Le MUR des Fédérés


Felix Vallotton | Le Mur | 1893

Ton histoire, bourgeoisie, est écrite sur ce mur.
Eugène Pottier | 1886

Héritière du passé et porteuse d'avenir, la Commune, hantée par les souvenirs de 1789 et de 1848, est la première révolution ouvrière, qui inaugure les grandes ondes révolutionnaires du 20è siècle.  La Commune sera pour les plus grands théoriciens, autant une référence, une sorte de modèle d'insurrection urbaine, qu'un vaste sujet de réflexions, à propos de l'organisation municipale : la participation des masses, des ouvriers, des jeunes, des femmes, le lumpenprolétariat, la démocratie directe, la bureaucratie, l'autogestion... ; et tous les grands mouvements révolutionnaires dans le monde se sont réclamés de l'héritage de la Commune, aux Etats-Unis comme en Chine maoïste où la filiation a été très directement revendiquée : «  Il est nécessaire d’appliquer un système d’élection générale semblable à celui de la Commune de Paris. […] Les masses ont à tout moment le droit de critiquer leurs représentants […]  et ceux-ci peuvent être révoqués […] s’ils se montrent incompétents. » [Résolution en dix articles du 8 août 1966].


Le Mur des Fédérés au cimetière du Père Lachaise est encore aujourd'hui l'unique et puissant symbole pour les différentes tendances de la Gauche radicale et révolutionnaire, en France et dans le reste du monde. Les gouvernements successifs de France, depuis l'amnistie générale de 1880, n'ont jamais cru devoir ériger un quelconque monument à la mémoire de cette révolution historique ; et le Mur du Père Lachaise se dresse aujourd’hui comme témoin par excellence des atrocités de la répression versaillaise, malgré l’existence d’autres nécropoles et lieux de combats dans Paris : des plaques commémoratives rappellent le souvenir de certains lieux d’exécution (camp de Satory, Jardin du Luxembourg, cimetière de Charonne, etc.), mais discrètes elles indiquent seulement la défaite et l’horreur de la répression. 

Le Mur a été démoli par ordre des plus hautes autorités, qui ne voulaient pas ainsi offrir aux révolutionnaires, le symbole d'un mur dont les traces des balles meurtrières trahissaient l'ignoble répression, et l'inhumanité d'un régime "bourgeois". De même, si l'on sait que les corps des fosses communes ont été inhumés dans d'autres nécropoles de la périphérie de Paris, nul ne mentionne - à notre connaissance - le sort de ceux qui ont été enterrés près du Mur. En 1894, Pierre Petit, signait une caricature "Il faut des régiments pour garder ces morts-là".  De toute évidence, - mais c'est une hypothèse - les martyrs auront été "déplacés" lors de la reconstruction du Mur, mais nul ne connaît leurs dernières demeures.

Bien des mystères entourent le cimetière du Père-Lachaise. Afin de tenter d’éclaircir ces zones d’ombre, faites de légendes et de propagande politique, nous reprenons ici des extraits du livre de Prosper-Olivier Lissagaray, référence incontournable : L’histoire de la Commune de Paris (1896). Puis, un autre témoignage, plus émouvant, suivra, celui de Maxime Vuillaume, Mes cahiers rouges au temps de la Commune (1908). Ces témoignages nous révèlent l’importance capitale de la nécropole en tant que bastion défensif, et lieu d’inhumation, volontaire ou forcée. Ils nous révèlent également, avec d’autres récits de l’époque, des versions très différentes des combats menés ici, des dates mêmes d’exécution, des lieux d’inhumation et du nombre des fédérés enterrés. 




L'histoire du Mur des Fédérés

Le Mur pendant longtemps, n’a été qu’un élément du « sinistre » décor, car en effet, après la défaite, les révolutionnaires et les familles des victimes allaient se recueillir sur la «tranchée des insurgés », c’est-à-dire la fosse commune où étaient ensevelis les corps des fusillés, adossés au Mur, et très probablement d’autres corps de victimes tuées lors des combats et fusillées dans le cimetière même et dans le quartier ; comme il est probable que d’autres fosses communes existaient dans l’enceinte du cimetière..

Ainsi, dans cette partie du cimetière, le Mur des Fédérés marque le lieu où étaient couchés, côte à côte dans leur « linceul de chaux », ceux qui ont été fusillés dos au mur et ceux qui, par charretées entières, ont été amenés là par les services de la préfecture de la Seine qui reprenait le contrôle de Paris dans les derniers jours du mois de mai 1871. Hâtivement enfouis, leurs corps ont été entassés en hauteur sur trois rangs. Les autorités militaires de l’époque, estimaient à environ 1600 fédérés ayant été ensevelis dans une ou plusieurs fosses communes dans l’enceinte du cimetière.


