INDE : Lavasa City Hill Project, ville nouvelle privée

Lavasa City, idyllique  illustration de la plaquette commerciale



Article faisant suite à l'article sur la guérilla Naxalite.

Une étude récente du McKinsey Global Institute prédit qu’en 2030 70% des emplois de l’Inde seront créés dans les villes, et que 590 millions d’Indiens seront des citadins. Pour faire face à la demande de logements, d'immeubles tertiaires et de locaux commerciaux nécessaires, l’Inde va devoir construire l’équivalent d’une ville comme Chicago chaque année. Mais l’Inde qui a basculé dans l'ultra-libéralisme en 1991, n’a aucun plan d’une telle ampleur, ni d'ailleurs la moindre intention de fournir un logement décent à l'ensemble des citoyens. Les grandes villes croulent déjà sous l’afflux des migrants dont un grand nombre est contraint à vivre dans les gigantesques bidonvilles.


«
Une remise en question radicale de notre politique de développement urbain s’impose » déclare K.T. Ravindran, un professeur d’urbanisme qui collabore souvent avec le gouvernement sur ces questions. « Ce ne sont pas les idées qui manquent ; mais elles ne sont pas suivies d’effet. » ajoute-t-il. Comme dans beaucoup d’autres cités indiennes, les règlements relatifs à l’immobilier et à l’urbanisme de Delhi ont été écrits à l’époque où la ville n’était qu’une petite agglomération. Aujourd’hui, ces règlements municipaux accusent leur âge et gênent le développement urbain. La plupart des bâtiments ne peuvent pas avoir plus de cinq étages, voire moins dans beaucoup de quartiers. La municipalité contrôle les surfaces constructibles, et les permis de construire sont difficiles à obtenir, même pour la classe moyenne relativement aisée. La décrépitude des cités indiennes a été, en un sens, voulue. Pendant des décennies, les gouvernements ont tenté de décourager l’exode rural en faisant en sorte que le coût de la vie en ville reste hors de portée des nouveaux arrivants. Cette politique découlait, au moins en partie, par la volonté de Gandhi de garder à l’Inde sa tradition rurale ; elle a été renforcée par l’habitude des gouvernements socialistes de planifier le développement de manière centralisée. Selon un rapport sur les quartiers pauvres co-édité récemment par le Centre de Recherches Politiques et par le Centre des Sciences Humaines, ces pratiques « ont augmenté le prix du logement en dur au point de le mettre hors de portée d’une grande part de la population, ont aggravé les lacunes endémiques des infrastructures urbaines, et ont favorisé l’extension de l’habitat sordide et précaire en bidonvilles

Mais on ne saurait restreindre le problème urbain aux seules grandes mégapoles et la question du développement urbain en Inde -qui compte plus d'un milliard de citoyens- est complexe. Kamala Marius-Gnanou et François Moriconi-Ebrard qui ont consacré une étude à ce sujet notent que sans nier l’importance des mega-cities dans la nouvelle économie indienne, il convient de porter une plus grande attention au formidable essor des petites villes dont la question de la ruralité ou de l’urbanité semble constituer un enjeu identitaire pour l’Inde. De fait, les villes de moyenne importance en Inde sont également des centres attractifs et s'étalent, l’extension urbaine et l’avènement du transport individuel les transformant aujourd’hui en villes tentaculaires. Comme en Chine, au Vietnam, cette frénésie de construction qui s'empare des villes se caractérise par un gigantesque chaos engendrée par la recherche du profit maximum et la corruption, au détriment de ce qui existe, du paysage et des êtres humains, et notamment les plus pauvres.

Contre la pauvreté urbaine, les bidonvilles gigantesques, la pollution, les centres historiques déglingués, l'étalement urbain infini, la hausse de la délinquance et de la criminalité et d'autres désagréments constituant le commun des grandes villes, pour se protéger aussi des attentats meurtriers entre certaines communautés, s'est forgé l'idée de se protéger et de constituer des villes nouvelles à l'écart. La gated community semble aujourd'hui être un modèle d'urbanisation pour les classes moyennes supérieures et supérieures des grandes villes. Un refuge et une oasis de paix strictement surveillée.

Lavasa City, photo de la plaquette commerciale

Dans ce cadre, le secteur privé Indien, prenant exemple sur d'autres pays, se proposent d'apporter à l'État, et aux Fédérations, l'effort financier nécessaire pour bâtir ex-nihilo de nouvelles villes. Une forme de PPP, Partenariat Public Privé, mais à l'échelle de villes entières ; que l'on peut retrouver en Égypte, par exemple, dans les villes nouvelles de Six Octobre et Nouvelle Caire. Pour les investisseurs, les profits concernant la construction de villes nouvelles « clé en main » sont inestimables.




