GODIN | Architecture Unitaire

  

Il ne s'agissait plus de trouver le remède

aux abus et aux erreurs de ce monde ;

il s'agissait de conserver au Peuple la patience

de la Pauvreté.

André Godin | 1870



En 1880, l'industriel multimillionnaire Jean-Baptiste André GODIN lègue son empire, soit le capital, ses deux complexes Manufactures-Cités, les Familistères – de Guise en France et de Bruxelles -, leurs dépendances et les usines, puis sa fortune personnelle en héritage, à l'Association, une coopérative propriété des salariés. Un héritage historique, le seul à ce jour en France, fait par un industriel socialiste disposant d'une fortune considérable [1]. Critiqué par les marxistes, socialistes radicaux et anarchistes, son empire industriel ne représente pas moins un contre-modèle de l’entreprise capitaliste ; une société nouvelle, imparfaite qui a été dénaturée par la caste des coopérateurs privilégiés, l'aristocratie ouvrière, qui plutôt de prolonger et améliorer l'oeuvre sociale, préféra protéger ses acquis sociaux au détriment des Autres.


Dans cet affrontement, le Familistère occupe un rôle prépondérant. Car la part du capital que chaque salarié reçoit, annuellement, est calculée selon plusieurs critères, en fonction du mérite, de l'ancienneté, du poste occupé, etc., et pour les catégories les mieux avantagées, dont les « Associés », une des conditions imposées par Godin est d'habiter le Familistère depuis au moins cinq années. 

 

Hommages







Pierre Desproges


S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, 
s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, 
s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout
De la guerre, de la misère et de la mort. 
Au reste, est-ce qu’elle se gêne, elle, la mort, pour se rire de nous ? Est-ce qu’elle ne pratique pas l’humour noir, elle, la mort ? 


A NOS LECTRICES [et LECTEURS]


Très chères Lectrices 

Force est de constater que par un curieux phénomène, plus le nombre de nos lecteurs augmente d'année en année, plus la recette des dons diminue. 

Mais un autre étrange phénomène nous surprend également, plus encore que le précédent : pas une seule donatrice, cette année comme toutes les précédentes... depuis déjà 2011 ! Pourtant nos très chères lectrices existent : à part égale pour les courriels reçus, 40 sont membres abonnées pour 70 abonnés. Alors ? Sont-elles moins fortunées ou plus radines :), moins concernées ou peu convaincues par nos propos, réservent-elles leurs dons à d'autres que Nous ?  Mystère !

Quoiqu'il en soit. 

Lectrices ou Lecteursnos factures impayées forment à présent une pile atteignant bientôt le plafond, qui est haut, et l'année 2015, sans vos dons, risque au pire de nous être fatale, au mieux d'empêcher notre travail de recherches et d'écriture, comme l'année écoulée. Car tout ce qui a été fait depuis 2011, l'a été grâce à nos seuls... donateurs.

Léa
L.U.I.



あけましておめでとう




JE HAIS LE NOUVEL AN 
ANTONIO GRAMSCI


Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je hais ces nouvel an à échéance fixe qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. 

On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs etc. etc. C’est un travers des dates en général. On dit que la chronologie est l’ossature de l’Histoire; on peut l’admettre. Mais il faut admettre aussi qu’il y a quatre ou cinq dates fondamentales que toute personne bien élevée conserve fichée dans un coin de son cerveau et qui ont joué de vilains tours à l’Histoire. Elles aussi sont des nouvel an. Le nouvel an de l’Histoire romaine, ou du Moyen Âge, ou de l’Époque moderne. Et elles sont devenues tellement envahissantes et fossilisantes que nous nous surprenons nous-mêmes à penser quelquefois que la vie en Italie a commencé en 752, et que 1490 ou 1492 sont comme des montagnes que l’humanité a franchies d’un seul coup en se retrouvant dans un nouveau monde, en entrant dans une nouvelle vie. Ainsi la  date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante.Voilà pourquoi je déteste le nouvel an. Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle. Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle. Pas de ronds-de-cuir spirituels. Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues. Pas de jour de jubilation aux rimes obligées collectives, à partager avec des étrangers qui ne m’intéressent pas. Parce qu’ont jubilé les grands-parents de nos grands parents etc., nous devrions nous aussi ressentir le besoin de la jubilation. Tout cela est écœurant.



Antonio Gramsci
1er janvier 1916 
L’Avanti!, édition de Turin,
rubrique « Sotto la Mole »

Bonne Année !


