LIMA, le PCP-SL et les Barriadas


Lima,  "Comité Popular Abierto" RAUCANA

Suite de la première partie de ce dossier consacré à la guérilla révolutionnaire du Partido Comunista del Peru en el Sendero Luminoso, à Lima.

À Lima, les habitants des barriadas formant la « ceinture de misère » [cinturones de miseria] feront l'objet d'une attention particulière du PCP-SL. Trois exemples peuvent illustrer les différentes tactiques des senderistas pour parvenir à convaincre le Peuple de se soulever contre ceux qui les condamnaient depuis des décennies à vivre dans des conditions infra-humaines ; dans leur objectif de les conquérir, Villa El Salvador marque, pour un temps, un certain succès, Huaycán, un relatif échec ; mais l'expérience la plus emblématique est Raucana, un «Comité Popular Abierto» fondé en 1990 par le PCP-SL [!].


RAUCANA : Comité Popular Abierto


Aussi formidable que cela puisse paraître, en 1990, le PCP-SL décide de fonder un Asentamiento humano, dans le district de Ate-Vitarte à Lima ; un projet senderista, d'un « Comité Popular Abierto », que doit organiser le « Comité de lucha popular». Bien évidemment, cette colonie n'est pas destinée aux senderistas, voire même aux sympathisants du PCP-SL, qui dirigea les destinées de la nouvelle colonie, de l'extérieur. Les militants qui y résideront ne feront pas mention de leur conviction politique. Il a également été constaté que si Raucana était placé sous le signe PCP-SL, cela ne signifiait en aucune manière pour les habitants de faire acte d'allégeance avec le Parti,  avec toutes les conséquences que cela implique ; ils devaient simplement se soumettre à quelques règles plus ou moins contraignantes concernant surtout l'aménagement du site et l'organisation politique. Les élus-habitants ayant accepté de participer à cette aventure audacieuse,  proviennent dans leur grande majorité, des plus pauvres barriadas de la ville, d'autres sont des nouveaux urbains anciens provinciaux pauvres ayant fui des zones rurales pour échapper à la guerre. Selon le recensement national de 1993, la moitié des habitants sont des ouvriers non qualifiés, l'autre moitié déclare une situation d'emploi précaire, ou de survie. Une population composée en grande majorité de jeunes. En bref, une population n'ayant que peu de perspective d'avenir, à la situation instable, des marginaux immigrés débutant leur assimilation dans un contexte urbain où règne le chômage, le racisme, l'insécurité et la répression. Une population pauvre qui, pour le PCP-SL, serait le plus en mesure de promouvoir une forme de solidarité populaire, capable de cristalliser des formes d'organisation dynamique, participative et autonome.

Les motivations profondes du PCP-SL concernant Raucana restent mystérieuses, car Raucana n'est en fait, qu'une vaste opération de propagande, sans but militaire ou stratégique  ; et cette communauté sera même présentée par des senderistas à des journalistes de la télévision [2TV Canal] à la stupéfaction de tous les citoyens et de la police. Par la suite, des journalistes du monde entier vinrent ici, apprécier, photographier et interroger les habitants. Raucana sera érigé comme l'un des symboles - par les médias - du PCP-SL. Le Journal El Diaro, organe du PCP-SL, dans un article daté du 29 août 1991, considérait Raucana comme un modèle de Comité Popular Abierto pouvant ensuite être étendu à toute la métropole, un modèle devant faire exemple ; mais Raucana sera le seul Comité Popular Abierto à Lima, le PCP-SL n'ayant pas prévu le degré de répression qui bientôt allait s'abattre sur la communauté, Lima et le Pérou. Une répression excessive, faut-il le rappeler, souhaitée par les dirigeants du PCP-SL. 

Sa fondation, le 28 juillet 1990, coïncide avec le changement de gouvernement, jour où Alberto Fujimori prête serment pour devenir Président de la République. Ainsi, le 28 Juillet, un groupe de personnes envahit une propriété privée qui a été mise en vente, et le fait ne mérite aucune attention de la presse. L'opération d'invasion débute dans la nuit du 27 juillet, organisée par des militants : des camions emmènent les invasores, réunis dans leur quartier d'origine, ainsi que le matériel pour bâtir les habitations, des outils, de la nourriture, de l'eau et les équipements de survie nécessaires. Elle sera baptisée, Jorge Felix Raucana, à la mémoire d'un premier habitant tué le jour même de sa fondation, qui présageait un avenir bien sombre.

Au matin, les premiers habitants et des militants sont à l'oeuvre pour défricher et construire sous les directives des senderistas ; une des premières tâches sera d'équiper la colonie de défense : la barricader par un mur d'enceinte et des tranchées assez larges pour empêcher le passage des véhicules, contrôler la zone par la construction de miradors, organiser un comité de défense chargé de surveiller les approches. Toutes les tâches sont effectuées par la communauté, chaque habitant est tenu de participer aux travaux, et il était demandé aux enfants de constituer une provision de pierres pour les frondes. Le comité de défense surveille les entrées jour et nuit, pour prévenir de l'arrivée de la police et maintient l'ordre dans la communauté.

La plus grande méfiance s'appliquait pour les visiteurs qui représentait une menace : voleurs, trafiquants de drogue et d'alcool, indicateurs de la police, prostituées, etc. Dans un premier temps, la colonie était ouverte aux étrangers uniquement le dimanche, y compris pour ceux qui y avaient de la famille. Il faut savoir qu'à Lima, dans les années 1980/2000, la délinquance, le vol, les meurtres – autres que politique - étaient des pratiques extrêmement courantes à Lima. Ainsi, pour maintenir l'ordre au sein de la communauté, le code a imposé, contre le vol, la délinquance, les trafiquants – de drogue notamment -, des sanctions sévères et des peines qui ont été perçues positivement par les habitants, une sorte de justice populaire appréciée. De même, les violences conjugales, la prostitution, la bigamie, l'infidélité, voire même l'alcoolisme – avec plus de difficultés - seront sanctionnés. Le plus généralement, les punitions étaient publiques et s'exerçaient sous diverses formes ; la plus fréquente était des coups de fouet sur le postérieur du coupable, le rasage des cheveux, une promenade à travers les villages voisins avec un signe distinctif, etc. Dans certains cas, en particulier l'infidélité et les violences conjugales, un simple avertissement était administré en public, et des sanctions plus sévères en cas de récidive. Les fautes plus graves pouvaient conduire au bannissement ; les espions, au service de la répression, exhibés aux médias plutôt qu'éliminés. 

Enfin, des senderistas assurent l'instruction et la formation continue à l'ensemble de la population (sur la base de groupes constitués de 10 personnes) concernant les techniques de défense : fabrication d'un cocktail molotov, choix de projectiles et utilisation des frondes, emploi des pneus incendiés, déplacements, etc., mais aussi des connaissances juridiques et de diplomatie “policière”. Une “université” dont les cours sont assurés par des étudiants de Cantuta, San Marcos, etc. Si les travaux collectifs étaient quasi-obligatoires, la participation à ces formations n'était pas imposée, chacun était libre d'y participer ou non. Mais en cas d'un raid de la police, chacun sait parfaitement où se trouver et quoi faire. En cas d'alerte, sur un signal, un coup de sifflet, et aux cris de “expulsion !, expulsion !”, certains assurent la défense du site, d'autres des secteurs, les adolescents d'agents la liaison entre les groupes, les adolescentes apporter les premiers soins aux blessés, les femmes doivent garder les pièces communes et regrouper les biens et les ustensiles, les enfants espionner et prévenir des mouvements ennemis, etc.

Mis à part les miradors, la construction d'éléments de défense était courant dans les colonies illégales, mais à Raucana, ces défenses seront particulièrement redoutables et sur-dimensionnées. Un tel système de protection n'était pas destiné à soutenir un siège de l'armée mais bien d'entraver au maximum une possible, voire probable, opération d'expulsion : résister le plus longtemps possible en dissuadant une expulsion rapide était un gage de réussite, un temps gagné pour engager des pourparlers avec les autorités, l'administration, les élus politiques, le ou les propriétaires.

