AMSTERDAM, luttes urbaines des Provos, Kabouters, Krakers





Quel aurait été le sort de la Capitale néerlandaise privée de l'action des multiples mouvements de contestations qui ont jalonnée son histoire depuis cinquante années ? Une ville calculée par les planificateurs/ingénieurs du ministère des travaux publics, sillonnée de rocades autoroutières, parsemée d'échangeurs, n'ayant conservé que son centre historique, les maisons anciennes le long des canaux du centre ville, quelques monuments des temps anciens dans les zones plus éloignées, ayant érigée sous la pression des groupes financiers, des banques, la ville moderne composée de constructions affirmant la puissance absolue du capitalisme, de périphéries reléguant le prolétariat dans des quartiers d'ensembles d'habitation social et d'autres consacrés exclusivement à la classe bourgeoise. Le phénomène squat n'aurait tout simplement pas existé, en tout cas pas sous la forme que nous lui connaissons aujourd'hui. On peut avancer l'idée, sans paraître excessif, que la protestation citoyenne a largement contribué à façonner l'urbanisme d'Amsterdam. Qu'elle a également permis de multiples expériences d'habitat alternatif liées au phénomène du squat.



Le cas d'Amsterdam est particulièrement révélateur des évolutions de la société dans son ensemble et les luttes concernant le domaine de l'urbanisme et du logement l'illustrent parfaitement. Soit aux luttes solidaires populaires multi-partistes et politiques des années 1960, à des manifestations agressives de quelques centaines de jeunes, apolitiques, défendant leur Droit au logement alternatif qui se déroulent en ce moment. Cependant Amsterdam se démarque des autres capitales d'Europe car, pendant une longue période, s'est développée une forme inédite d'entente tacite entre ce qui est généralement considéré, dans les villes, comme des parties traditionnellement antagonistes : les populations à faible revenu, le pouvoir et le capital dans le sens large du terme. Le phénomène squat est la résultante d'une forme de compromis d'intérêts divergents voire opposés mais qui ont su trouver une réponse appropriée permettent de satisfaire les besoins et les intérêts de chaque partie. Un fragile équilibre soumis, en premier lieu, aux aléas de l'économie, s'est développé, non sans difficultés et heurts, et s'est inscrit dans les mœurs, les us et les coutumes du pays. Cette culture du squat admise par l'ensemble de la population et du politique est un phénomène caméléon qui épouse la vie sociale et politique.

Le squat prend selon les périodes diverses connotations : social, économique, politique, hippie, culturel, alternatif, artistique, touristique et ses différentes formes se superposent et se juxtaposent au fil du temps ; qui aujourd'hui co-existent sans grande solidarité voire, s'opposent malgré un passé commun.

Le phénomène squat n'est pas uniquement l'œuvre des grands décideurs qui agissent sur la destinée d'une ville. Point de convergence entre les milieux contestataire, politique et capitaliste, le phénomène squat est également l'œuvre de micro-mécanismes complexes qui concernent aussi bien l'action discrète des petits propriétaires, des habitants et des populations immigrées. D'autres caractéristiques propres au pays ont contribué au phénomène ; ainsi, par exemple, le climat particulièrement humide et froid en hiver, la construction même de la ville sur des sols gorgés d'eau, représentent une menace pour les vieilles constructions inoccupées de sorte qu'un squat chauffé était pour les propriétaires une sécurité contre les possibles détériorations dues à l'humidité. Le phénomène squat est aussi lié au phénomène contre-squat, tout aussi important ; qui consiste à louer uniquement à une connaissance, un proche, un membre de la famille afin d'empêcher un appartement, voire un immeuble entier d'être squatté illégalement ou pour contourner la loi prescrivant qu'un bien immobilier inhabité pendant un an peut être occupé illégalement.

Car en fait, le squat, à Amsterdam, est une véritable culture : des organisations spécialisées et bénévoles, des manuels du « parfait squatter » distribués gratuitement, permettaient à quiconque une bonne connaissance des méthodes à utiliser pour ouvrir une porte, pour s'installer et des formalités administratives à effectuer. Pendant longtemps, il vous suffisait d'entrer dans un appartement ou une maison, de réinstaller une nouvelle serrure, d'installer votre « squat-set » une chaise, une table et un lit, d'appeler la police pour votre inscription à l'adresse. La police, après vérification que le lieu était bien inoccupé depuis un an, légalisait votre installation et dès lors il incombait au propriétaire de vous déloger ou bien de s'arranger à l'amiable ou bien encore d'engager une [trop] longue procédure judiciaire.

Le monde du squat d'Amsterdam comporte également des lieux occupés illégalement par des marginaux qui s'écartent de toutes idéologies politique, communautaire ou alternative pour s'adonner au trafic de drogues dures. Ce type de squat, se présentant comme alternatif pur, représente en fait, qu'un lieu destiné au commerce illicite et à la consommation de drogues, d'initiation et d'incitation à la délinquance. Une sorte de refuge pour les jeunes issus du monde ouvrier, victimes des crises économique et du logement.

Une tolérance répressive ?

Ainsi, on estime dans les années 1980, que le phénomène squat concernait 20,000 habitants, 50.000 entre 1965 et 2000 ; ce qui est considérable et qui place Amsterdam en bonne position dans le classement des villes ayant connu de grandes luttes urbaines et des mouvements « actifs »pour le Droit au logement. Malgré ces grandes lignes d'explication, tout ceci étonne. Pourquoi ce phénomène s'est-il développé à ce point à Amsterdam et plus généralement aux Pays-bas ? Les mouvements contestataires étaient-ils particulièrement plus violents ou agressifs que dans d'autres pays ? Certainement pas.

La raison principale est à chercher dans la permissivité des autorités, qui pendant une longue période close aujourd'hui, ont privilégié le consensus à l'affrontement. Au-delà, l'esprit de tolérance est davantage à l'œuvre aux Pays-Bas du fait, selon certains, notamment d'une élite politique et intellectuelle issue de la communauté protestante qui croyait au respect du genre humain, au devoir de protéger les faibles et de partager les responsabilités. Cette forme de tolérance propre au peuple néerlandais qui s'est exprimée le 25 février 1941 par une grève générale contre les persécutions envers les juifs qui paralysa Amsterdam [seule grande grève en Europe contre l’antisémitisme des nazis] ; qui a également permis, dans un autre domaine, la vente libre de drogues douces. Cette tolérance s'est exprimée non sans contradictions ; l'action publique décidée par le politique concernant les mouvements contestataires en urbanisme et pour le Droit au logement a oscillé entre la répression, la médiation, à l'intégration ou l'institutionnalisation, privilégiant telle ou telle tactique en fonction, bien sur, de la situation économique et des pressions populaires. Un ancien Kabouter, R. Van Duyn, jugeait ainsi de la situation en 1973 : « La Hollande cultive de grandes vertus de tolérance, mais c'est une tolérance répressive. Hier, par exemple, les dirigeants de Shell nous ont invités, ils étaient tout miel. Ils m'ont  dit : « c'est bien ce que vous faites, continuez. En attendant, ils continuent aussi ».


Nous avions l'idée depuis longtemps d'écrire ce texte à propos d'Amsterdam mais les difficultés pour tenter d'écrire cette histoire étaient nombreuses dont la première est la non-traduction en langue française ou anglaise, d'études, d'articles, de textes et de témoignages concernant les actions des comités de quartiers des héroïques années 1960, ou l'action précise des Provos en matière d'organisation des lieux squattés et leur rapport avec les habitants. Les anciens Provos rencontrés semblaient contredire les quelques textes disponibles sur le web. C'est un vieux polycopié daté de 1973, donné par un ancien militant qui nous a décidé. Déchiré, incomplet, non signé, certainement rédigé par un militant de la Gauche, il a permis, d'une certaine manière, de recouper les témoignages des uns et des autres. La liste des documents et des textes utilisés pour cette introduction est en fin de page. Car il faut considérer ce texte comme une introduction, l'idée étant de l'enrichir et de l'améliorer au fil du temps, grâce à vos contributions.

Les squats sociaux de l'après-guerre

Amsterdam a été pendant longtemps surnommée la « Mecque du logement social », le développement d'une idéologie de l'urbanisme volontaire dans le cadre d'actions socialisantes y trouvait son terrain de choix. Il est clair notamment que la municipalité d'Amsterdam a depuis le début du siècle choisi le bail de préférence à toute forme de revente des terrains pour des des motifs essentiellement politiques : volonté de contrôler le développement de la ville et de faire bénéficier la collectivité des plus values réalisées sur les terrains à bâtir.


Le sol des Pays-Bas : une lutte contre l'eau.


Mais des facteurs techniques sont aussi à l'origine de cette politique : la nature des sols humides implique, pour les opérations d'urbanisme, d'énormes moyens et une planification rigoureuse. Il est donc clair que le contrôle du marché foncier par la municipalité ne doit pas être analysé seulement en terme de législation et de pouvoir politique. Le quasi monopole des terrains est, en premier lieu, la conséquence des facteurs techniques, et donc, économiques et financiers. Deux autres acteurs de l'aménagement/rénovation sont ainsi mis en scène, municipalité et techniciens de la planification. Les grands plans d'urbanisme concernant les villes néerlandaises n'étaient pas l'œuvre des conseillers municipaux mais des ingénieurs fonctionnaires de la section du Développement Urbain du ministère des Travaux publics. Cette organisation a joué un rôle prépondérant dans la planification de la ville depuis 1950. Un de ces anciens directeurs, De Gier, a admis qu'il avait une forte influence sur la prise de décision politique. Les élus d'Amsterdam étaient ainsi soumis à des décisions d'une autorité supérieure, celle d'un ministère dépendant directement du chef du gouvernement. Selon les coïncidences de gouvernance politiques nationale et locale, il était parfois difficile pour le conseil municipal d'entrer en conflit direct et de désapprouver un ministère dirigé par son propre camp politique ; et vice et versa, d'attaquer un adversaire politique sur ses choix urbanistiques.


Le squat social

Historiquement, le phénomène squat débute dès l'après guerre. Durant une longue période, le squat est avant tout social et il concernait les populations ouvrières ainsi que les plus démunies. L'occupation illégale de biens publics et privés pour un usage d'habitation était alors dirigée ou soutenue par les militants du Parti Communiste mais aussi par des personnalités et organisations religieuses, à l'exemple de l'abbé Pierre qui organisa les squats parisiens en 1954. Ainsi, dans les grandes villes où la demande de logement est trop forte, certaines formes de squat se développent dans les quartiers populaires. A condition de répondre aux critères d’attribution, ces squats sont généralement légalisés après-coup. Juridiquement parlant, il n’y a alors aucune loi qui traite spécifiquement du squat. Le principe conducteur reste le respect de la propriété privée, mais les juges se prononcent au cas par cas et tiennent compte du contexte social. Selon le principe biblique de la nécessaire fructification des talents, le propriétaire qui laisse son bien à l’abandon ne pourra guère compter sur la compréhension de la justice face à des squatters dans le besoin. De plus le squat se joue surtout dans des bâtiments inoccupés et vétustes, très souvent des logements déclarés officiellement inhabitables et qui de ce fait sont hors du système d’attribution et ne sont plus protégés par la loi sur le logement.