Chris Ealham | BARCELONE contre ses Habitants


Les ouvrages concernant l'urbanisme insurrectionnel, révolutionnaire sont rarissimes. Est aujourd'hui préférée la sacro-sainte question du Pourquoi, au détriment du Comment, question abandonnée à la science militaire-policière. L'ouvrage de Chris Ealham est donc bienvenu (remercions au passage l'éditeur !), par le thème abordé, « les aspects socio-temporels, symboliques, pratiques et spatiaux de l’urbanisme révolutionnaire à Barcelone » et une analyse remarquable. Passons sur ses références au Droit à la ville d'Henri Lefevbre, l'étude est objective car sans complaisance aucune, mais malheureusement bien trop courte, une centaine de pages seulement pour un aussi vaste sujet d'étude, concernant « la plus grande ville industrielle d'Espagne qui a connu plus de combats de barricades que n'importe quelle autre ville du monde » comme l'évoquait Engels dans Les Bakouninistes en action (1873). Cette culture de l'organisation insurrectionnelle de l'espace urbain, cet héritage transmis de génération en génération de luttes ouvrière et anarchiste, cette « mémoire sociale » servira les insurgés de juillet 1936, juge ainsi Chris Ealham. Ces vaillantes et victorieuses barricades, ces comités de quartier, entre autres, seront, pouvons-nous ajouter, les derniers sérieux obstacles érigés à Barcelone contre le fanatisme du capitalisme, et le terrorisme d'Etat.

Bornes Urbaines Anti-Echec & Urbanautes


« Ceux qui disent ''la crise est conjoncturelle et tout va s'arranger'',
sont non seulement des menteurs,
mais comme vous dites des négationnistes. »
Paul Virilio | 1997

Un lecteur nous adresse ce texte-commentaire, concernant le concours d'architecture "Balises de Survie" organisé par l’urbaniste Paul Virilio et l’architecte Chilpéric de Boiscuillé en 1993-94, reproduit dans le chapitre intitulé Un témoignage. Nous rappelant qu'il y a 20 ans, la gente estudiantine pouvait encore réagir contre un tel degré Zéro de l'architecture : " Nous étions moins… comment dire ? moins feutrés !"


L'architecture de survie 
en milieux urbains hostiles


À l'orée des années 1990 est inventé un nouveau domaine particulier de l'architecture humanitaire, inconnu auparavant : l'architecture de survie en milieux urbains hostiles destinée aux sans-abris, qui se caractérise par une réduction drastique des échelles d'intervention, de temps et de coût. Des démarches isolées ou de concepteurs regroupés au sein d'associations, s'inspirent tout à la fois des pratiques ingénieuses observées dans la rue, et des propositions faites par les architectes italien, anglais et autrichien du mouvement « radical » qui, pour d'autres raisons, détournaient de leur fonction initiale les technologies de la Nasa, combinaisons spatiales, capsules Appolo, véhicules et autres équipements conçus pour la survie et l'autonomie de l'homme dans l'environnement spatial. Ainsi de nouveaux « objets » architecturés apparurent dépassant le stade des traditionnels abris auto-construits : l'habitacle, balise, living capsule et kit de survie, les niches mobile ou nomade, les combinaisons de protection individuelle, body capsules, habit-acles et habits-abris, les ready-made refuges, les maisons-valises, les Houseless pour Homeless, etc. 

LES FONCTIONS POSITIVES DE LA PAUVRETÉ

Photo : Michael YOUNG

Plus récemment, les pauvres ont procuré des emplois aux « combattants de la pauvreté » professionnels et para-professionnels, ainsi qu'aux journalistes et aux chercheurs en sciences sociales – l'auteur de cet article inclus – qui ont fourni les informations demandées, dans les années 1960, lorsque la curiosité publique à propos des pauvres s'est développée.


LES FONCTIONS POSITIVES DE LA PAUVRETÉ

Herbert Gans
1972
Via : Contretemps

La pauvreté est ordinairement étudiée par le biais des difficultés qu’elle provoque, des coûts qu’elle engendre, des politiques publiques ou privées qui la causent, ou bien des conséquences qu’elle produit sur les populations concernées. Dans cet article classique paru en 1972 dans l'American Journal of Sociology, inédit en français et précédé d'une introduction de Hadrien Clouet, Herbert Gans renverse la perspective et cherche à identifier l’intérêt qu’ont certains acteurs au maintien ou à l’extension de la pauvreté. Au lieu de pointer les problèmes issus de la pauvreté, il en recherche les avantages : si elle survit aux politiques publiques, c’est que la pauvreté profite selon lui à certains groupes sociaux.