Le PCP-SL à Raucana
Le PCP ne se concentre pas seulement sur les actions défensives contre le expulsions, mais a régi presque tous les aspects de la vie quotidienne des habitants en répondant à leurs attentes, leurs besoins quotidiens : approvisionnement en eau, les travaux agricoles, les cantines populaires, les questions de santé [les médicaments sont fournis par le PCP-SL], l'éducation et la justice. 

Pour ce qui concerne l'organisation politique, Raucana se dote d'une direction temporaire – le Comité central - qui se compose d'un conseil d'administration de délégués et de sous-délégués de la colonie qui a été divisé en sept secteurs (augmenté à huit par la suite). Un second organe parallèle, clandestin ou extérieur, composé exclusivement de senderistas, prenait les décisions les plus importantes pour ce qui concernait la défense et la sécurité. Il existe plusieurs versions sur la façon dont les décisions se prenait mais tous reconnaissent que si les délégués transmettaient effectivement des ordres du haut vers le bas, le Comité central prenait en haute considération les avis, les suggestions des habitants et certaines décisions – à propos des cultures, des puits d'eau, etc. - étaient prises à l'unanimité. On peut dire que la conception de l'organisation était verticale et centralisée, mais avec le consentement des habitants et l'on se demande d'ailleurs dans quelle mesure les senderistas auraient pu imposer leurs règles sans en être autrement. Ce type organisationnel était à l'opposé des villages et hameaux de la Cordillère des Andes, de l'Amazonie, des zones libérées par le PCP-SL, où les senderistas contrôlaient le comportement de la vie quotidienne des villageois, imposaient des règles strictes sans rapport – souvent – avec les aspirations ou les coutumes locales, sans concertation, dans une tentative de fusion des besoins des habitants avec leurs objectifs politique et militaire, en légitimant le recours à la violence ou à l'absence de démocratie – directe – au nom de l'idéologie marxiste. Il en était tout autrement à Raucana, où chaque citoyen était considéré avec respect et ce, même s'il ne partageait pas leur idéologie. À ce propos, les senderistas organisaient fréquemment – avant l'arrivée des militaires – des réunions d'information expliquant les bases de l'idéologie du PCP-SL, la nature de leur lutte armée et des conséquences de la victoire finale. 

En bref, les témoignages des habitants de Raucana donnaient une toute autre image des senderistas, très différente de celle qui émanait de la presse, des médias et, pire encore, des services de police. Ce n'était pas les combattants de fer du communisme, stigmatisés par la presse, dirigeant un territoire par la peur d'un peuple asservi, par des actes prétendument imposée par les rebelles.

Les aménagements urbains, décidés par le PCP-SL, pour organiser l'espace, se démarquaient des autres colonies ; à Raucana, les senderistas avaient renoncés à l'aménagement de l'habituelle « plaza de armas » ou grande place – c'est-à-dire un espace laissé libre - délimité par le marché, l'église, l'école, et autres services publics ou communautaires. De même, le plan urbain ne découpait pas les secteurs – les quartiers – selon le traditionnel quadrillage rigide et au contraire, le paysage de Raucana tenait davantage du chaos, un patchwork de huttes, disséminées au hasard, donnant l'impression de l'absence de tout ordre. La raison de cette alternative spatiale est liée davantage au fait que la colonie n'était pas assurée de pouvoir résister à une expulsion, les aménagements urbains étaient donc considérés comme provisoires. D'autre part, les aménagements urbains organisaient les secteurs en fonction de la meilleure défense possible, en privilégiant l'aspect combatif.

A peine installés, les habitants seront confrontés à trois ennemis redoutables : au froid humide de l'hiver, à une invasion de puces du fait de la présence de chevaux, ainsi qu'aux premières actions en justice du propriétaire qui intenta un procès pour expulser les indésirables. Cette situation a duré un an et demi, et l'expulsion était une possibilité toujours présente qui devint le centre de leur préoccupation. Le plus généralement, lors d'une “invasion” illégale – une pratique courante au Pérou -, le-s propriétaire-s déposaient une plainte à la police et au tribunal ; selon le nombre d'invasores, la situation et la nature du terrain occupé, la position sociale et la richesse du propriétaire, le degré de corruption, la présence d'organisation humanitaire ou d'entraide, de coopératives, le bon-vouloir d'un politicien, d'un élu municipal, l'occupation pouvait être éphémère par l'intervention quasi-immédiate de la police ou au contraire pouvait bénéficier de la mansuétude des autorités. Le réseau du PCP-SL mobilisa des avocats sympathisants auprès des tribunaux, engagea des recours auprès de l'administration publique, y compris le Congrès et, simultanément, fit appel à la municipalité d'Ate-Vitarte pour obtenir un soutien politique. 

Mais, il ne faisait guère de doute que la communauté de Raucana serait expulsée même si elle avait pu bénéficier d'un long sursis judiciaire ; et sans aucun doute, grâce aux menaces faites par les senderistas contre le juge Ruben Mansilla. Il fallait donc passer à l'offensive avant l'ordonnance d'expulsion, ; et le 7 août 1991, un an après l'invasion, les senderistas mobilisent les dirigeants et villageois de Raucana. Un groupe, estimé à 2.000 personnes, comprenant les habitants d'autres villages défilent devant la mairie, tandis que d'autres groupes bloquent la route centrale, avec des arbres, des rochers et des pneus en feu. La police arrive et tente de dégager la route mais est attaquée par des hommes masqués, armés de pierres et de frondes. Il faudra l'intervention de renforts, la police nationale et l'armée, pour leur assurer le contrôle de la route. Quatre heures plus tard, entourés de quelques personnes, les dirigeants tiennent une conférence de presse pour justifier leur action ; un moment crucial pour l'histoire de Raucana, car pour la première fois, après un an d'existence, le public pouvait savoir ce qui se passait là-bas. Mais ce n'est pas tout. A 19h50, une voiture piégée contenant 30 kilos de dynamite  explose à proximité de l'usine de textile Pertegada S. A., où travaille le propriétaire du terrain, laissant quatre ouvriers blessés. Pour le gouvernement, une offensive immédiate et frontale contre les manifestants pourrait créer de nouveaux martyrs et obliger la concentration de ressource importante en hommes, qui sont nécessaires dans d'autres quartiers de Lima.

Incroyablement, la victoire est acquise et le tribunal procédera par la suite à la légalisation de l'occupation illégale par un arrangement à l'amiable avec le propriétaire. Mais, comme nous le verrons par la suite, les forces armées avaient d'ores et déjà envisagé une nouvelle destinée pour Raucana.

À partir du moment où Raucana n'était plus sous le coup d'une éventuelle expulsion, débutèrent des travaux importants : la construction de puits profonds pour l'alimentation en eau pour chaque secteur, des toilettes publiques et le système de l'assainissement, des édifices publiques. L'ensemble de ces travaux, décidés par la communauté, seront effectués collectivement, chaque habitant devant y participer selon ses possibilités ; ceux qui avaient un emploi, par exemple, pouvaient travailler les week-end. Des travaux considérables – financés par le PCP-SL - pour une petite communauté qui s'étaleront sur plusieurs mois, [l'eau des puits se situait à une profondeur de 17 à 18 mètres]. Le comité décida également de la création de jardins et de mini-fermes collectives.
Quelques mois après l'arrivée au pouvoir de Fujimori, les premières conséquences de sa politique anti-sociale et de répression, sont la désorganisation complète et la refonte de l'appareil d'Etat pour l'aide aux plus pauvres. Les distributions de vivres sont restreintes aux barriadas et aux quartiers qui étaient considérés comme non-subversifs, et aux occupations légales, ou autorisées ; ce qui n'était pas le cas de Raucana et de bien d'autres colonies. Les habitants n'ont alors d'autres choix que de subvenir à leurs besoins alimentaires ; ainsi les anciens ruraux vivant à Raucana organiseront les plantations des jardins potagers “privés”, et le travail collectif pour la culture des terres communes. Les cantines populaires, une pour chaque secteur, organisées dès les premiers jours, prendront une place importante au sein de la communauté. Des édifices sont construits pour abriter cuisine et salle à manger. Les citoyens mettent en commun les produits de leur culture et des cultures communes tandis que les femmes assurent la préparation ; tout est gratuit, si ce n'est une cotisation alimentant une caisse commune permettant d'acheter le riz, le sucre et l'huile. Des « écoles populaires » sont construites et les habitants récusent les accusations de la presse qui plus tard affirmaient qu'elles étaient utilisées par le PCP-SL pour l'endoctrinement politique des enfants.