Les plus hautes autorités décidèrent d'ouvrir "l’ère de la reconstruction" du pays durant les vingt ans qui suivirent la fin de la Deuxième Guerre Mondiale et de l’occupation nazie. Le pays connut une très forte activité dans le secteur du bâtiment, avec des pointes dépassant les 100.000 nouveaux logements construits par an, pratiquement tous dans des quartiers nouveaux. Néanmoins la crise du logement resta sévère. Pour y faire face les autorités, fortes de la loi sur le logement ("Woningwet") de 1901, ont mis en place un système rigoureux de distribution de permis d’habiter. Les services municipaux de l’habitat (GDH, Gemeentelijke Dienst Herhuisvesting) contrôlaient strictement l’accès aux logements à loyers modestes, que ceux-ci soient aux mains de particuliers ou d’associations et de régies. Les critères d’obtention du permis d’habiter sont très conventionnels : seuls les couples avec enfant y ont droit. Le chef de famille doit avoir au moins 23 si ce n’est 25 ans, un salaire modeste, et être employé dans l’agglomération. Les associations et régies locatives y rajoutent leurs propres critères d’appartenance religieuse ou politique, conformément au système de « cloisonnement » culturel prévalent à l’époque.

Le phénomène squat social s'estompa progressivement pour devenir un phénomène marginal et ce seront les plus indigents qui occuperont les immeubles anciens et abandonnés de certains quartiers d'Amsterdam. Et ceux qui refusaient cet exil forcé, préférant le charme des vieilles demeures même délabrées à la froide modernité des appartements neufs ; notamment les personnes âgées, les retraités qui étaient attachés à leur quartier.

Les années 1960

En même temps que les nouveaux quartiers d'habitation surgissent en périphérie, les autorités décident de l'assainissement des vieux quartiers ouvriers construits au 19ème siècle, proches du centre ville historique. Comme dans d'autres villes en Europe, l'opération consiste à démolir l'ancien, en conservant toutefois les monuments, et à reconstruire des immeubles modernes, les habitants étant relogés dans les nouveaux quartiers. Les principes d'urbanisation doivent en outre appliquer les préceptes simples, pour ne pas dire simplistes, de la nécessaire fluidité de la circulation automobile par la création d'autoroutes, de périphériques, de rocades et de larges échangeurs. Le plan d'Amsterdam décidé par les autorités est particulièrement destructeur et la construction des autoroutes priment sur toute autre considération, matérielle, historique et humaine. 


Les projets des ingénieurs du ministère des travaux publics, années 1960


Durant les années 1950 et 1960, les objectifs suivants dominent la politique urbaine d'Amsterdam :


  1. La construction de rocades autoroutières à travers la ville : dans le Nieuwmarktbuurt (la partie est du district central), le Haarlemmmerhouttuinen (dans le nord du district central) et à travers le Kinkerbuurt (la partie sud-ouest de l'anneau du 19ème siècle) à la pointe sud de la Jordaan (l'ouest du quartier de la Prinsengracht).
  2. Création de complexe tertiaire dans les quartiers Nieuwmarktbuurt, les îles de l'Est (Kattenburg, Oostenburg et Wittenburg, dans le nord-est du district thecentral).
  3. Expansion de l'Université d'Amsterdam dans la partie orientale de la ville intérieure.
  4. Développement d'immeubles de bureaux et d'autres fonctions (commerces, équipements, etc.) dans l'anneau du 19ème siècle des quartiers populaires : Kinkerbuurt, Pijp et autour de la Rhijnspoorplein. Ces plans impliquent un changement dans l'affectation des sols, prévoyant la démolition des quartiers populaires. Le surplus de population devait être logé à l'extérieur de l'agglomération d'Amsterdam (Gemeente Amsterdam).
  5. Construire un système de métro desservant chaque quartier. A Amsterdam, les planificateurs ont paradoxalement considéré le métro comme un moyen d'obtenir plus d'espace pour la circulation automobile.
  6. La densité urbaine, dans certains secteurs de la ville du 19e siècle qui était importante devait être abaissée. La ville compacte existante devait faire place à la ville aérée, moins dense. Ce sera un des points les plus controversés de cet ambitieux projet.

Dans les faits, les autorités procèdent aux opérations d'expropriation, de droit de préemption sur les terrains et les constructions, de droit d'urbanisme, etc. Ainsi, de vastes zones anciennes de la ville se vident de leurs habitants relogés, en attente d'une démolition prochaine. La vision moderniste et transformatrice des planificateurs inscrite dans les plans de développement de la ville et approuvée, non sans réserves, par le conseil municipal, déclenchera bientôt un vaste mouvement de protestation et de résistance. D'autant plus, que la crise du logement ne se résorbe pas et, au contraire, est aggravée par l’arrivée sur le marché des jeunes du "baby boom" qui forment des ménages d’une ou deux personnes (sans enfants ils n‘ont pas droit au logement social). La crise du logement qui avait été plus ou moins contenue reprend de l'ampleur. Le squat de logements sociaux ("distributiewoningen") réapparaît. Les partis de Gauche investissent les comités de quartier afin d'aider les populations à résister et à s'organiser.

Plan Amsterdam en 1910

Plan projet du système autoroutier d'Amsterdam. Le passage des rocades signent la démolition des quartiers de part et d'autre.



Les mouvements de la contestation, 1965 / 1973


En 1965, les Pays-Bas font l’expérience d’une révolution culturelle dont le mouvement Provo restera le symbole. Sur ce vaste sujet, le lecteur trouvera dans cet article publié sur le site Article XI http://www.article11.info un résumé présentant le mouvement Provo. Le mouvement Provo s'auto-dissout en 1967, cela étant, les membres les plus actifs du mouvement, un grand nombre de sympathisants continueront à s'investir dans les luttes urbaines au sein d'associations, de comités de quartier et des organisations naissantes de la Gauche radicale. À la fin de la tourmente révolutionnaire des années 1960, le mouvement Kabouter davantage tourné vers le réalisme et le réformisme surgira des cendres de Provo, puis de nouveaux groupes dont le mouvement Kraker dans les années 1980. Jusqu'au milieu des années 1970, la composition sociale du mouvement contestataire alternatif et politique était essentiellement composée d'étudiants vivant hors allocations d'études d'État, des jeunes marginalisés, des familles à revenus modestes aidés par la première génération d'organisateurs, celle des Provos puis des Kabouters. Ils constituaient le maillon entre les associations de quartier et les positions institutionnelles au sein de l'élite politique et médiatique.

Enfin, les groupes marxistes-léninistes étaient présents dans le mouvement provo, mais ils s’affirment après la disparition « officielle » du mouvement Provo. On peut dire qu’il y avait ceux qui avaient besoin d’« idéologiser » et se réclamaient de pays lointains érigés en modèles et ceux qui s’adonnaient à des interventions concrètes : la psychiatrie, les occupations d’immeubles, les crèches, le féminisme, la circulation automobile et les transports publics. Mais la fusion s’opérait parfois au niveau individuel et l’on voyait des partisans de régimes jugés révolutionnaires – Chine, Albanie – participer également à des actions concrètes de ce type, régies par une démocratie directe.

Les Provos

Jusqu'en 1964, l'opinion publique grondait sans pour autant véritablement s'investir en masse dans les luttes urbaines. La modernité en urbanisme et en architecture était toujours associé à cette notion de progrès technique devant être mis en œuvre pour le bien-être des habitants. Cela étant, en 1965, après les démolitions, les chantiers en cours, l'opinion publique se réveilla, consciente enfin du désastre à venir. Les résidents des quartiers menacés commencèrent à s'organiser en groupes de quartier ou à rejoindre les comités de quartier dirigés par des militants des partis politiques de Gauche (parti communiste et parti travailliste). Dans cette vague déferlante, les plans d'urbanisme seront, de plus en plus, critiqués par un nombre toujours plus important de personnalités politiques, d'associations de défense du patrimoine, etc. Les Provos se joindront à cette lutte.



Le plan vélo Blanc : ancêtre du Velolib parisien


La mise en circulation d'une centaine de bicyclettes blanches pour lutter contre la pollution et la propriété privée [Programme qui sera mis en œuvre par la suite dans les villes néerlandaises, puis plus tard à Paris : Vélolib], les occupations de logements (semi-légales) signalées par des cheminées blanches, tout cela indique la préoccupation fondamentale des provos : proposer une politique de rechange sur tous les plans, sociologique, pédagogique, urbanistique ; une politique de la vie quotidienne dans la société urbaine.




L'aspect le plus controversé du plan d'urbanisme d'Amsterdam était la réduction des unités de logement et de la densité urbaine tandis que dans le même temps la ville était victime d'une pénurie de logements. Déjà en 1964, cette contradiction souleva la colère des habitants concernés par le mal-logement qui s'organisèrent dans un comité de lutte contre la pénurie de logements. Certains dénoncent la réduction du nombre de logements dans un pays où le manque de surface habitable est un problème récurrent. D’autres, conservateurs, mettent en garde contre la disparition du patrimoine.

Les Provos allaient aborder la question du logement pour le plus grand nombre par l'intermédiaire du squat. Le White Houses Plan s'opposait surtout à la politique de déplacement des habitants présenté comme un exercice inacceptable du pouvoir d'État. Dans leur revue Provo n°7, du 2 Février 1966, ils publieront un article en faisant un parallèle avec les déportations commises par l'occupant allemand nazi, destiné à provoquer et choquer l'opinion publique. Pour les Provos, le squat était, en premier lieu, une réponse politique contre les difficultés des habitants à se loger, et non pas uniquement une réponse dédiée à un style de vie alternatif. Ces deux versants se juxtaposeront plus tard. Ils proposèrent un « Plan de logements blancs » autorisant l'occupation illégale des locaux inoccupés ou abandonnés, d'utilisation temporaire en accord avec les propriétaires et les autorités municipales. Les Provos prévoient également l’organisation de crèches. Il s’agit de libérer l’individu, notamment la femme, et de vivre dans une cité harmonieuse et sans pollution. Les Provos reprennent les théories de l’urbaniste Constant [voir article sur ce blog]– ancien membre du mouvement COBRA et de l'International situationniste – sur la « nouvelle Babylone » : « L’homme a la possibilité de vivre dans un paradis terrestre, une Nouvelle Babylone parfaite, la ville de l’ère automatisée... À la Nouvelle Babylone, notre créativité latente se réveillera... Homo ludens jouera dans une civilisation de l’ordinateur, sa vie ne sera rien d’autre qu’un jeu ». Ainsi, les micros programmes féministes et autres alternent le macro-programme des plans de gestion d’Amsterdam, mais dans une vision où le politique est toujours ludique.

