Felix Vallotton | Le Mur | 1893
Ton
histoire, bourgeoisie, est écrite sur ce mur.
Eugène
Pottier | 1886
Héritière
du passé et porteuse d'avenir, la Commune, hantée par les souvenirs
de 1789 et de 1848, est la première révolution ouvrière, qui inaugure les grandes ondes révolutionnaires du 20è
siècle. La Commune sera pour les plus grands théoriciens, autant une référence, une sorte de modèle d'insurrection urbaine, qu'un vaste sujet de réflexions, à propos de l'organisation municipale : la participation des masses, des ouvriers, des jeunes, des femmes, le lumpenprolétariat, la démocratie directe, la bureaucratie, l'autogestion... ; et tous les grands mouvements révolutionnaires dans le monde
se sont réclamés de l'héritage de la Commune, aux Etats-Unis comme
en Chine maoïste où la filiation a été très directement revendiquée : « Il
est nécessaire d’appliquer un système d’élection générale semblable à celui
de la Commune de Paris. […] Les masses ont à tout moment le droit
de critiquer leurs représentants […] et ceux-ci peuvent
être révoqués […] s’ils se montrent incompétents. » [Résolution en dix articles du 8 août 1966].
Le
Mur des Fédérés au cimetière du Père Lachaise est encore aujourd'hui
l'unique et puissant symbole pour les différentes tendances de la
Gauche radicale et révolutionnaire, en France et dans le reste du monde. Les gouvernements successifs de France, depuis l'amnistie
générale de 1880, n'ont jamais cru devoir ériger un quelconque
monument à la mémoire de cette révolution historique ; et le Mur du Père Lachaise se dresse aujourd’hui comme
témoin par excellence des atrocités de la répression versaillaise,
malgré l’existence d’autres nécropoles et lieux de combats
dans Paris : des plaques commémoratives rappellent le souvenir de
certains lieux d’exécution (camp de Satory, Jardin du Luxembourg,
cimetière de Charonne, etc.), mais discrètes elles indiquent
seulement la défaite et l’horreur de la répression.
Le Mur a été démoli par ordre des plus hautes autorités, qui ne voulaient pas ainsi offrir aux révolutionnaires, le symbole d'un mur dont les traces des balles meurtrières trahissaient l'ignoble répression, et l'inhumanité d'un régime "bourgeois". De même, si l'on sait que les corps des fosses communes ont été inhumés dans d'autres nécropoles de la périphérie de Paris, nul ne mentionne - à notre connaissance - le sort de ceux qui ont été enterrés près du Mur. En 1894, Pierre Petit, signait une caricature "Il
faut des régiments pour garder ces morts-là". De toute évidence, - mais c'est une hypothèse - les martyrs auront été "déplacés" lors de la reconstruction du Mur, mais nul ne connaît leurs dernières demeures.
Bien
des mystères entourent le cimetière du Père-Lachaise. Afin
de tenter d’éclaircir ces zones d’ombre, faites de légendes et
de propagande politique, nous reprenons ici des extraits du livre de
Prosper-Olivier Lissagaray, référence incontournable : L’histoire
de la Commune de Paris (1896). Puis, un autre témoignage, plus émouvant, suivra, celui de Maxime Vuillaume,
Mes cahiers rouges au temps de la Commune (1908). Ces
témoignages nous révèlent l’importance capitale de la nécropole
en tant que bastion défensif, et lieu d’inhumation, volontaire ou
forcée. Ils nous révèlent également, avec d’autres récits de l’époque, des versions très différentes des combats menés
ici, des dates mêmes d’exécution, des lieux d’inhumation et du
nombre des fédérés enterrés.
L'histoire du Mur des Fédérés
Le Mur pendant longtemps, n’a été qu’un élément du
« sinistre » décor, car en effet, après la défaite, les
révolutionnaires et les familles des victimes allaient se recueillir
sur la «tranchée des insurgés », c’est-à-dire la fosse commune
où étaient ensevelis les corps des fusillés, adossés au Mur, et
très probablement d’autres corps de victimes tuées lors des
combats et fusillées dans le cimetière même et dans le quartier ;
comme il est probable que d’autres fosses communes existaient dans
l’enceinte du cimetière..
Ainsi, dans cette partie du cimetière, le Mur des Fédérés
marque le lieu où étaient couchés, côte à côte dans leur « linceul
de chaux », ceux qui ont été fusillés dos au mur et ceux qui, par
charretées entières, ont été amenés là par les services de la
préfecture de la Seine qui reprenait le contrôle de Paris dans les
derniers jours du mois de mai 1871. Hâtivement enfouis, leurs corps
ont été entassés en hauteur sur trois rangs. Les autorités
militaires de l’époque, estimaient à environ 1600 fédérés
ayant été ensevelis dans une ou plusieurs fosses communes dans
l’enceinte du cimetière.
Prosper-Olivier
Lissagaray
L’histoire
de la Commune de Paris |
1876 - 1896
6
mai 1871
L’intrépidité
parisienne parut vite aux premières escarmouches. Les journaux
bourgeois eux-mêmes regrettaient que tant de courage n’eût pas
été jeté sur les Prussiens. Sous la panique du 3, il y avait eu
des actes héroïques. La Commune, pour faire à ses défenseurs des
funérailles dignes d’eux, appela le peuple. Le 6, à deux heures,
une foule accourut à l’hospice Beaujon où les morts étaient
exposés visage découvert. Des mères, des épouses, tordues sur les
cadavres, jetèrent des cris de fureur et des serments de vengeance.