Bref, la vie était difficile à Raucana comme dans tous les quartiers pauvres de Lima, même si l'entraide, la solidarité y étaient peut-être plus fortes qu'ailleurs et la sécurité, la justice populaire permettaient une relative quiétude. Ce fut la période la plus heureuse de Raucuna car le 6 Septembre 1991, les forces militaires et paramilitaires l'investissent : un important contingent de soldats entoure le village, un cercle menaçant se rétrécissant graduellement.

Une base militaire

Les soldats entrent enfin dans le village et leur première action est de distribuer gratuitement des vivres, tandis que des médecins procèdent à des examens médicaux des enfants. C'était la nouvelle approche tactique des militaires pour se faire tout simplement apprécier des populations, de "gagner le cœur et l'esprit des population civiles." En effet, après avoir tenté d'apaiser les craintes de la population par la distribution des vivres, des médicaments, des vêtements, des couvertures et des cadeaux, tandis que des musiciens faisaient résonner des accords rassurants et que la presse invitée photographiait et interrogeait, le commandant de l'opération de cette action civique entama un discours exhortant les habitants à aider les forces démocratiques du pays à combattre le terrorisme. 
Tout s'est passé comme prévu ; le drapeau national est hissé, “ Vive le Pérou” est crié, avant la retraite des dirigeants militaires et derrière eux des journalistes ; mais les soldats commencent à préparer un campement dans ce qui était considéré comme le futur parc de loisirs. Rassurés par autant de bienveillance, les habitants ne comprennent pas immédiatement que les soldats dressent non pas un parc de loisir mais une base militaire. Une tactique non prévue par le PCP-SL, qui envisageait plutôt l'expulsion des habitants et la destruction des infrastructures ; qui aurait pu faire l'objet d'une excellente propagande contre les autorités. Ainsi, les senderistas Valentin Capcha, et «Santiago», le représentant de la population y seront envoyés et chargés d'imaginer une nouvelle stratégie capable d'affronter les militaires, sans blesser ou impliquer les civils. Mais le PCP-SL n'aura d'autre choix que d'abandonner Raucana à son nouveau sort militarisé.
Les militaires enseignent la Patrie aux enfants de Raucana
Peu de temps après leur arrivée, l'action civique des forces armées se termina aussi vite qu'elle était apparue : réduction des livraisons de nourriture, fin de toute assistance, etc. Les témoignages affirment même que la nourriture distribuée était pourrie : la viande infestée n'était pas consommable, de même pour le riz et les fruits... Privés de l'aide du Sentier Lumineux, des aides des associations humanitaires, les plus pauvres des pauvres n'avaient aucune autre alternative que de bouillir ses aliments et de les consommer.

La troupe a remplacé le PCP-SL au sein de la communauté, qui restera à Raucana pendant près de dix années sans interruption. La base est sous le commandement d'un capitaine qui se succèderont et qui s'avèreront être, selon des témoignages “des fils de pute” ; qui pour échapper à des attentat-représailles, cachent soigneusement leur identité : on ne connaît pas leur nom. Les militaires sont ici pour surveiller et terroriser : les seuls contacts institués sont les contrôles, les perquisitions et les assassinats. La première action de l'armée a été de faire un recensement de la population et de procéder à un interrogatoire au cours duquel, selon un témoin « est pris en note votre nom, où vous vivez, d'où vous venez, etc., rien n'a échappé, tout a été analysé ...». Cette pratique est réalisée périodiquement. Après l'identification des personnes, des militaires interdiront la venue d'autres colons – une constante au cours des neuf années de sa présence -, de capturer les immigrants illégaux et de les expulser, après interrogatoire. Les sans-papiers sont pour la plupart conduit en ville pour un interrogatoire plus poussé, torture y comprise. Les réunions du Comité n'ont pas cessé, mais les décisions sont prises ou doivent faire l'approbation des militaires ; qui ont remplacé les enseignants bénévoles par des soldats. 
Les militaires dans les écoles des barriadas de Lima

Les cas plus difficiles sont d'être ou avoir été délégué d'un secteur ou responsable de quoi que ce soit, qui est synonyme d'être un senderista, les plus suspectés sont interrogés, torturés ; les disparitions se multiplient. Prendre le poste de délégué de secteur équivaut à un acte de vaillance et de grand courage. En cas d'innocence manifeste, la libération n'était pas pour autant immédiate qui exigeait de l'argent... Pour les militaires, la logique de ces arrestations semblait être que les habitants de Raucana étaient coupables d'être des agents ou sympathisants du PCP-SL, jusqu'à preuve de leur innocence.

Le raid était une pratique régulière de l'armée, au petit matin ou en pleine nuit. Tactique psychologique destinée à effrayer la population plus qu'à contrôler ou perquisitionner, les soldats en profitent démolir au passage objets personnels, planchers susceptibles de cacher armes ou tracts. Si une famille est suspectée, il n'est pas rare que les soldats disposent eux-mêmes un objet, un document compromettant, prouvant leur culpabilité ; une des plus craintes de la population, car avec l'armée, arriva la délation. Il y avait d'autres façons d'instiller la terreur parmi la population ; des fusillades ou une série d'explosions en pleine nuit sans motif, autre que d'effrayer ; des exercices d'entrainement militaire dans les rues du village ; des parades au cours desquelles étaient proférer des menaces contre les colons, le plus souvent par des chants patriotiques anticommunistes, etc.
Raucana et l'armée

L'ancien propriétaire déclara avoir été spolié de ses terres, et une nouvelle procédure judiciaire s'engagea contre la communauté, malgré le premier verdict du tribunal leur accordant le droit de propriété. Les 590 chefs de famille n'avaient d'autre choix, sous la contrainte d'une expulsion, d'accepter les conditions de négociation du propriétaire : payer 280.000 dollars pour avoir la propriété d'une parcelle de 120 m², constituer une asociación de vivienda, une coopérative d'habitat ; en outre, les salariés de l'écurie privée du propriétaire se voyaient assignés une parcelle par famille.

Raucana, après une charge militaire en 1994

Il y eut bien évidemment des situations où, la population excédée par les agissements des soldats, les disparitions de dirigeants, manifesta son mécontent ; dans ces, les soldats sous les ordres de leur capitaine n'hésitent pas : ils tirent sur la foule : 6 morts le 28 avril 1992, après que la population se soit rassemblée pour savoir pourquoi tous les membres du Conseil avaient été arrêtés. L'Etat major pour justifier son intervention militaire et l'arrestation des dirigeants de la communauté, affirma qu'un de leurs membres était en possession d'une carte de la colonie où figuraient avec précision les emplacements du camp militaire.
Cette guerre psychologique cessera au fur et à mesure du déclin militaire du PCP-SL à Lima puis dans les campagnes ; mais jusqu'au départ des militaires en 2000, Raucana sera considéré comme une « zone rouge » à isoler.