Cela étant, ce ludisme s'accompagne d'actions sérieuses. Les Provos n'hésitent pas à se présenter aux élections municipales et obtiennent un siège au Conseil municipal de juin 1966 (la liste provo obtient 2,5% des voix à Amsterdam). Le squat prenait une dimension politique, mais dans les faits, l'élection d'un provo au conseil municipal se révèle peu fructueuse. A l'inverse, pendant trois années, les provos s'infiltrent dans les quartiers populaires. On les connaît, on leur parle, on sait ce qu'ils veulent et une bonne partie de la population partagent leur avis sur l'avenir urbain de la cité. Les Provos seront à l'origine du Woningbureau de Kraker, un bureau de service d'organisation de squats. Après quelques succès remarqué, le groupe est dépassé par le nombre massif de personnes demandant de l'aide. Ils suppriment ce service après avoir édité et distribué une sorte de guide du parfait squatter.

Bien évidemment, les provos et leurs sympathisants fondèrent des communautés dans les maisons de ville destinées à être démolies. La période des années 1960 est celle des premiers lieux alternatifs où se développe une contre culture alors naissante, l'esprit communauté, l'amour libre, l'écologie, l'art populaire, etc. Contre-culture joyeuse et insouciante, optimiste correspondant à la période économique faste de l'après guerre. D'une certaine manière la violence était présente lors des manifestations mais elle ne constituait l'arme favorite des mouvements contestataires, rien de comparable avec des pays comme l’Italie et l’Allemagne, mais également avec la France. De même, plus tard, il n'existera pas de groupes révolutionnaires armés aux Pays-bas. Pas de violence dans le mouvement, le plus souvent ludique, et s’il y eut des arrestations nombreuses, la police s’est réorganisée afin de limiter la répression. Cela étant, plusieurs grandes manifestations, notamment à l'occasion du mariage de la Reine Béatrix en 1966, seront l'occasion de violents affrontements. Les expulsions de grands squats pouvaient être également d'une grande violence, charges de police, canon à eau et matraquage en règle.


Les provos constituèrent un nouveau front de protestation tout en s'associant, parfois, avec d'autres organisations. Malgré des divergences certaines, des intérêts souvent contradictoires, la mobilisation de ces organisations s'exprima par une solidarité entre tous les acteurs contestataires. Ils critiquèrent le plan d'urbanisme dans sa totalité : la destruction de bâtiments pour de nouvelles infrastructures, l'augmentation de l'intensité du trafic routier, la construction de méga-bâtiments qui ne correspondent pas à l'échelle de la ville (le bâtiment ABN, par exemple), la marchandisation de l'espace public, la perte de l'espace à prix abordable pour les petites entreprises, la démolition de bâtiments monumentaux, la destruction du tissu social des quartiers, la perte de la diversité et de la mixité sociale. Tous dénonçaient également, le nombre insuffisant de logements programmés et l'exode forcé des habitants des quartiers concernés par les projets. En 1966, les Provos défilent aux côtés des éléments politiques les plus conservateurs, y compris l'ancien maire d'Amsterdam AJ d'Ailly, contre la construction d'un grand immeuble de bureaux pour la banque ABN à Vijzelstraat. Les provos décident la fin de leur mouvement en 1967 mais ces membres et sympathisants continueront la lutte au sein des associations, comités de quartier et dans des nouvelles formations politiques de la Nouvelle Gauche.

Les Kabouters


Le mouvement des Kabouters égale, dans le domaine des luttes urbaines, celui des Provos. Il se développe à partir d'Amsterdam, et le but est de combattre aux Pays-Bas la violence et le capitalisme. Ils ont fondé le fictif et idéal État libre d'Orange, qui doit servir de cadre à une société nouvelle, tournée vers la solidarité humaine. Si leurs excentricités amusent sans effrayer, l'activité désintéressée des Kabouters sur le plan social leur a gagné de nombreuses sympathies. En 1968, lors d’élections municipales, les Kabouters, héritiers du mouvement provo, obtiennent cinq sièges à Amsterdam et d’autres sièges dans d’autres villes. Si bien que le mouvement a pu avoir une action dans le domaine de l’écologie, de l’urbanisme et de la psychiatrie notamment, dans la droite ligne des thèmes avancés précédemment ; des centaines de comités de quartiers se sont constitués, sous la double influence des mouvements hollandais des années 1965-1967 et de l’expérience française de mai 1968. Parallèlement à la France, les mouvements culturels ont été nombreux également, surtout dans le théâtre ; mais pas de grèves et d’occupations d’usines comme en France.

Les objectifs des Kabouters prennent par rapport au ludisme provo, un ton plus réformiste et "conservateur". Début 1970, les Kabouters publient un manifeste dit des "Serviteurs du peuple" qui dresse la liste des actions publiques à envisager :
  • action contre l'automobile : partiellement réalisée par des sit-in, et concrétisée par des "rues sans voitures"
  • égalisation des salaires
  • hygiène du milieu (création d'un système parallèle de distribution des aliments biologiques, élaboration d'un véhicule urbain électrique)
  • squatterisation des logements et locaux inutilisés et défense des quartiers populaires : c'est l'action centrale, « l'habitat traditionnel seul nous permet de rester ensemble »
  • santé mentale du peuple (étude de la criminalité et tolérance des déviances) : mise en place de lieux contre-culturels
  • agriculture : lutte contre la surproduction et les traitements chimiques
  • enseignement : crèches de quartier, écoles anti–autoritaires (le pays dispose en ce domaine d'une certaine tradition )
Sur la base de ce programme, cinq Kabouters sont élus en Juin 1970 au Conseil Municipal, avec 11 % de suffrages (à la proportionnelle), et mettent à l'épreuve la traditionnelle démocratie hollandaise. Fin 1970 les résultats suivants peuvent être constatés :
  • entre trois et cinq mille logements squattés ; .
  • environ cinq cent militants chargés de l'aide aux personnes âgées (courses, garde, réfection des appartements) ;
  • une agence de placement pour retraités ;
  • trois magasins coopératifs d'alimentation et d' artisanat ;
  • plantation d'arbres dans les rues pour lutter contre le stationnement ;
  • vote d'une loi sur les ordures : une fois l' infrastructure mise en place, les habitants sont invités à trier leurs ordures en 4 ou 5 catégories, de manière à éviter à la fois le gaspillage.

Les vieux quartiers représentent en 1970 un véritable Eden Révolutionnaire : depuis les provos une centaine de communautés se sont installées illégalement dans les maisons de ville anciennes destinées à la destruction. Les actions des Kabouters pour la sauvegarde de la ville ancienne, ainsi que sur le plan de l'école et de la vie quotidienne leur ont assuré l'appui des couches les plus pauvres résidant au centre. Le programme des Kabouters et leur tentative de lutte contre toute forme de contrôle urbanistique et de restructuration planifiée révèlent leur projet : faire de la vieille ville populaire un nouveau laboratoire social.

C'est à Amsterdam que John Lennon et Yoko Ono organisèrent en 1969 le premier « Bed-in for Peace ». Le phénomène du squat, alors à son apogée, le mythe des Provos, les drogues douces et psychédéliques en vente libre seront à l'origine de la renommée grandissante d'Amsterdam qui deviendra pour les hippies, sinon leur Mecque européenne mais bien une ville à visiter, voire à habiter. Venus du monde entier, les hippies vont coloniser Amsterdam accueillis par leurs homologues dans les communautés puis, face à l'afflux grandissant, ils investiront eux-mêmes des locaux inoccupés, la grande place du Dam ou les parcs et notamment au VondelPark. Rotterdam connut le même phénomène notamment du fait du Rotterdam Pop Festival qui accueilli en 1970 Pink Floyd. Les Provos, les kabouters avaient réussi à créer des liens avec les habitants dans la lutte, qui acceptaient leur mode de vie, les cheveux longs et leur tenue vestimentaire. Mais cette invasion d'hirsutes étrangers, paresseux, s'adonnant aux drogues, manifestant contre la guerre du Vietnam et peu sensibles à leurs luttes contribua à l'éloignement des uns et des autres. Une toute autre population vint également s'installer à Amsterdam, les travailleurs immigrés venant, après la première vague de travailleurs d'Italie et d'Espagne, de l'Afrique du Nord.

Le PvdA (Parti travailliste)

L'histoire de la vie politique néerlandaise pour cette période est bien difficile à résumer en quelques lignes. Car en effet, si les partis de Droite soutiennent les planificateurs qui d'une certaine manière favorisent la spéculation – des groupes financiers et du secteur bancaire -, si les partis de Gauche défendent l'intérêt des classes populaires, de nombreux politiciens feront sécession avec leur groupe politique. Certains conservateurs critiquaient, contre leur camp, lles démolitions imposées et plaidaient en faveur du patrimoine historique de la ville et/ou critiquaient les nouveaux quartiers modernes ; des membres du Parti Communiste ou du Parti Travailliste adoptèrent les positions de certaines factions anarchistes ou radicales – anciens Provos et Kabouters -, s'approchèrent des visions des comités de quartier, tandis que les premiers écologistes influençaient les uns et les autres. Quelques cas de corruption évidente émaillaient l'ensemble. La dissidence de membres du Parti Travailliste (PvdA) en votant contre certaines propositions faites par les échevins de leur propre parti est essentielle. Ils formèrent une sorte d'alliance fragile avec les membres du conseil du mouvement réformiste radical Kabouter, d'autres du Parti socialiste et de certains plus opportunistes ou démagogiques du VVD (parti de droite libérale). Cette dissidence au sein du PvdA ne peut être comprise qu'en relation avec les mouvements sociaux urbains. Les membres individuels du conseil PvdA ont été influencés par les critiques, les actions et les propositions des comités de quartier contre la politique d'aménagement qui alimentait une contestation vigoureuse et intelligente. En outre, un climat de suspicion régnait entre les principaux hommes politiques du PvdA. Notamment suite au cas de corruption évidente de H. Lammers, qui soutenait le comité de quartier de Bickerseiland contre la construction d'un ensemble tertiaire, et qui une fois élu au conseil municipal,  assura aux investisseurs son approbation au projet. Cette cacophonie, ces tensions, ces clivages, et notamment au sein du Parti Travailliste, ont joué un rôle essentiel dans la remise en cause des projets d'urbanisme puis de la politique urbaine. Tout ceci prit fin en 1978, quand les partis politiques parviendront à maintenir une stricte discipline.

