ANTI-URBANISME et ECOLOGIE | Chronologie





« Non ! le présent ne songe qu'à lui.
Il se moque de l'avenir aussi bien que du passé. Il exploite les débris de l'un et veut exploiter l'autre par anticipation. Il dit : ''Après moi le déluge !’' ou, s'il ne le dit pas, il le pense et agit en conséquence. Ménage-t-on les trésors amassés par la nature, trésors qui ne sont point inépuisables et ne se reproduiront pas ? On fait de la houille un odieux gaspillage, sous prétexte de gisements inconnus, réserve de l'avenir. On extermine la baleine, ressource puissante, qui va disparaître, perdue pour nos descendants. Le présent saccage et détruit au hasard, pour ses besoins ou ses caprices .»
Auguste BLANQUI
La critique sociale
1885


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Le présent ouvrage est une chronologie sommaire de l’histoire des rapports entre l’Homme, la Ville et la Nature en France, pour cette large période débutant de la construction de Versailles - ville neuve verte - qui appartient pleinement à la doctrine anti-urbaine, pour se clore avec le gouvernement de Pétain, allié des nazis, également urbaphobes - et urbicides, sur le modèle irréel de Mussolini, précurseur moderne de l’anti-urbanisme autoritaire. D’aucun pourront considérer qu’il est d’une ambition démesurée ; mais, plus modestement, et de manière plus pragmatique, fidèles en ce sens au bricolage inter-trans-disciplinaire que nous avons déjà éprouvé, cette esquisse a été conçue selon les propos de Fustel de Coulanges :
« À en croire certains esprits, il faut borner le travail à un point particulier, à une ville, à un événement… J’appellerai cette méthode le spécialisme. Elle a son mérite et son utilité, elle peut réunir sur chaque point des renseignements nombreux et sûrs. Mais est-ce bien là le tout de la science ? Supposez cent spécialistes se partageant par lots le passé de la France ; croyez-vous qu’à la fin ils auront fait l’histoire de la France ? J’en doute beaucoup : il leur manquera au moins le lien des faits, or ce lien est aussi une vérité historique. » (L’esprit de doute, le spécialisme. Leçon d’ouverture à la Sorbonne).

Un des liens les plus remarquables qui émerge et qui marque cette longue période, est la doctrine anti-urbaine, déclinée sous sa forme la plus radicale en utopies, ou avec plus de modération ou de réalisme en idéologies. L’anti-urbanisme n’est pas une critique contre la ville, mais bien contre leur développement sans fin, leur gigantisme, c’est une remise en cause radicale du fait urbain en tant que tel, et surtout, des relations dépravées, dénaturées entre la trilogie Ville-Homme-Nature ; c’est une proposition alternative au développement urbain non maitrisé, une proposition d’harmonie ou d’équilibre entre Nature et Urbanité, d’une ville autre dotée d’une physionomie autre: lorsque Ebenezer Howard conçoit sa cité-jardin théoriquement habitée par 32.000 habitants, il s’agit bien là d’une ville - une cité - à part entière.


D’où la difficulté de rendre définissable et d’utiliser à bon escient le mot, ou plutôt la notion d’anti-urbanisme et ses dérivés : l’urbanophobie (ou urbaphobie), le désurbanisme, l’anti-croissance (no growth) ou la dé-croissance, la ruralophilie, le naturalisme urbain, la déconcentration urbaine, etc., et dans une moindre mesure l’agoraphobie, et dans un autre registre, l’urbicide et l’écocide. Il serait même possible de le définir dans certains cas, en tant qu’ « urbanisme organique », en référence à l’architecture du même nom - opposée à l’architecture dite fonctionnelle -, pour qui la Nature n’est plus seulement un objet de connaissance, ou bien de modèles, mais de responsabilité, et qui se veut d’être à la mesure humaine avant d’être humaniste.


Quantité Qualité

Anti-urbanisme, sous ce nom - qui ne figure pas dans les dictionnaires - s’accumule une somme d’expériences historiques plus que ne se profile la rigueur d’un concept unique. Elles ne forment pas un corps doctrinal qui relèverait de telle ou telle méthode, de telle ou telle discipline spécialisée : la philosophie, la politique et l’économie politique, l’écologie, la sociologie, l’urbanisme, l’architecture, etc., tout autant que la morale et la religion ; mais l’un de leur principe commun appelle à une harmonie entre les hommes d’une même cité, et d’autres cités soeurs, et un juste équilibre avec leur environnement naturel : pour y parvenir, les cités anti-urbaines (sic), à divers degrés, entendent établir une limitation stricte du nombre d’habitants. La doctrine de l’anti-urbanisme prend donc comme postulat que l’homme n’est plus maître du dessin et du destin d’une ville, des habitants et de son environnement, au-delà d’un certain seuil d’habitants propriétaires ; le problème est éludé par la déconcentration en bâtissant d’autres cités lointaines qui doivent former ensemble un réseau solidaire ; et à la gestion parfaite de la démographie urbaine, s’ajoute pour nombre d’utopies anti-urbaines, la solution préconisée pour certaines, la condition sine qua none pour d’autres : la complète maîtrise des sols par une autorité supérieure, morale, éthique ou politique. C’est une théorie de l’équilibre qui construit les cités idéales : le rapport Quantité Qualité, où l’on tient pour acquis qu’elles sont des entités proportionnelles ou relatives entre elles. L’historien Giulio Carlo Argan affirmait :
« La relation - autrefois proportionnelle, aujourd’hui antithétique - entre quantité et qualité est à la racine de toute la problématique urbanistique occidentale.» (De Storia dell’arte come storia della città, 1983).



Platon

Un idéal déjà bien ancien car traité par le philosophe Platon, dans le dernier de ses dialogues, les Lois, où il indique la taille de la Cité idéale et plus précisément le nombre des citoyens : celui-ci doit être égal à 5.040 et rester constant ; parmi les solutions qu’il ébauche d’une politique démographique, des mesures d’encouragement ou de freinage de la fécondité, recours à l’émigration ou à l’immigration, et : « on peut restreindre les naissances quand la génération se fait abondante ; on peut, à l’inverse, encourager et promouvoir une forte natalité, en agissant par des honneurs, des disgrâces, des avertissements […]. Finalement, si l’on arrive au comble de l’embarras pour ajuster les foyers au chiffre de 5 040 et qu’il se produise un afflux excessif de citoyens […] on dispose de l’antique expédient [il s’agit de l’envoi de colonies] que nous avons plusieurs fois mentionné. » Et il assigne à chaque citoyen deux parcelles, l'une urbaine et centrale, l'autre rurale et périphérique, de manière à ce qu'aucun citoyen ne soit plus près du centre de la Cité qu'un autre (Aristote, estimait aussi que la portion de terre de chaque citoyen soit divisée en deux parts, l’une placée vers le centre, l’autre aux extrémités, afin qu’en cas de guerre tous aient le même intérêt à défendre la patrie). La ville elle-même est divisée en douze secteurs, comme le reste du territoire, de sorte que la différence entre urbains et ruraux s'abolit. Déjà apparaissait ce que plus tard Marx et Engels allaient nommer, l’opposition ville campagne.



Thomas More dans son Utopia (1516) nous présente son île et sa société idéales et son réseau de 54 cités identiques, ainsi :
« Un minimum de vingt mille pas de terrain est assigné à chaque ville pour la consommation et la culture. En génère l'étendue du territoire est proportionnelle à l'éloignement des villes. Ces heureuses cités ne cherchent pas à reculer les limites fixées par la loi. Les habitants se regardent comme les fermiers, plutôt que comme les propriétaires du sol.»
Quand la population d’une ville s’accroît, on ne bâtit pas les espaces dédiés à l’agriculture, ou aux loisirs, mais on envoie la population excédentaire dans « une ville moins peuplée », ou « l’on en crée une nouvelle à proximité, là où il existe beaucoup de terres en friche et inoccupées. »



Il y a donc, une permanence de la forme et des fonctions urbaines dans ces cités idéales ; or, cette permanence des structures urbaines est l’ennemi du capitalisme (et plus particulièrement des spéculateurs), car comme le remarquait Lewis Mumford :
« Dès son origine, le capitalisme urbain s’avéra l’ennemi de la stabilité, et au cours des quatre derniers siècles, à mesure qu’augmentait sa puissance, l’efficacité de son dynamisme destructeur ne fit que croître. » ; « Dans le système capitaliste, ajoute-t-il, la permanence n’a pas droit de cité, ou plutôt les seuls éléments stables qui s’y retrouvent de façon constante sont l’avarice, la cupidité et l’orgueilleuse volonté de puissance. » (The city in history, 1961).



Anti-urbanisme & Ecologie

Il ne fait pas de doute que la doctrine anti-urbaine est fondamentalement à caractère écologique, qu’elle a été pendant longtemps l’antichambre de l’écologie urbaine ; mais encore faut-il distinguer préoccupations écologique et environnementale primitives et pré-scientifiques - la Nature au service de ou soumise par l’Homme - , et ce en raison des connaissances qui étaient alors les leurs selon les époques, et l’actuel développement durable - la défense de la Nature. Mais comme le soulignent Jean-Paul Deléage et Daniel Hémery « En fait, dans toutes les sociétés anciennes ayant connu l'agriculture, un immense savoir empirique et encyclopédique se constitue sur la nature, qui donne lieu à la construction des premiers grands systèmes intellectuels.»(De l'éco-histoire à l'écologie-monde. In: L'Homme et la société, 1989). Ainsi, au fil des siècles, au fur et à mesure des découvertes de la médecine au 17e siècle concernant l’hygiénisme et des avancées de l’écologie dite scientifique à partir du 19e siècle, à l’époque industrielle, donc, l’on distingue une forte connivence entre les partisans de la préservation de la Nature, les apôtres du naturalisme, les adeptes du romantisme de Rousseau, les partisans d’une décroissance et de la frugalité, et les théoriciens de l’urbanisme anti-urbain. La première cité idéale du 19e siècle de l’espagnol Soria y Mata, la ville linéaire, qui la première dépasse les strictes limites de la ville pour s’étendre à l’infini, adopte des concepts, une éthique même, écologiques - même s’il ne le savait pas, pourrait-on ajouter.



Dès lors, est-il possible de considérer que l’écologie politique soit née, comme les écologistes l’affirment haut et fort, dans les années 1970 ? Au 17e siècle, déjà et sans doute bien avant, si les partis politiques écolo n’existaient pas, des associations de riverains, des corporations pestaient contre les nuisances des manufactures, et exigeaient - et obligeaient - les autorités d’adopter des lois et décrets contre les premiers pollueurs, qui eux, pestaient contre les procédures en justice ; certes, pour les plaignants - et la justice - l’intention n’était pas de protéger la Nature en tant que telle, mais bien de sauvegarder leurs biens, leur cadre de vie, leur santé, ou de préserver les ressources vitales naturelles d’une profession en dépendant, ou bien de négocier au mieux des compensations pour un droit à polluer. Sans doute l’écologie politique est née avec le premier décret d’un gouvernement français pour protéger une partie de la forêt de Fontaineblau, sous la tenace pression - politique - des peintres renommés de Barbizon - et de leurs célèbres amis romanciers - qui date de 1853, suivi d’un deuxième signé en 1861.



Anti-urbanisme & Politique

L’extraordinaire point commun entre l’écologie urbaine et la doctrine anti-urbaine est leur appropriation et leurs déclinaisons politiques opérées autant par les partis de la gauche, y compris extraparlementaire, que par ceux des droites conservatrice, radicale et extrême, qui ont ce point de convergence de s’accorder pour condamner la grande ville : Marx et Engels dénoncent l’opposition ville-campagne et la grand’ville tout pareil, in fine, que Mussolini, Hitler ou Pétain, même si les raisons et les enjeux politiques s’opposent radicalement, la conclusion est identique ; de même que l’anti-capitalisme contenu dans certaines idéologies et utopies anti-urbaines peut tout à fait s’accorder à l’urbanisme urbaphobe concrétisé par des grands capitaines d’industrie, celui des cités-usines américaines du 19e siècle implantées le long des voies de chemin de fer, éloignées et volontairement isolées - dans un cadre verdoyant - des grandes villes, lieux de débauche (alcool) et de potentielles révoltes (syndicalisme).

La doctrine anti-urbaine peut ainsi tout aussi bien être un imaginaire où le principe d’équilibre donc de précaution devient un outil de prospective utile, une utopie, ou au contraire, s'atrophier en devenant une idéologie de la conservation à tout crin.



Anti-urbanisme en action

Même si l’anti-urbanisme a laissé des traces concrètes dans l’histoire des villes, des reliquats de quartiers cités-jardins et de cités-usines rattrapées par l’urbanisation, l’inefficacité du corps doctrinal de l’anti-urbanisme est bien réel ; les causes des échecs restent selon le critique de l’architecture Manfredo Tafuri :
« L’idéologie de l’équilibre se révèle à son tour une faillite politique, parce que les “systèmes d’équilibre” ne sont pas tolérables à l’intérieur de la ville du développement capitaliste. Il faut souligner en tout cas que les utopies anti-urbaines ont une relative continuité historique : celle-ci part des propositions des Lumières, car les premières théories anarchistes sur la nécessité de “dissolution de la ville” datent de la seconde moitié du 18e siècle, pour aboutir à la théorie de la cité-jardin, au désurbanisme soviétique, au régionalisme de la Regional Planning Association of America et à la Broadacre City de Frank Lloyd Wright. La même nostalgie profonde s’exprime à travers l’anti-industrialisme de Jefferson, influencé de manière évidente par les théories des physiocrates français, à travers l’Auflösung der Städte de Bruno Taut, qui se réfère explicitement à la pensée de Kropotkine, à travers le modèle de la Siedlung. C’est celle de la “communauté organique” de Tönnies, de la secte religieuse qui vivrait en dehors du système, d’une “communion des sujets” qui ignoreraient l’angoisse de l’aliénation métropolitaine. L’idéologie anti-urbaine se présente bien sûr toujours sous des dehors anti-capitalistes, qu’il s’agisse de l’anarchisme de Taut, de l’éthique sociale des désurbanistes soviétiques ou de la “bohème” domestique de Wright. Mais cette révolte angoissée contre la “métropole anti-humaine” dominée par le mouvement du flux monétaire n’est rien d’autre qu’une nostalgie, un refus d’accepter les formes les plus avancées de l’organisation capitaliste, un désir de régresser vers l’enfance de l’humanité. Et quand cette idéologie vient s’inscrire dans une perspective progressiste d’aménagement du territoire et de réorganisation du secteur de la construction de logements, elle est inévitablement destinée à être récupérée et déformée par les impératifs contingents des mesures anti-conjoncturelles.» (Progetto e utopia, 1973).


L’Origine


« Le Paradis perdu est la mémoire profonde du futur ».
Michel Rémy à propos de William Morris.


Platon se désolait de la déforestation de la Grèce, jadis couverte d’un épais manteau végétal ; et il évoquait dans Le politique le règne bienheureux de Cronos pendant lequel :
« Les hommes avaient à profusion les fruits des arbres et de toute végétation généreuse, et les récoltaient sans culture sur une terre qui les leur offrait d'elle-même. Sans vêtement, sans lit, ils vivaient le plus souvent à l'air libre, car les saisons leur étaient si tempérées qu'ils n'en pouvaient souffrir, et leurs couches étaient molles dans l'herbe qui naissait de la terre ».
Age d’Or de la Grèce qui inspira le même mythe de la religion chrétienne.
L’idéologie anti-urbaine urbaphobe et urbicide est née avec le Seigneur Dieu de la religion chrétienne qui offre aux premiers terriens, Adam et Eve, le jardin d’Eden :
« Le Seigneur Dieu planta un jardin en Eden, à l'Orient, et il y plaça l'homme qu'il avait formé. Le Seigneur Dieu fit germer du sol tout arbre d'aspect attrayant et bon à manger, l'arbre de vie au milieu du jardin et l'arbre de la connaissance du bonheur et du malheur.» (Genèse, 2, 8-9, in Traduction Œcuménique de la Bible, éd. SBF/Cerf, 1978.)
Avertissement de Dieu
Pierre BOAISTUAU
Histoires prodigieuses

Edition : Paris : Robert Le Mangnier, 1566


Urbaphobe et Urbicide et Ecocide, Dieu détruira les premières cités humaines fondées par Caïn, le cultivateur sédentaire, qui tua son frère Abel, le pasteur nomade. L'agriculteur interdit à son frère nomade l'accès aux terres et eaux les plus riches, désormais réservées à l'agriculture, la pisciculture, la coupe du bois et la sylviculture par exemple, et cela au détriment des nomades et possesseurs de troupeaux itinérants. On peut aussi voir dans ce mythe l'opposition entre d’une part les cultures nouvelles de l'espace privatisé (marqué par les clôtures, les contrats de propriété et une gestion défensive de l’espace) et d’autre part les cultures de l'espace partagé (géré selon la coutume et d’autres modes de gestion des conflits). Plus largement, ce mythe peut évoquer l'opposition entre “culture” et “nature” ou entre “exploitation rationalisée de l'environnement” et “reconnaissance de la naturalité” de l'Homme et de sa relation à la Nature. Il peut symboliser un choc culturel plus ancien ayant opposé des peuples chasseurs-cueilleurs itinérants (représentés par Abel) et les premiers éleveurs nomades.
Caïn, est ainsi désigné par le texte génésiaque comme le fondateur de la première ville, et à l’origine de la civilisation : celle urbaine, des arts et des techniques. Puis le déluge divin vint détruire toutes formes de vie sur terre, exceptées celles embarquées dans l’arche de Noë ; sa descendance préféra bâtir des cités, et Dieu, dans son infini bonté, selon Jacques Ellul « révisa ses propres desseins, pour tenir compte de l’histoire des hommes, y compris de leurs plus folles révoltes. Il assuma leur désir de vivre en ville.» L’on passe d’un Dieu urbicide à un Dieu urbanophile ; d’ailleurs dans la Gaule romaine, les premières communautés chrétiennes s’établissent exclusivement dans les villes, en remontant la vallée du Rhône, et il faudra plusieurs siècles pour qu’elles parviennent à extirper le paganisme latent des campagnes.

Paul Deleage, expliquait ainsi les thèses de Lynn White (The Historical Roots of our Ecological Crisis, Science,1967), historien américain, « qui a cherché l'origine de notre crise écologique, donc de la pensée écologique qui en constitue le miroir critique, dans la période médiévale qui consacra, en Occident, la victoire définitive du christianisme sur le paganisme. La foi implicite dans le progrès illimité, qui n'existait ni dans le monde gréco-romain, ni dans les cultures orientales, tiendrait ses origines de cette révolution religieuse et psychologique, la plus grande de notre culture. Or cette dernière est une culture de la domination. Domination de l'humain sur la plante et l'animal, de l'homme sur la femme, des peuples civilisés sur les sauvages, les “naturels”, écrit-on au siècle des Lumières.» (Aux origines de la science écologique. In: Revue d'histoire des sciences, n°4, 1992.) L’écologie dite « profonde » (deep ecology), radicale dans ses doctrines et manifestations se présente comme parfaitement néo-païenne et anti-chrétienne. Patrick Matagne accusait de même que le « christianisme a forgé un Homo occidentalis monothéiste et anthropocentriste, qui a su exploiter et dominer la nature. Cependant, la force et l'ancienneté des thèmes anthropocentriques développés par l'Église catholique, forts louables en eux-mêmes (solidarité, humanisme, charité, amour du prochain), ont longtemps relégué les préoccupations écologiques, au nom du respect de l'œuvre de Dieu, à un rang secondaire.» (Aux origines de l’écologie, Innovations, 2003.)


Monastères

Mais bien avant que le christianisme et ses dérivés ne deviennent hégémoniques dans la culture européenne, parmi les premiers chrétiens les plus dévoués, un petit nombre préférera volontairement la vie hors des cités, dont les ermites des déserts d’Egypte, de Syrie et de Palestine ; qui fonderont les premiers monastères : l’explication souvent avancée du passage de l’ermitage au monastère insiste sur le fait attesté que les saints et pères de l’Église vivant en ermite étaient rejoints par des disciples désirant partager croyance et forme de vie. Le monastère : première expérience concrète de l’idéologie anti-urbaine urbanophobe d’une communauté de personnes refusant la vie sociale des cités pour se renfermer volontairement au sein d’édifices clos situés en-dehors des villes et de leurs tentations, de leurs vices. Sulpice Sévère écrivait à propos du second monastère établi en France en 371 par Martin de Tours, nommé évêque, à Marmoutier près de Tours :
« Pendant quelque temps, il habita donc une cellule attenante à l’église. Puis ne pouvant plus supporter d’être dérangé par ceux qui lui rendaient visite, il s’installa un ermitage à deux milles environs hors les murs de la cité. Cette retraite était si écartée qu’elle n’avait rien à envier à la solitude d’un désert. D’un côté, en effet, elle était entourée par la falaise à pic d’un mont élevé, et le reste du terrain était enfermé dans un léger méandre du fleuve de Loire ; il n’y avait qu’une seule voie d’accès, et encore fort étroite. Martin occupait une cellule construite en bois, et un grand nombre de frères étaient logés de la même manière. Mais la plupart s’étaient fait des abris en les creusant dans la roche du mont qui les dominait. Il y avait environ quatre-vingts disciples, qui se formaient à l’exemple de leur bienheureux maître. Là, personne ne possédait rien en propre, tout était mis en commun ; Il était interdit d’acheter ou de vendre quoi que ce fut, comme bien des moines en ont l’habitude.»

Ainsi au fil des siècles, plusieurs ordres monastiques apparaîtront, les uns s’établissant dans les villes mêmes ou leurs abords, d’autres au contraire parmi les plus sévères exigent un isolement complet, et dressent leurs ermitages loin des villes ; ce sera le cas des Chartreux qui s'installent en 1084 dans le vallon de Chartreuse, lieu qu'on appellera dès lors « le désert de Chartreuse » en raison de son isolement. Là encore, les monastères limitent le nombre de religieux-ses, préférant en règle générale, plutôt que s’agrandir, construire d’autres édifices afin de coloniser et d’évangéliser d’autres contrées.


Le jardin d’Eden

Jusqu’au 17e siècle, les esprits les plus érudits, la science humaniste, en considérant que le texte de la Genèse constituait un document crédible, proclamèrent haut et clair que l’Eden était bien un lieu réel et corporel planté sur terre. A. Inveges, dans sa Historia sacra paradisi terrestris, (Palerme, 1649) opposait aux premiers blasphémateurs et autres hérétiques cet argument : « Moïse a dit que le paradis a été planté d'arbres, qu'il a porté des fruits beaux à voir et suaves à manger ; qu'il a été irrigué par des fleuves ; qu'Eve a vu, touché et goûté le fruit de la science. Ces mots ne sont pas allégorie mais Histoire.» D’autres, plus sceptiques, assimilaient paradis terrestre et terre entière, théorie qui fit débats. Flamand Goropius dans ses Origines antwerpianae (1569) proposait ainsi : « Le paradis, c'est-à-dire le jardin des délices, fut la terre entière, destinée à fournir la nourriture aux hommes sans fatigue de leur part mais au contraire dans un contentement perpétuel. La fontaine qui l'irriguait était le grand océan, source des fleuves arrosant les quatre parties du monde ». Et qu'Adam et Eve n'avaient pas été « chassés d'un lieu mais d'une nature bénie » ; ils n'ont donc pas changé d'espace mais de condition. Les protestants, avec Luther, éludent cette question, et invitent à renoncer aux rêveries paradisiaques :
« Ainsi, tout le monde a été détruit par le déluge, hommes et bêtes compris ; le fameux jardin a subi le même sort et a péri... Maintenant donc, après le déluge, quand nous avons à parler du paradis, nous parlons de ce paradis historique qui était et qui n'est plus.» (Commentaires sur le livre de la Genèse, 1543).
Les premiers grands explorateurs maritimes, découvrant l’Amérique étaient convaincus que le mythique jardin devait se trouver là ; en 1554, un chroniqueur anglais anonyme écrit à propos du Brésil:
« Ceux qui sont allés là-bas affirment unanimement que s'y trouvent les meilleures et les plus vertes prairies et campagnes du monde entier, les montagnes les plus agréables, couvertes d'arbres et de fruits de toutes sortes, les vallons les plus beaux. [...] En conclusion, on pense maintenant que le Paradis Terrestre ne peut être que sous la ligne équinoxiale ou à proximité : là est le seul endroit parfait dans le monde ».
Les penseurs du siècle des Lumières mirent un terme à ces croyances ; Kant, en 1785, tout en restant fidèle à la doctrine chrétienne récuse formellement, dans ses Conjectures sur le commencement de l'histoire humaine, l'idée d'un paradis originel où les hommes « pouvaient passer leur existence à rêver et à folâtrer dans une égalité parfaite et une paix perpétuelle ». Ce n'était que « création de leur imagination ». Il faut rejeter, dit-il : « la vaine nostalgie de l'âge d'or tant célébrée par les poètes ».

Cela étant, le mythe du jardin d’Eden perdura avec la découverte des îles paradisiaques et enchanteresses du Pacifique, où la Nature généreuse mais aussi les Natifs, laissaient songer à un Eden, ou suggérer la vie de nos lointains ancêtres d’une époque révolue.

L’essor de la marine commerciale et des lignes de chemin de fer transcontinentales, puis de l’aviation civile, amenèrent explorateurs et aventuriers, ethnologues et anthropologues, écologues et artistes à parcourir les contrées les plus reculées, qui rapportèrent de leurs expéditions et voyages au long cours, des descriptions tout autant idylliques de contrées et de tribus primitives, et souvent, leur dénaturation et leurs massacres pour s’emparer de leurs territoires et des ressources naturelles; aux génocides s’allient l’ethnocide - génocide culturel - comme le nommera plus tard l’ethnologue Robert Jaulin (La Paix blanche, Introduction à l'ethnocide, 1970). [1]


L’aventurier et forestier français Don Fernando, ayant vécu plusieurs années dans la jungle amazonienne, qu’il qualifiait de paradis vert, au contact avec de nombreuses tribus, décrivait ainsi le martyr de la tribu de son épouse vers les années 1940 :
« Le massacre indien, le carnage pour quelques tonnes de caoutchouc ou de minerai, avait contraint les plus fortes tribus à un exode mortel. Des bandes armées traquaient, fléchaient, décimaient, sous la cynique et hypocrite conduite de petits commerçants ou de métèques cossus et protégés. Or, uranium, pétrole ! Les hommes nus, dont le seul tort avait été de naître sur un sol inviolé, avaient, par centaines, rencontré la mort. Embuscades, maladies, gaz, mitraillages, rien n’avait paru trop efficace. Un soir, des forestiers descendus des Cordillières de Carrabaya, m’apprirent la triste fin des tribus campas. Kinchokré [leur chef], ma femme, mes petits étaient restés libres jusqu’à la fin. [...] Je voudrais être mort libre et nu comme vous, ce jour cruel où les balles criminelles vous ont atteints et tués. Car c’est un peu de la noblesse et de la beauté de ce monde qui est mort avec vous. » (Don Fernando, 1972).

« Quand je les ai vus, j’ai pensé, “Adam et Eve”.
Leur vie entière : chasse, pêche et amour dans la jungle.
Ce que l’on a appelé “l’enfer vert” est en réalité le Paradis.»
Fernand Fournier Aubry | Don Fernando

Amazonie, vers 1940.


En 1968, un article ayant fait date, La première société d’abondance, suivi d’un livre en 1972, signés de l’anthropologue américain Marshall Sahlins affirment que l’économie d’abondance, c’est l’économie paléolithique, soit l’économie de la société de chasse et de cueillette. Position à l’encontre des ethnologues économistes classiques qui n'ont cessé de développer l'idée selon laquelle l'économie des sociétés primitives est une économie de subsistance. En 1974, l’anthropologue « politique » français Pierre Clastres, ancien collaborateur de Claude Lévy-Strauss [12] publie La société contre l’État, qui dans la préface de la traduction française du livre de Sahlins s’exclame:
« C'est donc au mépris d'informations sérieuses et connues que certains des pères fondateurs de l'anthropologie économique ont, de toutes pièces, inventé le mythe d'un homme sauvage condamné à une condition quasi-animale par son incapacité à exploiter efficacement le milieu naturel. On est loin du compte et c'est le grand mérite de Sahlins que de réhabiliter le chasseur primitif en rétablissant, contre le travestissement théorique (théorique !), la vérité des faits. Il résulte en effet de son analyse que non seulement l'économie primitive n'est pas une économie de la misère, mais qu'elle permet au contraire de déterminer la société primitive comme la première société d'abondance
Répondant à une longue interview parue en 1974 dans la revue Antimythes :
« Le sauvage est un type qui ne saccage pas. Il prend dans la nature ce dont il a besoin. Quand ses besoins sont satisfaits, il s’arrête. C’est précisément toute la question de l’économie primitive. L’économie primitive, comme toute économie, est destinée à satisfaire des besoins. Lorsque le sauvage estime que ses besoins sont satisfaits, il s’arrête d’avoir une activité de production. Par conséquent, il ne va pas couper inutilement des branches d’arbres, ni flécher pour rien un gibier. Jamais il ne fera ça. Il flèche du gibier pour manger de la viande. C’est pour cela que ce n’est sûrement pas les sociétés primitives qui risquaient de détruire le milieu. Ceci dit, on pourrait dire que les sociétés primitives, avec les différences écologiques locales, avaient parfaitement réalisé ce que Descartes voulait : être maître et possesseur de la nature ! »

ECOLOGIE MECANISTE


« Au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, […] nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » (Descartes, 1637).


La Nature ? Selon Georges Bertrand le milieu naturel « au sens strict de l’équilibre climacique, sans perturbation d’origine anthropique, n’existe pratiquement plus sur l’ensemble du territoire français depuis le haut Moyen Âge et même dans de nombreux secteurs (…) depuis le néolithique.» Il poursuit : « les sols, les forêts, les landes, les pelouses, les étangs et les rivières » que nous connaissons sont en réalité des constructions humaines et de conclure que ce « que l’on appelle paradoxalement la “nature” (…) est, en fait, la création permanente de la société paysanne française ». (Histoire écologique de la France rurale, 1975).


Heidegger distinguait ce siècle comme étant une charnière entre le monde vécu et le monde conçu. Au XVIIe siècle, écrivait l’abbé Robert Lenoble (Histoire de l’idée de nature, 1969), l'idée a précédé l'outil. Les savants de ce grand siècle aux quatre coins de l'Europe développent les sciences expérimentales donnant naissance à la révolution mécaniste qui marque selon Lenoble « le début de la conquête effective de la nature » ; et il situe « cet événement sensationnel » en 1632 avec la publication par Galilée des Dialogues sur les deux principaux systèmes du Monde : « Que la vraie physique puisse sortir d’une discussion d’ingénieurs, nous ne pouvons plus imaginer aujourd’hui ce que cette mise en scène, en apparence anodine, avait de révolutionnaire » ; en effet, jusqu’à cette date, la science, domaine de la connaissance et de la Raison, sans désir d’agir sur la nature, restait totalement séparée du domaine des arts, c’est-à-dire de la technique qui, elle, manipule le contingent et les outils. C’est ce qui fait dire à Robert Lenoble : « Cette date mérite d’être retenue : la structure de la Nature et conjointement la structure de la société vont subir un remaniement complet »; et d’ajouter que l’homme cesse de regarder la nature « comme un enfant regarde sa mère, prend modèle sur elle ; il veut la conquérir, s’en rendre “maître et possesseur”. »


L'explication de la révolution mécaniste ne se trouve pas, sans doute, dans le seul progrès de la technique, mais dans l’évolution de la conscience collective, qui s’éloigne de la Natura mater d’essence divine pour se tourner vers une Nature mécaniste. Ce siècle marque la séparation progressive entre science et religion, symbolisée en 1633 par le procès de Galilée : l’on croit que Dieu a donné aux hommes le pilotage du monde par le travail, et aux savants et ingénieurs la mission, grâce à la science devenue aussi technique d’exploitation, d’y découvrir les mécanismes et lois qu’Il y a créé. La science permet de comprendre l’œuvre créatrice, d’entrer dans le projet divin, de travailler à la cause de Dieu et ainsi d’être un moyen de le louer. Ainsi, pour Robert Lenoble, c’est la première fois qu’une vision mécaniste se donne pour une alliée de la théologie. Pour ces savants mécanistes, la nature n’est qu’un immense jouet mis en œuvre par Dieu afin de donner aux hommes l’occasion d’en découvrir les ressorts. La rupture s'accomplira à l'âge des Lumières. En s’attaquant aux mythes ancestraux où le naturel et le surnaturel se contaminent mutuellement, les sciences neuves contribuent à une désacralisation de Dame nature : aux hymnes à la nature, l’on oppose des explications scientifiques et grâce à ses connaissances, l’homme peut à présent devenir ainsi « interprète et ministre de la nature ». La nature n’est plus perçue comme « quelque Déesse, ou quelque autre chose de puissance imaginaire », mais comme simple « Matière » et c’est « sous cette condition que Dieu continue de la conserver de la même façon qu’il l’a créée ».


La royauté, l'autorité de l’État, conscients des progrès techniques, contribution essentielle en ce siècle de guerres et utile à l'expansion économique, se plaça entre ses deux antagonistes potentiels et des académies savantes sont fondées en Europe (Académie royale des sciences en France en 1666 par Louis XIV, Royal society en Angleterre en 1662, Academia del Cimento en Italie, etc.) chargées de la recherche technique autant qu'à la connaissance théorique. Au surnaturel divin se substitue un surnaturel humain : le corps scientifique de jadis placé sous l’autorité religieuse (au sein des universités notamment) est peu à peu incorporé dans l’administration de l'État, afin de coordonner la théorie et la pratique dans l'entreprise d'une transformation raisonnée, méthodique, cartésienne, de la nature. Sous le règne de Louis XIV, se déploie l'espérance mécaniste, avec l’apparition de l’homo faber, de l'ingénieur, le technologue des temps nouveaux capable de plus en plus et de mieux en mieux de contrôler les forces matérielles par l'énergie intellectuelle.

