Hippie ! Communautés et Back-to-the-Land


Ne faites pas confiance à quelqu'un de plus de trente ans
Jack Weinberg

Le mouvement hippie serait pour l'historien de l'anarchisme Ronald Creagh la dernière résurgence spectaculaire du socialisme utopique, qui se caractérise par une volonté de transformation de la société non pas à travers une révolution politique, ni sur une action réformiste impulsée par l'État, mais sur la création d'une contre-société socialiste au sein même du système, en mettant en place des communautés idéales plus ou moins libertaires.



Les communautés

Aux Etats-Unis, la montée de l'alternative hippie, parallèle à celle de la Nouvelle Gauche et du Black Power, entraîna la naissance de communautés urbaines : l'East Village à New York ou Haight-Ashbury à San Francisco où, à partir de 1965, de nombreux hippies commencèrent à s'installer. Dont notamment à San Fransisco, les Diggers, un des mouvements hippies les plus radicaux ou les Peace and Liberation Commune, une mouvance qui lutte principalement contre la guerre et la conscription. Les Fugs (euphémisme pour Fuck) à New York, communauté anti-argent et anti-système, s'organisent autour de Tuli Kupferberg et sont favorables à la vie sexuelle libérée, au pacifisme, au psychédélisme et militent déjà - chose rare - contre le nucléaire. En 1966, est créée la communauté itinérante de la Hog Farm, opposée à tout système, limitant l'autorité quelqu'elle soit en la soumettant aux règles de l'unanimité et de la "révision permanente" entre mouvance libertaire et mysticisme orientalisant. Il s'agit d'une famille élargie, pratiquant l'amour libre, composée d'une cinquantaine de personnes en permanence et de milliers de sympathisants. La Hog Farm est célèbre pour son tour du monde (1968-69 à 1974) qui la conduit des USA jusqu'au Népal, en passant par l'Europe. Cette communauté nomade prolonge l'esprit "on the road" de la Beat generation et de John Kerouac. Comme de nombreuses communautés nomades, ils sont passés dans l'art de retaper et d'aménager les bus scolaires. L'apogée du rayonnement de la Hog Farm a lieu en 1969, an assurant le service d'ordre du festival de Woodstock.


Au même moment, un petit groupe d'artiste, d'étudiant, d'écrivain de l'université du Kansas décident d'établir une communauté artistique à la campagne, ouverte à tous, libre. Ils achètent une vaste prairie d'environ 30.000 m², proche de la ville de Trinidad, dans le sud-est du Colorado : la première communauté Hippie en milieu rural est née : Drop City. Leur philosophie est de rassembler dans un même lieu, loin de la ville, les différentes nouvelles pratiques et usages du mouvement hippie : le refus du travail salarié, l'insoumission, le pacifisme, la drogue, l'art, la liberté sexuelle, une nouvelle relation homme/nature, des nouveaux modes d'habitat ; l'architecte Steve Baer, un des fondateurs, appliquera pour les auto-constructions, le principe des dômes géodésiques constitués d’une structure en bois recouverte de plaques de tôles récupérées sur de vieilles voitures,  clouées et peintes de couleurs vives. 






Steve Baer à partir des expériences faites à Drop City éditera ce Manuel de constructions d’habitations, Dome cookbook illustré d’exemples de réalisations, dont le premier tirage fut publié en 1968.  D'autres architectes éditeront des fascicules destinées aux nombreuses communautés, dont Domebook : 4 publications forment la plus complète source d’informations sur l’architecture alternative.  Les 2 premiers volumes Domebook 1 et 2 sont entièrement consacrés à la théorie et à la pratique de la construction  d’habitations légères et bon marché, basées sur les principes développés entres autres par Buckminster Fuller ou Steve Baer. Les 2 volumes suivants -Shelter incluant Domebook 3 et Shelter 2- donnent en plus de nombreux exemples de constructions traditionnelles et écologiques allant des habitations Dogons aux Yourtes des tribus nomades de l’Asie Centrale, ainsi que des informations sur différents types d’habitations communautaires urbaines : squats, houseboats, etc. aux U.S.A. et en Europe. L’ensemble est abondamment illustré de croquis, diagrammes, plans et de nombreuses reproductions photographiques.

