USA, Révoltes Urbaines


« Je lis ce rapport sur les émeutes de Chicago en 1919 et c'est comme si je lisais le rapport de la commission d'enquête sur les désordres à Harlem en 1935, le rapport de la commission d'enquête sur ceux de 1943, le rapport de la commission McCone sur les émeutes de Watts. Je dois sincèrement vous dire, Membres de la commission, qu'on se croirait dans Alice au pays des merveilles, avec le même film qu'on nous repasse éternellement : même analyse, mêmes recommandations, même inaction»
 Kenneth Clark [1]
1968
Durant la première moitié du vingtième siècle, plusieurs millions d’Afro-Américains quittent le Sud des États-Unis pour rejoindre le Nord, le Middle West et l’Ouest du pays dans un mouvement connu sous le nom de Grande migration (1916-1930). Ils espèrent échapper à la ségrégation et aux violences dont ils sont toujours victimes dans le Sud, accéder au droit de vote ainsi qu’à de meilleures conditions de vie. Le dynamisme industriel du Nord, les besoins en main d’œuvre consécutifs à l’intensification de la production militaire durant la Première Guerre mondiale offrent les conditions de cette vague migratoire. De 1910 à 1930, la population noire des seules villes de Chicago, New York et Philadelphie passe de 226 000 à 902 000 individus. La concentration des Noirs dans les grandes villes du Nord conduit à la formation de quartiers à forte majorité afro-américaine comme le South Side de Chicago ou Harlem à New York.




1919

Comme en Europe, les années 1919-1920 sont difficiles aux États-Unis : il faut reconvertir l'économie de guerre et faire face à l'inflation. La montée du syndicalisme provoque de nombreuses grèves dans tout le pays. En 1919, on recense 4,1 millions de grévistes qui réclament de meilleurs salaires et une réduction du temps de travail. Elles dégénèrent souvent de manière violente et des affrontements ont lieu dans plusieurs grandes villes, comme à Boston. Les Noirs souffrent au premier chef de l’appauvrissement général et des bouleversements que provoque la crise, et ne profite guère du réveil social qu’elle engendre. Premier embrasement généralisé social des quartiers ouvriers, pas encore ghéttorisés, c'est "l’été rouge" de 1919 qui marque l’avènement de la classe ouvrière syndiquée et combative.

En 1919, une série d'émeutes bien différentes car anti-Noirs éclate dans plusieurs grandes villes. Lynchages et agressions contre la communauté noire américaine se multiplient tout au long de l’été. À Chicago, on dénombre 38 morts, 537 blessés et plusieurs milliers de familles sans abri. Ces émeutes rappellent celles de 1917 de Saint Louis, lorsque 470 travailleurs afro-américains acceptèrent d'être embauchés pour remplacer les travailleurs blancs d'une usine d'aluminium, qui s'étaient mis en grève. C'est un point capital, car si à cette époque les antagonismes sont bien établis entre la classe ouvrière blanche et noire, bientôt car unis dans une même servitude, exploités blancs et noirs ont donné des signes d’alliance possible. L'historien américain Zinn affirme que, face à cette montée en puissance de conflits de classe, le racisme s’est érigé en instrument de contrôle social. “Si des hommes libres, au désespoir, avaient dû faire cause commune avec des esclaves désespérés eux aussi, les conséquences auraient pu dépasser en violence tout [ce qui se faisait alors]. La solution à ce problème, évidente mais jamais formulée -simplement progressivement assumée-, était le racisme, seul outil susceptible de ségréguer les Blancs dangereux des esclaves dangereux en élevant entre eux le mur du mépris social.” Le racisme est donc un élément fondamental, un des instruments de la domination des capitalistes sur les travailleurs. 

