Chine | DAZIBAO



Le dazibao - ou tatzupao – est selon Mao Zedong,  l'une des « armes stratégiques » de la Révolution culturelle pour l'initier, et « l'arme tranchante de la Révolution » pour faire participer et élever autant le niveau de conscience des masses populaires que celui des intellectuels. Pendant trois années (1966-1969), les murs des villes, des communes rurales, des universités et des lieux de production se couvrent de dazibao subversifs rédigés en commun par des comités « révolutionnaires » d'ouvriers, d'étudiants et d'universitaires, de paysans, des affiches en grands caractères parfois illustrées compréhensibles et accessibles au plus grand nombre. Les masses s'adressent ainsi - directement - aux masses, l'un des principes politiques fondamental de la pensée de Mao. Puis, après la Révolution, Mao assignera au dazibao un rôle tout aussi important, mais s'inscrivant dans sa ligne politique, un instrument de pure propagande officielle, critique mais n'ayant plus guère de caractère subversif, et pouvant apparaître parfois comme un procédé de délation, voire un exercice obligatoire. La fin du dazibao s'opère en 1989, les étudiants insurgés contre le régime lui préfèrent, sans l'abandonner, la communication visuelle, celle des médias télévisuels. 






La Révolution culturelle


En 1966, Mao Zedong et ses partisans, minoritaires au sein du gouvernement, lancent la Révolution culturelle, contre le révisionnisme capitaliste exigeant la restauration de l’usage de stimulants matériels dans l’économie, contre le stalinisme et les élites de sa bureaucratie et de l'aristocratie ouvrière, institué en Chine populaire par une large faction politique menée par le président Liu Shao-chi, mais également contre sa tendance opposée, l'ultra-gauchisme de nombreuses organisations ouvrières et étudiantes. Comment donc procéder à la rectification de la Dictature du Peuple, contre les déviations de droite et de gauche ? Il faut transformer le centralisme démocratique en démocratie prolétarienne, et il faut le faire publiquement affirme Mao, refusant définitivement les procédés et les intrigues politiciennes d'une « révolution de palais ». Car le grand événement historique de la Révolution culturelle n'est pas une simple lutte entre factions rivales ; il se réclame d'une idéologie politique qui tend à révolutionner l'homme lui-même, et non simplement ses infrastructures officielles ; pour cela Mao Zedong prévenait que d'autres révolutions culturelles, dans l'avenir et bien après sa mort, seraient nécessaires, pour contenir le plus grand danger, le plus grave qui soit : le retour au passé.

Le 25 mai 1966, à l'Université de Beijing, fut placardé un dazibao, rédigé par un groupe de sept personnes, sous l'autorité de Nié Yuanzi, secrétaire générale du Parti du département de philosophie ; une véritable et inédite attaque publique critiquant sévèrement le recteur et secrétaire du Parti à l'Université, l'une des plus grandes  du pays. Le texte se conclut par l'appel suivant :

Intellectuels révolutionnaires, c'est l'heure du combat ! Unissons-nous ! Levons haut le grand drapeau de la Pensée de Mao Zedong, unissons-nous autour du Comité central et du Président Mao ! Brisons tous les contrôles et tous les complots maléfiques des révisionnistes, résolument, radicalement, totalement, complètement, détruisons tous les monstres, tous les éléments révisionnistes du type Khrouchtchev ! Menons jusqu'au bout la révolution socialiste !
Protégez le Comité central ! Protégez la Pensée de Mao Zedong ! Protégez la dictature du prolétariat !


Ce simple tatzupao [1] initia dans tout le pays le mouvement de la Révolution, et à ce propos, certains historiens affirment qu'il s'agit là d'une manœuvre habilement orchestrée par Mao ou Jiang Qing, son épouse, mais rien n'est moins sûr. Il est certain, par contre, que la doctrine officielle de Pékin fixe le début de la Révolution culturelle au 1er juin 1966, date à laquelle le président Mao approuva la publication de ce tatzupao, la première affiche de la Révolution culturelle. Cette affiche dont le texte  fut largement diffusée par la radio et la presse aurait « allumé les flammes ardentes de la grande révolution culturelle prolétarienne », et donné naissance aux Gardes rouges et aux Comités révolutionnaires, formés spontanément par les partisans de Mao.