Domebook : 4 publications forment la plus complète source d’informations sur l’architecture alternative.  Les 2 premiers volumes Domebook 1 et 2 sont entièrement consacrés à la théorie et à la pratique de la construction  d’habitations légères et bon marché, basées sur les principes développés entres autres par Buckminster Fuller ou Steve Baer. Les 2 volumes suivants -Shelter incluant Domebook 3 et Shelter 2- donnent en plus de nombreux exemples de constructions traditionnelles et écologiques allant des habitations Dogons aux Yourtes des tribus nomades de l’Asie Centrale, ainsi que des informations sur différents types d’habitations communautaires urbaines : squats, houseboats, etc. aux U.S.A. et en Europe. L’ensemble est abondamment illustré de croquis, diagrammes, plans et de nombreuses reproductions photographiques.
Shelter/Dombook : Lloyd Kahn, Shelter publications, 1970 - 1978

Domebook : 4 publications forment la plus complète source d’informations sur l’architecture alternative.  Les 2 premiers volumes Domebook 1 et 2 sont entièrement consacrés à la théorie et à la pratique de la construction  d’habitations légères et bon marché, basées sur les principes développés entres autres par Buckminster Fuller ou Steve Baer. Les 2 volumes suivants -Shelter incluant Domebook 3 et Shelter 2- donnent en plus de nombreux exemples de constructions traditionnelles et écologiques allant des habitations Dogons aux Yourtes des tribus nomades de l’Asie Centrale, ainsi que des informations sur différents types d’habitations communautaires urbaines : squats, houseboats, etc. aux U.S.A. et en Europe. L’ensemble est abondamment illustré de croquis, diagrammes, plans et de nombreuses reproductions photographiques.
Refried Domes, Shelter publications, 1989

Drop City acquis très rapidement une grande popularité et une solide réputation d'utopie réalisée, de Paradis de la Contre-culture, accélérée par l'attention des médias, y compris des réseaux de télévision nationaux. Le pic de la renommée de Drop City a été le Festival de la Joie en Juin 1967, qui a attiré des centaines de hippies, dont certains sont restés. A partir de 1967, des centaines de milliers de jeunes migrèrent vers le monde rural guidés par des rêves d'alternative et de leur mise en pratique : des milliers de communautés rurales [estimées à 3000 en Californie, 10.000 "stables" sur tout le territoire, sans compter celles éphémères, les communautés urbaines, les appartements partagés, etc.] s'établissent aux États-Unis. La communauté Twin Oaks, fondée en 967 dans la région de Louisa en Virgine marque également les esprits et elle est encore en activité - avec bien entendu une tout autre philosophie -. Parmi les plus célèbres ou actives, la communauté anrachiste Adams-Morgan, implanté dans l'Etat de Washington reste une référence. Dans le nord de la Californie, d'anciens diggers et des militants du Black Panther Party organisent le Black Bear Ranch, communauté rurale, anti-état et écologiste qui deviendra une référence pour le futur mouvement "bio régionaliste". D'autres diggers établissent également la communauté de Morning star ranch et se livrent à des activités agricoles d'auto production pour tenter de vivre en semi-autarcie. La Cold Mountain farm est une communauté rurale de la bohème anarchiste de New York où se retrouvent artistes, intellectuels, pacifistes et végétariens qui annonce la nouvelle mouvance écologique libertaire.


Robert Crumb

Il n'y a pas de communauté type, certaines vivent isolées en autarcie, d'autres au contraire s'implantent près des centres urbains, certaines s'orientent sérieusement vers l'agriculture et l'élevage, d'autres vivent de l'artisanat, d'autres sont de simples refuges monastiques d'artistes, certaines conservent des liens forts avec les groupes politisés de la gauche radicale, d'autres interdisent toute activité militante, certaines prônent le mysticisme, voire la relecture des Évangiles, certaines ne sont que des lieux de passage, etc. De même, pour leur mode d'habitat qui présente une grande variété : village de tipis Indien, auto-construction de cabanes ou de dômes géodésiques, roulottes, bus, etc. D'une manière générale, la population y est très instable, départs et arrivées sont constants. L’aspect éphémère et instable de ces communes montrent peut être que leurs membres sont plus en quête idéale, libertaire, d’un autre monde qu’en recherche d’une microsociété stable où s’insérer pour le long terme. La mobilité comme mode de vie reste une des constantes de la société états-unienne depuis l’époque des pionniers.