Cette révolution mécaniste est le fruit d’une élite urbaine et dans les campagnes de l’Europe entière se maintient la civilisation traditionnelle : le peuple rural est soumis à la noblesse terrienne encore féodale, ou sous l’emprise des grands domaines agricoles de l’église, où y est encore tenace la tradition archaïque ; l’opposition ville-campagne, déjà entamée au siècle précédent prend son amplitude et de l’ampleur dans les débats des érudits, par son intensité et sa généralisation à de nombreux aspects de la vie. Pierre Charron, disciple de Montaigne confrontant vie rustique et vie urbaine, estime que :
« tous les biens et avantages sont presque d'un côté, spirituels et corporels, liberté, sagesse, innocence, santé, plaisir. Aux champs, l'esprit est bien plus libre et à soi ; les villes, les personnes, les affaires siennes et d'autrui, les querelles ; visites, devis, entretiens combien dérobent-ils de temps ? (...) combien de troubles apportent-ils, de détournements, de débauches ; ces villes sont prisons, même aux esprits, comme les cages aux oiseaux et aux bêtes. (...) Puis la vie rustique est bien plus nette, innocente et simple, es villes les vices sont en foule et ne sentent point ; ils passent et se fourrent partout pêle-mêle ; l'usage, le regard, le rencontre si fréquent et contagieux en est la cause. » (De la Sagesse, 1601).
Aux indications morales et intellectuelles s'en ajoutent d'autres, d'ordre physique ou hygiénique, en faveur de la vie à la campagne :
« Pour le plaisir et santé, tout le ciel étendu apparaît, le soleil, l'air, les eaux et tous les éléments sont libres, exposés et ouverts de toutes parts, (...) la terre se montre tout à découvert, ses fruits sont devant nos yeux ; tout cela n'est point es villes, dans la presse des maisons, tellement que vivre au monde, c'est être au monde, banni et forclos du monde. Davantage, la vie champêtre est tout en exercice, en action qui aiguise l'appétit, entretient la santé, endurcit et fortifie le corps. »
La ville assure le passage de la nature à la culture, mais la culture de la ville entraîne la dénaturation de l'homme, coupé des rythmes vitaux dans un univers artificiellement fabriqué. D'où le rêve d'un retour aux origines, à la vie simple dans un milieu agreste ou pastoral. Jamais l'âge d'or n'a été imaginé dans un décor urbain, comme si le bonheur dans la ville ne pouvait être qu'inhumain.
Mais, la Nature peut également être le plus grand ennemi du genre humain ; les catastrophes naturelles, en particulier (séismes, irruptions volcaniques, inondations, etc.), contre lesquelles l’Homme est impuissant étaient considérées comme des punitions divines. Le climat est, sans doute, le plus redouté : « L'homme, écrit Braudel, est prisonnier des siècles durant de climats, de végétations, de populations animales, de cultures, d'un équilibre lentement construit, dont il ne peut s'écarter sans risquer de tout remettre en cause. » (La longue durée, Annales E.S.C., oct.-déc. 1958). Au 17e et 18e siècles, les famines et disettes, suivies d’épidémies, s’enchaînent en France ; six années continuellement pluvieuses de 1646 à 1651, provoquent une disette, l'une des origines du malaise économique et social profond qui s'est exprimé dans la Fronde. Emmanuel Le Roy Ladurie estimait que la grande famine de 1693-1694 suite à un hiver très rigoureux et un printemps été trop pluvieux, fit 1.300.000 de victimes supplémentaires sur une population « hexagonale » de 20 millions de personnes. L’hiver rigoureux de 1709 provoqua la famine faisant 600.000 victimes ; en 1719, l’on compte 450.000 victimes de la dysenterie caniculaire ; en 1787, les grosses pluies entament la production agricole, puis à l’été 1788 une canicule exceptionnelle grille les moissons sur pied, suivie par des intempéries, dont la grêle destructrice du 13 juillet 1789 dans le nord du Bassin Parisien : la récolte est diminuée d’un tiers, les prix du blé montent en flèche, et selon Ladurie « les émeutes de subsistance sont dans la rue jusqu’au 13 juillet 1789, − drôle de façon de célébrer le 14 Juillet et la prise de la Bastille avec une journée d’avance.» 

LE MODELE VERSAILLES

Versailles. Jean-Baptiste Martin. 1682.


« Nous regardons avec enthousiasme l’ordonnance claire de Babylone et nous saluons l’esprit lucide de Louis XIV ; nous marquons cette date d’un jalon et estimons que le Grand Roy fut, depuis les Romains, le premier urbaniste d’Occident. » Le Corbusier (Urbanisme)

Versailles a été la première grande opération anti-urbaine urbaphobe de France, décidée par Louis XIV, elle-même inscrite sur un plus large territoire car une des premières vocations de la ville neuve, bâtie hors les murs protecteurs de Paris, est bien celle d’une retraite, d’un refuge en cas de révolte ou de fronde (telle la Fronde des Princes -1648-1653 - qui obligea la cour à quitter promptement Paris). Mais Versailles a été une ville « évolutive », un organisme vivant dont les programmes et fonctions suivent parallèlement l’ascension du jeune roi vers la monarchie absolue, qui prend ainsi au fil du temps les vocations de château des Plaisirs, puis de résidence royale, puis de ville administrative et symbole de la monarchie absolue, et enfin, au stade ultime, de capitale officieuse, de la royauté et vitrine internationale des savoir-faire français. La Fontaine écrivait :
« Notre monarque se divertit à faire bâtir des palais : cela est digne d'un roi. Il y a même une utilité générale ; car, par ce moyen les sujets peuvent prendre part aux plaisirs du prince, et voir avec admiration ce qui n'est pas fait pour eux. Tant de beaux jardins et de somptueux édifices sont la gloire de leur pays. Et que ne disent point les étrangers ! que ne dira point la postérité quand elle verra ces chefs d'oeuvre de tous les arts ! » (Amours de Psyché et Cupidon, 1669).

La fondation de Versailles débute vers 1661 sur l’emplacement d’un chétif château bâti par l’agoraphobe Louis XIII (à qui l’on doit à Paris, en 1635, le Jardin royal des plantes médicinales ouvert au public). Au fil des succès du Roy, le projet s’amplifie et prévoit un parc de 8.000 hectares, dont 93 hectares de jardin, un palais et ses dépendances, la destruction partielle de l’ancien bourg pour fonder la ville nouvelle. Le parc du palais, par son gigantisme – et l’ampleur des travaux - domine l’ensemble, les compositions, les perspectives se mesurent en kilomètres. Pour y parvenir, les ingénieurs transforment littéralement le site initial, composé en partie de terres marécageuses, d’étangs et de terres cultivées autour des villages, en une Nature artificielle ; l’étendue des jardins, et la volonté de rivaliser avec les fontaines des jardins italiens, imposent des travaux pharaoniques de terrassement des sols, y compris pour le palais et la ville Neuve, l’arasement de buttes et collines, le comblement des étangs, le drainage des marécages, et un ensemble savant d’aménagements hydrauliques, comprenant la construction d’un réseau imposant de 200 kilomètres d’aqueducs sur arches et souterrains, de rivières canalisées, de canaux et rigoles, de réservoirs, de moulins et de pompes, dont celle de Marly sur la Seine, pour alimenter en eau le parc, et ses 1.400 jets d’eau des bassins et fontaines et des « grandes eaux». Jules Michelet décrit le système hydraulique de Versailles comme « un Versailles souterrain » dont « les prodigieux réservoirs, l’ensemble de canaux, de tuyaux qui les alimentent » dessinent le dédale d’un « mystérieux labyrinthe des eaux ». Sur ce nouveau sol artificiel vierge, la plantation d’arbres requiert également un travail démesuré : l’on vole aux jardins de Vaux-le-Vicomte plus d’un millier d’arbres et d’autres essences proviennent des forêts lointaines du Dauphiné. Le coût de ses travaux de terrassement, hydrauliques et de plantations dépasseront sous le règne de Louis XIV ceux alloués à la construction du palais.

Versailles. Pierre Patel. 1668.


L’artificiel recompose le naturel, faisant l’éloge à la fois au roi louis XIV, à la culture urbaine et paysagère française, et au génie civil, capable ensemble de dominer les forces naturelles, pour le « plaisir superbe à forcer la nature » selon Saint Simon qui affirmait critique :
« Il se plut à tyranniser la nature, à la dompter à force d’art et de trésors. Il y bâtit tout l’un après l’autre sans dessein général ; le beau et le vilain furent cousus ensemble, le vaste et l’étranglé. … Les jardins, dont la magnificence étonne, mais dont le plus léger usage rebute, sont de fort mauvais goût. (...) La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi. L’abondance des eaux forcées et ramassées de toutes parts les rend vertes épaisses, bourbeuses ; elles répandent une humidité malsaine et sensible, une odeur qui l’est encore plus. » (Mémoires, 1715).
Les aménagements paysagers de Le Nôtre constitue en lui-même non plus un paysage, mais dans le cas de Versailles, un environnement total étendu jusqu’à la ligne d’horizon, jusqu’à l’infini. L’infini est mis en perspective dans le parc, et il régit le plan de la nouvelle ville, structurée autour de trois larges voies rectilignes rayonnant à partir de la vaste place d’armes, le premier parvis du palais. Là encore, la Nature « dominée », servile, y occupe une place essentielle car ces larges avenues sont paysagées par des alignements d’arbres, laissant à peine deviner à la belle saison les constructions, dont une succession d’hôtels particuliers de la haute noblesse, de part et d’autres de leurs rives, pour mettre en valeur la perspective du palais royal. L’architecte Jean Castex évoquait un projet de contrôle total de l’espace par la perspective. L’absence de limites physiques symbolise les prétentions de l’autorité royale d’étendre sa loi dans l’espace. Jean-Marie Apostolidès dans Le roi machine (1981) écrivait :
« Jardin et palais apparaissent alors comme un condensé miniaturisé de la terre entière. C’est un univers hors de l’univers qui prétend vivre en autarcie. Les lois qui le gouvernent fonctionnent apparemment sans intervention humaine, uniquement par la volonté du roi. (…) A défaut d’avoir réalisé la monarchie universelle, le roi a vaincu le monde sous forme de signes ; il reconstruit la terre dans son jardin ; il joue avec un modèle réduit de l’univers qu’il modifie au gré de sa fantaisie. »


Ou plutôt au gré des aléas, et des résistances rencontrées par les hommes et les animaux habitant, appartenant à son domaine. L’historien Grégory Quenet, dans son bel essai Versailles, une histoire naturelle, édité en 2015, propose une définition de l’absolutisme environnemental tel qu’il s’est développé au cours du XVIIIe siècle, et soutient l’idée que la transformation environnementale radicale opérée par le roy à Versailles, cette Nature domestiquée, ainsi tyrannisée, en tant qu’artefact, ce «socio-écosystème » a provoqué des conséquences sociales, politiques, juridiques, techniques, économiques et écologiques en partie générées par la résolution des problèmes hydrauliques et ceux liés à la chasse, cynégétiques. La tyrannie ici s’est exprimée par les contraintes faites pour construire, puis entretenir et surveiller l’ensemble du réseau hydraulique dont les ramifications tentaculaires, les canaux et rigoles notamment, traversent des propriétés, empiètent sur des cultures et obstruent des voies de communication, système imparfait qui provoque des inondations, qui suscitent protestations et actes de vandalisme de la part des habitants. Ainsi, « l’inscription du réseau technique dans l’espace social crée un nouveau type de délits en donnant la priorité au bon écoulement des eaux par rapport aux usages de l’espace par les habitants » et une police de l’eau, des flux aura à charge de surveiller les infrastructures.
Il en fut de même pour la forêt du domaine royal, qui a été entièrement asservie aux besoins de la chasse et de l’entretien d’un cheptel capable de supporter à l’année le prélèvement gigantesque en animaux exercé par les chasses royales, cour qui de plus, s’est sédentarisée à Versailles, posant le problème de son renouvellement. La forêt est ainsi en partie barricadée par une enceinte longue de 40 kilomètres, réserve naturelle pour les bêtes attendant ici leur sacrifice. De nombreuses parcelles furent laissées en friche pour ne pas nuire au gibier, pour le confort des animaux, d’autres cultivées ont été exclusivement réservées à leur alimentation hivernale, et de fait les ressources des paysans en furent diminuées. L’éradication des loups, des renards et autres prédateurs du cheptel du domaine a été responsable de la multiplication de certains animaux nuisibles aux cultures, dont notamment les lapins, bouleversant l’équilibre de l’écosystème, et la vie des communautés paysannes qui au fil du temps dépendaient du soutien ou la clémence des agents royaux. Le braconnage est constaté, comme pêcher le poisson des étangs en toute illégalité, le vol de bois y était toléré et le secours du roi régulièrement nécessaire pour des paysans dans l’incapacité de subvenir à leurs besoins : paradoxe surprenant, la tolérance envers les infractions les plus symboliques de l’Ancien Régime régnait au cœur du domaine de l’absolutisme.

Versailles
Le grand canal
Pierre Denis Martin | 1713


Sous cet angle, la gestion du domaine de Versailles fait pleinement figure d’œuvre au caractère absolutiste, ou tyrannique, dans une tentative simultanée de soumettre la faune, la flore et les hommes, dont les 4000 villageois habitants les huit villages situés dans le domaine royal. Mais Grégory Quenet démontre que l’affirmation répandue d’un Versailles symbole politique d’un roi puissant capable de plier la nature, l’homme et l’environnement à sa volonté est erronée : les animaux s’échappent, des espèces disparaissent ou se multiplient, détruisent cultures et jardins, incontrôlables, et les paysans se jouent des contraintes, braconnent, volent du bois, et détériorent les réseaux. Donc « l’autorité du maître ne s’est pas imposée […] elle a essayé de s’adapter à des difficultés qui n’avaient pas été anticipées, procédant par faux pas, réagencements, expérimentations au gré de dynamiques environnementales jamais maîtrisées.» Et ainsi, Versailles est
« un espace qui pose des problèmes nouveaux par l’articulation entre les changements écologiques et les changements sociaux, les inégalités environnementales et leur prise de conscience, la capacité d’adaptation des animaux et celle des politiques de la nature. »

Pierre Francastel jugeait :
« Ce qui est inexact, c'est de croire que, parce que l'oeuvre artistique comporte une certaine harmonie ou plus exactement une certaine puissance d'envoûtement, elle témoigne du rôle dominant de celui qui l'a voulue et du succès absolu de sa politique. Louis XIV a pu créer Versailles, il a pu également s'imposer à la nation, étouffer toutes les dissidences, il ne les a pas supprimées et, dans Versailles même, on les découvre lorsqu'on s'approche un peu et qu'on dépasse la vue rapide. »

1670 | Cours & Boulevards
Louis XIV, comme Louis XIII s’oppose au développement urbain de la capitale , mais Paris, ville médiévale, n’est pas pour autant négligée, de grands travaux d’embellissement sont entrepris dans la capitale même, le Louvre est transformé, le jardin des Tuileries de Le Nôtre y prend place, qui trace le Grand-Cours (av. des Champs-Elysées) grand axe rectiligne devant assurer la liaison avec la résidence royale de Saint-Germain puis avec Versailles ; des ensembles urbains et monuments sont bâtis, dont l’Hôtel royal des Invalides, la place Vendôme et la place des Victoires bordées d’hôtels ; l’éclairage public doit assurer la sécurité des parisiens, d’ailleurs débarrassés des cours des Miracles, et Paris, nouvelle Rome moderne, se voit attribuer le titre de « Ville des Lumières ». Les Faux Bourgs de Paris voient bâtir également des châteaux et leurs parcs, aussi réguliers que ceux de Versailles (Château des Bruyères, de Saint-Fargeau, de Bagnolet, de Bercy, etc.) ; et de même, une floraison de couvents et d’abbayes s’approprie les abords de la capitale, disposant également de grands ou de vastes jardins : en 1790, à la veille de leur suppression, l’on en comptait environ 150.
A partir de 1670 à Paris, puis dans les villes de province, sont créés les boulevards sur le modèle du Corso ; le corso – le cours - né au 16e siècle en Italie ainsi décrit en 1580 par Montaigne :
« Le plus commun des exercices des Romains, c’est se promener par les rues ; et ordinairement l’entreprise de sortir du logis se fait pour aller seulement de rue en rue sans avoir où s’arrêter ; et il y a des rues particulièrement destinées à ce service. À dire vrai, le plus grand fruit qui s’en retire, c’est de voir les dames aux fenêtres, et notamment les courtisanes [...] »
La promenade se déroule en ville et dans tout autre lieux suffisamment confortable pour accueillir la parade des carrosses, dont les environs des remparts qui deviennent les lieux de rendez-vous de l’aristocratie. Cette activité est importée en France par une reine d’origine italienne, au début du 17e siècle. Sauval nous apprend que le cours est :
« un mot nouveau et une nouvelle chose, de l’invention de Marie de Médicis. Jusqu’à sa régence, on ne savait point en France d’autres moyens d’user de la promenade qu’à pied et dans les jardins, mais alors elle fit passer de Florence à Paris la mode de se promener en carrosse, aux heures les plus fraîches de l’après-dîné : ce qui se pratique maintenant en tant de lieux. »
En 1616, Marie de Médicis décide de la construction à Paris du Cours-la-Reine, un nouveau type de Corso arboré, le long de la Seine entre le jardin des Tuileries et les collines de Chaillot. C’est un espace exclusivement dédié à la cour et ses protégés, espace protégé par des douves, des grilles et des gens d’armes, interdit aux citadins. Se promener au Cours-la-Reine est un moyen d’affirmer dans l’espace sa réussite sociale et les privilèges liés aux grâces du roi ou à son rang. Le jeune Louis XIV s’y pavanera souvent.

Sur ce même principe, accordé au public, les boulevards, d’ailleurs initialement appelés « cours » ou « nouveau cours » remplacent progressivement les plus anciennes fortifications devenues obsolètes du nord parisien. A partir de la Bastille se succèdent les boulevards Beaumarchais, des Filles-du-Calvaire, du Temple, de Bonne-Nouvelle, St-Martin, St-Denis, Poissonnière, Montmartre, des Italiens, des Capucines et de la Madeleine. A l’origine, il était prévu d’étendre ces boulevards sur la rive gauche mais seul le boulevard du Montparnasse sera terminé à la fin du règne de Louis XIV. Dans un premier temps, l’espace ouvert à tous, au contraire des corso et des jardins publics emmurés, est uniquement dédié à la récréation, à la promenade dite publique, et des alignements d’arbres de haute tige sont plantés, un lieu servant tant à la « décoration de la ville, que pour procurer des promenades aux bourgeois & habitans d’icelle » ; puis, au fil du temps, des équipements urbains sont offerts aux promeneurs : chaises et bancs de pierre, illuminations, etc., qui soulignent la nature particulière du boulevard par rapport à l’espace urbain ordinaire (rue, place, carrefour, etc.). Car la fonction du boulevard est tout autre, l’espace n’est pas traité selon des critères de praticabilité et d’organisation de circulation urbaine – les boulevards ne sont pas pavés à l’origine donc impraticables durant la saison pluvieuse -, mais plutôt à la façon d’un paysage, que peuvent contempler les promeneurs. En l’occurrence, les plantations d’arbres sont le facteur de différenciation d’avec la rue, et les autorités municipales aménagent des clôtures pour les protéger, et leur portent un son particulier pour leur bon développement, dont notamment l’arrosage régulier, l’élagage, etc., fait par les employés municipaux. Une attention qui d’ailleurs constituait de fortes dépenses pour la ville. De même, l’illumination des boulevards est également une dépense qui s’avère nécessaire afin ici, de protéger les spectacles qui y ont élu domicile et sont ouverts jusqu’à deux heures du matin pendant l’été. Pour la sûreté publique, on aménage un système qui permet aux promeneurs d’apprécier les charmes nocturnes de la promenade. Le boulevard marque la volonté d’ouvrir la ville, mais la fonction urbaine de l’ancien rempart reste le divertissement, où sous la frondaison des arbres prennent place des distractions populaires : spectacles de rue, marchands ambulants, « caffés turcs », etc. L’architecte Pierre-Louis Moreau écrit en 1774 que « les plantations d’arbres [...] ont rendu cette promenade l’une des plus agréables et des plus commodes, aux citoyens ».


PARIS
Boulevard du temple
Jean-Baptiste Lallemand
17.. Non daté


Beaune| Promenade publique de l’intérieur
Jean-Baptiste Lallemand
17.. Non daté

La démolition des remparts est aussi l’occasion de bâtir de nouvelles constructions, mais un décret municipal de 1767 stipule certaines contraintes dont, notamment: « l’aspect de la campagne ne se trouvoit borné & les arbres trop gênés, pour parvenir à l’effet qu’on en peut attendre. » Et afin de ne pas troubler la tranquillité et la déambulation récréative des promeneurs, est interdit pour les constructions les ouvertures de porte cochère ou charretière, qui selon l’architecte Mercier : « vomissent des voitures qui sortent à l’improviste, et qui coupent la rue rapidement et transversalement; de sorte qu’il est impossible de se garantir de ce brusque danger. » Dans cette volonté de préserver le caractère végétal du boulevard, et de protéger les promeneurs, on décide de généraliser la plantation de rangées de quatre arbres pour chaque rive, ce qui permet en outre d’organiser des contre-allées dans lesquelles les « gens de pied » sont distingués des allées de circulation dédiés aux carrosses.


Au milieu du XVIIIe siècle le boulevard est de plus en plus prisé par la population parisienne, en tant que promenade, espaces qui intéressent également les investisseurs qui s’emploient à construire des immeubles d’habitations, des lotissements qu’ils pourront vendre ou louer à prix d’or, et pour les plus aisées des hôtels particuliers. Et dès lors, s’ouvrira la bataille juridique des propriétaires de bâtiments – et notamment des plus aisés - afin qu’ils puissent avoir le droit d’ouvrir des portes cochères. A cette époque, cette promenade récréative était aussi le moyen pour la ville de limiter l’extension urbaine afin de densifier les parties de l’intérieur de la Ville, par les Arrêts de 1724, 1726 et 1765, qui fixent les limites de Paris aux boulevards, et il est officiellement interdit d’ouvrir de nouvelles rues.

Dans toutes les grandes villes de France, dont les murailles anciennes sont considérées comme inutiles, se déroule le même type d’urbanisation.


ECOLOGIE DES LUMIERES


« Depuis le dix-huitième siècle, la pensée occidentale s’est trouvée confrontée à un choix contradictoire entre deux façons de raisonner, deux positions, deux écoles différentes. La première préconise de libérer l’esprit humain du carcan mental dans lequel il s’est lui-même emprisonné, dans l’espoir de parvenir aux valeurs intrinsèques de l’ordre, aux fins dernières, au but ultime de la vie. C’est le côté critique des Lumières : la raison consacrée à la libération, à la transcendance. Sur le rivage opposé de cette dialectique, on trouve la deuxième école, qui propose une domination de la nature. Cette dernière position, devenue la branche la plus active de l’héritage des Lumières, présuppose une désacralisation du monde, une réduction quantitative et mécaniste de l’univers en une masse informe d’objets hétéroclites. La raison devient un simple instrument au service des moyens et non des fins. Cette façon de voir conduit à l’aliénation spirituelle de l’homme, à sa coupure d’avec la nature, puis à l’industrialisation et à la mercantilisation du monde vivant. Toute l’histoire de la science ainsi que toutes les autres dimensions de la vie intellectuelle depuis le dix-huitième siècle sont empreintes de cette dialectique.» Dialektik der Aufklärung (La Dialectique de la Raison), Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, 1944.
Piranesi
L'homme torturé, planche extraite des prisons

1745

Les premières grandes manufactures apparaissent en France dès le 18e siècle, annonçant le capitalisme industriel en formation, et ses conséquences transformations dans les villes, dont notamment, celle de la concentration – du capital et des moyens humains. Si l’artisanat s’incruste dans le vieux tissu urbain, l’industrialisation naissante, par nature urbaine, choisit de préférence ses sites dans les faubourgs, entraînant leur rapide développement. En France, (et notamment à Paris, car toutes les villes ne sont pas concernées), pour les philosophes, la ville devient le lieu par excellence de l’artifice, de la perversion, du luxe et de l’inégalité, de l’irrationnel, de l'oisiveté, du gaspillage stérile des ressources fournies généreusement par la nature.


Cette évolution jugée dangereuse marque une rupture théorique dans la manière d’appréhender, d’analyser et de comprendre les nouveaux phénomènes urbains. La ville, jusque-là sujet de réflexion pour la philosophie de l’art, entre dans le champ d’un savoir plus fractionné, celui des techniques et des professions. La ville est appréhendée en tant que discipline propre dans les débats du 18e siècle, qui intègrent à présent, au-delà de l’esthétisme, les problèmes de la croissance de la population, de la répartition territoriale des activités, des équipements publics et de l’hygiène ; et dès lors, la culture architecturale renonce à jouer un rôle symbolique au sens traditionnel et affirme sa vocation scientifique et sa mission sociale. Contre le chaos urbain hérité du moyen-âge, les phénomènes d’expansion urbaine non maîtrisés, les architectes académiques tenteront de leur opposer un rigorisme raisonné, une organisation rationnelle. C'est un discours qui oppose à l'ordre naturel le désordre urbain, source de toutes les dépravations ou contaminations.


1719 | Robinson Crusoé
Roman écrit par l’anglais Daniel Defoe : l'intrigue se déroule sur une île déserte où le héros, Robinson (un négrier), après avoir fait naufrage, vécut pendant 28 ans avec son compagnon Vendredi. Jean-Jacques Rousseau a été fortement impressionné par la lecture de Robinson Crusoë au point d’en faire une œuvre de référence pédagogique essentielle. Il s’en est inspiré largement pour développer sa réflexion sur l’origine des inégalités entre les hommes dans le Contrat social et il cite l’ouvrage à propos de l’Emile avec dithyrambe :
« Il existe un livre qui fournit à mon gré le plus heureux traité d’éducation naturelle, ce livre sera le premier que lira mon Emile, seul il composera longtemps sa seule bibliothèque et de tous temps il y tiendra une place distinguée…»
Succès littéraire, ce roman d’aventures donnera naissance à la mode des robinsonnades, définie par le Petit Robert comme un « récit d’aventures, de vie loin de la civilisation, en utilisant les seules ressources de la nature.»


1732 | Pollution
Dans une lettre adressée à son père, Mozart écrit à propos de Paris : « les Parisiens, en ces années-là, mangeaient et buvaient leurs excréments charriés par les ruisseaux. Ceux qui ne mouraient pas en bas âge étaient immunisés ». (In Valance, Hausmann, le grand, 2000). Et tout au long du 18e siècle, le débat sur la pureté de la Seine, principale source d’eau potable est constant. La Biève, l’affluant de la Seine, était bordé d’activités industrielles et artisanales polluantes : outre les déchets ménagers de la population, s’y ajoutaient ceux des teintureries, mégisseries, usines de produits chimiques, agro-alimentaires ou textiles. Pour contrôler la qualité de son eau, un syndicat représentant les trois activités polluantes (tanneurs, teinturiers, mégissiers) est créé en 1732 pour tenter de gérer l’utilisation de la rivière, non sans difficultés.


1747 | L’ordre des Ingénieurs
Dans la lignée des corps d’ingénieurs militaires du grand siècle précédent, est crée en 1747 l'École des Ponts et Chaussées, dont les élèves, dont nombre sont issus de la bourgeoisie, formeront un corps d'ingénieurs qualifiés pour la construction des voies de communication et des ouvrages d’art, qui selon la dissertation de l’élève J.-F. Millard (1778) :
« Avant que l'on eût vaincu les obstacles que la nature avait placés entre les hommes, en coupant des montagnes pour établir des chemins, en rendant les rivières navigables à l'aide des chaussées, en ouvrant des communications utiles par le moyen des ponts, chaque pays était réduit à ses productions. L'abondance les mettait à vil prix; une année de disette faisait périr des milliers d'hommes. L'agriculture découragée languissait.»


Joseph Vernet
Construction d’un grand chemin dans un pays montagneux
1774

1750’s | Le naturalisme anglais
Les explorateurs botanistes qui parcourent le monde, ramènent des contrées lointaines des plantes exotiques qu’ils parviennent à acclimater. Les jardins de Le Nôtre passent de mode, et en Europe entière la vogue du jardin « naturel » et du jardin anglo-chinois supplantent les parterres géométriques français. Louis XV et la cour abandonnent Versailles pour retrouver Paris, et ses salons, où la mode dite rocaille ou rococo s’acharne à démolir le style trop guindée de Louis XIV. Girardin, dans son Traité De la composition des paysages, publié en 1777, critique férocement « le fameux Le Nôtre, [ qui] acheva de massacrer la Nature en assujettissant tout au compas de l’Architecte » :
« La symétrie est née sans doute de la paresse et de la vanité. De la vanité en ce qu’on a prétendu assujettir la nature à sa maison, au lieu d’assujettir sa maison à la nature ; et la paresse en ce qu’on s’est contenté de ne travailler que sur le papier qui souffre tout, pour s’épargner la peine de voir et de combiner soigneusement sur le terrain qui ne souffre que ce qui lui convient : de là tous les aspects de l’horizon ont été sacrifiés à un seul point, celui du milieu de la maison. »
L’abbé Laugier, de même critique :
« Un second défaut, c’est la régularité trop méthodique de ces jardins. Ce grand air de symétrie ne convient point à la belle nature. Il faut à la vérité du choix, de l’ordre, de l’harmonie, mais il ne faut rien de trop gêné et de trop compassé. Le fer à cheval, les parterres, les allées, les bosquets, tout est fait avec une exactitude et une contrainte infiniment éloignée de l’heureuse négligence et de la piquante bizarrerie de la nature dans ces productions. [...] Le goût des Chinois en ceci ma paraît préférable au nôtre. [...] Cette anti-symétrie qu’ils affectent, cet air de caprice qu’ils donnent au dessin et à la composition de leurs bosquets, de leurs canaux et de tout ce qui les accompagne, doit avoir des grâces d’autant plus aimables qu’elles sont vraiment champêtres. [...] Sans doute que ce plan nous fournit un bon modèle et qu’en faisant un ingénieux mélange des idées chinoises avec les nôtres, nous viendrons à bout de faire des jardins, où la nature se retrouvera avec toutes ses grâces. Un troisième défaut des jardins de Versailles, c’est qu’on y est trop renfermé. On va dans un jardin pour y prendre le grand air et respirer à son aise : or dans ceux-ci on se trouve toujours comme entre quatre murailles : partout ce sont des massifs de verdure qui ne laissent aucune liberté, ni aux regards de s’étendre, ni à l’air de se renouveler ; les palissades de charmille sont de vrais murs dont l’alignement et la hauteur font d’une allée, une rue très ennuyeuse.» (Essai sur l'architecture. 1753)
1750’s | Les Folies
A la veille de la révolution, Paris présente deux physionomies, la ville dense en partie héritée du moyen-âge, délimitée par un environnement tout aussi chaotique juxtaposant pêle-mêle champs, maraichages, potagers et pépinières, grands jardins (Luxembourg, Tuileries, jardin du roy, etc.), grands parcs des hôpitaux (Invalides, Salpétrière, etc.), des couvents et abbayes (dont le parc imposant du couvent des Chartreux, des hospitalières de la Roquette, etc.), des parcs des châteaux (dont celui de Bercy, de Saint-Fargeau, etc.), des jardins plus modestes de la multitude d'hôtels particuliers (concentrés à Saint-Germain, aux abords des Champs Elysées, de la Place des Vosges, à Bercy, etc.) et enfin, des grands parcs, voire des grands domaines des « Folies », ces résidences, ces villégiatures où les classes fortunées, aristocrates et bourgeoises, y festoyaient et y recevaient ou installaient leurs maîtresses, qui se multiplient aux abords de la capitale, en bords de Seine, sur les coteaux de Chaillot et de Passy, à Auteuil, et dans le bois de Boulogne (Bagatelle), etc. Les plus grands domaines disposent de plusieurs hectares (dont notamment la Folie Boutin-Tivoli, la Folie de Chartres, la Folie Beaujon, etc.). Le faubourg Saint-Antoine est particulièrement riche en refuges libertins, au milieu des jardins maraîchers et des couvents s’interposent la folie Titon, folie Genlis, l’hôtel de Clermont et de Montalembert pour les plus imposants. Les plus modestes, les pavillons d’agrément, contribuent également à créer le mythe de la « petite maison » entourée protégée d’un jardin située dans les faux bourgs de la grande ville, véritable ancêtre de l’habitat pavillonnaire et du phénomène des périphéries pavillonnaires. Denis Diderot, dans Les Bijoux indiscrets, roman libertin, écrivait:
« On avait alors la fureur des petites maisons. J’en louais une dans le faubourg Oriental, et j’y plaçais successivement quelques-unes de ces filles qu’on voit, qu’on ne voit plus ; à qui l’on parle, à qui l’on ne dit mot, et que l’on renvoie quand on est lasse [sic]. J’y rassemblais des amis et des actrices de l’Opéra : on y faisait de petits soupers… »

Folie Saint James
Neuilly-sur-Seine

Plan | 1788

1750’s | Les Bastides de Marseille
En ce milieu du 18e siècle, maintes grandes villes du royaume présentaient encore cette configuration d'un centre ville hérité du moyen-âge et, au delà des fortifications ou des boulevards un hinterland verdoyant, cultivé où s'érigeaient, comme à Paris, des villégiatures. La ville de Marseille présente une particularité propre dans son processus historique de développement : au dense centre-ville enfermé dans ses murailles, répond la ville éparse constituée au-delà par les bastides, qui sont à l'origine, dès le 14e siècle, des maisons de maîtres ou des châteaux de l'aristocratie accolés à leurs vastes domaines agricoles comprenant une ou plusieurs fermes. Mais les historiens notent que cette fonction économique a été croisée à une pratique résidentielle où l'on s'installe plus longuement l'été. Au 17e siècle, la pratique de la résidence à la campagne par les nobles et la bourgeoisie de la ville durant les longs étés chauds était ainsi courante, un lieu de résidence rurale afin d'échapper aux rigueurs climatiques d'une cité dense, parfois aux épidémies meurtrières, autant qu'une propriété agricole source de revenus et ou de produits destinés à l’autoconsommation (fruits, vin, huile, volailles, gibier, etc.).
Cependant, tout au long du 18e siècle, la prolifération des bastides devint telle que les nouveaux domaines eurent tendance à s'implanter sur des unités foncières moins vastes, de plus en plus restreintes, résultant de division foncière de vastes domaines, et localisées pour certaines à proximité ou dans la ville intra-muros où les limites strictes avaient été repoussées. Ces dernières abandonnaient ainsi leur caractère agricole et tendaient à être des lieux de résidence permanente et non plus des villégiatures estivales ; commence alors à se substituer aux anciennes pratiques, comme à Paris, celles orientées vers l'hédonisme et les loisirs, le jardin paysagé de plantes exotiques remplaçant la culture de la vigne ou de l'olivier. L'Abbé J.-P. Papon évoque dans son Voyage littéraire de Provence, édité en 1780, son arrivée à Marseille :
« La ville est sur le bord de la mer, au bas d’une montagne […]. La campagne couverte de vignes et d’oliviers dans sa plus grande étendue, arrosée dans toute sa longueur par une rivière sur les bords de laquelle règnent des jardins et des prairies, se prolonge au levant dans un espace d’environ cinq lieues de circonférence. Il y a plus de cinq mille maisons de campagne, placées à une petite distance les unes des autres qui se détachent sur fond du tableau par leur blancheur, et font un effet merveilleux sur cette verdure dont la terre est couverte huit mois de l’année. » [2]
La croissance de la ville s'ordonna en fonction d'une recomposition des hiérarchies du terroir et non selon une dynamique propre à la ville intra-muros, et avant l’industrialisation, se complète harmonieusement une relation entre ville et campagne qui demande à être comprise d'abord en termes d'unité et non d'opposition. La cité dense ne s'arrête pas aux portes de la ville mais se poursuit de manière éparse et anarchique sur le terroir qui de là s'étend jusqu'aux collines. A la fin du XVIIIe siècle la spatialisation des bastides au terroir oppose donc la périphérie organisée par de grands domaines «archaïques» à dominante productrice, et une première couronne périurbaine de domaines modernes de dimensions souvent modestes à dominante résidentielle.


1760’s | Côte d’Azur
La pratique de la villégiature en Méditerranée, et en particulier en Côte d’Azur (Stephen Liégeard invente l’expression en 1887), s’amorce avec les touristes anglais se rendant en Italie y admirer ses chef-d’oeuvres artistiques et ses fouilles archéologiques (Pompéi), autant que ses paysages. Les raisons du séjour prolongé ou le puissant motif de la migration hivernale des Britanniques pour la villégiature dans le comté de Nice et en Provence est à l’origine d’ordre médical. Il se fonde sur les vertus thérapeutiques d’un climat élevé au rang de panacée par l’école néo-hippocratique qui fait de la géographie médicale la base de la pharmacopée. De même, depuis les premières décennies du 18e siècle, les médecins anglais et de l’université de Montpellier, théorisent sur l’influence du climat et de la baignade sur la physiologie humaine. On assiste alors à une migration de la balnéothérapie depuis les stations thermales de l’intérieur, les spas anglais, vers les premières stations balnéaires maritimes.
À partir des années 1760, s’amorce la descente des valétudinaires, les invalids, vers le Midi de la France, à la recherche d’un climat et des eaux décrites comme salutaires. Mais les Britanniques sont également sous le charme des paysages, comme Alexandre Herzen qui en 1847 arrivant à Cannes :
« Tout à coup, à un tournant de la route, brilla et étincela la Méditerranée […]. L’entrée en Italie est pour l’homme un événement heureux, une trace lumineuse de ses souvenirs […]. De l’Estérel à Nice, ce n’est pas un chemin, c’est une allée à travers un parc splendide.» (Lettres de France et d’Italie, 1847-1852.)