Mais si pour un temps, à la suite de ce  tatzupao, d'autres commençaient à couvrir les murs de la Capitale, et notamment des universités, aucun n'attaquait les plus hautes personnalités de l'État, et ne citait le nom du président Liu Shao-chi, ennemi et principale cible de Mao. Au moyen des tatzupao, les partisans de Mao engageaient le mouvement de critique contre les factions rivales et les révisionnistes haut placés, mais sans les nommer. Puis, le 5 août, Mao, faisant acte de la situation lui étant favorable à Beijing, placardait son propre dazibao à l'intérieur de l'enceinte du Zhongnanhai, le Kremlin chinois, sa résidence, celle aussi de Liu Shao-chi et d'autres hauts dignitaires du régime ; il engageait les "hostilités" et lançait cet appel à l'insurrection : « Bombardez les quartiers généraux ! »



Répondant à l'appel de Mao, les Gardes rouges de Beijing, placardent pour la première fois – selon les historiens - le 16 août, un dazibao sur les murs de l'université critiquant Liu Shao-chi en personne. Le 18 août, Mao passe en revue les Gardes Rouges et reçoit officiellement leurs représentants. Une élève du Lycée de filles annexé à l'Université Normale de Beijing en profite pour passer au bras du Président le brassard des Gardes rouges, que celui-ci accepte bien volontiers, affichant ainsi son soutien. A la suite de cette consécration, les Gardes Rouges accéderont à la scène politique en tant que force majeure, principal appui avec l'armée de Mao Zedong. 

Le dazibao était à l'origine, simple feuille de papier imprimée ou calligraphiée, l'unique procédé de propagande et d'information des partisans de Mao. Car en effet, les différents organes d'information et de propagande, la presse, la radio, la télévision, étaient en partie concentrés dans les mains de ceux que les maoïstes appelaient « la bourgeoisie infiltrée au sein du Parti ». Celle-ci fixait la production culturelle, et contrôlait l'ensemble des moyens de communication. Le contenu des messages étant élaboré presque exclusivement par les émetteurs, c'est pour le contrôle de ceux-ci que les luttes les plus vives ont été menées pendant – mais aussi depuis - la Révolution culturelle. L'absence de toute source émettrice privée donnait un pouvoir théoriquement considérable à ceux qui contrôlent les émetteurs. Dans les premiers temps de la Révolution, notamment entre mai et août 1966, les dazibao et les journaux clandestins des Gardes rouges, diffusés par l'intermédiaire des réseaux de leurs militants, étaient en fait les seuls moyens d'information destinés au peuple ; puis par la suite, dans ce vaste pays, si certaines villes se placèrent sous l'autorité des partisans des Comités révolutionnaires de Mao, d'autres refusèrent, et dazibao, journaux clandestins y jouèrent donc un rôle considérable. Ce fut notamment le cas à Shanghai, Canton, où les partisans de Liu Shao-chi étaient les plus nombreux, y compris dans la population. Il s'engagea alors une véritable guerre civile de basse intensité, et une bataille pour la direction de publication des deux plus importants journaux de la ville.




Intellectuels « organiques »...


L'extrême importance des dazibao accordée par Mao, n'est pas issue des nécessités des premiers jours de la Révolution culturelle, mais bien de sa philosophie, celle des écrits de jeunesse rédigés avant la guerre :  « Comment corriger les idées erronées dans le parti », est une arme incisive dans la lutte contre le subjectivisme, le dogmatisme, contre l'individualisme et l'esprit de faction, et contre « l'esprit livresque des intellectuels suffisants mais en fait ignorants, car les connaissances que possèdent ouvriers et paysans sont souvent bien supérieures aux leurs. » C'est dans le même esprit que Mao rédige en 1942 le texte titré « Contre un style stéréotypé dans le parti » ;  repris dans son discours de Yenan, Mao explique le style de langage qu'il a choisi ; c'est la genèse linguistique du petit livre rouge et des tatzupao :

« Dans notre pays, on a vu apparaître un style stéréotypé étranger, des dogmes étrangers ; certains, en contradiction formelle avec le marxisme, se sont complus dans ce style au point d'en faire le style de notre parti. Certains de nos camarades écrivent des articles vides de sens qui ressemblent aux interminables bandes d'étoffe puant dont s'affabule une souillon. Pourquoi écrivent-ils des articles si longs et si vides ? Une seule explication possible : ils sont bien décidés à ne pas être lus par les masses... Le style stéréotypé du parti est un langage plat et insipide. Beaucoup des camarades qui s'occupent de propagande n'apprennent pas la langue. Leur propagande est très ennuyeuse. Pourquoi faut-il donner tant d'attention à la langue ? Une bonne connaissance de la langue n'est pas possible sans une étude assidue. Il faut avant tout apprendre la langue du peuple. Le vocabulaire populaire est riche et vivant, il reflète la réalité. Il faut apprendre la langue des masses, et non pas une langue livresque ; il faut apprendre la langue de ceux qui expriment les sentiments des masses, dont chaque mot, chaque idée est l'expression des idées de millions de personnes. »

