Dès son premier article dans le premier numéro de la revue Espaces & Sociétés, à l'époque véritable bulldozer contre capitalisme et technocratie, Lefebvre nous parle de la destruction par l'homme de la "Nature" : un réquisitoire vieux de 56 années.
" Je répète donc qu'il y a politique de l'espace, parce que l'espace est politique."
Henri LEFEBVRE
Réflexions sur la politique de l'espace | Extrait
Espaces et sociétés | n° 1 novembre 1970
(...) Pendant toute la période qui vient de se terminer, la nature, c'était une espèce de symbole poétique, négligeable ou relégué au deuxième plan, qui désignait on ne savait pas trop quoi, un résidu, un quelque chose apparaissant ici ou là, échappant à l'action rationnellement conduite. Or on sait que la nature· elle aussi est façonnée, modelée, transformée, qu'elle est dans une large mesure un produit de l'action que le visage de la terre lui-même, c'est-à-dire le paysage, est œuvre humaine. La nature aujourd'hui encore passe dans une certaine idéologie pour simple matière de la connaissance et pour l'objet des techniques.
Elle est dominée, maîtrisée. En tant que maîtrisée et dominée en elle-même, elle s'éloigne. Or on s'aperçoit tout à coup qu'en étant maîtrisée, elle est ravagée, menacée d'anéantissement et menaçant du même coup l'espèce humaine, encore liée à la nature, de se voir entraînée dans l'anéantissement. D'où la nécessité d'une stratégie. Voilà la nature politisée. Et cela ne donne pas lieu à une réflexion simplement technique ou épistémologique ou philosophique, mais à une double critique, la critique de droite et la critique de gauche.
La critique de droite ?
on se perd en regret sur la beauté disparue des paysages, sur la pureté
et l'innocence de la nature qui s’éloigne ; un rousseauisme qui semblait désuet redevient actuel.
On regrette les joies simples
et saines ; on se souvient du temps où l'Ile-de-France offrait aux regards
heureux des paysages admirables, avant la banlieurisation. Il y a déjà eu de nombreuses
campagnes en faveur de la nature. Une d'entre
elles, menée par un académicien vénérable, Georges Duhamel,
contre le bruit, est demeurée
célèbre. Maintenant, Bernard Charbonneau vient de publier
sur ce thème un beau livre
éloquent, « Les
Jardins de Babylone ». A quoi cela va-t-il aboutir ?
A une grande nostalgie passéiste, à une complainte sur la nature perdue. D'ailleurs revenir
en arrière est impossible. La critique de gauche essaie de
voir les implications et les conséquences de ce ravage de la nature,
de cette destruction. Oui, il y a une espèce d'autodestruction de la nature en et par « l’homme » qui sort de la nature, qui naît d'elle et se retourne contre elle pour l'exterminer.
Et ce sont les « éléments
», comme on disait dans la philosophie classique, l'eau,
l'air et la lumière qui sont menacés.
Nous allons au-devant d'échéances dont on entrevoit maintenant la gravité, des
échéances terrifiantes. Il faut prévoir le moment où il
faudra reproduire la nature. Produire
tels ou tels objets ne sera plus suffisant ; il faudra reproduire ce qui fut la condition
élémentaire de la production,
à savoir la nature. Avec l'espace. Dans l'espace.
On peut alors poser la question : en quoi et pourquoi cette critique
est-elle de gauche ? Ce n'est pas une critique faite au nom de tel groupe de
gauche, parti ou club. Ce n'est pas une
critique menée au nom d'une idéologie
plus ou moins classée à
gauche. Il faut aller au fond des
choses. On peut penser que, d'ici trente ans, ou
peut-être avant, il y aura ou du moins il pourra
y avoir (soyons prudents !) possession et gestion collectives ; 1°) de ce qui subsistera de la nature ; 2°) de la reproduction de la nature, de l'espace, de
l'air, de la lumière, de l'eau et plus largement encore des nouvelles raretés.
Les anciennes raretés, ce furent le pain, les moyens de subsistance, etc.
Dans les grands pays industrialisés, il y a déjà surproduction latente de ces
moyens de vivre qui autrefois furent rares, qui donnèrent lieu à des luttes
terribles autour de leur rareté. Et maintenant, pas dans tous les pays, mais
virtuellement à l'échelle planétaire, il y a une production abondante de ces
biens ; cependant les nouvelles raretés émergent, l'eau, l'air, la lumière,
l'espace autour desquels il y a lutte intense. C'est en fonction de cette lutte
qu’il faut comprendre l'urbanisme, ce qui, malgré ses défauts et défaillances, justifie
dans une certaine mesure, les recherches, les inquiétudes, les interrogations.