Il peut exister des différences importantes dans le mode de vie. Ces différences organisationnelles se manifestent dans les normes réglant la vie de tous les jours, et dans de nombreux domaines. Dans le domaine économique, par exemple, certaines communautés recourent à un mode de gestion largement collectivisé, rejetant les principes de la propriété individuelle ; d'autres, au contraires, ne mettent que fort peu de choses en commun : ateliers et outils de travail, par exemple, restant sur des bases très individualistes : chaque famille ou couple dispose de sa propre maison, de ses outils et de ses revenus. De la même façon, les normes sexuelles peuvent aller du libéralisme le plus complet : mariage de groupe, amour libre imposé pour tous les membres d'une même communauté, toutes formes de sexualité étant admise, jusqu'au traditionalisme de bon ton rejetant l'amour charnel ou faisant l'apologie du romantisme. La communauté de Kerita à San Fransisco est sans doute une des communautés les plus radicales dans la libération sexuelle, en prônant, voire exigeant, des rapports multiples, sorte de "mariages de groupe".  La communauté de Twin Oaks, au contraire, préserve l'intimité du couple : les maisons sont communautaires mais des chambres séparées sont aménagées.

De même les rôles sociaux à l'intérieur de la communauté sont tantôt indifférenciés, réalisant le mythe de l'abolition du pouvoir dans une espèce de fusion et de confusion niant tout système social, tantôt définis et organisés en un organigramme strict réglant la place et le pouvoir de chacun. En bref, les communautés offrent un éventail de normes allant des moins conventionnelles aux plus traditionnelles. Une communauté peut présenter tout à la fois des normes très conventionnelles dans certaines sphères de la vie sociale et d'autres anti-conformistes : le libéralisme sexuel, par exemple, n'est pas nécessairement vécu comme incompatible avec un système social reposant sur la hiérarchie des individus ; de même, le conformisme au principe du couple traditionnel ne s'oppose pas inéluctablement aux tentatives pour abolir la propriété individuelle et l'exercice du pouvoir par un comité restreint, voire une personnalité.


Mouvement Universel
Une caractéristique majeure du mouvement hippie est une forme non organisée mais inédite de mondialisation, portant sur des revendications universellement reconnues. Les communautés hippie fleurissent dans le monde entier et elles constituent des lieux d'accueil pour ceux qui envisagent de sillonner le monde : San Francisco est mythique, Ibiza et Amsterdam sont des lieux incontournables en Europe, de même Goa ou Katmandou en Inde, et plus globalement sur tous les continents, sites idylliques, villes anciennes et plages de rêve, non encore soumises au tourisme, seront colonisés par les hippies. Un formidable réseau mondial est créé.

La France Hippie

La naissance du mouvement Hippie en France diffère de celui des États-Unis car pour un temps, les organisations politiques seront prépondérantes. Comme en Italie, les organisations de la Nouvelle Gauche tenteront de regrouper toutes les formes possibles de la contestation dans un seul mouvement. Aux Etats-Unis, la guerre du Viêt-Nam fut la véritable matrice de ce rapprochement sur les campus, la conscription étant considérée comme une grave atteinte aux droits humains, et l’interventionnisme militaire comme une oppression étatique. En France, alors en paix, la jeunesse sera davantage portée, dans un premier temps, par le monde intellectuel [la France à cette époque disposait des plus grands penseurs], et plus proche des mouvements politiques de gauche, marxiste et communiste. Il faut également considérer que de nombreux jeunes venant des milieux de la bourgeoisie rejoindront, pour un temps, la nébuleuse hippie, moins politisée et se réclamant pour les puristes de l'apolitisme.

La défaite politique de Mai 68, en France, signifia pour leurs militants et sympathisants une remise en cause de la lutte anti-institutionnelle et du formidable décalage entre les organisations qui en avaient élaboré la tactique et la population, notamment ouvrière. Sur le plan politique mai 68 marque pour la gauche révolutionnaire l'échec de la conception marxiste-léniniste du changement social.