1753 | Laugier
Les architectes classiques des Lumières exigeaient de rationaliser le plan des villes, de les ordonner ; mais pour d’autres courants, au contraire, la raison se veut avant tout médiatrice, le but n'est pas d'opposer fait urbain et Nature, mais au contraire de les réconcilier. L’abbé Laugier exprime parfaitement cette dialectique lorsqu’il expose ses théories sur le tracé urbain :
« Il faut regarder une ville comme une forêt. Les rues de celle-là sont les routes de celle-ci ; & doivent être percées de même. Ce qui fait l’essentielle beauté d’un parc, c’est la multitude des routes, leur largeur, leur alignement ; mais cela ne suffit : il faut qu’un le Notre en dessine le plan, pour qu’il y mette du goût & de la pensée, qu’on y trouve tout à la fois de l’ordre et de la bizarrerie, de la symétrie et de la variété ; qu’on aperçoive une étoile, là une patte d’oie ; de ce côté des routes en épi ; de l’autre, des routes en éventail ; plus loin des parallèles ; partout des carrefours de dessin et de figure différente. Plus il y aura de choix, d’abondance, de contraste, de désordre même dans cette composition, plus le parc aura de beautés piquantes et délicieuses. [...] Le pittoresque peut se rencontrer dans la broderie d’un parterre, comme dans la composition d’un tableau. [...] Nous avons des villes dont les rues sont dans un alignement parfait : mais comme le dessin en a été fait par des gens de peu d’esprit, il y règne une fade exactitude et une froide uniformité qui fait regretter le désordre de nos villes qui n’ont aucune espèce d’alignement : tout y est rapporté à une figure unique.» (Essai sur l'architecture. 1753)
« Quiconque sait bien dessiner un parc, tracera sans peine le plan en conformité duquel une ville doit être bâtie relativement à son étendue et à sa situation. Il faut des places, des carrefours, des rues. Il faut de la régularité et de la bizarrerie, des apports et des oppositions, des accidents qui varient le tableau, un grand ordre dans les détails, de la confusion, du fracas, du tumulte dans l’ensemble. » (Observations sur l'architecture. 1765)
Selon le critique d’architecture italien Manfredo Tafuri, Laugier entend réduire la ville à un phénomène naturel, et d’autre part, il entend dépasser tout à priori sur l’organisation de la ville, en appliquant au tissu urbain des critères formels qui se réfèrent à l’esthétique du Pittoresque. Tafuri poursuit :
« La référence au jardin prend, elle aussi, une signification nouvelle. La variété de la nature est appelée à devenir partie intégrante de la structure urbaine et se substitue au naturalisme conservateur, déclamatoire et rhétorique qui avait dominé le discours épisodique des systèmes urbains baroques jusqu’à la moitié du 18e siècle environ. L’appel au naturalisme est donc à la foi un rappel de la pureté originelle de l’acte qui ordonne l’espace, et la prise de conscience du caractère anti-organique de la ville. Mais cela signifie encore autre chose. La réduction de la ville à un phénomène naturel s’inscrit évidemment dans l’esthétique du Pittoresque introduite par les empiristes anglais dès les premières décennies du 18e siècle et à laquelle Cozens [peintre paysagiste anglais] donnera en 1759 une armature théorique extrêmement riche et cohérente.» (Projet et utopie, 1973).
En Italie, Fransceco Milizia, critique d’architecture, assura la diffusion des théories de Laugier dans son essai intitulé Principi di Architettura Civile, édité en 1781 et régulièrement ré-édité:
« Une ville est comme une forêt, aussi la distribution d’une ville est-elle comme celle d’un parc. [...] Et d’une multitude de parties régulières doit résulter dans le tout une certaine idée d’irrégularités et de chaos, qui convient aux grandes villes.»
Ordre raisonné et chaos pittoresque peuvent s’équilibrer, et la Nature est appelée à devenir partie intégrante de la structure urbaine. Cependant, cet appel à la Raison, à la sublimation de l’ordre naturel, à son introduction en milieu urbain, ce naturalisme urbain né du rationalisme des Lumières porté en France et en Angleterre par les théoriciens de la ville, occulte splendidement les contradictions, et la réalité du capitalisme urbain en formation et du libéralisme économique de l’ordre bourgeois qui se heurtent à l’exploitation pré-capitaliste du sol. Pour Manfredo Tafuri :
« Le naturalisme urbain, l’intégration du Pittoresque dans la ville et l’architecture, la valorisation du paysage dans l’idéologie de l’art, ont pour but de nier la dichotomie désormais évidente entre la réalité urbaine et la campagne, de faire croire qu’il n’y a pas de différence entre la valorisation de la nature et la valorisation de la ville, machine productrice de nouvelles formes d’accumulation économique. C’est là un naturalisme autrement persuasif que le naturalisme déclamatoire et arcadien de la culture du 17e siècle.» (Projet et utopie, 1973)

1755 | Kant
Le philosophe édite l'Histoire universelle de la nature et la théorie du ciel : la terre et tout le système solaire apparaissaient comme le résultat d'un devenir dans le temps. Selon Engels :
« La découverte de Kant était la source de tout progrès ultérieur. Dès lors que la terre était le résultat d'un devenir, son état géologique, géographique et climatique actuel, ses plantes et animaux étaient aussi, nécessairement, le résultat d'un devenir; elle avait nécessairement une histoire faite non seulement de juxtaposition dans l'espace, mais de succession dans le temps.» (Dialectique de la Nature, 1882).
Kant précise dans les Fondements de la métaphysique des Moeurs que la nature est un ensemble de ressources, sans valeur intrinsèque, à la disposition de l’homme et subordonnée à son instrumentalisation.

1755 | Rousseau
« Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique ; en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons, et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755).
Rousseau considère que l'homme primitif, le bon sauvage « en se rassasiant sous un chêne, en se désaltérant au premier ruisseau, en trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni le repas », vivait heureux au milieu d'une nature très généreuse :
« La terre, abandonnée à sa fertilité naturelle et couverte de forêts immenses que la cognée ne mutila jamais offre à chaque pas des magasins et des retraites aux animaux de toutes espèces [...] Accoutumés dès l'enfance aux intempéries de l'air et à la rigueur des saisons, les hommes se forment un tempérament robuste et presque inaltérable.»
1758 | Linné
Le naturaliste suédois Carl Von Linné (1707-1778) voit dans l’économie de la nature « la très sage disposition des êtres naturels, instituée par le Souverain créateur » ; Même si pour la dixième édition de son Systema Naturae en 1758, Linné inclut l’espèce humaine dans la catégorie des mammifères, ordre des primates ; c’est une petite révolution, mais d’autres naturalistes qui promeuvent l’étude du vivant dans son environnement, tels René Antoine Ferchault de Réaumur, (1683-1757), Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788) amorcent un processus de laïcisation, mettant en cause les fondements de la religion.

1758 | Physiocratie
François Quesnay publie son Tableau économique qui présente le courant que l’on nomme des physiocrates. Dans un contexte marqué par des famines quasi-permanentes, des guerres incessantes, Quesnay estime qu’il est primordial que la France atteigne une auto-suffisance alimentaire durable en protégeant, en développant les ressources agricoles, en particulier la culture du blé. L’idée fondamentale est de contrôler les ressources nationales pour sursoir aux besoins de la population. Pour Quesnay, qui fut médecin, proche des naturalistes, seule l’agriculture est productrice de richesses, mais elle est aussi très vulnérable car dépendante des aléas de la nature qui détruisent parfois les récoltes (gelée, grêle, inondation, etc.). Pour faire face à ces difficultés, Quesnay est favorable à la création de grandes exploitations agricoles qui sont à même de mobiliser de capitaux nécessaires à la productivité, à la rationalisation du travail agricole. Partisans du libre échange, et du laisser-faire, les physiocrates estiment que la richesse doit circuler pour endiguer les famines du royaume ; mais ils critiquent l’exportation qui constitue une menace de disette. Les physiocrates sont donc hostiles à toute réglementation mais sont partisans de la monarchie absolue ; leurs idéaux s’exporteront dans plusieurs pays d’Europe et influenceront le président américain Thomas Jefferson.
Dans certaines régions le capitalisme agraire se développe rapidement, notamment dans les plaines de grande culture de l’Ile-de-France, à partir des années 1730, avec la concentration des fermes et la disparition des petits cultivateurs prolétarisés, qui n’ont d’autres choix l’exil ou le travail salarié. Apparaissent ainsi des mouvements de contestation d’ouvriers agricoles, en particulier des grèves dans les équipes de moissonneurs. Ces mouvements se développent devenant plus tendus dans les années 1770, alimentent la révolution, puis en 1792-1794, poussés par la hausse des prix des vivres qui grèvent le budget ouvrier et l’augmentation du cours des blés qui profitent aux gros exploitants employeurs.

1762 | Rousseau
L’urbaphobe ruralophile suisse publie Emile et Du contrat social. Dans plusieurs passages du Contrat social, Rousseau fait l’éloge de la vie rurale :
« les paysans sont attachés à leur sol beaucoup plus que les citadins à leurs villes. L’égalité, la simplicité et la vie rustique a pour ceux qui n’en connaissent point d’autre un attrait qui ne leur fait pas désirer d’en changer. De là le contentement de son état qui rend l’homme paisible, de là l’amour de la patrie qui l’attache à sa constitution. »
Les villes sont les tombeaux de la vertu ; c’est là où l’amour-propre s’épanouit, c’est là où le cortège de vices qui l’accompagne se ramifie :
« Les hommes ne sont pas faits pour être entassés en fourmilières, mais épars sur la terre qu’ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent, plus ils se corrompent (…). Les villes sont le gouffre de l’espèce humaine. »

1763 | Pollution
Description de la pollution atmosphérique à Paris par Le Begne de Presles, médecin de Jean-Jacques Rousseau :
« Paris a une atmosphère particulière en tout temps, excepté pendant les grands vents. Cette atmosphère est formée par un air rendu très pesant par la quantité de corpuscules ou exhalaisons qu'il soutient et que leur poids empêche de s'élever fort haut : c'est ce que forme le nuage dont Paris paraît couvert et enveloppé dans le temps le plus serein lorsque l'on regarde la ville d'un peu loin. Les brouillards que l'on éprouve si souvent à Paris pendant l'automne et l'hiver qui ont si mauvaise odeur, qui font mal aux yeux, à la gorge, excitent la toux, causent des fluxions.»

1750’s | Bois & Charbon
Au milieu du 17e siècle, le royaume de France, et plusieurs pays d’Europe, s’inquiètent d’un déboisement généralisé. Une ordonnance prise par Colbert en 1669 sur les eaux et forêts est censée réguler la déforestation et réglementer les usages du bois, notamment par le contrôle étatique à travers la Maîtrise des Eaux et Forêts, mais son efficacité est très limitée. La métallurgie du fer utilise alors exclusivement le charbon de bois, qui menace ainsi les forêts. En Alsace, face à la déforestation intempestive, une ordonnance de 1723 tenta même d’interdire de créer de nouveaux fourneaux qui restera lettre morte tant ce métal était devenu primordial à l’activité humaine. L’accroissement démographique, la recherche du confort et l’essor des grandes manufactures, des forges et hauts fourneaux, des verreries, etc., exigent des quantités de plus en plus importantes de bois. Après les années 1750, la situation empire, le combustible tend à manquer au fur et mesure que les forêts et les bois sont exploités, et certaines manufactures fonctionnent seulement quelques mois de l’année, faute de bois. Selon Louis Trénard, le Nord du royaume de France est particulièrement touché :
« Les ateliers textiles anéantissent les forêts : on file et on tisse en Flandre et en Picardie, Saint-Quentin produit 100000 pièces de toile, Valenciennes 50000, Maubeuge fabrique des serges, Condé des siamoises ; Saint-Amand des molletons, Lille des bas… Partout, les chaudières engloutissent des bûches. »
De plus, les Français rechignent à utiliser la houille, « le charbon de terre » pour le chauffage : la fumée que sa combustion dégage, son odeur désagréable et son maniement peu pratique car salissant, limitent son utilisation. Hormis les habitants proches des lieux d’extraction, les personnes disposées à recourir au charbon pour le chauffage domestique à la place du bois ou à remplacer le charbon de bois par du charbon de terre dans les forges et les fourneaux sont encore peu nombreuses dans la première moitié du 18e siècle. L’opinion négative et méfiante envers le charbon s’inscrit dans la logique hygiéniste des circumfusa ou « choses environnantes ». Sous ce terme, les médecins du 18e siècle incluent l’air, l’eau, et tous les autres éléments ayant une influence sur la santé, dont les fumées de charbon. Les vapeurs et les fumées émanant du charbon sont considérées comme étant la cause plausible de maladies. Par exemple, Dubos considère en 1719 que le déclin des Romains depuis l’Antiquité est dû à la destruction des égouts par les envahisseurs barbares et par l’expansion des mines d’alun dont les vapeurs ont altéré l’air de la ville. La fumée dégagée par la combustion du charbon fait partie des circumfusa qu’il s’agit de circonscrire voire d’éliminer du milieu urbain afin de l’assainir. Les voyageurs visitant les villes minières se plaignaient souvent dans leurs témoignages de leur puanteur, et de la saleté. Pour De Pöllnitz, on ne peut visiter Liège sans trouver désagréable la mauvaise odeur qui surpasse celle des villes d’Angleterre et qui rend Liège, en hiver, aussi noire et aussi sombre que Londres. (Mémoires de Charles-Louis baron de Pöllnitz, 1734.) En France, l’on tente de limiter l’utilisation de ce type de combustible ; la police de l’Ancien Régime prend en charge la régulation des activités industrielles et artisanales en milieu urbain, et s’occupe de la gestion des pollutions industrielles au 18e siècle avec rigueur et sévérité qui constitue pour l’industrialisation un véritable obstacle qu’il convient d’éliminer les compétences des magistrats de police en la matière.

1769 | Isle de France (aujourd'hui île Maurice)
Les forêts de l'île ayant été sur-exploitées, l'administrateur colonial Pierre Poivre prend la première mesure législative de protection écologique. Son ordonnance oblige les propriétaires à conserver 25 % de leurs terres boisées, notamment en montagne, pour limiter l'érosion des sols ; suivie d’une loi protègeant les bois situés à moins de 200 m d'un cours d'eau ou d'un lac. En 1791 une loi réglemente les rejets de polluants dans les cours d’eau par les entreprises d'indigo et de canne à sucre. En 1798 une autre limite la pêche. Ces limitations feront modèle, et seront appliquées à d’autres îles dans le monde entier.

1768 | L’Eden
Parmi les territoires visités ou colonisés par les explorateurs français, les îles lointaines tropicales, en particulier du Pacifique, représentaient l’Eden ou une nouvelle Arcadie ; en 1768, Louis-Antoine de Bougainville accoste à Tahiti dans la baie de Matavai ; île qu’il surnomme la « Nouvelle-Cythère », en hommage à l’accueil chaleureux et à la douceur des mœurs tahitiennes. Le récit qu’il fera de son escale contribuera à la création du mythe du « paradis polynésien » et alimentera le thème du « bon sauvage », cher à Jean-Jacques Rousseau. Bougainville s’extasiait ainsi:
« J'ai plusieurs fois été...me promener dans l'intérieur. Je me croyais transporté dans le jardin d’Éden... Un peuple nombreux y jouit des trésors que la nature verse à pleine mains sur lui. Nous trouvions des troupes d'hommes et de femmes assises à l'ombre des vergers; tous nous saluaient avec amitié... partout nous voyions régner l'hospitalité, le repos, une joie douce et toutes les apparences du bonheur.»
Le naturaliste et explorateur du voyage, Philibert Commerson, donnera également une vision idyllique :
« Cette Isle me parut telle, que je lui avais déjà appliqué le nom d'Utopie ou de fortunée...Le nom que je luis donnais convenait à un pays, le seul peut-être de la terre où habitent des hommes sans vices, sans préjugés, sans besoins, sans dissensions. Nés sous le plus beau ciel, nourris des fruits d'une terre qui est féconde sans culture, régis par des pères de famille plutôt que par les Rois, ils ne connaissent d'autre Dieu que l'amour ; tous les jours lui sont consacrés, toute l'île est son temple, toutes les femmes en sont les idoles, tous les hommes les adorateurs… La honte ni la pudeur n'exercent point leur tyrannie. »
A la suite de l’expédition de Bougainville, Diderot rédige son Supplément au voyage de Bougainville. Dans ce dialogue imaginaire, publié posthumément, après la Révolution, un vieillard tahitien décrit l’opulence et la liberté de son île avant l’arrivée des Européens, tandis qu’un marin français évoque la détresse des pauvres dans la France prérévolutionnaire. A la fin du siècle, l’arrivée des baleiniers y faisant escale, puis des négociants, marque le bouleversement majeur de la société traditionnelle tahitienne. Les équipages introduisent l’alcool, les armes et les maladies, encouragent la prostitution et la création de distilleries. Ces premiers échanges avec les Occidentaux ont des conséquences catastrophiques sur la population tahitienne, entre autres, qui décroît rapidement, ravagée par les maladies et l’alcoolisme. Cela étant, le mythe d’un Eden préservé sera tenace...

1769 | Pierre Patte
L’architecte Pierre Patte, auteur d’un plan d’embellissement pour Paris, s’attaquait également au problème de la gestion des déchets et des eaux saine, pluviale et usée, et préconisait dans ses Mémoires un profil de rue idéale, un système performant de tout-à-l’égout et l'aménagement de trottoirs, invention anglaise. Il déclarait :
« Je me suis appliqué à prévenir les abus multipliés qui naissent des nombreuses habitations et j'ai distribué notre nouvelle ville de manière à pouvoir lui donner une propreté capable de la rendre une demeure délicieuse où la santé ne courût aucun risque, où la salubrité de l'air pût être maintenue dans toute sa pureté et où il fût possible en un mot de jouir des mêmes avantages que dans les campagnes. »

RÉVOLUTION INDUSTRIELLE


En 1769 en Angleterre, James Watt invente une machine à vapeur qui transforme en énergie mécanique la vapeur produite par l'eau chauffée au charbon. Son application industrielle en 1775 marque le début de la révolution industrielle. Elle repose sur des innovations techniques majeures dont la diffusion est tres progressive, rapide en Angleterre, plus lente dans d’autre pays. En France, plutôt qu’une révolution, il s’agit d’un long processus. L’industrialisation n’élimine pas, d’emblée, les formes traditionnelles que sont le monde des métiers (compagnonnage) et la proto-industrie en milieu rural. A ce titre, le degré d’industrialisation des villes françaises est hétérogène. La formule de Léonce Reynaud est ainsi vérifiée: «le tracé d'une ville est oeuvre de temps plutôt que d'architecte […] il n'est aucun de ses développements successifs qui n'y ait son empreinte ; produit d'une longue suite de générations, elle conserve quelque chose de chacune d'elles (1857).»

Murray Bookchin juge des conséquences :
« L'industrie se donna impérativement pour tâche d'arracher à l'ouvrier toute maîtrise technique et pratique en matière de moyens de subsistance. Placer l'ouvrier dans une dépendance totale à l'égard de la fabrique et du marché du travail industriel fut une précondition essentielle au triomphe de la société industrielle. L'urbanisme, conçu en gros comme l'organisation du surpeuplement urbain, les horaires de travail interminables, une généreuse tolérance pour l'alcoolisme et une division extrêmement fragmentée du travail combinèrent les exigences de l'exploitation à une politique délibérée de prolétarisation. La liquidation systématique de tous ces moyens autonomes de survie que pouvaient constituer pour l'ouvrier un petit lopin de terre, une connaissance rudimentaire de l'utilisation des outils, le savoir-faire nécessaire pour pourvoir aux besoins familiaux en matière de chaussures, de vêtements et de mobilier, cela ne tendait qu'à retirer au prolétariat tout moyen de résistance face au capital. » (The Freedom of Ecology, 1982).
Cette première industrialisation que l’historiographie récente appelle « la révolution des consommateurs » est aussi celle finalement, par une production accrue, de nouveaux modes de consommation accrue des objets du quotidien que sont tissus, dentelles, tapisseries, faïences, papiers peints, vaisselle… Le désir d’acheter et de posséder des biens autres que ceux qui permettent la simple survie conduit ainsi à une affirmation des phénomènes de mode, impliquant pour les producteurs la nécessité de prendre en compte le goût changeant des consommateurs et la diversification de leurs consommations. La course à la novation pour séduire la clientèle devient un enjeu majeur pour les manufacturiers ; à ce titre, les commerçants s’adaptent, et pour les plus ingénieux inventent dès le début du 19e siècle, le « Grand magasin », le nouveau temple de la consommation.

1770 | Voltaire
« Le premier qui ayant enclos un terrain s'avisa de dire : " Ceci est à moi" et trouva assez de gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères, que d'horreurs n'eût point épargné au genre humain celui qui arrachant les pieux ou comblant les fossés, eût crié à ses semblables : " Gardez-vous d'écouter cet imposteur, vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne.”» (Questions sur l’Encyclopédie, article « Homme », 1770.)

1771 | 2440
Louis-Sébastien Mercier publie L’An 2440, rêve s’il en fut jamais, la première uchronie qui se situe dans le temps, et non plus dans l’espace. Il y décrit Paris, une ville idéale, hygiénique et démocratique, et Versailles en ruine... Ce roman social d’anticipation est un concentré, sous forme romanesque, du projet philosophique et politique des Lumières, et une virulente critique de la société de son temps.

1775 - 1804 | Cité Idéale
La construction de la Saline royale de Chaux débute sous la conduite de l'architecte du Roy, Claude-Nicolas Ledoux. Implantée en zone rurale, à proximité de forêts, cet manufacture est complétée par les maisons d’habitation collective des employés, une série d'équipements communs, de jardins d’Eden, et de potagers : 
 « Les ouvriers sont logés sainement,les employés commodément : tous possèdent des jardins légumiers qui les attachent au sol, tous peuvent occuper leurs loisir sà la culture qui assure chaque jour les premiers besoins de la vie.»
Un complexe d’édifices en forme de demi-cercle faisant songer à Versailles, où également la Nature est une composante essentielle du plan et du programme. Le plan géométrique rigoureux est justifié par l’air et le soleil, la forme doit être «pure comme celle que décrit le soleil dans sa course », et l’organisation rayonnante assure une productivité maximale en rationalisant au mieux les déplacements des employés. Sur cette base, Ledoux imaginera, après la révolution, une cité idéale, en complétant la demi-ellipse de la saline. Contemporain et disciple de Rousseau, l’architecte reprend à son compte l’idée de l’isolement bienfaiteur, loin de la ville tentatrice, et s’inspire des idées progressistes, visant par une nouvelle organisation du travail et du système productif à modeler le comportement social : « le caractère des monuments comme leur nature servent à la propagation et à l’épuration des mœurs » écrira-t-il dans son ouvrage testament publié en 1804, L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation.



Il est possible d’affirmer que Ledoux imagine avec ce projet, la première cité-jardin, telle qu’elle sera théorisée par l’anglais Ebenezer Howard - qui reprend l’idéal d’une forme circulaire pour ces city-gardens ; c’est une cité industrielle et agricole, autonome, établie en milieu rural et éloignée de la grande ville, une cité où la Nature est déclinée sous toutes ses formes : de la forêt proche faisant d’elle un premier écrin pour la cité, qui se donne toute entière au regard grâce à la grande plaine cultivée, des alignements d’arbres des avenues et boulevards convergents vers la place centrale, minérale, elle, des bosquets et des arbres majestueux isolés soulignant le genius loci d’un lieu, jusqu’aux squares avec leurs bosquets de citronnelles, de figuiers, de cèdres, de palmiers, etc., et potagers des ouvriers. Ainsi, écrit-il :
« Voyez ces arbres à hautes tiges qui percent la nue ; d'autres qui se pelottent ave celle.L'horizon est couvert, d'un côté, par le rocher qui reçoit lesbrûlants adieux du soleil, de l'autre, l'oeil compte cent fabriques harmonieuses qui enrichissent le vallon. Cet arbre isolé dont la masse étale sur le ciel ses rejettons centenaires, cet arbre, qui couvre une partie de la scène, vaut à lui seul le prix d'un édifice. Quel imposant repoussoir! Voyez ce que peut la nature ; qu'elle est impérieuse! ce que vaut un mot, souvent il vaut un poème tout entier.»


Pour protéger les habitants des « caprices de l'air », des pluies et de l’ardeur du soleil d’été, Ledoux multiplie les portiques couverts, reliant les édifices et les maisons d’habitation - idée également reprise par Howard -; et même les maisons privées les plus modestes en sont dotées pour laisser leurs occupants poursuivre les exercices physiques interrompus par l'orage.
Cité-jardin largement ouverte sur hinterland, l’anti-urbanisme de Ledoux donne à chacun en abondance ce que la nature elle-même prodigue : l'air, l'eau, l'espace, la lumière. Il est impossible à un architecte du siècle des Lumières de refuser aux hommes ces éléments indispensables du bonheur, soit inexistants ou altérés dans les grandes villes, soit concédés aux seuls plus aisés. Dans un sens, Ledoux utilise la Nature - par l’abondance et l’omniprésence - dans une mission pédagogique, partagée par Rousseau et toute la philosophie des lumières ; sa confiance dans une bonté originelle, son intuition d'une régénération de l’homme par la nature - et la travail - sont utopiques assurément, mais enracinées dans le siècle. De même que la maîtrise de la Nature, comme le souligne Mona Ozouf :
« Mais surtout parce que l'architecte incarne la maîtrise de l'homme sur la nature. Rien, selon ce texte conquérant, ne lui est impossible. Il sait assécher les marais, irriguer les déserts. Il peut même se soumettre le climat, dont les pouvoirs pourtant sont si étendus, et qui tient la santé, l'humeur, les caractères, la vie même des hommes. Il sollicite pour cela l'aide du naturaliste ; à eux deux, “nouveaux tyrans de la terre, ils la forceront impérieusement dans ses lenteurs périodiques, ils ordonneront aux saisons, commanderont les souffles favorables et progressifs, et faisant disparaître les glaces de l'hiver pour faire épanouir les roses et précipiter les parfums de l'ananas provoqués par les feux du Midi, ils appelleront les délices du monde pour assister au réveil du chantre de la nature”.
C'est donc une nouvelle création que propose l'architecte, rival en cela du “ Dieu qui créa la masse ronde”». (Architecture et urbanisme : l'image de la ville chez Claude-Nicolas Ledoux. In: Annales. Economies, sociétés, civilisations, 1966.)

Enfin, notons que La Saline royale de Chaux, et sa cité idéale préfigurent les phalanstères, familistères et autres cités ouvrières modèles des siècles suivant, mais aussi les édifices panoptiques, comme l’affirmait Michel Foucault.

1776 | Singe
Le paysan perverti (1776) puis La paysanne pervertie (1784) de Restif de La Bretonne, au sous-titre – Les dangers de la ville – sont évocateurs. La communauté agricole du bourg d'Oudun (Le Paysan perverti) est créée pour empêcher les jeunes ruraux de s'installer en ville et de s'y corrompre comme Edmond, le héros du roman. Restif abordera d’ailleurs dans d’autres romans et essais, le thème des communautés communistes agricoles (en particulier L’an 2000).
Etonnamment contemporain est son court pamphlet intitulé Lettre d'un singe aux êtres de son espèce, publié en 1781. L’histoire est celle d’un homme-singe, sachant écrire et parler, qui a reçu une éducation classique auprès de sa maîtresse, entend consoler les bêtes des malheurs que leur causent les humains en décrivant leurs pratiques barbares : la monogamie, la propriété, l’hypocrisie de la politesse, etc., et, surtout, l’inégalité et l’esclavage :
« L’homme, mes frères, l’homme qui nous domine tous, est un ridicule animal ! Nous avons un bien indigne Maître ! On en voit qui se gorgent et qui, pis que les loups qu’ils méprisent et qu’ils tuent, ne daigneraient pas de donner de leur superflu à leur frère qui n’a rien et qui, le désespoir dans les yeux, la pâleur de la faim sur le visage, le gémissement au fond du cœur, leur tend humblement la main.»
1776 | Hygiènisme
L’Anglais J. Arbuthnot publie son Essai des effets de l’air sur le corps humain, et ouvre la médecine sur la relation entre maladie et environnement. La Société royale de médecine lance, dès sa fondation en 1776, un programme ambitieux de recherches, où l’opposition villes/campagnes prédomine. Ils étudient les caractères généraux de la ville par quartiers, du site aux habitudes alimentaires et aux mœurs des habitants. L’analyse peut être plus précise (l’état de l’habitat, densité, etc.) afin de comprendre la répartition spatiale différentielle des décès. L’hygiène publique est ainsi fondée comme discipline d’intervention. Les théories aéristes ou miasmiques accouchent alors d’une floraison de projets de percées destinées à faciliter la circulation de l’air et améliorer la salubrité. En 1788, Dehorne s’en fait le propagandiste :
« Un des principaux points de la salubrité d’une grande ville, comme Paris, c’est de favoriser la libre circulation de l’air qu’on y respire, en détruisant peu à peu tous les obstacles qui peuvent l’intercepter, en alignant, en élargissant les rues trop étroites, dans lesquelles il se concentre, & peu aisément s’altérer.» (Mémoire sur quelques objets qui intéressent plus particulièrement la salubrité de la ville de Paris, 1788).
Selon Marcel Roncayolo :
« La référence majeure vient de la nature. Tout un vocabulaire naturaliste est ainsi appliqué à l'urbanisme : on parle de circulation urbaine sur le modèle de celle du sang, d'artères, de coeur, de croissance, etc. à l'image de celle des corps. De même, on décrit une pathologie urbaine, la ville étant le lieu de la perversion, sous cette inspiration. Médicalisation de la ville et urbanisation de la médecine vont de pair. On définit l'espace urbain comme un environnement, au sein duquel les maux peuvent se propager. Un lien de causalité est ainsi établi entre la ville et les maladies, dont certaines sont même considérées comme spécifiquement urbaines. De ce point de vue, la démarche naturaliste précède souvent, voire distance, le progrès des sciences et finit par instaurer au coeur de la science de la ville des référents et des images organicistes, que l'on continue de perpétuer aujourd'hui encore à travers l'emploi des mots.» (L'abécédaire de Marcel Roncayolo, 2008).

1782 | Maréchal
Sylvain Maréchal, écrivain, poète et pamphlétaire français, militant politique compagnon de Gracchus Babeuf, publie L’Âge d’or, recueil de contes pastoraux par le berger Sylvain, considéré comme correspondant à un anarchisme pastoral utopique le plus paisible ; E. Armand jugeait que « Sylvain Maréchal… est le premier (qui) proclama joyeusement des idées anarchistes, entachées cependant d’arcadisme. » (Les précurseurs de l’anarchisme, L’En-dehors, 1933.)

1782 | Contre-utopie
Parmi les nombreuses contre-utopies qui fleurissent à cette époque, celle de l’espagnol Cándido María TRIGUEROS, auteur de El mundo sin vicios, publié en 1802, est remarquable, pamphlet à caractère anti-rousseauiste, qui dénonçait le mythe de la bonne nature et du bon sauvage. Il narre l’histoire d’un ermite de religion musulmane retiré du monde qu’il juge trop dépravé. Mais, il se voit confronté à une nature tout aussi hostile, où les hommes sont soumis aux bêtes sauvages, à une nature réelle et donc cruelle. La vie est frugale, frustre et sans fantaisie. L’ermite, déçu, retourne dans la société, et accepte désormais les passions et les vices du monde urbain, le propre de l’humanité.

1785 | Les squares
Les squares se multiplient dans la capitale anglaise, Londres, qui selon Lewis Mumford (La Cité à travers l’histoire) :
« étaient utilisés en fait pour divers usages domestiques, battage des tapis, étendage du linge. Les propriétaires des immeubles du pourtour les transformèrent finalement en parcs ou jardins communautaires. »
En 1785, Jean-Baptiste-Elie de Beaumont en souligne l'aspect éminemment social :
« On sent bien que ces carrés (qu'il serait cependant possible de rendre agréables) ne seraient pas pour la décoration de la ville, mais pour la salubrité, pour la circulation de l'air, pour la conservation des enfants et des générations futures. »
Louis Enault dans son ouvrage Londres illustré par Gustave Doré publié en 1876, écrivait :
« Les squares et les parcs, qui sont les jardins de ceux qui n’ont pas de jardin, jouent dans la vie de Londres un rôle tout à fait considérable. Dans aucune capitale ils ne sont ni si vastes ni si nombreux. Ils prennent parfois de telles dimensions qu’au coeur même de cette ville de deux millions d’hommes on peut se croire à la campagne. Là vaches et moutons paissent en liberté, comme pour mieux vous rappeler la vie des champs.[…] L’habitant de Londres n’est pas seulement heureux de la possession de ses parcs ; il en est fier.[…] Le plus souvent il les appelle les poumons de la capitale (London’s lungs) et prétend que sans eux l’Angleterre ne respirerait pas. »

1789 | Révolution

« La plus magnifique ressource que jamais gouvernement ait eu la bonne fortune de trouver à sa disposition, les milliards des biens du Clergé et des émigrés.» (Marcel Marion, Histoire financière de la France depuis 1715, 1919).
L’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen définit comme « droits naturels et imprescriptibles de l’homme», la liberté en première position, la propriété en seconde : l’article 17 pose : « La propriété est inviolable et sacrée ». Ainsi, la révolution bourgeoise refuse, dans le domaine de l’urbain, de surmonter les contradictions entre la charge utopique d’une planification oeuvrant pour le bien et la félicité de l’humanité, et l’initiative, la propriété privée ; entre la « volonté générale » et les intérêts particuliers, entre le principe collectiviste d'égalité du républicanisme et la défense des propres intérêts de l’individu. Idéal inconciliable que Condorcet exprimait ainsi :
« Les efforts de chacun pour lui-même servir au bien-être de tous, et, malgré le choc extérieur des intérêts opposés, l'intérêt commun exiger que chacun sache entendre le sien propre et puisse librement le chercher ».
Cela étant, la proposition de Talleyrand du 10 octobre 1789 de nationaliser les biens de l'église, et ce afin de combler la dette publique, donna suite à des débats houleux, et le 2 novembre 1789, fut votée la loi relative à la confiscation de ces biens ; puis des biens de la couronne, puis, ensuite, en 1792, l’on vota la confiscation des biens des ennemis de la Patrie. Ainsi, la vente des biens nationaux revêt ce caractère d'interpénétration du financier et du politique, et elle se transformera en opportunité financière, mais aussi sociale, en ce sens où le mode de vente prévoit un premier versement comptant et un crédit s’étalant sur plusieurs années, un mode devant permettre, en théorie, l'accès à la propriété pour les moins aisés ; dans la même veine, les biens nationalisés les plus imposants seront soit adjugés aux communes – pour l’intérêt dit général-, soit subdivisés en lots ; une loi, par exemple, stipulait que les couvents devaient être morcelés. L'objectif recherché était d’une part de diviser, d’anéantir donc les grandes propriétés appartenant au clergé ou à la noblesse et, par là, de faciliter l’accès à la petite propriété aux moins nantis. Dans les faits, d’une manière générale, ce système profitera aux seules classes de la bourgeoisie, seules capables de surenchérir, car la procédure de l'enchère, et d’un premier versement comptant, même faible, exclut matériellement les moins aisés. En outre, il ne leur était guère possible de se rendre acquéreur d’un ou de plusieurs lots susceptible d’en faire une exploitation économiquement viable, et ainsi, incapables de mettre la terre en exploitation, les « petits » acquéreurs la revendaient aux plus aisés... véritables bénéficiaires. Le constat peut être étendu à la nature des biens : les lots de bonne terre, ou les mieux situés pour les plus aisés, le contraire pour les plus pauvres. Tandis que l’appareil d’État s’écroule en quelques mois sous la pression des foules, les mouvements paysans relancent la Révolution avec la « guerre aux châteaux » et les troubles frumentaires de décembre 1789 à l’été 1791, puis à l’été 1792 et à l’été 1793. Il s’agit donc bien d’une révolution populaire où le gouvernement et l’Assemblée, de la Constituante à la Convention, sont loin de maîtriser la situation dans les campagnes et sont débordés par les paysanneries.