Dans le même discours, Mao fait l'éloge des tracts : il explique comment les rédiger, comment les ouvriers russes rédigeaient les leurs, en y mettant des revendications politiques.  Il raconte comment Lénine, à la fin de 1894, rédigea avec l'ouvrier Babouchkine le premier tract d'agitation, pour appeler à la grève les ouvriers d'une usine de Saint-PétersbourgC'est déjà l'idée des tatzupao, que Mao oppose au « style stéréotypé » des intellectuels, une sorte de populisme qui lui sera reproché, encore aujourd'hui.  Car selon Mao l'intellectuel, le « penseur » doit rendre limpide aux masses ce qui est obscur, et il est nécessaire de : « les orienter vers un travail pratique, d'en faire des praticiens ; c'est le seul moyen d'engager ceux qui font un travail théorique à entreprendre l'étude de questions pratiques importantes. »



… Et ouvriers philosophes


La pensée de Mao, analyse Maria-Antonietta Macciocchi*, procède selon la ligne suivante : la théorie guide la pratique ; sans la théorie, la pratique est aveugle ; mais sans la pratique, la théorie se vide. Pour Mao Zedong, la philosophie est l'une des armes de la Révolution et doit être assimilée par les travailleurs ; une vision s'opposant à celle d'une élite intellectuelle guidant un peuple inculte, doctrine officielle pratiquée alors en URSS, mise en oeuvre en Chine populaire et critiquée par les maoïstes. 

Car en effet, avant la Révolution culturelle, le système de fonctionnement et d'organisation des centres de productions en Chine reprenaient celui de l'URSS, notamment la charte de l'usine soviétique de Magnitogorsk érigée comme modèle de direction des usines ; et certains maoïstes osaient une comparaison avec les usines de l'ancien temps,  du monde capitaliste : dirigée par un cadre du parti, les ingénieurs, les cadres techniques exerçaient la direction, tandis que les ouvriers étaient départagés en catégories bénéficiant chacune d'avantages et de primes – de stimulants matériels – accordés selon leur aptitude [2]. Selon les témoignages recueillis par Maria-Antonietta Macciocchi*, la révolte s'est déclenchée autour de ces critiques ; et les tatzupao sont apparus et sont devenus pour la classe ouvrière et pour les masses un puissant moyen d'expression : 

Par les tatzupao, les grands débats, l'expression de l'opinion des masses, osaient proposer un avis différent de celui des organismes dirigeants, et le dire, oser penser, oser agir. Le tatzupao, arme nouvelle de la lutte des classes, est un lien entre centralisme et démocratie.

[...] C'est une démocratie qui concerne non seulement les membres du parti mais aussi les masses ; une démocratie des masses révolutionnaires, qui s'expriment par les tatzupao, les discussions, les critiques, les propositions.

[…] Après la publication de là circulaire du Président Mao du 16 Mai 1966, les ouvriers révolutionnaires dans l'usine se sont dressés sur place contre le pouvoir. Le 12 juin 1966, six ouvriers membres du Parti Communiste Chinois, ont apposé dans notre usine un premier dazibao qui a également été le premier de Changhai. Ils y ont dénoncé le Comité du Parti qui s'opposait à l'étude des œuvres du président Mao et appliquait une ligne révisionniste à l'égard des cadres. Cette affiche a frappé les responsables engagés dans la voie capitaliste, qui ont abusé des masses pour faire surveiller ces six ouvriers membres du Parti. Cependant ceux-ci continuaient à persister dans la lutte. Comme ils ne pouvaient pas étudier à l'usine, ils allaient le faire dans un parc. Comme ils ne pouvaient pas se réunir à l'usine, ils allaient chez d'autres travailleurs. Ils ont acheté eux-mêmes papier et encre pour faire leurs dazibaos, puisque tout leur était interdit à l'usine. D'autres ouvriers se joignirent à eux.

[...] A ce moment-là, plus de 1 000 intellectuels sont venus dans l'usine pour soutenir les rebelles. Ils travaillaient, mangeaient et restaient dans l'usine avec les travailleurs. Cette collaboration entre ouvriers et étudiants a permis de défendre la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne.





La victoire de Mao Zedong, malgré son immense prestige, n'était en aucun cas acquise, les élites s'accrochaient fermement à leurs privilèges et autres avantages qui leur étaient accordés, la grande majorité d'entre eux étaient des responsables à tous les échelons de la vie politique, des centres de production ; de même les paysans ne savouraient guère les plaisirs de la collectivisation, et d'une manière générale, les opposants au communisme espéraient de l'esprit d'ouverture du président Liu Shao-chi, tandis que d'autres étaient convaincus de la voie soviétique, encore capable de rivaliser avec la puissance américaine. La Révolution culturelle dégénéra dans certaines villes, et plus encore dans nombre de bourgades rurales en véritable guerre civile meurtrière.  Mais Mao Zedong, à nouveau, s'adressait et pouvait compter sur la masse, son aura et le nationalisme chinois, sur le nombre de ses partisans, qui sans occuper de poste à responsabilité, composait l'essentiel du peuple de la Chine populaire, et était sensible à l'idée d'une redistribution des rôles et sans doute, d'un avenir meilleur, mais non radieux. La théorie avancée de Gardes rouges martyrisant le peuple de Chine - 800 millions de citoyens -  est à l'évidence par trop réductrice, même si leurs actes ont dégénérés à maintes reprises, à l'infini, comme dans toute révolution. La réalité est plus complexe, plus subtile et plus nuancée.  Maria-Antonietta Macciocchi rapporte les témoignages de chinois évoquant que les contradictions explosèrent au cours du débat politique mené par les masses, par l'ensemble du peuple et pas seulement par les responsables et dirigeants politiques : "la lutte a été longue et difficile ; une lutte à la vie à la mort, ce sont les chinois qui le disent."