Prosper-Olivier Lissagaray

L’histoire de la Commune de Paris | 1876 - 1896

6 mai 1871

L’intrépidité parisienne parut vite aux premières escarmouches. Les journaux bourgeois eux-mêmes regrettaient que tant de courage n’eût pas été jeté sur les Prussiens. Sous la panique du 3, il y avait eu des actes héroïques. La Commune, pour faire à ses défenseurs des funérailles dignes d’eux, appela le peuple. Le 6, à deux heures, une foule accourut à l’hospice Beaujon où les morts étaient exposés visage découvert. Des mères, des épouses, tordues sur les cadavres, jetèrent des cris de fureur et des serments de vengeance. Trois catafalques contenant chacun trente-cinq cercueils, enveloppés de voiles noirs, pavoises de drapeaux rouges, traînés par huit chevaux, roulèrent lentement vers les grands boulevards, annoncés par les clairons et les Vengeurs de Paris. Delescluze et cinq membres de la Commune, l’écharpe rouge, tête nue, menaient le deuil. Derrière eux, les parents des victimes, les veuves d’aujourd’hui soutenues par celles de demain. Des milliers et des milliers, l’immortelle à la boutonnière, silencieux, marchaient au pas des tambours voilés. Quelque musique sourde éclatait par intervalles comme l’explosion involontaire d’une douleur trop contenue. Sur les grands boulevards, ils étaient deux cent mille et cent mille faces pâles regardaient aux croisées. Des femmes sanglotaient : beaucoup défaillirent. Cette voie sacrée de la Révolution, lit de tant de douleurs et de tant de fêtes, a bien rarement vu pareille flambée de coeurs. Delescluze s’écriait : « Quel admirable peuple ! Diront-ils encore que nous sommes une poignée de factieux ! »

À l’autre extrémité de Paris, les XIXe et XXe arrondissements préparent leur défense. Cinq points sur la rive droite, la place du roi de Rome, la place de l’Étoile, les buttes Montmartre, Chaumont, le Père-Lachaise, trois sur la rive gauche, la butte aux Cailles, le Panthéon, la gare Montparnasse, permettent d’établir une série de forts à l’intérieur de Paris. [...] Une batterie de six monte au Père-Lachaise et couvre Paris de son grondement. [...]


Jeudi 25 mai

Le jeudi matin, le corps de Dombrowski fut porté au Père-Lachaise, escorté par Vermorel, membre de la Commune, le colonel Dombrowski, frère du général, quelques officiers et un piquet d’honneur. Le général était exposé sur un brancard incliné, revêtu de son uniforme. Un cercueil était préparé ; on y déposa le cadavre,enveloppé dans un drapeau rouge. Les artilleurs, les marins, les cavaliers, tous ceux qui étaient de garde au Père-Lachaise s’approchèrent,et dirent au général un dernier adieu. Puis la bière fut vissée. On la porta à bras jusqu’à un caveau vide, où on la déposa, après que le frère de Dombrowski eut écrit quelques mots sur le couvercle. Vermorel prit la parole et raconta brièvement la vie de celui qui, bien qu’étranger, embrassa chaleureusement la cause de la Commune. La scène était grandiose, les canons des batteries voisines, le pétillement de la fusillade couvraient par instants la voix de l’orateur ; tous les assistants étaient sous une impression indescriptible, et leurs visages abattus témoignaient qu’ils ne se faisaient plus illusion sur l’issue du combat.

Vendredi 26 mai

La route stratégique qui, sur ce point, domine le Père-Lachaise, les buttes Chaumont et les boulevards extérieurs, n’est pas même gardée. La nuit du vendredi est fiévreuse dans Ménilmontant et Belleville tourmentés par les obus. Les services qui subsistent ont quitté la cité Vincennes ensanglantée et Jourde a mis en lieu sûr le peu d’argent qui reste pour parer à la solde.

Samedi 27 mai

Depuis quatre heures de l’après-midi, les Versaillais assiègent le Père-Lachaise qui renferme deux cents fédérés à peine, toujours sans discipline, sans prévoyance ; les officiers n’ont pu parvenir à faire créneler les murs. Les Versaillais abordent de tous les côtés à la fois cette enceinte redoutée et l’artillerie du bastion fouille l’intérieur. Les pièces de la commune n’ont presque plus de munitions depuis l’après-midi. A six heures, les Versaillais n’osant, malgré leur nombre, tenter l’escalade, canonnent la grande porte du cimetière. Elle cède promptement malgré la barricade qui l’étaye. Abrités derrière les tombes, les fédérés disputent leur refuge. Au Père-Lachaise, plusieurs régiments abordèrent l’enceinte de trois côtés à la fois. Les fédérés commencèrent par enclouer leurs pièces devenues inutiles. Il y eut ensuite une lutte horrible. Abrités derrière les tombes, les Communalistes disputèrent pouce par pouce le terrain. On se prit corps à corps ; les hommes roulèrent ensemble dans les fosses ; il y eut dans les caveaux des combats à l’arme blanche. Les hommes ennemis roulent et meurent dans les mêmes fosses. L’obscurité n’arrête pas le désespoir.
Nuit de déroute. Puis tout se tut.
Le général Vinoy enlevait en même temps le Père-Lachaise et la mairie du XXe arrondissement.