Raucana, aujourd'hui

À Raucana, aujourd'hui, les murs et les tours de guet ont été conservés, véritables vestiges d'un passé que tous veulent oublier. Il y a maintenant longtemps que le PCP-SL a abandonné Raucana, qui s'oriente vers la vie « normale » des barriadas confrontés à la pauvreté, à la précarité, à l'alcoolisme, à la drogue, à la délinquance, à des situations de survie. La communauté organise et forme avec d'autres, des réseaux de solidarité avec l'extérieur ; elle utilise les aides des organismes publics et humanitaires. Une de ses caractéristiques est le grand nombre d'enfants handicapés qui vivent dans ce lieu. Les habitants y sont toujours aussi pauvres qu'avant, ils sont seulement assurés d'un emploi stable dans cette période d'économie stable.
Aujourd'hui, Raucana, dispose de l'électricité, des réseaux d'eau et d'égouts ainsi d'une clinique de santé qui dessert également la région et une chapelle. Mais rien n'empêche cette étrange impression de l'extrême pauvreté de ses habitants dont les plus anciens attendent encore leur titre de propriété.


VILLA EL SALVADOR

Le pape Jean-Paul II en safari à Villa El Salvador en 1985

Le 1er mai 1971, 20 000 familles de sans-logis occupent illégalement des terres vacantes à Pamplona, le long de la route Panaméricaine Sud, qui appartenaient à des propriétaires privés. Le 5 mai, les forces de police interviennent pour les expulser et offrent à la communauté son premier martyr : Edilberto Ramos Quispe y trouvait la mort, tandis que le régime militaire emprisonnait Mgr Luis Bambarén, l’évêque des « pueblos jovenes » qui s'était permis de les défendre. Le 11 mai, une partie des   pobladores était déporté par l’armée, dans une zone désertique à trente kilomètres du centre de Lima,  que leur cédait le gouvernement "réformateur" militaire de Juan Velasco Alvarado (1968-1975). Juan Velasco Alvarado décide en personne de leur accorder un droit de propriété dans la nouvelle colonie, qui allait devenir la ville-vitrine de la «révolution» Velasco. Après cette annonce, ce seront des milliers de familles venant de la campagne, de bidonvilles et de taudis de Lima qui, sans autorisation, viendront s'y établir, espérant un titre de propriété. 
Les fonctionnaires de l'État auront pour tâche de transformer cette invasion en une première communauté urbaine "modèle" planifiée au Pérou. Un modèle promu par le régime de Velasco,  qui doit contribuer à développer les initiatives communautaires, la participation populaire, un réseau dynamique d'organisations sociales et l'autogestion. Pour cela sera créé en juillet 1973 , un organe central de direction auto-géré : la Comunidad Urbana Autogestionaria de Villa El Salvador (CUAVES) [Communauté urbaine autogérée de Villa El Salvador], pour superviser le développement de la communauté et représenter le gouvernement et les autres organismes non gouvernementaux. L'Assemblée générale est composée de groupes de délégués des différents secteurs résidentiels, parmi lesquels est élu un conseil exécutif composé de dix dirigeants.


Installation de fortune en 1971 à Villa El Salvador

  Villa El Salvador en 1972

L'aide de l'État s'arrête ici, les nouveaux habitants doivent auto-construire leurs masures, et s'auto-organiser pour tenter de construire ou obtenir auprès de l'État, les services de survie minimum nécessaire à leur maintien dans cette zone aride : approvisionnement en eau, électricité, égouts, transports publics vers la capitale, etc. Ainsi, à Villa El Salvador, va se dérouler une véritable bataille engageant les organisations caritatives des militants chrétiens, des militants de mouvements politiques de gauche et de professionnels d'ONG du Pérou, puis plus tard internationales ; une formidable concentration non pas d'aide généreuse, mais d'organisations luttant pour leur hégémonie et n'ayant de cesse d'instaurer des relations clientélistes avec les habitants, les membres du conseil, les politiciens puis les élus lorsque ce bidonville accédera au statut de municipio.  


Villa El Salvador et les fonctionnaires au travail

En 1971, lors de la fondation de Villa El Salvador, les fonctionnaires du gouvernement Velasco avaient élaboré un plan de développement axé d’abord sur la mise en oeuvre d’une infrastructure de services. Il prenait également en compte le développement économique par le biais d’un parc industriel et d’une zone de production agricole et d’élevage, du moins selon le zonage de l’époque. Villa El Salvador se dote d'une forme particulière d'organisation sociale de son espace en faisant du groupe résidentiel l'unité de base de l'organisation de son territoire. Le groupe résidentiel – sorte de quartier - comprend en moyenne 384 familles, soit entre 2000 et 2500 personnes. Les familles disposent de maisons regroupées autour d'une place commune réservée aux services de base qu'elles ont en commun : l'école maternelle, le centre de santé, le local communal, le terrain de jeu. Villa El Salvador planifie son développement en créant en quelques années cent vingt places communes. Le développement des groupes résidentiels a commencé dès l'arrivée des premiers groupes de familles sur des terrains où n'existaient aucun service : ni eau, ni électricité, ni voies de circulation. Avec la collaboration des ONG, en fait avec leur apport en services légaux et leur expertise d'installation de services, les nouveaux occupants se sont rapidement regroupés pour obtenir de la municipalité de Lima qu'elle leur fournisse des services.

Villa El Salvador, plan du barriada

Villa El Salvador, principes urbains

En 1975, l'éviction de Velasco et la prise du pouvoir par le gouvernement du général Morales Bermudez (1976), marquent un tournant : les aides de l'État et de la municipalité, déjà faibles, diminuent encore et la CUAVES, perdant sa principale source de revenus se voit contrainte d'abandonner nombre de ses projets, comme, par exemple, un projet de logement communautaire. Cette situation est aggravée par des conflits entre factions parmi les partis de gauche au sein de la CUAVES qui contribuent à la délégitimer. Les relations avec l’État central passent de la coopération à la revendication et au conflit ouvert. D’une part, il y a répression des dirigeants, surtout ceux qui occupent des postes de secrétaire au niveau des groupes résidentiels et de la direction générale.


Les luttes urbaines se succèdent tout au long de la période de la dictature qui empiètent largement dans le domaine politique d'une vague de contestation nationale contre les militaires. En avril 1976, 30 000 pobladores, dirigeants, mères de famille, maîtres et étudiants, marchent sur le Palais du Gouvernement à Lima pour exiger des réponses aux problèmes d’éducation. En juillet 1977, Villa El Salvador prend part à la grève générale contre la dictature militaire. Second martyr de la communauté, un jeune y trouve la mort. D’autres grèves nationales, en 1978 et 1979, ponctuent l’existence de la jeune cité. 


Tout ceci se termina avec le retour à la démocratie en 1980.

Michel Azcueta, premier maire en 1983

En 1983, Villa El Salvador devient une municipalité et doit élire son conseil municipal, Michel Azcueta - un prêtre basque naturalisé - du parti Izquierda Unida [Gauche Unie] est élu maire en 1983 et 1986 ; une municipalisation qui sera à l'origine d'une concurrence politique et de conflits entre l'Izquierda Unida [Gauche Unie] et l'APRA, se radicalisant après l'élection d'Alan García [APRA], élu président en 1985. La CUAVES n'a plus un rôle aussi important étant donné le rôle exercé par la municipalité sur le plan du développement local, mais elle continue, comme organisation fondée sur la solidarité de proximité, à être la source et l’inspiration d’initiatives socio-économiques novatrices.

Les programmes sociaux du gouvernement entretiennent, nous l'avons évoqué, des relations clientélistes et les aides sont distribuées en fonction du degré de sympathie et de mobilisation des populations en faveur de leur parti ; les élus de Izquierda Unida procèdent de même. Le meilleur exemple étant les cuisines collectives qui ont toujours reçu des subsides en vivres et en argent de la part de partis politiques, de l’Église, par l’entremise de CARITAS, ou du gouvernement central. Lors des campagnes électorales, les candidats faisaient pression sur les femmes organisant les cuisines collectives en jouant sur les subsides pour assurer leur participation dans des assemblées, pour recruter des votes, placer des affiches, faire la propagande, etc. A Villa El Salvador, les femmes des cantines populaires n’échappent pas à ce chantage. La relation directe instaurée par l’État, le politique en général, avec elles a, en outre, d’autres conséquences directement visibles sur le tissu social de Villa et qui remettent en cause les relations entre certains acteurs de la communauté.


