FBI de l'infiltration (Counter Intelligence Program) au sein des instances dirigeantes des mouvements et des organisations contestataires, sur le sol américain, sera mise en oeuvre au sein de celle de l'American Indian Mouvement. À la fin de 1974, les dirigeants de l'AIM découvre que Douglas Durham, un membre éminent, chef de la sécurité, était un informateur du FBI. Ce sera l'occasion pour l'AIM d'effectuer une conférence de presse présentant le traître. Mais un climat de méfiance s'installa au sein des dirigeants, but ultime de ce type d'opération policière. Pour diverses raisons, Anna Mae Aquash, une des principales dirigeantes, sera à tort soupçonnée d'être un informateur ; elle sera assassinée en 1975 par des militants de base de l'AIM, Arlo Looking Cloud et John Graham qui seront reconnus coupables. Mais au sein des dirigeants, nombre seront persuadés que les militants avaient reçu un ordre de l'un d'eux et la méfiance, bien établie, se transforma en soupçons : en quelque sorte, le FBI avait parfaitement réussi à désunir les mouvements, qui a contribué, plus tard à des scissions.


ALCATRAZ


Il y a eu tout d'abord, en 1969, l'occupation d'Alcatraz, ancienne prison désaffectée qui constituait une métaphore saisissante de la condition des Indiens dans les réserves. Alcatraz - albatros en espagnol, emprunté à l'arabe القطرس (al-qarās) - la célèbre île-prison de la baie de San Francisco en Californie, est à l'origine, en 1867, une prison militaire. En octobre 1933, le statut de la prison changea pour accueillir des prisonniers civils, et notamment les plus dangereux : Al Capone, George « Machine Gun » Kelly, Alvin Karpis (ennemi public n°1), Robert Stroud et Arthur « Doc » Barker y ont purgé leur peine. Durant les 29 ans d'opération de la prison de 1934 à 1963, 36 détenus ont essayé de s'évader lors de 14 tentatives différentes ; mais officiellement, aucun détenu n'est jamais parvenu à s'évader d'Alcatraz en rejoignant le continent. En 1963, la prison ferme définitivement et l'île est abandonnée aux oiseaux.

Le 9 novembre 1969, un événement spectaculaire ré-attira l'attention sur Alcatraz et la condition des Amérindiens : 78 d'entre eux débarquèrent et occupèrent illégalement l'île, pendant 19 mois pour se terminer le 11 juin 1971. Le groupe fut mené par Richard Oakes, un Indien Mohawk, directeur du département des études indiennes au collège d'État de Chicago et Grace Thorpe, Indienne Sauk et Fox fille de Jim Thorpe, footballeur et athlète olympique. Ce groupe fut rejoint par d'autres Amérindiens de toutes conditions sociales et en moins d'un mois, ils furent environ six cents qui représentaient quelque cinquante tribus différentes. Ils se désignaient comme « Indiens de toutes les tribus » (Indians of All Tribes) et rédigèrent une déclaration intitulée Nous tenons le Rocher, dans laquelle ils proposaient d'acheter Alcatraz avec des perles de verre et des chiffons de toile, comme les Blancs l'avaient fait pour Manhattan, trois cents ans auparavant. Ils se basaient sur le Traité de Fort Laramie (1868) signé avec les Sioux qui octroyait des droits aux Amérindiens pour les terres fédérales inutilisées.


Indiens de toutes les nations

Proclamation d'Alcatraz 
1969

Au Grand-Père des Blancs et à son Peuple,

Nous, les Américains d'origine, réclamons cette terre nommée l'île d'Alcatraz, au nom de tous les Indiens d'Amérique, par droit de découverte [allusion ironique aux monarques européens qui s'attribuèrent un "droit de découverte" en Amérique, c'est-à-dire un droit exclusif de conquête et de préemption sur des terres qui n'avaient pas déjà été revendiqué par les autres puissances européennes. NdT].
Nous souhaitons être équitables et honorables dans nos rapports avec les habitants blancs de cette terre, et par conséquent nous leur offrons le traité suivant :
Nous nous porterons acquéreurs de ladite île d'Alcatraz pour l'équivalent de vingt-quatre dollars en perles de verre et tissus de toile rouge, en conformité avec ce qui avait été établi il y a environ 300 ans pour l'acquisition d'une île semblable. Nous savons que 24$ de marchandises pour ces 16 arpents de terres est davantage que ce qui a été payé pour l'achat de l'île de Manhattan, mais nous savons aussi que le prix des terres a augmenté au fil des années. Notre offre de 1,24$ par arpent est supérieure aux 0,47$ par arpent que l'homme blanc paie de nos jours aux Indiens de Californie pour leurs terres.
Nous donnerons aux habitants de cette île une portion de terre en usufruit pour leur usage propre, au nom du Bureau des Affaires Blanches; cette offre s'étend à perpétuité, aussi longtemps que le soleil brille et que les rivières coulent vers la mer. Nous continuerons à guider les habitants pour leur montrer la juste façon de vivre. Nous leur offrirons notre religion, notre éducation, nos coutumes, en vue de les aider à arriver à notre degré de civilisation et donc de les élever, eux et tous leurs frères blancs, au-delà de leur condition sauvage et malheureuse. Nous leur offrons ce traité de bonne foi, et souhaitons être équitables et honorables dans nos rapports avec tous les hommes blancs.
Nous sommes d'avis que cette soi-disant île d'Alcatraz est plus que convenable pour abriter une réserve indienne, d'après les propres normes de l'homme blanc. Nous voulons dire que cet endroit est en tous points semblable aux réserves Indiennes, puisque :
1. Elle est située à part de tous les services modernes et n'est desservie par aucun moyen de transport adéquat.
2. Il n'y a pas d'eau courante. Les services sanitaires sont défectueux.
3. Il n'y a pas de pétrole ou de minerai, ni de droit de les exploiter.
4. Il n'y a pas d'industrie et donc un chômage très élevé.
5. Il n'y a aucun service de santé.
6. Le sol est rocheux, impropre à toute culture et sans aucun gibier.
7. Il n'y a pas d'équipements scolaires.
8. Il y a toujours eu surpopulation dans cette île.
9. La population a toujours été considérée comme prisonnière et a vécu dans la dépendance.
D'autre part, il serait justifié et symbolique que les bateaux du monde entier, s'apprêtant à passer sous le Golden Gate, voient d'abord la terre Indienne, et se remémorent ainsi la véritable histoire de cette nation. Cette petite île symbolisant les grandes terres qui étaient autrefois celles de libres et nobles Indiens.
Que ferons-nous de cette terre ?