Trois catafalques contenant chacun trente-cinq cercueils, enveloppés
de voiles noirs, pavoises de drapeaux rouges, traînés par huit
chevaux, roulèrent lentement vers les grands boulevards, annoncés
par les clairons et les Vengeurs de Paris. Delescluze et cinq membres
de la Commune, l’écharpe rouge, tête nue, menaient le deuil.
Derrière eux, les parents des victimes, les veuves d’aujourd’hui
soutenues par celles de demain. Des milliers et des milliers,
l’immortelle à la boutonnière, silencieux, marchaient au pas des
tambours voilés. Quelque musique sourde éclatait par intervalles
comme l’explosion involontaire d’une douleur trop contenue. Sur
les grands boulevards, ils étaient deux cent mille et cent mille
faces pâles regardaient aux croisées. Des femmes sanglotaient :
beaucoup défaillirent. Cette voie sacrée de la Révolution, lit de
tant de douleurs et de tant de fêtes, a bien rarement vu pareille
flambée de coeurs. Delescluze s’écriait : « Quel admirable
peuple ! Diront-ils encore que nous sommes une poignée de factieux !
»
À
l’autre extrémité de Paris, les XIXe et XXe arrondissements
préparent leur défense. Cinq points sur la rive droite, la place du
roi de Rome, la place de l’Étoile, les buttes Montmartre,
Chaumont, le Père-Lachaise, trois sur la rive gauche, la butte aux
Cailles, le Panthéon, la gare Montparnasse, permettent d’établir
une série de forts à l’intérieur de Paris. [...] Une batterie
de six monte au Père-Lachaise et couvre Paris de son grondement.
[...]
Jeudi
25 mai
Le
jeudi matin, le corps de Dombrowski fut porté au Père-Lachaise,
escorté par Vermorel, membre de la Commune, le colonel Dombrowski,
frère du général, quelques officiers et un piquet d’honneur. Le
général était exposé sur un brancard incliné, revêtu de son
uniforme. Un cercueil était préparé ; on y déposa le
cadavre,enveloppé dans un drapeau rouge. Les artilleurs, les marins,
les cavaliers, tous ceux qui étaient de garde au Père-Lachaise
s’approchèrent,et dirent au général un dernier adieu. Puis la
bière fut vissée. On la porta à bras jusqu’à un caveau vide, où
on la déposa, après que le frère de Dombrowski eut écrit quelques
mots sur le couvercle. Vermorel prit la parole et raconta brièvement
la vie de celui qui, bien qu’étranger, embrassa chaleureusement la
cause de la Commune. La scène était grandiose, les canons des
batteries voisines, le pétillement de la fusillade couvraient par
instants la voix de l’orateur ; tous les assistants étaient sous
une impression indescriptible, et leurs visages abattus témoignaient
qu’ils ne se faisaient plus illusion sur l’issue du combat.
Vendredi
26 mai
La
route stratégique qui, sur ce point, domine le Père-Lachaise, les
buttes Chaumont et les boulevards extérieurs, n’est pas même
gardée. La nuit du vendredi est fiévreuse dans Ménilmontant et
Belleville tourmentés par les obus. Les services qui subsistent ont
quitté la cité Vincennes ensanglantée et Jourde a mis en lieu sûr
le peu d’argent qui reste pour parer à la solde.
Samedi
27 mai
Depuis
quatre heures de l’après-midi, les Versaillais assiègent le
Père-Lachaise qui renferme deux cents fédérés à peine, toujours
sans discipline, sans prévoyance ; les officiers n’ont pu parvenir
à faire créneler les murs. Les Versaillais abordent de tous les
côtés à la fois cette enceinte redoutée et l’artillerie du
bastion fouille l’intérieur. Les pièces de la commune n’ont
presque plus de munitions depuis l’après-midi. A six heures, les
Versaillais n’osant, malgré leur nombre, tenter l’escalade,
canonnent la grande porte du cimetière. Elle cède promptement
malgré la barricade qui l’étaye. Abrités derrière les tombes,
les fédérés disputent leur refuge. Au Père-Lachaise, plusieurs
régiments abordèrent l’enceinte de trois côtés à la fois. Les
fédérés commencèrent par enclouer leurs pièces devenues
inutiles. Il y eut ensuite une lutte horrible. Abrités derrière les
tombes, les Communalistes disputèrent pouce par pouce le terrain. On
se prit corps à corps ; les hommes roulèrent ensemble dans les
fosses ; il y eut dans les caveaux des combats à l’arme blanche.
Les hommes ennemis roulent et meurent dans les mêmes fosses.
L’obscurité n’arrête pas le désespoir.
Nuit
de déroute. Puis tout se tut.
Le
général Vinoy enlevait en même temps le Père-Lachaise et la
mairie du XXe arrondissement.
Dimanche
28 mai
Près
de trois mille fédérés, pris la nuit précédente au
Père-Lachaise, avaient été amenés dans la prison de la Roquette,
Aucun n’en sortit. Depuis le matin jusqu’à quatre heures du soir
on entendit au dehors des explosions continuelles. Pendant plus d’une
heure mêlé à la foule, nous écoutâmes devant la porte. Ce
n’était pas toujours le bruit de la fusillade ; on distinguait
très nettement le grincement des mitrailleuses. Des artilleurs qui
sortirent nous confirmèrent l’affreuse vérité. On expédiait des
prisonniers par troupeaux de cinquante et de cent hommes. Les
pelotons d’exécution étant harassés de fatigue, et ajustant mal,
les officiers, par humanité, disaient-ils, avaient fait avancer des
mitrailleuses.