L'année 1920 est marquée par de nombreux attentats anarchistes : les responsables politiques sont touchés, comme le maire de Seattle ; les bureaux de la banque Morgan sont soufflés par un attentat qui fait 38 morts et 200 blessés. Les autorités prennent des mesures de répression contre les anarchistes mais aussi les communistes et les socialistes américains. Certains sont emprisonnés, d'autres contraints de s'exiler. L'opinion publique amalgame les étrangers et « les Rouges ». C'est dans ce climat de tension que sont exécutés les anarchistes d'origine italienne Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti en 1927. La communauté Noire de Harlem s'émancipe, artistes, poètes, musiciens, romanciers et nationalistes lui ajoutent un élan artistique, faisant d’Harlem un pôle culturel, mais aussi politique, avec la formation de syndicats noirs par le Parti Communiste (1925).

En pleine dépression post krach 1929, les idées communistes trouvèrent un écho favorable à Harlem, et continuèrent à exercer une influence notable dans les années 1940. Aux succès de A. Philip Randolph et de son syndicat des porteurs de wagon-lits [Brotherhood of Sleeping Cars Porters, premier syndicat noir à négocier avec succès avec une entreprise appartenant à des Blancs], s’ajoutent les victoires des athlètes noirs à Berlin en 1936, ou la gloire de l’acteur et chanteur communiste Paul Robeson (1898-1976), première star de couleur et bientôt exilé, pour attester de la pugnacité de la communauté et réveiller sa fierté. Mais l'historien Howard Zinn rappelle le côté sombre de ce qui est considéré comme une renaissance à propos de la vie à Harlem dans les années trente: « Dix mille familles habitaient dans des caves ou des sous-sols infestés de rats. La tuberculose y était monnaie courante.» La ségrégation et la misère perdurent, malgré les louables efforts de l’administration Roosevelt, vite calmés par la guerre et l’anticommunisme.

Après 1941, certains intellectuels Noirs devaient quitter le Parti communiste, complètement écoeuré par la trahison des staliniens. Ces derniers avaient renoncé à lutter pour les droits et l'émancipation des Noirs pour cause d'« union sacrée » avec la bourgeoisie américaine s'engageant dans la Seconde guerre mondiale. Zinn rappelle ironiquement que l’intervention américaine pendant la seconde guerre mondiale n’obéissait pas encore vraiment à des motivations humanistes : “Faisait-on réellement la guerre pour démontrer que Hitler se trompait quant à la supériorité de la “race” aryenne sur les races inférieures ? Dans les forces armées américaines, les Blancs et les Noirs restaient séparés. Lorsque, au début de 1945, les troupes furent embarquées sur le Queen Mary pour aller combattre sur le sol européen, les soldats noirs prirent place dans les profondeurs du navire à côté de la salle des machines, aussi loin que possible de l’air frais du pont, dans une sorte d’étrange remake des transports d’esclaves d’autrefois. La Croix-Rouge, avec l’accord du gouvernement, ne mélangeait pas le sang des Noirs avec le sang des Blancs.”

Harlem, 1935
Le 19 mars 1935, des émeutes se déclenchèrent sous l'égide des mouvements activistes, à la suite d’une rumeur selon laquelle un policier avait tué un jeune Noir [suite à un vol à l'étalage]. Elles mobilisèrent près de 10 000 personnes qui s’en prirent aux magasins des Blancs. Il fallut l’intervention de plusieurs centaines de policiers pour rétablir l’ordre. Quatre Noirs furent tués et 195 personnes blessées. Les dégâts furent importants et les classes moyennes commencèrent en conséquence à fuir le quartier. On dénombra 600 magasins pillés. La même année, Harlem connut de grandes manifestations organisées par un mouvement internationaliste de contestation contre l'invasion de l'Éthiopie par les troupes italiennes.


Harlem, 1943
La protestation contre la misère et le racisme explosa en une grande émeute à Harlem le 1er août 1943. Ce deuxième grand mouvement d'émeutes, déclenché suite à l'agression d'un soldat Noir en uniforme par un policier blanc, se termina par le pillage de centaines de magasins et la mort de six personnes et de 400 blessés. L'ordre est finalement rétabli le 3 août. Le maire décide d'offrir des colis de nourriture aux habitants qui contribue à apaiser les esprits. La middle upper class -blanche et noire- déménage vers d'autres quartiers.