Portée internationale


Dans le monde, le dazibao – mot jusqu'à présent inconnu - allait connaître un grand succès, d'autant plus que la Nouvelle gauche, s'éloignait de l'URSS et des partis communistes européens.  En France, pour la presse maoïste enthousiaste par la Révolution culturelle, la floraison de dazibaos dénonçant les « bourgeois mal-repentis », la bureaucratie du bloc soviétique, et maintes autres dérives,  était un signe à la foi de la vigilance révolutionnaire du peuple chinois, et du caractère profondément démocratique du régime de Mao. Tout à fait spontanément, et conscients des dangers qui auraient menacé le régime - entre autres de l’esprit bourgeois qui gangrènerait jusqu’à certaines instances du Parti - paysans et travailleurs auraient réagi, portant sur la place publique leurs craintes, leurs critiques, et renforçant ainsi le pouvoir « révolutionnaire prolétarien » du président Mao. 

Laurent Martin, dans une étude consacrée à la nouvelle presse en France des années 1970, note la grande influence des journaux muraux chinois sur certaines publications, au tirage certes fort limité. Ainsi à propos de la revue de Toulouse Le Contre-Journal, qui « est né d’un désir d’expression contre la presse pourrie, les discours, les règlements, la publicité. Il ne se vend pas, il se colle. Notre lecteur est dans la rue. Avec Le Contre-Journal les murs ont toujours la parole. Le Contre-Journal s’inscrit dans l’action directe. Il n’a ni siège social, ni imprimeur, ni directeur. C’est le seul journal avec lequel on ne peut pas se torcher le cul ! », proclame fièrement la brochure éditée par le collectif en 1972. Dans le droit-fil des affiches et graffitis de Mai 68, ce journal mural, sorte de dazibao de quartier, entend s’adresser sans intermédiaire au lecteur et renvoie dos-à-dos les grands médias traditionnels et les journaux militants trop sages sous leurs dehors faussement révolutionnaires. « Devant l’intox de la télé, des radios, des journaux et de certains organes de groupuscules, il nous fallait pouvoir nous exprimer. » Un journal mural, « n’importe qui dans la rue peut le lire, le commenter, le modifier, le déchirer, etc. Si nous avions fait un journal traditionnel, il nous fallait le vendre, donc se faire chier et nous n’aurions touché que les consommateurs de ce type de presse ». Ce faisant, l’expression se fait action directe et publique, geste politique et défouloir en même temps (et davantage) que discours sur l’actualité. 





Dans une moindre mesure, le  quotidien Libération des premiers mois (premier numéro avril 1973), faisant appel autant à des personnalités reconnues qu'à de jeunes étudiants maoïstes devant s'essayer à toutes les tâches, manuelles et intellectuelles, et faisant appel à des lecteurs sympathisants pour la rédaction, peut prétendre à une certaine paternalité maoïste, assez éphémère, à l'instar d'autres feuilles du moment. 


Fin et déclin de la Révolution


La Révolution officiellement a été celle des « Dix années de la Révolution culturelle (1966-1976) » avancée par les autorités chinoises actuelles. Mais il est admit qu'elle prit fin bien avant, et peut correspondre à la période d’environ trois ans, de mai 1966 à avril 1969, pendant laquelle des luttes violentes ont entraîné le renversement d’une partie de l’édifice du pouvoir et abouti à l’établissement d’un nouveau pouvoir lors du 9e Congrès du Parti, congrès qui consacre officiellement la « victoire » de Mao Zedong (et donc la fin) de la Révolution culturelle.

A l'approche de la "victoire", les comités révolutionnaires ultra-gauchistes ainsi que les factions extrémistes parfois rivales des Gardes rouges sont dissous dès la fin 1968, certains modérés subsistent jusqu'en 1969. Avec leur démantèlement et leur absorption dans le nouveau régime cesse progressivement le temps des dazibao, celui des messages non contrôlés par l'appareil central de propagande du Parti. Mais il reste, certes, la possibilité, pour quiconque en éprouve le besoin, de rédiger et d'afficher des dazibao. C'est un droit reconnu par la Constitution.