Dimanche 28 mai

Près de trois mille fédérés, pris la nuit précédente au Père-Lachaise, avaient été amenés dans la prison de la Roquette, Aucun n’en sortit. Depuis le matin jusqu’à quatre heures du soir on entendit au dehors des explosions continuelles. Pendant plus d’une heure mêlé à la foule, nous écoutâmes devant la porte. Ce n’était pas toujours le bruit de la fusillade ; on distinguait très nettement le grincement des mitrailleuses. Des artilleurs qui sortirent nous confirmèrent l’affreuse vérité. On expédiait des prisonniers par troupeaux de cinquante et de cent hommes. Les pelotons d’exécution étant harassés de fatigue, et ajustant mal, les officiers, par humanité, disaient-ils, avaient fait avancer des mitrailleuses.

Mardi 30 mai

Le mardi 30 mai, dans un coin du cimetière du Père-Lachaise, le long du mur de Charonne, à l’est, on fusilla 147 prisonniers.

1600 fédérés au père Lachaise

Les journaux versaillais avouèrent seize cents prisonniers enterrés au Père-Lachaise. L’Opinion Nationale du 10 juin disait :
« Nous n’avons pas voulu quitter le Père-Lachaise sans saluer d’un regard de compassion chrétienne ces tranchées profondes où ont été ensevelis, pêle-mêle, les insurgés pris les armes à la main et ceux qui n’ont pas voulu se rendre.
Ils ont expié par un acte de justice sommaire leur criminelle folie. Que Dieu ait pitié d’eux et leur fasse miséricorde. Rectifions, en passant, les bruits exagérés qui ont couru au sujet des exécutions faites soit au Père-Lachaise, soit aux environs. Il résulte de renseignements certains, — nous oserions presque dire de relevés officiels, — qu’il n’y a eu d’enterrés dans ce cimetière que — fusillés ou tués en combattant, — en tout, seize cents. »

La bataille du souvenir

Encore quatre mois après, les agents de l’autorité renversaient les monuments funèbres élevés par les familles à la mémoire des gardes nationaux, arrêtaient les personnes occupées à les relever et empêchaient les parents d’apporter des souvenirs et des fleurs sur les tombes.

Dès la Toussaint 1871, le mouvement ouvrier étant décimé, ce ne sont d’abord que quelques mains anonymes qui viennent fleurir la fosse. Par la suite, les premiers rassemblements politiques se font sur certaines tombes, comme celle de Gustave Flourens à partir de 1876, mais pas encore auprès du Mur.

Au Père-Lachaise, non loin des tranchées gonflées des cadavres de la Roquette, dans un coin, est le mur historique où, à la fin de la Semaine sanglante, les fédérés furent fusillés. Le conseil municipal de Paris a consacré au repos de tant de républicains cet enclos semé de vaillances et les survivants ont voulu le marquer d’un souvenir ; les pierres et les grilles de leur modeste monument ont été enlevées. On laissait encore, aux anniversaires, le peuple de Paris accrocher librement des couronnes au mur ; aujourd’hui on n’y accède qu’un à un, sous l’escorte de policiers ; toute parole est interdite, tout cri de souvenir séditieux. Un député fut expulsé de la Chambre pour avoir crié : Vive la Commune ! De même, il fallut trente ans pour obtenir à la Marseillaise une première amnistie, et l’histoire de la Révolution française ne fut un peu dégagée de la fange réactionnaire que vingt-cinq années après l’écrasement de la Révolution.


Le Monde Illustré, N° 741, 24 juin 1871.



Maxime Vuillaume

Mes cahiers rouges au temps de la Commune
1908 - 1914

Le Mur

Au Père-Lachaise... Aux obsèques d’un vieux camarade. Les discours sont finis. On reste à causer sur le terre-plein du columbarium, dont les cheminées fument encore. Avrial, Privé, lioullier, Alavoine. D’autres. Les amis descendent, par petits groupes, les allées qui conduisent à l’entrée. Machinalement, tout en causant, nous nous dirigeons vers le Mur. Le pèlerinage habituel.
Nous y voilà.
Une façade de couronnes rouges, pâlies, desséchées, aux rubans déchiquetés par la pluie et le vent. « Aux mort- de 1871. Anniversaire de la Semaine sanglante. Aux victimes du grand massacre. » Et, mêlées aux couronnes géantes, apportées par les comités, les associations, les cercles révolutionnaires, d’autres, toutes petites, en perles noires, avec des pensées violettes et jaunes. « A mon père. A mon mari. » Pieux souvenirs, pour ceux qui sont là, sous la terre battue, ou, du moins, que l ’on croit être là.

Car, sont-ils là ?

Au pied de Ce Mur, dorment-ils, les fusilles de la nuit du samedi au dimanche? Ceux de la Hoquette, qui «moururent avec insolence » et dont les cadavres troués de balles fut emportés, dans les horribles tapissières ruisselantes de sang, vers la nécropole voisine? Dorment-ils au pied du Mur, les cent quarante-sept qui furent passés par les armes, tout près, le dimanche malin, sur le tertre, encore verdoyant aujourd’hui, où s’ouvrirent, pour cacher le grand massacre, les épouvantables fosses communes ?