La ville nouvelle de Lavasa City Hill Project est présentée, non pas comme une opération financière -juteuse- mais comme une réponse au défi urbanistique posé à l’Inde. Lavasa City est destinée à désengorger les mégalopoles voisines Pune, et surtout Bombay. Tout est fait pour attirer les classes moyennes et supérieures dans ces enclaves urbaines d'un nouveau type qui pourraient préfigurer les tendances en matière d'aménagement du territoire en Inde. Ainsi, sur un même territoire, Lavasa propose -dans un futur proche- villas et appartements de luxe, pépinières d'entreprises et universités d'excellence... Mais aussi, des studios et des appartements moins luxueux destinés à assurer un minimum de mixité sociale. Chaque semaine, des centaines d’Indiens –futurs acquéreurs- viennent visiter le site en construction. Près de 1500 appartements et villas ont été vendus lorsque la première tranche des travaux a été lancée en 2009. Le succès commercial a été fulgurant, des centaines de nantis, désireux de fuir les mégalopoles indiennes, investissent dans la cité du seigneur Ajit Gulabchand, richissime industriel indien du secteur de la construction, initiateur du projet et principal financier de l'opération. Un projet pharaonique de près de 22 milliards d’euros, à trois heures de Bombay, qui devrait fournir à l’Inde un modèle d'urbanisation du territoire contribuant à faire face à un exode rural massif, selon les promoteurs de l'opération.


Urbanisme

Lavasa City Hill Project se construit le long de 60 kilomètres de bord de lac, dans les Ghâts occidentaux immaculées, un point chaud de biodiversité mondialement reconnue. Le projet a remporté de nombreuses récompenses dont notamment celles de prestigieuses universités américaines pour ses principes de conception de New Urbanism [nouvel urbanisme], notion en vogue aux USA, faisant référence à la ville historique ou traditionnelle. 




En fait de « Nouvel urbanisme », les secteurs urbains en bord de lac plagient la petite ville italienne de Portifino, et ceux des collines, les villages de Suisse. Ainsi est-il surprenant de voir dans une région reculée de l'Inde, surgir une petite ville à l'italienne présentant les mêmes formes architecturales, les mêmes enduits colorés. Mis à part ce morceau de bravoure, destiné à la plaquette commerciale, les constructions massacrent le site des collines.

Lavasa City, photo de la plaquette commerciale


Les cinq villages prévus à terme accueilleront 200 .000 habitants, sur 100 km². Des villages aux allures d’entreprises, car tout est privé. Un «city manager», et non un élu, gère le lieu, et son «produit intérieur brut». Une soldatesque privée y assure l’ordre sous la direction du manager américain de « Lavasa Corporation » qui fait office de bourgmestre d’opérette. Les forces de « Lavasa Corp » n’ignorent pas que la guérilla Naxalite s’étend maintenant aux zones industrielles de Delhi, de Mumbai, de Raipur, de Pune.



Un ensemble d’activités a été sélectionné pour faire de Lavasa City un lieu de travail, de résidence et de tourisme. Le projet a attiré de prestigieux partenaires mondiaux notamment Accenture, Deloitte, Microsoft. L'Université d'Oxford fut le plus prestigieux partenaire de l'opération, mais les multiples controverses et accusations qui s'érigent contre la Lavasa Corporation ont décidé Oxford de se retirer du programme, sans explications. D'autres organisations pour d'autres projets se retirent également dont l’Eglise anglicane qui a retiré ses fonds du projet Niyamgiri de Vedanta, invoquant la dégradation de l’environnement et les violations des droits de la tribu Dongria Kondh.

Controverses



Car à l'extérieur du chantier, la colère gronde : des milliers de paysans ont été déplacés et vivent dans des conditions encore plus difficiles qu’avant. De nombreuses voix critiquent ainsi les les promoteurs au service du milliardaire indien Ajit Gulabchand d'avoir spolié les peuples autochtones de leurs terres, pour construire, en fait, une ville réservée aux riches. Ce qui n'est pas tout à fait exact, car Ajit Gulabchand assure à ses détracteurs que la nouvelle ville contribuera au développement économique de la région et qu'il est prévu de construire des équipements « publics » -et notamment des écoles- destinés aux autochtones des villages voisins. Écoles dont l'objectif est de fournir en main d'œuvre, les futurs employés des services de cette géante gated community.

Les accusations qui s'acharnent contre la City de Ajit Gulabchand proviennent tout à la fois de rapports de différents ministères et d'investigations de journalistes ; elles sont nombreuses et démontrent, comme dans tant d'autres pays, le niveau de corruption avancé des politiciens et l'absence totale de scrupules envers les populations les plus pauvres et les autochtones.