Loin d'abandonner cette arme tranchante d'information et de critique, devenue une pratique courante, les partisans de Mao l'utiliseront à présent comme instrument de propagande officielle, et l'apprentissage du dazibao sera institué dans les écoles. Lors des campagnes politiques où les dazibao envahissent les lieux de travail, les universités, tout le monde obéit passivement aux directives reçues ; ces dazibao « spontanés » reprennent alors les éditoriaux des journaux et ressassent tous le même contenu. Peu d'entre eux développent des idées non orthodoxes, comme autrefois, par rapport à la ligne politique du moment. Lorsqu'ils existent, de tels dazibao sont volontairement non diffusés ou déchirés, et leurs auteurs généralement inquiétés : deux raisons essentielles qui expliquent leur nombre limité. 






Au sein des usines, les ouvriers ont également gardé la pratique de l'écriture de dazibao, et ils peuvent prendre différentes connotations, autres que celles d'approuver la ligne politique du parti ou de vénérer la pensée de Mao. Maria-Antonietta Macciocchi décrivait ainsi les usines qu'elle visita en Chine dans les années 1970 :

Nous passons dans des ateliers tout remplis de journaux muraux, les tatzupao, et des banderoles qui vont d'un bout à l'autre des murs comme des festons – comme dans les fêtes populaires chez nous. Rien de banal ici. Partout de l'invention, dans les dessins qui accompagnent les idéogrammes, dans le papier de couleur choisi pour les affiches. Beaucoup d'ouvriers dessinent. Pour le congrès de l'usine, ils ont dessiné sur un tableau noir une ouvrière en train d'étudier. Sur un tatzupao, je lis : « Quand nous éprouvons des difficultés à lire la philosophie de Mao, faisons-nous aider par les autres. Quand le travail est moins intense, profitons de notre temps libre pour étudier la philosophie. En chemin, réfléchissons. Avant de dormir, lisons un peu. Après avoir dormi, lisons encore un peu. Après l'étude, écrivons nos réflexions. Élaborons, nous aussi, nos conceptions philosophiques. »

[…] Dans l'atelier de montage s'élève une forêt de tatzupao, de deux mètres, si bien que l'on y voit plus rien. Au lieu de passer entre des arbres, nous passons entre des inscriptions, des dessins en couleur, des festons polychromes. Un groupe d'ouvrières, leur travail terminé, écrit son propre tatzupao, afin de participer au mouvement Ji-ta-san-fan. Il s'intitule « un curieux malade ». c'est l'histoire d'un jeune homme qui vient rarement travailler à l'usine : « L'ouvrier, qui n'est pas malade, va toujours chez le médecin pour voir, si par hasard, il n'est pas malade ; mais, en réalité, son seul mal est sa paresse et sa peur des masses. On ne guérit pas de cette maladie par des piqûres, mais seulement à l'aide de la pensée de Mao. »

[…] Voilà un tatzupao qui donne une idée du climat : « Uan Ta-minh, cet ouvrier qui a volé des pièces d'une machine pour les vendre au marché, s'est livré à une spéculation au détriment de l'usine. Cet ouvrier est originaire d'une famille pauvre et il a fallu un travail de rééducation politique sur lui, afin que s'accroisse sa conscience de classe. Nous avons réussi. Uan Ta-minh est revenu parmi nous et nous l'avons accueilli à bras ouverts. Dans la société bourgeoise, quand un ouvrier vole, il va en prison ; dans notre société socialiste, il est rééduqué. »

[…] Une ouvrière a écrit un tatzupao. « J'ai également écrit, dit-elle, sur un ouvrier qui avait volé une montre de précision pour la vendre au marché et s'acheter quelque chose d'autre. J'ai démontré que ce vol n'était pas seulement au détriment de la collectivité, mais de l'ouvrier lui-même. Cet ouvrier a été, lui aussi, rééduqué. Il n'est pas encore revenu, mais je suis convaincue qu'il sera bientôt de nouveau parmi nous. Sur de grandes feuilles jaunes, des dizaines d'autres tatzupao flottent, animés par le souffle des machines. On dirait presque une exposition d'art pop. Et ils m'apparaissent vraiment, alors, comme une expression d' « art et de culture », produits par des masses immenses. Sur un tatzupao du 18 octobre 1970, fraichement imprimé, est écrit : « Toutes les fausses idéologies sont des plantes vénéneuses, des monstres et doivent être critiquées. Ma Hu-ven, un ouvrier, travaillait mal à l'usine. Il n'avait pas changé sa conception du monde. Il avait des idées bourgeoises et pensait surtout à jouir et à s'amuser. Les ouvriers de l'atelier l'ont critiqué pour l'aider à revenir à une conception prolétarienne de la vie. » Les ouvriers nous expliquent que, généralement, chaque tatzupao est écrit par deux ou trois d'entre eux, car c'est aussi une méthode d'intervention démocratique dans la vie de l'usine, jamais coercitive, et par laquelle chacun aide les autres.