En 1793 les jacobins tentèrent de réaffirmer le caractère social révolutionnaire, en notamment, décidant de la vente des biens, voire de redistribution foncière au bénéfice des plus pauvres, tout du moins aux véritables patriotes indigents - les fameux décrets de ventôse an II. Cependant, la chute des jacobins surviendra trop tôt, et leurs successeurs élimineront toute valeur sociale au profit du volet financier : le premier versement et le taux d’emprunt seront ainsi augmentés, le temps accordé au payement diminué de moitié, et les enchères seront organisées dans les chefs-lieux de département, afin de les restreindre aux plus aisés, à une époque où les déplacements étaient laborieux pour les classes indigentes ; puis enfin, en 1795, sera supprimé le système d’enchères publiques au profit de la vente directe, avec un payement réduit à quelques mois seulement. Les classes les moins aisées, mais aussi celles de la petite bourgeoisie, sont ainsi éliminées de facto.

Ainsi, les temps sont propices pour la bourgeoisie citadine et rurale d’investir sur les marchés foncier et immobilier, et ce d’autant que la confiance des détenteurs de capitaux ébranlée dans une large mesure devait se reporter sur des valeurs sûres, soit l’or soit la terre ou la pierre. Les biens du clergé composaient dans les villes de véritables réserves foncières non bâties, des enclaves vertes – parcs, jardins d’agrément, champs cultivés ou vignoble, vergers ou potagers, pépinières, etc., situés au coeur et en périphérie des villes. Le démantèlement de ces biens assura ainsi, pour les plus imposants, leur changement d’affectation, passant par exemple d’un couvent à une administration, une prison ou une caserne dont on manquait, mais souvent leurs espaces non bâtis étaient livrés aux enchères et faisaient l’objet d’une opération immobilière privée. La Révolution entendue comme embourgeoisement de architecture est ainsi faite à travers l’architecture privée. Il aurait été étonnant qu’il en fût autrement. La Révolution n’a guère bâti, faute de moyen et de temps, mais s’empara largement des biens des églises et des ennemis de la Patrie, pour constituer son patrimoine public. De même, pour les municipalités l’occasion était donné d’acquérir un bien pour effectuer un projet d’élargissement ou d’ouverture de nouvelles rues, et de même l’administration imposait aux acquéreurs, une servitude de lotissement qui comprenait la création de nouvelles voies, voire de place publique, corrigeant les défauts circulatoires de la ville héritée.

En outre, les manufacturiers se plaisent à se rendre acquéreur à vil prix des biens mis en vente pour y installer leurs fabriques, ateliers, entrepôts et écuries, y compris dans le centre même des villes : la pollution s’invite en ville avec les manufactures et fabriques urbaines, mais la résistance des propriétaires et locataires lésés par, notamment, les fumées nocives ou malodorantes, le rejet d’eau polluée, etc., s’intensifie au fur et à mesure de cette première industrialisation.


PARIS
Projet de lotissement du couvent des Filles du calvaire

1796

En conséquence, la Révolution a largement contribué a bouleversé l’urbanisme des villes de France, mutation spectaculaire qui s’est étendue jusqu’au 19e siècle, par notamment, l’entremise de la spéculation. Maurice Halbwachs jugeait que « les tracés de voie, et les changements de la structure superficielle de Paris s'expliquent non point par les desseins concertés d'un ou plusieurs individus, par des volontés particulières, mais par des tendances ou besoins collectifs auxquels les constructeurs, architectes, préfets, conseils municipaux, chefs d'état ont obéi, sans prendre, de ces forces sociales, une conscience bien claire, et, quelquefois, avec l'illusion qu'ils s'inspiraient de leurs conceptions propres. (Les plans d'extensions et d'aménagement de Paris avant le XIXe siècle, 1920). Ainsi à Paris, le gouvernement instaure une Commission des Artistes entre 1793 et 1797, s’occupant de l’embellissement de la capitale – d’urbanisme - qui produira un plan d’aménagement, un recollement de projets plus qu’un projet d’aménagement cohérent. Ces projets sont dans la continuité de ceux de Louis XV et Louis XVI concernant la création de grandes percées purificatrices. Si les architectes utopistes du moment ne sont guère écoutés, les efforts portent notamment sur l’assainissement de la ville, la construction de ponts, d’abattoirs hors muros, la modernisation des grands cimetières, et la création du bassin de La Villette mis en eau en 1808, lieu de villégiature et de loisirs.

La Villette
Situé hors des limites de l’octroi, le nouvel aménagement de La Villette, commune encore champêtre, y attira la foule parisienne, venant ici autant pour jouir des plaisirs de la promenade, de la pêche et de la baignade - interdite - que dans les très nombreux cabarets ; les premières courses à l’aviron de France s’y déroulèrent, et en hiver, les parisiens pouvaient profiter des eaux gelées du grand bassin pour s’adonner aux plaisirs du patinage. Avec la mise en service du canal de l’Ourcq, le bassin prend sa vocation de port, des entrepôts sont construits en arrière des berges, autorisés par un arrêté du préfet de la Seine en 1822, stipulant qu’ils devront être exclusivement réservés à l’entrepôt de marchandises et qu’aucun établissement tels les guinguettes, restaurants ou marchands de vin ne pourront s’y installer. On préserve provisoirement le paysage champêtre du bassin en exigeant que les arbres plantés en bordure ne seront arrachés qu’au fur et à mesure de l’établissement de magasins, hangars et ports de décharge.

Les Folies
Autres lieux de distraction parisienne, les « folies » deviennent pour certaines des… parcs d’attractions fort prisés par les parisiens (notamment la Folie Tivoli {1766} du Sieur Boutin, exécuté en 1795, la plus célèbre, ou la Folie Boursault connue pour ses bals champêtres, la Folie Marbeuf pour ses grandes fêtes d’été, etc). Le pavillon de La Bouëxière et son parc sont transformés en 1826 en parc d’attractions et le pavillon est démoli en 1840. Ce temps des « folies » populaires connaît un apogée sous la Révolution et l'Empire. Dès le début de la Restauration, la mode et les mentalités changent, la sociabilité se recentre sur les boulevards, les passages couverts et, sous l’effet de la pression immobilière, tous les grands parcs sont lotis. Mais une partie de l’immense parc de la Folie Monceau devient en 1850 un parc public. Ainsi les villes se densifient et perdent plusieurs hectares d’espaces jadis verdoyant.

PARIS | Village de Monceau
L’architecte paysagiste Carmontelle présentant les clefs du parc Monceau au duc de Chartres
1790 ? Anonyme

PARIS
Montagnes de la Folie Beaujon
1817
La folie Beaujon était un immense domaine de plaisance d'une superficie de douze hectares aménagé entre 1781 et 1783 pour le financier Nicolas Beaujon à Paris. Une partie du parc fut acquise en 1794 par Coopman et transformée en 1801 en un parc d'attractions. En 1817, on y construisit des « montagnes françaises », concurrentes des montagnes russes inaugurées l'année précédente. En 1825, le parc est vendu à de bons gros spéculateurs qui décident de la démolition afin de construire un nouveau quartier.

1789 | Arbre & Liberté
« L’arbre de la liberté doit être revivifié de temps en temps par le sang des patriotes et des tyrans. » (Thomas Jefferson, Lettre à W. S. Smith, 13 novembre 1787).
La vie révolutionnaire s’écoule au rythme du calendrier républicain dont les nouveaux noms de mois évoquent un aspect du climat, un élément végétal ou un moment important de la vie paysanne. Parmi les nombreux symboles de la Révolution, la plantation d’un arbre de la Liberté est officialisée en 1792 : chaque commune est tenue d'élever sous son feuillage un autel de la Patrie, lieu des cérémonies civiques. À partir de l'an II (1793-1794) et sous le Directoire, l'arbre de la Liberté, et parfois de la République, arbre assagi et pédagogue, centre de rassemblement, devient un symbole de régénération et de croissance, un monument national sacré et très protégé contre les attentats perpétrés par les adversaires du régime. Sa plantation, souvent associée aux autres fêtes civiques, donne cependant lieu à une cérémonie spécifique, codifiée, qui fait la part belle à la jeunesse. Ainsi, de nombreuses municipalités organisèrent officiellement et en grandes pompes la plantation d’arbres de la Liberté, cérémonies solennelles accompagnées de cortèges, de marches patriotiques et de retraites aux flambeaux, de proclamations ardentes, Carmagnole et Marseillaise entonnées par les sans-culottes. Planter un arbre pérennisait dans la durée l’espérance des temps nouveaux tout en symbolisant la liberté de la nation. Bien souvent dressés sur les places des villes et des villages, les arbres de la Liberté prenaient également racines devant les presbytères ou les nobles demeures aristocratiques, manière comme une autre de signifier à ceux qui l’ignoraient encore, que l’ancien régime avait bel et bien périclité.
Sous la Restauration, ces arbres sont arrachés par centaines, et souvent remplacés par des croix. Cette liturgie expiatrice et réparatrice, signe de la reconquête catholique, est combattue au lendemain de la révolution de 1830, et les arbres replantés forment autant d'« anti-croix ».



1793 | William Godwin
Le philosophe britannique publie Etude sur la Justice politique; qui propose le projet libéral-anarchiste d’une société sans Etat, où est abolie la propriété, constituée de petites communautés autosuffisantes décentralisées et librement confédérées exemptes de toute institution permanente, mais qui décident d’une juste répartition des richesses entre leurs membres. Il interroge ainsi les fondements de l’idéologie anti-urbaine de la dissolution de la ville.

1793 | Le paludisme
En 1590, le paludisme fait des ravages dans la région de Bordeaux; Henri IV s'en émeut, et décide de faire assécher les marais : « il y a une grande quantité de palus et de marais inondés et entrepris d'eau, et presque inutiles, et de peu de profits qui incommodent les habitants voisins » (Edit de 1599). Au 17e siècle, le paludisme est courant, Louis XIV (puis Louis XV, Napoléon, etc.) le contracte. Seul remède - réservé aux plus aisés - le rare quinquina, rapporté du Pérou (1630). Le décret du 14 frimaire an II (4 décembre 1793) est voté concernant l’assèchement et la mise en culture des étangs et marais qui pourraient « occasionner des maladies épidémiques ou épizootiques » ou « provoquer des inondations, à l’« exception des étangs nécessaires à l’alimentation des fossés des places fortes ou aux besoins de l’industrie ou de la navigation ». Leur dessèchement permettant l’extension des terres cultivées jugée nécessaire pour assurer l’autonomie alimentaire du pays, se ferait « au profit des citoyens non-propriétaires » – un argument social s’ajoutant aux arguments politiques ou hygiéniques. Ce décret est aussi appelé par Danton la « conjuration contre les carpes », car en effet, nombre d’étangs avaient été mis en service par les monastères éloignés des rivages marins, pour la pêche, et en particulier de la carpe, très prisée à l’époque.

1800’s | Economie minérale
Certains scientifiques craignent - encore - que la déforestation massive ne mène à un changement climatique irréversible, en l’occurrence d’un refroidissement généralisé du globe. Cette crainte inspire directement des théories climatiques de l’époque. L’ingénieur des Ponts et Chaussées François Antoine Rauch dans son étude de 1802 intitulée Harmonie hydro-végétale et météorologique, ou recherches sur les moyens de recréer avec nos forêts la force des températures et la régularité des saisons par des plantations raisonnées, y affirme que la déforestation serait susceptible de perturber le cycle de l’eau, car les forêts assurent la stabilité climatique. Leur diminution entraîne un phénomène de refroidissement car l’eau étant moins absorbée par les végétaux, elle a tendance à demeurer dans l’atmosphère, à favoriser la création de nuages et à retomber sous forme de pluie et de neige. Sauver les forêts en recourant à plusieurs sources d’énergie et combustibles comme le charbon permettrait d’enrayer ce changement climatique. Le charbon est vu comme un potentiel sauveur de la planète à la fin du 18e et au début du 19e siècle.

L’augmentation du prix du bois, la disparition des forêts, la crainte de voir le climat changer de manière irréversible, l’urbanisation croissante et le développement de l’industrie accélèrent le basculement culturel en faveur du charbon et encouragent le développement des activités charbonnières. On assiste dans les dernières lueurs de l’Ancien Régime, aux prémices du passage d’une économie « organique », fondée sur les énergies « renouvelables » (bois, eau, vent, muscles), caractéristique des sociétés depuis l’Antiquité, à une économie « minérale », dépendante de la production de combustibles fossiles et de minerais. De la fin du 18e au début du 19e siècle, on passe d’une conception d’un sous-sol minier - d’où l’on extrait le charbon - fini et limité - et inconnu, à un sous-sol perçu comme un immense réservoir où l’industrie peut puiser ses ressources et assurer sa prospérité. Ce qui permet à des économistes du début du 19e siècle comme Jean-Baptiste Say d’affirmer que les ressources souterraines permettent à l’être humain de s’affranchir des limites imposées par la finitude de la surface de la Terre :
« Heureusement que la nature a mis en réserve, longtemps avant la formation de l’homme, d’immenses provisions de combustibles dans les mines de houille, comme si elle avait prévu que l’homme, une fois en possession de son domaine, détruirait plus de matières à brûler, qu’elle n’en pourrait reproduire.»
Après la Révolution, scientifiques et industriels, notamment, vont mener un « lobbying » intense auprès des instances gouvernementales républicaines afin de restreindre les compétences des très efficaces magistrats de police en plaçant les affaires industrielles hors du champ de compétence de la police. A Paris, le Conseil de salubrité créé en 1801 est chargé de promouvoir, avec les architectes de la petite voirie et les commissaires de police, la nouvelle urbanité : meilleur éclairage nocturne, contrôle des eaux de surface, réduction des fièvres intermittentes, élimination des eaux croupies. Pour assurer définitivement la liberté et l’essor de l’industrie urbaine, le ministre de l’Intérieur et industriel Chaptal, veut réagir face à la grogne des « artistes » manufacturiers confrontés à l’arbitraire municipal et la rumeur publique sensible à la pollution et aux nouvelles odeurs nauséabondes. L’objectif de Chaptal est d’asseoir les manufactures les plus innovantes — et d’abord les siennes — dans l’espace urbain. Dès 1806, à Paris, l’on ordonne que tout nouvel établissement doit faire l’objet d’une demande accompagnée « d’un plan figuré des lieux et des constructions projetées » ; qui sera soumise à l’enquête « commodo et incommodo », affichée par les commissaires de police de quartier. Les architectes de la petite voirie sont chargés de certifier la conformité de l’établissement aux règles de sécurité — cheminée, plancher, toiture, accès. De fait « aucune fabrique ne peut s’établir soit dans Paris, soit aux environs, sans une permission spéciale, laquelle n’est accordée que lorsque des personnes nommées à cet effet se sont transportées sur les lieux et ont constaté si les fours, les fourneaux, les cheminées et généralement tous les bâtiments sont construits de manière à ne donner aucune inquiétude sous le rapport de l’incendie, et si les opérations que le fabricant propose d’exécuter ne sont pas de nature à nuire aux propriétaires voisins ». Le Conseil de Salubrité de la Seine est chargé d’aviser le préfet de Police quant à l’implantation de ces fabriques. Il aide aussi les fabricants à adopter des techniques moins polluantes.

1803 | Thomas-Robert Malthus
La théorie du pasteur anglican s’affine depuis ses premiers écrits datés de 1796, d’une politique autoritaire de contrôle de la natalité pour maîtriser la dangereuse croissance de la population - nécessiteuse. Il publie sur la base d’anciens textes son « Essai sur le principe de population ou exposé de ses effets sur le bonheur humain dans le passé et le présent avec des recherches sur nos perspectives de supprimer ou de diminuer à l'avenir les maux qu'il occasionne ». En rééditions corrigées et augmentées, son essai pose les problèmes inévitables de futures catastrophes démographiques, autour de l'idée que la progression démographique serait – déjà - plus rapide que l'augmentation des ressources naturelles, et il propose de limiter la croissance de la population, préconise d’une part une régulation volontaire des naissances par la « contrainte morale » bourgeoise : les couples prévoyants, en retardant l'âge du mariage et en pratiquant la chasteté jusqu'au mariage, seraient enclins à n'avoir que le nombre d'enfants qu'ils sont certains de pouvoir entretenir ou pas ; et d’autre part, il refuse toute aide aux nécessiteux, et l'assistance aux – fornicateurs – pauvres, véritables industriels de la poussée démographique et de la paupérisation.

1801-1809 | Thomas Jefferson
Le 4e président des USA (il était à Paris en 1789), architecte à ses heures perdues, est contre la grand ville et l’industrialisation naissante, et trouve ses justifications dans l’idéologie naturaliste, et sans doute, dans les thèses des physiocrates français ; l’économie basée sur l’agriculture, et au contraire la politique de restriction du développement de l’industrie, le système démocratique laissant une grande autonomie aux instances élues aux niveaux local et régional , la conquête des terres vierges de l’ouest [3], sont autant de mesures prises contre le développement des villes et la croissance du prolétariat urbain.
La fondation de la nouvelle capitale, Washington en 1791, reprend les principes des modèles théorique et culturel des penseurs du siècle des Lumières européens mais réadaptés à la jeune tradition urbaine américaine, et au modèle de la ville quadrillée. Le plan dessiné par l’architecte français Pierre Charles L’Enfant introduit dans le quadrillage urbain une dimension grandiose, une nouvelle monumentalité urbaine mettant en valeur grands espaces publics et leurs édifices, dont le Capitole et la Maison Blanche ; la nature y est omniprésente, inspirée par les jardins français de Le Notre, et les espaces ainsi consacrés servant à l’embellissement de la ville sont aussi prévus pour un usage civil. Washington est ainsi une sorte de compromis entre l’urbanisme monumental classique et l’idéologie anti-urbaine de Jefferson qui en tant que conseiller de la commission chargée de superviser la construction, parviendra à l’évincer, pour amplifier son caractère naturaliste. De fait, la capitale sera la ville la moins indispensable à l’industrie du pays, et donc, à l’économie de l’Amérique, le symbole matérialisé d’une Raison non corrompue, celui de la nostalgie d’une époque héroïque déphasée avec son temps, un hommage pathétique à la « Nature » niant superbement les logiques du capitalisme et de l’industrialisation que la société américaine a elle-même contribué à inventer.






Washington, la capitale, lieu de représentations du Pouvoir, est un cas particulier dans l’urbanisme américain, d’autres villes s’éloignent ou s’opposent à ces principes fondateurs, mais les débats politiques liés à sa conception ont participé à isoler les questions d’aménagement urbain, et de la ville, consacrée ainsi comme un champ autonome d’intervention ; et de fait, urbanisme et architecture sont dissociés, comme le sont, l’urbanisation et l’industrialisation. Plus tard, les grands capitaines de l’industrie tenteront d’accorder l’éthique libérale urbaine, les mythes de l’esprit pionnier de la conquête du Far West, et l’idéologie naturaliste de Jefferson grâce notamment à l’avènement des chemins de fer.

1807 | Humboldt
Alexander von Humboldt, naturaliste, géographe et explorateur allemand rédige, avec l’aide du botaniste Aimé Bonpland : Voyage aux régions equinoxiales du Nouveau Continent , en 30 volumes (1807-1834, édition monumentale). Humboldt est considéré comme le père de la géographie moderne. Il a dégagé, entre autres, les interactions des phénomènes humains avec les phénomènes géologiques, météorologiques, biologiques ou physiques.

1810 | Permis de polluer
En France, un premier décret impérial est instauré visant à réglementer les pollutions industrielles, tout du moins pour les manufactures dégageant une odeur insalubre, nuisible à la santé ou incommode qui doivent, avant ouverture, se munir d'une permission de l'administration : aucune autre forme de nuisance n'était évoquée dans ce décret. Il marque ainsi la volonté de favoriser l’industrialisation de la France. Toutefois, ce décret catégorise les fabriques en trois catégories [4] selon le risque qu’elles font courir au voisinage, ordonnant une enquête préalable à toute implantation nouvelle. Chaque département devait constituer un Conseil de salubrité publique rassemblant médecins, pharmaciens et notables. Le véritable impact de la loi se situa sur le plan de l’organisation administrative. Les maires perdaient tout pouvoir de contrôle des créations d’entreprise au profit des tout-puissants préfets.
L’une de ses conséquences est la libéralisation de l’environnement, comprise comme la possibilité reconnue aux industriels de compenser financièrement les dommages résultant de leurs activités. Il est vrai que le Code Pénal ne frappait les contrevenants que d’amendes dérisoires. À la fin du XIXe siècle, chaque constatation d’une émission illégale de polluants ne coûtait qu’entre un et cinq francs à son responsable. Certains entrepreneurs s’acquittaient donc régulièrement de telles amendes. De telles pratiques correspondaient déjà à ce que l’on nommera bien plus tard des « achats de droits de polluer ».
Son application resta assez variable d’une ville à l’autre, et d’un quartier à l’autre. D’une manière générale, les autorisations étaient bien accordées, mais les enquêtes prévues n'étaient pas faites systématiquement. Si l'enquête de commodo et incommodo prévue pour recueillir les protestations éventuelles des voisins était organisée, et si certains d'entre eux trouvaient quelque chose à redire au projet, les autorités passaient généralement outre, assortissant leurs décisions de commentaires industrialistes. Durant ces décennies, la pratique la plus courante était la régularisation d'entreprises qui avaient négligé de se munir de l'autorisation légale avant de commencer leurs fabrications - celles qui exerçaient déjà avant la parution du décret n'ayant pas à s'y soumettre. Ces régularisations avaient lieu le plus souvent à la suite d'une plainte de voisins. Jamais le fait d'avoir négligé de solliciter l'autorisation obligatoire n'était reproché aux industriels ni ne constituait un motif pour la leur refuser.
L'État reconnaît le problème de la pollution, mais ce décret in fine ne se préoccupe pas d'environnement ou d'écologie, mais tend à favoriser l'essor de l'industrie en milieu urbanisé tout en ménageant le droit de propriété, au détriment de la santé publique. Il faut attendre un siècle (1917) pour qu'une nouvelle loi instaure davantage de limitations liées aux pollutions de l'industrie. Pourtant tout au long de ce siècle, les propriétaires et locataires riverains, aux prises avec un industriel, s'acharnérent pour lutter contre tous les types de nuisance, celles des fumées, poussières, de la pollution des eaux et des puits, de la dégradation de « leur » paysage, puis du bruit. Un mouvement offensif de Not In My Back Yard (NIMBY) ; de même que les ouvriers et employés y travaillant, soucieux de leur santé, qui, en compensation et en fonction de la dangerosité recevaient un salaire plus élevé.
Autre loi sur les mines votée en 1810 qui consolide les intérêts des compagnies minières au détriment de la société civile rurale hostile à l’implantation et l’explotation de mines, en particulier, des minerais de fer et de la houille ; au détriment également, des mineurs en proie à des décisions de justice favorables aux concessionnaires rendues dans les affaires d’accidents, et à des conditions de travail difficiles.

1817 | Robert Owen
Le socialiste utopiste s'attachera à fonder des communautés socialistes pour les ouvriers, à New Lanark en Ecosse (à partir de 1800), puis à New Harmony (1825-1827) dans l'Indiana aux USA, colonies qui échouèrent. Sa conception d'un village industriel (1817) est porteur de l'idée classique, selon laquelle il convient de croiser les avantages de la cité et ceux de la campagne [5].


F. Bate 
1838
A Bird's Eye View of a Community, as proposed by Robert Owen 

1822 | Charles Fourier
« Combien la nature est sage en inspirant aux sauvages un profond dédain pour cette industrie civilisée, fatale à ceux qui l'exercent et profitable seulement aux oisifs et à quelques chefs! Si l'industrie n'était destinée qu'à produire ces scandaleux résultats, Dieu ne l'aurait pas créée, ou bien il n'aurait pas donné aux humains cette soif de richesses que l'industrie civilisée et barbare ne peut pas satisfaire, car elle plonge dans la misère toute la multitude industrieuse pour enrichir quelques favoris, qui encore se trouvent pauvres, à les en croire.» (Le nouveau monde industriel, 1829).
Le théoricien socialiste publie une série d’essais exposant son utopie d’une planète constellée de communautés, les phalanstères, un « mécanisme sociétaire où l'agriculture doit tenir le haut rang. » parfaitement anti-urbain. Le nouveau monde industriel présente l’ensemble des prescriptions architecturales du Phalanstère, inspiré par le palais de Versailles et la saline royale d’Arc et Senans de l’architecte Ledoux, où vivent et travaillent en parfaite harmonie des personnes, au nombre de 1.800, présentant la plus grande variété possible en fortunes, en âges et en caractères. Ce réseau de colonies solidaires, vivant de l’agriculture, de l’élevage, de l’artisanat et de la manufacture, est à même de résoudre les problèmes de la vie urbaine, selon Fourier :
« Dans les grandes villes comme Paris, et même dans de moindres, telles que Lyon et Rouen, les enfants sont tellement victimes de l'insalubrité, qu'il en meurt huit fois plus que dans les campagnes salubres. Il est prouvé que, dans divers quartiers de Paris où la circulation de l'air est interceptée par des cours étroites, il règne un méphitisme qui attaque spécialement les enfants dans leur première année; on voit parmi ceux au-dessous d'un an, une mortalité qui en emporte sept sur huit, avant l'âge de douze mois : tandis que dans les campagnes salubres comme celles de Normandie, la mortalité de cette catégorie d'enfants est bornée à un sur huit. »


Le phalanstère est dans l’œuvre de Charles Fourier le dispositif expérimental central destiné à démontrer, par la pratique, la validité de sa théorie d’un nouveau monde social. Si Fourier ne se préoccupe guère d’écologie de manière explicite, la maîtrise humaine de la nature un facteur essentiel de l'avenir même de l'humanité, Walter Benjamin considérait :
« Un des traits les plus remarquables de l’utopie fouriériste c’est que l’idée de l’exploitation de la nature par l’homme, si répandue à l’époque postérieure, lui est étrangère. La technique se présente bien plutôt pour Fourier comme l’étincelle qui met le feu aux poudres de la nature. Peut-être est-ce là la clé de sa représentation bizarre d’après laquelle le phalanstère se propagerait “par explosion”. La conception postérieure de l’exploitation de la nature par l’homme est le reflet de l’exploitation de fait de l’homme par les propriétaires des moyens de production. Si l’intégration de la technique dans la vie sociale a échoué, la faute en est à cette exploitation. »
Fourier préconisait que les futurs palais devaient être implantés en pays propre à comporter des cultures variées, pourvu d'un beau courant d'eau, et près d'une grande capitale, autant pour des raisons logistiques que par la volonté d’offrir au grand nombre des curieux la possibilité de visiter le Phalanstère et d’en contempler la réussite :
« peu importera qu'on en soit éloigné de 10 lieues, pourvu que les curieux puissent arriver de cette ville à la phalange sans coucher en chemin. Si l'on s'éloignait trop des grandes villes, la phalange, au printemps, aurait de la peine à engager les familles riches qui devront y entrer à cette époque. »
De même, Fourier préfère :
« éviter de s'entourer d'un village; car, lors même qu'on engagerait ce village entier, il faudrait encore en abattre les maisons, ce qui serait très dispendieux, et ne donnerait qu'un terrain fort ingrat. Si le phalanstère était voisin de quelque village ou de familles non sociétaires, elles entraveraient le mécanisme par leurs importunités; on les aurait continuellement sur les bras : il faut donc un terrain dégagé d'habitants, dût-on abattre et extirper une portion de forêt. »
Concernant l’architecture du palais, Fourier dans son Traité de l’Association domestique-agricole (1822) détaillait son projet :
« Un phalanstère devra être un édifice à la fois commode et élégant, dans lequel l’utilité n’aura point été sacrifiée au luxe ni l’architecture aux exigences de l’aménagement. Ce sera une vaste construction, de la plus belle symétrie et accusant par sa grandeur les pompes de la vie nouvelle. »
Il importe pour Fourier d’isoler à l’écart les nuisances sonores et les pollutions urbaines :
« On devra placer dans l'un des ailerons toutes les fonctions bruyantes et incommodes aux voisins (...) On évitera par ces dispositions, un inconvénient de nos villes civilisées où l 'on trouve à chaque rue quelque fléau des oreilles, ouvrier au marteau, marchand de fer, apprenti de clarinette (...) tandis que le marchand de plâtre ou de charbon les enveloppe d'une poussière blanche ou noire qui empêche d'ouvrir les croisées, obscurcit les boutiques et le voisinage pour la liberté du commerce ».
Au-delà, Charles Fourier s’intéressa brièvement à ce double fléau de l'exubérance numérique (la surpopulation mondiale théorisée notamment par Malthus) et de l'indigence, et préconise pour y remédier :
« En tablant sur cinq milliards d'habitants riches et heureux, je suppose une restauration de température qui dégagerait le pôle arctique de ses glaces ; à défaut, le globe ne pourrait pas nourrir dans l'opulence plus de trois milliards d'habitants. Quels seront les moyens de dégager et féconder ce pôle ? je me réserve de les faire connaître quand on le voudra sérieusement. Sans nous engager dans ces détails, tenons-nous au fond de la question, au problème de maintenir dans la haute aisance, dans l'état de richesse progressive et de minimum garanti, une masse d'habitants, en la préservant de l'excès de population qui est l'un des écueils du système civilisé. »
En considérant que :
« La philosophie se retranche dans l'odieux principe qu'il faut beaucoup de pauvres, pour qu'il y ait quelques riches. On a vu par l'exposé du mécanisme d'harmonie quel cas mérite cette opinion, ainsi que tous nos aphorismes politiques dont on rougira bientôt, notamment de ceux qui excitent à amonceler des fourmilières de populace, avant d'avoir pourvu à leur assurer un minimum décent. »
Fourier en condamnant l’industrialisation et ses ravages humains et matériels, l’aplanissement des montagnes et les déforestations intempestives, etc., est considéré par de nombreux anarchistes écologistes, comme un des premiers écologistes, « Le plus précoce écologiste social de la pensée radicale » selon Murray Bookchin (The ecology of Freedom, 1982).

1822 | Barbizon
C’est par l’école de Barbizon que le paysage est érigé en genre majeur de la peinture. Un groupe de jeunes artistes de l’ « école de Barbizon» (Corot, D’Aligny, Troyon, Nanteuil, Millet, Huet…) réunis autour de Théodore Rousseau se plaisent à peindre des paysages « purs », où présence et action de l'homme sont négligeables. Refusant en bloc l'académisme d'une peinture considérée comme figée, les peintres de Barbizon ont bénéficié de l'évolution des techniques pour s'exprimer en plein air. L'invention des tubes en étain, commercialisés en France dès 1840, offre aux peintres la possibilité d'une approche de la nature plus libre et des déplacements hors de leurs ateliers toujours plus longs. De même la construction d’une ligne de chemin de fer en 1849 attira nombre de peintres, maîtres et débutants parfois qualifiés « du Dimanche ». Ils offrent à leur clientèle citadine l’image d’une nature préservée et harmonieuse, témoin d’un âge d’or bien éloigné de l’urbanisation et de l’industrie conquérante.

1825 | Railway Mania
La locomotive à vapeur, la Locomotion n° 1 de Stephenson emporte pour la première fois au monde uniquement des wagons de passagers sur une ligne ferrée de 40 kilomètres entre Stockton et Darlington. La Railway mania est lancée de manière plutôt chaotique, placée sous la concurrence acharnée de plusieurs compagnies privées. En Angleterre, en 1840, le réseau ferré comprend 3 000 kilomètres de lignes ; dix ans plus tard, 10.000 kilomètres de lignes composent un réseau cohérent.

1826 | Zoning
En France, une ordonnance de 1826 tenta de proscrire toute concentration territoriale en préconisant la dispersion des activités. Mais aucune application réelle ne s’ensuivit. L’Allemagne instaura des zones industrielles dès 1850, la périphérie napolitaine en 1885, mais la France ne les institua qu’à partir des années 1930. Cela étant, la concentration d’usines dans des zones déjà sacrifiées à l’industrie y attire de nouvelles entreprises qui profitent des infrastructures existantes.

1827 | Code forestier
L’aménagement forestier entre dans une nouvelle ère économique : la création de l’Ecole forestière de Nancy en 1824 et la promulgation du code forestier en 1827 marquent la naissance d’une administration des Eaux et Forêts. Selon une logique technocratique, les conservateurs des eaux et forêts sont chargés de mener notamment la soumission des bois communaux au régime forestier, de réglementer les coupes et les défrichements même en forêt privée ou encore l’interdiction du pâturage. Les nouvelles techniques sylvicoles permettent d’imaginer des travaux de grande ampleur, et les forestiers vont entreprendre de colossaux chantiers de reboisement. Fort d’un arsenal juridique conséquent, cette politique d’aménagement forestier est contestée car elle se fait, souvent, contre les besoins et les usages (pâturage ou agriculture, etc.) des populations rurales qu’elle stigmatise. Ces règlements autoritaires et les expropriations ont pour conséquences la rébellion et les révoltes paysannes, en exemple, « la guerre des demoiselles » dans laquelle des paysans déguisés en femme prennent les armes contre les représentants de l’administration forestière dans les Cévennes.

1829 | Green Belt
Le botaniste et paysagiste anglais John Claudius Loudon propose pour Great London une succession de ceintures urbanisées et de ceintures vertes (Hints for Breathing Places for the Metropolis).




1837 | Chemin de Fer
Le voyage d'agrément en chemin de fer fit son apparition en France le 26 août 1837, date d'ouverture de la première ligne de Paris à Saint-Germain conçue spécialement pour le transport des voyageurs, par Emile Péreire, le fondateur de la compagnie. Lors de son inauguration officielle, le journaliste Jules Janin loua les vertus de cette « nouvelle conquête de l'homme » :
« II est une fête pour Paris et non un lucre; parce qu'il mène dans les champs et non pas dans les fabriques de bas de coton; parce qu'il est leste, joyeux, paré, animé par le plaisir.»
En 1838, Baptiste Alexis Victor Legrand trace le réseau grandes lignes en étoile centré sur Paris, connu sous le nom d'Étoile de Legrand, similaire au réseau routier du 18e siècle. A la suite du vote de la loi du 11 juin 1842 décidant la création de 9 grandes lignes joignant Paris aux frontières et au littoral de la Manche, de la Méditerranée et de l’Océan, on entre dans une période de construction plus active. De nombreuses compagnies voient le jour, on en compte 33 en 1846 pour 1900 km de lignes.