Nous échangions, tout en interrogeant les tombes voisines, de rares paroles. A chacun de nous, certainement, les souvenirs revenaient en foule. Là-bas, de l’autre côté, au pied de cette pyramide dont nous voyions, à travers les arbres couverts de givre, scintiller la pointe dorée, étaient les batteries fédérées, qui, pendant quatre jours et quatre nuits, lancèrent sur Paris leurs bordées d’obus.
Tu y étais, toi ? dis-je à Alavoine.
Oui. J’y étais. Le samedi matin, il nous fallut abandonner les pièces — une dizaine de pièces de 7 — faute de munitions. Les Versaillais étaient tout près. Dans l’avenue de Saint-Mandé... Il pleuvait à verse... A côté de nous, depuis trois jours, le cadavre d’un cheval, tué par un obus, qui empestait l’air... Nous ne restions plus guère qu’une quinzaine... Je me souviendrai toujours de la dernière nuit que je passai là. Accroupis, avec deux artilleurs, dont l’un blessé au bras enveloppé d’un linge rouge, dans le caveau de Morny. A côté de nous, un tas d’obus qui n’étaient pas de calibre... L’artilleur blessé jurait :... « Nom de Dieu! sommes-nous encore trahis! » Nous étouffions là-dedans... Je sortis un instant... Quel spectacle!... Tout Paris, au-dessous de nous, flambait comme une gigantesque fournaise... La moitié de la ville disparaissait sous un nuage colossal. Noir, noir, plus noir que de la poix... A cette heure-là, on ne se battait pas... Quel silence !... Je montai, une cinquantaine de pas à peine, jusqu’à la pyramide blanche — tu sais, le monument de Beaujour. La porte du caveau circulaire était grande ouverte. Une dizaine d’artilleurs ronflaient sur des tas de couronnes jaunes... Vers onze heures du matin, nous partions tous. Il était temps. Quelques heures encore, et nous étions bel et bien pris par les fusiliers-marins...
Privé écoutait, faisant de temps à autre un signe d’assentiment. Lui aussi, était là.
Quand j’eus quitté les pièces, raconta-t-il, je restai dans le cimetière. Vers le bas. Quelques fédérés, que j’avais rencontrés, et moi. Nous entendîmes les premiers coups de feu des soldats, vers quatre heures. Ils étaient entrés en perçant le mur de la rue des Rondeaux, tout près d’ici... Là...
Privé indiquait de la main un endroit de l’enceinte. Pas loin du Mur.
Aux premiers coups de feu, continue-t-il, nous grimpons rapidement. Six ou sept. Nous nous cachons dans un fourré de cyprès, proche du monument de Casimir-Perier... Nous sommes restés là des heures. Tirant par-ci par-là un coup de feu. Les soldats n’avançaient pas. Ce ne fut qu’à la nuit tombée que nous entendîmes un grand bruit de pas et de fusils. Ils arrivaient en nombre... Nous n’avions plus qu’à nous réfugier dans la partie du cimetière encore inoccupée... Les soldats bivouaquaient... Moi, vers le milieu de la nuit, je grimpai au sommet du mur d’enceinte, et me laissai tomber de l’autre cote... J’étais hors de danger.
Alors, on ne s’est pas beaucoup battu, au fond, dans le Père-Lachaise ?
Si. Et non. Par petits paquets. Des coups de feu isolés.
Plus une chasse à l’homme. Tout l’après-midi du samedi... Mais c’est tout... Ceux qu’on a fusillés, ils venaient d’autre part... Ramassés un peu partout. Dans le cimetière même. Dans Les escarmouches qui précédèrent l’entrée des soldats, nous nous étions éloignés du Mur.

Quelques jours après, je retournais au Père-Lachaise. Je cherchais depuis longtemps un témoin de l’hécatombe du dimanche matin. Je le rencontrai. Le conservateur du cimetière, M. Leprestre. Jeune employé en 1871, il avait vu. Tout vu. Les malheureux qui, serrés, en tas, attendaient la fusillade, les morts. Les horribles fosses.
C’était le matin du dimanche, me raconta M. Leprestre.
(Je suis ici les notes écrites que j’ai prises lors de notre conversation.) Vers sept heures. Ils étaient cent cinquante, ou à peu près, groupés dans l’allée centrale, à une cinquantaine de mètres du grand portail du boulevard Menilmontant. Ils étaient là quand j’arrivai. Depuis combien d’heures? Je ne sais. D’où venaient-ils? Je n’en sais rien non plus. Il y en avait en costume de fédéré. D’autres, la plupart, en blouse ou jaquette. Autour d’eux, une vingtaine de soldats, l’arme au pied... Quand je les vis, j’ignorais le sort qui leur était réservé... Brusquement, un officier supérieur paraît. Il se dirige à grands pas vers le groupe. « Allons, conduisez tout ça là-haut ! » Il s’approche d’un officier — un officier de fusiliers-marins — lui parle à voix basse. L’officier fait un signe. Le triste cortège s’éloigne, monte, prend une allée à droite... Je les suis des yeux... Un quart d’heure, une demi-heure - cela me parut long, long - j’entends des détonations...
Vous ne les avez pas accompagnés?
Non. On ne m’aurait pas permis de les suivre... Ce ne fut que le lendemain, de grand matin, que je reçus l’ordre de les faire inhumer... J’escaladai la hauteur en quelques minutes. J’avais hâte de voir.. Quel spectacle... On en avait fusillé là - nous étions montés tous deux presque près du Mur - sur le tertre... Il y avait, à côté, des carrières, de grands trous creusés... Ils étaient étendus, la face contre terre, presque tous... Tous les pieds nus... Je les fis déposer dans la fosse commune, près des autres...
Alors, ils ne sont pas au Mur?
Mon interlocuteur hésita... Il cherchait à fixer ses souvenirs.
Pas ceux-là... Moi, je n’ai vu inhumer que dans les fosses...
Combien, à peu près?
Je ne sais pas. On n’a pas compté... Nous avons, depuis ce temps, bien souvent causé de cela, avec ceux qui étaient de mon temps... Un millier. Peut-être moins... Peut-être plus... Je vous dis... On ne les comptait pas. (Le Père-Lachaise reçut beaucoup plus d’un millier de cadavres. A elle seule, l’abominable cour martiale de la Roquette fournit à ses fosses communes douze cents fusillés.)
Et au pied du Mur?
Je ne sais pas... Il se peut qu’on en ait fusillé là. Comme un peu partout... Il se peut aussi qu’on en ait enterré quelques uns à cette place... Mais, moi, je vous le répète, c’est dans les fosses que je les ai vu jeter, tous... On les apportait à pleins tombereaux de la Roquette, de la place Voltaire, de partout... Encore un détail... Quand, au départ du lugubre cortège rassemblé dans l’allée centrale, L’officier de fusiliers-marins qui commandait passa près de moi, avant d’obliquer à droite pour atteindre les hauteurs, je le regardai fixement. Et, je vis, nettement, deux larmes briller sous ses paupières...