Mardi
30 mai
Le
mardi 30 mai, dans un coin du cimetière du Père-Lachaise, le long
du mur de Charonne, à l’est, on fusilla 147 prisonniers.
1600
fédérés au père Lachaise
Les
journaux versaillais avouèrent seize cents prisonniers enterrés au
Père-Lachaise. L’Opinion Nationale du 10 juin disait :
«
Nous n’avons pas voulu quitter le Père-Lachaise sans saluer d’un
regard de compassion chrétienne ces tranchées profondes où ont été
ensevelis, pêle-mêle, les insurgés pris les armes à la main et
ceux qui n’ont pas voulu se rendre.
Ils
ont expié par un acte de justice sommaire leur criminelle folie. Que
Dieu ait pitié d’eux et leur fasse miséricorde. Rectifions, en
passant, les bruits exagérés qui ont couru au sujet des exécutions
faites soit au Père-Lachaise, soit aux environs. Il résulte de
renseignements certains, — nous oserions presque dire de relevés
officiels, — qu’il n’y a eu d’enterrés dans ce cimetière
que — fusillés ou tués en combattant, — en tout, seize cents. »
La
bataille du souvenir
Encore
quatre mois après, les agents de l’autorité renversaient les
monuments funèbres élevés par les familles à la mémoire des
gardes nationaux, arrêtaient les personnes occupées à les relever
et empêchaient les parents d’apporter des souvenirs et des fleurs
sur les tombes.
Dès
la Toussaint 1871, le mouvement ouvrier étant décimé, ce ne sont
d’abord que quelques mains anonymes qui viennent fleurir la fosse.
Par la suite, les premiers rassemblements politiques se font sur
certaines tombes, comme celle de Gustave Flourens à partir de 1876,
mais pas encore auprès du Mur.
Au
Père-Lachaise, non loin des tranchées gonflées des cadavres de la
Roquette, dans un coin, est le mur historique où, à la fin de la
Semaine sanglante, les fédérés furent fusillés. Le conseil
municipal de Paris a consacré au repos de tant de républicains cet
enclos semé de vaillances et les survivants ont voulu le marquer
d’un souvenir ; les pierres et les grilles de leur modeste monument
ont été enlevées. On laissait encore, aux anniversaires, le peuple
de Paris accrocher librement des couronnes au mur ; aujourd’hui on
n’y accède qu’un à un, sous l’escorte de policiers ; toute
parole est interdite, tout cri de souvenir séditieux. Un député
fut expulsé de la Chambre pour avoir crié : Vive la Commune ! De
même, il fallut trente ans pour obtenir à la Marseillaise une
première amnistie, et l’histoire de la Révolution française ne
fut un peu dégagée de la fange réactionnaire que vingt-cinq années
après l’écrasement de la Révolution.
Le
Monde Illustré, N° 741, 24 juin 1871.
Maxime
Vuillaume
Mes
cahiers rouges au temps de la Commune
1908
- 1914
Le
Mur
Au
Père-Lachaise... Aux obsèques d’un vieux camarade. Les discours
sont finis. On reste à causer sur le terre-plein du columbarium,
dont les cheminées fument encore. Avrial, Privé, lioullier,
Alavoine. D’autres. Les amis descendent, par petits groupes, les
allées qui conduisent à l’entrée. Machinalement, tout en
causant, nous nous dirigeons vers le Mur. Le pèlerinage habituel.
Nous
y voilà.
Une
façade de couronnes rouges, pâlies, desséchées, aux rubans
déchiquetés par la pluie et le vent. « Aux mort- de 1871.
Anniversaire de la Semaine sanglante. Aux victimes du grand massacre.
» Et, mêlées aux couronnes géantes, apportées par les comités,
les associations, les cercles révolutionnaires, d’autres, toutes
petites, en perles noires, avec des pensées violettes et jaunes. «
A mon père. A mon mari. » Pieux souvenirs, pour ceux qui sont là,
sous la terre battue, ou, du moins, que l ’on croit être là.
Car,
sont-ils là ?
Au
pied de Ce Mur, dorment-ils, les fusilles de la nuit du samedi au
dimanche? Ceux de la Hoquette, qui «moururent avec insolence » et
dont les cadavres troués de balles fut emportés, dans les horribles
tapissières ruisselantes de sang, vers la nécropole voisine?
Dorment-ils au pied du Mur, les cent quarante-sept qui furent passés
par les armes, tout près, le dimanche malin, sur le tertre, encore
verdoyant aujourd’hui, où s’ouvrirent, pour cacher le grand
massacre, les épouvantables fosses communes ?
Nous
échangions, tout en interrogeant les tombes voisines, de rares
paroles. A chacun de nous, certainement, les souvenirs revenaient en
foule. Là-bas, de l’autre côté, au pied de cette pyramide dont
nous voyions, à travers les arbres couverts de givre, scintiller la
pointe dorée, étaient les batteries fédérées, qui, pendant
quatre jours et quatre nuits, lancèrent sur Paris leurs bordées
d’obus.