Depuis qu'a brûlé le Centre Indien de San Francisco, il n'y a plus d'endroit à la disposition des Indiens pour s'assembler et mener une vie tribale ici dans la ville de l'homme blanc. C'est pourquoi nous projetons de développer sur cette île diverses institutions indiennes.

1. Un Centre pour les Études au sujet des Américains d'Origine sera développé pour les éduquer aux techniques et au savoirs nécessaires à l'amélioration de la vie et de l'esprit de tous les peuples indiens. Sera attachée à ce centre une université itinérante, dirigée par des Indiens, qui iront dans les Réserves Indiennes apprendre ce qu'il est nécessaire et approprié de savoir
2. Un Centre Spirituel des Indiens d'Amérique, dans lequel on pratiquera nos anciennes religions tribales et nos cérémonies de guérison sacrée. Nos arts et notre culture y seront représentés et nos jeunes gens y pratiqueront la musique, la danse et les rituels de guérison.
3. Un Centre Indien d'écologie permettra de former nos jeunes dans les domaines de la recherche et de la pratique scientifique et de contribuer ainsi à ce que notre terre et l'eau retrouvent leur état naturel et pur. Nous nous efforcerons de dépolluer l'air et l'eau dans la baie de San Francisco. Nous tenterons de rétablir la vie marine et animale, et de revitaliser la vie de l'océan, mis en danger par les manières de l'homme blanc. Des infrastructures de dessalement de l'eau de mer devront être mises en place pour une utilisation au profit de l'homme.

4. Un grand Service de formation indien apprendra à nos peuples comment vivre dans le monde actuel, comment améliorer notre niveau de vie et comment mettre un terme à la malnutrition et au chômage parmi nos peuples. Cette institution hébergera également un centre pour les arts et métiers indiens, ainsi qu'un restaurant dans lequel sera proposée de la cuisine autochtone, qui restaurera les arts culinaires indiens. Ce centre exposera les arts indiens et offrira des plats indiens, de façon à ce que tous puissent saisir la beauté et l'esprit des coutumes indiennes traditionnelles.
Quelques bâtiments seront utilisés pour abriter un musée des Indiens où seront exposés notre cuisine et autres contributions culturelles que nous avons données au monde. Une autre section du musée exposera quelques éléments que l'homme blanc a donné aux Indiens en échange des terres et des vies qu'il a ravies : alcool, pauvreté et décimation culturelle (symbolisée par de vieilles boîtes de conserve, du fil de fer barbelé, vieux pneus, emballages plastiques, etc.) Une autre section du musée devra être rester là en tant que prison, afin de rallumer le souvenir des prisonniers indiens qui ont défié l'autorité blanche et de ceux qui ont été emprisonnés dans des réserves. Le musée montrera les événements nobles et tragiques de l'histoire indienne : entre autres, les traités bafoués, les documents relatifs à la Piste des Larmes [nom donné à la politique de déportation des Indiens cherokees], le massacre de Wounded Knee ainsi que la victoire sur le Custer le Blond et son armée.
Ainsi, pour toutes ces raisons, au nom de tous les Indiens, nous exigeons le retour de cette île à nos nations Indiennes. Nous pensons que cette revendication est juste et appropriée et que cette terre doit nous être laissée, tant que les fleuves coulent et que le soleil brille.

Nous tenons le rocher !
L'occupation de l'île d'Alcatraz est un tournant pour le mouvement de protestation des Indiens d'Amérique. Elle s’inscrit dans le contexte de la montée du Red Power movement et l’organisation de l’American Indian Movement fondé en 1968. Avant cet événement, l'activisme indien était généralement tribal, local (au sein des réserves indiennes), et axé sur des questions spécifiques.