L'acquisition des terres

La construction de la ville nouvelle, au nom du bien commun, voire de l'éradication de la pauvreté, le mirage d'une Nouvelle Inde urbaine aisée s'est ainsi faite au détriment d'une poignée «négligeable» de villages rasés et de population autochtone privée de leur source de vie : les terres agricoles. Les agriculteurs locaux et les Adivasis (peuples autochtones) allèguent que l'ensemble du projet a été un accaparement « forcé » des terres. Les villageois étaient contraint de vendre leurs terres, les plus pauvres par la force, la menace ou les promesses sinon d'un avenir radieux, mais d'un emploi. Lavasa Corporation nie ses accusations, cela étant, de nombreuses preuves plaident contre cette société dont notamment les nombreux villageois spoliés de leurs terres qui vivaient grâce à la culture de leurs terres agricoles et qui sont maintenant sans ressources, contraints à l'exil dans les bidonvilles. D'autres affirment, que certains agriculteurs ont été trompés par les promesses de plein emploi ou de reconversion [liées à la construction, aux services, etc.] jamais tenues.


Le défaut de paiement à l'État

Un rapport du Ministère de l'Environnement prétend que 600 hectares de terres acquises par Lavasa Corporation appartiennent à l'État qui les avaient accordées à des agriculteurs, au moyen de subventions. De fait, les trois quarts du prix d'achat aurait dû être versée à l'État. Le même rapport allègue que 141 hectares ont été acquis à une valeur très inférieure que la valeur réelle par la société Maharashtra Krishna Valley Development Corporation (MKVDC) et que 98 hectares de terres ont été acquis sans autorisations administratives.
En outre, le permis de construire a été obtenu sur la base de documents établissant des constructions à moins de 1.000 mètres d'altitude, car tout projet situé au-delà de cette limite est fortement contraint par des règlements, des procédures fastidieuses et nécessite une évaluation des répercussions environnementales pour préserver l'intégrité paysagère des zones montagneuses. Dans la réalité, les constructions se développent au-delà de cette limite, l'entrée de la gated community est elle-même à 1055 mètres.


Népotisme & Corruption

L'accusation de corruption la plus sévère concerne Sharad Pawar, un politicien du gouvernement du Maharashtra qui fournit les autorisations administratives pour la construction de la nouvelle ville en compensation de fortes sommes. Des proches de Pawar sont accusés de spéculation active, dont notamment sa fille propriétaire de plus de 20% des terres, revendues par la suite en 2004 à la Lavasa Corporation ; ou, autre exemple, dénonce la participation de son neveu au sein de la Maharashtra Krishna Valley Development Corporation (MKVDC), impliquée dans l'opération.


Utilisation des ressources en eau

Lavasa City utilisera les mêmes ressources en eau qui approvisionnent actuellement la ville de Pune, et certains observateurs affirment qu'à long terme, cela peut provoquer une pénurie d'approvisionnement. Toutefois, un rapport daté de 2011 du Comité d'évaluation des experts du ministère de l'Environnement a conclu qu'il n'y aura pas d'impact sur l'approvisionnement en eau de Pune.


Les dommages environnementaux

Tout allait pour le mieux jusqu’en novembre 2010, lorsque le ministère de l’Environnement et des Forêts a ordonné la suspension des travaux. A l’instar de plusieurs organisations non gouvernementales, il reproche à Lavasa Corporation de ne pas respecter treize normes environnementales. Le réaménagement «hasardeux» des collines sur lesquelles sont construits les villages provoque des «glissements de terrain» et des «pollutions d’eau». La construction de la ville nouvelle a été bloquée, les ouvriers sont partis. Les rues alignent des centaines de maisons inachevées. Parmi les motifs qui ont conduit à l'arrêt des travaux, -outre la corruption- l'impact sur le majestueux paysage de collines est évoqué comme particulièrement destructeur.

LAVASA City, en réalité.
Jairam Ramesh, Ministre de l'Environnement

Le journaliste Soni Mishra indique que l'arrêt -brutal- des travaux est du à Jairam Ramesh, Ministre de l’Environnement et des Forêts depuis mai 2009. Incorruptible et particulièrement vigilant sur les textes de lois, Ramesh s'oppose aux projets industriels trop polluants et applique strictement les lois concernant la protection des sites et des paysages. Le Ministre, sur la base d'un rapport a donc décidé de faire cesser les travaux de construction de Lavasa Hill City Project, en raison des lois de protection de l’environnement.