1850’s | Green Gated Communities
Au milieu du 19e siècle, aux USA, les chemins de fer se déploient sur 15.000 kilomètres (en 1869, les États-Unis sont traversés d'est en ouest par une ligne de chemin de fer) et tout au long de ces chemins, s’inventent des villes champignons bâties au gré d’un industriel, des cités balnéaires en Floride, ainsi que des quartiers résidentiels en banlieue proche des centre villes destinées aux classes aisées puis moyennes, alliance à l’origine d’un phénomène spectaculaire et rapide d’urbanisation et de spéculation acharnée. Le réseau de chemin de fer est l’opportunité pour les spéculateurs constructeurs d’ériger de nouveaux quartiers résidentiels en banlieue, influencé par le romantisme et le paysagisme britanniques, par les modèles du Landscape Gardening réadaptés au contexte américain. Des ensembles résidentiels, où des gated communities réservées à une classe sociale, homogène et sélective, reliées à la ville par des infrastructures efficaces (chemin de fer et parkways) où les aménagements paysagers exacerbent le végétal pour noyer les riches cottages isolés. Llewellyn Park, une gated community proche de New York, fondée en 1853 par le businessman Haskell, a certainement été la première véritable gated community pourvue d’un contrôle de l’accès et d’une police privée : bel exemple, si il en est, d’urbaphobie.
Les urbanistes théoriciens progressistes s’emploient à réactiver le mythe d’une relation étroite entre ville et campagne, en associant intimement idéologie naturaliste et nostalgie communautaire, dont l’objectif premier est l’invention d’un équilibre idéalisé entre l’urbain et le naturel. Ces nouveaux types d’urbanisation rendus possible et efficace grâce aux réseaux ferrés feront débat sur la place publique pour devenir progressivement une préoccupation centrale du politique. Le renouveau, ou plutôt la renaissance de l’idéologie du naturalisme, de l’environnementalisme, héritée de Jefferson et influencée par l’école utilitariste anglaise, est confrontée à plusieurs courants culturel et politique, conservateurs et progressistes, qui interrogent le rôle de l’État dans le planning du territoire, et des villes. Les courants progressistes exigent son engagement dans des modèles d’intervention planifiée et maîtrisée, contre notamment le développement anarchique, les schémas strictement fonctionnels des Company Towns, sur le mode concurrentiel, contre le « laisser-faire » des autorités accusées de corruption, de favoriser la spéculation et le développement des phénomènes de pauvreté urbaine au sein des sordides ghettos ouvriers.



Les partisans de Jeremy Bentham, des réformistes protestants, des intellectuels progressistes, des philanthropes, exigent de l’État des profondes réformes administratives, une intervention coordonnatrice de l’opérateur public, une refonte totale des services publics comme instruments de régulation susceptibles de contenir la désagrégation des communautés, les désordres de la ville et la misère urbaine, les phénomènes destructeurs de la spéculation, de lutter contre les systèmes corrompus de la gestion urbaine, et ils prônent la convergence entre science et technique en alliance avec la Nature, assignant à l’environnement et à l’hygiène des tâches nouvelles dans les mécanismes du développement urbain. Dans ce cadre théorique, ils affirment l’importance « sociale » des grands parcs urbains au sein des villes congestionnées ou en voie de l’être, et se battent pour la création, notamment, de celui de New York, Central Park.

1837 | Paris
Le conseil de Salubrité de la Seine s’inquiète des répercussions néfastes et polluantes des fabriques et usines et catégorise les activités à maintenir dans la capitale et celles à déplacer en banlieue. Le rapport défend les premières qui « ne prospèrent que dans les grandes villes et gênent fort peu le voisinage » (fabricants de chapeaux, de papiers peints, fondeurs de cuivre, etc.). Les secondes ne devraient pas trouver place dans Paris (fabricants de bitume, de bougies machines à vapeur, distilleries, etc.) Car « les émanations de leurs cheminées peuvent porter le plus grand préjudice aux industries et propriétés voisines ». La capitale tente ainsi d’exclure les activités dangereuses et insalubres, mais nécessaires au développement de l’industrie qui s’exerce sur son territoire : abattoirs, boyauderies, dépôts d’ordure ménagères, fabriques d’explosifs, usine à gaz, etc.

1839 | Photovoltaïque
Le scientifique français Edmond Becquerel découvre l’effet photovoltaïque, qui permet un nouvel usage du rayonnement solaire : produire de l’électricité.

1840 | Charbon
La presse fouriériste dans sa revue La Phalange dénonçait l’utilisation massive du charbon par l’industrie :
« N’y a-t-il pas lieu de redouter l’accroissement de plus en plus rapide des machines à feu, de ces monstres de fer dont la voracité menace d’engloutir tout le combustible du globe?»
Dans son roman Travail (1901), Emile Zola fait également le constat que l’épuisement des mines de charbon est un problème important et il imagine alors la possibilité de capter l’énergie solaire.

1841 | Les fortifs de Paris
La loi du 3 avril 1841 prévoit pour protéger Paris une enceinte continue, bastionnée et ses forts détachés en banlieue. Le tracé du mur répond à deux principes : contourner l’espace urbanisé et conserver des terres agricoles pour permettre à la capitale de supporter un siège (ce sera le cas lors de la première guerre mondiale). L’enceinte large de 140 mètres est longue de 38 kilomètres, flanquée de 95 bastions et audelà, la zone non ædificandi s’étend sur 250 mètres de large. Il s'avéra peu après sa construction que l'enceinte était parfaitement inutile face aux progrès de l'artillerie.

1841 | Feuerbach
Il publie l'Essence du christianisme :
« L’homme est le début, le point médian et le terme de la religion […] La religion est l’essence infantile de l’humanité… Ce qui dans la religion ancienne valait comme objectif est reconnu comme subjectif, c’est-à-dire ce qui était contemplé et adoré comme Dieu est à présent reconnu comme humain. » Et il conclut : « Le secret de la théologie est l’anthropologie ».
Il questionne et critique la relation Homme Nature :
« Dans sa signification caractéristique, la doctrine de la création ne prend naissance que là où l’homme soumet pratiquement la nature uniquement à sa volonté et à ses besoins, et par suite dans sa faculté de représentation la réduit à l’état de pure et simple matière d’oeuvre, à l’état de produit de la volonté [...] Elle n’exprime et ne contient que le commandement de traiter la nature, non point en objet de pensée, mais en objet de jouissance et d’utilité.»
1845 | Engels
Frédéric Engels publie La situation de la classe ouvrière en Angleterre ; il y expose la tendance « centralisatrice » du capitalisme industriel : les centres de production industrielle, même situés à la campagne, entraînent la formation de communautés importantes ; d'où un excédent de main-d'oeuvre : les salaires baissent, ce qui attire d'autres industriels. Ainsi les villages se transforment en villes qui, elles-mêmes, se développent, en raison des avantages économiques qu'elles présentent aux yeux des industriels. L'industrie tendant à se déplacer des centres urbains vers les régions rurales, où les salaires sont moindres, ce déplacement est lui-même cause de la transformation des campagnes :
« Plus grande est la ville, plus grands sont les avantages de l'agglomération. On a des voies ferrées, des canaux et des routes ; le choix parmi les travailleurs expérimentés devient toujours plus grand ; en raison de la concurrence que se font entre eux les gens du bâtiment et aussi les fabricants de machines, que l'on a immédiatement sous la main, on peut fonder de nouveaux établissements à meilleur marché que dans une région éloignée, où l'on devrait transporter d'abord le bois de construction, les machines, les ouvriers du bâtiment et les ouvriers d'industrie ; on a un marché, une bourse où se pressent les acheteurs ; on se tient en relations directes avec les marchés livrant la matière brute ou prenant livraison des produits finis. D'où l'essor étonnamment rapide des grandes villes industrielles. Certes la campagne a, en revanche, l'avantage que le salaire y est habituellement plus bas ; les régions rurales et la ville industrielle restent ainsi en concurrence continuelle, et si, aujourd'hui, l'avantage est du côté de la ville, demain le salaire baissera dans la région qui l'entoure à tel point que la création de nouveaux établissements à la campagne sera avantageuse. Mais, malgré tout, la tendance centralisatrice reste extrêmement forte et chaque nouvelle industrie créée à la campagne porte en soi le germe d'une ville industrielle.»
Frédéric Engels s'intéresse à l'urbanisme des villes anglaises qu'il étudia décrivant la situation inhumaine d'une large part du prolétariat urbain, et analysant le « chaos » ou désordre urbain, comme la résultante d'un ordre spécifique, celui de la production industrielle gérée par la bourgeoisie :
« Il est impossible d'imaginer l'amoncellement désordonné des maisons entassées littéralement les unes sur les autres, véritable défi à toute architecture rationnelle. Et ce ne sont pas seulement les bâtiments datant de l'ancien Manchester qui en sont responsables. C'est à notre époque que la confusion a été poussée à son comble, car partout où l'urbanisme de l'époque précédente laissait encore le moindre espace libre, on a rebâti et rafistolé jusqu'à ce qu'enfin il ne reste plus entre les maisons un pouce de libre où il soit possible de bâtir. »
De nombreux paragraphes évoquent la pollution, en particulier de l'air malsain,
« cette atmosphère anormale » des quartiers pauvres denses et surpeuplés, les rues sales jonchées de détritus végétaux et animaux, sans égouts ni caniveaux, parsemées de flaques stagnantes et puantes ; des quartiers pour certains construits au bord de canaux pestilentiels, faisant office d'égouts à ciel ouvert, et d'autres n'ayant qu'une unique fontaine publique, etc. ; tout ceci et les conditions pénibles de travail, les pénuries alimentaires et l'alcoolisme, engendrant « une énorme mortalité, des épidémies permanentes, un affaiblissement progressif et inéluctable de la génération des travailleurs. »
1847 | Marx et Engels
Karl Marx et Friedrich Engels eux-mêmes avaient conscience des conséquences destructrices du mode de production capitaliste sur l'environnement, des dégâts du progrès, liés à la course productiviste au profit, en matière de logement, de fléaux sociaux, de pollutions, de dégradation du paysage ; mais peuvent-ils pour autant être considérés comme des précurseurs de l’écologie ici, politique ? Daniel Bensaïd propose que « Sans être conscients de la question écologique telle qu’elle se pose désormais à nous, ils n’ignoraient pas pour autant la notion de limite relative à une époque et à un mode de production donnés: le capital, qui se survit au prix d’une irrationalité croissante, est bel et bien à lui-même sa propre limite.» Les débats laissent la question ouverte, mais il ressort de leurs théories plusieurs solutions parfaitement urbaphobes et anti-urbaines étayées par le célèbre rapport conflictuel ville-campagne qui engendra le capitalisme et le marché mondial ; La grande industrie n’est pas sans conséquence : « A la place des villes nées naturellement, elle crée les grandes villes industrielles modernes, qui ont poussé comme des champignons.» Et ils sont partisans de la dissolution de la ville dans la campagne : c'est dans L'Idéologie allemande qu'apparaît la redoutable opposition ville campagne :
« La plus grande division du travail matériel et intellectuel est la séparation de la ville et de la campagne. L'opposition entre la ville et la campagne fait son apparition avec le passage de la barbarie à la civilisation, de l'organisation tribale à l'État, du provincialisme à la nation, et elle persiste à travers toute l'histoire de la civilisation jusqu'à nos jours. L'existence de la ville implique du même coup la nécessité de l'administration, de la police, des impôts, etc., en un mot, la nécessité de l'organisation communale, partant de la politique en général. C'est là qu'apparut pour la première fois la division de la population en deux grandes classes, division qui repose directement sur la division du travail et les instruments de production. Déjà, la ville est le fait de la concentration, de la population, des instruments de production, du capital, des plaisirs et des besoins, tandis que la campagne met en évidence le fait opposé, l'isolement et l'éparpillement. L'opposition entre la ville et la campagne ne peut exister que dans le cadre de la propriété privée. Elle est l'expression la plus flagrante de la subordination de l'individu à la division du travail, de sa subordination à une activité déterminée qui lui est imposée. Cette subordination fait de l'un un animal des villes et de l'autre un animal des campagnes, tout aussi bornés l'un que l'autre, et fait renaître chaque jour à nouveau l'opposition des intérêts des deux parties. Ici encore le travail est la chose capitale, la puissance sur les individus, et, aussi longtemps que cette puissance existera, il y aura aussi une propriété privée. L'abolition de cette opposition entre la ville et la campagne est l'une des premières conditions de la communauté, et cette condition dépend à son tour d'une masse de conditions matérielles préalables que la simple volonté ne suffit pas à réaliser, comme tout le monde peut le constater du premier coup d'oeil. (Il faut que ces conditions soient encore développées.) On peut aussi saisir la séparation de la ville et de la campagne comme la séparation du capital et de la propriété foncière, comme le début d'une existence et d'un développement du capital indépendants de la propriété foncière, comme le début d'une propriété ayant pour seule base le travail et l'échange. »
Puis dans le Manifeste du Parti Communiste, de 1847, ils évoquent :
« La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a créé d’énormes cités, elle a prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à celle des campagnes et par là, elle a arraché une importante partie de la population à l’abrutissement de la vie des champs. De même qu’elle a soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou demi-barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples de paysans aux peuples bourgeois, l’Orient à l’Occident.»
L'une (la neuvième) des dix séries de mesures devant contribuer au renversement du mode de production capitaliste visait à combiner le travail agricole et le travail industriel et « à faire graduellement disparaître la distinction entre la ville et la campagne.»

1848 | Considerant
Le partisan et propagateur de l’idéal de Fourier, Victor Considerant, dans son essai Le socialisme devant le vieux monde (1848) appelait au :
« Désencombrement des grandes villes, retour volontaire à l’agriculture, des masses prolétaires qui les obstruent.»
Il fonde une communauté fouriériste au Texas en 1855, La Réunion, grâce à l’appui financier de Godin.

1851 | Crystal Palace

Dickinson Brothers
The Crystal Palace from the northeast during the Great Exhibition of 1851.
1852

Le gigantesque édifice de fer et de verre construit d’après les plans de l’ingénieur et paysagiste Joseph Paxton dans le Hyde Park de Londres, est inauguré le 1er mai 1851 en présence de la reine Victoria, à l’occasion de l’exposition universelle ; ce palais de verre horizontal sera considéré de par le monde, bien avant la verticale Tour Eiffel, comme un prodige technologique, et la vitrine de verre et de métal du capitalisme britannique conquérant. Il concrétise, enfin, le rêve d’une architecture transparente, un édifice communiant avec la beauté du paysage végétal de Hyde Park, posé simplement sur une grande pelouse sans aménagement artificiel de circulation ou d'élément d'animation, dentelle de verre laissant transparaître les arbres centenaires que le concepteur a préservé à l’intérieur. Selon un article de la Revue des deux mondes de 1851 :
« À l’intérieur, figurez-vous un jardin d’hiver grand comme le jardin des Tuileries… Voici des arbres d’Europe, énormes et touffus qui étendent en toute liberté leur feuillage sous ces voûtes transparentes.»
Architecture éphémère, le palais sera réinstallé en 1854, dans des proportions encore agrandies, dans le faubourg de Sydenham, mais les aménagements paysagers du grand jardin à la française, son implantation au sommet d’une colline, tel un château, altérèrent considérablement le projet initial d’harmonie entre architecture et paysage. Dans What is to become of the Crystal Palace?, Joseph Paxton présentait la future programmation idéale pour le Crystal Palace de Sydenham, le palais populaire :
« Nous y créerons le climat de l’Italie du Sud où les masses pourront monter à cheval, se promener ou encore se reposer sous les feuillages d’arbres exotiques et y contempler tranquillement les œuvres de la nature et de l’art, sans être tourmenté par les vents d’ouest ou des bourrasques de neige.»
Louis Haghe
The Transept of The Crystal Palace
1851

Louis Haghe
Queen Victoria opens the Great Exhibition in the Crystal Palace in Hyde Park, London.
1851 

Un temps oublié, le palais de Cristal sera selon Georg Kohlmaier plébiscité par les romanciers, et notamment socialistes : « La serre, avec sa végétation, a été en tant que symbole du jardin d’Eden le point de convergence de toutes les utopies sociales du 19e siècle. » Emile Zola (visiteur du Palais de cristal de Sydenham) dans son roman La Curée (1872), qui mettait en scène Saccard, un infâme spéculateur immobilier ayant fait fortune grâce aux travaux de Haussmann :
« Son cerveau bouillait. Il eût proposé sans rire de mettre Paris sous une immense cloche, pour le changer en serre chaude, et y cultiver les ananas et la canne à sucre. »
1851 | Central Park
Aux Etats-Unis, dans les années 1840, des réformistes progressistes insistaient pour la création d’un grand parc à New York, un « poumon » de verdure d’usage public, agissant comme un correctif à l’appropriation privée des mailles de la ville, d’autant plus qu’un vaste emplacement est inoccupé sinon par quelques cabanes formant un slum verdoyant. En 1851, les autorités de l’État, contre l’avis du conseil municipal, acceptent l’idée et lancent un concours pour la conception d’un parc urbain, remporté par l’équipe de l’urbaniste paysagiste Frederick Law Olmsted, proche des mouvements fouriéristes, et de la pensée de Bellamy. L’idée d’un parc urbain n’est pas originale, mais ce qui démarque Central Park des réalisations européennes est bien sa fabuleuse étendue, inconnue jusqu’alors, et ce, au coeur de la ville. C’est un parc urbain à l’anglaise, aux aménagements variés, faisant de ce quartier le lieu où s’équilibrent harmonieusement ville et nature, mais aussi un lieu de sociabilité, un condensateur social, le symbole même d’une collectivité retrouvée dans l’utilisation sociale du temps libre, car s’érige ici, une série d’équipements publics, pour les loisirs, les sports, l’éducation.



Selon les écrits de Olmsted, la décision de créer cet immense parc urbain, connût une aussi grande désapprobation, et le « dégoût généralisé » des classes aisées dont les critiques haineuses relayées par leur presse, accusaient ce programme d’être trop coûteux et dangereux, c’est-à-dire un théâtre d’atteintes redoublées aux bonnes mœurs, dédié aux voleurs, aux sans-abris, aux classes laborieuses venant ici s’adonner à la débauche, un espace de consommation de bières et de spiritueux, d’autant plus qu’il était dit que la police ne pourrait faire respecter l’ordre, la loi et les bonnes mœurs d’une si vaste étendue. Un projet jugé irresponsable dont les conséquences certaines seraient d’une part l’exil des classes aisées, donc de nuire à la prospérité de la ville, qui aurait d’autre part pour effet de faire baisser la valeur des propriétés situées aux alentours, et à contrario, d’augmenter les impôts.
Central Park sera achevé en 1862 et connaît un grand succès, et il lance la « mode » du paysagisme urbain aux USA ; Olmsted écrivait à ce propos :
« J’ai souvent remarqué parmie les visiteurs ceux-là mêmes qui estimaient impossible, il y a quelques années qu’un parc puisse trouver sa place dans ce pays républicain – et tout particulièrement à New York – et constituer un lieu de détente fréquentable pour les ‘gens de bonne famille’. Eux, leur femme, leurs filles, se rendent aujourd’hui plus souvent au parc qu’à l’église ou l’opéra. »
Et il note que :
« Il paraîtra évident à toute personne qui a observé avec attention le comportement des visiteurs que le parc créé une atmosphère qui pousse les classes urbaines les plus défavorisées et réfractaires à l’ordre à entretenir des rapports véritablement emprunts d’harmonie et de délicatesse – atmosphère propice à la courtoisie, à la maîtrise de soi et à la tempérance. »
Les crises économiques successives, dont celle de 1929, donnèrent raison aux critiques des « gens de bonne famille » : Central Park devint effectivement le refuge des laissés pour compte, un vaste dépotoir abandonné où s’érigeait un slum.



1852 | L'Enfer Vert
Le Bagne de Cayenne est fondé : si la nature peut être utilisée comme thérapie médicale ou sociale, elle peut aussi se révéler être un lieu d’enfermement, un instrument de mort ou de torture ; l’espérance de vie des premiers bagnards travailleurs forcés se limite à moins de cinq ans : il fut fermé pour un temps aux métropolitains, pour cause de trop grande mortalité, en 1867.

1852 | Pollution
Robert Angus Smith, chimiste écossais, démontre pour la première fois, le lien entre les pluies acides et la pollution atmosphérique dans la ville de Manchester.

1850’s | Concentration-s
L’exceptionnelle expansion que connaissent les villes d’Europe est expliquée par une poussée démographique entraînant un exode massif de paysans vers les villes. L'extraordinaire croissance démographique de Paris, est consécutive, entre autres, à l'exode rural, et à l'arrivée massive d'ouvriers et d’artisans pour la construction des travaux pharaoniques de l'enceinte et des forts de Thiers [1841-1844], puis à ceux du préfet Haussmann [1852-1870], puis à ceux de Bienvenüe [métropolitain 1898] : 500.000 habitants en 1800, 2.500.000 en 1900 (avec l'annexion). Michelet déclarait ainsi être né dans « le Paris français de 500.000 âmes, [...] mort dans l'étrange Paris européen de 2.500.000 âmes [...] Le premier composé de la mode et d'ouvriers sculpteurs en bois, le second composé de maçons et d'ouvriers en fer.»
En Angleterre, au recensement de 1801, le nombre d’habitants à Manchester s’élevait à 72.000, cinquante années plus tard, en 1851, l’on comptait 300.000 habitants. C’est dans cette ville que furent construite à partir de 1820, les plus grandes usines d’Europe, dotées des derniers perfectionnements techniques. Peu avant l’édition de l’ouvrage de Frederick Engels concernant la situation des classes laborieuses en Angleterre, le journaliste Hugh Miller, partisan des progrès faits par l’industrialisation, se préoccupait néanmoins des conséquences sur l’environnement de la ville :
« Rien de plus caractéristique et de plus affligeant que l’aspect de l’Irwel qui traverse l’agglomération […] Triste rivière, si coquette quelques miles en amont, avec les arbres penchés sur le courant, et les taillis verts qui s’épaississent le long des rives, avilie maintenant entre les murs des usines. Elle lave par myriades toutes sortes d’objets, entraîne des quantités énormes de produits toxiques que les teintureries et les tanneries déversent sur son cours. Les brûleurs des chaudières y déchargent des charbons ardents, les ruisseaux et les égouts des impuretés fétides ; si bien qu’en fin de compte, entre les grands murs sales et les à-pics de brique rouge, elle ressemble plus en plus à un large déversoir à purin qu’à un cours d’eau. »
A la pollution des cours d’eau, des fleuves s’ajoutait celle de l’air vicié par les rejets des cheminées des complexes industriels, les fumées noires des usines et des locomotives à vapeur d’un côté, et de l’autre à celle émanant des centre-villes hérités du moyen-âge, et des faubourgs miséreux, construits, souvent, aux abords immédiats des usines, au bord d’une rivière polluée, d’un dépotoir, d’une décharge de charbon ou de minerai, le long d’une voie ferrée. Le laisser-faire des autorités, et ce, partout en Europe, atteignait dans cette première période un sommet de libéralisme exacerbé, cependant contrarié par les plaintes des propriétaires gênés par la dégradation de leur environnement proche.

Mais face aux temps fastidieux des procédures judiciaires, l’on s’arrange entre lésés et pollueurs ; le 19e siècle aura été le siècle des dynamiques conflictuelles et des arrangements consensuels, le règne de la transaction entre industriels et riverains ; arrangement à l’amiable qui se concluait par le versement d’indemnités, ou d’une rente pour les préjudices subis, ou bien l’achat par l’industriel de la parcelle mitoyenne, ou bien encore, l’acquisition d’un trésor foncier permettant à l’industriel d’agir à sa guise sans être à la merci de plaintes, etc. Ce type d’accords concerna également des municipalités. Par exemple, la ville de Paris finit par indemniser après 1880 la commune de Gennevilliers qui servait d’exutoire aux égouts de la capitale. Dans la même veine, les propriétaires expropriés par les travaux d’Haussmann, pour beaucoup d’entre eux, se battaient non pas contre l’expulsion mais sur le montant des indemnités, par avocats interposés.


Révolution  Urbaine



1852-1870 | Haussmann
Aux lendemains de la révolution de 1848, les travaux d’Haussmann débutent à Paris, campagne intitulée : « Paris embellie, Paris agrandie, Paris assainie » . La réintroduction des « bienfaits » de la nature en ville, pensée de manière globale (le système boulevards-parcs urbains) devient alors le principal remède aux maux de la ville. Les travaux du baron Haussmann s’attaqueront ainsi à naturaliser la capitale par la création de parcs et squares urbains, la végétalisation des nouveaux boulevards, véritables percées dans le tissu inextricable moyen-âgeux.
Le plus beau parc de ce programme, les Buttes Chaumont, a été réalisé, selon l’historienne de l’art Françoise Hamon, afin d’assainir et d’embellir une zone pauvre de la capitale, afin de valoriser le prix des terrains et d’encourager la spéculation immobilière. Selon Antoine Picon,
« les Buttes-Chaumont apparaissent comme une manifestation de cette volonté de rééquilibrage où entre un souci de pacification sociale. Mettre toutes les classes sociales au contact de la nature doit permettre d’atténuer leur confrontation. »


L’ouverture et le grand succès des parcs urbains à Paris décide les villes de province à s’en doter ; le préfet Vaïsse à Lyon demande aux frères paysagistes Denis et Eugène Bühler de «donner de la nature à ceux qui n’en ont pas » (et du travail ), et le parc de la Tête d’Or est ouvert au public. Ils dessinent également le jardin botanique de Bayeux (1859), le Thabor à Rennes (1867) ou encore le Parc Bordelais ; le mouvement de création des parcs urbains municipaux s’amplifie tout au long du XIXe siècle.
Les travaux d’Haussmann comprennent également la construction des infrastructures des réseaux d’eau potable et usées (égouts et usines de traitement des eaux) : soit 250 km de canalisation d’un nouveau type ont été construits, sans compter la rénovation de l'ancien réseau. Cela étant, ont été privilégiés et équipés les quartiers centraux et riches de la capitale, au détriment des quartiers ouvriers excentrés, et de la même manière, le plan des réseaux parisiens ignore superbement sa banlieue qui s’urbanise et s’industrialise. D. Larroque et G. Jigaudon jugeaient ainsi :
« L'assainissement de la banlieue est ainsi délaissé par les organismes centraux aux initiatives multiples de petites communes dotées de faibles ressources financières. En l'absence d'un ‘schéma directeur’, le résultat est particulièrement médiocre. Comme sous les régimes précédents, l'industrie parisienne n'entre pas dans les préoccupations immédiates de l'administration haussmannienne. L'inadéquation persiste entre le plan des équipements urbains et la géographie industrielle parisienne. Non seulement l'urbanisme haussmannien s'en désintéresse, mais il la refoule des quartiers qu'il destine à sa politique de prestige. [...] A la fin du second Empire, la situation des entreprises est déplorable en banlieue. Pour l'écoulement des eaux usées, certains industriels doivent se résoudre à creuser des bassins autour de l'enceinte des usines, mais la plupart d'entre eux s'installent le long des cours d'eau, où ils puisent l'eau et déversent les déchets. » (Les Annales de la recherche urbaine, N°8, 1980.)
De même, le mur d’enceinte de Thiers, dont la principale fonction était non pas de défense mais d’octroi, sera utilisé par Haussmann afin sinon d’interdire mais de limiter les activités industrielles dans les nouvelles limites du Paris annexé de 1860, en imposant des droits d'octroi élevés sur les matières premières pour qu'elles soient traitées à l'extérieur de l’enceinte.

La Villette
Le cas de la commune champêtre de La Villette, annexée à Paris en 1860 est édifiant, qui comptait déjà une précoce floraison industrielle rendue possible par l’existence d’une voie d’approvisionnement, le bassin de La Villette mis en eau en 1808, prolongé en 1825 par le canal Saint Martin, pénétrant la capitale jusqu’à la Bastille : ses rives se couvrirent rapidement d'ateliers et d’usines, des premiers grands entrepôts destinés à l’approvisionnement du commerce et de l’industrie. L’industrialisation de La Villette s’effectua dans un premier temps avec la construction des grands entrepôts de la Compagnie des Magasins généraux à partir de 1860, de l’usine à gaz mise en service dès 1856, et surtout, des grands abattoirs généraux et du marché aux bestiaux en 1867. S’y implantèrent ainsi les industries les plus nuisible et polluante de la ville : fabriques d’ammoniac, de javel, de bitume, raffineries sucrières, papeteries, etc. ; tandis que les banlieues limitrophes, dont Aubervilliers, héritaient d’un nombre conséquent d’entreprises mettant en oeuvre des produits ou des déchets organiques des abattoirs : boyauderies, fabriques de colle, de vernis, de noir animal, etc.
La pollution, à La Villette, était ainsi inévitable, Haussmann et les autorités rechignant à équiper en conséquence ce nouveau quartier de Paris ; les usines ne se privaient pas de déverser à l’égout public les eaux chaudes provenant des machines à vapeur, qui produisaient des vapeurs nauséabondes s’échappant par les bouches et envahissant le quartier. Le canal de l’Ourq, qui alimentait en eau potable la capitale (près de 50 % en 1874 des eaux distribuées à Paris) était pollué par les usines qui avaient été autorisées à y puiser de l’eau, qu’elles rejetaient contaminée dans le canal après usage. Une raffinerie de pétrole à Pantin ne s’en privait pas qui donnait régulièrement une teinte bleue au canal, soulignée par une odeur naphteuse. Les puits d’eau potable de jadis jouèrent longtemps un rôle important dans le quartier, faute de mieux, car les nappes étaient contaminées par les infiltrations d’eaux résiduaires.
L’air y était, dit-on, irrespirable ; l’abattoir, en particulier, et les entreprises travaillant les matières organiques fraîches, donc putrescibles, et celles s’occupant des cuirs des bêtes, empuantaient leur voisinage : le sang et la graisse des cadavres contaminaient le sol, suintaient des tonneaux, et le nettoyage par grandes eaux envoyait les résidus à l’égout ; tout pareil que les montagnes d’os d’animaux stockées dans des simples entrepôts qui contribuaient à donner au quartier une odeur particulière. La multitude de machines à vapeur dégageait, elle, des nuages de fumées ; s’y ajoutaient plus nocives et dangereuses les vapeurs industrielles, dont celle de la raffinerie Lebaudy, d’acide sulfhydrique qui infesta tout le quartier. L’usine de goudrons empestait de même le quartier et une partie de Paris ; ces vapeurs irrespirables et corrosives impreignaient par condensation les édifices voisins, et remarquaient les jardiniers, étaient nocives autant pour les fleurs que les légumes couverts d’une pellicule irisée.
Tout ceci se déroula non sans la résistance des uns et des autres, ce fut des années successives d’attaque en justice des propriétaires lésés par ces pollutions, et d’industriels eux-mêmes pollueurs contre d’autres pollueurs plus nocifs. Mais la municipalité avait décidé, pour ce quartier, qu’il était voué, de fait, ou plutôt sacrifié à l’industrie, aux mauvaises odeurs, aux fumées, aux diverses pollutions. De même, ces usines polluantes étaient pour les ouvriers y travaillant, considérées comme des bagnes, des “cayennes” ; ouvriers pour un certain nombre évacués des habitations du centre ville démolies par les pioches haussmaniennes, sous le prétexte fallacieux d’éradiquer les foyers-taudis de contagions - et de criminalités. Ainsi, Engels déclarait :
« Quel qu’en soit le motif, le résultat est partout le même : les ruelles et les impasses les plus scandaleuses disparaissent et la bourgeoisie se glorifie hautement de cet immense succès – mais ruelles et impasses resurgissent aussitôt ailleurs et souvent dans le voisinage immédiat. [...] Les foyers d’épidémies, les caves les plus immondes, dans lesquelles nuit après nuit le mode de production capitaliste enferme nos travailleurs, ne sont pas éliminés, mais seulement… déplacés ! La même nécessité économique les fait naître ici comme là.»

1854 | Société Impériale Zoologique d'Acclimatation
est fondée en France, la première organisation « de protection de la nature ». Il s’agissait d’importer des plantes provenant de lieux lointains, venues notamment par le biais des campagnes napoléoniennes, pour les étudier en France.

1854 | Thermalisme
Au cours du 19e siècle, le nombre de sources reconnues pour leurs qualités thérapeutiques impose la création de la Commission des eaux minérales qui marque définitivement le passage d’un thermalisme empirique à un thermalisme scientifique. Cette manne attire les convoitises et incite ses propriétaires à la protéger. Napoléon III, par exemple, décide de l’exclusivité de l’État sur les sources chaudes d’Aix-les-Bains. Parfois, comme à La Bourboule, les possesseurs de sources se livrent à une véritable « guerre des puits » et leurs forages intempestifs conduisent même au tarissement de la ressource.

1854 | Henry David Thoreau
Il publie Walden; or, Life in the Woods (Walden ou la vie dans les bois). Il est considéré comme étant le père spirituel de la mouvance des mouvements écologistes, par ses écrits, sa fascination pour les phénomènes naturels, en géologie, hydrologie, météorologie, et plus particulièrement en botanique, ses actions en faveur de la protection de la nature, et des minorités ethniques (et contre l’esclavagisme), son pacifisme assumé, et par son attitude critique par rapport à la société de production et de consommation industrielles.

1854 | Chef Seattle
Conséquence de la colonisation du Far West : le génocide améridien. Extrait du discours prononcé par Seattle, chef des tribus Duwamish et Suquamish et porte-parole des négocations avec le gouvernement américain en 1854, devant le gouverneur Isaac Stevens :
« Il n’y a pas d’endroit paisible dans les villes de l’homme blanc. Pas d’endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps, ou le froissement des ailes d’un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre si l’homme ne peut entendre le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d’un étang la nuit ? Je suis un homme rouge et ne comprends pas. L’Indien préfère le son doux du vent s’élançant au-dessus de la face d’un étang, et l’odeur du vent lui-même, lavé par la pluie de midi, ou parfumé par le pin pignon.» 
« Nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à l’homme ; l’homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent.»
1854 | Fumivorité
La lutte contre la propagation des fumées noires, émanant de l’exploitation du charbon, se précise avec l’ordonnance de police du département de la Seine qui oblige les industriels à brûler la totalité des fumées émanant des fourneaux des appareils à vapeur ou à employer des combustibles aux émanations comparables à celles du coke ou du bois. Cette ordonnance fera l’objet d’une extension à l’ensemble du territoire national par un arrêté en 1863. Ce procédé, la « fumivorité », restera constamment préconisé par les pouvoirs publics.

1854 | Coketown
Charles Dickens publie Hard Times, roman et critique sociale situé dans la cité minière fictive Coketown :
« Coketown […] était le triomphe du Fait. […] Coketown était une ville de briques rouges, ou plutôt de briques qui eussent étaient rouges si la fumée et les cendres l’eussent permis ; mais, étant donné les circonstances, c’était une ville d’un rouge et d’un noir contre nature, telle la face peinte d’un sauvage. C’était une ville de machines et de hautes cheminées d’où s’échappaient inlassablement, éternellement, des serpents de fumée qui ne se déroulaient jamais tout à fait. Elle avait un canal noir, et une rivière qui roulait ses eaux empourprées par de puantes teintures, et de vastes constructions criblées de fenêtres qui vibraient et tremblaient tout au long du jour et où le piston des machines à vapeur montait et descendait monotonement comme la tête d’un éléphant fou de mélancolie.»
1854 - 1857 | Belgique
Mouvement d'opposition aux pollutions industrielles porté par les écrits du pharmacien Léon Peeters qui publie en 1855 une première brochure, intitulée Guérison radicale de la maladie des pommes de terre et d'autres végétaux, ou moyens d'en faire disparaître la cause. Il y développe une théorie selon laquelle la maladie qui frappe les champs de pomme de terre en Europe depuis 1840 n'a d'autre cause que les vapeurs relâchées par les usines chimiques, à l'origine de cette épidémie végétale, ayant provoqué une terrible famine, notamment en Irlande, dans les Highlands écossais et en Flandre. Si le propos de Peeters est scientifiquement irrecevable (le mildiou était la cause), il n'en demeure pas moins historiquement intéressant car Peeters soulève l'hypothèse que les pollutions industrielles peuvent provoquer des dégâts à une échelle bien plus grande que celle locale.

1855 – 57 | Pétrole
En 1855, le chimiste américain Benjamin Silliman Jr. sépare un certain nombre de produits par distillation du pétrole : goudrons, lubrifiants, naphta, solvants pour les peintures ainsi que l’essence utilisée comme détachant. L'industrie pétrolière naît en Roumanie avec la première raffinerie en fonction dès 1857 à Ploieşti : le pétrole lampant obtenu alimentait les lampes de l'éclairage public de Bucarest.