Moi aussi, j’avais le coeur affreusement serré...


Henri Félix Emmanuel Philippoteaux | Bataille du cimetière du Père-Lachaise | 1871




Les processions


Spontanément, dans les mois et les années suivant la défaite, des familles viennent fleurir ce terrain dont l’accès est interdit.

L’une des premières processions remonte à 1878, lorsque l’Egalité, le journal du marxiste Jules Guesde, organise un banquet-souvenir. L’année suivante, une « poignée » de pèlerins se rassemble au Père-Lachaise, mais la première véritable manifestation se déroule le 23 mai 1880, entre l’amnistie partielle des communards de mars 1879, et l’amnistie totale de 1880. Le grand initiateur est le « Comité socialiste d’aide aux amnistiés et non amnistiés ». Outre ce comité, les promoteurs sont l’Union fédérative ouvrière, l’Union syndicale des travailleurs de la Seine, et les journaux socialistes le Prolétaire et l’Egalité. L’idée est venue des milieux où s’est constitué le Parti ouvrier, moins de dix ans après l’écrasement de la Commune de Paris. Les journaux socialistes ayant lancé un appel, un cortège se forme depuis la Bastille et “monte” au Mur.

La destination finale du cortège est le terrain situé dans la 76e division, devant le mur de Charonne, à l’est du cimetière du Père-Lachaise, qui correspond, à l’une des fosses communes de 1871. A l’encoignure du mur, on peut remarquer encore aujourd’hui un tertre où furent fusillées les 147 victimes amenées de la prison de la Roquette toute proche. Ernest Pichio, dès 1872, dans son tableau Le triomphe de l’ordre, le représente : on y voit une fosse et une foule tombant sous les balles devant un mur. La police charge, détruit les couronnes, et s’interpose entre la fosse commune et les manifestants qui lancent des bouquets d’immortelles rouges par-dessus les policiers.

En 1883, le socialiste Joffrin aurait dit sur les lieux : « Ici reposent 35 000 camarades ». Les cartes postales de 1908 représentant le Mur portent en légende : « 20 000 hommes, femmes et enfants ont été fusillés contre ce mur ». Le 24 mai 1885, le gouvernement dirigé par des conservateurs radicaux, veut empêcher le déploiment du drapeau rouge, cet « emblème de la guerre civile ». Des heurts extrêmement violents opposent manifestants et « forces de l’ordre » dans la nécropole, et devant le Mur sur lequel flotte un drapeau rouge géant de l’Union socialiste révolutionnaire. Le Cri du peuple dénonce ces « massacres » – on parle de plusieurs morts – et leur préméditation.

Jusqu’en 1905, les socialistes divisés se retrouvent pour honorer la mémoire de la Commune. Puis, suite à la réunification, Jaurès appelle, en 1907, à être « vraiment fidèle à la pensée des grands morts ». L’année 1936 retient tout particulièrement l’attention. En effet, le cortège suit de très près la victoire du Front populaire aux législatives : 600 000 personnes défilent pendant neuf heures de la Nation au cimetière. Léon Blum est présent dans le cortège ; on y annonce les victoires des premières grèves avec occupation. Des ouvriers en grève se rencontrent au Mur, parlant de leurs luttes, et cette commémoration favorise la grève générale.  


ILYA REPINE | Meeting annuel devant le mur des Fédérés en 1883


Le Monument des Fédérés

On veut ériger un monument aux Fédérés, et l’on demande fin 1880 au conseil municipal de Paris un emplacement. Un Comité des « combattants de 1871 » se constitue. Ce groupe fournira bientôt des hommes et des idées au Comité du monument des Fédérés, animé dès 1882 par Lissagaray, combattant et historien de la Commune.