L'occupation d'Alcatraz a ainsi permis de rassembler, voire de fédérer pour un temps, des centaines de personnes – d'origine indienne on non - qui sont venus vivre sur l'île et des milliers d'autres qui s'identifient à l'appel à l'autodétermination,  à l'autonomie et au respect de la culture indienne. Tandis que l'occupation a attiré l'attention internationale, les Indiens sont venus du Canada, d'Amérique du Sud, et des réserves indiennes des États-Unis pour montrer leur soutien à ceux qui avaient pris position contre le gouvernement fédéral. Des milliers sont venus ; certains sont restés, et les autres organiseront des actions solidaires [propagande, sollicitation de dons d'argent, de nourriture, de générateurs électriques, etc].


Le gouvernement fit finalement couper l'eau, l'électricité et le téléphone sur l'île. Certains furent contraints de partir mais un an plus tard ceux qui restèrent déclarèrent :
" Nous continuons de tenir l'île d'Alcatraz au nom de la liberté, de la justice et de l'égalité parce que vous, frères et sœurs de cette terre, nous avez soutenus dans notre juste cause. Nous tendons nos mains et notre cœur et adressons à chacun d'entre vous des messages par l'esprit. Nous tenons le Rocher. Nous savons que la violence engendre plus de violence encore. C'est pour cela que notre occupation d'Alcatraz est pacifiste et que nous espérons que le gouvernement américain se conduira pacifiquement avec nous..."

Il fallut un an et demi avant que la police ne réussisse à déloger les Indiens de l'île ; au cours de cette période, ceux-ci avaient pu attirer l'attention de millions d'Américains et d'étrangers sur leurs difficultés. Ainsi, le succès de l'occupation ne doit pas être évalué en fonction de la demande de titre de propriété de l'île. L'objectif principal de l'occupation de l'île d'Alcatraz était d'éveiller l'opinion publique américaine sur le sort des premiers Américains, à la souffrance causée par les traités du gouvernement fédéral et des promesses jamais tenues.

Aujourd'hui, l'occupation d'Alcatraz est reconnue comme le tremplin pour le développement de l'activisme indien qui a débuté en 1969 et s'est poursuivie dans les années 1970, par un grand nombre d'occupations illégales qui ont eu lieu peu après celle de la célèbre prison. Alcatraz a été le catalyseur pour ce nouveau type d'activisme et a largement contribué à améliorer l'organisation des mouvements dans une vision "pan-indienne." Bon nombre des quelques 74 occupations illégales d'installations fédérales et de terres privées qui ont suivi Alcatraz ont été organisé par des anciens activistes impliqués directement dans la prise de l'île.

La piste des traités violés, 1972

Après Alcatraz vint l'occupation du Bureau of Indian Affairs (BIA) de Washington en 1972. Michelle Vignes**, photographe d'origine française, ayant vécue pendant longtemps parmi les indiens, considérée en tant que telle et admise en tant que membre de l'American Indian Movement,   témoigne :
En 1972 une fois terminé les danses d’été, certains d’entre nous se sont dirigés vers Denver (Colorado) pour participer à un meeting national d’indiens prévu pour fin septembre. En tant que directeur national de l’AIM, j’étais sans cesse sur les routes. Clyde Bellecourt était responsable du bureau de Minneapolis. J’avais rencontré Russel Means l’année précédente. Il dirigeait désormais le bureau de l’AIM de Cleveland. Ron Petit était mon adjoint et nous faisions du bon travail. Il était du Milwaukee (Wisconsin) et collaborait avec Herb Powles, un indien Oneida qui dirigeait le plus important programme de lutte contre l’alcool du haut Midwest. Le travail de Herb m’intéressait et nous nous rencontrions toutes les semaines pour parler de notre expérience et voir ce que nous pouvions faire également contre la drogue. Herb n’était pas le genre de personne que l’on trouve habituellement à la tête des programmes de désintoxication. Sa méthode reposait sur l’enseignement indigène traditionnel. Et je lui donnais totalement raison. Aujourd’hui la hutte de sudation est devenue – et peut-être l’a-t-elle toujours été – la meilleure forme de thérapie qui puisse être mise en oeuvre et ce pas seulement pour les alcooliques.
Cette année là, Petite m’avait également accompagnée en Floride ou se tenait le congrès du parti républicain. L’AIM avait dressé la liste de sujet sur lesquels nous voulions attirer l’attention du gouvernement de Richard Nixon. A l’époque, nous n’avons pas pu voir personnellement le président mais nous avons remis les documents à sa fille Trisha Nixon. Nos sujets d’inquiétude portaient sur les conditions déplorables de logement de la population autochtones.
Au meeting de Denver, je constatais une participation plus nombreuse que prévu, avec notamment la présence de plusieurs tribus venues du Canada. La question de la participation de L’AIM s’était décidée à l’occasion de notre meeting à Rosebud (Dakota du Sud), lors de la danse d’été de Crowdog, mais nous avions convenu de nous retrouver à Denver pour envisager l’élargissement de la base de l’AIM tout en mettant au point une stratégie en vue d’un rassemblement national à Washington. Si aucune date précise n’avait été fixée, nous avions toutefois clairement défini notre objectif : obtenir du gouvernement le droit à l’autodétermination.
Une fois notre groupe rassemblé, nous avons rencontré d’autres leaders du mouvement et suggéré une réunion en vue d’une conférence de stratégie nationale à Washington. Tout le monde est tombé d’accord pour un meeting dans la capitale. Nous allions l’appeler la « Piste des traités violés ». Mais quand ? Comment s’y rendre ? Qui voulait assurer la coordination ?