Pour de nombreux militants ou sympathisants des groupes de la Nouvelle Gauche, cet échec signifia un passage idéologique vers des luttes considérées jusqu'alors comme secondaires : le féminisme, l'écologie, le nucléaire, l'homosexualité, le racisme, le tiers-mondisme, le squat, l'anti-militarisme, etc. Les organisations politiques extra-parlementaires plus ou moins homogènes exploseront en multiples [nouveaux] mouvements sociaux regroupant des sensibilités sur un sujet particulier. Après le collectivisme politique apparut une forme de nihilisme collectif au sein des organisations et des communautés d'identiques. Cela étant, la frontière était encore extrêmement poreuse et il serait erroné d'imaginer qu'il existait un mouvement hippy et à côté un mouvement révolutionnaire. Les uns et les autres pouvaient encore s'unir et collaborer pour organiser des manifestations et des actions, mais pour peu de temps encore.

Les communautés d'identiques

La fin des grandes idéologies politiques de la contestation et la montée de l'individualisme, de la prise en considération de la Différence, explique la nécessité pour beaucoup d'entre eux, de trouver une adéquation — ici et maintenant — entre leurs aspirations collectives et leurs désirs individuels.

Certains décidèrent d'un retour à la terre ou d'un refus de la vie citadine. En France, on estime à 500 le nombre de communautés néo-rurales dans les années 1970. Comme aux États-Unis, toutes sont différentes mais elles ont en commun de penser que le monde moderne court à sa perte et qu'il n'y a pas d'autres recours que d'entrer en dissidence et de faire vivre une utopie. Certains s'y employèrent dans les villes, d'autres décidèrent de s'en échapper et de construire en milieu rural des communautés. L'idée pour cet ancien néo-rural était « le rejet d’un conformisme qu’on trouvait vraiment nul ! Les gens étriqués, costard-cravate, métro-boulot-dodo... c’était vraiment ce qu’on rejetait. J’avais besoin de respirer, je n’avais pas envie de vivre comme mes parents, de bosser pour m’acheter une belle bagnole ou autre chose... Je me rendais compte du poids que ça représentait : vouloir se conformer à un modèle, ça coûte cher en fait ! Ça coûte cher dans la tête et financièrement aussi ! Ce sont des contraintes. Et c’est ce qui m’a fait partir, moi et puis d’autres

A ce point de vue, le retour à la nature n'est pas un refus, une distance par rapport à la lutte, mais un simple changement tactique. Le Back-To-Land constitue un engagement par le non engagement. Cette affirmation a une signification multiple. D'une part la recherche d'une production autonome sur un territoire indépendant constitue l'interruption, ou en tout cas, une minimisation de la participation des personnes aux violences inhérentes aux implications relationnelles du quotidien de la société de consommation. L'option pour cette attitude est renforcée par la théorie du changement social, par la multiplication des territoires émancipés où la révolution est réalisée au niveau pratique. D'autre part, la non participation constitue aussi un engagement dans la mesure où il n'y a plus seulement une remise en question de la société mais aussi une critique de l'incapacité individuelle de modifier la société.



Ce retour à la terre n'intéressa guère les organisations de la Gauche radicale, qui préféraient l'endoctrinement de la population ouvrière des villes. Le monde paysan était jugé rétrograde voire réactionnaire, peu sensible et peu perméable à la cause révolutionnaire. Cela étant des témoignages assurent que certains groupuscules trotskystes envisageaient la mise en place d'une guérilla dans le Massif Central. De même en Italie, où un groupe armé révolutionnaire établit un campement dans une forêt des Alpes italiennes, prélude à une guérilla rurale généralisée qui ne vint jamais. 


Paris et le Désert français

Dans les années 1970, certaines régions de France s'étaient désertifiées, depuis notamment l'exode rural des années 1860 et des conséquences d'un isolement dans le système du réseau national routier et autoroutier. Dans ces régions, les ruines de villages, de hameaux, de fermes y étaient nombreuses, le marché immobilier de la résidence secondaire ne s'intéressait pas encore aux régions éloignées des côtes maritimes, plus prisées par le tourisme. Une ruine et quelques hectares valaient en 1968 moins de 1500 euros ; de même pour les loyers, selon un témoignage : « Les loyers n’étaient pas chers. On trouvait des petites baraques : il y avait la cheminée, une dalle de ciment et un point d’eau au mieux. Personne n’avait de salle de bains, il n’y avait pas d’eau chaude. [...] On n’était pas à la recherche d’un confort... Pour la plupart, on était des fils de petits bourgeois... Le confort, on l’avait et ça ne nous intéressait pas ».