New York, Harlem riot, 1943 


Après la seconde guerre mondiale les plus combatifs seront les jeunes, plus conscients du racisme spécifique à l’encontre des noirs, ne croyant pas ou plus en une action au sein des institutions. Les émeutes urbaines dans les villes des États-Unis sont spontanées, apolitiques en aucun cas organisées par des mouvements politiques contestataire. Après des années de lutte victorieuse pour l'obtention des Droits civils, ce sont des révoltes contre la misère qui s'abattait sur la communauté Noire, aussi bien sur les jeunes -sans avenir-, des salariés exploités et des retraités subsistant à peine avec leur pension. Ce qui les caractérise est, à chaque fois, une agression de policiers Blancs, et bien souvent une fausse rumeur -assassinat, lynchage, etc.- contre un Noir. 

Entre juin 1963 et mai 1968, on dénombre 239 émeutes urbaines distinctes, impliquant au moins 200 000 participants, faisant 8 000 blessés et 190 morts [ou 250].  Ces révoltes regroupent des personnes de tout âge, de toutes conditions, mais elles ne sont pas nées d’une insurrection concertée ou d’une révolution anti-capitaliste. Il s’agit d’un mouvement spontané non encadré résultant d’un ras-le-bol populaire, contrairement aux autres mouvements sociaux de l’époque type féminisme ou mouvement étudiant, qui reposent sur une base idéologique. Cette base est bien-sûr présente chez les militants Noirs, mais les émeutiers ne sont pas acquis dans leur ensemble à une cause proprement politique. Le président Johnson, inquiet et interrogatif forme une commission pour étudier les origines de ces révoltes. Le rapport met en accusation la pauvreté, les taudis, le chômage, et la ségrégation scolaire, et propose la mise en place d’un programme d’actions fédérales. Mais à ce même moment, le Vietnam prend de plus en plus d’importance et de financements.

Harlem / Rochester, 1964

L’explosion commença en 1964 avec la révolte d’Harlem et d’autres révoltes dans 14 villes, et elle continua dans tout le pays avec les « étés chauds » des années soixante. Selon un Black Panther, ces révoltes étaient spontanées et inorganisées, mais elles obéissaient à une logique interne. Attaques et pillages étaient pour l’essentiel dirigés contre les propriétés des commerçants blancs qui exploitaient la communauté noire : ainsi à Harlem, plus tard à Watts. Les Noirs récupéraient en somme les produits qui leur avaient été volés sous la forme de travail sous-payé et de prix prohibitifs.
Été 1964. New York. Dans le quartier de Harlem l’agitation suit l’assassinat d’un jeune black de 15 ans par un policier blanc qui n’était pas en service. Le jeune l'aurait menacé  d’un couteau. Les manifestations se transforment en émeutes : les voitures brûlent, les magasins sont pillés, les pavés, les barres de fer et les coktails molotow sont les (faibles) moyens utilisés pour affronter les forces de l’ordre. Les affrontements dans la rue durent pendant quatre nuits et trois journées, puis la vague déborde le quartier de Manhattan pour toucher le quartier de Brooklyn, dans le quartier black de Bedford-Stuyvesant.

D’autres villes sont également touchées ; il y a ainsi des émeutes dans le ghetto de Rochester dans le nord-ouest de la ville de l’État de New York, après que deux policiers blancs aient arrêté deux jeunes black alcoolisés. Le bilan de ces dix journées “chaudes” de New York et Rochester : 7 morts, 800 blessés dont 48 policiers, plus de 1 000 arrestations, des millions de dégâts.