Le plan : organiser un déplacement de masse sur la capitale.

Pour organiser notre bureau et coordonner les rencontres à Washington, nous avons formé une équipe organisatrice chargée de se rendre sur place, composée de Rueben Snake, Winnebago, de Bob Burnette, Sioux Rosebud et de George Mitchell, Anishinabe. Afin de réunir le plus grand nombre, nous avons proposé trois convois : l’un partant de Seattle, l’autre de San Francisco et le troisieme de Los Angeles. Le 6 octobre, les trois convois ont quitté leurs villes respectives.
Nous devions tous nous retrouver à Minneapolis où Clyde Bellecourt et d’autres membres préparaient une rencontre à mi chemin. Lors de cette rencontre, nous avons dressé un programme en vingt points que nous avions l’intention de soumettre aux représentants du gouvernement. Pendant ce temps, Burnette, Snake et Mitchell, arrivés à Washington, nous assuraient que tout ce passait bien, confirmant que de nombreuses réunions étaient prévues avec différentes agences fédérales. L’équipe organisatrice nous a même assurée que des meetings avec de hauts fonctionnaires auraient lieu des notre arrivée à Washington. Sur place, cependant, nous avons bien été forcés de constater que les promesses faites à notre équipe étaient vaines et que les réunions n’auraient jamais lieu. Furieux, nous avons entrepris d’occuper pendant une semaine l’immeuble du Bureau of Indian Affairs et de révéler au public ce programme des « choses promises, choses non tenues ». Le convoi de la « Piste des traités violés », fort de plus de 2 000 personnes avait fait la route pour rien.
Durant l’occupation de ce bâtiment, nous avons découvert de nombreuses preuves de malversations au sein du Bureau of Indian Affairs et du ministère de l’intérieur. Considérant que la population devait être mise au courant des faits, nous avons quitté les lieux en emportant un camion entier de documents. A notre départ, le FBI s’est lancé dans la surveillance la plus étroite jamais exercée à l’égard d’un groupe d’Amérindiens, et plus précisément ceux de l’AIM. Les enquêteurs se sont mis à filer les véhicules pour retrouver les dossiers manquants et procéder à des arrestations.


Wounded Knee


Le point culminant de la contestation a été, en 1973, l'occupation du village de Wounded Knee, situé dans la réserve sioux de Pine Ridge (Dakota du Sud), un lieu hautement symbolique. C'est en effet là que l'écrasement des Sioux par les troupes fédérales, en 1890, a marqué la fin de la conquête de l'Ouest. Michelle Vignes**, nous raconte cette rébellion :

Ce qui s’est passé à Buffalo Gap a changé l’attitude de beaucoup d’entre nous. En janvier 1973, Wesley Bad Heart Bull, un indien, Oglala, fut tué d’un coup de couteau dans le bar de la ville. Bien que quinze témoins oculaires aient témoigné par la suite que son meurtrier , un blanc avait reconnu vouloir « casser de l’indien » ce soir là, un jury composé uniquement de Blancs le déclara non coupable. Le 6 février 1973, tandis que nous protestions contre le traitement judiciaire de l’affaire, la police nous fîmes attaquer par une troupe de combat. A la suite de cette agression de nombreux Amérindiens, dont je faisais partie, ont été brutalisés et emprisonnés. Ce message en forme de « fin de non-recevoir » que nous adressait directement Washington ulcéra la direction de l’AIM tout autant que nos partisans. Nous étions à bout, nous nous demandions que faire, de quel coté nous tourner quand est venue l’idée d’une action à Wounded Knee.