Herbert Gans est un sociologue américain et enseigne à l'Université de Columbia de New York. Il est notamment l'auteur de Popular Culture and High Culture (1974), Deciding What's News (1979) et The War Against The Poor (1992). Ce texte est traduit de l’anglais par Hadrien Clouet, doctorant au Centre de Sociologie des Organisations, avec l’aimable autorisation de l’auteur. 

Ré-Inventer Paris ?



La mairie de Paris a annoncé le lancement d'un grand concours Réinventer Paris offrant la possibilité à des équipes pluri-disciplinaires d'imaginer le sort architectural de 23 sites appartenant à la Ville ; la composition des équipes doit obligatoirement comportée un architecte et un investisseur, une pratique courante qui s'accompagne souvent d'un Partenariat Public Privé (PPP). Mais ce concours s'en différencie car il laisse à l'investisseur, en définitive, le choix de la programmation, libre à lui d'imaginer ce que bon lui semble pour ses propres intérêts, même si le cahier des charges stipule certaines recommandations. En d'autres termes, ce n'est plus l'Etat, le politique, qui se charge de programmer un projet, mais bien l'initiative et l'imagination du secteur privé, dont la vocation, comme chacun le sait, est de s'enrichir  :

« Les montages financiers innovants nécessaires pour assurer la viabilité économique des projets seront valorisés. La proposition financière sera un élément de choix dans le processus de sélection mais seront également étudiés les éléments qui mettent en avant des solutions innovantes de financement des investissements et du fonctionnement des projets. […] Les lauréats pourront alors acheter ou louer les terrains pour y conduire leurs projets menant, par la même occasion, une expérimentation urbaine d’une ampleur inédite. »

ANTTI LOVAG : Architecte Anti-conformiste


Il fut un des architectes français des plus talentueux : Antti Lovag nous a quitté ce samedi 27 septembre 2014. 

L’architecture ne m’intéresse pas. C’est l’homme, l’espace humain, qui m’intéressent ; créer une enveloppe autour des besoins de l’homme. Je travaille comme un tailleur, je fais des enveloppes sur mesure. Des enveloppes déformables à volonté.
Antti Lovag

Antti Lovag, architecte-habitologue, personnage discret au contraire de ces maisons bulles, n'est pas un contestataire politique, ni même un polémiqueur, et seule son oeuvre présente un anti-conformisme architectural radical. Une radicalité qui s'est exprimée quasi exclusivement au service de riches mécènes avec une production centrée principalement sur l’habitat [1], Antti Lovag garde l’image d’un habitologue à la clientèle aisée voire richissime, dont notamment Pierre Cardin, propriétaire d'un magnifique palais-bulle. 

Mais cette clientèle ne doit pas occulter le fait que les techniques de construction imaginées peuvent être à la portée d'un simple particulier pas forcément fortuné. C'est ainsi que Joêl Unal, avec des moyens financiers limités, sur la base des principes constructifs lovagiens et du même style architectural, s'appliqua à auto-construire sa demeure.  


Workshop MONU-MENTAL | Mur des Fédérés




A l'invitation d'une université d'été, notre Labo a organisé la thématique "Architecture+Psychiatrie, Vol au-dessus d'un nid de coucou", 
et animé le Workshop MONU-MENTAL, né de la rencontre entre étudiants en architecture et jeunes diplômés en psychiatrie. Une dizaine d'équipes mixtes a planché sur notre concours d'idées concernant la mise en valeur du site du Mur des Fédérés au cimetière du Père-Lachaise à Paris. Une poignée de jours - et surtout de nuits - pour réfléchir, discuter, élaborer et illustrer leurs idées : c'est peu, et il convient donc d'être très indulgent pour le niveau de détail, la qualité des prestations, et le peu de textes, qui correspondent à ce que l'on appelle une esquisse. Réaliste, utopique, joyeuse, ironique et sombre, leurs "idées" sont, avant tout, un grand Hommage aux Fédéré-e-s inconnu-e-s, et de belles critiques quant au sort que les gouvernements successifs leur réserve.