— Tu
y étais, toi ? dis-je à Alavoine.
— Oui.
J’y étais. Le samedi matin, il nous fallut abandonner les pièces
— une dizaine de pièces de 7 — faute de munitions. Les
Versaillais étaient tout près. Dans l’avenue de Saint-Mandé...
Il pleuvait à verse... A côté de nous, depuis trois jours, le
cadavre d’un cheval, tué par un obus, qui empestait l’air...
Nous ne restions plus guère qu’une quinzaine... Je me souviendrai
toujours de la dernière nuit que je passai là. Accroupis, avec deux
artilleurs, dont l’un blessé au bras enveloppé d’un linge
rouge, dans le caveau de Morny. A côté de nous, un tas d’obus qui
n’étaient pas de calibre... L’artilleur blessé jurait :... «
Nom de Dieu! sommes-nous encore trahis! » Nous étouffions
là-dedans... Je sortis un instant... Quel spectacle!... Tout Paris,
au-dessous de nous, flambait comme une gigantesque fournaise... La
moitié de la ville disparaissait sous un nuage colossal. Noir, noir,
plus noir que de la poix... A cette heure-là, on ne se battait
pas... Quel silence !... Je montai, une cinquantaine de pas à peine,
jusqu’à la pyramide blanche — tu sais, le monument de Beaujour.
La porte du caveau circulaire était grande ouverte. Une dizaine
d’artilleurs ronflaient sur des tas de couronnes jaunes... Vers
onze heures du matin, nous partions tous. Il était temps. Quelques
heures encore, et nous étions bel et bien pris par les
fusiliers-marins...
Privé
écoutait, faisant de temps à autre un signe d’assentiment. Lui
aussi, était là.
— Quand
j’eus quitté les pièces, raconta-t-il, je restai dans le
cimetière. Vers le bas. Quelques fédérés, que j’avais
rencontrés, et moi. Nous entendîmes les premiers coups de feu des
soldats, vers quatre heures. Ils étaient entrés en perçant le mur
de la rue des Rondeaux, tout près d’ici... Là...
Privé
indiquait de la main un endroit de l’enceinte. Pas loin du Mur.
— Aux
premiers coups de feu, continue-t-il, nous grimpons rapidement. Six
ou sept. Nous nous cachons dans un fourré de cyprès, proche du
monument de Casimir-Perier... Nous sommes restés là des heures.
Tirant par-ci par-là un coup de feu. Les soldats n’avançaient
pas. Ce ne fut qu’à la nuit tombée que nous entendîmes un grand
bruit de pas et de fusils. Ils arrivaient en nombre... Nous n’avions
plus qu’à nous réfugier dans la partie du cimetière encore
inoccupée... Les soldats bivouaquaient... Moi, vers le milieu de la
nuit, je grimpai au sommet du mur d’enceinte, et me laissai tomber
de l’autre cote... J’étais hors de danger.
— Alors,
on ne s’est pas beaucoup battu, au fond, dans le Père-Lachaise ?
— Si.
Et non. Par petits paquets. Des coups de feu isolés.
Plus
une chasse à l’homme. Tout l’après-midi du samedi... Mais c’est
tout... Ceux qu’on a fusillés, ils venaient d’autre part...
Ramassés un peu partout. Dans le cimetière même. Dans Les
escarmouches qui précédèrent l’entrée des soldats, nous nous
étions éloignés du Mur.
Quelques
jours après, je retournais au Père-Lachaise. Je cherchais depuis
longtemps un témoin de l’hécatombe du dimanche matin. Je le
rencontrai. Le conservateur du cimetière, M. Leprestre. Jeune
employé en 1871, il avait vu. Tout vu. Les malheureux qui, serrés,
en tas, attendaient la fusillade, les morts. Les horribles fosses.
— C’était
le matin du dimanche, me raconta M. Leprestre.
(Je
suis ici les notes écrites que j’ai prises lors de notre
conversation.) Vers sept heures. Ils étaient cent cinquante, ou à
peu près, groupés dans l’allée centrale, à une cinquantaine de
mètres du grand portail du boulevard Menilmontant. Ils étaient là
quand j’arrivai. Depuis combien d’heures? Je ne sais. D’où
venaient-ils? Je n’en sais rien non plus. Il y en avait en costume
de fédéré. D’autres, la plupart, en blouse ou jaquette. Autour
d’eux, une vingtaine de soldats, l’arme au pied... Quand je les
vis, j’ignorais le sort qui leur était réservé... Brusquement,
un officier supérieur paraît. Il se dirige à grands pas vers le
groupe. « Allons, conduisez tout ça là-haut ! » Il s’approche
d’un officier — un officier de fusiliers-marins — lui parle à
voix basse. L’officier fait un signe. Le triste cortège s’éloigne,
monte, prend une allée à droite... Je les suis des yeux... Un quart
d’heure, une demi-heure - cela me parut long, long - j’entends
des détonations...
— Vous
ne les avez pas accompagnés?
— Non.
On ne m’aurait pas permis de les suivre... Ce ne fut que le
lendemain, de grand matin, que je reçus l’ordre de les faire
inhumer... J’escaladai la hauteur en quelques minutes. J’avais
hâte de voir.. Quel spectacle... On en avait fusillé là - nous
étions montés tous deux presque près du Mur - sur le tertre... Il
y avait, à côté, des carrières, de grands trous creusés... Ils
étaient étendus, la face contre terre, presque tous... Tous les
pieds nus... Je les fis déposer dans la fosse commune, près des
autres...