En attendant dans les années 1960/70, les partis de Gauche investissent les quartiers populaires. Les commissions de quartier, notamment à Dapperbuurt et Nieuwmarktbuurt, organisées par des membres du PvdA (Parti travailliste) et du Parti communiste, tentent de formuler des propositions en prenant acte de l'obligation de moderniser la ville tout en considérant l'aspect humain. Ainsi, s'organisent des commissions de quartier «saneringsbegeleidingscomite’s» qui réunissent habitants, fonctionnaires de la ville et membres de partis politiques. Ces "comités de soutien de renouvellement" acceptent, par exemple, certaines démolitions conséquentes, mais insistent pour que la compensation financière soit plus élevée pour ceux qui allaient être déplacées. Une excellente proposition destinée à affaiblir le mouvement Kabouter, les habitants étant sensibles à ce genre d'argumentation.

L'exemple du quartier Nieuwmarkt

En 1960, le quartier Nieuwmarkt - en attente de destruction pour la construction d'une ligne de métro [Il est à noter que le sol friable et gorgé d'eau de la ville impliquait pour la construction des lignes de métro, la démolition des constructions en surface] et d'une autoroute – était au centre d'une lutte qui allait donner forme au mouvement émergent pendant des années à venir. Ce projet s'inscrivait dans le grand projet urbain décidé par le conseil municipal qui était de créer un Central Business District (CBD) dans ce quartier populaire, devant être irrigué par une autoroute à quatre voies et un vaste réseau de métro. Touchant au cœur historique de la cité (Niextfmarkt compte de nombreux monuments), le quartier est promis à une fonction de résidence pour un retour des classes supérieures au centre de la ville rénovée. La résistance s'engage paradoxalement par la création d'un comité pour la sauvegarde des bâtiments historiques, d'origine conservateur.

Comme dans d'autres quartiers populaires, une partie des habitants - la plupart de la classe ouvrière et moyenne- a été déplacée dans les nouveaux quartiers d'habitation de la banlieue. Cela étant ici, le tissu urbain dense et compliqué impose à la municipalité des indemnités de départ très élevés par rapport à d'autres quartiers. Les procédures d'expulsion engagées se heurtent à des mouvements spontanés puis à des conseils de quartier remettant en cause la totalité du projet. Le quartier est le théâtre d'une partie de bras de fer entre les comités et les autorités. En grande partie car les provos puis les kabouters et d'autres organisations alternatives purent organiser facilement des squats communautaires dans les maisons de ville abandonnées destinées à la démolition et, propriétés de la ville. En fait, les squatters occupent immédiatement l'immeuble ou la maison de ville libéré de ses occupants. Les logements sont réparés, des communautés s'installent, des crèches ouvrent, des espaces culturels et des lieux de rencontre avec la population sont aménagés. Une forte solidarité émerge entre les jeunes contestataires et notamment les populations âgées, les retraités.




Ainsi entre 1968-1975, une campagne intense de luttes est menée par plusieurs mouvements et organisations. Des groupes s’organisent contre le projet moderniste de la municipalité. Une lutte commune difficile mais efficace prend corps. Ils tentent par tous les moyens d'empêcher la démolition en utilisant les moyens de protestation traditionnelle [manifestation, pétition, lettre à la presse, au maire, etc.] et en développant une vaste structure d'information inter-quartiers : imprimerie pour les bulletins de quartier, radio pirate, mobilisation immédiate des militants grâce à un listing téléphonique, par la mise en place de sirènes d'alarme en cas de destruction de bâtiments... Ces pratiques gêneront considérablement la bonne poursuite des travaux, et les politiciens devant un tel front de contestation décideront d'une concertation, plutôt que l'affrontement. Cela étant, les affrontements avec la police sont nombreux et violents, qui utilise des canons à eau, grenades lacrymogènes contre les jets de pierres et les cocktails Molotov. Dans les cas difficiles, les résistances trop fortes, la municipalité n'hésite pas à indemniser largement les propriétaires récalcitrants. Cette manœuvre, à son tour, éprouvera la patience des petits propriétaires et des occupants très sensibles au fait d'une bonne indemnité leur permettant l'achat d'une maison individuelle en banlieue.

Le dispositif de résistance obtenu durant l'année 1971 reposait sur une liaison  étroite entre la population et les activités des kabouters, sur les équipements contre-culturels installés dans le quartier (écoles, crèches, terrains de jeux,, aide aux retraités ). Le comité d'action se trouvait là en position de double pouvoir, mais n'a pu faire déboucher cette ébauche de pouvoir sur des réorganisation concrètes. Plusieurs raisons à cela :

  • La pratique de la Municipalité, qui, à travers les organes de la démocratie  traditionnelle a pu mettre en place, quoique à un coût élevé, sa politique de rénovation. Tout en concurrençant le comité d'action par la création artificielle d'autres comités d'habitants.
  • Les premières occupations de logements qui avaient un caractère durable et somme toute rénovateur, ont permis l'implantation dans le quartier de nombreuses communautés, liais le style de vie des communautés s'est trouvé en contradiction avec la population du quartier. Contradiction qu'a renforcé la transformation de nombreuses maisons vides en lieu de passage pour les hippies étrangers. Outre que l'usage de la drogue justifiait les expulsions (toutes les expulsions) par la police, cette fonction d'accueil (ou de camping selon une affiche de l'A.W.) a consommé la rupture entre les habitants du quartier et les activistes.
  • Enfin, la lutte contre le métro qui dure, elle aussi, depuis de nombreuses années, suppose une continuité telle que la question s'est déplacée d'une opposition au métro à une proposition de tracés alternatifs. A l'origine discutés avec les habitants du quartier, ces tracés proposés par l'A.W. ont fait l'objet de contre-propositions du service de l'urbanisme, et l'on se trouve actuellement face à quatre ou cinq " alternatives ". D'autre part, certains kabouters et premiers écologistes estimaient que le métro était un bon moyen pour combattre la circulation automobile.

Le processus de discussion du tracé du métro, outre qu'il entérine son existence, suppose une spécialisation de la discussion, donc l'auto-nomisation du comité d' action, par rapport à la population. D'autre part, les travaux arrêtés, par manque de crédits, ont surtout permis la dégradation d'une partie du quartier, l'abandon de tout équipement public et la lassitude des habitants préférant toucher des indemnités d'expropriation pour s'établir dans un autre quartier, plus confortable. Une situation rendant finalement viable le tracé initial. Cela étant, des principes urbanistiques émergent des revendications et des dialogues. La ligne de métro est bien construite mais l'autoroute à quatre voies est abandonnée. En 1972, le conseil municipal se décide contre le projet de construire une route à quatre voies dans le Nieuwmarkt. De même, le modèle de la CDB a été remplacée par une formule plus sociale pour régénérer les quartiers pour la population résidente, en construisant notamment des logements sociaux avec des processus participatifs, et la « ville compacte ».

Aujourd'hui le quartier fait figure d'exemple dans les écrits en matière de résistance urbaine contre une municipalité. Pour les kabouters de cette époque, la résistance est évoquée davantage en terme d'échec. Ce n'est pas tant le résultat qui importe mais bien les dispositifs de participation citadine ouverte qui ont, globalement, faillis. Le conseil municipal, les comités de quartier des partis de la Gauche parlementaire ont ainsi progressivement spolié la démocratie directe qui s'établissait, par la création de « contre »-conseils de quartier. Selon eux, la population lasse n'a pas su résister aux indemnités importantes de la municipalité et à la rhétorique du Parti Travailliste qui insistait sur une forme de consensus.

Le quartier Westelyke Eiland

Le cas des « Iles de l'Ouest » est différent de celui de Niewmarkt par la situation de ces îles dans la partie centrale d'Amsterdam. Elles sont séparées du cœur de la ville par la gare centrale et la ligne de chemin de fer qui longe le Nordzee Kanal. Les îles sont constituées d'un habitat ouvrier et d'entrepôts. Le plan de rénovation qui les concerne est suffisamment vague pour que les îles soient l'objet d'une spéculation foncière relative à l'implantation d'immeubles de bureaux ; proches du centre, sur l'eau, dans l'axe du canal, les îles sont le lieu d'implantation idéal pour les surfaces de bureaux nécessaires au "développement" de la ville. D'autre part, un projet d'autoroute urbaine menace de couper les îles du pôle commercial de Karlemmer Straat. La construction de « Narwal » (immeuble de bureaux) provoque la constitution par les habitants, d'un comité d'action qui exige l'application des textes sur la rénovation, réclame la construction de logements pour reloger sur place les habitants expulsés. La procédure, par l'intermédiaire de l'échevin ne donnant aucun résultat, le comité d'action fait appel à deux architectes, en posant comme principe : que les îles restent un lieu ou travail et logements soient liés, que les implantations d'immeubles soient stoppées et que les habitations existantes soient conservées le plus longtemps possible. Les deux architectes (P. de LEY et J. Van den BOUT) établissent un plan d'urbanisme proposant que les logements reviennent au prix des logements sociaux ; le comité doit faire appel aux subsides d'Etat et donc se transformer en association pour la rénovation urbaine.

Il faut faire une petite parenthèse à propos de l'architecte Paul de Ley et de son acolyte J. Van den Bout. P. de Ley est en effet considéré comme le premier architecte à intervenir en faveur des habitants et il deviendra par la suite le spécialiste de la régénération urbaine à Amsterdam. Son approche est caractérisée par un urbanisme prudent avec une grande attention pour le contexte, la participation des habitants et contre la monotonie de l'architecture fonctionnelle. Sa proposition ici était le premier projet de régénération urbaine aux Pays-Bas sur une grande échelle et en alliance étroite avec les habitants, les militants.

Concertation architectes habitants


Cela étant, un ancien militant évoque la participation des habitants, ou plutôt leur contrôle tant du travail des architectes que de sa réalisation, comme étant circonscrite à l'élaboration du plan. Une exposition de maquettes est réalisée dans le « centre du quartier » (une maison squattée), ainsi selon les architectes, les habitants prennent conscience de l'espace de leur quartier (notamment les enfants qui ont construit les éléments de la maquette). Le plan d'urbanisme est diffusé par tracts à 600 exemplaires, et des réunions de discussions sont organisées avec les architectes, mais avec un succès relatif. La faible importance du parti envisagé (18 logements) (4 espaces artisanaux), a sans doute permis au comité d'imposer ses vues à la municipalité, toutefois les enjeux essentiels dont les immeubles de bureaux (un second est prévu), l'autoroute urbaine, ne sont pas remis en cause. Malgré quelques actions exemplaires, comme la fermeture des ponts isolant symboliquement les îles du reste de la ville, le bilan positif du comité d'action est sans doute d'avoir inauguré une expérience du type advocacy planning, remettant, en cause le monopole des services d'urbanisme officiels, et d'avoir diffusé assez largement le contre-plan.