Ces régions ont donc été, les terres d'accueil formant le support de l’émergence de l’utopie néo-rurale. Selon Bertrand Hervieu, Le rejet du monde présent, c’est le rejet du capitalisme. On retrouve là les grands thèmes de mai 1968 : le rejet de l’industrialisation et du productivisme, le rejet de la ville, symbole à la fois du capitalisme triomphant et de la bourgeoisie, avec ses convenances et son enfermement. C’est aussi le rejet de l’atomisation sociale urbaine : mai 68 a permis d’entrevoir ce qu’était une société en fusion, de sociabilité de tout instant, et ce monde rural déserté apparaît comme un monde vierge où il sera possible de reconstruire cette effervescence dépolluée de la régulation urbaine, bourgeoise et convenue. C’était le refus du «métro-boulot-dodo». On est en face d’une population disposant d’un capital culturel élevé : ce sont des étudiants qui ont fini leurs études ou sont au moins détenteurs du baccalauréat et qui protestent contre le décalage qui se profile à leurs yeux entre leur capital culturel et l’avenir professionnel qui leur est réservé. Cette dynamique de prolétarisation à laquelle ils semblent être voués, et que certains vivent déjà, contribue à la construction de ce rejet.

Le futur tout autre, c’est d’abord d’autres relations sociales, c’est-à-dire autre chose que le couple, autre chose que des relations familiales classiques, autre chose que des relations hiérarchiques, que des relations de pouvoir. Du côté du pouvoir, du travail et de la gestion de la sexualité, c’est la recherche d’une fusion et d’une égalité la plus grande possible. L’été 1969 a peut-être été l’été le plus riche de l’effervescence néo-rurale dans ces régions-là et le plus grand moment des collectifs sexuels de la période, avec des drames qui se sont joués autour des passions. Dès 1969, de nouvelles régulations sont inventées dans les communautés et les collectifs. La plus extrême (et d’ailleurs exceptionnelle) que nous ayons rencontrée était l‘obligation pour tout le monde d’avoir des relations sexuelles avec tout le monde, pour assurer une mise à plat et une égalité des relations, et tenter de garder cette fusion désirée. L’autre futur attendu, c’est la transformation des relations au travail qui s’exprime à travers l’idée que le travail doit être un plaisir. On attend beaucoup du travail de la terre, de l’artisanat, pour reconstruire une relation au travail qui soit créatrice. Les déconvenues sont très grandes car les savoirs-faire étaient très faibles et les populations locales n’étaient pas prêtes à transmettre leurs savoirs-faire. Un autre modèle éducatif est rêvé, et pour aller jusqu’au bout de cet autre modèle, il y a eu à un moment donné une sorte d’aspiration autour de l’idée qu’il n’y aurait plus de parents. La fonction parentale vécue comme hiérarchique et répressive devait disparaître et pour cela il fallait que ce soit le collectif qui prenne en charge l’éducation. Autre modèle de médecine, d’alimentation : les idées écologiques sont mises en pratique à travers la macrobiotique, la culture biologique etc.

Le support de cette société tout autre c’est la magnification du passé des communautés rurales, paysannes. Il faut noter que les Cévennes, l’Ariège ont toujours été des régions réfractaires, d’hérésies, qui ont été fortement réprimées par le pouvoir central. Une identification se fait entre les Camisards, les Cathares, les tisserands hérétiques et le mouvement de protestation de l’après 68. Cet âge d’or est construit autour de trois pôles que nous avons retrouvés par strates successives. Un premier pôle utopique qui est le retour au désert : ces lieux sont les lieux d’une civilisation de non-contact avec toutes les perversions du capitalisme, il y a dans ce retour une volonté d’isolement. C’est le côté table rase. En second lieu c’est le retour à la nature et à la terre : il s’agit de retrouver une nature bonne, généreuse et d’inventer une reconstruction sociale à partir de l’observation, de l’écoute, et pour certains, de la soumission au rythme de la nature. Il y a en effet, des tentatives d’écologie radicale et de soumission écologique radicale. Troisième strate, c’est le retour au village. Le village rural comme utopie de construction de relations sociales régulées, d’interconnaissances, de solidarités, de convivialité. Là aussi il y a eu de grandes déconvenues mais on a des interviews sur le village rêvé, sur ce qu’était la société villageoise de l’Ancien régime avant la révolution industrielle et la révolution productiviste en agriculture, qui sont décrits comme une sorte de paradis terrestre. Autour du retour à la nature et à la terre se sont développées toute une réflexion et une pratique concernant l’agriculture, tandis que l’utopie du retour au village a permis le déploiement de l’artisanat.