— Alors,
ils ne sont pas au Mur?
Mon
interlocuteur hésita... Il cherchait à fixer ses souvenirs.
— Pas
ceux-là... Moi, je n’ai vu inhumer que dans les fosses...
— Combien,
à peu près?
— Je
ne sais pas. On n’a pas compté... Nous avons, depuis ce temps,
bien souvent causé de cela, avec ceux qui étaient de mon temps...
Un millier. Peut-être moins... Peut-être plus... Je vous dis... On
ne les comptait pas. (Le Père-Lachaise reçut beaucoup plus d’un
millier de cadavres. A elle seule, l’abominable cour martiale de la
Roquette fournit à ses fosses communes douze cents fusillés.)
— Et
au pied du Mur?
— Je
ne sais pas... Il se peut qu’on en ait fusillé là. Comme un peu
partout... Il se peut aussi qu’on en ait enterré quelques uns à
cette place... Mais, moi, je vous le répète, c’est dans les
fosses que je les ai vu jeter, tous... On les apportait à pleins
tombereaux de la Roquette, de la place Voltaire, de partout... Encore
un détail... Quand, au départ du lugubre cortège rassemblé dans
l’allée centrale, L’officier de fusiliers-marins qui commandait
passa près de moi, avant d’obliquer à droite pour atteindre les
hauteurs, je le regardai fixement. Et, je vis, nettement, deux larmes
briller sous ses paupières...
Moi
aussi, j’avais le coeur affreusement serré...
Henri
Félix Emmanuel Philippoteaux | Bataille du cimetière du
Père-Lachaise | 1871
Les
processions
Spontanément,
dans les mois et les années suivant la défaite, des familles
viennent fleurir ce terrain dont l’accès est interdit.
L’une
des premières processions remonte à 1878, lorsque l’Egalité, le
journal du marxiste Jules Guesde, organise un banquet-souvenir.
L’année suivante, une « poignée » de pèlerins se rassemble au
Père-Lachaise, mais la première véritable manifestation se déroule
le 23 mai 1880, entre l’amnistie partielle des communards de mars
1879, et l’amnistie totale de 1880. Le grand initiateur est le «
Comité socialiste d’aide aux amnistiés et non amnistiés ».
Outre ce comité, les promoteurs sont l’Union fédérative
ouvrière, l’Union syndicale des travailleurs de la Seine, et les
journaux socialistes le Prolétaire et l’Egalité. L’idée est
venue des milieux où s’est constitué le Parti ouvrier, moins de
dix ans après l’écrasement de la Commune de Paris. Les
journaux socialistes ayant lancé un appel, un cortège se forme
depuis la Bastille et “monte” au Mur.
La
destination finale du cortège est le terrain situé dans la 76e
division, devant le mur de Charonne, à l’est du cimetière du
Père-Lachaise, qui correspond, à l’une des fosses communes de
1871. A l’encoignure du mur, on peut remarquer encore aujourd’hui
un tertre où furent fusillées les 147 victimes amenées de la
prison de la Roquette toute proche. Ernest Pichio, dès 1872, dans
son tableau Le
triomphe de l’ordre,
le représente : on y voit une fosse et une foule tombant sous les
balles devant un mur. La
police charge, détruit les couronnes, et s’interpose entre la
fosse commune et les manifestants qui lancent des bouquets
d’immortelles rouges par-dessus les policiers.
En
1883, le socialiste Joffrin aurait dit sur les lieux : « Ici
reposent 35 000 camarades ». Les cartes postales de 1908
représentant le Mur portent en légende : « 20 000 hommes, femmes
et enfants ont été fusillés contre ce mur ». Le 24 mai 1885, le
gouvernement dirigé par des conservateurs radicaux, veut empêcher
le déploiment du drapeau rouge, cet « emblème de la guerre civile
». Des heurts extrêmement violents opposent manifestants et «
forces de l’ordre » dans la nécropole, et devant le Mur sur
lequel flotte un drapeau rouge géant de l’Union socialiste
révolutionnaire. Le Cri
du peuple
dénonce ces « massacres » – on parle de plusieurs morts – et
leur préméditation.
Jusqu’en
1905, les socialistes divisés se retrouvent pour honorer la mémoire
de la Commune. Puis, suite à la réunification, Jaurès appelle, en
1907, à être « vraiment fidèle à la pensée des grands morts ».
L’année 1936 retient tout particulièrement l’attention. En
effet, le cortège suit de très près la victoire du Front populaire
aux législatives : 600 000 personnes défilent pendant neuf heures
de la Nation au cimetière. Léon Blum est présent dans le cortège
; on y annonce les victoires des premières grèves avec occupation.
Des ouvriers en grève se rencontrent au Mur, parlant de leurs
luttes, et cette commémoration favorise la grève générale.
ILYA REPINE | Meeting annuel devant le mur des Fédérés en 1883
Le
Monument des Fédérés
On
veut ériger un monument aux Fédérés, et l’on demande fin 1880
au conseil municipal de Paris un emplacement. Un Comité des «
combattants de 1871 » se constitue. Ce groupe fournira bientôt des
hommes et des idées au Comité du monument des Fédérés, animé
dès 1882 par Lissagaray, combattant et historien de la Commune.