Rochester riot, 1964

Philadelphie, 1964
La ville de Philadelphie avait fait quelques efforts pour lutter contre les violences policières, les patrouilles de police étaient mixtes. Cela n'empêcha guère une émeute le 28 août 1968, suite à une fausse rumeur d'une femme Noire enceinte battue à mort par des policiers Blancs. Les rassemblements de rue débutent en soirée et se terminent deux jours plus tard : 341 personnes sont blessées, 777 emprisonnées et 225 magasins ont été endommagés ou détruits.



Los Angeles, 1965
En été 1965, du 11 au 16 août, c’est le quartier black de Watts, à Los Angeles, qui flambe. Avec comme prétexte l’arrestation d’un black prétendument alcoolisé par des policiers blancs. La presse WASP (white anglo-saxon protestant) se déchaîne contre la “plèbe noire”. Résultat : 35 morts, 800 blessés, 700 maisons incendiées, dévastation sur un périmètre de 77 km².

Los Angeles, Watts riot, 1965 


1966
L’été 1966, ce sont plus d’une vingtaine de villes qui se soulèvent, entre autres : Jacksonville en Floride, Sacramento en Californie, Omaha au Nebraska, New York, Los Angeles, San Francisco, Chicago. Dans cette dernière ville, le prétexte fut que la police avait chassé des enfants qui profitaient d’une bouche à incendie pour se rafraîchir. Le point culminant de cet été, ce fut à Cleveland, dans l’Ohio, avec les affrontements avec la garde nationale. A la fin de cet été il y avait 12 morts et 400 blessés.

Cleveland riot, 1966

1967, Newark
Selon Howard Zinn, ce fut en 1967 qu’éclatèrent dans les ghettos noirs du pays les plus importantes émeutes urbaines de l’histoire des Etats-Unis. Selon le rapport du « National Advisory Committee on Urban Disorders », (…) il y eut « huit émeutes majeures », trente trois « soulèvements sérieux mais de moindre envergure » et cent vingt-trois « désordre mineurs ».
Dans ce quatrième “été brûlant”, les émeutes, les rébellions selon d'anciens activistes, de la ville de Newark (dans le New Jersey, pas loin de New York) et Detroit sont les plus importantes et meurtrières. À Newark, la rébellion dura du 12 au 17 juillet. Après l'arrestation d'un taximen, et une fausse rumeur de son assassinat par des policiers, des centaines de personnes des quartiers pauvres se rassemblent spontanément en signe de protestation pacifique devant l’hôpital. La police intervient sans ménagement : cette ville de 405 000 habitants se transforma alors en champ de bataille : 27 morts (dont 25 Noirs), 2 000 blessés. La ville connut des incendies, des blocs de maisons étaient criblés de balles, les magasins du centre-ville avaient été pillés, des engins blindés patrouillaient dans toute la ville avec des soldats armés de pistolets-mitrailleurs, 1 500 Noirs furent envoyés en prison.

Le film documentaire  Révolution '67  propose un excellent résumé de cette rébellion considérée comme une des plus meurtrières dans l'histoire moderne des USA, après celle de Detroit. 



1967, Detroit [Destroyed]
Mais ce qui se passa du 24 au 28 juillet 1967 à Detroit dépassa tout cela. Robert Kennedy parla « de la plus grande crise américaine depuis la guerre civile », le Washington Post de « la plus grande tragédie dans la longue histoire des explosions des ghettos de couleur ». Après une razzia de la police contre un café clandestin, c’est l’émeute et la répression. Les tanks sont dans les rues avec des parachutistes, on tire contre les gens dans les rues et sur les places. Des dizaines d’hélicoptères mitraillent les fenêtres. Des quartiers entiers de la ville sont en feu, les rues sont dévastées. Dans les quatre journées et nuits d’affrontements, la police, la garde nationale et les parachutistes de la 82ème et 101ème division (qui s’étaient illustrés au Viêt-nam) reprennent le terrain, rue par rue, dans la cinquième plus grande ville US, la capitale mondiale de l’automobile.