Un appel de Fools Crows, chef des Oglala
Le 27 Février 1973, au petit matin, j’ai été réveillé par un coursier qui m’apportait un message sur cassette de Fools Crow (chef traditionnel des Oglala) et de Russel Means. Le message était clair : « Amène des guerriers à Oglala nous allons nous battre ! » Au cours des huit mois précédents, la réserve de Pine Ridge, dans l’ouest du Dakota du Sud, avait été secouée par des conflits internes provoqués par Dick Wilson, le nouveau président tribal. Celui ci exerçait son pouvoir comme un dictateur du tiers-monde, gouvernant comme bon lui semblait, pratiquant le népotisme et suspendant la constitution des Sioux Oglala, privant de ce fait la population des ses libertés individuelles. Outrés par ses agissements, les chefs traditionnels exigeaient sa démission. La pétition qu’ils ont remise pouvait le faire démettre de ses fonctions par le biais d’une procédure d’impeachment.
Fools Crow
S’estimant innocent, le président continuait d’enfreindre les droits civiques sur cette réserve. Les chefs ont alors cherché de l’aide auprès de l’AIM dans leur lutte contre cet homme de paille du gouvernement et l’AIM était décidé à défendre la cause tribale. Un grand meeting a eu lieu le 27 février 1973 à 16h au sous sol d’une église catholique de Calico, non loin d’Oglala. L’objectif était de transférer la direction des opérations à l’AIM. Représentant les Oglala, les chefs Fools Crow, Bad Cob, Kills Enemy, Fills The Pipe, Young Bearet Catcher étaient réunis là. Pedro Bissonette assurait la traduction. Clyde Bellecourt, Carter Camp, Russel Means et moi-même représentions l’AIM. Etaient également présentes : Gladys Bisonette, Ellen Moves Camp et Hildegarde Catcher. 400 à 500 personnes attendaient la décision dehors.
Après de longues délibérations pour savoir comment ramener la justice sur la réserve, Folls Crow s’est tourné vers nous et a demandé si nous étions prêts à conduire les siens. Au nom de l’AIM, j ‘ai déclaré que nous étions prêts à nous engager dans une longue lutte. J’ignorais totalement combien de temps durerait cet engagement et où il nous mènerait. Folls Crow nous a alors révélé que c’est à Woulned Knee que nous allions livrer bataille.
Nous sommes donc retournés à Wounded Knee pour venger le massacre et dire au monde que les guerres contre les indiens n’étaient pas finies et nous étions toujours victimes d’injustices.
Le siège a duré 71 jours ; du 27 février au 5 mai 1973. Plus de 300 agents du FBI, 90 policiers et des casseurs à la solde de Wilson ont participé à la plus longue fusillade des temps modernes entre indiens et forces fédérales. Lorsque ce fut terminé, deux Amérindiens avaient été tués par balle, un policier et un agent du FBI avaient été blessés. 71 jours durant, les forces fédérales ont fait feu sur notre village, tentant de nous isoler, de nous affamer ou de nous tuer.
Le siège s’est terminé sur la promesse du gouvernement d’étudier nos plaintes de corruption et de malversations de la part du président tribal. Mais 35 ans plus tard, le gouvernement n’a toujours pas examiné nos requêtes. En fait, les leaders des forces d’opposition ont été emprisonnés à Saint-Paul (Minnesota) et des accusations émises par les fédéraux nous ont fait inculper de crimes contre la sûreté de l’Etat. Notre procès a duré de janvier à septembre 1974 alors qu’un sondage disait que 70% de la population américaine approuvait la lutte armée de Wounded Knee.
Après neuf mois de procès contre nos leaders un juge fédéral a rejeté les charges qui pesaient sur nous et émis un blâme contre le procureur et le FBI pour fortraiture. A l’issue de l’audience, le jury a débouté le gouvernement. Finalement, le juge, le jury et la presse américaine ont été du coté des Indiens.
Si le procès intenté contre nos leaders était terminé, le gouvernement n’en poursuivait pas moins ses efforts pour détruire notre mouvement en traînant des centaines de nos partisans devant les tribunaux de moindre notoriété. Mais, tout comme dans la décision de Saint Paul, les autres cours ont, elles aussi rejeté les accusations fédérales et relaxé les accusés.


Un Indien Navajo, vétéran de la guerre du Vietnam déclara à l'époque :
« Le calme des gens était réellement stupéfiant étant donné qu'on nous tirait dessus sans arrêt. Mais ils restaient parce qu'ils avaient une cause à défendre. C'est pour çà qu'on a perdu au Vietnam, parce que la cause était mauvaise. On a fait une guerre de riches pour les riches... À Wounded Knee on a fait du bon boulot et le moral était bon. On continuait à rigoler malgré tout. »


Médiatisation

Le mouvement se poursuit, d'autres occupations symboliques se succèdent – occupation du Mayflower à Boston, du Mont Rushmore , etc. - tandis que les manifestations se multiplient, organisées par de nouveaux mouvements au sein des réserves ; l'American Indian Movement, comme le Black Panther Party bénéficient de la sympathie voire de la collaboration de nombreuses personnalités du monde des Arts et de la Culture. Ainsi, Marlon Brando contribua à le faire connaître : il refusera, pour son rôle dans Le Parrain, l'Oscar du meilleur acteur en 1973, et boycottera la cérémonie pour dénoncer l'action de la police à Wounded Knee, et protester contre la manière dont le cinéma américain – et les médias - traitaient les Indiens dans ses films. En contact depuis longtemps avec les dirigeants de l'AIM, ils décidèrent d'envoyer l'activiste Sacheen Littlefeather, [vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=2QUacU0I4yU] qui vint en costume traditionnel Apache, lire une déclaration sur scène. Elle fut interrompue en cours de lecture.



The Longest Walk


" The Longest Walk ", la longue marche est organisée en 1978, lorsque le mouvement décline ; une marche spirituelle à travers le pays destinée à attirer l'attention sur un projet de lois peu favorables aux communautés amérindiennes. Elle débute par une cérémonie, le 11 Février 1978, sur l'île d'Alcatraz, et doit parcourir plus de 5,000 kilomètres ; tout au long de cette marche, les chefs de nombreuses tribus y participeront en accueillant leurs congénères par des cérémonies traditionnelles. Le 15 Juillet, 1978, "The Longest Walk" entre à Washington, avec plusieurs milliers d'Indiens suivis par un tout aussi grand nombre de visages pâles solidaires. Au cours de la semaine suivante, ils ont organisé des rassemblements dans différents lieux de la capitale où étaient vus le boxeur Muhammad Ali, le sénateur Ted Kennedy et l'acteur Marlon Brando. Le président Jimmy Carter refusera cependant de rencontrer les représentants. Cette Marche est sans doute la dernière grande action d'envergure et marque sinon le déclin mais la transition vers d'autres types de résistance, moins spectaculaires mais peut-être plus efficaces.