À
cette époque, la double question du « terrain » et du monument
préoccupe beaucoup les militants. Le terrain où se trouve le mur
étant transformé en décharge publique et menacé d’une vente par
concessions, les socialistes et leurs alliés radicaux, appuyés par
le journal La Justice
de Clemenceau, obtiennent au conseil municipal, fin 1883, la
réservation pour 25 ans. Mais le préfet de la Seine, Poubelle, s’y
oppose. Une souscription est néanmoins ouverte dans La Bataille et
Joffrin réussit à faire voter par le conseil municipal, le 16 mars
1884, une proposition invitant l’administration à donner
l’autorisation d’ériger un monument. Poubelle réitère son
refus. La souscription rassemble 6 134 F, dont 2 459 F vont au
monument à Delescluze, l’un des « grands martyrs » de mai.
Le
comité général du monument tente, le 16 mai, d’installer un
semblant d’édifice : une grille de 37 mètres de long et douze dés
en pierres de Lorraine. Scandale ! Une partie provient du Palais des
Tuileries, brûlé par les communards en mai 1871 ! L’administration
séquestre les matériaux. On craint des affrontements pour le 23
mai, mais les manifestants se contentent de suivre les consignes du
Comité en apportant plantes et arbustes. Les journaux socialistes
ont appelé au Mur ! Le mythe devient réalité. Malgré une « boue
effroyable » due à la pluie, chacun tient à s’en approcher le
plus possible… Les avis sont également partagés pour ce qui
concerne la nature du monument. Eugène Pottier suggère un amas de
pierre formant une barricade, on refusa la statuaire, jugée trop
bourgeoise et trop «individualisante », au profit de projets
abstraits et architecturés. A plusieurs reprises, le journal
socialiste La Bataille
publia des projets de monuments « A la mémoire des fédérés »,
sous la forme de dessins d’architectes. Un des projets proposés
consistait en une sorte d’édicule constitué d’un sarcophage
installé sur socle à emmarchements et degrés, l’ensemble étant
adossé au Mur des Fédérés.
Plaque
de marbre
C’est
en 1904 que le comité du monument aux fédérés et le groupe
fraternel des combattants de la Commune relancent leurs activités.
Après les nombreux refus essuyés depuis des années, Jean Sery,
secrétaire du comité, et Allemane reprennent la question du
terrain, et surtout du monument en 1907, dans le quotidien
L’Humanité.
Ce dernier note que deux des premiers défenseurs du projet ont
atteint aux plus hautes fonctions : Clémenceau est président du
Conseil, Pichon ministre. L’occasion semble propice. Surtout après
le vote, le 20 décembre 1907, par le Conseil municipal, de la
concession perpétuelle.
Le
comité et les « pouvoirs publics » connaissent alors une lune de
miel. L’inauguration d’une plaque de marbre commémorative est
négociée. Drapeaux rouges et chants seront acceptés, mais la
police devra être respectée et les « suspects et provocateurs »
écartés. Le Comité affecte les 1400 francs qu’il possède à
deux monuments destinés aux cimetières du Montparnasse et du
Père-Lachaise. En mai 1908, c’est l’inauguration de la plaque de
marbre, gravée « Aux morts de la Commune, 21-28 mai 1871 » et
d’un monument à Eugène Pottier, dans la 95e division, avec libre
accès, drapeaux, discours, et même une tribune devant le Mur. Dix
mille personnes participent à cet événement.
Les
survivants sont moins nombreux chaque année. En 1893, il reste en
vie une trentaine des 86 élus qui avaient siégé à l’Hôtel de
ville en 1871 ; ils ne sont plus que treize en 1907. En 1880, la
majorité des manifestants sont de jeunes ouvriers de quinze à
dix-huit ans. Le « militant du Mur » est le plus souvent un ouvrier
des métiers qualifiés, d’une trentaine d’années, d’origine
plutôt provinciale. Il n’a donc pu connaître la Commune que par
tradition. Le Mur, pour lui, est « historique ». Désormais, le
Mur, « notre mur », comme l’écriront et le ressentiront les
militants de la gauche, est devenu le tombeau des communards
inconnus, et la commémoration, un pèlerinage.
Le
faux Mur et le mauvais emplacement
En
1907, le Conseil municipal de Paris décide d’installer un monument
dédié à la Commune de 1871 ; une sculpture, acquise en 1907 par le
Conseil municipal de Paris, est installée en 1909. Il s’agit d’une
oeuvre de Paul Moreau–Vauthier (1871-1936), fils d’un communard.
L’œuvre du fils porte le titre officiel “ Aux victimes des
révolutions” et s’honore d’une phrase de Victor Hugo « Nous
voulons la justice non la vengeance » ajoutant encore à la
confusion, en faisant l’amalgame entre les massacrés et les
massacreurs. Double trahison ! L’œuvre représentant un mur aurait
été réalisée avec des pierres récupérées sur le véritable
lieu du martyr et sur lesquelles nous voyons encore des impacts de
balles. Par crainte, peut-être, d’un mécontentement populaire,
cette œuvre ne fut jamais inaugurée officiellement.
Cette
sculpture installée dans square de Champlain, loin du vénérable
Mur des fusillés, ne sera jamais reconnue par quiconque se réclamant
des idées ou du souvenir de la Commune de 1871. Invisible depuis
l’avenue Gambetta, dissimulée – camouflée - par la végétation,
cette oeuvre placée dans un lieu incongru, en lisière du Père
Lachaise, ne verra jamais venir les processions commémoratives.