1857 | Marx
Avec le capitalisme, souligne Marx dans les Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse), « la nature devient un pur objet pour l'homme, une pure affaire d'utilité (…).» Si l'homme recherche à accroître ses connaissances sur la nature, ce n'est pas par pure curiosité, mais c'est une sorte de «(…) ruse visant à la soumettre aux besoins humains, soit comme objet de consommation, soit comme moyen de production.»

1858 | Le Vésinet
Desservi par le rail en 1837, et terminus de ligne, le lieu-dit Le Vésinet et sa forêt, proche de Paris, devient fréquenté par la foule des promeneurs parisiens. Pendant les deux premiers mois d'exploitation, 350.000 voyageurs empruntèrent la ligne. Le promoteur Alphonse Pallu, associés à des banquiers et financiers, y décident de la construction d’une grande cité-jardin, conçue par le paysagiste et comte de Choulot en collaboration avec l’architecte Pierre Joseph Olive : une vaste composition paysagère où prennent place des résidences privées et leurs grands jardins (2 000 lots), une green gated community réservée aux classes aisées, facilement accessible par le train depuis Paris. Pallu expliquait dans une notice :
« Tout a été calculé de manière à donner aux habitants de la nouvelle colonie les agréments de la campagne, avec toutes les facilités que présentent les centres de population. Donner à chaque propriétaire la jouissance d'un parc public, avec son animation, ses vues ravissantes, ses eaux, ses prairies, à côté du calme de la vie privée, tel est le programme qu'il s'agissait de remplir. Des percées pratiquées pour créer des prairies qui ne seront jamais ni replantées, ni bâties, font pénétrer dans le parc l'air et la lumière, en augmentant la salubrité, et assurent à tous les terrains qui les bordent, ainsi qu'aux promenades, la jouissance perpétuelle des charmants paysages qui l'entourent. Les voies de circulation ont été calculées elles-mêmes pour faire naître à chaque instant, sous les yeux du promeneur, des scènes toujours nouvelles.»


Le 2 août 1857, à l'annonce du prochain défrichement des bois du Vésinet pour la construction de la colonie, le Conseil municipal de Montesson vote une protestation et fait valoir les droits d'usages ; sans succès. Le projet ménage dans le bois de vastes espaces libres qui deviendront des pelouses. Cinq lacs artificiels sont creusés, où l'on réserve des îles qui seront des oasis de verdure. Ces lacs sont reliés par quatre kilomètres de rivières où l'eau circule en méandres coupés de cascades et de gués. Pour rendre le site pittoresque, on a chargé un rocailleur, Mathias Chabot, le soin de réaliser des rocailles, des cascades, et des cascatelles décoratives.

1859 | Godin [Anti-Vésinet]
Le riche industriel et inventeur Jean-Baptiste Godin construit à Guise son Familistère pour ses ouvriers et employés : « ville patronale » à vocation socialiste, le Familistère est installé en face des usines, dans un environnement naturel verdoyant, à l’écart de la ville. Il s’oppose fermement à la tradition des maisons ouvrières, parfaitement antisocialiste juge-til, et préfère bâtir un Versailles ouvrier vertical collectif comprenant des appartements et une batterie de services communs. La Nature occupe une place prépondérante, selon Godin :
« Le front du Palais fait face à la ville sur une étendue de cent quatre-vingt mètres ; l’aile gauche a vue sur les jardins et sur les bâtiments de la manufacture ; l’aile droite sur les jardins et les coteaux boisés qui bornent la vallée. La vue, derrière le palais, s’étend sur ses promenades, sur les prairies de la vallée de l’Oise… Le Familistère, ses dépendances et sa manufacture sont bâtis sur une propriété d’environ dix-huit hectares… Une partie de cette propriété est convertie en promenade, squares, jardins d’agrément ; une autre partie est consacrée à la culture des jardins et des vergers…»
Dans le cas particulier des ateliers Godin, la charge de travail est saisonnière, le pic de production se situant en hiver, tandis que les mois printaniers et estivaux voient une baisse considérable de la production. La manufacture Godin doit ainsi recruter nombre d'ouvriers peu qualifiés lors de la période de forte activité, et les congédier l'été venu. Et la campagne environnante de Guise est ici particulièrement attrayante car en effet, les saisonniers « Godin » peuvent sans grande difficulté trouver un emploi dans les fermes pour les travaux de moissons et de récoltes qui les occupent jusqu'à la reprise de l'activité de l'usine Godin en automne. Ils alternent ainsi travail industriel et travail agricole. Ce qui n'est pas sans évoquer l'utopie agraire de Charles Fourier concernant le « travail attrayant » où les phalanstériens alternent leurs activités, alternance certes quotidienne et non pas saisonnière, imposée de fait au Familistère, choisie librement au Phalanstère.



Pour autant, Godin imagine pour les futurs Palais, bâtis par les industriels, peut-être un gouvernement socialiste, que certains puissent adopter le principe de Fourier appliqué à l'industrie et à l'agriculture :
« Leur emplacement sera subordonné à la nature des ressources des divers pays, aux convenances agricoles de la contrée, combinées avec celles de l'industrie manufacturière ; de façon à faire concourir la position topographique du Palais Social à la plus grande somme des ressources possibles : l'Association de l'Agriculture et de l'Industrie rendra cette mesure nécessaire. »
Surprenant que Godin n'ait pas mis en oeuvre cette nécessité, car Guise s’apparentait davantage à une petite ville rurale qu'un centre industriel, comportait plus de paysans habitant la contrée que d'ouvriers, tout du moins en 1859, et sa fortune pouvait lui permettre l'acquisition d'un vaste domaine agricole. Il préféra s'arrêter à la création de jardins potagers, la plantation d'un verger et d'un parc.

1859 | Charles Darwin & Alfred Wallace
Le naturaliste et paléontologue anglais Darwin publie son ouvrage De l'origine des espèces, présentant sa théorie de l’évolution, hypothèse émise 50 ans auparavant par le Français Jean-Baptiste de Lamarck selon laquelle toutes les espèces vivantes ont évolué au cours du temps à partir d'un seul ou quelques ancêtres communs ; et en reprenant les thèses d’Alfred Wallace affirme que cette évolution était due au processus dit de la « sélection naturelle ». Le naturaliste et explorateur Wallace, surnommé le « père de la biogéographie », est considéré comme un expert en matière de répartition géographique des espèces animales dans le monde. Socialiste convaincu, il fut également l'un des premiers grands scientifiques à s'inquiéter des conséquences de l'activité humaine sur l'environnement.

1859 | Max Havelaar
L’écrivain néerlandais Edouard Douwes Dekker publie son roman anti-colonialiste Max Havelaar (ou les ventes de café de la Compagnie commerciale des Pays-Bas), qui, plus qu’une utopie de la résistance populaire, est un vrai manifeste en faveur des petits producteurs de Java. Son héros est une sorte de Robin des Bois ou d’Arsène Lupin qui agit au profit du peuple. Max Havelaar est depuis 1988 un des labels du commerce équitable, au profit des petits producteurs de café du Chiapas.

1861 | Fontaineblau
Les peintres de l’Ecole de Barbizon, avec à leur tête Théodore Rousseau, s’opposent aux aménagements destructeurs projetés dans la forêt de Fontainebleau. Déjà en 1853, ils avaient obtenu la mise hors d'exploitation de près de 624 hectares. Devenu lobbyiste influent, le pr-écologiste Rousseau profite de son succès et de la reconnaissance de son art, pour recevoir le soutien de personnalités importantes du monde politique et artistique. Les contestataires obtiennent gain de cause : près de 1000 hectares sont soustraits à tout aménagement avec la création des « sites à destination artistique ». Le décret constitue, dit-on, la première mesure de protection de la nature au monde. La mort de Rousseau en 1867 voit Michelet, George Sand et Victor Hugo faire tour à tour campagne contre des projets destructeurs. Hugo affirmait :
« Un arbre est un édifice, une forêt est une cité, et entre toutes les forêts, la forêt de Fontainebleau est un monument. Ce que les siècles ont construit, les hommes ne doivent pas le détruire.»

1863 | Jules Verne
La fascination pour les technologies et les villes de demain ressort des ouvrages de Jules Verne dans notamment Paris au XXe siècle (1863 mais publié en 1989), Une ville idéale (1875), Les 500 millions de la Bégum (1879), Amiens en l'an 2000 (1891), L'île à hélice édité en 1895. Dans Les 500 millions de la Bégum, la ville modèle de France-Ville présente des aspects pré-libertaires, hygiénistes et écologiques d’une ville ouverte couverte de nombreux espaces verts et de cités-jardins. Les citoyens sont consultés par des Assemblées Générales et se défendent eux-mêmes, dans une ébauche de démocratie directe ou la direction est assurée par un État minimal qu’est le Conseil.

1864 | Bagne
Les Bagnes de Nouvelle Calédonie sont fondés : le gouverneur réformiste Charles Gillain s’emploie à réhabiliter les bagnards les moins récalcitrants : une fois leur peine de forçat effectuée, les bagnards devaient travailler, pour une période transitoire, dans des fermes pénitentiaires et, une fois libérés, certains pouvaient obtenir une terre en concession pénale. L'administration pénitentiaire se rend acquéreur d'un important domaine foncier, largement volé sur les terres Kanak.

1864 | Auto
Siegfried Marcus parvient vers 1860 à distiller du pétrole brut pour obtenir de la benzine utilisée par son premier prototype d’automobile à essence. Il l’améliore en 1870, puis met au point en 1888 le premier moteur à benzine fiable.

1864 | Conservation Movement
Le Conservation Movement, aux USA, est un courant idéologique naturaliste engagé dans les luttes pour la préservation des sites naturels majeurs (Chutes du Niagara, le parc Yosemite Park, etc.), et l’aménagement de grands parcs urbains. La bataille pour la défense de la Nature, qu’ils engagent, exige un programme d’intervention de l’État pour le contrôle de l’exploitation des ressources naturelles à l’échelle du territoire, et en cela ils s’opposent frontalement aux intérêts des industriels et aux exigences de la finance spéculative dominée alors par un libéralisme concurrentiel acharné. En 1864, George P. March, considéré comme le « premier écologiste » américain, publie Man and Nature, Physical Geography as Modified by Human Action, qui étudie les conséquences historique et sociales de la spoliation exacerbée des richesses naturelles, qui occupe, avec l’oeuvre de Thoreau, une place prépondérante au sein de ce mouvement.

1865 | Coal
L’économiste britannique Stanley Jevons donne une grande publicité au débat sur l’épuisement des mines britanniques de houille en publiant The Coal Question. Il juge que les progrès technologiques augmentent l’efficacité avec laquelle le charbon est employée, mais que sa consommation augmente au lieu de diminuer, ce qui conduit à l’interroger sur la finitude des ressources disponibles.

1865 – 69 | Le soleil en bouteille
Louis Simonin, diplômé de l’École des Mines se fait le relais de ces inquiétudes anglaises en France. Il propose comme solution de mettre le « soleil en bouteille » : « c’est dans le soleil, sans doute, que réside le combustible de l’avenir. » Aux États-Unis, le savant John Ericsson invente une machine calorifique munie d’un réflecteur solaire parabolique, où le combustible est remplacé par l’énergie solaire. En 1868, il rédige un essai intitulé The Use of Solar Heat as a Mechanical Motor-Power où il prétend que le solaire pourra éviter une crise globale des ressources énergétiques ! En France l’ingénieur Agustin Mouchot, inventeur de moteur et machine solaires, orientés vers le marché des colonies (Algérie principalement) publie en 1869 : La Chaleur solaire et ses applications industrielles :
« il arrivera nécessairement un jour où, faute de combustible, [l’industrie] sera bien forcée de revenir au travail des autres agents naturels ». Or, grâce à ses inventions, « le problème de la machine solaire à vapeur d’eau s’est trouvé complètement résolu. »
La guerre franco-prussienne, la crise qui s’ensuit et la Commune de Paris mettent provisoirement un terme aux expérimentations solaires.

1865 | La Fin du monde par la science
Eugène Huzar, un avocat inconnu publie La Fin du monde par la science qui constitue la première théorie du catastrophisme technologique et un grand succès en libraire, qui l’incitera à développer ses thèses dans un second ouvrage paru en 1867, L’Arbre de la science. Il ne s’oppose pas au progrès mais :
« Je ne fais la guerre ni à la science ni au progrès, mais je suis l’ennemi implacable d’une science ignorante, impresciente, d’un progrès qui marche à l’aveugle sans critérium ni boussole.»
Le décalage entre les capacités techniques et les capacités de prévision sera la cause de l’apocalypse :
« dans cent ou deux cents ans le monde, étant sillonné de chemins de fer, de bateaux à vapeur, étant couvert d’usines, de fabriques, dégagera des billions de mètres cubes d’acide carbonique et d’oxyde de carbone, et comme les forêts auront été détruites, ces centaines de billions d’acide carbonique et d’oxyde de carbone pourront bien troubler un peu l’harmonie du monde. »
et :
« Si nous sommes si exigeants envers la science, c’est qu’aujourd’hui la science tend à substituer son action aveugle à celle de la nature. […] Il faudrait d’abord prouver qu’elle fait mal et ensuite que l’on fera mieux qu’elle. »
Il propose une science nouvelle « ayant pour but de déterminer et d’étudier les lois qui constituent l’équilibre du globe » ; et d’instaurer une « édilité planétaire », soit un gouvernement scientifique mondial chargé d’étudier les projets de grands travaux, de déboisements et toutes les expériences scientifiques qui pourraient « troubler l’harmonie du monde ».

1866 | Ernst Haeckel
oecologie, ce terme ancêtre d' écologie a été créé en 1866 par le zoologiste biologiste allemand Ernst Haeckel (1834-1919), à partir du grec oikos et logos (littéralement science de l'habitat), et définit :
« la totalité de la science des relations de l'organisme avec l'environnement, comprenant au sens large toutes les conditions d'existence. »

1866 | Elisée Reclus
Le géographe français, communiste libertaire, Élisée Reclus (1830-1905) fut le précurseur de la géographie sociale en explorant l'histoire de l'interaction entre la société humaine et le monde naturel. Reclus, aurait selon John Clark, l’écologiste anarchiste nord-américain, donné une importante «contribution au développement d’une vision écologique du monde, et à la pensée socio-écologique en particulier. » :
« Reclus envisageait une humanité accédant à une société libre et communautaire, en harmonie avec le monde naturel. Ses études historiques approfondies retracent le riche passé d’expériences de coopération, de démocratie directe et de liberté humaine, depuis l’antique cité grecque jusqu’aux mouvements modernes luttant pour une transformation sociale et une émancipation humaine, en passant par la démocratie islandaise, les cités libres du Moyen Âge et les cantons suisses indépendants. Il dépeint parallèlement la montée et le développement de l’État moderne centralisé, de la concentration du capital et des idéologies autoritaires. Ses études historiques décapantes incluent une large critique du capitalisme aussi bien que du socialisme autoritaire à partir d’un point de vue égalitariste et anti-autoritaire. Il analyse aussi les effets destructeurs, écologiquement parlant, de la technologie moderne et de l’industrie, alliées au pouvoir du capital et de l’État. » (John Clark, Une écologie sociale).
Dans son article « Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes » (Revue des deux mondes, 15 mai 1866) Élisée Reclus oppose le « besoin de s'aérer » dans les campagnes des citadins, et l'attrait des ruraux pour la ville ; la ville industrielle où « l'air des cités est chargé du principe de mort », lieu de tous les « maux » sociaux, est opposée au « lieu du progrès » et de la « vie sociale » indispensable aux hommes (la rencontre, l'échange) : « ils ont pu élargir le cercle de leurs idées, ils ont vu des contrées différentes les unes des autres, ils se sont formés au contact d'autres hommes, ils sont devenus plus intelligents, plus instruits, et tous ces progrès individuels constituent pour la société tout entière un avantage inestimable. » Mais, poursuit-il, « c'est dans les villes, surtout dans celles qui sont les plus célèbres par leur opulence et leur civilisation, que se trouvent certainement les plus dégradés de tous les hommes, pauvres êtres sans espérance que la saleté, la faim, l'ignorance brutale, le mépris de tous, ont mis bien au-dessous de l'heureux sauvage parcourant en liberté les forêts et les montagnes.»
Reclus critique également les conséquences des nouveaux mouvements de citadins de la ville à la campagne, première forme de péri-urbanité : la résidence principale ou secondaire pour les plus aisés, le lopin de terre et la bicoque pour les autres, et les congés passés à la campagne :
« Malheureusement, ce reflux des villes vers l'extérieur ne s'opère pas sans enlaidir les campagnes : non seulement les détritus de toute espèce encombrent l'espace intermédiaire compris entre les cités et les champs ; mais chose plus grave encore, la spéculation s'empare de tous les sites charmants du voisinage, elle les divise en lots rectangulaires, les enclôt de murailles uniformes, puis y construit par centaines et par milliers des maisonnettes prétentieuses. Pour les promeneurs errant par les chemins boueux dans ces prétendues campagnes, la nature n'est représentée que par les arbustes taillés et les massifs de fleurs qu'on entrevoit à travers les grilles. Sur le bord de la mer, les falaises les plus pittoresques, les plages les plus charmantes sont aussi en maints endroits accaparées soit par des propriétaires jaloux, soit par des spéculateurs qui apprécient les beautés de la nature à la manière des changeurs évaluant un lingot d'or. Dans les régions de montagnes fréquemment visitées, la même rage d'appropriation s'empare des habitants : les paysages sont découpés en carrés et vendu au plus fort enchérisseur ; chaque curiosité naturelle, le rocher, la grotte, la cascade, la fente d'un glacier, tout, jusqu'au bruit de l'écho, peut devenir propriété particulière. [...] Puisque la nature est profanée par tant de spéculateurs précisément à cause de sa beauté, il n'est pas étonnant que dans leurs travaux d'exploitation les agriculteurs et les industriels négligent de sa demander s'ils ne contribuent pas à l'enlaidissement de la terre. Il est certain que le "dur laboureur" se soucie fort peu du charme des campagnes et de l'harmonie des paysages, pourvu que le sol produise des récoltes abondantes [...] De vastes contrées qui jadis étaient belles à voir et qu'on aimait à parcourir sont entièrement déshonorées, et l'on éprouve un sentiment de véritable répugnance à les regarder. D'ailleurs il arrive souvent que l'agriculteur, pauvre en science comme en amour de la nature, se trompe dans ses calculs et cause sa propre ruine par les modifications qu'il introduit sans le savoir dans les climats. De même il importe peu à l'industriel, exploitant sa mine ou sa manufacture en pleine campagne, de noircir l'atmosphère des fumées de la houille et de la vicier par des vapeurs pestilentielles.»
1867 | Das Kapital
Selon Marx le capitalisme :
« ne développe la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur. »
John Bellamy Foster, professeur de sociologie à l’université d’Orégon, souligne que « Marx a élaboré au livre III du Capital la notion de développement durable la plus radicale qu’on ait jamais formulée, quand il dit que personne, pas même l’ensemble des humains, n’est propriétaire de la terre, mais qu’ils doivent la préserver pour les générations futures comme “ les bonnes têtes de la maisonnée” ». (Interview in : La revue du projet, 2016). Dans son bref compte rendu du livre I du Capital, Engels écrivait :
« Agriculture : ici l’effet de l’évincement du travail par les machines est encore plus aigu, le paysan est remplacé par le journalier salarié, la petite manufacture domestique est détruite dans les campagnes, les antagonismes s’aggravent entre ville et campagne. Le travailleur des champs est éparpillé et affaibli, tandis que les ouvriers des villes sont concentrés, d’où le salaire des journaliers agricoles abaissé au minimum. En même temps, le sol est pillé : le couronnement du mode de production capitaliste, c’est qu’il sape la source de toute richesse : la terre et l’ouvrier. »
1868 | Ascenseur
A New York, l’Equitable Life Insurance Building est doté d’ascenseurs selon une technique d’Elisha Graves Otis ; suivi par deux autres elevator buildings, en 1873, le Tribune Building et le Western Union Building. La hauteur des buildings augmentera au fur et à mesure des avancées techniques (concernant notamment les fondations, les structures anti-incendie, l’éclairage et la ventilation) et des bonnes dispositions des municipalités autorisant des hauteurs d’édifices jusqu’alors limitées - et inconnues. Le premier gratte-ciel moderne, le Home Insurance Building, s’élève dans le ciel de Chicago en 1886. Pour les promoteurs, la multiplication verticale des planchers, cette opération arithmétique, augmente d’autant les rentes et les profits. D’une certaine manière, les gratte-ciels américains accompagnent le passage des formes anciennes de l’entreprise individuelle au pouvoir impersonnel des grands trusts.

1869 | Impressionnisme
La technique de peinture impressionniste est née en 1869 quand Renoir et Monet peignirent respectivement La Grenouillère et Bain à la Grenouillère sur l'île de Croissy. Ce courant a profité de l’invention du chemin de fer et de la peinture en tubes en 1841 qui facilite le transport des couleurs et permet aux artistes de planter leur chevalet loin de leur atelier, de travailler sur le motif, de façon plus rapide, pour saisir au mieux l’impression fugitive et les infinis changements du temps et de la lumière. Les paysages impressionnistes prennent pour sujets les nouveaux lieux de villégiature et de loisirs – berges des fleuves aux environs de Paris, guinguettes, côtes normandes -, et ils témoignent également des changements qu’a subi l’espace français pendant les révolutions ferroviaire (représentation de ponts, de gares, de train sur les lignes de campagne, etc.) et industrielle [6]. À cet égard, le Train dans la campagne de Claude Monet (vers 1870) est un des premiers tableaux représentatifs de ces nouveaux choix. La ville y dialogue avec la campagne, traversée par le passage du train, encore à demi caché par un rideau d’arbres. La nature n’y apparaît plus comme l’écrin des nymphes, mais comme le lieu de promenade des citadins.



Claude Monet
Train dans la campagne | 1870 

Claude Monet
Le Pont du chemin de fer à Argenteuil | 1873



1868-69 | Reclus
Il édite son ouvrage intitulé La Terre ; dans le chapitre intitulé La Terre et l’homme, il rappele les liens étroits qui les unissent:
« L’homme, cet “être raisonnable” qui aime tant à vanter son libre arbitre, ne peut néanmoins se rendre indépendant des climats et des conditions physiques de la contrée qu’il habite. Notre liberté, dans nos rapports avec la Terre, consiste à en reconnaître les lois pour y conformer notre existence. Quelle que soit la relative facilité d’allures que nous ont conquises, notre intelligence et notre volonté propres, nous n’en restons pas moins des produits de la planète : attachés à sa surface comme d’imperceptibles animalcules, nous sommes emportés dans tous ses mouvements et nous dépendons de toutes ses lois.»
1871 | Commune de Paris
La province rurale a écrasé la révolte urbaine des parisiens, dit-on. Au lendemain de la Commune de Paris de 1871, le prince anarchiste russe Kropotkine écrit :
« Il y a […] une lacune regrettable dans les réunions populaires que nous tenons à signaler. C'est que rien, ou presque rien, n'a été fait pour les campagnes. Tout est borné aux villes. La campagne ne semble pas exister pour les travailleurs des villes. Même les orateurs qui parlent du caractère de la prochaine révolution évitent de mentionner les campagnes et le sol. Ils ne connaissent ni le paysan ni ses désirs, et ne se hasardent pas de parler en son nom. Faut-il insister longuement sur le danger qui en résulte. L'émancipation du prolétariat ne sera même pas possible, tant que le mouvement révolutionnaire n'embrassera pas les villages. Les Communes insurgées ne sauraient se maintenir même un an, si l'insurrection ne se propageait pas en même temps dans les villages. [La révolution] ne sera victorieuse que le jour où le travailleur des usines et le cultivateur des champs marcheront la main dans la main à la conquête de l'Egalité pour tous, en portant le bonheur dans la chaumière comme dans les édifices des grandes agglomérations industrielles. » (Paroles d'un Révolté, 1895).
1871 | Algérie
L’Algérie, elle aussi se rebelle en 1871, et elle aussi est soumise à une terrible répression ; qui force le gouvernement à adopter des mesures afin de renforcer la colonisation. 264 villages sont ainsi créés ou agrandis entre 1871 et 1880, et 401 000 hectares de terres nouvelles - confisquées aux autochtones - sont livrées à la culture et aux nouveaux colons.

1872 | Yellowstone
Naissance du parc national de Yellowstone aux USA, concrétisant l'idée de protection d’un site naturel considéré comme étant d’une magistrale beauté, menacé par les colons paysans. Le décret du président Ulysses Grant fait du parc américain un lieu « exempt d'exploitation mercantile, voué à la satisfaction du peuple. »

1872 | Engels
Engels publie La question du logement à une époque de dramatique pénurie pour les classes les moins favorisées ; Engels souligne que cette « crise du logement » a toujours existé pour les opprimés et les exploités, et cette question n'est qu'un aspect subordonné d'un problème central, celui des rapports entre la ville et la campagne, ou plutôt du dépassement de leur opposition :
« La crise du logement à laquelle la presse de nos jours porte une si grande attention , ne réside pas dans le fait universel que la classe ouvrière est mal logée, et vit dans des logis surpeuplés et malsains. Cette crise du logement-là n'est pas une particularité du moment présent ; elle n'est pas même un de ces maux qui soit propre au prolétariat moderne, et le distinguerait de toutes les classes opprimées qui l'ont précédé ; bien au contraire, toutes les classes opprimées de tous les temps en ont été à peu près également touchées. Pour mettre fin à cette crise du logement, il n'y a qu'un moyen : éliminer purement et simplement l'exploitation et l'oppression de la classe laborieuse par la classe dominante. Ce qu'on entend de nos jours par crise du logement, c'est l'aggravation particulière des mauvaises conditions d'habitation des travailleurs par suite du brusque afflux de la population vers les grandes villes; c'est une énorme augmentation des loyers ; un entassement encore accru de locataires dans chaque maison et pour quelques-uns l'impossibilité de trouver même à se loger. Et si cette crise du logement fait tant parler d'elle, c'est qu'elle n'est pas limitée à la classe ouvrière, mais qu'elle atteint également la petite bourgeoisie. »
« On avoue donc que la solution bourgeoise de la question du logement a fait faillite : elle s'est heurtée à l'opposition entre la ville et la campagne. Et nous voici arrivés au coeur même de la question ; elle ne pourra être résolue que si la société est assez profondément transformée pour qu'elle puisse s'attaquer à la suppression de cette opposition, poussée à l'extrême dans la société capitaliste d'aujourd'hui. Bien éloignée de pouvoir supprimer cette opposition, elle la rend au contraire chaque jour plus aiguë. Les premiers socialistes utopiques modernes, Owen et Fourier, l'avaient déjà parfaitement reconnu. Dans leurs constructions modèles, l'opposition entre la ville et la campagne n'existe plus. Il se produit donc le contraire de ce qu'affirme M. Sax : ce n'est pas la solution de la question du logement qui résout du même coup la question sociale, mais bien la solution de la question sociale, c'est-à-dire l'abolition du mode de production capitaliste, qui rendra possible celle de la question du logement. Vouloir résoudre cette dernière avec le maintien des grandes villes modernes est une absurdité. Ces grandes villes modernes ne seront supprimées que par l'abolition du mode de production capitaliste et quand ce processus sera en train, il s'agira alors de tout autre chose que de procurer à chaque travailleur une maisonnette qui lui appartienne en propre. »
Engels propose que « l’abolition du mode de production capitaliste étant supposée », une répartition aussi égale que possible de la population dans tout le pays.

1872 | La fin du monde
Le genre littéraire des contre-utopies, anti-utopies, comme ceux de la science fiction, de l’anticipation, etc., présentent une multitude d’ouvrages dont nombre annoncent la fin du monde (et parfois sa renaissance), par la guerre et/ou une catastrophe écologique. Le désastre décrit commence à mêler régimes sociaux oppressants, en-régimentement industriel et dégâts liés au développement économique sans limite. Eugène Mouton, dit Mérinos, décrit dans La fin du monde, un désastre écologique majeur qui étouffe la terre dans une vague de chaleur, qui n’est pas sans annoncer nos craintes, un siècle plus tard, de l’effet de serre.

1872 | City Beautiful
Robert Morris Copland, américain, publie The Most Beautiful City in America, étayant sa proposition de création d’un système intégré de parcs pour l’entière agglomération de Boston, et une exploitation rationnelle des ressources en eau. Son approche conservatrice alliant naturalisme romantique et aristocratique, sera entendu par les élites de la ville, qui jusqu’à la veille de la première guerre mondiale adoptèrent d’importantes réformes urbaines pour la construction d’un ensemble de parkways (Boulevard Act, 1894), de parcs et de canaux. A partir de 1875, Frederick Law Olsmsted participe comme consultant de la Park Commission. Cette vaste entreprise marque cependant les limites des réformes urbaines des progressistes, placées sous l’égide du paysagisme, car ces opérations de planning de modernisation des infrastructures, d’embellissement paysager, d’assainissement répondaient à des intérêts particuliers, appuyés par les demandes des secteurs les plus avancés du libéralisme, et d’autre part, son efficacité était liée à la condition de mesures exceptionnelles à caractère dérogatoire, qui ne destinait pas ce planning à assurer à la cité un grand projet « public » et social de réforme urbaine. De cette expérience naît le City Beautiful Movement, confortant l’idéal de l’embellissement paysager des cités, qui culminera dans le plan urbain de Chicago établi en 1909.




1873 | Engels
Il commence à cette date à rédiger La dialectique de la Nature, ouvrage qui restera inachevé et sera publié seulement en 1925 en URSS. Engels souligne que parmi toutes les espèces, seul l’homme est parvenu à imprimer son sceau sur la nature, ce qui n’est pas sans conséquence :
« plus les hommes s’éloignent des animaux au sens étroit du mot, plus ils font eux-mêmes, consciemment, leur histoire, plus diminue l’influence d’effets imprévus, des forces incontrôlées sur cette histoire, plus précise devient la correspondance du résultat historique avec le but fixé d’avance. Si cependant nous appliquons ce critérium à l’histoire humaine, même à celle des peuples les plus développés de notre temps, nous trouvons qu’ici encore une disproportion gigantesque subsiste entre les buts fixés d’avance et les résultats obtenus, que les effets inattendus prédominent, que les forces incontrôlées sont beaucoup plus puissantes que celles qui sont mises en œuvre suivant un plan. (…) Dans les pays industriels les plus avancés, nous avons dompté les forces de la nature et les avons contraintes au service des hommes ; nous avons ainsi multiplié la production à l’infini, si bien qu’actuellement un enfant produit aujourd’hui plus qu’autrefois cent adultes. Et quelle en est la conséquence ? Surtravail toujours croissant et misère de plus en plus grande des masses » ; « seule une organisation consciente de la production sociale, dans laquelle production et répartition sont planifiées, peut élever les hommes au-dessus du monde animal au point de vue social de la même façon que la production elle-même les a élevés en tant qu’espèce ».
« Ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune d’elles. Chaque victoire a certes en premier lieu les conséquences que nous avons escomptées, mais, en second et en troisième lieu, elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne détruisent que trop souvent ces premières conséquences. »
Si les craintes que formule Engels vis-à-vis de l’exploitation de ressources naturelles par l’industrie sont plus marquées que celles de Marx, il reste cependant confiant sur les changements qu’apporteront le socialisme puis le communisme, qui doivent apporter une solution aux maux dont souffre l’humanité. Cet ouvrage aux accents écologiques servira les scientifiques écologues soviétiques pris à parti par les partisans du productivisme acharné.

1874 | Menier
Parmi les nombreux industriels de France soucieux d’offrir un agréable cadre de vie à leurs employés, le célèbre chocolatier décide de la construction de sa cité ouvrière à Noisiel à proximité de l’usine : pavillons et potagers associés se côtoient dans un espace aéré et verdoyant : en fait une sorte de phalanstère qui lie les ouvriers aux patrons, dont les fonctions sont d’assurer la paix sociale et la productivité :
. Exercer un contrôle total sur les travailleurs, tant politique qu'économique – un fautif perd son emploi et son logis. 
. Isoler le complexe des fureurs de la grand'ville – lieu de débauche, et en particulier du syndicalisme, mais aussi : 
. Limiter l'intrusion de l’Etat, ou les prérogatives d'une municipalité, dans les affaires de l'entreprise (règlement intérieur ou statut propre à l'entreprise dérogeant aux lois). 
. Paternaliser ou selon patroner les employés, en faire une grande famille unie – moyen de renforcer leur attachement à l'usine, leur fidélité à la marque, et limiter le turn-over. Et simultanément : 
. Segmenter la classe ouvrière par l'habitat (et autres avantages, salaire, prime de rendement, médaille du travail, etc.), entre bénéficiaires d'un logis, prétendants et exclus – la sélection des habitants est faite par le mérite, ou la productivité du travailleur, ou ses convictions politiques. 
. Et ce faisant, dans ce monde clos, favoriser l'auto-surveillance et en permanence au sein et entre les catégories sociales.
Vue générale de l'usine Menier et de la cité ouvrière
Lithographie de Poyet, vers 1893.
© Mairie de Noisiel

De ses analyses de la société disciplinaire, Michel Foucault affirmait que la cité ouvrière :
« articule (…) des mécanismes disciplinaires de contrôle sur le corps, sur les corps, par son quadrillage, par le découpage même de la cité, par la localisation des familles (chacune dans une maison) et des individus (chacun dans une pièce). Découpage, mise en visibilité des individus, normalisation des conduites, sorte de contrôle policier spontané qui s’exerce ainsi par la disposition spatiale même de la ville : toute une série de mécanismes disciplinaires qu’il est facile de retrouver dans la cité ouvrière.» (Surveiller et punir, 1975).
1875 | Contre Malthus
Marx et Engels publient leur critique contre Malthus :
« Malthus, l’auteur de cette doctrine, soutient que la population pèse constamment sur les moyens de subsistance. A peine la production s’élève-t-elle que la population augmente dans la même proportion. Cette tendance inhérente à la population de se multiplier au-delà des ressources disponibles serait la cause de toute misère et de tout vice. » [7]
1876 - 1878 | Nouvelle Calédonie
Jules Garnier, géologue et chimiste, ayant découvert sur l’île un nouveau minerai de nickel, dépose un brevet pour son exploitation industrielle et participe à la création d'une société, qui édifie la première usine à Nouméa ; d’autres industriels s’implantent dans ce nouvel Eldorado minier, obtenant des concessions afin d’extraire du sous-sol les précieux minerais (chrome et cobalt, manganèse, cuivre). Le massacre écologique débute avec les grandes mines à ciel ouvert, les usines de traitement, rejetant leurs eaux contaminées dans les rivières puis la mer, provoquant éboulements de terrain et inondations, et ce, au mépris des terres et des populations kanaki ; tribus mélanésiennes qui en 1868 avaient été contrainte par les autorités de se regrouper dans des territoires délimités à cet effet : des réserves. La première grande révolte kanak débute en 1878, avec la figure emblématique du grand chef, Ataï.