[…] Beaucoup de tableaux noirs sont couverts de dessins en couleurs. Beaucoup de tatzupao parlent de l'étude de la philosophie. Dans l'un d'eux, on critique la conception de la vie de Lui Shao-chi, ainsi que son idée de l'inutilité de l'étude de la philosophie par les ouvriers. Dans l'article qui critique la théorie de la fin des luttes de classes, affirmée, à ce que l'on dit, par Lui Shao-chi, je vois pour la première fois une caricature de l'ancien président de la République populaire chinoise. Liu Shao-chi a été représenté avec un nez rouge, des dents proéminentes, des cheveux dressés et son corps se termine en queue de serpent. L'agent de Liu, Teng Hsiao-ping, un tout petit homme avec des lunettes noires d'espion, s'enfuit à toutes jambes, serrant sous on bras sa grande serviette noire de secrétaire tandis qu'une plume rouge (la grande critique révolutionnaire) embroche Liu Shao-chi qui crie en les bras au ciel, foudroyé.

[…] Dans l'usine n° 22 de Tientsin, le tatzupao qui se terminait par « Produisez des idées philosophiques » exprime cet impératif constant : la libéralisation de la créativité humaine. Que sont les tatzupao sinon une forme nouvelle de littérature collective, dans laquelle chaque individu apprend à s'exprimer, à formuler des idées et, par conséquent, à les rendre intelligibles aux autres ? La tatzupao, « arme tranchante de la révolution », est lui aussi, une forme de créativité des masses.

[…] Les tatzupao combinent l'écriture et la peinture. Chacun représente un effort créateur de l'homme que l'on pourrait appeler art. Pendant des nuits entières, ils écrivent, ils collent, ils peignent les images et les caractères, afin de présenter leurs idées sous la forme la plus agréable à l'oeil. On dirait qu'ils sont tous en même temps artistes, journalistes, écrivains...





A.M. Macciocchi analyse ainsi cette "révolution culturelle qui ne fut rien d'autre que cet effort de diffusion et d'élévation de la conscience de classe. C'est la condition absolue du socialisme qu'il soit l'objet d'une appropriation par les masses ; il a absolument besoin de s'exprimer politiquement en leur sein. J'ai longuement parlé des tatzupao qui s'étalent sur les murs des usines et des villes. De même que la science et la technique, la marxisme-léninisme, y compris sa philosophie, ne doit pas être un domaine réservé à des spécialistes. Et cet ensemble de phénomènes : diffusion de l'idéologie, libération de toute crainte vis-à-vis des appareils dirigeants, éveil d'une véritable démocratie prolétarienne, cet ensemble de phénomènes n'a strictement rien à voir avec le stalinisme. " 



Le printemps de Pékin


La quasi guerre civile déclarée dans certaines villes lors de la Révolution culturelle, la violence des Gardes rouges faite aux ennemis déclarés et présumés de Mao Zedong, puis leur propre exil forcée – pour la plupart, semble-t-il - dans les campagnes, la méfiance et le traitement accordées par les autorités aux intellectuels, propagèrent les idées de démocratisation et de la fin du maoïsme tel qu'il était pratiqué en fin de règne de Mao Zedong.

À la mort de Zhou En lai, en avril 1976, quelque quinze mille dazibao écrit sous forme de poèmes furent affichés par des habitants  de Pékin, et ils ne se faisaient pas l'écho de la propagande d'État. A la mort de Mao Zedong, en septembre 1976, ses successeurs se trouvent confrontés à une profonde crise économique et sociale qu'ils tentent de résoudre en adoptant une nouvelle politique de développement et, en relâchant les contraintes idéologiques et politiques qui s'étaient singulièrement alourdies depuis la révolution culturelle. En décembre 1978 : lors de la 3ème séance plénière du 11ème Comité central du Parti, les décisions politiques annoncées entraînent un dégel idéologique et stimulent la création dans tous les domaines. Une décision majeure est alors prise : l’abandon du slogan de lutte des classes comme principe directeur de toute action ; le but du Parti est désormais la campagne des « Quatre modernisations » (四个现代化) du pays.

En 1977-1978, les « petites libertés » se multiplient et un climat de relative détente s'installe avec l'arrivée au pouvoir de Teng Hsiao-ping. La libéralisation semble se confirmer avec le « Printemps de Pékin » (北京之春), par assimilation avec le Printemps de Prague, c’est-à-dire une période de relative ouverture, qui entre novembre 1978 et décembre 1979 s'épanouit dans toutes les grandes villesCela demandait cependant un grand doigté pour ne pas emporter dans la critique la totalité de l’appareil du Parti, et, comme en 1956, celle-ci se révéla vite incontrôlable.