À cette époque, la double question du « terrain » et du monument préoccupe beaucoup les militants. Le terrain où se trouve le mur étant transformé en décharge publique et menacé d’une vente par concessions, les socialistes et leurs alliés radicaux, appuyés par le journal La Justice de Clemenceau, obtiennent au conseil municipal, fin 1883, la réservation pour 25 ans. Mais le préfet de la Seine, Poubelle, s’y oppose. Une souscription est néanmoins ouverte dans La Bataille et Joffrin réussit à faire voter par le conseil municipal, le 16 mars 1884, une proposition invitant l’administration à donner l’autorisation d’ériger un monument. Poubelle réitère son refus. La souscription rassemble 6 134 F, dont 2 459 F vont au monument à Delescluze, l’un des « grands martyrs » de mai.

Le comité général du monument tente, le 16 mai, d’installer un semblant d’édifice : une grille de 37 mètres de long et douze dés en pierres de Lorraine. Scandale ! Une partie provient du Palais des Tuileries, brûlé par les communards en mai 1871 ! L’administration séquestre les matériaux. On craint des affrontements pour le 23 mai, mais les manifestants se contentent de suivre les consignes du Comité en apportant plantes et arbustes. Les journaux socialistes ont appelé au Mur ! Le mythe devient réalité. Malgré une « boue effroyable » due à la pluie, chacun tient à s’en approcher le plus possible… Les avis sont également partagés pour ce qui concerne la nature du monument. Eugène Pottier suggère un amas de pierre formant une barricade, on refusa la statuaire, jugée trop bourgeoise et trop «individualisante », au profit de projets abstraits et architecturés. A plusieurs reprises, le journal socialiste La Bataille publia des projets de monuments « A la mémoire des fédérés », sous la forme de dessins d’architectes. Un des projets proposés consistait en une sorte d’édicule constitué d’un sarcophage installé sur socle à emmarchements et degrés, l’ensemble étant adossé au Mur des Fédérés.




Plaque de marbre

C’est en 1904 que le comité du monument aux fédérés et le groupe fraternel des combattants de la Commune relancent leurs activités. Après les nombreux refus essuyés depuis des années, Jean Sery, secrétaire du comité, et Allemane reprennent la question du terrain, et surtout du monument en 1907, dans le quotidien L’Humanité. Ce dernier note que deux des premiers défenseurs du projet ont atteint aux plus hautes fonctions : Clémenceau est président du Conseil, Pichon ministre. L’occasion semble propice. Surtout après le vote, le 20 décembre 1907, par le Conseil municipal, de la concession perpétuelle.

Le comité et les « pouvoirs publics » connaissent alors une lune de miel. L’inauguration d’une plaque de marbre commémorative est négociée. Drapeaux rouges et chants seront acceptés, mais la police devra être respectée et les « suspects et provocateurs » écartés. Le Comité affecte les 1400 francs qu’il possède à deux monuments destinés aux cimetières du Montparnasse et du Père-Lachaise. En mai 1908, c’est l’inauguration de la plaque de marbre, gravée « Aux morts de la Commune, 21-28 mai 1871 » et d’un monument à Eugène Pottier, dans la 95e division, avec libre accès, drapeaux, discours, et même une tribune devant le Mur. Dix mille personnes participent à cet événement.

Les survivants sont moins nombreux chaque année. En 1893, il reste en vie une trentaine des 86 élus qui avaient siégé à l’Hôtel de ville en 1871 ; ils ne sont plus que treize en 1907. En 1880, la majorité des manifestants sont de jeunes ouvriers de quinze à dix-huit ans. Le « militant du Mur » est le plus souvent un ouvrier des métiers qualifiés, d’une trentaine d’années, d’origine plutôt provinciale. Il n’a donc pu connaître la Commune que par tradition. Le Mur, pour lui, est « historique ». Désormais, le Mur, « notre mur », comme l’écriront et le ressentiront les militants de la gauche, est devenu le tombeau des communards inconnus, et la commémoration, un pèlerinage.




Le faux Mur et le mauvais emplacement

En 1907, le Conseil municipal de Paris décide d’installer un monument dédié à la Commune de 1871 ; une sculpture, acquise en 1907 par le Conseil municipal de Paris, est installée en 1909. Il s’agit d’une oeuvre de Paul Moreau–Vauthier (1871-1936), fils d’un communard. L’œuvre du fils porte le titre officiel “ Aux victimes des révolutions” et s’honore d’une phrase de Victor Hugo « Nous voulons la justice non la vengeance » ajoutant encore à la confusion, en faisant l’amalgame entre les massacrés et les massacreurs. Double trahison ! L’œuvre représentant un mur aurait été réalisée avec des pierres récupérées sur le véritable lieu du martyr et sur lesquelles nous voyons encore des impacts de balles. Par crainte, peut-être, d’un mécontentement populaire, cette œuvre ne fut jamais inaugurée officiellement.