L’historienne Danielle Tartakowski affirme ainsi que : « Installée
hors les murs du cimetière, cette œuvre doit sans doute à ses
ambiguïtés de ne bénéficier d’aucune inauguration officielle et
d’être aussi bien boudée par les organisations ouvrières ».
Alors qu'en Chine, en U.R.S.S. et dans les démocraties
populaires, le monument de Paul Moreau-Vauthier continua d’être
tenu comme le symbole de la révolution du 18 mars 1871. Shen
DALI, chinois, sera
surpris d'apprendre, lors d'un séjour à Paris dans les années
1970, qu'il n'en était rien et affirme-t-il : « J’avais
désormais des doutes sur ce monument tant admiré en Chine. Curieux,
je me renseignais auprès de M. Jean BRAIRE, secrétaire général de
l’association des Amis de la Commune de Paris : « Les survivants
de la Commune ont toujours refusé ce mur » me dit-il.»
Pendant
la Seconde Guerre Mondiale, une des manifestations de la Résistance
est d’aller fleurir le Père-Lachaise. Après guerre, en 1945 et en
1946, les montées au Mur sont d’une grande ampleur ; les
résistants fusillés ravivent le souvenir des morts de 1871. Dans le
dernier chapitre de son roman, La Montée au Mur, Hélène Parmelin
décrit le cortège de 1945. On y lit toute l’émotion de cette
première montée au Mur après la Libération. Dans le cimetière et
les rues environnantes, les portraits des Résistants et des
Communards se côtoient. Des déportés récemment rentrés sont
présents : «Les déportés de la guerre fasciste marchaient vers le
Mur des Fédérés ; Mauthausen, Buchenwald, Auschwitz firent la
liaison avec les martyrisés de la Commune, les affamés des camps de
Thiers, les tués du Père-Lachaise.»
Mai 68
Les événements de 1968 réactivent, à leur façon, la mémoire de la Commune : le Père-Lachaise est fermé, mais l'on négocie avec le personnel CGT en grève.Le Mur des Fédérés, ayant toujours été fleuri, même sous l’occupation nazie, le serait aussi en mai 68. Le personnel du cimetière ouvre à la sauvette pour faire entrer une délégation avec Jacques Duclos.
Adolphe
Thiers, boucher de la Commune de 1871, sera inhumé au Père-Lachaise,
dans une colossale chapelle. Son tombeau fut plastiqué
lors du centenaire de la Commune, et des graffitis insultant apparaissent fréquemment.
Monument
historique
En
1983, la nécropole est classée monument historique, ainsi que le
Mur des Fédérés. En 1990, une nouvelle plaque de marbre est
apposée.
Témoignages
Le
mur et la tranchée des fédérés sont devenus emblématiques grâce
à des poèmes, en particulier ceux d’Eugène Pottier, auteur des
paroles de l’Internationale, qui institua le rite du pèlerinage
annuel, grâce aussi aux représentations telles que Le
Triomphe de l’Ordre, du
peintre Pichio. Lorsque les premières manifestations du souvenir
s’organisent en 1880, au lendemain de l’amnistie des Communards,
la presse militante propose de se réunir près de la fosse commune
où sont enterrés les fusillés du Père-Lachaise et d’autres
victimes de la répression. La verticalité du mur, image de la
lutte, est intimement associée à la fosse commune, image de la
mort.
Eugène
POTTIER
LE
MUR VOILÉ | 1886
À
Séverine, qui a eu la première idée de cette pièce.
Ton
histoire, Bourgeoisie,
Est
écrite sur ce mur.
Ce
n’est pas un texte obscur…
Ta
féroce hypocrisie
Est
écrite sur ce mur !
Le
voici, ce mur de Charonne,
Ce
charnier des vaincus de Mai ;
Tous
les ans, Paris désarmé
Y
vient déposer sa couronne.
Là,
les travailleurs dépouillés
Peuvent
énumérer tes crimes,
Devant
le trou des anonymes,
Devant
le champ des fusillés !
Par
Thiers et sa hideuse clique
Ce
vieux mur fut tigré de sang.
Le
massacre, en l’éclaboussant,
En
fit une page historique.
Tu
ranges devant ce coin noir
Où
rejaillirent les cervelles,
Un
rideau de tombes nouvelles ;
Crois-tu
masquer ton abattoir ?
Drapés
dans leur linceul de marbre,
Tes
sépulcres, fleuris d’orgueil,
Insultent
nos haillons de deuil,
Sur
ce sol sans herbe et sans arbre !
Formant
un contraste moqueur
Blanches,
de perles scintillées,
Tes
tombes sont là, maquillées :
La
mort y fait la bouche en cœur !
Eh
quoi ! n’es-tu pas assouvie,
Toi
qui lampas leur sang vermeil !
Aux
morts tu voles le soleil
Tout
comme s’ils étaient en vie !
Toi
qui bâtis sur nos douleurs
Tes
palais et ta grandeur fausse,
Vas-tu
jalouser à leur fosse,
Un
peu de lumière et de fleurs ?
Parmi
la classe travailleuse
Combien,
femme, enfants, vieillards,
Livrés
à tes patrons pillards,
Qui
regrettent la mitrailleuse ?