Institutionnalisation


Selon Joëlle Rostkowski, ces manifestations spectaculaires, pour la plupart sans violence, ont beaucoup ému le peuple américain et ont suscité une vague de sympathie dans l'opinion publique. Dans l'ensemble, ce courant de sympathie prodigieux en faveur des Indiens a duré jusqu'au milieu des années 1970. Puis une sorte de lassitude a saisi le pays. Beaucoup d'Américains ont commencé à penser que les premiers Américains avaient finalement beaucoup de privilèges: ils possédaient des territoires autonomes, avaient un lien privilégié avec le gouvernement fédéral et recevaient des subsides du gouvernement. A partir de là, il y a eu comme un choc en retour qui a contraint le militantisme indien à se transformer.
On peut dire que les Indiens sont entrés dans une nouvelle phase de résistance. La contestation passionnée des décennies 1960 et 1970 n'existe plus. S'il y a eu quelques rapprochement avec d'autres mouvements de contestation, comme le Black Power, les Indiens ont toujours veillé à maintenir leurs revendications, liées essentiellement à la restitution de leur terre, hors du champ contestataire pléthorique de cette époque si agitée. Les Américains, d'abord enclin à manifester leurs soutiens aux Indiens, taraudé par un sentiment de culpabilité sur leurs responsabilités historique, commencent petit à petit à s'inquiéter puis à désapprouver les actions spectaculaires engagées par l'AIM, ce qui a pour effet de créer à rebours un sentiment anti-Indiens à la fin des années 1970. Que ce soit parmi les blancs mais aussi parmi les Indiens les méthodes de l'AIM sont jugées trop dures en comparaison de celle plus modérée du NCAI, qui recherche plutôt les solutions concertées.
D'autre part, en 1980, Russell Means, un des leaders de l'AIM, apportera un soutien inconditionnel aux Indiens Miskito du Nicaragua proche, qui s'opposaient au gouvernement sandiniste, l'accusant de délocalisations forcées. Cette position fit perdre à l'AIM l'appui de certaines organisations américaines marxistes aux États-Unis qui soutenaient, au contraire, le mouvement sandiniste ; à cette époque l'administration du président Reagan oeuvrait à la chute du régime sandiniste...
De toute manière, cette époque marque le déclin, la fin même des positions politiques radicales, voire des revendications par trop ambitieuses. A partir des années 1980 la bataille pour la défense des droits des Indiens est menée dans les salles de tribunaux, c'est là que les Indiens commencent à mieux maîtriser leurs droits territoriaux et les énergies non renouvelable, dont les sous-sols des réserves sont riches, en s'opposant aux méthodes abusives des grandes compagnies d'exploitation et en exigeant des contrats équitables et profitables aux habitants des réserves. Les réserves indiennes étant encore très pauvres, on propose souvent aux Indiens d'y entreposer des déchets nucléaires. Au cours de ces dernières années, des dissensions internes sont apparues car certains chefs des conseils tribaux ont été tentés d'accepter ces propositions pour accroître les revenus de leur communauté. Des conflits ont aussi été provoqués par la question épineuse de l'accès aux sites sacrés indiens.
Cela ne signifie pas pour autant que le militantisme indien soit mort. Il existe encore beaucoup de militants qui continuent d'agir, par exemple les juristes. On sait que ces derniers disposent d'un pouvoir considérable dans la société américaine. C'est la même chose, aujourd'hui, pour les juristes indiens. Parmi les cabinets de juristes les plus engagés à l'international, on peut citer l'Indian Law Resource Center, une ONG créée par Robert Coulter qui défend les droits des Indiens à l'ONU. D'autres juristes amérindiens enseignent le droit des peuples autochtones dans les universités. Ce sont des militants pragmatiques qui œuvrent au cas par cas en faveur de la défense des droits historiques des Indiens. Un vrai travail certes moins spectaculaire et passionne moins les médias, mais c'est un travail concret qui a permis et permet encore aux Indiens, qui étaient, selon l'expression du président Johnson, ''les Américains oubliés", d'acquérir une véritable reconnaissance.
Concernant l'American Indian Movement, ses militants se sont un peu éparpillés : Russel Means s'est consacré à une carrière d'acteur de cinéma, Dennis Banks est devenu entrepreneur et John Trudell chanteur et poète. On a également assisté à l'émergence d'une nouvelle élite dans les domaines littéraire et artistique.
Grâce à la politique de l'Affirmative Action [discrimination positive], un nombre croissant d'Indiens ont été admis dans les universités américaines dans les années 1970 et 1980. Ils exercent aujourd'hui de nombreuses professions, notamment celles de juriste ou d'architecte. II y a aujourd'hui un assez grand nombre d'écrivains amérindiens qui non seulement sont reconnus, mais occupent une place éminente dans le marché de l'édition. Les éclaireurs ont été Scott Momaday, qui a reçu le prix Pulitzer en 1969 pour son ouvrage La Maison de l'aube, et Vine Deloria, essayiste très brillant qui a été l'un des théoriciens du mouvement de contestation indien des années 1960. Ce sont eux qui ont ouvert la voie aux jeunes générations.