1973

1973 est une année charnière pour Amsterdam donnée par deux évènements : la crise économique liée au pétrole et l'arrivée du politicien Travailliste Jan Schaefer. Parmi les personnages politiques qui se sont illustrés, Jan Schaefer du Parti Travailliste se démarque. Il débuta sa carrière politique dans les années 60 en tant que militant de quartier. Il s'illustra au sein du comité du quartier de Pijp qui lutta contre les démolitions au profit d'immeubles tertiaires, de logements de standing et comme il se doit, contre la construction d'un grand boulevard autoroutier. De 1971 à 1973, il siégea pour le Parti Travailliste à la Chambre des députés puis il dirigea, tout naturellement entre 1973 et 1977, le secrétariat de la rénovation urbaine du ministère du Logement et de l'aménagement du territoire. C'est à ce poste qu'il engagea une politique ambitieuse de rénovation urbaine très favorable aux habitants à faible revenu qui insistait sur leur relogement dans le quartier après les travaux de réhabilitation de leur immeuble. De 1978 à 1986, il fut échevin d'Amsterdam s'occupant notamment de la rénovation urbaine mais dans un contexte économique et politique difficile. Ces actions sonneront le glas aux Kabouters qui disparaissent de la scène politique.

La crise mondiale liée au pétrole de 1973 frappa, entrainant la crise du secteur industriel dans les pays développés et le chômage, donnant le décor de la dépression économique généralisée. La nouvelle génération n'exprime plus ou guère d'espoir en l'avenir, tant la crise est grave. Après le spleen de Pink Floyd, le No Future des punks caractérise cette génération qui se dirige vers non plus la concertation avec les institutions mais vers l'affrontement. Progressivement, le squat allait devenir un phénomène de masse. Plusieurs facteurs, outre la crise économique, expliquent ce phénomène. Le relocalisation dans l'agglomération d'un grand nombre d'usines, de fabriques de la petite et moyenne industrie, d'entrepôts, de bâtiments liés à l'activité artisanale, de grands équipements techniques municipaux [dépôts, gares, etc.] seront d'autant de lieux à investir ; d'autre part, les mécanismes spéculatifs augmentèrent considérablement le nombre de constructions anciennes inoccupées. Ainsi, un besoin incessant de logements, combiné à des réductions d'État en matière de social, le chômage des jeunes et un processus de régénération défaillante ont contribué au développement du squat avec une large légitimité et le soutien populaire.

La catastrophe urbaine des grands quartiers d'habitation sociale, après la crise économique, commença à produire ses effets négatifs, dont celui de la ghettorisation spatiale. La mixité sociale, défendue par les sociologues, plus ou moins acceptée par le politique assura aux squatters - dignes de confiance -, une longue période de sainteté. La politique urbaine opéra à partir de 1975, sous l'égide notamment de la pression populaire et du politicien Jan Shoefer, un large virage, dont l'objectif, à présent, était un type de renouvellement urbain qui permettait à la plus grande majorité de résidents de rester dans leur quartier et d'éviter autant que possible les mesures de relogement. Cela signifiait moins de changements dans la composition de la population des vieux quartiers. D'autant plus que les problèmes majeurs apparus au sein des grands ensembles d'habitat social renforceront l'idéal pour maintenir la paix sociale, de revenir à un urbanisme plus tempéré, voir classique, reprenant l'idée de ville compacte.

Face aux difficultés de la population, le gouvernement Den Uyl (centre-gauche, 1973-1977) accorde en 1975 le droit au logement aux jeunes, aux ménages d’une et deux personnes, et aux "grands ménages" ("décret van Dam", 1975). Les municipalités et les régies doivent élargir substantiellement les critères d’attribution, et se voient également contraintes de fournir ou de construire des appartements adaptés à cette nouvelle demande. Les autorités décident de la construction de nouveaux logements sociaux et la reprise de la rénovation urbaine avec une qualité de réalisation bien meilleure qu’auparavant. L’ancien est réhabilité autant que possible au lieu d’être démoli.


Les comités de quartier (AKTIE-GROUP)

Après l'éclatement du mouvement Kabouter, la dispersion des militants dans les quartiers de la ville a abouti à la création de Comités d'action, souvent animés par d'anciens provos ou kabouters. D'autre part, la nouvelle politique urbaine de rénovation « douce », le relogement des habitants dans le même quartier ont circonscrit l'action centrale de ces comités à la rénovation elle-même. L'enjeu n'est plus le développement de la ville mais concerne l'urbanisme local d'un quartier. Sans préjuger de l'ana lyse que l'on peut en faire, chaque comité est déterminé par la menace concrète que représente l'aménagement prévu pour son quartier» II est aussi déterminé par la composition sociologique des habitants, et par la manière dont les ex-kabouters d'une part, et les comités d'occupants d'autre part, ont réalisé leur liaison avec cette population. Ces comités se sont toutefois donnés un organe central, le journal hebdomadaire Amsterdam Weekbiad du comité de quartier Nieuwmarkt relie tous les journaux souvent épisodiques des autres quartiers, et par sa diffusion se pose en interpellateur de la Municipalité et des services d'urbanisme. Remarquablement informé (quoique les plans municipaux soient souvent diffusés par les autorités elles-mêmes), il reprend l'ensemble des idées des kabouters sur l'urbanisme, mais de manière fragmentaire et critique, au coup par coup sur chaque projet. Ce mouvement qui ne se destine plus à se présenter aux élections et organise sur l'ensemble de la ville la résistance à la rénovation. Par exemple en diffusant les fiches de rénovation de la municipalité pour faire changer les maisons de catégories et éviter leur destruction. Ce mouvement n'aura pas l'influence majeure que pouvait exercer les provos et les kabouters, du fait des actions des autorités en faveur des habitants.

De nombreux squats sont "légalisés": les municipalités négocient avec les squatters, rachètent les bâtiments et les revendent ou les mettent à la dispositions des régies dont les squatters deviennent alors les locataires "sociaux". D'autre part, suite à la crise qui se prolongera jusqu'en 1983, les taux de chômage et d’inflation s’écrivent à deux chiffres. Les locaux vacants se multiplient et le secteur du bâtiment s’effondre. Le gouvernement choisit de pacifier la vague montante du chômage, en particulier chez les jeunes diplômés, en ouvrant généreusement la soupape de l’allocation sociale au revenu ("bijstand"). Il en résulte un mouvement squatter de mieux en mieux organisé et de plus en plus influent, constitué surtout d’étudiants, d’activistes et généralement de jeunes sans emploi : le squat se transforme en un mode de vie et une activité à plein temps, et développe toute une économie parallèle, appuyée par une idéologie politique plus ou moins anarchiste. A Amsterdam et dans plusieurs autres grande villes, le mouvement squatter devient une composante non négligeable du paysage social. Bars, théâtres, radio pirate, info-service de squatters, des cinémas, des cuisines populaires, des discothèques, des ateliers vélo et presses à imprimer fournissent l'infrastructure pour un réseau en plein essor des espaces autonomes. Trois principales tendances caractérisent le phénomène squat :
  1. Les bâtiments industriels et publics dans le centre historique ont été occupés par des squatters issus de milieux relativement aisés, et ces lieux deviennent pour la plupart des zones d'expérimentations de travail collectif et de vie en communauté restreinte ; ici, se développera des mouvements moins politiques (anti-nucléaire, écologique, luttes anti-apartheid, etc.)
  1. Les immeubles abandonnés dans les quartiers populaires ont été plus souvent squatté par les classes populaires et le monde marginal. Ils avaient un lien étroit avec les organisations locales s'occupant du Droit au logement. Dans ces quartiers, la répression de la police était plus forte, des bâtiments ont été évacué après de dures confrontations (Keyzer Grote, Lucky Luik).
  1. Le phénomène du loft intéressant les artistes et les professions libérales liées au domaine des arts, de la culture [galeries, architectes, etc.]. Entre légalité et illégalité, ils constituaient, selon les témoignages, des lieux encore ouverts et réputés pour leurs fêtes, happening, etc.

Notons également des squats situés en périphérie, d'anciennes propriétés, manoirs et autres fermes destinés à être démoli pour le passage d'une autoroute qui ne vint jamais. Dans ces lieux, par la suite généralement légalisés, de petites communautés s'emploient à cultiver la terre, proposent des stages et autres activités culturelles. Et enfin, les squats liés à la consommation et à la vente de drogues. -


1976, première tentative législative anti-squat

En 1976, le ministre de la justice Andries van Agt propose une loi anti-squat. Celle-ci passe la Chambre Basse mais elle est rejetée par la Chambre Haute qui critique les procédés cavaliers à l’encontre des justiciables. La justice entre-temps continue à traiter les affaires concernant le squat au cas par cas, bien que le ministère public essaye d’imposer des directives uniformes. L’arme principale des squatters est l’anonymat car ceux-ci doivent être nommément assignés en justice pour être délogés. Un jeu du chat et de la souris se déroule alors entre squatters masquant leur identité et propriétaires cherchant à la découvrir (fouille de poubelles, indics, etc.) Mais les comportements se durcissent dans le secteur immobilier et les propriétaires recourent de plus en plus à la violence de nervis pour déloger les squatters. C’est à cette époque qu’apparaît le phénomène du gardiennage contre-squat ("anti-kraak"), une sorte de squat à l’envers, ou l’habitation et/ou l’utilisation d’un bâtiment est concédée à titre temporaire, en général par l’entremise d’un intermédiaire spécialisé qui se charge de recruter les habitants-gardiens.

Autour de l'année 1978, les contre-propositions des comités de quartiers, les alternatives imaginées par les mouvements contestataires sont incorporés dans le modèle de développement et de la planification de la ville, et notamment en ce qui concerne la ville compacte. La vision alternative était devenu le modèle officiel. Cela étant, les planificateurs en charge de la modernisation de la Capitale exigeaient toujours au nom du bon écoulement du trafic automobile, la construction d'autoroutes, de rocades, d'échangeurs et ce d'autant plus que le parc automobile avait considérablement augmenté. De nouvelles rocades seront construites en 1978. L'historien Hans Pruijt note une certaine modification dans la manière de concevoir les projets et de les communiquer au grand public, à la demande des politiciens, eux-mêmes soumis à la critique de leurs électeurs. Les tensions existent encore malgré la victoire des comités de quartier contre les projets les plus destructeurs, les nouvelles lois en faveur du logement, la légalisation ou la prise en compte du phénomène squat : le potentiel de protestation est encore bien présent, susceptible de reprendre de grandes luttes urbaines. Selon Hans Pruijt, l'affaiblissement de ce grand mouvement protéiforme contestataire est du en grande partie à la satisfaction des demandes des habitants qui se mobilisent moins qu'auparavant et à la disparition de visions alternatives globales. D'autre part, les projets à présent soigneusement communiqués insistaient sur la nécessaire modernisation des infrastructures de la ville pour des raisons d'efficacité et de vitalité économique à une époque où la crise perdure. D'une certaine manière les politiciens et les planificateurs se montrent plus prudent tandis que les mouvements contestataires plus conciliant.