La floraison des journaux muraux, les dazibao critiques renaissent à nouveau, et s'accompagnent de manifestations spontanées : dans la rue les discussions s'engagent. Des groupes se forment : Alliance chinoise des Droits de l'Homme, Société des Lumières du Guizhou... Une presse parallèle apparaît : ses techniques d'impression sont rudimentaires, mais certains bulletins tirent à 20 000 exemplaires. A nouveau, les dazibao désignent ouvertement les dirigeants politiques. Les partisans de la démocratie et/ou de Teng Hsiao-ping, trouvèrent un lieu propice pour afficher leurs dazibao : un long mur de brique le long de la rue de Xidan, bientôt surnommé Le mur de la démocratie ( 西单民主墙 Xīdān Mínzhǔ Qiáng). Situé dans le centre de Pékin, à l'ouest de la place Tian'anmen, le mouvement autour de ce lieu fut d'abord spontané, puis il attira une foule nombreuse qui y organisait des meetings improvisés, pour y parler et inscrire nouvelles et idées en conformité avec la politique récemment édictée par le Parti : rechercher la vérité dans les faits ; mais le mouvement dégénéra vite. Le 5 décembre 1978, l'affiche collée par Wei Jinsheng, demande plus de libertés individuelles, affirmant que la seule « modernisation » importante est la liberté, et non l’amélioration des conditions de vie.

La cinquième modernisation — la démocratie (célèbre dazibao de Wei Jingsheng en référence aux Quatre modernisations de Teng Hsiao-ping)

Tu es venu enfin, à la fois petit et grand. Tu es la volonté indestructible de huit cents millions de gens. (éloge anaonyme de Teng Hsiao-ping, dirigeant en faveur de la libéralisation du régime)


Fin mars 1979 : arrestation de Wei Jinsheng, condamné en octobre à quinze ans de prison : l’ouverture a des limites. Malgré cet avertissement, comme les critiques devenaient trop virulentes, le 6 décembre 1979, Teng Hsiao-ping sonne la répression, et la municipalité de Pékin interdit l'affichage sur le mur de Xidan. Le mur est nettoyé. A défaut, le gouvernement local autorisa les dazibao sur un mur dans le parc Yuetan, dont l'accès est surveillé ainsi que ceux qui osent y placarder un dazibao critique ou subversif. Ce fut alors la fin de la presse libre et des dazibao. Le Mur de la Démocratie sera démoli pour faire place quelques années plus tard à un centre commercial.

1989 Tian'anmen


L'insurrection majoritairement portée par les étudiants en 1989, symbolisée par les évènements de la place de Tian'anmen à Beijing, s'engouffre dans celle de la fin du bloc soviétique. Le mouvement "actif" se compose d'étudiants, d'intellectuels et d'ouvriers chinois, qui dénoncent la corruption des élites et demandent des réformes politiques et démocratiques. La contestation s'étend à la plupart des grandes villes. A nouveau, et dans la tradition, le dazibao ré-apparaît sur les murs des universités. A Beijing, foyer de l'insurrection, des étudiants enregistrent vocalement sur des magnétophones les textes pour les porter dans d'autres universités de province. 

Mais d'autres moyens seront à présent privilégiés, du fait notamment du développement de la télévision et de la relative liberté des journalistes de la radio accordée à cette époque : aux idéogrammes des dazibao d'antan succèdent maintenant les images des grandes manifestations, de sit-in et de grèves de la faim organisées sur la place Tian'anmen et dans d'autres villes de Chine. Hasard du calendrier, les manifestations de la Place Tian'anmen ont été couvert par les médias occidentaux, invités à couvrir la prochaine visite de Mikhaïl Gorbatchev en mai ; témoins privilégiés, et pour un temps respectés des autorités chinoises, pour couvrir les événements, retransmis sur les ondes de la BBC et de CNN, de la Radio Télévision espagnole (TVE) et de celles du monde entier. Les médias s'intéressent particulièrement à ces murs couverts de dazibao, hauts lieux de la révolte et de rassemblements populaires quotidiens ; ici, ils tentent de trouver les "meneurs", plutôt discrets par peur des représailles, mais certains étudiants acceptent volontiers de se prêter au jeu des interviews, à leur risque et péril. Ils seront pour la plupart emprisonnés, pour ceux qui échapperont aux massacres de l'armée,.