Car des associations tentent de se dégager de la tutelle de l'Église, des relations clientélistes et notamment les associations féministes. Dès la création de Villa El Salvador, des clubs de mères ont été créés en lien avec des programmes d’aide alimentaire publics et privés (gouvernement central, églises catholique et protestante). Mais au début des années 1980, apparaissent les premiers clubs de femmes dont la FEPOMUVES, qui contrairement aux clubs de mères, fondés sur une approche assistantialiste et instaurés "par le haut", les clubs de femmes sont plus revendicateurs, politisés (à gauche) et se définissent sur une base autogestionnaire. Ainsi en 1982, en réaction aux clubs de mères trop dépendantes du clientélisme politique, se crée l’AFEDEPROM, qui regroupe des cuisines collectives se voulant autonomes sur le plan politique. Des groupes d’organisations qui s'opposent : d’un côté, les clubs de mères,  organisant des cantines populaires aidées par l'Etat ; de l’autre la FEPOMUVES, associée à la municipalité du district, notamment dans le cadre de la gestion d’un autre programme lancé par la mairie de Lima : le Verre de Lait.  Ce programme a été instauré en 1984 par le maire de Lima, Alfonso Barrantes, du parti de gauche Izquierda Unida, et consiste à donner un verre de lait par jour à un million d’enfants. L’initiative, qui connaît un grand succès, permet aux gouvernements locaux, c’est-à-dire les municipalités de districts, de gérer directement le programme.

L'apparition du PCP-SL

Le PCP-SL a commencé son activité ici de manière clandestine et souterraine ; en fait, nous avons enregistré un nombre relativement faible d'actions armées entre 1981 et 1986, uniquement dirigées contre des entités gouvernementales, le poste de police du district, les banques et le dynamitage de pylônes électriques ; s'y ajoutent, les premiers tracts, les graffitis et l'illumination par des feux de joie, du symbole de la faucille et du marteau sur les collines environnantes. Le premier organisme de « façade » qui s'implante concerne un groupe d'étudiants de l'université San Marcos venant donner des cours bénévoles, leur permettant également un travail politique de recrutement au sein de la population et des organismes d'aide. Nelly Evans, par exemple, enseignante au sein de l'organisation Foi et Joie [sic], rejoindra le PCP-SL ; qui patiemment tisse son réseau avec pour principal objectif : la direction de la CUAVES qui s'oppose maintenant à la municipalité.


L’une présente un caractère informel, puisqu’elle ne s’appuie sur aucune loi existante, alors que l’autre permet d’officialiser la barriada en l’intégrant au système politique et administratif du pays. Apparaît alors un système de cogestion inédit au Pérou, qui repose sur l’association des deux autorités gouvernant le district par le biais de commissions mixtes composées de représentants de la CUAVES et de la municipalité. Un "Acte d’engagement" est signé par lequel le conseil municipal reconnaît non seulement la légitimité de la CUAVES et le système participatif sur lequel elle repose, mais également son droit à gérer la communauté, et par conséquent à lever des impôts. Cet âge d’or ne dure qu’un temps, et bientôt les conflits de pouvoir apparaissent. La coexistence des deux autorités devient selon un témoin "une relation étrange, faite de négociations, d’accords et de conflits", dans laquelle les conflits prennent vite le pas sur les accords, une joute politique pour le contrôle de la communauté. Ainsi, par exemple, en 1988, la CUAVES organise une invasion de terrains en construction,  qui met bientôt fin au lotissement de cette zone par la municipalité. Tandis qu'une grande communauté de réfugiés cubains, anti-communistes ayant fui le régime de Fidel Castro, est autorisée à s'implanter dans un district...

C'est dans ce contexte que le PCP-SL et le MRTA ont commencé à s'investir plus fortement dans le quartier. Les rivalités entre les partis de gauche, habilement manipulées par le PCP-SL, l'aideront à forger des alliances avec certains secteurs pauvres de la CUAVES. Établir un partenariat avec les "cuavistas" (en dépit de leurs sympathies avec le MRTA), contre un ennemi commun, les «révisionnistes» de la municipalité, permettait aux senderistas de délégitimer l'Izquierda Unida, d'exacerber les «contradictions majeures» dans le district, et de les dénoncer, contribuant ainsi à achever l'icône de l'alternative urbaine et sociale d'un modèle de ville, au fond, parfaitement injuste. Les associations locales – plusieurs centaines dans les années 1990 - seront la seconde cible du PCP-SL, en sachant qu'en 1984, d’après le recensement réalisé par la CUAVES,  75 % de la population avait moins de 25 ans, l'age idéal pour faire la révolution. D'autant plus que les jeunes participent activement au mouvement social populaire et aux organisations nées dans ce contexte : CUAVES, organisations féminines, sportives, chrétiennes, culturelles, sanitaires, organisations de défense des droits humains… 


Le développement du PCP-SL


A partir de 1987, le PCP-SL décide d'affirmer sa présence à Villa El Salvador car les accusations qu'il formule contre la corruption, les malversations et le clientélisme ont un écho favorable auprès des marginaux, des jeunes, des déçus du système politique, et des plus pauvres migrants. Les sabotages se poursuivent, l'infiltration de la CUAVES également, tandis que des organismes de « façade » se créent dont des cercles, des groupes d'étude, des associations culturelles, etc. Des écoles techniques sont également organisés par des senderistas-étudiants ou jeunes diplômés, formant des jeunes pauvres ou marginaux qui avaient peu de chances de poursuivre leur étude et qui cherchaient à se préparer puis à intégrer un marché du travail morose. À partir de 1988, les activités d'agitation et de propagande du PCP-SL deviennent plus visibles. Par exemple, de jeunes senderistas en contingents participent à des activités et des marches de protestation contre le chômage, les mesures économiques du gouvernement, les violations des Droits de l'Homme, etc.


Préparer l'insurrection


Le premier objectif du PCP-SL est de s'emparer une fois pour toute de la direction de la CUAVES, qui s'opposait à la progressive hégémonie de la municipalité. Pour cela, il suffisait de créer des organismes de façade, tels que les «Comités d'Action de district», et que soit élu des délégués de secteur, chose bientôt faite, qui rendit le PCP-SL maître de la CUAVES, déjà sous son influence et celle du MRTA depuis 1991. La 6e Convention  du CUAVES, qui s'est tenue en août 1992, a été essentiellement pris en charge par le PCP-SL. De fait, délégitimé, la CUAVES, ne sera plus d'aucun poids mais restera une référence symbolique non négligeable ; une victoire symbolique pouvant faire modèle pour d'autres barriadas de Lima.
Dans le même temps, les militantes – nombreuses – du PCP-SL tentent de prendre la direction d'une des plus importantes associations de femmes : la FEPOMUVES ; une mission difficile car à sa direction, Maria Elena Moyano, après une longue période attentiste, critiquera sévèrement les attentats contre des équipements publics de Villa El Salvadore, refusera certains arrangements et organisera une Marche pour la Paix. Elle est éliminée ; le cortège funèbre qui accompagne Maria Elena Moyano représente pour beaucoup la démonstration irréfutable et éclatante du rejet populaire du PCP-SL. Certes, de nombreux dirigeants se sont déplacés pour y assister malgré le climat de peur et de terreur, dont l'ancien président Fernando Belaunde Terry ; toutefois, de nombreux observateurs ont fait la remarque que la participation des dirigeants et des résidents de Villa El Salvador était minime, et que la plupart de ceux qui ont participé à l’évènement était venu de l'extérieur. Certains affirment même que certains secteurs ont approuvé la "punition" du PCP-SL, accusant l'ancienne dirigeante de favoritisme politique, de corruption, et de s'éloigner de la base populaire. Au contraire, d'autres assurent que cet assassinat a largement contribué à éloigner certains responsables, délégués de secteurs et autres personnalités du radicalisme du PCP-SL. Les témoignages recueillis suggèrent ainsi deux interprétations des faits qui ne sont pas nécessairement contradictoires, qui démontrent la complexité de la situation. L'objectif principal du PCP-SL par l'assassinat de Moyano, avait été atteint : générer la peur et supprimer toute forme résistance. Les dirigeantes refusaient d'être nommées à la direction ou démissionnaient, sous la pression de leurs familles, par crainte d'être la prochaine victime ; ce seront ainsi les militantes-senderistas ou proche du PCP-SL qui assureront la direction de la FEPOMUVES .