Lequel
vaut mieux : courber le dos
Dans
l’esclavage où l’on s’agite
LE
MONUMENT DES FÉDÉRÉS | 1883
Ici
fut l’abattoir, le charnier ! — Les victimes
Roulaient
de ce mur d’angle à la grand’fosse en bas,
Les
bouchers tassaient là tous nos morts anonymes
Sans
prévoir l’avenir que l’on n’enterre pas.
Pendant
quinze ans, Paris, fidèle camarade,
Déposa
sa couronne au champ des massacrés.
Qu’on
élève une barricade
Pour
monument aux Fédérés !
Oui,
pour tout monument, peuple, un amas de pierres !
Laissons
l’Académique aux tueurs de bon goût,
Et
sur ces pavés bruts qu’encadreront les lierres,
Simple,
allant à la mort, Delescluze debout,
Des
cadavres autour dans leur vareuse brune,
Des
femmes, des enfants, mitraillés, éventrés ;
Qu’il
ressuscite la Commune,
Le
monument des Fédérés !
Qu’il
témoigne comment règne la Bourgeoisie,
Qui
pille le travail et fait des indigents,
Embrouille
tous les fils dont sa main s’est saisie
Et
se tire d’affaire en massacrant les gens.
Et
quand notre misère, accusant leur victoire,
Accule
au pied du mur les bourgeois empiffrés,
Qu’il
soit notre réquisitoire,
Le
monument des Fédérés !
Que
sur chaque pavé, peuple, ton ciseau grave
Une
date de meurtre ou le nom d’un martyr !
De
l’histoire qu’il soit la page la plus grave,
Dénonçant
l’esclavage et criant d’en sortir.
Et,
comme le tocsin, soulevant l’avalanche
Des
gueux, des meurt-de-faim, fiévreux, exaspérés,
Qu’il
soit l’appel à la revanche,
Le
monument des Fédérés !
Pichio | La Veuve et le Mur |1877
DUBREUILH
| 1908
Les
massacres de mai ont eu lieu partout. Il faudrait commémorer chaque
pierre de Paris.
Mais
l’imagination des hommes est ainsi faite qu’elle concrétise
rapidement en une image unique tout un monde d’images, qu’elle
rassemble en une seule évocation qui devient une façon de symbole
des impressions
fragmentaires et innombrables qui l’ont ébranlée à la suite des
grandes catastrophes physiques ou sociales. C’est
ainsi que le Mur du Père Lachaise se dresse aujourd’hui comme
témoin par excellence des atrocités de la répression versaillaise.
REGIS
DEBRAY | 1999
Extraits
de Trace, forme ou message ?
Car
les monuments sans cérémonies sont comme des rois sans
divertissements : ils meurent. Que devient le Mur des fédérés sans
les couronnes, les drapeaux et les manifestants du 1er mai ? Des
moellons gris et classés. Qu’est devenu le mémorial à la
Résistance de la Drôme, qui surplombe le Rhône ? Un vestige
funèbre et blanc, sans un chat pour le ranimer. Enlevez les
guérites, les horse guards et la relève des bonnets à poil devant
Buckingham Palace, et vous avez un musée, tout prêt à la
consommation.
[...]
L’homme
sans monument, c’est la barbarie ; le monument sans hommes, c’est
la décadence. Il n’est pas interdit de rêver pour demain un stade
intermédiaire… Un revivalisme du monument-message n’a rien
d’impossible.
Ernest
PIGNON-ERNEST
Commémoration
centenaire de la Commune de Paris
|1971
«
Il ne s’agit pas de faire des images politiques, il y a une manière
politique de faire des images »
«
L’image vient là comme faire remontrer à la surface les souvenirs
enfouis, les trames qui se sont passées dans ces lieux. Mais l’image
n’est vraiment qu’un petit tiers de la proposition. Mon matériau
plastique essentiel ce sont les lieux. »
«
Je voulais dire tout ça et je me rendais compte que c’était
dérisoire sur un tableau (…). Et peu à peu s’est imposée
encore cette idée, que c’était les lieux eux-mêmes qui portaient
ce potentiel. »
«
C’est en réfléchissant sur la Commune que j’ai trouvé la
solution à ce que je veux dire, à cette espèce de relation avec
les lieux. J’étais invité à une exposition sur le thème de la
“semaine sanglante” de la Commune et très vite il m’est apparu
qu’il y avait une espèce de contradiction de présenter dans une
galerie une exposition sur la Commune de Paris et que, naturellement,
il fallait l’inscrire dans les lieux, dans le réel, dans l’espace
réel. Donc j’ai fait une image de gisant qui était nourrie de
plein de choses, même des morts de la Commune - car il y a des
photos des morts de la Commune.»
«
C’est la première fois que j’ai trouvé cette technique de très
grande sérigraphie, la première fois que j’ai fabriqué un écran
de 2,50 m pour imprimer ça ; c’était dans le Vaucluse. J’ai
collé ça dans des lieux qui avaient un lien direct avec la Commune,
comme la Butte aux Cailles, le Père Lachaise, près du mur des
Fédérés, le Sacré-Cœur, puis des lieux liés au combat pour la
liberté, disons en gros, donc la libération de Paris, et des lieux
liés à la guerre d’Algérie, notamment les quais de Seine d’où
on a jeté des algériens en 1961.»
















Le Mur, je m'y rend à chaque séjour à Paris pour rendre hommage à ces vaillants révolutionnaires anonymes.
RépondreSupprimer