Cette sculpture installée dans square de Champlain, loin du vénérable Mur des fusillés, ne sera jamais reconnue par quiconque se réclamant des idées ou du souvenir de la Commune de 1871. Invisible depuis l’avenue Gambetta, dissimulée – camouflée - par la végétation, cette oeuvre placée dans un lieu incongru, en lisière du Père Lachaise, ne verra jamais venir les processions commémoratives. L’historienne Danielle Tartakowski affirme ainsi que : « Installée hors les murs du cimetière, cette œuvre doit sans doute à ses ambiguïtés de ne bénéficier d’aucune inauguration officielle et d’être aussi bien boudée par les organisations ouvrières ».

Alors qu'en Chine, en U.R.S.S. et dans les démocraties populaires, le monument de Paul Moreau-Vauthier continua d’être tenu comme le symbole de la révolution du 18 mars 1871. Shen DALI, chinois,  sera surpris d'apprendre, lors d'un séjour à Paris dans les années 1970, qu'il n'en était rien et affirme-t-il : « J’avais désormais des doutes sur ce monument tant admiré en Chine. Curieux, je me renseignais auprès de M. Jean BRAIRE, secrétaire général de l’association des Amis de la Commune de Paris : « Les survivants de la Commune ont toujours refusé ce mur » me dit-il.»


Pendant la Seconde Guerre Mondiale, une des manifestations de la Résistance est d’aller fleurir le Père-Lachaise. Après guerre, en 1945 et en 1946, les montées au Mur sont d’une grande ampleur ; les résistants fusillés ravivent le souvenir des morts de 1871. Dans le dernier chapitre de son roman, La Montée au Mur, Hélène Parmelin décrit le cortège de 1945. On y lit toute l’émotion de cette première montée au Mur après la Libération. Dans le cimetière et les rues environnantes, les portraits des Résistants et des Communards se côtoient. Des déportés récemment rentrés sont présents : «Les déportés de la guerre fasciste marchaient vers le Mur des Fédérés ; Mauthausen, Buchenwald, Auschwitz firent la liaison avec les martyrisés de la Commune, les affamés des camps de Thiers, les tués du Père-Lachaise.» 

Mai 68

Les événements de 1968 réactivent, à leur façon, la mémoire de la Commune :  le Père-Lachaise est fermé,  mais l'on négocie avec le personnel CGT en grève.Le Mur des Fédérés, ayant toujours été fleuri, même sous l’occupation nazie, le serait aussi en mai 68. Le personnel du cimetière ouvre à la sauvette pour faire entrer une délégation avec Jacques Duclos. 

Adolphe Thiers, boucher de la Commune de 1871, sera inhumé au Père-Lachaise, dans une colossale chapelle. Son tombeau fut plastiqué lors du centenaire de la Commune, et des graffitis insultant apparaissent fréquemment.

Monument historique


En 1983, la nécropole est classée monument historique, ainsi que le Mur des Fédérés. En 1990, une nouvelle plaque de marbre est apposée.






Témoignages

Le mur et la tranchée des fédérés sont devenus emblématiques grâce à des poèmes, en particulier ceux d’Eugène Pottier, auteur des paroles de l’Internationale, qui institua le rite du pèlerinage annuel, grâce aussi aux représentations telles que Le Triomphe de l’Ordre, du peintre Pichio. Lorsque les premières manifestations du souvenir s’organisent en 1880, au lendemain de l’amnistie des Communards, la presse militante propose de se réunir près de la fosse commune où sont enterrés les fusillés du Père-Lachaise et d’autres victimes de la répression. La verticalité du mur, image de la lutte, est intimement associée à la fosse commune, image de la mort.


Eugène POTTIER

LE MUR VOILÉ | 1886

À Séverine, qui a eu la première idée de cette pièce.

Ton histoire, Bourgeoisie,
Est écrite sur ce mur.
Ce n’est pas un texte obscur…
Ta féroce hypocrisie
Est écrite sur ce mur !

Le voici, ce mur de Charonne,
Ce charnier des vaincus de Mai ;
Tous les ans, Paris désarmé
Y vient déposer sa couronne.
Là, les travailleurs dépouillés
Peuvent énumérer tes crimes,
Devant le trou des anonymes,
Devant le champ des fusillés !

Par Thiers et sa hideuse clique
Ce vieux mur fut tigré de sang.
Le massacre, en l’éclaboussant,
En fit une page historique.
Tu ranges devant ce coin noir
Où rejaillirent les cervelles,
Un rideau de tombes nouvelles ;
Crois-tu masquer ton abattoir ?

Drapés dans leur linceul de marbre,
Tes sépulcres, fleuris d’orgueil,
Insultent nos haillons de deuil,
Sur ce sol sans herbe et sans arbre !
Formant un contraste moqueur
Blanches, de perles scintillées,
Tes tombes sont là, maquillées :
La mort y fait la bouche en cœur !

Eh quoi ! n’es-tu pas assouvie,
Toi qui lampas leur sang vermeil !
Aux morts tu voles le soleil
Tout comme s’ils étaient en vie !
Toi qui bâtis sur nos douleurs
Tes palais et ta grandeur fausse,
Vas-tu jalouser à leur fosse,
Un peu de lumière et de fleurs ?
Parmi la classe travailleuse
Combien, femme, enfants, vieillards,
Livrés à tes patrons pillards,
Qui regrettent la mitrailleuse ?
Lequel vaut mieux : courber le dos
Dans l’esclavage où l’on s’agite



LE MONUMENT DES FÉDÉRÉS | 1883

Ici fut l’abattoir, le charnier ! — Les victimes
Roulaient de ce mur d’angle à la grand’fosse en bas,
Les bouchers tassaient là tous nos morts anonymes
Sans prévoir l’avenir que l’on n’enterre pas.
Pendant quinze ans, Paris, fidèle camarade,
Déposa sa couronne au champ des massacrés.
Qu’on élève une barricade
Pour monument aux Fédérés !