Le PCP-SL s'attaquera également à la direction de l'association gérant le parc industriel : l'APEMIVES. En février 1992, un petit entrepreneur de la région, Maximum Huarcaya, est élu président de l'association, apparemment avec le soutien de la PCP-SL via le président de la CUAVES. Tel un effet domino, de nombreuses associations acceptent, bon gré mal gré, des accords avec le PCP-SL ; certains observateurs notent également l'opportunisme - plus que la peur - de certains responsables à s'engager avec le PCP-SL à des fins toute personnelle. 

Attentats

A partir de 1989, le PCP-SL augmente ses activités de sabotage et de propagande, en s'attaquant aux infrastructures et équipements communautaires de Villa El Salvador : incendie d'autobus, attaques sur les infrastructures d'électricité et d'eau, des locaux de ravitaillement de vivres des organismes de l'État, etc. Mais à l'inverse, les senderistas détournent plusieurs fois des camions de vivre et distribuent gratuitement les vivres ; de même que le MRTA. 

Villa El Salvador et son poste de police dynamité

Le poste de police locale est attaqué à maintes reprises ou mitraillé ; de même que les locaux du parti politique Cambio 90, de Fujimori au pouvoir. Il s'agit d'une escalade de la violence destinée à créer un vide du pouvoir et à éliminer les opposants trop critiques, d'intimider les dirigeants locaux. Le premier 23 juin 1991, les senderistas éliminent Alexander Gomez, gouverneur du district et membre de Cambio 90.

Au début de 1992, les senderistas procèdent à une série d'attentats, et d'assassinats. Le 13 Janvier 1992, une colonne de onze senderistas attaquent trois sous-officiers de la police générale, qui étaient en surveillance près du marché central. Le même jour, un indicateur est éliminé. Le 10 février, un habitant est tué, accusé d'être un indicateur au service de la police. Pour les mêmes raisons, deux jours plus tard, Juan Huaman Valley, un chef de quartier, est abattu par le Sentier lumineux. Les efforts faits pour organiser des milices populaires anti-subversives, s'avèrent inutiles, toute tentative est vouée à l'échec faute de volontaires : les senderistas avertissent la population en menaçant de mort les organisateurs potentiels. Au contraire, ils débarrassent littéralement le barriada des problèmes de la criminalité, de la délinquance armée, des trafiquants de drogue en organisant une véritable chasse à l'homme ; les habitants, dans leur grande majorité, les félicitent.

Déclin

Comme à Raucana et Huyacan, les forces armées décident d'implanter une base militaire à proximité du barriada. Les forces de police tentent de s'allier avec les autorités du district et de certains dirigeants menacés par le PCP-SL. Mais selon les témoignages, la plupart refuseront cette proposition, tant la menace de représailles était grande qui démontre la forte présence des senderistas au sein de la communauté. Certains jugent cette situation par le sentiment de vulnérabilité ressentie par les dirigeants et la population. Avec les forces armées du camp militaire arrivent également les agents de renseignement de la police, et les forces paramilitaires qui, procéderont à intimider les sympathisants du PCP-SL : arrestations arbitraires, menaces, disparitions de travailleurs sociaux et d'instituteurs, etc. Beaucoup de militants de base se sont ainsi détournés de la vie publique au sein des associations, et par prudence, ont évité de participer à toute activité qui pouvait les compromettre. 


Un bilan

Ainsi, en radicalisant et exacerbant les conflits sociaux à Villa El Salvador et dans l'ensemble des barriadas de Lima, le PCP-SL a cherché à provoquer, à radicaliser la répression militaire, devant forcer les habitants à prendre position contre les méthodes du gouvernement, et par réaction, les entrainer à participer à la guerre. Cependant, la majeure partie de la population refusa les méthodes des uns et des autres, la violence aveugle distillant la terreur ; de même, détruire systématiquement les services et équipements publics – la démolition des bus assurant la navette avec le centre ville lieu de travail des habitants, les attaques sur les infrastructures d'électricité et d'eau, contre les locaux d'approvisionnement de vivres, etc. - a été hautement préjudiciable au PCP-SL ; tout ceci a contribué, au contraire, à les éloigner de la population. Le PCP-SL était en 1992, à Villa El Salvador, admiré par beaucoup d'habitants, mais plus nombreux encore, sont ceux qui maintenaient une distance, le considéraient avec une certaine appréhension, sans comprendre leurs actions de démolition. La «guerre du Peuple» se termina sans le Peuple, qui déserta même le monde associatif par prudence, et par peur aussi, des représailles de la police et des groupes paramilitaires. 

Cela étant, les partis politiques historiques, les ONG ne représentaient que peu d'espoir ; ou celui seul de gérer la misère dont le principe essentiel peut se résumer par : "Aide-toi et l'État t'aidera" puis par la suite par “Aide-toi et la coopération internationale t'aidera”. Ce principe forme aujourd'hui la pierre angulaire de l'organisation sociale de Villa El Salvador ; placée sous transfusion assistencialiste des organisations de solidarité internationale, des humanitaires qui tentent vainement depuis des générations, de relayer un État national défaillant qui, à partir des années 80 et sous la pression des programmes d’ajustement structurel du FMI, a déserté sa fonction de régulation par le service public. Certes, aujourd'hui, de grands équipements publics modernes - hôpitaux, transports publics, parc naturel, etc. - ont amélioré la vie et l'image de Villa El Salvador, des maisons confortables et des immeubles se construisent, des bars et discothèques animent les quartiers centraux, des entreprises s'implantent offrant de nombreux emplois aux habitants, et un vaste complexe commercial, financé par une ONG, assure aux masses consommatrices, le meilleur symbole de post-modernisme. 

Mais, certains font la désobligeante remarque, que la concentration des considérables efforts financiers fait par la municipalité, se répercute au contraire et au détriment d'autres secteurs du Grand Lima. Car en effet, Villa El Salvador est encore le symbole d'une prétendue réussite urbaine-sociale, l'icône d'expériences exemplaires de la solidarité populaire, de l'auto-gestion et de la participation citoyenne, de l'économie solidaire et de subsistance communautaire au sein des coopératives de survie, etc.,  qui seront récompensé par diverses distinctions, parmi lesquelles le titre de "Cité messagère de la Paix" décerné par l’UNESCO en 1987 ou le Prix "Príncipe de Asturias" attribué par l’Espagne la même année, ou bien encore la visite de très nombreux chefs d'Etat du monde entier,  et du pape Jean-Paul II en 1985. Ainsi, Villa El Salvador est très probablement aujourd’hui le bidonville le plus connu du Pérou, une véritable vitrine de l'aide humanitaire, un placement financier assurant aux contributeurs étrangers une excellente publicité ; qui offre à l'Etat et la municipalité,  l'opportunité de prouver sa soi-disant volonté de combattre efficacement la pauvreté urbaine. 