Avant les représailles sanglantes, les insurgés ont saisi cette occasion inespérée et totalement inédite dans l'histoire de la Chine, en  imaginant un nouveau type de dazibao à vocation internationale : des panneaux rigides et des banderoles à l'adresse du public des télévisions internationales, rédigés en français et en anglais. Cette couverture médiatique a été facilitée par les conflits qui ont agité le gouvernement chinois, an quête de respectabilité internationale,  sur la façon dont il convenait de répondre aux manifestations. Ainsi, à la suite de tergiversations, les journalistes seront autorisés à filmer, interviewer et retransmettre en direct.  Mais lors de la répression par les forces de l'armée, tous les réseaux internationaux se sont trouvés contraints de mettre fin aux émissions en provenance de Pékin, la transmission satellitaire ayant été strictement interdite - et coupée -  par les autorités. Les radiodiffuseurs ont tenté de contourner ces ordres en correspondant par voie téléphonique, et par d'autres moyens, certaines images clandestines sont rapidement sorties du pays, dont celle de l'« homme de Tian'anmen ». Le symbole médiatisé de la répression est immortalisé par les séquences vidéo et les photographies devenues célèbres, du rebelle inconnu. C'est un homme seul, vêtu d'une chemise blanche, debout devant une colonne de chars qui tente de quitter la place.



Dazibao Blog


L'expression aujourd'hui est employée universellement pour désigner des publications non officielles visant à divulguer les injustices flagrantes, d'informations susceptibles d'éclairer l'opinion publique. La tradition du dazibao perdure, mais les affiches n'ont plus cette importance même s'il est encore possible de voir lors des manifestations - mobilisations est le terme en Chine - et des grèves d'usine interdites en Chine, d'imposantes banderoles accompagnées les manifestants, présentant leurs doléances. La télévision est devenue le médium principal pour les manifestants ; et certains comparent les dazibao aux blogs sur Internet qui en seraient des versions modernes et qui sont en Chine, particulièrement surveillés, et  interdits ou sanctionnés pour les plus virulents.  L'esprit du dazibao se réfugie à présent sur internet. 




SOURCES

A.M. Macciocchi
De la Chine, Paris
Seuil | 1971

Laurent Martin
La nouvelle presse en France dans les années 1970
20e siècle, Revue d'histoire | 2008


NOTES

[1] Une traduction en français en a été publiée dans la revue Pékin Information n° 37 du 12 septembre 1966.

[2] « Avant la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne, les ouvriers ne jouèrent que peu de rôle dans les 'innovations techniques ; pour faire quoi que ce soit, il fallait l'accord de l'ingénieur en chef. Ceci a entravé l'esprit d'initiative des masses. Les ouvriers protestaient, mais on faisait la sourde oreille. Dans la gestion, ils comptaient exclusivement sur les experts et non pas sur les ouvriers. Il y avait contrôle, entrave et répression à l'égard des ouvriers. Au cours de la révolution culturelle, nous avons critiqué à fond ce système. Pour les salaires comme pour le reste, l'ancien système qui favorisait l'égoïsme, l'individualisme, et les conflits d'intérêts au sein des ouvriers — ceci au seul profit des nouveaux bourgeois qui voulaient les dominer — a été radicalement critiqué. Mais tout ne s'est pas lait sans mal : certains des « cadres engagés dans la voie capitaliste « (révisionnistes) avaient des postes de responsabilité importants dans le Parti Communiste chinois. Ils ont donc profité de leur position pour essayer d'empêcher qu'on les critique et pour faire croire qu'ils étaient fidèles à la ligne révolutionnaire de Mao-Tsé-toung. Les révolutionnaires ont mené une lutte difficile, d'autant plus que certains ont, à maintes reprises, préconisé une ligne ultragauchiste : « tout contester et tout abattre ».

[3]  Prise le 5 juin, alors que la colonne approche d'une intersection sur l'avenue Chang'an (avenue de la Paix éternelle), la séquence montre l'homme sans arme au beau milieu de la rue, arrêtant la progression des blindés. Comme le conducteur de char tente de le contourner, il se déplace selon sa trajectoire, continue de défier la colonne pendant quelques instants, puis grimpe sur la tourelle du char de tête afin de parler aux soldats. Après son retour à sa position initiale, l'homme est tiré sur le côté par un groupe de personnes. Paradoxalement l'identité de ce “héros” divise les témoins oculaires et à ce jour, personne ne sait son nom. Le magazine Time l'appelle le « rebelle inconnu » ; l'homme est plus tard cité parmi les 100 personnes les plus influentes du xxe siècle. Le tabloïd britannique Sunday Express rapporte qu'il s'agirait d'un étudiant de 19 ans du nom de Wang Weilin, mais la véracité de cette affirmation est discutable. Dans un discours prononcé devant le Club du Président en 1999, Bruce Herschensohn — ancien assistant spécial du président Richard Nixon — a indiqué qu'il aurait été exécuté 14 jours plus tard. D'autres affirment qu'il est en vie.



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