Luc Racine et Diane Moukhtar, “Nouvelle culture, utopie et non-pouvoir.” (1979), notent une multitude de signes de retour à la normale : « il y a l'éclatement des Beatles, les suicides de Morrison, Hendrix et Joplin ; on commence alors à sentir le reflux, les débris, le lendemain des fêtes ;[...] Il est de moins en moins question des communautés et de la libération sexuelle, il y a baisse considérable de la consommation de la plupart des grandes drogues psychédéliques, et détérioration de leur qualité. Beaucoup des « drop-out » des années 60 s'intègrent doucement au système qui, pour sa part, récupère (commercialise) une bonne partie des traits les plus apparents du comportement néo-culturel : musique rock, groupes de thérapies nouvelles et de croissance, marijuana, habitudes vestimentaires et décoratives (jeans, posters, etc.) » Le monde contestataire des époques antérieures, se dilue. Après 1973 et les dramatiques conséquences de la crise, il est devenu évident que l'expérience communale était un échec, les communautés provos, kabouters, anarchistes, libertaires qui avaient connu un certain succès, seront maintenant déconsidérés pour leur radicalisme, leur mode vie et de pensée. Parce que le fondement d'une vie sociale nouvelle suppose le regroupement d'individus ayant suivi une longue démarche de déconditionnement par rapport aux modèles rationnels et autoritaires inculqués en chacun lors du processus de socialisation, une réorientation s'est produite chez la plupart des personnes impliquées dans les mouvements alternatifs :

  • une bonne partie s'est carrément découragée et intégrée au système (le plus célèbre contestataire des USA, Jerry Rubin devenant conseiller matrimonial)
  • une autre partie est revenue à une action politique réformiste ou révolutionnaire antérieure au mouvement étudiant des années 60 (travail auprès de la classe ouvrière, parti, syndicat, etc.)
  • d'autres se sont engagés dans l'expérience communautaire à la campagne, qui devait aboutir au projet écologique et au développement des villages communautaires.
  • certains ont continué dans la voie du déconditionnement personnel, envisagé comme préalable à toute vie sociale nouvelle.
  • Un nombre considérable de ceux-là s'est retrouvé dans les groupes religieux, de thérapie ou de croissance, auprès de personnes individualistes et narcissiques n'ayant jamais eu grand rapport avec la nouvelle culture.

Ces formes de repli correspondent dans le cas des kabouters, selon les témoignages, à leur dépit de ne pas avoir su s'adapter, lorsque le mouvement disposait de cinq conseillers à la municipalité d'Amsterdam, au monde politique et conserver une base dans les quartiers populaires. Les conservateurs utilisaient leur propres armes, reprenaient leurs idées et donnaient ainsi à la population ouvrière des signes consensuels très appréciés. Attaqués sur les deux fronts, les kabouters décidèrent puisqu'il était vain de vouloir changer le monde, et de s'enfermer dans leur propre univers communautaire, sans vouloir désormais intervenir sur la destinée d'un peuple.

Les KRAKERS

Après le mouvement Provo, les Kabouters, un nouveau mouvement s'installe durablement dans la contestation : les krakers qui s'intéresseront particulièrement au squat en tant que réponse politique et lieu alternatif expérimental. Le journaliste Eric Van Duivenvoorden, ancien squatter, explique dans un entretien : « Nous étions plutôt radicaux, extrêmement politisés et nous cherchions l’affrontement avec les autorités ». C’est le manque de logements disponibles dans la capitale néerlandaise qui a été le déclencheur de cette mouvance. Dans les années 80, en dépit de la pénurie immobilière, de nombreux logements dans le centre ville restaient vides : une contradiction ressentie comme une injustice par les squatteurs. « Beaucoup de propriétaires gardaient sciemment leur logement inoccupé en attendant que les loyers ou le cours de l’immobilier augmentent», pointe Van Duivenvoorden. Le journaliste se souvient notamment des barricades, des combats de rue et des premiers grands succès. Les krakers engageront une lutte violente, n'hésitant pas à se confronter avec les forces de l'ordre. Le summum est atteint lors du couronnement de la reine Béatrix en 1980 où plus de 8000 policiers arrivent tout juste à contenir les manifestants rassemblés sous le slogan "Pas de logement, pas de couronnement !" ("Geen Woning Geen Kroning !"). Ils profitèrent de l'occasion pour reprendre aux riches ce qu'ils volaient aux pauvres en cassant des vitrines. Il y eut 200 blessés. La réponse des autorités est également violente : la police opère de nombreuses évacuations de squats qui s'accompagnent généralement, et particulièrement à Amsterdam, de violentes émeutes. Yves Fremion note : « La bataille de Nimègue fut surprenante : camions blindés, chars contre les manifestants, ville cernée, tout cela pour... 150 squatters non violents. La mairie fut tout de même mise à sac.»

Résistance acharnée même dans les cas désespérés


Ces événements contribuent à placer la crise du logement au cœur des débats  de la vie politique publique, par l'entremise de la presse, friande de ces débordements sanglants. D'une manière générale, le débat dépassa largement le cadre du logement pour se développer sur la qualité de ce qui se construisait à Amsterdam : du massacre architectural et urbain de certains quartiers défigurés par les nouvelles constructions et plus encore des quartiers d'habitation sociale des années 1970 qui ceinturent la capitale. Selon Van Duivenvoorden « Le gouvernement a dû finalement céder et nous faire des concessions. Des programmes ont été lancés pour la construction de logements sociaux et de nombreux squats ont été légalisés.» Yves Frémion note également : « les krakers réussirent à mettre au point en partie un plan proche des « maisons blanches », et lancèrent, pour des sommes modiques, des consultations de conseillers en squatterisation ». Le groupe kraker de coordination Aktiegroep Nieuwmarkt, en alliance avec des associations de quartier, sera selon les témoignages, l'un des principaux instigateurs de la campagne de lobbying qui finalement a forcé les autorités à suspendre le plan initial. Certains squats sont rachetés par la municipalité et ses occupants obtiennent un droit d’occupation. Aujourd’hui, certains squats légalisés de cette période sont devenus des centres de culture alternative.

1981 voit aussi l’adoption d’une nouvelle loi-cadre sur l’habitat (et le squat), appelée "la vacance" ("Leegstandwet"). Elle impose aux propriétaires de déclarer les bâtiments et locaux vacants. Le squat est déclaré illégal dans l’année qui suit la déclaration. Les squatters peuvent être désormais assignés anonymement en justice. Mais par contre le propriétaire perd la protection juridique si le bâtiment reste inutilisé et sans projet futur concret pendant plus d’un an. Le squat obtient donc par là un statut légal. Cependant, cette loi a surtout pour effet de donner une impulsion sans précédent au "contre-squatting", ou anti-Krakers, lequel est maintenant devenu un secteur immobilier à part entière, et abrite cinq fois plus de "locataires" que les squats. Cette période est celle où le mouvement squatter peut se targuer d’un large soutien auprès de la population. Le mouvement squatter a été un des principaux moteurs des grands travaux de renouvellement du logement social des années 80-90, tout en contribuant grandement à la sauvegarde de la diversité économique, sociale et culturelle des quartiers populaires. C’est aussi principalement à lui que l’on doit les nombreux théâtres et ateliers de quartier, ainsi que l’acceptation de nouvelles formes de (co-)habitation.

Retour de la bourgeoisie

L'époque est à présent à ce phénomène -européen- de « retour » en centre-ville de la nouvelle génération de salariés à haut revenu, des enfants majeurs de la classe bourgeoise qui se morfondaient dans leurs villas isolées des banlieues vertes. Ce mouvement s'opéra progressivement, amorcé par le phénomène loft des années 70, lofts habités par l'intelligentsia artistique. Cela étant, le squat fut encore toléré car il répondait à la nécessité de mixité sociale -contre les phénomènes de ségrégation spatiale- mais également au laxisme des plus hautes autorités à combattre effectivement une crise du logement endémique. En d'autres termes, il s'agissait pour l'État de considérer ces actions illégales comme un palliatif, de se soustraire à une politique sérieuse et généreuse en matière d'habitat social. et de laisser faire. D'autant plus, qu'une large part des citoyens préféraient ce type d'habitat et que la grande majorité des néerlandais soutenaient gentiment les squatters.

La privatisation partielle en 1994, des sociétés et organismes de logements sociaux marque la rupture avec tout ce qui était en œuvre auparavant. Désormais la capitalisme post-moderne exigea de l'État un désengagement conséquent en matière d'aides sociales et la privatisation, en fait, de tout ce qui était possible de privatiser. Dans le domaine du logement, le capitalisme opéra sur plusieurs fronts :
  • la privatisation des organismes sociaux dédiés à l'habitat
  • la privatisation du parc immobilier locatif social
  • la spéculation dans les secteurs populaires de centre ville
  • la prise en compte de l'épargne populaire

Ce dernier point est d'importance car il s'agissait d'accorder une plus grande importance à l'épargne des populations à faible revenu en considérant que la somme de ces petites épargnes représentaient un capital non négligeable. Cet intérêt suscita notamment la création dans les pays en voie de développement de banques accordant des micro-crédits à des personnes qui étaient jusqu'alors considérées comme insolvables. Pratiquement, il s'agissait pour le secteur bancaire de capitaliser cette masse et d'accorder des crédits de long terme, donc très rentables, pour notamment les biens immobiliers. Soit de métamorphoser le locataire assisté socialement en un acteur responsable et épargnant. La privatisation partielle des organismes sociaux logeurs participent à cette nouvelle vision. Dorénavant, ils sont les seuls responsables de l'équilibre de leur budget et ils seront autorisés à compenser la perte des subventions de l'État par la vente du parc de logements sociaux.

Le capitalisme s'intéressa particulièrement aux opérations de rénovation urbaine des quartiers populaires. En observant que la mixité sociale attendue produisait des effets pouvant parfaitement s'accorder avec leur intérêt. En effet, sous la rhétorique de mixité sociale et de la notion d'intégration sociale, la mobilité ascendante et la diversité culturelle prédominent, telle classe pouvant chasser telle autre d'un territoire. Toutefois, pour être en mesure de vendre ou de louer les appartements pour un prix conséquent, la zone doit être rendu attrayante pour les nouveaux arrivants et futurs propriétaires. Les campagnes de publicité mises en place, les festivals culturels et bien sur les activités des squatters seront dédiés, utilisés pour changer l'image d'un secteur. Afin d'amortir le choc d'une trop grande cohabitation avec les habitants immigrants, les chômeurs, personnes âgées, et autres économiques perdants. Les squatters et notamment les acteurs du monde culturel et artistique pouvaient largement contribuer à l'image d'un endroit dynamique et culturellement actif, a place to be.