Detroit riot, 1967 
Detroit  riot, 1967 

Le système judiciaire fut totalement débordé. La prison de Detroit, prévu pour 1 200 prisonniers, en accueillit 1 700. Dans les prisons pour mineurs 600 jeunes occupèrent une place prévue pour 120 personnes. Un garage souterrain de la police fut transformé en prison pour 1 000 personnes. D’autres gens furent bloqués plus de 24 heures dans des bus. Donc pas de toilettes, pas de médecin, pas de droits, aucun contact avec des avocats.

41 personnes sont tuées à Detroit pendant ces journées, 2000 furent blessées, 3200 arrêtées. 1 500 magasins furent pillés, 1200 incendies, la production des usines automobiles arrêtée. H. RAP Brown, ancien leader estudiantin black, affirma : « avant la ville s’appelait Detroit, maintenant elle s’appelle Destroyed [détruite] ».

DETROIT riot, 1967 


1968

4 avril : Martin Luther King Jr. est assassiné à Memphis, dans le Tennessee. Sa mort enflamme les ghettos afro-américains de plus d'une centaine de villes des USA, dont notamment Chicago, Baltimore et Washington DC. Pour le seul 4 avril 1968, des émeutes eurent lieu dans 125 villes disséminées sur 28 états, faisant 47 morts, et environ 50 000 personnes furent arrêtées. Les émeutes de Watts, Newark et Détroit comptabilisaient à elles seules un sixième des arrestations. 

Washington

Les émeutes éclatent dès le 4 avril et durent cinq jours. L'armée est appelée en renfort d'une police débordée. Le 5 avril, les combats de rue se rapprochent de la Maison Blanche. 1200 bâtiments ont été brûlés dont plus de 900 magasins, 12 personnes ont été tués [principalement dans les incendies], 1097 blessées et 6100 arrêtées. Les conséquences sont désastreuses ; fermetures de commerces, d'entreprises entraînant une forte poussée du chômage, tandis que la middle-class déserte la ville pour s'installer dans les zones suburbaines éloignées. 

Chicago

Le 5 avril, les émeutes éclatent, les commerces sont pillés et des bâtiments incendiés. Le maire décrète le couvre feu pour les moins de 21 ans, et l'arrêt de vente d'arme et de munition. Les rebelles s'en prennent aux commerces blancs qui pratiquent les formes de crédit les plus abusives et des prix élevés sur les articles bon marché. Certaines rumeurs affirment que la rébellion a été en partie organisée et planifiée par le Black Panthers Party. La police aidée par la Garde Nationale et l'armée matent la rébellion en deux jours : 11 personnes sont tuées, 48 blessées par des tirs des forces de l'ordre, plus de 2000 sont arrêtées, 90 policiers sont blessés. Selon l'enquête, la rébellion a été conduite par de jeunes adolescents et étudiants, rejoint par la suite par la population Noire des quartiers pauvres. Les deux principaux gangs rivaux auraient également établis une trêve et leurs membres auraient participé activement aux combats de rue. Suite à la destruction de centaines de commerces, Chicago connaîtra par la suite une pénurie de nourriture, des quartiers dévastés laissés à l'abandon, le départ des classes moyennes et des entreprises vers de lointaines banlieues résidentielles. 


Baltimore

Le 6 avril, les manifestations dégénèrent en émeute qui se terminera le 14 avril. 7 personnes sont tuées, plus de 5000 sont arrêtées dont 955 pour cambriolage, 665 pour pillage, 391 pour agression. 1200 bâtiments sont incendiés, les commerces blancs pillés. 


1980

Arthur McDuffie est battu à mort par quatre policiers de Miami (Floride). En mai 1980, l’acquittement des policiers provoque de violentes émeutes à Miami.Les émeutes surviennent immédiatement après l'annonce de l'acquittement dans les quartiers de Overtown et Liberty City. Les émeutes durent pendant trois jours ; entre 16 et 20 personnes sont tuées. 