1878 | Anti-Dühring
Engels écrit son féroce réquisitoire contre Eugen Dühring, qui considérait la séparation de la ville et de la campagne comme une structure permanente des sociétés, un antagonisme inévitable, et, entre autres, critiquait l’utopie de Fourier, le traitant « d’alchimiste social ». En réponse, Engels affirme :
« La suppression de l'opposition de la ville et de la campagne n'est donc pas seulement possible. Elle est devenue une nécessité directe de la production industrielle elle-même, comme elle est également devenue une nécessité de la production agricole et, par-dessus le marché, de l'hygiène publique. Ce n'est que par la fusion de la ville et de la campagne que l'on peut éliminer l'intoxication actuelle de l'air, de l'eau et du sol; elle seule peut amener les masses qui aujourd'hui languissent dans les villes au point où leur fumier servira à produire des plantes, au lieu de produire des maladies.»
« La suppression de la séparation de la ville et de la campagne n'est donc pas une utopie, même en tant qu'elle a pour condition la répartition la plus égale possible de la grande industrie à travers tout le pays. »
Et ainsi :
« Certes, la civilisation nous a laissé, avec les grandes villes, un héritage qu'il faudra beaucoup de temps et de peine pour éliminer. Mais il faudra les éliminer et elles le seront, même si c'est un processus de longue durée.»
Dans cet essai, Engels valide et prend position pour les propositions utopistes de Owen et de Fourier critiquées par Dühring :
« La suppression de l'opposition de la ville et de la campagne est réclamée par Fourier ainsi que par Owen comme la première condition fondamentale de la suppression de l'antique division du travail en général. Chez tous deux, la population doit se répartir sur le pays en groupes de 1.600 à 3.000 âmes; chaque groupe habite au centre de son canton territorial un palais géant avec ménage commun. Sans doute Fourier parle-t-il, çà et là, de villes, mais elles ne se composent à leur tour que de quatre ou cinq de ces palais rapprochés l'un de l'autre.»
Les nombreuses critiques faites par Engels à l'encontre des industries polluantes, soulignent l'aspect écologique de la dispersion urbaine :
« La première exigence de la machine à vapeur et l'exigence capitale de presque toutes les branches d'exploitation de la grande industrie est une eau relativement pure. Or la ville de fabriques transforme toute eau en purin puant. (…) Ce n'est que par la fusion de la ville et de la campagne que l'on peut éliminer l'intoxication actuelle de l'air, de l'eau et du sol ; elle seule peut amener les masses qui aujourd'hui languissent dans les villes au point où leur fumier servira à produire des plantes, au lieu de produire des maladies. »
Pour certains critiques marxistes, dont Henri Lefebvre, l'esprit brillant d'Engels en prenant ainsi position pour un modèle précis d'urbanisation, celui de la dispersion, a occulté les problèmes que peuvent soulever une telle dissolution de la société, des villes donc, de l'urbain et de l'urbanité dans les campagnes. Henri Lefebvre ajoutait à ce propos que son attachement à la pensée fouriériste aura quelques fâcheuses conséquences en URSS.


La Fée Electrique


1879 | Fée électrique
L'ampoule électrique inventée et commercialisée amorce le déclin de la lampe à pétrole (ou à gaz), le principal débouché du pétrole. En 1879 la première centrale hydroélectrique est construite à Saint-Moritz (Suisse). Les ingénieurs, de même, affinent les techniques de transport de l’énergie électrique sur de longues distances qui offre ainsi - avec les chemins de fer - des possibilités de décentralisation, de [dé]localisation des hommes et des activités. De ce fait, pour les idéologues et les utopistes anti-urbain, le monde imaginé ne s’assimile plus à un point, à un espace en contraction, mais ouvre les champs du possible et redonne à l’homme la liberté d’un retour à un âge d’or vers les campagnes. Son introduction fascina des romanciers, des écrivains, des réformateurs sociaux et même des leaders liés au mouvement ouvrier, qui étaient émerveillés par les espoirs que représentait la nouvelle énergie.

1879 | Palais Idéal
Le facteur Cheval débute la construction de son Palais : « Je me suis dit : puisque la Nature veut faire la sculpture, moi je ferai la maçonnerie et l'architecture.» Son Palais est essentiellement bâti avec des pierres qu’il trouve lors de ses tournées ; il s’inspire de la nature, des cartes postales et des premiers magazines illustrés qu’il distribue ; il est achevé 33 ans plus tard en 1912.



1881 | Solaire
La colonisation de l’Algérie s’intensifie ; cependant, faute de combustibles naturels - bois et houille - suffisants, la colonie doit importer l’essentiel du charbon d’Angleterre. Le soleil pourrait offrir des ressources nouvelles, pense-t-on. Nous retrouvons notre Mouchot qui obtient une bourse pour réaliser une mission scientifique solaire en Algérie. Il perfectionne ses machines solaires suivies d’expérimentations pratiques laissant envisager des résultats probants ; son associé Abel Pifre est peut-être plus commercial en s’efforçant d’en faire un procédé industriellement rentable. En janvier 1881, il fonde la Société centrale d’utilisation de la chaleur solaire et commercialise ses machines. Son secrétaire Louis-Étienne de Royaumont publie La Conquête du soleil, applications scientifiques et industrielles de la chaleur solaire (hélio-dynamique) en 1882 : grâce aux appareils solaires, l’Égypte et l’Algérie redeviendront « le grenier de notre vieille Europe » et il promet que « la vue de ces instruments » exercera une utile « influence morale » « sur les populations jeunes qui ne sont pas encore ouvertes à la civilisation. » Mais l’exploitation de la chaleur solaire est bientôt considérée comme trop coûteuse pour être rentable, alors que de nouvelles énergies bon marché
voient le jour pour actionner les moteurs de la seconde industrialisation.

1882 | Sagrada Familia
A Barcelone s’élève le chantier de sa nouvelle basilique, la Sagrada Familia imaginée par l’architecte Gaudi qui affirmait :
« L’architecture du futur construira en imitant la nature, parce que c’est la plus rationnelle, durable et économique des méthodes. »
« Je n’invente rien, je copie le grand livre toujours ouvert de la nature»,
écrira-t-il dans son journal. Il imagine également, entre autres édifices, le parc Güell en 1900.




1882 - 92 | LA VILLE LINÉAIRE
L’espagnol Soria y Mata, dirigeant la première ligne de Madrid de tramways, présente sa Cuidad lineal, cité linéaire, dont l’ambition est d’harmoniser les zones urbaines et rurales : ruraliser la vie urbaine, urbaniser la campagne. Une ville monodimensionnelle composée de maisons particulières entourées de leurs jardins pour les plus aisés, de maisons ouvrières en bande agrémentées d’un potager pour les ouvriers, et d’équipements publics, s’étalant tel un ruban de faible largeur de part et d’autre d’un boulevard planté comprenant en son centre, un tramway ; un mince ruban mais de longueur infinie, « une ville considérable de part et d’autre d’un axe qui pourrait relier Bruxelles à Pékin ou Cadix à Saint-Pétersbourg ». Et de part et d’autre du ruban urbanisé, la campagne, le milieu naturel vierge ou cultivé. Soria précisait :
« Une rue centrale qui sert d’axe à toute la ville; à droite et à gauche, des rues transversales coupant à angles droits la rue principale, de longueur uniforme ou variable suivant la nature du terrain; enfin, deux rues à l'extrémité de chaque côté de la rue principale, marquant la limite d'extension de la Cité Linéaire. Entre chaque rue, des îlots de terrain divisés en parcelles sur lesquels s'élèveront des maisons indépendantes qui ne peuvent occuper plus du cinquième de la superficie totale, le reste étant réservé aux espaces libres, aux arbres, à la végétation assainissante. La voie centrale de la Cité Linéaire, la rue cardo sera d'étendue indéfinie et de largeur uniforme: 40, 60 ou 100 mètres. Elle constituera une voie merveilleuse d'hygiène, d'aménagement rationnel et esthétique. Elle sera plantée de plusieurs rangées d'arbres, 4, 6, 8 ou plus, selon sa largeur; ses chaussées seront parfaitement pavées; chacune sera affectée à une circulation déterminée (automobiles, bicyclettes, traction animale, tramways électriques pour le transport des voyageurs et des marchandises en ligne double ou quadruple, etc.) »


Une cité linéaire « sociale » faisant barrage aux actions de la spéculation, de par sa configuration spatiale :
« riches et pauvres vivront à proximité les uns des autres sans pour autant être attachés à un même escalier et superposés. » ; « ni sous-sols, ni greniers, ni agglomération de misère telles que les constructions de bienfaisance moderne les regroupent, pour engendrer de nouvelles misères ».
« les villes se porteraient vers les campagnes et que celles-ci iraient à la rencontre des villes, où les campagnes seraient un ensemble régulier de grandes et belles fermes, d’usine élégantes, de maisons confortables, et que de leur côté, les villes deviendraient une réunion de villas, de pavillons indépendants, au lieu d’être des lieux de perdition où les habitations s’entassent sans ordre, où les rues sont étroites et malsaines, où il y a à peine trace de végétation rappelant la résidence naturelle de l’homme, la terre et ses enchantements, les arbres aux ombrages charmants, les plantes et leurs fleurs au parfum délicieux, le ciel clair, l’air pur et frais, les retraites paisibles et douces ».
Ses recherches théoriques verront le jour en 1892 avec l'aménagement du quartier de la Ciudad Lineal, au nord-est de Madrid, sur une longueur de plus de 5 kilomètres de long, mais seulement de 40 mètres de large qui demeure la seule concrétisation du modèle linéaire. Loin de recouvrir les espoirs de son architecte, la Cuidad lineal madrilène s’avéra d’un constat commun, un échec urbain relatif : le monde de la finance, en particulier, n’apprécia guère cette utopie urbaine sociale supprimant ou plutôt atténuant les lois du profit de la logique spéculative. De toute manière, les spéculateurs aux aguets prendront possession des terrains vierges ou agricoles situés de part et d’autre du ruban urbanisé, qui provoque, comme il se doit, une augmentation incroyable de la valeur des sols, et faute d’un règlement sévère, contrarie puis annule la croissance unidirectionnelle du lotissement linéaire. Défaite, mais la cité linéaire de Soria y Mata sera un modèle pour des générations d’architectes, dont Le Corbusier, les désurbanistes soviétiques, les adeptes de la mégastructure, etc.

1882 | Zola
Zola déplorait dans son roman Le Capitaine Burle et autres contes :
« Les Parisiens montrent aujourd’hui un goût immodéré pour la campagne. À mesure que Paris s’est agrandi, les arbres ont reculé et les habitants, sevrés de verdure, ont vécu dans le continuel rêve de posséder, quelque part, un bout de champ à eux. Les plus pauvres trouvent le moyen d’installer un jardin sur leurs fenêtres ; ce sont quelques pots de fleurs qu’une planche retient ; des pois de senteur et des haricots d’Espagne font un berceau. On loge ainsi le printemps chez soi, à peu de frais.»

1883 | Poubelle & Récup
Le préfet de Paris Poubelle rend les arrêtés de 1883 et de 1884 obligeant les propriétaires d'immeubles à mettre à disposition de leurs locataires des récipients communs, munis d'un couvercle et d'une capacité suffisante pour contenir les déchets ménagers. L'arrêté prévoit également le tri des déchets : trois poubelles sont obligatoires, une pour les matières putrescibles, une pour les papiers et les chiffons et une dernière pour le verre, la faïence et les coquilles d'huîtres ; et leur ramassage régulier. Le tri sélectif est ainsi né. Cela étant, en matière de recyclage, existait déjà le métier de chiffonnier qui collectait tout ce qui pouvait ensuite être revendu. Au gré des époques, les glaneurs d’ordures se sont appelés différemment, «loquetières » au XIIIe siècle, «pattiers» ou « drilliers », selon l’objet récupéré, à savoir des loques, pattes ou drilles qui désignent des étoffes usagées ; puis la gamme des objets recueillis s’élargit : des os, des vieux papiers, des métaux, des cuirs, etc, puis enfin des objets de la vie courante usagés ou cassés (alimentant les marchés aux Puces). Ce métier connaîtra un essor considérable après la Révolution et deviendra une véritable figure de la vie parisienne au 19e siècle.

1883 | Pollution
Description de la forte pollution atmosphérique à Lille par A. Ladureau, directeur du Laboratoire de l'Etat et de la Station agronomique du Nord :
« L'air que l'on respire à Lille laisse dans l'arrière-bouche le goût particulier [...] qui caractérise la présence de l'acide sulfureux [...]. Il provoque des "enrouements, des maladies de la gorge, des irritations locales et des bronchites" [...], il attaque les instruments métalliques, les rideaux et les tentures, les toitures en zinc.»

1885 | Auguste BLANQUI
Le célèbre révolutionnaire français dénonçait dans La Critique sociale, déjà, la destruction de l'environnement naturel par la civilisation capitaliste :
« Non ! le présent ne songe qu'à lui. Il se moque de l'avenir aussi bien que du passé. Il exploite les débris de l'un et veut exploiter l'autre par anticipation. Il dit : ''Après moi le déluge !’' ou, s'il ne le dit pas, il le pense et agit en conséquence. Ménage-t-on les trésors amassés par la nature, trésors qui ne sont point inépuisables et ne se reproduiront pas ? On fait de la houille un odieux gaspillage, sous prétexte de gisements inconnus, réserve de l'avenir. On extermine la baleine, ressource puissante, qui va disparaître, perdue pour nos descendants. Le présent saccage et détruit au hasard, pour ses besoins ou ses caprices .»
Dans un autre passage du même texte, après une référence à l’anéantissement des peuplades dites « sauvages » par l’irruption de la civilisation européenne, il écrit :
« Depuis bientôt quatre siècles, notre détestable race détruit sans pitié tout ce qu’elle rencontre, hommes, animaux, végétaux, minéraux. La baleine va s’éteindre, anéantie par une poursuite aveugle. Les forêts de quinquina tombent l’une après l’autre. La hache abat, personne ne replante. On se soucie peu que l’avenir ait la fièvre. »
1887 | Tönnies
Le sociologue publie l’ouvrage intitulé Gemeinschaft und Gesselschaft (Communauté et Société), contre la Grosstadt, où il oppose, selon Manfredo Tafuri, « à la société organisée “la vie réelle et organique” de la “communauté” primitive, unité parfaite de la volonté humaine fondée sur le consensus. La communauté de Tönnies est, en réalité, le village organisé en unités de voisinage où domine ce que l’auteur appelle “la volonté essentielle” fondée sur les impulsions organiques, la coutume, la mémoire. Même si Tönnies tente de donner un caractère scientifique à ses analyses, son ouvrage est un hymne nostalgique à la communauté liée à l’organisation rurale et à des rapports sociaux, en fin de compte, religieux. Le socialisme romantique de Tönnies aura l’occasion de se perpétuer dans la pensée d’un urbanisme de tendance organique, et se prêtera aux déformations que lui fera subir la mystique nazie de la terre et du sang.»

1887 | Back to Land
L'ornithologue Guillermo Hudson publie L'âge de cristal qui reprend l’idéal d’un retour indispensable aux sources rurales, d’une société débarrassée d’une science et de techniques trop omniprésentes et omnipotentes, et cause de désastres. Son inspiration pré-écologiste est présentée comme une référence de l’utopie de Morris ; le monde imaginé par Hudson présente des communautés matriarcales rurales : la vie est végétarienne, au plus près de la nature, les machines sont rares, l'agriculture extensive non pratiquée, l'argent est proscrit. Le travail y est obligé mais attrayant, varié, court et relativement choisi.

1887 | Zola
Après la condition ouvrière, ecclésiastique ou bourgeoise, artistique ou même volage de la vie française sous le Second Empire, Zola s'intéresse à la condition paysanne en publiant ce roman en 1887, La Terre. Roman proche du journalisme anecdotique, allant jusqu’à promouvoir la sagesse rurale face à l’irresponsabilité urbaine, et du naturalisme-réalisme, très démonstratif où la haine, la violence et l'appât du gain domine tout. Cette vision du monde paysan sous le Second Empire est proprement cauchemardesque, car Zola situe son roman en Beauce, là où la céréaliculture industrielle avait alors pris un essor formidable avec la révolution agricole, et qui présentait la cohabitation de deux types de paysanneries antagonistes, comme en témoigne cette réplique du fermier Hourdequin :
« […] La lutte s’établit et s’aggrave entre la grande propriété et la petite… Les uns, comme moi, sont pour la grande, parce qu’elle paraît aller dans le sens du progrès, avec l’emploi de plus en plus larges machines, avec le roulement des gros capitaux… Les autres, au contraire, ne croient qu’à l’effort individuel et préconisent la petite, rêvent de je ne sais quelle culture en raccourci, chacun produisant son fumier lui-même et soignant son quart d’arpent, triant ses semences une à une, leur donnant la terre qu’elles demandent, élevant ensuite chaque plante à part sous cloche… Laquelle des deux l’emportera ? »
De même, du paysage cauchemardesque (aujourd’hui encore) artificiel, anti-naturel : lorsque les blés sont mûrs, la Beauce est une mer blonde monotone : « rien que du blé, sans qu’on aperçût ni une maison ni un arbre, l’infini du blé ! » ; « partout du blé, la mer de blé envahissante, débordante, couvrant la terre de son immensité verte.»

1888 | Looking Backward
Roman d'anticipation d'Edward Bellamy qui connut à la fin du 19e siècle un succès international ; le héros se réveille cent ans plus tard dans une ville de Boston non plus libérale inégalitaire mais placée sous une sorte de capitalisme d'État, une société autoritaire, pacifiée car sans lutte de classes, mais où règne sans partage la méritocratie. Ce roman, qui connut un grand succès, va inspirer notamment les réformistes progressistes des USA, et Ebenezer Howard, père des cité-jardins.

1889 | Auto
Parmi la multitude de prototypes d'automobile présentée à l'occasion de l'Exposition universelle de Paris, celle de Gottlieb Daimler et Wilhelm Maybach est remarquée avec ses quatre roues et moteur à essence.

1890 | Subway
Le métro londonien ouvre ses grilles au public.

1891 | Fée verte
Au Danemark, Poul La Cour construit son prototype d'éolienne à rotation rapide, produisant de l'électricité, la première dite industrielle qui est un succès.

1891 | Gauguin
S’embarquer sur un navire pour parcourir le monde, s’échapper de la civilisation selon la très baudelairienne invitation au voyage, et y découvrir des sociétés primitives, chères à Rousseau, ces voyages au long cours ne plus réservés aux explorateurs et gens fortunés, le développement de la marine commerciale les rendant accessible au plus grand nombre. Parmi ses déserteurs des sociétés modernes, le peintre Gauguin décide de s’installer à Tahiti, île qu'il imagine paradisiaque et primitive. L'artiste désire "vivre là d'extase, de calme et d'art". Ses difficultés financières, ses préoccupations esthétiques le poussent à s’échapper à "cette lutte européenne après l'argent", pour être "libre enfin". Gauguin aura une influence sur le nouveau mouvement artistique qui s’annonce, l’art Nouveau.

Paul Gauguin
Tahiti | 1891




1890 – 1914 | l’Art Nouveau
L’Art nouveau européen s’exprime par plusieurs courants s’opposant ou se différenciant quant à leurs finalités idéologiques ; au sein de cette nébuleuse, un courant s’attache à transposer de manière idéalisée la Nature, qu’il s’agisse d’un édifice, d’une œuvre picturale, d’une affiche, d’un décor intérieur, d’un meuble, d’un objet, etc., dans une approche novatrice, s’appuyant à la fois sur les nouvelles techniques de construction offertes par l’industrialisation et, en opposition, sur l’artisanat, sur la tradition renouvelée des Arts manufacturés. L’on songe à William Morris qui évoquait dans des accents romantiques socialistes « l’art par tous, pour tous ». Cette double réhabilitation romantique de la Nature et de l’artisanat s’opère en réaction contre l’uniformité de la production marchande industrielle alors triomphante, et tente de lui opposer son « négatif » : ou la promesse de libérer l’Homme de la machine , et la bourgeoisie de ses corsets idéologiques.
En France, l’architecte Guimard, concepteur des stations du Métro parisien, s’inspirait des modèles vivants de la flore , qui osait le refus du classicisme, la transgression des règles académiques, le désir d’inédit et du pittoresque, qui célébrait la métaphore d’une Nature vitale, capricieuse, imprévisible, libérée du carcan de la géométrie. Guimard écrira :
« Evoquez la forêt avec ses millions d’arbres aux essences diverses […] Vous avez l’impression d’une unité obtenue par une infinie variété. Et quel décor est plus beau, plus enivrant? […] Et quelle leçon pour l’architecte, pour l’artiste qui sait regarder cet admirable répertoire de formes et de couleurs ! Pour la construction ne sont-ce pas les branches des arbres, les tiges tour à tour rigides et onduleuses qui nous fournissent nos modèles ? »
Les stations de métro de Guimard vont provoquer un scandale immense, heurtant l’opinion publique, suscitant un déferlement haineux de critiques et notamment des milieux catholiques :
« Monsieur Guimard agit sciemment, soyons-en conscients, et n’a d’autre objectif que d’entraîner nos concitoyens à partager sa perversion. Les circonvolutions végétales de sa précédente création, à La Muette, nous choquaient, bien évidemment, par la lascivité de ses formes propres à éveiller des idées de luxure chez les plus faibles de nos concitoyens. La limite vient hélas d’être dépassée et nous en appelons, avec vigueur et espoir, aux plus hautes autorités morales, religieuses et politiques de ce pays afin que cesse ce trouble de l’Ordre Public. Il s’agit de lutter avec force contre les provocations pornographiques du pervers M. Guimard. (...) Quant aux deux branches qui encadrent le haut de l’escalier et s’envolent comme un réceptacle vers deux formes de verre polies, oblongues, sphériques, translucides et sanguines, il ne peut s’agir eu égard à la métaphore que file M. Guimard depuis maintenant des années- et que nous combattons sans faille, que de la représentation publique la plus odieusement insupportable du sexe féminin. » (La Croix, 17 mars 1902, La provocation pornographique de MM. Guimard et Bénard.)


De cette Nature, pourvoyeuse – à nouveau - de renouveau, architectes et artistes s’inspirent des différents règnes naturalistes et organiques, du minéral au végétal, comme de l’animal, et ré-affirment l’art de l’imitation, reprenant ainsi la tradition du naturalisme végétal, exprimée par le pittoresque du XVIIe siècle, le baroque italien, l’art rocaille de la seconde moitié du XVIIIe siècle ; courbes et contre-courbes sculptent les formes des édifices, et un décorum de motifs végétaux ou animaliers stylisé habille ou orne les façades. Ce culte de la Nature de l’Art Nouveau renverse, comme à d’autres époques, le traditionnel rapport entre nature et culture, mais sans pour autant innover ; et pour les critiques les plus virulents, l’Art Nouveau en architecture se borne à n’être qu’un « style » doté d’un vocabulaire « naturaliste » dont la vocation certes provocatrice ne dépasse pas les limites d’un art de la stimulation sensorielle. Cette forme de résistance anachronique, à la marge, principalement portée par les valeurs de la nouvelle bourgeoisie de l’avant-garde, transgresse les règles, mais est indubitablement une utopie régressive ; le critique et historien de l’architecture Manfredo Tafuri jugeait :
« Qu’il s’agisse, pour l’Art Nouveau, d’une résistance sublime, cela ne fait aucun doute. Que l’on célèbre par son biais davantage la fin d’un monde que la naissance de nouveaux horizons est tout aussi certain. »

1889 - 1898 | Champ, Usines et ateliers
Dans un recueil d’articles publié en 1898, Kropotkine développe une vision – nostalgique selon ses détracteurs - de l’époque pré-industrielle caractérisée par la ville à taille humaine, l’alliance du travail manuel et intellectuel, de la petite industrie et de l’agriculture :
« Disséminer les industries dans les campagnes, de manière que l’agriculture puisse recueillir tous les avantages qu’elle tire toujours de son alliance avec l’industrie et de la combinaison du travail industriel et du travail agricole, voilà certainement la première mesure à prendre. (…) A la division de la société en travailleurs intellectuels et en travailleurs manuels, nous opposons la combinaison des deux ordres d’activité. »
A l’idéologie de l’équilibre entre ville et campagne s’associe une utopie anti-répressive de nature anti-marxiste, l’idée d’un ordre social dans lequel tout le pouvoir revient aux petites communautés locales fédérées, l’État central ayant été aboli. Il illustre son propos dans son livre Champ, Usines et ateliers :
« En Russie, il y a chaque année un exode de plusieurs millions d'hommes, venus du nord jusqu'aux prairies du Sud, pour y faire la moisson, tandis qu'à Saint-Pétersbourg beaucoup d'industriels ralentissent leur production en été parce que les ouvriers retournent à leurs villages natals pour y cultiver leurs terres. […] Évidemment, les industriels actuels considéreraient comme une cause de ruine l'arrêt de leurs manufactures pendant plusieurs mois par an, parce qu'ils attendent des capitaux engagés dans l'industrie qu'ils produisent des bénéfices chaque jour de l'année et à toute heure du jour, si possible. Mais c'est là le point de vue du capitaliste, et non celui de la communauté. »
L’innovation technologique joue un rôle central dans sa pensée : outre le développement des réseaux de transport, la fée électrique pouvant être produite en grande quantité et à bas prix, transmise sur de longues distances via des réseaux, viabilise l’idée de la dispersion de l’industrie dans les campagnes ; de même, les progrès de l’agriculture (techniques de culture intensive, sous serre, amélioration des sols, etc.) sont susceptibles d’augmenter les récoltes et « la durée du travail qu'il faudrait ensuite dépenser pour faire pousser le blé nécessaire à la nourriture annuelle d'une famille moyenne de cinq personnes, n'atteindrait pas une quinzaine de jours par an. Et l'on peut tenir pour certain que le travail requis pour cet objet ne serait pas le pénible labeur de l'esclave antique ; au contraire, ce serait un travail proportionné aux forces physiques de toute femme et de tout homme bien portants. »
Kropotkine, paradoxalement, se pose en défenseur de la ville, mais d'une ville rénovée par également le changement radical des comportements humains, des normes morales et des aspirations individuelles. Au-delà de sa valorisation de la nature, il demeure attaché à la ville, en considérant le type de vie sociale et le bouillonnement intellectuel et pratique, ainsi que son agitation politique et sociale, qui l'anime ; il se méfie ainsi des multitudes et diverses tentatives qui ont jalonné l'histoire de l’anarchisme de faire sécession de la société pour établir des communautés isolées autonomes, les « milieux libres » expérimentant l'hygiénisme, le végétarisme, le naturisme, l'amour libre. Kropotkine les critique dans Communisme et anarchie :
« Imaginez-vous, en effet, vous-même à l'âge de 16 à 20 ans, enfermé dans une commune communiste quelque part au Texas, au Canada, ou au Brésil. Les livres, les journaux, les gravures vous parlent des grandes et belles cités où la vie intense roule dans les rues, les salles de théâtre, les meetings comme un torrent impétueux. “Là c'est la vie”, vous dites-vous, ici c'est la mort, pire que la mort - l'engourdissement ! La misère ? La faim ? Et bien je veux la misère, la faim, pourvu que ce soit la lutte, et non pas l'engourdissement moral et intellectuel qui est pire que la mort ! Et vous quittez la commune et vous avez raison. »
Kropotkine réfléchit ainsi la ville sur le mode de la déconcentration urbaine, de la décentralisation industrielle, qui impose de fait la réévaluation et la réorganisation du cadre régional, contre notamment le centralisme, et le commerce capitaliste. Dans ce contexte, les échanges commerciaux entre les villages industriels d’une région prendraient la forme d’une coopération, ce qu'on appellerait aujourd'hui un circuit court, s’opposant d’une part à la mondialisation marchande et au mode concurrentiel.
Les théories de Kropotkine possèdent un statut pionnier dans le domaine de l'écologie urbaine et influenceront durablement Patrick Geddes, Lewis Mumford, Howard et ses cités-jardins mais épurées de leur charge anarchiste.

1890 | News from Nowhere
William Morris publie Nouvelles de nulle part sous-titré Une ère de repos ; un roman de science-fiction illustrant les idées du socialisme utopique dans une Londres en 2102 socialiste. Ce texte-manifeste de cet artiste proche des préraphaélites, précurseur de l’art nouveau, présente une société idyllique, organisée dans un monde essentiellement rural, calme, et libéré des villes tentaculaires et d’une industrialisation dégradante pour l’homme et l’environnement. Morris milite d’ailleurs au sein d’un des grands mouvements de protection de la nature, la Commons Preservation Society. Sa cité idéale propose la libre fédération de colonies ouvrières, agricoles, artistiques et scientifiques, qui s’échangent des produits et des services sur la base de pactes spontanés et de contacts fondés sur l’utilité réciproque et la sympathie. Morris, militant socialiste, connaissait Kropotkine et l’urbaniste écossais Geddes, et tous les trois partageaient cet enthousiasme pour les petites communautés rurales, un modèle. Morris introduit déjà une critique du consumérisme en écrivant :
« Mais je vous prie de bien vouloir vous figurer la production de l’Angleterre, l’atelier du monde ; ne serez-vous pas alors, comme je le suis moi-même, déconcertés à la seule évocation de la quantité de choses qu’aucun homme sain ne désirera jamais, mais que notre labeur futile fabrique et vend néanmoins ?»
Selon Michael Löwy, « Morris apparaît comme un précurseur de l’écologie, en rêvant d’une société sans villes polluées, dans laquelle les maisons sont entourées de verdure, et les bois ou forêts remplacent les quartiers décrépits et insalubres de la Londres capitaliste de 1890.» (William Morris, romantique révolutionnaire. Multitudes, n° 55, 2014.)

1892 | Animals’ Rights
Publication de l’ouvrage par Henry Salt, pour le droit des animaux, parallèlement aux pratiques végétariennes.

1892 | Loi Méline
Le président de la Chambre des députés Jules Méline fait adopter le double tarif douanier avec un taux ordinaire et un taux préférentiel pour les États qui concèdent à la France des avantages douaniers équivalents. Il est l’inventeur du Mérite agricole (1883), partisan d’une agriculture supplantant l’industrie, et de l’idéal du « retour à la terre », repris par Pétain. Cette « loi Méline » avait pour objectif de protéger les agriculteurs français contre les importations à bas prix de produits agricoles ; ses conséquences sont non négligeables d’avoir entravé la modernisation de l’agriculture, maintenu une population rurale relativement fournie par rapport aux pays européens industrialisés, et donc, un plus faible taux d’urbanisation. Des historiens estiment qu’au-delà de la seule question économique, cette loi « pro-paysanne » devait contrer l’exil des ruraux - conservateurs par nature - vers les villes, de les maintenir sur leurs terres, afin qu’ils ne grossissent pas les rangs des organisations politiques ouvrières.

1892 | Coopératives ouvrières
Les mouvements ouvriers s’organisent et fondent les coopératives de circuit court : « Achat direct au producteur, vente directe au consommateur. » A Paris, la Bellevilloise est une des plus belles aventures coopératives de la IIIe République. L’objectif est bien d’éliminer les intermédiaires, mais aussi d’en faire « un instrument de lutte de la classe ouvrière, capable d’aider les grévistes. » En 1914, la Bellevilloise est à son apogée, et compte près de dix mille membres.

1892 | Paris 1955
Albert Robida publie son roman et illustré Vingtième siècle, la vie électrique. Il imagine la vie à Paris en 1955, une société post-industrielle bardée de nouvelles technologies fonctionnant à l'électricité. Qui leur affligera une vie nerveuse stressante ! Prémonitoire ?

1894 | La fin du monde
Camille FLAMMARION publie La fin du monde ; plusieurs thèmes se croisent dans cette histoire du monde longue de dix millions d'années. Si l'homme est un prédateur de la Nature (exploitation-disparition des ressources, des espèces animales dangereuses ou inutiles, sur-population et migration, etc.), la Nature l'est également pour l'humanité (catastrophes naturelles, comète géante, épidémies, etc.).

1894 | Musée social
La fondation privée reconnue d’intérêt public est fondée, animée par Frédéric Le Play, dans le but d'étudier et d’élucider les problèmes économiques et sociaux. Le Musée social, avec son appellation trompeuse, est un institut de recherche, dont l’objectif premier est de travailler à la « Paix sociale » prônée par Le Play comme alternative aux élans révolutionnaires de l'époque. Ses membres, des réformateurs venus d'horizons professionnels et idéologiques différents, s’occupèrent notamment d’urbanisme, avec sa Section d’hygiène urbaine et rurale qui joua un rôle prépondérant dans l'élaboration des premières lois d'urbanisme après la première guerre mondiale (lois Cornudet), et l’introduction en France du modèle des Cités-jardins d’Ebenezer Howard, et sont à l'initiative de la création de la S.F.U. (société française des urbanistes) en 1911. Ils prônent notamment la création dans les grandes villes de squares et d’espaces verts dans une conception « utilitariste » de la nature, de terrains de sports, tous lieux d’apaisement social, et le propriétarisme ouvrier, dans l’objectif de convertir les couches populaires aux valeurs et vertus bourgeoises.

1894 | Naturiens libertaires
Entre 1894 et 1898, le dessinateur Émile Gravelle fait paraître 4 numéros d’un curieux périodique intitulé L’État naturel et la part du prolétaire dans la civilisation. Il y proclame sa haine de la civilisation et décrit la vie préhistorique comme un temps de bonheur et d’abondance. Ses appels au retour à la nature suscitent bientôt la création d’un groupe de « Naturiens libertaires » qui rassemble des anarchistes de la Butte Montmartre. Gravelle décrivait dans un article :
« Le logement par les anfractuosités du sol : grottes, cavernes, etc. ; et leur température constante, scientifiquement démontrée, ne nous fera pas regretter les logements insalubres que la civilisation nous force à habiter. Vous le voyez, sans nous astreindre à aucun travail produisant salaire, nous vivrons dans une abondance que le prolétaire des villes et des campagnes ignorera toujours.» (Naturisme, L’État naturel..., n° 2, février 1895).
1895 | Elisée Reclus
Dans ce texte intitulé « L'évolution des villes » daté de 1895, Reclus écrit :
« Une autre cause d'enlaidissement de nos villes modernes vient de l'envahissement par les grandes industries manufacturières. Chaque ville, ou presque, est encombrée d'un ou plusieurs faubourgs hérissés de cheminées puantes, où les rues noircies sont bordées d'immenses bâtisses aux murs nus et aveugles, ou percés d'innombrables fenêtres, dans un symétrie lassante. […] Combien de villes, spécialement dans la jeune Amérique, où l'air est presque irrespirable et où tout ce qui s'offre au regard le sol, les murs, le ciel semble suinter la boue et la suie. Qui peut évoquer sans frémir de dégoût une installation minière comme Scranton, sinueuse et interminable, dont les soixante-dix mille habitants n'ont même pas quelques hectares de gazon malpropre et au feuillage noir pour purifier les poumons. Et l'énorme Pittsburg, dominée par sa couronne semi-circulaire de faubourgs émettant des fumées et flammes, est-il possible de l'imaginer dans une atmosphère plus souillée que maintenant […] ? D'autres villes, moins noires que celle-ci, sont à peine moins hideuses […]. Une spéculation barbare sacrifie ainsi la beauté des rues en cédant le terrain sous forme de lotissements sur lesquels les entrepreneurs construisent des quartiers entiers, dessinés à l'avance par des architectes qui n'ont jamais même visité l'endroit, moins encore pris la peine de consulter les futurs habitants […]. L'homme doit avoir le double avantage d'accéder aux plaisirs de la ville, avec ses solidarités de pensées et d'intérêts, les possibilités qu'elle offre d'étudier, de pratiquer les arts et, en même temps, il doit jouir de la liberté qui existe dans la liberté de la nature et se déploie dans le champ de son vaste horizon. »
« A voir nos villes immenses s'étendre de jour en jour et presque d'heure en heure, engloutir chaque année des nouvelles colonies d'immigrants et, comme des pieuvres géantes, étirer leurs tentacules dans la campagne environnante, on se sent pris de frissons comme devant le symptôme d'une étrange maladie sociale. […] Mais il est facile de montrer que cette croissance monstrueuse de la ville, résultat complexe d'une multiplicité de causes, n'est pas pure pathologie. […] Là où grandissent les cités, l'humanité progresse. […] De nos jours, [elles se] transforment peu à peu en [se] mariant, si l'on peu dire, avec la campagne environnante. »
1896 | L’abbé Lemire
L'aspect politique de l'apologie de la nature bienfaisante se conjugue avec le renforcement de l'encadrement moral des « pauvres » auxquels on assimile les ouvriers. La campagne est donc intimement liée au rétablissement des bonnes mœurs des ouvriers. La rééducation morale par la pratique de la propriété et la vulgarisation de la propriété est censée empêcher celle des « doctrines subversives ». Très nombreux ont été les libéraux qui se convertissent au principe de l'intervention de l'Etat pour favoriser l'accession des couches défavorisées de la population à la petite propriété et à son potager. La maison et son potager sont les objets d'une appropriation matérielle et symbolique par laquelle l'individu revalorise son rôle social ; en étant propriétaire d'un « petit bien », en travaillant pour sa famille, on retrouve le sens et le but du travail, on se plie au respect des institutions sociales. Propriétaire, père de famille, l'homme recouvre sa « dignité » perdue dans les cabarets des bas fonds des villes, une fois penché sur son sillon, l’ouvrier oublie la politique, il se détourne des syndicats et des fauteurs de troubles.
Pour les familles ne disposant pas de maison et jardinet, le député maire d’Hazebrouck, créait la Ligue française du coin de terre et du foyer s'occupant des « jardins ouvriers » collectifs en milieu urbain, sorte de mariage entre propriétarisme, paternalisme et la doctrine du « terrianisme ». Le jardin ouvrier est donc ipso facto rigoureusement réglementé, d’après les statuts de la Ligue, les couples sans enfants après trois années de mariage perdent leur lopin, il est interdit d’y laisser pousser des plantes sauvages, d’y construire des abris’ d’y allumer des feux, parfois d’y travailler le Dimanche, jour du Seigneur, parfois même de choisir librement ses cultures.
L’hygiène alimentaire est l’argumentaire principal : à revenu égal, celle du citadin ou de l'ouvrier est moins bonne que celle du paysan. Si on introduit un élément de « ruralité » dans leur mode de vie (jardin potager, basse-cour), on assure à leur budget familial un dégrèvement important ; de plus, leur table acquiert, par la fraîcheur et la qualité des produits obtenus, un « standing alimentaire» qui ne serait obtenu qu'à grands frais dans le cadre d'un approvisionnement concurrentiel. Pour l'abbé Lemire, le jardin est aussi un moyen de compenser la charge d'une famille nombreuse ou du maintien de la famille élargie, la condition économique de la stabilité du milieu familial.