Donc on peut prévoir la gestion et la possession collective des moyens de
production et la gestion sociale de la production en fonction des besoins
sociaux. On peut donc prévoir, aux alentours de l'an 2000; un socialisme
mondial qui n'aura plus grand-chose de commun avec ce que Marx appelait le
socialisme, et qui pourtant en découlera ou aura avec lui un rapport plus ou
moins lointain. Ceci réserves faites sur la capacité récupératrice du capitalisme
et sur la possibilité de catastrophes irrémédiables ! C'est en ce sens que la critique
de la politique concernant l'espace et la nature est une critique de gauche. Ce
que n'admettrait pas tel ou tel « prospectiviste ». Peu importe. D'ores et
déjà, comme l'espace, la nature est politisée, parce qu'insérée dans des
stratégies conscientes ou inconscientes. L'aménagement des parcs nationaux,
etc., c'est déjà une stratégie mais une petite stratégie, plutôt une tactique.
Alors qu'il faudrait voir beaucoup plus loin. J'entends d'ici les réalistes : «
Vous nous parlez de demain, d'après-demain, mais parlez-nous d'aujourd'hui ».
C'est bien, il faut être réaliste. Mais il arrive quelquefois que demain, c'est
aujourd'hui, et votre réalité peut vous sauter au nez. Par exemple, il peut y
avoir tout d'un coup, ·du jour au lendemain, des histoires extraordinaires de
pollution....
Je répète donc qu'il y a politique de l'espace, parce que l'espace est
politique.
En ce qui concerne l'urbanisme aujourd'hui, la critique de droite met
l'accent sur la maison individuelle et sur l'initiative privée. Dans cette
espèce de grand balancier ou de grand mouvement de balance qui entraîne la
société française, où l'étatique, curieusement
baptisé « social » ou «collectif», s'oppose à I' « individuel » et au « privé », la balance penche aujourd'hui
nettement du côté de l'individuel, c'est-à-dire de l'initiative « privée» et des
capitaux. L'objectif de cette critique est évidemment de déblayer le chemin
devant les capitaux qui cherchent l'investissement le plus profitable. Ces
capitaux cherchent un circuit second, annexe par rapport au grand circuit
normal ou habituel de la production et de la consommation, au cas où ce circuit
fléchirait. Faire entrer complètement la terre et l'habitat dans l'échange et
le marché, tel est l'objectif. Normaliser ce circuit secondaire, l'immobilier,
tout en le gardant peut-être comme secteur compensatoire, telle est la
stratégie. Quant à la critique de gauche, elle prend pour point de départ
l'usager, l'habitant, considéré pas seulement en quantité comme dans la manière
habituelle de chiffrer le problème du logement, mais en qualité. Dans la pratique
urbaine.
Dans la situation actuelle, ce qui est intéressant, ce n'est pas
seulement l'introduction officielle de la critique de droite, c'est aussi, et
je le dis hautement ici, la fin d'un certain terrorisme. Je parle d'un
terrorisme intellectuel qui a longtemps sévi. La pression de la technique, des
techniciens et technocrates, de l'épistémologie, des recherches d'ordre purement
technique et épistémologique, aboutissaient à un terrorisme intellectuel. La
bureaucratie fait toujours régner un terrorisme. Il y a ce dont il faut parler
et ce dont il ne faut pas parler. Dans la dernière décennie, il y avait ce que
l'on considérait comme sérieux et ce qui n'était pas considéré comme sérieux.
L'esprit de sérieux était et est encore dans beaucoup d'endroits l'expression d'un
terrorisme latent, lié d’ailleurs au sens de la responsabilité, au respect de
la compétence, qualités incontestables de la techno-bureaucratie. Mais il était
impossible de se faire entendre en disant, par exemple que les gens s'ennuient.
Où ? en Suède, aux Etats-Unis ? Peut-être. Pas en France ! L’ennui, n’étant pas
fait mesurable, ne devait pas être pris en considération, sauf comme thème journalistique
ou de plaisanteries. Il n'était pas permis non plus de parler d'espace répressif
; ce n'était pas «sérieux»; l'espace objectif et objet de science était neutre,
politiquement.

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