Lire notre article sur l'expérience néo-rurale de Caza, grand maître de la BD.

Presse Underground



La presse underground est un élément capital dans la mouvance contestataire des années 1970, un formidable outil de contre-culture dont un des rôles est sinon la démolition de l'ordre existant, mais la critique impitoyable des institutions dans ce qu'elles ont de plus rétrograde. La presse Underground française est bien en retard par rapport à d'autres pays et il faut attendre 1970 pour voir la véritable naissance d’une presse parallèle d’envergure nationale avec le lancement de quatre titres incontournables : Actuel [Novapress], Tout !, Parapluie et Le Pop. Plutôt qu’une approche globalisante des luttes, la presse Underground donne la parole à tous ceux qui sont ignorés par la presse officielle, les «minorités silencieuses» que sont les lycéens, les femmes, les homosexuels, les bidasses, les prisonniers, les usagers des drogues et leurs visions, les écologistes, les groupes rock, les communautés, etc. C’est une presse libérée, désaliénante, sans tabou, qui proclame le désir de vivre d’une génération en rupture avec le vieux monde incarné par une France gaulliste étouffante, répressive, castratrice et centralisatrice.





Le journal underground Actuel - du moins dans sa version entre 1970 et 1976- jouera également un rôle non négligeable au sein des communautés, une sorte de Guide Bleu du marginal français, s'inspirant des magazines anglais et américains, véritables icônes de la contre-culture [ City of San Francisco Oracle, EVO (East Village Other), OZ ]. De nombreux articles concernent les thématiques de la mouvance hippie : les communautés, la ville, les drogues et la liberté sexuelle, faisant parfois scandale. Sa rubrique "Petites Annonces", est tout aussi essentielle et Actuel deviendra une sorte de journal de liaison : les «underguides» fournissent tous les renseignements sur les bons plans à Paris et en Province tandis que les petites annonces gratuites instaurent une véritable complicité entre les lecteurs et le journal : c’est là que se retrouvent ceux qui veulent mettre leurs rêves et leurs idées en pratique : fonder une communauté, créer un groupe de rock, ou simplement rechercher de nouveaux amis partageant les mêmes aspirations : "Couple plus 5 enfants ch. familles avec enfants pour vie communautaire dès cet été à Nimes ou environs immédiats avec mise en place école nouvelle, active, ouverte au sein de la communauté." Ou : "Ch. contact avec personnes intéressées par le projet de former une communauté constituée de charpentiers, menuisiers, ébénistes avec femmes, enfants, copains pour chantiers dans communes rurales, fermes défavorisées."


Le Pop tient une place à part entière, bien plus qu’un simple fanzine musical il développe progressivement tous les thèmes de la contre-culture (en particulier dans ses fameux numéros bis) proposant une approche globale des modes d’existence parallèle. Le Pop lancera deux excellents journaux au cours de l’année 1971 : Free iX (prononcez « freaks) saisi presque aussitôt après sa parution, et Zinc mensuel de BD « très beau pas cher ». Le Pop se singularise par le mode de vie communautaire de ses rédacteurs : c’est une véritable tribu, qui devient nomade à la fin de l’année 1971. Ses membres se séparent et propagent l’esprit du journal à travers la province contribuant ainsi à la naissance de nombreuses feuilles sauvages à travers toute la France. A partir de 1972, la presse underground se régionalise, des dizaines d'auto-publications voient le jour, peut-être en réaction contre le parisianisme de la presse underground nationale. 



L'écologie Underground

On associe bien trop rapidement le mouvement hippie à l'écologie, qui était une des préoccupations parmi d'autres, mais qui deviendra par la suite prépondérante. Pour la nébuleuse hippie, l'écologie est tout autant une volonté de respecter l'environnement qu'un rejet de la ville capitaliste. Ainsi, en 1972, le film L’An 01, réalisé par Jacques Doillon à partir d’une série de sketches écrits en collaboration avec le dessinateur Gébé, donnait à voir une autre vision de la société de consommation de masse reprenant des thèmes et des questions inédits qui faisaient alors l'objet de toutes les attentions de la presse underground : sur les rapports de l’homme à son milieu, sur sa manière de vivre et ses modes de consommation.