THE JOB IS NOT OVER


L'apparition et l'affirmation d'une élite, et d'une classe aisée au sein des communautés ne doivent pas faire oublier qu'il reste de très graves problèmes économiques et sociaux dans les terres indiennes, des problèmes de drogue, d'alcool, de chômage et de suicide qui touchent très durement la jeunesse. A ce niveau-là, on ne peut pas vraiment dire qu'il y a eu une amélioration considérable de la situation des Amérindiens. En 1996, lors du vote au Congrès de la Native American Housing Assistance and Self-Determination Act, une étude de la National housing commission estimait que 30 % des Amérindiens vivaient dans des taudis, 40 % dans des habitations sur-peuplées [contre 6 % de la population], et que plus de 90,000 étaient sans-abris. L'étude concluait par une aide immédiate de 200.000 habitations à construire dans les réserves. Même parmi ceux qui ont réussi, le taux de suicide reste important. Chez beaucoup d'Amérindiens demeure une vulnérabilité particulière, une fêlure, une désespérance.

Dans une interview du 15 Décembre 2002, Michelle Vignes résumait les conséquences de trente cinq années de lutte de l’American Indian Mouvement :
Né de la violence issue des maisons de correction, des prisons, des taudis, du taux de chômage vertigineux, des brutalités policières, de la corruption gouvernementale dans les réserves indiennes et des politiques racistes pesant sur les droits des autochtones, l’AIM s’est lancé dans l’action politique pour changer les conditions de vie des indigénes. Mais qu’en est-il ressorti ? Les politiques à propos de nos terres ont-elles changé ? Etant donné que la population américaine soutenait massivement le peuple Indien, bien des politiques fédérales vis-à-vis des Indiens ont changé :

Les lois foncières sont maintenant favorables aux Indiens ;
La préservation de nos langues est soutenue et financée par le gouvernement ;
Des programmes de préservation de notre culture sont financés sur les deniers de l’Etat ;
Les tribunaux fédéraux favorisent les intérêts des Indiens pour la pêche et la chasse sur leurs terres ;
Le président Carter a signé une loi sur la liberté de culte des amérindiens ;
Le président Clinton a appelé à un meeting des Nations Premières à la Maison-Blanche ;
Une loi sur les tombes indiennes et sur les réparations a été votée ;
Le congrès a voté une loi sur les maisons de jeux permettant aux tribus indigénes de posséder des casinos.
Mais si ce type de décision politique débouche sur des actions favorables, de nombreux points noirs subsistent :
  • depuis 26 ans Léonard Peltier est toujours en prison ;
  • nous avons toujours besoin de la protection de l’Etat pour nos sites sacrés ;
  • Une loi protégeant nos forêts doit être votée.
Il y a encore tant à faire :
  • nous devons nous efforcer de préserver notre mode de vie ;
  • nous devons toujours être sur nos gardes en ce qui concerne la drogue et l’alcool qui nous volent notre jeunesse ;
  • nous devons dire NON à la mauvaise situation sanitaire et aux mauvaises habitudes alimentaires qui nous volent notre longévité ;
  • nous devons prendre garde aux bandes organisées qui se forment dan nos quartiers et pervertissent nos jeunes ;
  • nous devons saluer le retour de la hutte de sudation, les cérémonies du calumet de la paix et des danses d’été, nous devons pratiquer plus souvent le jeune, observer les saisons et interpréter leur signification ;
  • nous devons toujours veiller à notre place dans la société et au rôle de nos femmes. Ce sont nos femmes qui ont été choisies par le Grand Esprit pour détenir les secrets de la vie, ce sont elles qui gardent la vie de nos enfants, elles qui leur prodiguent aide et protection.
Enfin...
  • Il est temps de montrer du respect aux Anciens, car se sont eux les gardiens de la sagesse, eux qui portent en eux les mêmes vérités que les arbres, le vent, le soleil et la Terre ;
  • Les animaux à quatre pattes, les tortues et les poissons font tous partie de notre fratrie. Chaque jour, nous devons veiller sur eux ;
  • Nous devons faire une offrande de tabac pour ce chemin que nous parcourons, car ce sera le seul qu’il nous sera donné de voir.
                         
Le 20 décembre 2007, un groupe portant le nom de Freedom Lakota dirigé par Russell Means proclama l'indépendance des Lakota, qui englobe une partie du Nebraska, du Dakota du Sud et du Nord, du Montana et du Wyoming, soit des milliers de kilomètres carrés. Dans une note remise au Département d'État des États-Unis ils dénoncent l'ensemble des trente-trois traités signés au cours des siècles avec les États-Unis - certains datent de plus de 150 ans -, jamais respectés. Russell Means a demandé aux ambassades de Bolivie, du Venezuela, du Chili et d'Afrique du Sud une reconnaissance diplomatique internationale. Le nom de la capitale n'est pas encore connu ; d'après l'adresse donnée le siège des séparatistes se trouve à Porcupine, une localité de la Réserve de Pine Ridge dans le Dakota du Sud... où se situe Wounded Knee.


Les Indiani metropolitani

C'est en Italie en 1977 qu'apparut le mouvement des Indiani metropolitani, formé d’étudiants, d’artistes, d’intellectuels, mais aussi de prolétaires, d’exclus et de marginaux. Ils revendiquèrent leur appartenance à un territoire propre, tout en dénonçant la ghettoïsation comme les indiens d’Amérique l’avaient eux aussi subie. Leur manifeste «Nous avons déterré la hache de guerre !» affirmait l’idée d’une crise totale de la politique, d’une impossibilité de transformations sociales, et de la faillite du mouvement révolutionnaire ; ils considéraient par conséquent que la seule chose à faire était de manier l’ironie contre le pouvoir, par le détournement, les calembours et le paradoxe.