Concours Mur des Fédérés 2014























Seul l’historiographe a le don d’allumer dans le passé l’étincelle d’espoir qui en est pénétrée : même les morts ne seront pas en sécurité face à l’ennemi si celui-ci l’emporte. or cet ennemi n’a pas arrêté de l’emporter. 

Walter BENJAMIN | 1940

Aucune réponse.
Qui nous rend Triste.


CONCOURS International 2014 | Le MUR des Fédérés | PARIS





« Exprimer le passé en termes historiques ne signifie pas le reconnaître ‘‘tel qu’il a été réellement’’. Cela revient à s’emparer d’un souvenir tel qu’il apparaît en un éclair à l’instant d’un danger. La préoccupation du matérialisme historique est de retenir une image du passé telle qu’elle s’installe à l’improviste, pour le sujet historique, à l’instant du danger. Le danger menace aussi bien la persistance de sa tradition que ceux qui en prennent réception. Dans un cas comme dans l’autre, le risque est de passer pour l’instrument de la classe dominante. A chaque époque, il faut tenter de refaire la conquête de la tradition, contre le conformisme qui est en train de la neutraliser.
Le Messie ne vient pas seulement en tant que rédempteur ; il vient en tant que celui qui surmonte
l’Antéchrist. Seul l’historiographe a le don d’allumer dans le passé l’étincelle d’espoir qui en est pénétrée : même les morts ne seront pas en sécurité face à l’ennemi si celui-ci l’emporte. or cet ennemi n’a pas arrêté de l’emporter.» 
Walter BENJAMIN | 1940




C'est un concours international concernant la mise en valeur du Genius Loci révolutionnaire du site du Mur des Fédérés. Les mêmes questions que nous posons aux candidats avaient été largement débattues par les survivants Communards revenus du bagne ou d’exil après l’amnistie de juillet 1880, qui demandaient alors aux autorités la permission de construire un monument. Eugène Pottier suggérait en 1883, plutôt qu’un classique monument, dont le destin est par nature de régresser en habitude visuelle, de placer aux côtés du Mur, un amas de pavés formant une barricade, et :
« Que sur chaque pavé, peuple, ton ciseau grave
Une date de meurtre ou le nom d’un martyr !
De l’histoire, qu’il soit l’appel à la revanche
Le monument des fédérés ! » 

Quand de Bonnes Bombes Tombent sur des Méchants


Quand de Bonnes Bombes Tombent sur des Méchants

« Les deux chapitres qui suivent : Quand de bonnes bombes tombent sur des
méchants et Plus de femmes, plus d’enfants, plus vite, traitent de l’utilisation
de la force aérienne conventionnelle à l’encontre des populations civiles.
Coïncidence : alors que je terminais ces pages, dans le golfe Persique, des
pilotes se préparaient à des missions qui devaient assombrir encore la
malheureuse histoire des non-combattants victimes d’attaques aériennes.  »

Joe Sacco *
Initialement parue dans le recueil Journal d’un défaitiste – 2004
Via : Esprit 68.org

Necessitas Non Habet Legem




« Cette indifférenciation se matérialise dans la vidéosurveillance des rues de nos villes. Ce dispositif a connu le même destin que les empreintes digitales : conçu pour les prisons, il a été progressivement étendu aux lieux publics.
Or un espace vidéosurveillé n’est plus une agora, il n’a plus aucun caractère public ; c’est une zone grise entre le public et le privé, la prison et le forum. »


Une citoyenneté réduite à des données biométriques

Comment l’obsession sécuritaire fait muter la démocratie


Giorgio Agamben
janvier 2014


L’article 20 de la loi de programmation militaire, promulguée le 19 décembre, autorise une surveillance généralisée des données numériques, au point que l’on parle de « Patriot Act à la française ». Erigé en priorité absolue, l’impératif de sécurité change souvent de prétexte (subversion politique, « terrorisme ») mais conserve sa visée : gouverner les populations. Pour comprendre son origine et tenter de le déjouer, il faut remonter au XVIIIe siècle…


Slumming INDIA




Gita dewan Verma est une architecte urbaniste Indienne, auteure d'un livre magistral intitulé Slumming India, paru en 2003, faisant encore aujourd'hui référence (réédité en 2012) et toujours pas disponible en français (il n'est hélas pas le seul dans le domaine de l'urbanisme politique). Ce pamphlet politique, dans la veine des textes d'Arundhati Roy, est une tribune salutaire, une critique dévastatrice contre la "nouvelle classe" dirigeante mais aussi contre le programme urbain-politique de la World bank, et des ONG associées, qui entérine l'existence même du bidonville comme une réalité éternelle, et met un terme à une quelconque politique plus ambitieuse, plus humaine. Le vrai problème considère Gita, n'est pas la misère urbaine omniprésente qui nous choque, mais bien la faillite morale et intellectuelle qui la fabrique....