Comunidad Urbano Autogestionaria de Huaycán

Huaycán, selon les uns, un asentamiento humano auto-géré, auto-construit, un bidonville aménagé sous perfusion pour les autres, a été initialement conçu et planifié par les services de la Municipalidad de Lima Metropolitana (MLM), sous l'impulsion du Parti politique Izquierda Unida [Gauche unie]. Il devait être un véritable modèle urbain et social, une réponse cohérente et concrète face aux problèmes d'habitat des populations pauvres de Lima et à la violence du PCP-SL. Les grands thèmes de la Gauche s'y inscrivent : auto-gestion, auto-organisation, auto-construction. Les principales caractéristiques du projet de la Comunidad Urbano Autogestionaria de Huaycán, dirigé par le Programa de Habilitación Urbana del Área de Huaycán (PEHUH), et conçu par l'Equipo Técnico (ET) étaient principalement :
1) Les propositions de planification doivent être concertées avec toutes les familles au sein des assemblées générales. L'urbanisme des secteurs résidentiels, les Unidades Comunales de Vivienda (UCV) – chaque UCV se compose de 60 lots / 60 maisons ; 200 UCV sont programmés à long terme - et l'architecture, avec une densité nette entre 420 et 550 habitants par hectare, devaient renforcer les liens de voisinage par l'utilisation optimale de l'espace des rues et des lieux de rencontre plutôt que de la circulation.
2) La forme de propriété, forme un système qui combine les lots uni-familiales privés ou coopératifs et la collectivisation des parties communes, ainsi que des services tels que les parcs, centres de santé etc.
3) Les habitants sont contraint de construire collectivement, un certain nombre d'édifices collectifs et d'équipements techniques : un centre communautaire polyvalent ; un réservoir d'eau ; des toilettes dans chaque secteur ; des micro-décharges pour chaque secteur ; l'électrification du secteur, etc.
Les services municipaux assistent les habitants/constructeurs : conseils juridiques et financiers, assistance technique, formation, etc ; offrent gracieusement les matériaux mais uniquement pour les équipements communautaires, et les ONG internationales sont mis à contribution, ainsi que la générosité internationale : les toilettes publiques sont financées par Amsterdam, les canalisations offertes par le maire de Paris, telle cantine par Caritas, une autre par le conseil municipal de Toronto, le bois de l'école par l'Unicef, etc. : un formidable carnaval de bonnes et généreuses intentions.
Huaycán : le site enclavé
L'occupation de Huaycán n'était pas uniquement due à l'initiative de la municipalité car dès 1982, des invasores tentèrent d'y implanter une colonie, mais en vain, expulsés sur décision de la municipalité de district Ate Vitarte. Une terre convoitée à plusieurs reprises qui décide la municipalité à autorise l'invasion, mais sous certaines conditions. Le 5 Juillet 1984, une réunion engage les autorités municipales et 23 organisations - dont l'Asociación Horacio Zevallos, organe du Partido Comunista del Perú-Patria Roja - et coopératives d'habitat [Cooperativa de Vivienda] qui s'engagent à respecter le plan global d'aménagement, les conditions générales, les quotas d'habitants, etc. Le 15 Juillet, 1984 s'installent près de 2000 familles, en août, 4000 familles occupent ce coin désertique tandis que les services sociaux, les organisations viennent en aide aux premiers habitants.

Huaycán : 1984
Le 23 Juillet 1984, survient le premier incident, une échauffourée éclate à Huaycán entre invasores légaux et des membres de l'Asociación Horacio Zevallos, qui viennent occuper des terres. Car en effet, l'association avait d'abord participé au projet puis décidé de se retirer et de procéder à sa manière à l'invasion d'un terrain hors projet mais contigu. Une méthode fréquente permettant ainsi de largement dépasser les quotas d'invasores imposés par les autorités, ici, la Comunidad Urbano Autogestionaria de Huaycán ; et de pouvoir bénéficier de quelques uns des services. Un des dirigeants de l'association sera assassiné plus tard, et personne ne saura vraiment qui était le commanditaire, le PCP-SL n'ayant aucun intérêt dans cette affaire. De fait, ce seront bien deux asentamientos humanos qui s'établissent : Huaycán et Horacio Zevallos [cette nuance apparaît dans les documents du PCP-SL qui marque bien la différence]. Un exemple caractéristique des manigances des partis de la Gauche car le Partido Comunista del Perú-Patria Roja, - responsable de l'Asociación Horacio Zevallos- était en accord tacite avec l'Izquierda Unida, initiateur du projet. Ce sera bien pire encore lorsqu'en 1985, l'Izquierda Unida devra céder la municipalité perdue aux élections à son grand rival, l'APRA.


Une des premières tâches de la nouvelle Comunidad est d'organiser la défense et la sécurité qui doit comprendre deux niveaux : la sécurité extérieure contre l'arrivée d'invasores illégaux, la sécurité intérieure pour le contrôle et l'ordre au sein de la communauté, notamment contre la délinquance, le vol, constituée de patrouilles. Puis, après la délimitation des secteurs, des rues et des places, des lots à bâtir dans les Unidades Comunales de Vivienda (UCV), les habitants seront en mesure de construire leurs baraques, puis de désigner les délégués de chaque secteur UCV. Les problèmes surviendront dès cette phase car certains secteurs mieux placés que d'autres – proche de la route principale, en terrain plat et non à flanc de collines, etc. - feront la convoitise des uns et des autres. Pour répondre aux exigences des besoins de base ou de survie de la population, la Municipalidad de Lima Metropolitana (MLM) organisera les premiers services publics : une ligne de bus est déviée de son itinéraire pour desservir Huaycán, des compagnies de camion-citernes sont mandatées pour transporter l'eau, un poste de santé est installé et plusieurs médecins bénévoles y assurent les soins. Les cantines communes, fournies en vivre par la Municipalité, assurent les repas. La vie quotidienne y est très difficile du fait notamment de la rareté de l'eau, d'absence d'électricité et de réseau d'assainissement. Le 15 août, l'école construite, accueille les premiers instituteurs bénévoles et les élèves de la communauté.

Le bidonville prend forme, baraques et huttes s'implantent selon le plan, laissant libre les espaces dédiés aux futurs équipements communautaires, aux places, parcs et jardins. Mais dès cette époque est créé le Frente de Defensa de Huaycán, remplacé par la suite par l'Asociación de Pobladores,  pour s'opposer aux directives imposées et non concertées ainsi  qu'au plan urbain conçu par l'Equipo Técnico.

Le PCP-SL à Huaycán

Dès l'annonce du projet de la Municipalité en 1984, le PCP-SL s'intéressera à Huaycán ; quelques militants sous couvert de l'anonymat réussiront à se faire admettre en tant que colons. Mais ici, l'implantation sera très difficile en raison des liens étroits clientélistes entre les partis politiques, les coopératives et la population, en raison de sa récente création ; infiltrer – comme de coutume – les organismes de direction dont le Congrès des Pobladores n'était pas chose aisée.

En 1985, avec l'élection de Alan García Pérez à la présidence de la République, du PAP, parti rival de l'Izquierda Unida, les tensions entre les partis politiques augmentent ; de même en 1987, après l'élection de Jorge del Castillo Gálvez (PAP) à la Municipalité de Lima, des rivalités sur fond de clientélisme agitent la communauté de Huaycán : les partis de Gauche entament un déclin qui bénéficie au parti du Président Alan García. Profitant de ces divisions, en 1987, le PCP-SL lance une première offensive d'intimidation des dirigeants des organisations présentes à Huaycán et tente de radicaliser les mouvements de protestation : une partie de la population y est sensible mais la majorité refuse de s'engager dans le radicalisme politique. Cela étant, les mesures du gouvernement et la crise qui prend une ampleur considérable obligent à présent la création de Comités de autosubsistencia, et progressivement le mécontentement gagne les esprits autant que les ventres.