Ce mouvement éphémère et l’émergence de nouveaux groupes du proletariato giovanile marquent la fracture intergénérationnelle et s’opposent désormais à l’image désuète d’un prolétariat ouvrier digne d’un musée néoréaliste. L’apport de ces indiens ouvre la critique des formes traditionnelles de l’activité politique, annoncent l’esprit libertaire et la découverte de l’écologie et de l’antinucléaire préludes aux mouvements anti-mondialistes ou alter-mondialistes qui représentent aussi un tremplin pour le désengagement politique des années 80 et 90.

Leur rupture avec les théoriciens de l’opéraïsme affirme leur refus, selon le collecitf Tiqqun, «de laisser les ouvriers devenir autre chose que des ouvriers», critiquant « leur surdité au fait que l’autonomie qui s’affirmait là n’était pas autonomie ouvrière, mais bien autonomie par rapport à l’identité d’ouvrier. Traitement qu’ils firent par la suite subir aux “femmes”, aux “chômeurs”, aux “jeunes”, aux “marginaux”, bref : “aux autonomes”. Incapables d’aucune intimité avec eux-mêmes comme avec aucun monde, ils cherchèrent désespérément à faire d’un plan de consistance, l’aire de l’Autonomie, une organisation, si possible combattante, qui ferait d’eux les interlocuteurs de dernière chance d’un pouvoir aux abois.»

Indiano metropolitano, photo Tano D'Amico, 1977


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SOURCES et EXTRAITS


* Joëlle Rostkowski
Interview de Joëlle Rostkowski par Jacques Froment et Bérangère Cagnat pour le Courrier International.
Le renouveau indien aux États-Unis, un siècle de reconquêtes
A. Michel / Terre indienne.


** Michelle Vignes

D’origine française, Michelle Vignes (née à Reims en 1928) photographe indépendante après avoir été l'assistante d’Henri Cartier-Bresson dans les années 1960, commence à collaborer avec la presse. Son intérêt pour les minorités l’amène à réaliser un reportage sur le mouvement Indiens d’Amérique et à couvrir l’occupation de l’île d’Alacatraz (1969-1972). Adoptée par la communauté, elle est initiée à la culture indienne et aux cérémonies rituelles. Michelle Vignes pose un regard plus intimiste qu’ethnologique sur les Indiens d’Amérique du Nord. Pendant plus de trente ans, elle est aux côtés du AIM, de la révolte à Wounded Knee à la libération de Dennis Banks, cofondateur du mouvement, et se fait le témoin des actions menées par les indiens pour faire valoir leurs droits et préserver leur identité. Ses images en noir et blanc sont un témoignage à la fois émouvant (par leur humanité) et terrifiant (par leur détresse) de ces combats fondamentaux. Elles nous rappellent, chacune à leur manière, que l'Amérique a bâti sa richesse et sa suprématie sur l'exclusion du peuple indien, après qu'il fut exterminé, comme on sait, tout au long du XIXème siècle ; comme un souvenir des guerres d'antan, une poignée d'hommes défiait la nation la plus puissante du monde... Dans les photos de Michelle Vignes, Dennis Banks, Indien Anishinabe, cofondateur de l'AIM, qui fut l'un des stratèges de l'occupation de Wounded Knee, voit «des moments vrais de vie et de résistance, des morceaux candides d'histoire. Contrairement, ajoute-t-il, à celles de Curtis qui faisait poser les Indiens, de manière artificielle, avec toujours les mêmes accessoires quelle que soit la tribu !»

Dans une interview datée du 15 décembre 2002, Michelle Vignes explique sa passion pour les Améridiens :
Alors que je n’étais qu’un jeune photo-reporter récemment arrivée à Francisco, un article paru dans un journal local attira mon attention. Il était dit que l’île d’Alcatraz avait été achetée il y a bien longtemps aux indiens pour 24 dollars et qu’aujourd’hui ils la revendiqueraient pour la même somme. Lorsque l’ile fut occupée par un groupe d’activistes, sans hésitation je décidai d’aller sur place. Ce qui se présentait comme un simple reportage est devenu le sujet de toute une vie. Je me suis immédiatement passionnée pour leur cause. J’ai réalisé que nous nous trouvions à un moment crucial de leur histoire. L’enjeu n’était rien moins que la souveraineté d’un peuple et la survie d’une culture. J’ai décidé de suivre les mouvements d’action politique qui se formaient pour défendre leurs droits. C’est ainsi que j’ai photographié les membres de l’Américan Indian Mouvement.
Ce fut pour moi une longue route semée d’embûches. Pour prétendre connaitre les indiens, je compris que je devais vivre avec eux et m’immerger dans leur culture. En les photographiant jour après jour, de nombreux liens affectifs se sont créés. Que ce soit dans le nord ouest, chez les Kwakiut, ou dans le sud ouest chez les Navajos et les Hopi, dans les grandes plaines chez les Sioux, j’ai pu saisir multiples aspects de la vie quotidienne et rituelle des Indiens d’Amérique. Tous m’ont soutenue dans mon apprentissage.
Des photos sont disponibles [et de Ilka Hartmann] sur ce site :

Site soutien Leonard Peltier

American Indian Movement


Wikipedia
Wikipedia [USA]

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