Urbanisme Colonial à Pointe-à-Pitre | 1848 – 1967





Denise Colomb | Guadeloupe | 1958

« Elle a germé, la ville, d’un magma de misère et d’un maigre cadastre, d’une eau trouble, d’une aurore cassée. Ce n’était qu’un comptoir, qu’une maison de passe, qu’un enclos, qu’un caillot, qu’une dissidence, qu’une blessure ouverte de l’histoire. »
Ernest Pépin | 2007


L'urbanisme colonial, après l'abolition de l'esclavage en 1848 en France, adopte bien des configurations en fonction des particularités économiques du pays colonisé, de la nature « bonne » ou « méchante » des colonisés, du climat et des caprices des éléments naturels, de la géographie, de l'héritage urbain et architectural, autochtone pré-colonial ou importé, et de la vocation de la ville – militaire, commerçante, industrieuse, administrative, agricole - assignée par l'administration.

Mais la colonisation est par définition une domination spatiale, qui se décline en plusieurs échelles, du grand territoire à l'espace urbain des villes que le pouvoir colonial organise, réglemente et contrôle, selon deux grands principes : un principe discriminatoire, et social et racial, associé au principe répressif, principes atténués mais aussi fonctionnels dans les villes post-coloniales de l'Union française de l'après seconde guerre mondiale. Aimé Césaire, longtemps maire de Fort-de-France en Martinique déclarait ainsi : « Nous avons reçu les premiers CRS avant de voir la première application de la Sécurité Sociale.»

Pointe-à-Pitre | Mé 67




Mai 67 à Pointe-à-Pitre : des gendarmes mobiles ouvrent le feu sur un rassemblement d'ouvriers du bâtiment en grève, puis, pendant trois jours la ville connaît une guérilla urbaine faisant entre 10 et 100 victimes civiles, incroyablement leur nombre reste inconnu, ou détenu dans les archives de la police. Pour évoquer cette tragédie, nous publions un très beau texte romancé du poète Ernest Pépin, Manman lagrev baré mwen Mai 67 raconté aux jeunes, suivi d'un entretien de Jean-Pierre Sainton, jeune témoin alors des événements.

Manman lagrev baré mwen
Mai 67 raconté aux jeunes

Ernest Pépin | 2007
via Potomitan

Jeune homme! Viens m’aider à mettre de l’ordre dans mes papiers!
La voix de mon grand-père sonna comme un coup de clairon. Je ne pus m’empêcher de réprimer un mouvement de mauvaise humeur. J’avais mes affaires à faire et je sentais que cette voix là n’aurait toléré aucune discussion ni aucune dérobade. Il me fallait m’exécuter. Depuis qu’il est à la retraite, grand-père n’arrête pas de remuer de vieux papiers, des souvenirs, comme si, pour lui, l’heure était venue de passer en revue les grands moments de sa vie. Rien d’extraordinaire à mes yeux. C’était un Guadeloupéen comme les autres. Il portait bien ses 70 ans avec le corps de quelqu’un qui n’avait jamais couru devant le travail et qui savait ce qu’il voulait sur cette terre où nous ne faisons que passer. On pouvait lire sur son visage une certaine fierté d’avoir honoré son contrat avec sa famille, son pays et lui-même. N’avait-il pas, né au plus bas de la misère, réussi à élever dignement ses deux enfants, à construire une belle villa entourée d’un superbe verger, à aimer sa femme Anadine d’un amour solide qui se passait de grandes démonstrations mais qui coulait en eux comme l’eau d’une rivière. Parfois, je le voyais s’envoler dans de longues méditations ponctuées de gros soupirs. Je devinais alors qu’il revivait un mauvais moment, une passe difficile dans laquelle certains hommes se perdent.

Le MUR des Fédérés




C’est un vaste charnier, une grande fosse commune, une large tranchée où sont ensevelis dans
leur linceul de chaux plusieurs centaines de corps de révolutionnaires communards, que foule le visiteur devant le Mur des Fédérés qui se dresse au cimetière parisien du Père Lachaise. Peu de visiteur connaisse la macabre existence souterraine de ce parvis, peut-être un des seuls au monde de ce genre, où nul signe ou message informe le visiteur qu’il marche, piétine les restes humains
des vaincu-e-s de la première grande révolution ouvrière mondiale : la Commune de Paris de 1871.