Puis, les phénomènes d'embourgeoisement s'amplifiant, du fait de ces multiples actions, les squatters qui occupaient la place devinrent alors soit des éléments perturbateurs soit des occupants illégaux de lieux estimés rentables et hautement profitable, qu'ils convenaient donc de chasser. Le ministre Dekker du logement soulignait la nécessité de «différencier» et de «mixer», en d'autres termes, déplacer les hauts revenus vers les quartiers pauvres où le logement social prédomine. Un puissant moyen pour faire face aux problèmes sociaux des économiquement faibles des quartiers. Les habitants moins aisés des quartiers, qui sont censés être les bénéficiaires de la politique, sont aussi les principales victimes. Une grande proportion de résidents des quartiers rénovés sont obligés de partir lorsque leurs immeubles sont rénovées en appartements de luxe. Les épiceries turques et autres sont obligés de faire place aux salons de beauté, galeries d'art et boutiques au service d'une nouvelle population très différente.

Le départ des populations pauvres est dramatique car en effet, les Pays-Bas sont dotés d'un secteur de logement social très important. Voici quelques informations essentielles: à Amsterdam près de 70 % des logements sont loués et 50 % en logement social. Le temps d'attente moyen pour obtenir un logement social est de 7,5 ans. Du fait du nombre important de personnes à revenu intermédiaire qui vivent dans des logements sociaux. En dehors du logement social, il n'existe pratiquement pas de logements locatifs à loyer abordable pour les classes à faible revenu. Lors d'opération de rénovation urbaine, des mesures avaient été prises pour donner priorité aux personnes concernées sur la liste d'attente et pour un relogement dans le quartier d'origine. Dans les faits, les habitants à faible revenu sont déplacés en périphérie. Cela étant, au fur et à mesure de l'éloignement du centre ville, ils peuvent bénéficier de loyer bon marché et d'appartements plus spacieux. La qualité architecturale des nouveaux immeubles de logements s'est également améliorée tandis que ceux hérités des années 70 sont réhabilités ou démolis. Mais il subsiste encore et toujours de trop nombreux quartiers, véritables ghettos sociaux, des zones de non-droit soumises à la sécurité policière tout autant qu'aux réseaux de drogues. 





Le modèle I amsterdam


Mais tout ceci était encore largement insuffisants et bientôt, les plans de rénovation urbaine feront partie intégrante d'une plus grande métamorphose de la ville, d'une dégénérescence de la capitale par une nouvelle «ère créative». Une ère destinée à attirer non plus les éléments nationaux mais internationaux, mondialisation et mobilité accrue des hauts salaires obligent. La concurrence internationale également : Amsterdam s'opposant à d'autres métropoles internationales - Londres, Barcelone, Berlin- Paris - pour attirer les créations et les créateurs par un environnement culturel actif, des structures privées et/ou publiques innovantes et par la qualité de son habitat en milieu urbain. Amsterdam, a ainsi élaborée une campagne de marketing «I amsterdam». Bien que le domaine des arts et la culture n'a jamais été un enjeu ou une priorité pour les échevins, il a soudainement pris une grande importance dans l'offensive marketing. C'est ainsi que certains squats et autres grandes surfaces ont acquis une importance capitale pour le développement d'une nouvelle politique culturelle qui s'adresse désormais à une élite internationale et aux revenus supérieurs. En parallèle s'effectue l'embourgeoisement des Amstellodamois dont le revenu moyen a augmenté de 10,8% à 18% dans la courte période de 1999 à 2003. En conséquence, l'espace est de plus en plus cher dans le centre ville, ce qui signifie un marché de l'immobilier en hausse vertigineuse et hautement profitable aux organismes logeurs qui disposent d'un parc imposant. La conséquence de la réussite économique de la ville est l'expulsion des grands squats artistiques. L'expulsion de l'entrepôt squatté Pakhuis Afrika pour le spectacle Voile 2005, a marqué l'achèvement de cette transition. 




Ainsi les squatters qui avaient bénéficié de l'attitude clémente du politique et de la Justice connurent dans les années 2000 les plus grandes difficultés pour  s'installer, se défendre et résister. A plusieurs reprises le gouvernent tenta d'imposer des lois interdisant purement et simplement l'occupation illégale et régulant le marché locatif parallèle des contre-squats. Il y parviendra et en octobre 2010 : désormais les squats sont susceptibles d'être évacués, avec certes un préavis d'une semaine, par les forces de police. Les squatters manifesteront contre la loi et les premières évacuations. Les squatters dont la composition a également évoluée au cours des années 2000 et notamment par l'arrivée massive de jeunes des pays de l'Est en situation régulière ou non. La renommée des squats d'Amsterdam était pour eux une solution idéale pour trouver à se loger à moindre prix, voire gratuitement. Environ 1500 squatters aujourd'hui tentent de se défendre. Selon un ami d'Amsterdam et ancien squatter politique, les plus anciens ne viendront pas à leur secours : maintenant installés dans des anciens squats légalisés puis achetés, vivant en famille, ayant un travail régulier et surtout plus la force d'affronter des nouvelles luttes pour des jeunes apolitisés. « À une époque, c'était peut-être romantique de squatter, mais maintenant nous avons du travail et des enfants. Les choses ont changé », explique un conseiller municipal d'Amsterdam, Frank van Dalen. Ce dernier appartient au parti libéral VVD, farouche opposant aux squats et à l'immigration, qui va former le prochain gouvernement de coalition, avec le soutien du parti de la Liberté du populiste anti-Islam Geert Wilders. 

Source : JURALIBERTAIRE



QUELQUES REMARQUES


Deux chiffres sont important à considérer : 20,000 militants contestataires dans les années 1980 luttant avec les habitants contre les injustices spatiales, le Droit au logement et la légalisation des lieux d'habitat alternatifs, à peine quelques centaines en 2010 pour défendre le principe du squat. Tout en considérant qu'entre ces deux dates, la population d'Amsterdam et des villes périphériques a considérablement augmenté.

Toni Negri, en 1974, soulignait le rôle stratégique fondamental d'une lutte armée pouvant parvenir, par l'action, à la recomposition du prolétariat et une résistance face à la répression capitaliste destinée à isoler et compartimenter les divers secteurs de la classe ouvrière et populaire. Ce compartimentage renvoie à la notion cruciale de la Différence. Cette notion fondée dans les années 1968 allait devenir hégémonique et s'opposer aux thèses de Negri, supplantant l'idéologie de l'Homme Unidimensionnel de Marcuse, en mettant en valeur, au contraire, les différences de chacun ; qu'elles soient sociale, culturelle, idéologique, ethnique, sexuelle. Ce fut la floraison et l'avènement d'une multitude de mouvements : mouvement de libéralisation de la femme, mouvement gay, écologique, anti-apartheid, anti-nucléaire, etc. Sans pour autant abandonner le domaine politique et la critique de l'État, ces mouvements devaient renverser les formes uni-formalisantes du capitalisme. Mais la Différence devint, en fait, le principal outil de gestion du bio-pouvoir, un outil de personnalisation de la « demande de différence », d'une partition des corps, d'une renaturalisation des types sociaux, comme l'observe le collectif Tiqqun. Le capitalisme, dont la force, est de s'adapter à la demande du marché, quel qu'il soit, même ou plutôt surtout contestataire, sera particulièrement vigilant à cette demande, source de nouveaux profits. La nouveauté fait vendre. Et ce d'autant plus, que dans les années 1980, la capitalisme post-moderne ou libertaire opéra une vaste recomposition de ces mécanismes [ultra-libéralisme, mondialisation, nouvelles technologies, écologie, etc.]

La Différence exigée par les différentes communautés, exaltée comme marché potentiel par le capitalisme libertaire, espérée par l'État, fabriquera ainsi des « communautés d'identique ».


Les témoignages d'anciens provos - aujourd'hui âgés de 70 ans – et d'ex- kabouters rencontrés sont très critiques par rapport à l'évolution politique des classes populaires mais surtout des jeunes contestataires qu'ils estiment dépolitisés et de par trop éloignés du Peuple. Nombreux soulignent l'échec de leurs propres tentatives d'instaurer une démocratie directe, en considérant la soi-disante démocratie participative institutionnalisée dans les comités de quartier comme une vulgaire plaisanterie. La question centrale est sur ce point particulier. Certains notent que la différence entre les alternatifs, les radicaux et la population était trop importante pour parvenir à instaurer un système de communautés reléguant le politique, dans le domaine de l'aménagement des villes et des quartiers, à n'être qu'un acteur parmi les autres. Néanmoins, notons que leurs actions, leurs combats ont permis de mettre en œuvre certains de leurs préceptes, même si cela a été soumis aux lois du marché. Ce phénomène est particulièrement visible dans le cas d'Amsterdam : la récupération par le capitalisme libertaire de tout ce qu'avait combattu le capitalisme pré post-moderne :
  • la rénovation urbaine des quartiers par la réhabilitation des constructions
  • la mixité sociale
  • la participation des habitants
  • les boulevards urbains contre les rocades
  • le plan vélo blanc des provos : vélolib à Paris, par exemple
  • le système du triage des déchets imaginé par les kabouters
  • le principe d'un habitat autre : du squat au loft
  • plantation massive d'arbres dans la ville imposé par les kabouters
  • l'agriculture bio
  • etc.

Les squats d'Amsterdam, soit l'occupation illégale de biens immobiliers donc répréhensible par l'Etat, démontrent clairement que l'État néerlandais, pendant un temps, par une série de mesures et d'incitations, par le laxisme de la Justice, une moindre répression, a favorisé ce type d'occupation. Le squat est un état de fait suppléant les carences de l'État dans sa détermination à refuser de répondre aux besoins sociaux les plus élémentaires. L'intérêt suprême pour l'État néerlandais était évident : ces mécanismes d'occupation illégale lui permettait de réduire considérablement son effort en matière de logement car les coûts de légalisation d'occupation illégale et/ou d'achat par le conseil municipal de bâtiments squattés rétrocédés aux occupants, sont bien inférieurs à la construction de bâtiments neufs, voire de quartier d'habitation. Puis, dans un second temps, le phénomène squat s'est avéré être un élément susceptible de répondre aux exigences du libéralisme libertaire d'une forme de privatisation -par le bas- de l'habitat, en parallèle d'un désengagement de l'Etat et donc de financements publics faibles en matière de logement.