Oui, pour tout monument, peuple, un amas de pierres !
Laissons l’Académique aux tueurs de bon goût,
Et sur ces pavés bruts qu’encadreront les lierres,
Simple, allant à la mort, Delescluze debout,
Des cadavres autour dans leur vareuse brune,
Des femmes, des enfants, mitraillés, éventrés ;
Qu’il ressuscite la Commune,
Le monument des Fédérés !

Qu’il témoigne comment règne la Bourgeoisie,
Qui pille le travail et fait des indigents,
Embrouille tous les fils dont sa main s’est saisie
Et se tire d’affaire en massacrant les gens.
Et quand notre misère, accusant leur victoire,
Accule au pied du mur les bourgeois empiffrés,
Qu’il soit notre réquisitoire,
Le monument des Fédérés !

Que sur chaque pavé, peuple, ton ciseau grave
Une date de meurtre ou le nom d’un martyr !
De l’histoire qu’il soit la page la plus grave,
Dénonçant l’esclavage et criant d’en sortir.
Et, comme le tocsin, soulevant l’avalanche
Des gueux, des meurt-de-faim, fiévreux, exaspérés,
Qu’il soit l’appel à la revanche,
Le monument des Fédérés !


Pichio | La Veuve et le Mur |1877


DUBREUILH | 1908

Les massacres de mai ont eu lieu partout. Il faudrait commémorer chaque pierre de Paris.
Mais l’imagination des hommes est ainsi faite qu’elle concrétise rapidement en une image unique tout un monde d’images, qu’elle rassemble en une seule évocation qui devient une façon de symbole des impressions fragmentaires et innombrables qui l’ont ébranlée à la suite des grandes catastrophes physiques ou sociales. C’est ainsi que le Mur du Père Lachaise se dresse aujourd’hui comme témoin par excellence des atrocités de la répression versaillaise.


REGIS DEBRAY | 1999

Extraits de Trace, forme ou message ?

Car les monuments sans cérémonies sont comme des rois sans divertissements : ils meurent. Que devient le Mur des fédérés sans les couronnes, les drapeaux et les manifestants du 1er mai ? Des moellons gris et classés. Qu’est devenu le mémorial à la Résistance de la Drôme, qui surplombe le Rhône ? Un vestige funèbre et blanc, sans un chat pour le ranimer. Enlevez les guérites, les horse guards et la relève des bonnets à poil devant Buckingham Palace, et vous avez un musée, tout prêt à la consommation.

[...]

L’homme sans monument, c’est la barbarie ; le monument sans hommes, c’est la décadence. Il n’est pas interdit de rêver pour demain un stade intermédiaire… Un revivalisme du monument-message n’a rien d’impossible.



Ernest PIGNON-ERNEST

Commémoration centenaire de la Commune de Paris |1971

« Il ne s’agit pas de faire des images politiques, il y a une manière politique de faire des images »
« L’image vient là comme faire remontrer à la surface les souvenirs enfouis, les trames qui se sont passées dans ces lieux. Mais l’image n’est vraiment qu’un petit tiers de la proposition. Mon matériau plastique essentiel ce sont les lieux. »

« Je voulais dire tout ça et je me rendais compte que c’était dérisoire sur un tableau (…). Et peu à peu s’est imposée encore cette idée, que c’était les lieux eux-mêmes qui portaient ce potentiel. »
« C’est en réfléchissant sur la Commune que j’ai trouvé la solution à ce que je veux dire, à cette espèce de relation avec les lieux. J’étais invité à une exposition sur le thème de la “semaine sanglante” de la Commune et très vite il m’est apparu qu’il y avait une espèce de contradiction de présenter dans une galerie une exposition sur la Commune de Paris et que, naturellement, il fallait l’inscrire dans les lieux, dans le réel, dans l’espace réel. Donc j’ai fait une image de gisant qui était nourrie de plein de choses, même des morts de la Commune - car il y a des photos des morts de la Commune.»

« C’est la première fois que j’ai trouvé cette technique de très grande sérigraphie, la première fois que j’ai fabriqué un écran de 2,50 m pour imprimer ça ; c’était dans le Vaucluse. J’ai collé ça dans des lieux qui avaient un lien direct avec la Commune, comme la Butte aux Cailles, le Père Lachaise, près du mur des Fédérés, le Sacré-Cœur, puis des lieux liés au combat pour la liberté, disons en gros, donc la libération de Paris, et des lieux liés à la guerre d’Algérie, notamment les quais de Seine d’où on a jeté des algériens en 1961.»


1 commentaire:

  1. Le Mur, je m'y rend à chaque séjour à Paris pour rendre hommage à ces vaillants révolutionnaires anonymes.

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