C’est une révolution sans véritable monument, dans le sens d’Aloïs Riegl (1903) d’« une oeuvre créée de la main de l’homme et édifiée dans le but précis de conserver toujours présent et vivant dans la conscience des générations futures le souvenir de telle action ou de telle destinée (ou des combinaisons de l’une ou de l’autre).» ; ou selon la définition du dictionnaire de l’Académie française de 1814 d’une «marque publique destinée à transmettre à la postérité la mémoire de quelque personne illustre ou de quelque action célèbre.»  

L'Autre Zoo de Vincennes


La prison animale - le parc zoologique - du bois de Vincennes est à nouveau ouverte au public, qui peut, nous assure-t-on, apprécier l'"environnement naturel" des détenus reconstitué le plus fidèlement possible  ; non loin de là, et du centre de rétention administrative, le public pourra apercevoir un autre "zoo", la "zone" où se concentrent les cabanes et tentes de sans abri, victimes, eux, de l'"environnement économique". Le photo-journaliste Stéphane Remael les a rencontré.

Stéphane REMAEL

Les Favelas de Vincennes




1944-2014 | 70 années d'HABITAT Public en France



1944 - 2014
70 années d’Habitat public

70 années de politique de l’habitat depuis le premier Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme créé en 1944, ont fabriqué un système de pénurie permanente, un processus de reproduction des inégalités et de relégation spatiales dont les conséquences en 2014 irradient maints autres domaines de la société : crise exceptionnelle du logement touchant 10 millions de français, reléguant 3,5 millions de français dans des conditions de pénibilité résidentielle, 700.000 sans abri et très mal-logés dans les «zones grises» du logement (ces chiffres proviennent du rapport mal-logement 2014 de la Fondation Abbé Pierre), saturation des Centres d’hébergement et d’urgence, réapparition sous diverses formes de l’habitat précaire et de micro-bidonvilles, précarité énergétique, crise latente des quartiers dits «sensibles» irrésolue depuis 1981, mobilité résidentielle plus restreinte et réduction des surfaces habitables dans les programmes neufs de logements HLM, et au contraire augmentation des loyers des charges, et des temps de déplacement, etc., faisant contraste saisissant avec l’embourgeoisement des quartiers populaires des centres-villes, et les gated communities périphériques des classes aisées. À cet inventaire non exhaustif, s’ajoute encore un «cadre de vie» dégradé, régulièrement dénoncé par la presse et l’édition : celui d’une «France moche» ou «défigurée».

Comment et Pourquoi, la France, grande puissance économique, est-elle parvenue à de tels exploits ? Les historiens de l’économie urbaine - libéraux, marxistes et néo-marxistes - isolent ainsi les grandes causes de la révolution urbaine française et de ses maux, initiée après la seconde guerre mondiale :

ITALIE | la Ville selon Mussolini



Mussolini Révolutionnaire socialiste

Mussolini est issu d’une famille pauvre, dont le père est proche des milieux socialiste et anarchiste. Dans le livre qu’il consacrera en 1931 à la mémoire de son frère Arnaldo, il évoque la pauvreté des conditions de vie de la famille : « Arnaldo et moi, nous couchions alors dans la même chambre, dans le même lit de fer, construit par mon père, sans autre matelas qu’un sac de feuilles de maïs. Notre logement se composait de deux pièces au deuxième étage du Palazzo Verano et, pour y accéder, il fallait traverser la troisième pièce qui faisait salle d’école. Notre chambre servait aussi de cuisine [1] ». 

Le futur dictateur fasciste débute sa carrière politique au début des années 1900 comme syndicaliste, et il se range dans l’aile révolutionnaire du Parti Socialiste Italien. À cette époque le Parti socialiste avait pour objectif de «politiser» les classes populaires, qui pourrait permettre un continuel renouvellement de la classe dirigeante à laquelle s’agrègent, selon un mécanisme lent, graduel et moléculaire, les individus les plus remarquables provenant des basses classes de la société. Un grand nombre de politiciens de l’entre-deux guerre passèrent ainsi dans cette chambre de décantation et d’apprentissage, dont Mussolini et son futur opposant, Antonio Gramsci, un des fondateurs du Parti Communiste Italien.