On peut avancer l'idée que l'avènement de l'écologie correspond au progressif apolitisme qui s'affirme dans la société française. Si les luttes syndicales politisées peuvent encore rassembler, les luttes contre le nucléaire, pour la préservation du capital naturel, de l'environnement vont acquérir une place importante. Les 20 000 manifestants présents lors du rassemblement contre la centrale de Bugey en juillet 1971 (ils étaient 2000 quelques temps plus tôt à Fessenheim) témoignent de cet engouement. La grande presse relaie tant bien que mal la manifestation : à qui les journalistes doivent – ils s’adresser ? Il n’y a pas de leader. Le mouvement n’a même pas de nom, encore moins de mots d’ordre doctrinaire.


L'écologie sera bien présente dans les colonnes de la presse underground mais également du fait qu'un grand nombre de contestataires particulièrement actifs, établis dans des villages ou communautés isolées, où les luttes révolutionnaires n'inspirent guère les autochtones, vont s'emparer sinon des revendications mais de la contestation paysanne. L'exemple caractéristique est donné par le premier mensuel écologiste La gueule ouverte ; En 1973 y paraissent des articles présentant les dangers de l’amiante, la pollution des eaux, et les bienfaits de l’énergie solaire, des engrais vert, de l’agriculture biodynamique, des radios pirates, des expériences d’éducation alternative, etc. Le siège de la revue s'installe dans une vielle mairie désaffectée, dans le village d’Ugine. Tandis que le fondateur Pierre Fournier dessine et décrit le retour à la terre, son épouse Danièle cultive le potager écologique. Il s’agissait de montrer et d’expérimenter un autre mode de vie, loin du gaspillage ou de la surconsommation. Contemporaine, voire même initiatrice des manifestations antinucléaires et antimilitaristes de Bugey puis de Fessenheim, La Gueule Ouverte est l’un des lieux où l’écologie va devenir un enjeu politique tout autant que sociétal.




HÉRITAGES



L'éphémère mouvement hippie déclinera très rapidement mais il laisse un héritage qui peut être considérable dans certains pays, et notamment l'Allemagne, les Pays-bas tolérant, et les pays nordiques. Comme toute utopie, ou mouvement contestataire, le capitalisme récupérera l'ensemble des caractéristiques : l'éco-village, le nomadisme, la mode, la musique, etc.. et au-delà, son idéal libertaire : le slogan Il est interdit d'interdire résonnera dans les salons feutrés des ministères de l'économie autant que sur les places bruyantes des bourses.

Sexualité[s]

Pour beaucoup, le principal apport du mouvement hippie est, sans conteste, la libéralisation sexuelle. Même si certains reconnaissent qu'il est difficile de déterminer dans les changements de mœurs survenus dans les années 1960 et 1970 ce qui peut être attribué aux hippies, à la jeunesse en général, ou au mouvement féministe. Mais ils ont joué un rôle dans l'évolution des mentalités concernant la sexualité qui fut considérable à cette époque. Selon une enquête de l'institut Gallup, le nombre d'Américains pensant qu'il était « mal de faire l'amour avant le mariage » avait chuté de 68 % en 1969 à 48 % en 1973, un changement généralement attribué aux bouleversements initiés par le courant hippie.

Good Vibrations

En plus de la liberté exprimée dans les relations amoureuses, les premiers sex-shops vendant divers jouets sexuels (l'enseigne Good Vibrations à San Francisco était le premier) ainsi que la diffusion des films pornographiques et leurs projections en salle de cinéma sont apparus au sein de la communauté hippie à une époque où la masturbation était publiquement condamnée et où personne n’aurait jamais ouvertement fait la promotion du plaisir. Les hippies considéraient plus l'homosexualité comme une expérimentation parmi d'autres que comme un taboua ; c'est à cette époque que la première Gay Pride a lieu à New York, et San Francisco demeurera la capitale des deux tendances.