Aux Pays-Bas la question de l'implication du capitalisme dans les domaines sociaux s'appliqua à trouver de nouvelles modalités de coopération entre les acteurs privés et publics. Le phénomène squat légalisé est une forme de consensus entre les parties divergentes qui, pendant une longue période, ont pu s'entendre et imaginer des accords marchands. Cette pratique de l'entente s'est développée dans la société pour former une forme de culture acceptée voire appréciée par la population, le politique et dans une moindre mesure les propriétaires. Les squats alternatifs et artistiques tentaient, pour la plupart, d'arriver à un accord avec le propriétaire : rénovation des locaux, nettoyage des lieux, loyer modique, plus conséquent en cas d'ouverture d'un bar, permission d'occupation temporaire, etc. La croissance démographique de la ville, le retour des classes à haut revenu vers le centre ville ont contribué à un changement radical de ces principes, les espaces squattés étant maintenant convoités par la spéculation et le conseil municipal. A cela s'ajoute le phénomène de la Différence qui s'exprime aujourd'hui par la catégorisation des lieux d'habitat, un « néo-communautarisme » selon l'expression de B. Jessop qui s'applique désormais aux squats. Phénomène qui était sous-jacent mais qui sera exacerbé. Dans le cadre de l'habitat illégal, le capitalisme a inventé de nouveaux modes de coordination en développant des façons fondées sur la proximité d'intérêt, l'affinité élective, la confiance mutuelle, voire un passé commun de militant ou de rebelle. D'un autre côté, le capitalisme d'État s'est adapté à ces nouveaux espaces, dans les conditions actuelles d'instabilité et d'incertitude, par une politique capable de générer des solutions adéquates, vastes et hétérogènes ; ouverts à l’engagement actif des individus, au lieu d'essayer de les soumettre à un plus grand contrôle et à une plus grande standardisation.


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Le cas d'Amsterdam est particulièrement révélateur des actions publiques mises en œuvre pour gouverner ces espaces d'illégalités et pour gérer les mouvements contestataires. Pour les autorités, le système de consensus s'est avéré être une arme bien plus redoutable que celle de l'affrontement et de la répression ; stratégie qui repose sur l'antique et simpliste mais très efficace technique de « Diviser, pour mieux régner ». C'est à dire, l'institutionnalisation des organisations et/ou des associations les plaçant au sein même des centres de décision. Légaliser certains lieux alternatifs autorisés, institutionnalisés, surveillés, contrôlés et au contraire criminaliser les squats « sauvages » souvent issus des besoins réels de personnes en difficulté ou bien à partir des années 1980, conduite par des mouvements alternatifs politiques.

Les liens qui unissaient les différentes classes sociales, voire politique, ont été brisé. Tout a été mise en œuvre pour dresser des barrières étanches entre les uns et les autres. Entre les squatters légalisés et ceux qui tentent de l'être, entre les milieux alternatifs et les squats sociaux, voire marginaux, ente les squatters et les conte-squatters. L'unité qui prévalait dans les années 1960/70 s'est convenablement délitée dans la décennie suivante pour disparaître et s'éteindre quasi complètement.

Phénomène que nous avons déjà évoqué dans le cas de Barcelone [voir article]. C'était, comme à Barcelone, peut être pas l'objectif premier des instances municipales qui prônaient la mixité sociale, la participation des habitants dans la gestion de leur quartier, et leur responsabilisation au sein de la communauté. Mais à partir du moment où les militants les plus actifs ont été intégré dans les mécanismes municipaux de décision, s'est opéré un divorce entre les responsables et la base sociale et, dans le même temps une forme de repli identitaire, où chaque groupe social retrouvait ses propres marques. Au nom de la règle du consensus qui s'opère dans le cadre d'assemblées participatives ou citoyennes, le nivellement des réponses apportées, des solutions prises octroya plus d'avantages à certains au détriment d'autres. Cela révélant et exacerbant les différences entre les groupes sociaux.

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A cela, mais avec maintes précautions, il serait possible d'observer aujourd'hui la frontière entre les mouvements alternatifs et les populations ouvrières et étrangères. Si les sites web alternatifs apportent leur soutien inconditionnel aux squatters en difficulté ou expulsés, quasiment aucun, voire aucun, dénoncent les conditions de vie difficiles de certains quartiers ouvriers et immigrés de la Belle Amsterdam. Pas de solidarité ou d'actions contre les expulsions vers les pays d'origine des étrangers du quartier populaire Baarsjes, par exemple, composé de 82 nationalités pour 38.000 habitants, dont 40% d’immigrés, 70% d’assistés sociaux. Quartier qui a fait l'objet d'une épuration policière systématique et musclée, d'actions publiques concernant certains aménagements suscitant ainsi un certain regain d'intérêt pour le secteur immobilier. Le racisme latent à Amsterdam est bien réel, ainsi qu'une forme de co-existence sans réelle jonction, d'indifférence qui touchent une large part de la communauté occidentale comme celle de la communauté d'origine musulmane ; qui confinent les uns et les autres chacun dans leur territoire respectif.

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Amsterdam illustre bien la dépolitisation des habitants et l'avènement de la société de « communautés d'identique » repliées sur elles, n'entretenant qu'une sociabilité limitée avec les autres. Les squats alternatifs plus ou moins autorisés d'aujourd'hui où se presse la jeunesse néerlandaise et européenne, tissant des liens sur le net ne tissent guère de liens avec les autres communautés plus proches physiquement ; parfaitement narcissiques, ces communautés identitaires, considérant uniquement leur bien-être, leur culture soi-disant alternative, érigeant des concepts satisfaisant leur propre individualisme. De même pour les populations précaires, ouvrières et immigrées qui ont opéré un remarquable repli identitaire. Notons pour les lecteurs de France, que la communauté musulmane est sensiblement différente aux Pays-Bas et à Bruxelles, le nombre de femmes voilées, par exemple, y est très largement supérieur. Le meurtre de Theo Van Gogh par un jeune fanatique musulman n'a guère contribué au rapprochement des cultures.

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Comme à Barcelone, la politique urbaine des premières grandes opérations de rénovation des quartiers populaire, menée par le Travailliste Jan Schaefer au sein du conseil municipal a été élaborée pour effectivement moderniser la ville et, sans aucun doute dans le même temps, aider les populations à faible revenu. Le thème de la mixité sociale, notion en vogue dans les années 1970/80, apparaissait comme un des éléments susceptibles de re-créer du lien social entre les différentes composantes sociales. Largement mis à contribution, les squatters, et notamment les acteurs du monde artistique et culturel ont ainsi contribué à changer l'image de certains secteurs dégradés de la ville. Mais l'erreur politique des Travaillistes, comme des Socialistes en Espagne, fut de croire qu'il était possible de contenir l'ensemble des mouvements « logiques » ou « naturels » de la spéculation qui est également l'oeuvre des petits propriétaires. La petite initiative privée plus réactive et sachant souvent contourner les lois et les règles entraîne les mutations immobilières, le gonflement des prix, des charges et des loyers, privilégie la location à des classes sociales supérieures, etc. Par la suite, ce désir de mixité sociale est apparu comme l'élément déterminant pour changer le paysage social d'un quartier et une arme particulièrement efficace pour les spéculateurs.


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« Les squatteurs incarnent une immense force politique aux Pays-Bas, » affirme le journaliste Van Duivenvoorden. Selon lui, le mouvement est encore et toujours d’actualité. «Amsterdam connaît toujours une grave pénurie de logements contre laquelle la municipalité doit lutter. Même affaibli, les squatteurs restent les acteurs majeurs de cette lutte : ils sont comme une police fantôme du combat contre les logements vides.» Cela étant, Eric Van Duivenvoorden qui fait partie de l'ancienne génération de squatter politique, de ce qu'il considère comme « l’âge d’or », reproche aux jeunes d'aujourd'hui  leur manque d’engagement politique. Selon lui, « le mouvement des squatters risque de se réduire à une sous culture insignifiante. »

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Pour la journaliste Sabine Cessou, dans ce pays densément peuplé, en proie à une pénurie structurelle de logements, le squat a peu à peu perdu son aura de contre-culture. Il est devenu une stratégie de logement. Le phénomène contre-squat a connu un développement étonnant et aujourd'hui, des sociétés spécialisées privées, sans idéologie aucune, fournissent aux propriétaires des listes de locataires « sûrs », les protégeant d'une opération squat illégale. Le contre-squat protège les droits des propriétaires légaux de leur propriétés, qui signent des contrats stipulant que les occupants devront rapidement quitter les lieux quand une décision est prise de vendre, rénover ou démolir un bâtiment donné. C'est une situation gagnant-gagnant pour les propriétaires des bâtiments, dont les bâtiments ne sont plus vides et les plus vulnérables d'être squatté, et pour les locataires anti-kraak, qui peuvent trouver ainsi une solution pratique pour quelque temps, souvent pendant des mois ou des années. L'habitat anti-kraak est particulièrement populaire parmi les étudiants, parce qu'ils sont en mesure de déménager assez rapidement Ces sociétés Anti-kraak existent dans la plupart des grandes villes néerlandaises, ou/et sur internet. Ad Hoc est l'une des plus grandes entreprises néerlandaises fournissant des logements anti-kraak. A l'origine, les propriétaires devaient payer pour le service qui leur était rendu. «Aujourd'hui, ce sont les locataires qui paient, explique Nicole, de l'agence Anti-Kraak, 150 euros par mois tout compris pour un appartement à Amsterdam.» La formule a si bien marché que plus de 150 000 personnes, estime la grande agence antisquat Huisoppassers, ont trouvé un toit par ce biais à travers le pays. Ce système permet aussi de patienter avant de se voir attribuer un logement social. Les listes d'attente s'étirent sur six à huit ans à Amsterdam.


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Le squat folklorique représente maintenant pour les autorités d'Amsterdam un argument culturel pour leur campagne de promotion de la capitale, et ce, dans le cadre d'une Creative City. Qui ne connaît à travers le monde les squats d'Amsterdam ? Quel guide touristique ne mentionne pas d'aller prendre une consommation dans un bar ou restaurant squat ? Cela étant, Amsterdam aujourd'hui tente de dépasser cette image un peu poussiéreuse et d'affirmer une nouvelle identité qui exploite ce patrimoine mais destinée désormais aux élites internationales. Dans une compétition acharnée où chaque grande ville du monde tente d'attirer les grandes firmes liées aux nouvelles technologies, le siège social de Google Europe, par exemple. Le squat en tant que tel dans cette vision promotionnelle n'a guère plus d'importance, il suffit de laisser quelques traces antiques du phénomène qui semble s'acheminer progressivement vers un devenir folklo-touristique.



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SOURCES : 


Site internet

pour ce qui concerne l'actualité des mouvements contre la loi de 2010

Les squats aux Pays-Bas depuis 1945.

Mise en ligne le jeudi 22 avril 2010

Squats en liberté

C. LINDNER


Les années 68 : événements, cultures politiques et modes de vie

Lettre d’information n°13 / Séance du 26 février 1996
Les Provos
par Tjebbe VAN TIJEN


Les Provos, 1965-1967

Yves FREMION
Revue : Matériaux pour l'histoire de notre temps. 1988, N. 11-13.

Amsterdam et ses squats

Histoires singulières

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