Miami, Liberty City riot, 1980


1992 Los Angeles

Lire article Mike Davis : Los Angeles n'était qu'un début

Les émeutes de 1992 à Los Angeles ont pour point de départ le verdict du procès ayant fait suite au passage à tabac policier extrêmement violent du chauffard récidiviste Rodney King après un délit de fuite, en mars 1991. La scène est filmé par un passant : Rodney King est frappé à terre par les policiers 26 fois en 81 secondes, et échappe de peu à la mort.

Sur la demande des avocats des accusés, la cour d’appel accepte de déplacer le lieu du procès des policiers et de recruter un jury dans un quartier aisé, habité par plus de 20% de policiers blancs. Rodney King ne comparait pas à la barre. Les images du tabassage sont projetés lors du procès. Mais les policiers sont acquittés.


Los Angeles riot, 1992

Après l’annonce du verdict les ghettos de Los Angeles s’embrasent. Il nous a paru judicieux de conclure le dossier sur quelques réflexions à propos de ces évènements écrites par Philippe Paraire dans son excellent ouvrage (Les Noirs américains, généalogie d’une exclusion), qui avec un ton souvent ironique et pour le moins pessimiste fait le tour de la question noire aux Etats-Unis, dans son histoire et son actualité (jusqu’en 1992). Cette analyse demeure celle d’un auteur et ne saurait sans doute convaincre tout le monde : le militantisme noir n’est pas mort et a survécu à travers des héritiers de Malcolm X en particulier, aussi divers soient-ils (on peut penser au mouvement MOVE de John Africa duquel est proche Mumia Abu-Jamal, ou encore aux revendications politiques d’artistes noirs comme Public Enemy qui se placent en filiation directe avec le militantisme radical des années 60) ; mais la réalité de la décomposition sociale et du conservatisme (raciste) profond a indéniablement pris le pas sur l’espoir d’un changement politique porté par un militantisme organisé.

Los Angeles riot, 1992

« L’émeute de 1992 n’a pas la pauvreté pour cause, mais seulement pour prétexte et pour décor ; c’est plus une révolte de la frustration qu’une rébellion sociale ; en réalité, le matraquage publicitaire crée tellement de faux besoins dans les mentalités des Noirs des ghettos que des milliers de personnes sont actuellement en prison pour des années, après avoir seulement dévalisé les rayons de survêtements et de chaussures de sports ainsi que les départements vidéo des grands magasins. Il est significatif d’observer qu’une infime minorité de pillards sont accusés de vol de nourriture, ou d’attaque de banques, et encore moins de violences contre les forces de l’ordre, curieusement absentes durant la première journée. Los Angeles 1992 n’est ni une émeute pour les droits civiques (les Noirs, de nos jours, ne votent pas plus que les Blancs, après s’être battus pourtant avec acharnement pour l’égalité civique), ni une jacquerie du Tiers-Monde, du type Sao Paulo ou Kinshasa. Simplement, le modèle idéologique imposé par le mode de vie blanc, véhiculé par la publicité, les séries télévisées, le cinéma et le show-business crée un sentiment collectif de paupérisation relative qui dégénère en complexe de frustration. […]Il paraît assez clair au vu des évènements, que la généralisation des fantasmes de la haine raciale […] a empêché l’éclosion d’une conscience révolutionnaire chère aux penseurs anciens. Car la majorité des Noirs a désapprouvé les violences. Non seulement la population totale de South Central n’était pas sur les lieux des incendies, des meurtres et des pillages, loin s’en faut, mais, en plus, les scènes de solidarité collectives, au moment du nettoyage des rues de la ville par les habitants noirs et hispaniques de South Central ont montré l’aveuglement des pillards : c’est l’environnement urbain du ghetto, déjà pauvre, qui avait été le plus durement touché par la violence de la foule. On comprend bien dans ces conditions pourquoi les leaders institutionnels du mouvement noir auraient préféré que l’émeute se fixât des objectifs plus politiques ; mais le confinement a joué plein son rôle stratégique (celui, sans doute, pour lequel il a été conçu) : les émeutiers ont trouvé face à eux la garde nationale qui leur a coupé la route des quartiers chics du Nord et de l’Ouest. Les leaders du NAACP et de l’AME, ainsi que Jesse Jackson lui-même, ont appelé au calme parce qu’ils ont immédiatement compris la pauvreté politique de l’émeute et son manque absolu de perspectives. Rodney King, manipulé par le Ministère public, a fait de même ; tous les Noirs établis avaient compris, dès les premiers incendies et les premiers morts, que la frange la plus décidée et incontrôlable des ghettos ne serait pas suivie par la masse noire. Celle-ci, dépolitisée par quinze ans de déceptions successives, est restée sceptique quant aux chances de victoire militaire contre le système blanc, en l’absence d’une réelle organisation du type Black Panthers ou Black Muslims, qui avaient en leur temps su jouer un rôle politique d’encadrement et de direction déterminants. »