La société humaine

Le mouvement hippie, bien que peu structuré, portait en lui les germes d'un bouleversement du mode de vie des années d'après-guerre qui arrivait, à la fin des Trente Glorieuses, à un essoufflement particulièrement perceptible par la jeunesse. Dans différents domaines, des idées nouvelles perçaient comme l'autogestion, l'écologie et le rejet, attitude rarement affichée à cette époque aux États-Unis, des religions traditionnelles. Il est difficile de déterminer précisément quelle influence peut être exclusivement attribuée aux hippies, mais ils sont, entre autres, crédités de l'émergence des communautés écologiques et des coopératives. Le collectif « Don't make a wave », qui est devenu ensuite Greenpeace, a été fondé par des hippies à Vancouver en 1971 et les écovillages peuvent être vus comme l'aboutissement de certaines de leurs propositions. Certains affirment que les camps de vacances du type Club Méditerranée se sont largement inspirés du mouvement hippie : communauté, liberté sexuelle largement recommandée, fêtes et plages idylliques. 



Des hippies aux yuppies

Selon certaines auteurs, la révolution hippie, rapidement éteinte malgré ses apports à la société de l'époque, aurait souffert principalement d'un manque de discernement dans son attaque en bloc des institutions. En se coupant ainsi de possibles ressources, à cause de ce qui pouvait être perçu comme une forme de paranoïa, le mouvement était condamné à disparaître. La prédominance des drogues dans la culture et les communautés hippies ainsi que les décès qui en ont résulté ont contribué à ternir l'idéal des premiers temps. L'explosion de liberté s'est faite au détriment d'un projet structuré dont l'absence a fini par provoquer la dissolution du mouvement.



Le sénateur de New York, Robert Kennedy, présentait en 1967 la revendication hippie de cette manière : « Ils veulent être reconnus comme des individus dans une société où l'individu joue un rôle de moins en moins important. Voilà une combinaison difficile ». Cet individualisme est pourtant passé dans les mœurs et l'arrivée du néo-libéralisme aurait pour certains récupéré, en les dénaturant, les valeurs hippies. Selon Charles Shaar Murray, « Le chemin qui mène des hippies aux yuppies n'est pas aussi tortueux que beaucoup aiment le croire. Une bonne partie de la vieille rhétorique hippie pourrait parfaitement être reprise par la droite pseudo-libertaire, ce qui s'est d'ailleurs produit. Rejet de l'État, liberté pour chacun de faire ce qu'il veut, cela se traduit très facilement par un yuppisme « laissez-faire ». Voilà ce que cette époque nous a légué. »



Une droite néo-libertaire née de la conjonction d’une défense des principes économiques libéraux, d’une position isolationniste et d’un attachement intransigeant à toutes les libertés individuelles, qui a conduit les militants les plus radicaux qui étaient jusqu’alors associés aux conservateurs à devenir pleinement libertariens. On dit parfois que l’anarchisme de gauche et l’anarcho-capitalisme se ressemblent à s’y méprendre, et que Proudhon est un précurseur de Hayek. Il s’agit plus probablement d’une méprise fondée sur une convergence contingente qui ne survécut pas à la guerre et sur quelques affinités de campus entre contestataires de gauche et "hippies de droite".


Superstudio, architectes, Italie : supersurface


SOURCES

Bertrand Hervieu, Danièle Hervieu-Léger 
Les communautés ruales de l’après 68 : utopies rêvées, utopies pratiquées 

Wikipedia 
 Hippie 
http://fr.wikipedia.org/wiki/Hippie#.C3.89tudes_du_mouvement_hippie

Signes & Sens Magazine
n°30, Décembre-Janvier 2006

Sébastien Caré 
Les libertariens aux États-Unis, sociologie d'un mouvement asocial 
 Presses universitaires de rennes (pur)

John Curl 
 Memories of Drop City, The First Hippie Commune of the 1960s and the Summer of Love, a memoir.


Les premières communautés en France


Tony Legendre 
Expériences de vie communautaire anarchiste en France 

L'histoire, de 1902 à 1951, d'anarchistes qui fondèrent des "colonies libertaires" dans le département de l'Aisne (!), pour y vivre le "communisme libre" et qui pratiquèrent le naturisme, le végétalisme et plusieurs expériences originales. (Les Editions Libertaires)

Céline Beaudet  
Les Milieux Libres, vivre en anarchiste à la belle époque en France
Au début du XXème siècles les anarchistes créèrent des centaines de communautés de vie, les milieux libres, et expérimentèrent les coopératives ouvrières de production et de consommation, le naturisme, l'alimentation végétarienne, l'amour libre, les écoles libertaires, les méthodes de contraception etc... (Les Editions Libertaires)

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