Huaycán : 1988

Huaycán : 1992

C'est à cette époque qu'arrive à Huaycán une vague de migrants des zones rurales, fuyant la guerre, s'installant illégalement dans des camps de fortune ; ils sont pauvres, d'une extrême pauvreté et pour échapper aux expulsions, ils dressent leurs huttes sur les hauteurs des collines, des zones difficiles d'accès : le relief accidenté constitue leur unique moyen de défense. Les relations entre la population des terres basses et celle nouvelle des terres hautes sont conflictuelles, la solidarité y est totalement absente, le racisme social prévaut. Une situation quasi inespérée pour le PCP-SL qui à présent peut compter sur un possible allié et peut profiter d'une vaste zone non surveillée permettant de nombreux refuges et des déplacements facilités. En Février 1989, le PCP-SL s'attaque à un producteur agricole d'origine italienne du district qui emploie – pour le maigre salaire du soleil et une partie de la récolte, selon le PCP-SL – de nombreux habitants de Huaycán et d'Horacio Zevallos, en organisant leur mobilisation pour le soulèvement de la récolte de pommes de terre, qui doit être redistribuée gratuitement. Les sacs de pommes de terre chargés sur des camions sont ainsi réquisionnés par l'Ejército Guerrillero Popular – en personne -, lorsqu'un contremaître surgit pour s'y opposer : “sa mort – selon les archives du PCP-SL – sera célébrée joyeusement par la population. (...) Et les masses ont montré leur engagement en faveur de la guerre populaire, pour toujours, et sa décision de se battre pour le communisme.

Militarisation

En 1990, le nouveau président ultra-libéral Alberto Fujimori prend ses fonctions et assigne aux forces armées, l'éradication complète et définitive du PCP-SL jusqu'au moindre de son plus humble sympathisant. Il peut bénéficier pour cela, des crédits que lui accorde le FMI.

Les forces armées décident d'une nouvelle stratégie dont une des tactiques sera d'implanter dans les zones « rouges » de la capitale des citadelles militaires surveillant à chaque instant les habitants. Un premier poste de police est ainsi implanté à Huaycán, puis une base militaire en septembre 1991, ainsi qu'à Raucana. De même, comme dans d'autres bidonvilles du Pérou, la tactique est la création d'une milice urbaine, appuyant les forces de répression. 


Huaycán 1991, l'armée distribue gratuitement des vivres

Les militaires pourront s'appuyer sur le « Corps de défense » créé quelque temps plus tôt par la Comunidad de Huaycán, qui devait faire face, dans un contexte de pauvreté absolue – 70 % des habitants - à une terrible menace : la formidable recrudescence de vols, de délinquance armée, d'une épidémie d'alcoolisme et de toxicomanie générant la plus grande insécurité, le chaos. Le  Corps de défense  est destiné et limité à lutter contre la criminalité et la toxicomanie, mais lors d'une cérémonie publique, le président Fujimori personnellement, lui assigne une autre tâche : la lutte contre la subversion. Pour cela, des habitants sont recrutés - selon leur degré d'anti-communisme et leur aptitude physique - pour rejoindre le Comité d'auto-défense, après une formation rémunérée de 20 jours leur enseignant le maniement des armes, sur le modèle des milices paysannes. Ces milices de ronderos seront chargées de surveiller le territoire, la population, les mouvements suspects, les routes d'accès, etc. ; et associées aux raids massifs et irréguliers de l'armée, intervenant jusque dans les zones les plus reculées et haute des collines, à la recherche de senderistas, de « subversifs » de la Gauche radicale et d'opposants au gouvernement, elles contraignent les senderistas à quitter cette zone. La zone étant sous contrôle, la base militaire sera convertie en centre d'aide sociale comprenant des services médicaux, dentaire, un centre de distribution de vivres, etc. Par représailles, le PCP-SL intensifiera l'élimination de personnalités emblématiques collaborant avec la dictature, même après la capture d'Abimael Guzman en 1992 : le promoteur de l'ONG Ideas, Zacharie Magellan (1992), les ronderos José Galindo et Erasmo Rojas (1993) et des responsables, David Chacaliaza (1994) et Pascuala Rosado (1996).

Huaycán : 1998

Ainsi, la Comunidad Urbano Autogestionaria de Huaycán, représente une défaite pour le PCP-SL qui ne parviendra jamais à s'y implanter ; les actions des senderistas, au contraire d'autre barriadas – comme Villa El Salvador -, ne seront pas en mesure de créer des structures de “façade” leur permettant d'engager des relations sérieuses avec la communauté, ou de sérieusement intimider les dirigeants malgré les attentats et les assassinats. Plusieurs raisons peuvent être évoquées ; la géographie du site d'une zone enclavée [une route d'accès] contraignant les mouvements, la création récente du bidonville et le faible nombre d'habitants avant 1989, et surtout, la longue tradition et l'expérience des dirigeants et des responsables des organisations communautaires. Enfin, l'échec des senderistas à former ici un véritable mouvement subversif peut être expliqué par le rôle de l'Église catholique, qui dès les premiers jours de la fondation du barriada, y envoya nombre de prêtres et agents pastoraux. D'ailleurs, un des premiers édifices construit sera un centre paroissial comprenant une chapelle, augmenté par la suite d'une cantine, d'une bibliothèque et d'une station de radio. Sermons, vivres et équipements de survie y étaient généreusement distribués contre allégeance.

D'une certaine manière, certains affirment que ce n'était pas la contre-insurrection qui a vaincu le PCP-SL à Huaycán, mais la volonté même de ses habitants, au prix de nombreuses vies humaines. D'autres précisent que l'installation de la base militaire, les actions anti-subversives [raids, perquisitions, assassinats, disparitions, détention arbitraire et notamment d'enfants, etc.] et civiques [distribution de nourriture, les travaux publics, etc.] ont contraint les senderistas à abandonner la zone. Au plus fort de la crise économique, en 1990, les pobladores étaient sensibles aux distributions de vivres, malgré la corruption, le clientélisme ou le pragmatisme de certains responsables ; ainsi, l'expansion de l'aide sociale financée avec l'argent public a été appréciée par les bénéficiaires comme une concession et non comme un droit acquis.

Les fanatiques et les adorateurs de l'auto - auto-gestion, auto-construction, etc. - et de la participation citoyenne considèrent l'expérience de Huaycán comme un véritable succès, oeuvre en grande partie de la politique socialiste de l'Izquierda Unida qui a jeté les bases d'une communauté solidaire. Ce qui n'est pas tout à fait exact, car la solidarité populaire s'est exprimée progressivement contre le politique : contre la bureaucratisation et l'administration qui s'opposaient aux pratiques dynamiques de la population, et davantage contre la corruption et le clientélisme des partis politiques, même s'ils en étaient les bénéficiaires. Des méthodes qui affaibliront considérablement la vie associative, les pobladores refusant d'être ainsi manipulé ; une critique que certains adressaient en même temps au PCP-SL.

Enfin, la solidarité populaire tant évoquée, sera balayée par la crise économique des années 1980, puis par les réformes ultra-libérales du gouvernement Fujimori : à Huaycán, la violence n'est pas seulement l'oeuvre de la guerre politique mais, dans une large mesure, celle de la délinquance armée – apolitique – liée à la misère : les vols, la criminalité violente, le trafic de drogue, la prostitution, l'alcoolisme, les violences conjugales seront en telle augmentation que la communauté décida de l'organisation d'un Comité de Défense, non pas destiné à lutter contre le PCP-SL, mais contre les criminels, la multitude de voleurs. La suite logique de cette situation est tout simplement la peur, un facteur qui a génèré des niveaux très élevés de méfiance, qui a joué un rôle décisif de confinement et d'entrave à la socialisation au sein de la communauté, comme avec son environnement extérieur.

Aujourd'hui Huaycán est un vaste bidonville, sponsorisé par les aides humanitaires venant du monde entier ; la peur y est moins forte qu'autrefois, comme la délinquance, mais la misère toujours aussi grande. Un romancier péruvien affirmait que s'il existait un enfer sur terre, il pourrait être à Huaycán ou Raucana...

La suite : 


Partie 3 : Histoire de la défaite du PCP-SL à Lima


Barriada Horacio Zevallos, 2011
Barriada Horacio Zevallos, 2011


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