En décembre, Sriprakash Jaiswal, le ministre du Charbon, s’est vu refuser l’autorisation d’exploiter 203 mines sur tout le territoire indien (exploitation qui devait permettre d’extraire 600 millions de tonnes de charbon) au motif que les sites convoités étaient situés dans des zones forestières protégées. Les hommes politiques et les entrepreneurs s’inquiètent pour leurs affaires et récent “club anti-Ramesh” ne cesse de grossir. En quelques mois au ministère de l’Environnement et des Forêts, l’homme a réussi à se faire craindre des industriels, à irriter à la fois les membres de son parti et ses ennemis politiques et à entretenir une relation passionnelle, pleine d’amour et de haine, avec les militants écologistes. En si peu de temps, il a réussi à imposer un débat qui anime le monde politique aujourd’hui : faut-il sacrifier le développement économique de l’Inde au nom de la défense de l’environnement ?

En revanche, les militants écologistes saluent Ramesh, qui fait selon eux ce que son ministère aurait dû faire depuis le début.
Pour la célèbre militante écologiste Medha Patkar, « Ramesh a la fermeté, le courage, la confiance et le flair politique nécessaires pour faire face aux violations des lois sur l’environnement. Comme le dit lui-même Jairam Ramesh, le ministère de l’Environnement était avant lui « un distributeur automatique » [d’autorisations pour les projets industriels]. Ce n’est plus le cas.


Le journaliste Tarsh Thekaek, dans un article publié par le New Internationalist Magazine note que de nombreuses voix, dont notamment celle de Ashish Kothari (fondateur de l'organisation environnementale Kalpavriksh et membre du conseil d'administration de Greenpeace Inde), critiquent les tendances de développement urbain et de ghettorisation : « Est-ce que Lavasa City, avec ses 200.000 habitants, va vraiment résoudre le problème d'urbanisation dans un pays de plus d'un milliard de personnes ?» questionne Kothari. Il affirme que « Ce n'est simplement pas possible de construire 400 nouvelles villes de ce type » et propose une alternative à la tendance internationale de l'urbanisation des populations en concentrant les efforts sur l'amélioration des infrastructures dans les zones rurales. Selon Kothari, la programmation destinée à l'habitat proposée pour Lavasa City, allant de «petits studios aux grandes villas » ne représente en aucune manière les «multiples classes socio-économiques » du pays, tout en soulignant le problème écologique extrêmement préoccupant des villes nouvelles dans une perspective environnementale.


Tarsh Thekaek conclut : « L'Université d'Oxford s'est retirée du projet, refusant de dire si cela est dû à des problèmes de droits humains ou environnementaliste. Mais la construction se poursuit sans relâche. L'argent, après tout, fait tourner la machine.» A moins que les Naxalites ne parviennent à leur objectif, libérer l'Inde du joug du capitalisme : « Notre objectif : contrôler les campagnes, là où l'État est faible, puis graduellement étendre ce pouvoir populaire jusqu’aux villes. C’est une stratégie à long terme. Mais la mondialisation et ses conséquences, la paupérisation et les inégalités, accélèrent ce processus.», selon un haut responsable Naxalite.

Sources


Le site officiel

www.lavasa.com
http://lavasa.com/high/home.aspx

La plaquette de commercialisation au format pdf
http://lavasa.com/high/files/Lavasa_EBrochure.pdf


Les articles

The great urban juggernaut
Article de Tarsh Thekaek paru in : New Internaionalist Magazine / mai 2010 http://www.newint.org

Faillite de l'urbanisme en Inde
http://dombosco.over-blog.com

Le ministre qui en sabrait trop
Article de Soni Mishra paru in : The Week / février 2011
Via : Le Courrier International
http://www.courrierinternational.com


Les reportages de la télévision française 
[ coupez le son pour éviter les propos ]

Arte 
Inde : Lavasa, naissance d’une métropole
De M.Grappe, C. Barreyre et E.Charrieras / France 2010

TF1
http://videos.tf1.fr

La guerrilla Naxalite


Secours Rouge
Site essentiel concernant l'Actualité de la répression et de la résistance à la répression et présentant les faits d'armes et autres nouvelles des guérillas du monde entier, de l'Inde au Pérou... Un dossier spécial est consacré à l'Inde.
http://www.secoursrouge.org/


Comité de Soutien à la Révolution en Inde
http://csrinde.wordpress.com






1 commentaire:

  1. Sur un sites que vous signalez, un autre article aborde une autre plaie de l'urbanisme indien : celui de la desserte en eau.

    Voyez sur http://www.dombosco.fr/article-acces-a-l-eau-dans-les-taudis-de-bombay-67376733.html

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