Évoquant la prolifération des gangs (dont font partie plus de 100 000 Noirs et Hispaniques dans la seule ville de Los Angeles) et les pillages lors des émeutes de 1992, Philippe Paraire conclue : « Causes futiles de duels à l’arme à feu, vendetta dont les raisons finissent par se perdre, tradition et sens de l’honneur, tabassages, lynchages, rien dans ces pratiques ne peut aider à la renaissance d’une identité noire. Tout cela se construit à partir des fantasmes meurtriers du cinéma ou des bandes dessinées crées par le monde blanc. Dès lors, on peut se demander si le déficit d’identité de la communauté afro-américaine des Etats-Unis n’a pas atteint un tel degré qu’il soit difficile de parler encore d’une nation noire dans ce pays… ».


ARTICLES Associés


USA : Les Black Panthers dans la ville

Saul Alinsky : Rules for Radical

Livre complet au format PDF à télécharger. Une autre vision de la révolution.
http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.com/2011/10/saul-alinski-rules-for-radicals-1971.html


Manhattan : l'urbanisme extrême du capitalisme

NOTE

[1] Allocution du sociologue afro-américain Kenneth Clark, après les  émeutes raciales de 1968,  devant la commission Kerner réunie à la demande du Président Lyndon Baines Johnson.

SOURCES

Site Internet :  Blackpast

Site Internet :  Wikipedia [US]

A Lire :

Ralph Ellison

Homme invisible, pour qui chantes-tu ? - 1952


« Invisible Man » est le seul roman publié par Ralph Ellison (1914-1994) de son vivant. Il écrivit par ailleurs de nombreuses études et nouvelles. Paru en 1952, ce roman est une des œuvres marquantes de la littérature américaine du vingtième siècle. Daniel Guérin écrit dans les premières pages de son livre De l'Oncle Tom aux Panthères (1973) le considère comme un romancier illustre, à l'égal de Richard Wright, Chester Himes, James Baldwin, « pour ne citer que quelques noms illustres.» Ellison sympathisera avec le Parti communiste sans y adhérer. Lui aussi vivra douloureusement la trahison des staliniens comme son roman en porte témoignage. En dépit du lâchage du Parti communiste, toute une agitation politique intense se poursuivit à Harlem au cours de la Seconde guerre mondiale. Le puissant mouvement nationaliste de « retour en Afrique » de Marcus Garvey, à la fois leader sincère et charlatan, s'était effondré depuis quelques années. Mais il avait laissé des traces profondes dans la population noire quand à la nécessité de se battre pour sa dignité sur tous les plans. Tous ces évènements vont nourrir l'œuvre d'Ellison. Ellison dénonce ainsi sans complaisance le conservatisme et le cynisme des notables noirs qui se sont faits une place confortable dans une société injuste et qui cherchent à stigmatiser les jeunes Noirs rebelles, épris de liberté et de justice sociale.

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