1898 - 1902 | Ebenezer Howard
L’urbaniste autodidacte anglais propose dans son livre Garden Cities of Tomorrow écrit en 1898 et réédité en 1902, un modèle d’aménagement du territoire visant à contrer la croissance infinie et anarchique des métropoles, par la création ex-nihilo d’un réseau de villes moyennes autonomes construites en très lointaine périphérie des métropoles. Le modèle de Howard s'inscrivait dans une idéologie anti-urbaine inspirée par Kropotkine, mais épurée de leur charge et portée anarchistes. Dans l’introduction, Howard décrit avec éloquence une campagne remède à tous les maux urbains et pose la question :
« Comment ramener le peuple à la terre – à cette terre si belle qui est notre bien, sous l’immense dais du ciel, dans ses fraiches brises, le soleil qui la réchauffe, la pluie et la rosée qui la fertilisent, véritable incarnation de l’amour de Dieu pour l’homme, est bien la clef maitresse, car c’est la clef d’un portail qui, même à peine entrouvert, déversera un flot de lumière sur tous les problèmes de l’heure : sur ceux que posent les problèmes de l’alcoolisme, les heures de travail trop nombreuses, la crainte du lendemain, l’oppressante pauvreté (…)»



Howard fonde son concept sur une critique de la grand’ville mais aussi de la campagne qui chacune comporte des désavantages. La cité-jardin est présentée comme une alternative, le « troisième aimant », entre la grande ville « symbole de la société et de la coopération » mais inefficiente et inhumaine, et la campagne « symbole de l’amour et des égards de Dieu pour l’Homme », mais lieu de pauvreté et d’isolement :
« Ville et campagne doivent s’épouser et de cette union joyeuse jailliront un nouvel espoir, une vie nouvelle, une nouvelle civilisation. […] dans la combinaison ville-campagne on peut jouir des possibilités de vie sociale égales – que dis-je ! Supérieures – à celles qu’offre une ville populeuse, tandis que les beautés de la nature environneront, baigneront chacun de ses habitants… »
La cité-jardin circulaire occupe théoriquement 405 hectares pour une population limitée à 30.000 habitants, et deux milles autres établis dans la ceinture agricole périphérique. Au centre est disposé un grand parc de plus de deux hectares entouré par les principaux édifices municipaux ; autour du parc prend place une galerie de verre, sur le modèle du Crystal Palace et des serres de Paxton, faisant office de marché couvert et de jardin d’hiver, et d’espace de circulation déambulation protégeant ses usagers des intempéries. Les habitations, disposant d’un jardin d’agrément ou de potagers, selon, et les petits équipements de quartier se concentrent entre le centre et sa périphérie, un anneau est dédié spécifiquement aux activités artisanales et industrielles, desservies par une voie de chemin de fer circulaire ; enfin, la cité est protégée encerclée par des terres agricoles, de bois et de forêts. Et lorsque la cité atteint son seuil limite d’habitants, une autre cité est bâtie. Lewis Mumford approuvait :
« La Cité Jardin telle que Howard l'a conçue n’est pas un étalement indéfini des maisons individuelles éparpillées dans la campagne tout entière; c’est plutôt un groupement urbain cohérent, rigoureusement limité (…) La cité jardin telle que Haward l’a définie n’est pas une banlieue: c’en est l’antithèse; ce n’est pas d’avantage une retraite plus champêtre mais c’est une création mieux intégrée en vue d’une vie urbaine qui réalise pleinement sa destination .»
Le modèle du réseau de cité-jardin, doit assurer la fusion des instances de la société capitaliste en expansion, qu’elle rationalise, et de la nostalgie pour une communauté « à l’échelle humaine », souvenance médiévale. Selon Manfredo Tafuri :
« Cette pensée se voue à une critique violente et passionnée de la société capitaliste, au nom d’un retour aux guildes médiévales, d’une réhabilitation du travail artisanal, de la cohésion éthique de la communauté pré-industrielle. Un socialisme - celui de Morris - romantique en lutte contre le “pouvoir aliénant de la machine”, le travail artisanal qualifié contre l’inhumanité du travail à l’usine, une communauté de sujets conscients contre l’impersonnalité des concentrations métropolitaines : une parfaite utopie régressive. Tout cela s’associe dans la pensée d’Howard, aux théories d’Herbert Spencer et d’Henry George, fondées sur la nécessité d’un contrôle des sols capable d’éliminer la spéculation foncière et le latifundum agricole et aux théories du géographe russe Piotr Kropotkine.»
En effet, dès la publication du livre, des réformateurs socialistes britanniques, membres de la Fabian society, critiquèrent la théorie des cités-jardins, une utopie en parfait décalage avec la réalité urbaine et économique, qui de plus, ne se préoccupait pas du sort difficile des grandes villes industrieuses et de leurs quartiers ouvriers.

1898 | Métro
Les travaux du métro parisien débutent, en 1900 la première ligne est ouverte au public.

1900’s | Communautés anarchistes
La culture révolutionnaire du militantisme anarchiste est longtemps restée imprégnée de la nostalgie d'un communisme libertaire primitif et mythique dans lequel l'homme à l'état naturel, aurait vécu en harmonie avec ses semblables et son environnement naturel. Le socialisme libertaire a, par ailleurs, longtemps associé aux notions de progrès et de développement technologique l'idée d'un asservissement de l'homme, source de sa déchéance physique et morale. Tout un courant littéraire a alimenté la tradition antiprogressiste de l'anarchisme, ainsi que son aspiration au retour à la nature et à la simplification de l'existence. C’était également le moyen d’échapper, au moins partiellement, à la servitude du salariat, condition essentielle à toute entreprise d’émancipation individuelle. Ainsi, à l’orée du 20e siècle, c’est le temps des communautés anarchistes, les milieux libres, s’établissant, non plus dans de lointaines contrées étrangères ou au sein de phalanstère à la façon des utopistes, mais dans des fermes des campagnes retirées, ou aux abords des grandes villes, qui tentent l’expérience communautaire, de colonie libertaire ou de coopératives, où s’intallent les naturalistes, les néo-naturiens, les naturistes et nudistes, les végétariens, les végétaliens, les pacifiques, les féministes, les partisans de l’amour libre et du retour à la terre, etc. Nombreuses d’entre elles s’adonnent, souvent pour survivre, parfois par conviction, au maraîchage et à l’élevage.
L’une des communautés ayant réussi à perdurer, Le Milieu libre de Bascon, établi dans l’Aisne, à proximité de Château-Thierry, s’étoffe en 1920 d’une « Société Coopérative pour la mise en état des terres incultes », où les membres pratiquent des expériences abstinentes, d’auto-productrion, non sans ascétisme : un mode de vie aujourd’hui apprécié par les adeptes de la décroissance. En 1923, c’est à Luynes, un village proche de Tours que s’installe la cité végétalienne dont on donne le nom de Terre Libérée. La colonie comprend dix hectares de bonne terre (dont 2 ha de vignes et 6 de terres cultivées ou prés cultivables et de vergers) situés sur un coteau abrité des vents par une ceinture de bois de sapins et de châtaigniers. Foyer du végétalisme, Terre Libérée est en mesure de répondre aux commandes en raisin, pommes, noix et poires et de jus de fruits. Comme l’écrit un des soutiens de l’entreprise : « il faut ramener l’individu à la possession du sol », car la disparition de l’artisan et du petit cultivateur signe la fin de la possibilité de vivre indépendant. Il faut « ramener les humains à l’amour de la terre non seulement car elle assure une certaine indépendance mais également pour faire des cultures saines.» (Trousset Auguste, Le Néo-Naturien, janvier 1924). « Quelques hommes clairvoyants ont cependant réagi, et, de cette situation, presque désespérée, est né, sous leurs efforts et l’exemple de leur vie saine, bienveillante et logique, le végétalisme régénérant physiquement, moralement les hommes, en libérant la terre de ses maux.» (Rimbault Louis, Le Néo-Naturien, janvier 1924). A Terre Libérée -on ne cultive que fruits et légumes, bien sûr- des expérimentations ont lieu, ressemblant probablement à ce que l’on nommerait aujourd’hui culture biologique : « ces essais d’apport de terres variées, en matière de jardinage, ont donné des résultats encourageants par l’excellence et l’abondance des productions, curieuses, obtenues par ce moyen, bien naturel, de traiter la terre qui ne recevra donc pas le fumier des écuries esclavagistes, contaminantes et encore moins l’engrais chimique.» ( Article de L. Rimbault, novembre 1929).

1901 | Société Nationale d'Acclimatation
Est fondée en France.

1901 | Paysage
Est fondée la Société pour la protection des paysages et de l'esthétique de la France (SPPEF), la plus ancienne association nationale de défense du patrimoine. Le poète Jean Lahor, est à l'origine de sa création, et la présidence fut proposée au poète Sully-Prud'homme qui déclara :
« S'il est vrai que le visage de la patrie soit, à un haut degré, l'inspirateur, l'éducateur, original et permanent du goût, ne devons-nous pas veiller à l'intégrité de nos beaux sites avec autant de sollicitude, même avec une piété plus tendre encore, qu'à la conservation de nos oeuvres d'art ? »

1901 | Tony Garnier
L’architecte français conçoit son projet de cité industrielle qui sera publié en 1917 sous le titre : Une cité industrielle, étude pour la construction des villes. Un projet expérimental dont l’objet est d’atteindre le plus parfait équilibre entre paysage industriel et nature environnante, entre évolution technologique et classicisme urbain et architectural, entre grande ville et vocation communautaire et sous-entendue socialiste de la cité. « Une transcription architecturale de l’utopie classique du socialisme humanitaire » selon Manfredo Tafuri, « cependant, pour Garnier, ce classicisme est le fruit de la nostalgie, comme en témoigne le lyrisme de ses aquarelles naturalistes. Le futur se confond à ses yeux avec un passé, contemplé comme “âge d’or”, comme équilibre idéal qu’il faut reconquérir.»



1902 | Climatisation
L’ingénieur américain Willis Carrier invente en 1902 le premier dispositif moderne de climatisation mécanique. À partir des années 1920, les climatiseurs se perfectionnent avec des niveaux d’humidité réglables. Ces machines équipent d’abord des bâtiments industriels, des buildings, des grands magasins, des hôtels et des cinémas, les trains puis les résidences. Ainsi se concrétise enfin cette technique, la suppression de l’imprévu météorologique, au même titre que les autres éléments de conditionnement de la vie sociale, permettant, en fait, aux hommes de « contrôler » et le climat et la qualité de l’air au sein d’un édifice, de maîtriser les saisons. Cette démarche caractérise une pensée partagée par beaucoup d’ingénieurs et d’architectes dans la grande tradition saint-simonienne : la libération de l’homme des forces de la nature.

1902 | Kropotkine
Il consacre dans son ouvrage (d’articles parus entre 1890 et 1896 dans la revue Nineteenth Century) intitulé L’entraide, un facteur de l’évolution, un chapitre à « L’entr’aide parmi les sauvages », et un second à « L’entr’aide chez les barbares », cherchant dans ses sociétés primitives les bases pour l'édification d'une alternative libertaire, composée de petites communautés autonomes. La thèse défendue, contre l’évolutionnisme de Darwin, est qu’à côté de la lutte pour l’existence entre individus, il faut admettre, comme un facteur prépondérant pour l'évolution, l’aide mutuelle que se prêtent les individus et qui permet à l’espèce de survivre à travers les individus qui la composent. Il évoque pour certaines tribus (Fuégiens, Papous, Esquimaux, etc.), le communisme primitif : Il jugeait d’un communisme primitif :
« Au XVIIIème siècle le sauvage et sa vie “à l’état de nature” furent idéalisés. Mais aujourd’hui les savants se sont portés à l’extrême opposé, particulièrement depuis que quelques-uns d’entre eux, désireux de prouver l’origine animale de l’homme, mais n’étant pas familiers avec les aspects sociaux de la vie animale, se sont mis à charger le sauvage de tous les traits “bestiaux” imaginables. Il est évident cependant que cette exagération est encore plus anti-scientifique que l’idéalisation de Rousseau. Le sauvage n’est pas un idéal de vertu, mais il n’est pas non plus un idéal de “sauvagerie”. L’homme primitif a cependant une qualité, produite et maintenue par les nécessités mêmes de sa dure lutte pour la vie — il identifie sa propre existence avec celle de sa tribu ; sans cette qualité l’humanité n’aurait jamais atteint le niveau où elle est arrivée maintenant.»
1902 | Loi
La loi sur l’hygiène (dont le 1er projet remonte à 1891)oblige chaque commune d’adopter un règlement sanitaire sur les eaux (propres et usées) et la voirie, et de créer un bureau d’hygiène dans celles de plus de 20 000 hab. (il en existe déjà dans de nombreuses communes). Conséquence de la fièvre typhoïde qui avait frappé Paris en 1900.

1903 | Daniel Halévy
Il publie sa pessimiste Histoire de 4 ans 1997-2001, marquée par la crise économique, l’explosion urbaine, les épidémies meurtrières et le retour des sectes, des guerres, etc. Seules lueurs d’espoir, les « colonies communistes » ou « coopératives libertaires » maintiennent des îlots préservés, prospères, vivant selon des règles écologiques. La solidarité est la règle, fondée sur le libre choix et l’échange. Mais l’histoire se termine mal lorsque les libertaires passent alliance avec les centralistes et autoritaires « scientifiques positivistes ».

1903 | Letchworth
La première cité-jardin de Howard est bâtie à cinquante kilomètres du centre de Londres, qui connaît d’immenses difficultés financières, abandonne toute idée d’autosuffisance, de modèle d’une cité-jardin circulaire, de galerie de crystal, etc. En 1908, y vivent 5600 habitants des classes moyennes, et s’y installent des petites industries à caractère artisanal.




1905 | Hampstead Garden Suburb
Hampstead Garden Suburb, de Unwin & Parker, reprend le modèle d’Howard, mais comme son nom l'indique, elle se situe en banlieue. Les partisans du Garden city movement constatent avec amertume que le consensus est établi qu’on ne réalisera pas l'unité spatiale de l'emploi et de la résidence dans le cadre de communautés autosuffisantes à l'écart des grandes cités. Les cités nouvelles seront situées dans les banlieues urbaines et conçues comme un élément d'une réorganisation de celles-ci et de la planification de leur extension future. L’urbaniste britannique Patrick Abercrombie jugeait : « On peut craindre, en se référant au projet de Howard, qu'il soit hors de portée humaine d'empêcher la croissance continue des villes existantes. » Cela étant, sur le plan naturaliste, l’opération est considérée comme une véritable réussite, la cité comporte des résidences d’un haut niveau de qualité et les caractéristiques naturelles du paysage ont été sauvegardées et mises en valeur ; apparaît également la rue en cul-de-sac pénétrant dans des ensembles de cottages assemblés en un véritable module urbain.

1906 | Forestier
Conservateur des promenades de l’ouest parisien, il publie Grandes villes et systèmes de parcs. Ses projets concernant les parcs urbains historiques, en France et à l’étranger, introduisent l’idée d’une articulation entre ville et nature, entre mémoire et modernité, au-delà des seules préoccupations paysagères.

1906 | Loi Beauquier
Nouvelle loi instaurant la protection des sites et monuments naturels de caractère artistique, mais les moyens qui lui sont consacrés sont beaucoup plus modestes que ce qu'auraient souhaité ses auteurs. En exemple, la contractualisation des protections ne peuvent être établies qu’avec l’accord des propriétaires ou par expropriation. Mais l’expropriation est à la charge des communes et se heurte à l’absence de moyens dédiés. Et ainsi les sites protégés sont avant tout des sites ponctuels, et majoritairement des propriétés publiques, domaniales ou communales. Le premier site classé, à l’île de Bréhat, en 1907, s’est limité à quelques propriétés communales dont la protection ne requérait ni accord des propriétaires, ni expropriation. Le projet de loi de Jules Siegfried de 1907 préconise le « maintien des espaces verts et la protection des forêts », des espaces déjà menacés par l'urbanisation.

1906 | Guinguette
En France, la République généralise le repos hebdomadaire, qui permet aux parisiens de s'échapper de la capitale dans une campagne proche et accessible grâce aux trains. Les guinguettes, qui avaient déjà une longue histoire, se développent en particulier sur les bords de Marne et deviennent des lieux fréquentés et appréciés, associant un cadre bucolique sur les rives de la rivière, aux plaisirs de la table et de la danse.

1907 | Paris capitale industrielle
En 1907, on dénombre 326 cheminées industrielles à Paris intra-muros.

1908 | Ford T
Henry Ford à la tête de la Ford Motor Compagny industrialise la Ford T, la première voiture fabriquée en série accessible au plus grand nombre. En 1900, environ 30% des véhicules en circulation aux Etats-Unis étaient électriques ; la même année, le premier record de distance pour un véhicule électrique est établi (300 km sans recharge). L'épouse d'Henry Ford préfère la voiture électrique, mais le véhicule à essence plus économique, le crash de 1929 et la deuxième guerre mondiale, marquent la fin de la voiture électrique.

1908 | L’île des pingouins
Anatole FRANCE avec L’île des pingouins présente une éternelle répétition des erreurs de l’Humanité qui perpétue « Une histoire sans fin ». Face à une société étant à ce point inégalitaire et inhumaine, la seule solution est la révolution et destruction totales : villes et industries disparaissent, la nature reprend peu à peu ses droits, puis tout recommence avec le retour des chasseurs et cueilleurs… Et ainsi de suite.

1909 | Ecologie
Le traité de géographie botanique de Warming est publié, titré Ecology of plants. Il ouvre un programme de recherche qui marque la première génération d’écologues.

1909 | le théorème de 1909
Le caricaturiste AB Walker, propose dans une édition du Life Magazine, cet incroyable – et désormais mythique – projet de gratte-ciel d'habitations : quatre-vingt quatre terrains artificiels superposés où prennent place cottages et maisons traditionnelles empilées verticalement. La légende accompagnant la caricature annonçait : « Acheter un cottage confortable dans notre structure construite en acier, et à moins d'un mile de Broadway. A seulement dix minutes en ascenseur. Tout le confort de la compagne sans aucun de ses inconvénients. Céleste Real Estate Company. »





1909 | Futurisme
Le Figaro publie le « Manifeste du futurisme » rédigé par l’écrivain, juriste et artiste italien Filippo Tommaso Marinetti ; est écrit au 11e point :
« Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l’horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste.»
Les futuristes réclament ainsi la représentation et l’exaltation des produits de la technologie, de la voiture, de l’avion et du paysage industriel et urbain. Admirateurs de la vitesse, de la mobilité, du mouvement et de la ville, T. Marinetti, Angiolo Mazzoni, Mino Somenzi ne pouvaient que proposer en 1934, une nouvelle cité linéaire sur le modèle revisité de Soria...




1909 | Kibboutz : Utopie Agraire
En Palestine, est fondé le premier kibboutz Degania ou communauté K’vutsat Degania, par les militants du parti Hapoel Hatzaïr (Le jeune travailleur), inspiré par le populisme russe, la pensée de l’anarchiste Kropotkin et de Tolstoï. L'idéal est celui d'un socialisme rural, anti-industriel et anti-autoritaire, très marqué par l'anarchisme : la propriété est collective (terres et bâtis), les décisions prises démocratiquement, les enfants étaient élevés en commun, et ne vivaient pas avec leurs parents, et dès 1911 l’argent y est banni. Plusieurs kibboutz vont ainsi naître (les terres sont achetées légalement), et toutes les composantes de l’extrême-gauche se retrouvent dans les dizaines de collectivités rurales, de l’anarchisme libertaire au socialisme . Le travail y est pour cette première période essentiellement agricole. Le célèbre écrivain Franck KAFKA, enthousiaste, publie en 1918 son ouvrage La Communauté des travailleurs non possédants, une description sommaire des premiers kibboutzim, dans une veine utopique libertaire. A la veille de la seconde guerre mondiale, existent moins d’une centaine de kibboutz, certains se sont convertis au marxisme, mais pratiquent toujours des méthodes libertaires. Selon Bruno Bettelheim (The Children of the dream, 1979), le kibboutz était « un idéal devenu réalité quotidienne » ; David Catarivas jugeait que « c’est la réalisation humaine la plus proche de l’idéal utopique de paix et de solidarité » (Vivre au kibboutz,1983); Arthur Koestler affirmait que « les colonies ont transformé une idée apparemment utopique en une réalisation significative malgré sa petite échelle ».

1910 | La Seine
Inondation mémorable de la Seine à Paris et ses environs : la revanche de la nature ; après celles de la vallée du Rhône en 1840 et 1856.

1911 | Protection
En France, un décret institue un modeste service, qualifié de Service d'inspection phyto-pathologique de la protection horticole, s’occupant de pesticides nocifs. Réorganisé à diverses reprises entre les deux guerres, ce Service n'a reçu son véritable statut qu'en 1943 et 1945, lorsque deux ordonnances lui donnèrent son titre et définirent ses attributions.

1912 | Tarzan
Tarzan est né en 1912 et apparaît à l'écran en 1918 ; la fin du roman se termine par le retour de Lord Greystoke dans la jungle africaine, avec son épouse, un Eden Vert qu'il préfère aux jungles urbaines du monde civilisé. C’est la rencontre mièvre entre Rousseau et Hollywood, entre le néo-primitivisme et l’industrie cinématographique.




1912 | Cité-jardin
En France, est votée la loi dite Bonnevay, instituant la création des Offices publics d’habitation à bon marché, autorisés à financer et construire des cités-jardins. La loi offrait ainsi les moyens législatifs et financiers, et la légitimité de l’intervention municipale en matière de construction de logements. La création de l’Office du département de la Seine fut déclarée par décret en 1915, et dès lors, les partisans de la cité-jardin, mais sur un modèle d’urbanisation très différent de celui d’Howard (pour qui, la cité-jardin n'est pas une banlieue d'une ville existante, mais bien une communauté autonome), s’acharnèrent à réclamer pour Paris, une ceinture de cités-jardins, ou plutôt de lotissements-jardins. Injonction faite car depuis 1910, l’implantation d’industries dans la banlieue parisienne eut pour corollaire un fort accroissement de population ; et le parc immobilier, en particulier destiné aux ouvriers, n’épousait pas le rythme de la croissance, idem, pour les transports publics saturés ou inexistants.

1912 | Solaire
Frank Shuman, inventeur et ingénieur pionnier de l'énergie solaire, construit la première centrale solaire thermique au monde à Maadi, en Égypte.



1913 | Ecologie
Les écologues s'accordent sur le fait que la période institutionnelle de l’écologie scientifique débute avec la création de la British Ecology Society créée en 1913 ; The Ecological Society of America est fondée en 1916.

1913 | Gand
Premier Congrès International des Villes, à Gand, durant lequel le botaniste allemand Hugo Conwentz prononce une conférence intitulée Les Villes et la Nature , où il exhorte les édiles à se rendre acquéreur des espaces boisés, des « espaces verts », des réserves pour « la nature spontanée », des promenades plantées et des « jardins scolaires ».

1913 | Sites Protégés
Loi relative à la protection des monuments historiques de 1906 qui l'étend à d'autres types de sites, dont :
des sites historiques symboliques qu'il convient de préserver (champs de bataille par exemple) ;
des lieux de légendes, comme la Forêt de Brocéliande ;
des lieux considérés comme « typiques » du point de vue paysager.
En protégeant de nombreux paysages à forte naturalité, cette loi a eu des incidences positives en termes de protection de la nature, mais elle ne considère le paysage et les sites que du point de vue culturel ou paysager.

1914 | Wells
Herbert George WELLS publie le prophétique The World set Free, le monde s'autodétruit dans les années 1950 au cours d'une guerre atomique (déjà), mais qui permet la renaissance d'un monde meilleur.

1914 1918 | Guerre mondiale n° 1
Les conséquences écologiques en France, principal champ de batailles des armées, sont catastrophiques dans l'espace et dans le temps ; plus de trois millions d'hectares de terres agricoles ont été temporairement stérilisés ; des champs de Champagne et de Lorraine ont été laissés en friches parce que défoncés et parsemés d'éclats d'obus les rendant incultivables. Les forêts des Vosges, d'Alsace et de Lorraine témoignent également des ravages produits par les bombardements massifs. Les séquelles terrestres « durables » se caractérisent, notamment, par la pollution libérée dans les sols des dizaines de milliards de billes de plomb des shrapnel et des balles, et du mercure des amorces, et des dépôts de tonnes de munitions chimiques « oubliés » ici et là ; les séquelles maritimes sont importants, car des tonnes de munitions chimiques ont été immergées au large des côtes libérant leurs poisons mortels (on réitère l'exploit à la fin de la seconde guerre mondiale). Plus tard, le Protocole de juin 1925 de la SDN tentera d'imposer la protection indirecte de l'environnement face aux armes chimiques et biologiques en temps de guerre.

1915 | Engrais chimiques
En 1905, Fritz Haber, un chimiste allemand, découvrit un procédé industrialisable permettant de convertir l’azote atmosphérique en ammoniac liquide. En 1915, il s’associa avec son beau-frère Karl Bosch pour ouvrir la première usine de production d’ammoniac, destinée en priorité à la fabrication de gaz chloré pour l’armée (et ce, contre les conventions de La Haye de 1899 et 1907 qui interdisaient l'utilisation de projectiles contenant des gaz asphyxiants ou toxiques). A l’armistice, la production restante sera recyclée en engrais azotés pour l’agriculture, qui seront associés au couple phosphore et potasse, sources de la pollution des eaux par les nitrates : l’industrialisation de l’agriculture passe un cap.

1915 | Patrick Geddes
Le biologiste, sociologue et urbaniste d’origine écossaise Patrick Geddes, publie Cities in Evolution. Il peut être considéré comme étant le chaînon entre les théories urbaines traditionnelles et celles pré-modernes, entre théoriciens de l’Europe et ceux des USA, qui apporte une contribution décisive à l’idéologie régionaliste dans les débats de cette époque concernant les relations ville-campagne ; il critique à la fois les modèles d’urbanisation « statiques » des théoriciens de la dispersion, et des partisans de la ville haussmannienne, et au-delà la prétention des administrations à vouloir décider et contrôler les processus d’urbanisation par des instruments restrictifs qui ne résistent guère aux logiques de la spéculation. C’est à l’échelle de la région, et non plus celle de la campagne, que doit s’établir les rapports bipolaires entre ville et campagne, rapport bouleversé par les nouvelles techniques. Il emprunte la vision de Kropotkine d’un futur associé à l’ère « néo-technique » celle de l’électricité, du réseau de voies du chemin de fer « qui sont les artères palpitantes, les pulsations rugissantes de l’intense vie humaine », du télégraphe, et des centrales hydro-électriques, innovations censées faire apparaître un nouvel type d’urbanisation régionale grâce aux effets ré-équilibrants du chemin de fer et de l’électricité. Il annonce l’émergence d’une autre forme de villes industrielles, la « cité-jardin », associée au développement des centrales hydro-électriques. De petite taille, en raison des capacités des cours d’eau, les cités-jardins respectent l’environnement naturel et véhiculent les valeurs de la vie rustique telles que la santé, la culture, le savoir-faire traditionnel, les arts ou la paix. Signes de l’arrivée imminente d’un nouvel âge industriel, elles seraient amenées à remplacer progressivement les conurbations.
Afin d’accompagner ce mouvement, Geddes préconise de limiter la croissance des villes, déplacer les entreprises industrielles vers la campagne et les remplacer par des parcs. Son disciple, Lewis Mumford reconnaissait que,
« par ses connaissances scientifiques et par le caractère général de sa pensée, Geddes était déjà un écologiste avant que cette branche de la biologie n’obtienne le statut d’une discipline séparée… Et ce fut moins comme innovateur de la planification urbaine que comme écologiste, patient inventeur des filiations historiques et des relations biologiques et sociales, que Geddes fit son plus important travail sur les cités. »
1917 | Loi
Les citadins des grandes villes grondent contre les pollutions, amenant l'État à légiférer. En 1913, un décret concernant l'hygiène et la sécurité des ouvriers comportait un passage précisant que les poussières devaient être captées et détruites et non pas évacuées dans l'atmosphère. En 1917, pour répondre aux nouvelles exigences populaires, l'État signe, après le décret de 1810, une loi qui oblige les départements à se doter d’un service de l’inspection des établissements classés, des établissements industriels dangereux, insalubres. Sur le terrain, le nouveau corps des inspecteurs du travail est chargé de l’inspection du travail relatives à l’hygiène (propreté des locaux, présence de cabinets d’aisances, etc.) et à la sécurité des travailleurs (arrêt des moteurs et débrayage des machines en cas d’urgence) apparaissent régulièrement dans les autorisations administratives des établissements classés.
L'avancée majeur concerne les pénalités applicables aux industriels qui contreviendraient à la législation ; mais les infractions étaient considérées comme des contraventions et non comme des délits, ce qui réduisait évidemment l'importance des sanctions, et augmentait la proportion des contrevenants. Elle sera en vigueur (1920) jusqu'en 1976, avec une modification en 1932, concernant les fumées industrielles, dite loi Morizet, plus d'un siècle après le premier Smoke Prohibition Act britannique de 1821.

1917 | URSS
Bien avant la Révolution de 1917, la Russie tsariste confrontée à de graves enjeux écologiques avait pris des mesures importantes pour la préservation et la gestion des forêts, afin de garantir un approvisionnement régulier en bois et de prévenir l'érosion dangereuse des grands bassins fluviaux, la protection des espèces animales « utiles » pour l’agriculture ou le commerce (zibeline), etc. Fin 1917, le mouvement pour la conservation de la nature dresse un bilan dramatique des trois années de guerre et de violents conflits sociaux. Les ténors de l'écologie proposent un plan d'ensemble pour le développement d'un réseau national de 46 parcs naturels. La révolution de 1917 ajournera ce grand projet.
Le 13 janvier 1918, l'État soviétique publiait la déclaration Des droits fondamentaux des travailleurs et des exploités qui, pour la première fois dans l'histoire contemporaine, abolissait le droit de propriété. La propriété privée est éliminée ; l'ensemble du territoire est déclaré propriété du peuple et remis, sans compensation, aux communes et Soviets. Toutes les forêts, les richesses et ressources de la terre sont déclarées biens nationaux. Pour les socialistes européens, l’ensemble de leurs hypothèses devient anachronique lorsque le problème fondamental qu'elles tentent de résoudre - l'équilibre du marché foncier et de l'industrie de la construction - est remplacé par les lois soviétiques, qui éliminent dans la pratique le sujet même vers lequel ces hypothèses étaient orientées : le marché. La socialisation totale de la terre permet l'ouverture d'un débat complètement nouveau concernant l’introduction de nouveaux instruments de planification, de sa parfaite relation avec le monde de l’industrie, et, naturellement de l’intuition d’Engels, de la relation ville campagne.

Le mouvement pour la protection de la nature progresse notamment au sein des cercles scientifiques, et Lénine était parvenu à établir de bons contacts avec l'Académie des sciences et, en particulier, avec sa section des sciences naturelles. Les spécialistes « bourgeois », notamment dans le domaine des sciences de la nature, furent immédiatement reconnus par les autorités bolcheviques qui ne leur ménagèrent pas leur soutien. Cette attitude devait se traduire rapidement par un effort financier considérable : plus de 40 instituts de recherche furent créés durant la guerre civile, si bien qu'au milieu des années 1920 les efforts financiers consacrés à la recherche dépassait celle des autres pays européens.
Sur le plan pratique, Lénine adopte une politique conciliant un usage rationnel de la nature, et des mesures et programmes de conservation de l'environnement et prend des mesures d'urgence contre le déboisement, des mesures de réhabilitation des zones dégradées, accompagnant une série de mesures protégeant les « monuments de la Nature », et certaines espèces animales menacées. Une politique favorable à la création de réserves entièrement préservées (zapovedniki, « sanctuaire de la nature ») pour l'étude des écosystèmes. Selon Jean Batou, « Parti de presque rien en 1917, le domaine des parcs naturels soviétiques atteignait déjà près de 10 000 km² en 1925 et quelque 40 000 km² en 1929 (la superficie totale de la Suisse).»

1919 | La bataille des Fortif’s
Parfaitement inutile, l’enceinte de Thiers à Paris faisait l’objet, dès après la guerre de 1870, d’une interminable série de débats concernant sa possible démolition entre politiciens, militaires, urbanistes réformistes et socialistes, grands banquiers spéculateurs et le monde culturel attaché à cette zone non aedificandi. S’y côtoyaient des vastes zones d’habitat insalubre, des jardins ouvriers, des marchés de récup, dont les Puces, volontiers visités le Dimanche par les parisiens à la recherche d’une bonne affaire, qui profitaient de ces lieux pour s’y promener ou pic-niquer. Ceci nous rappelle le temps de Louis XIV où les parisiens aimaient se promener à l’ombre des anciennes murailles, puis des nouveaux cours plantés.


Les fortifications vers la barrière de Clichy
Vincent van Gogh | 1887

Les premiers projets de démantèlement sont l’oeuvre de Jean-Charles Alphand en 1884. Mais certains s’inquiètent, car l’enceinte peut s’opposer à la croissance exponentielle de la capitale, et donc, des classes dangereuses et des problèmes d’hygiéne. Levraud résume bien cette phobie de la grande ville et à la volonté de sa limitation :
« Bien qu’un grand centre comme Paris soit un foyer d’intelligence, […] il faut une limite à son développement. […] Les 9/10e des ouvriers qui viennent à Paris sont destinés à vivre misérablement et tombent tôt ou tard à la charge de l’Assistance publique. […] Plus une ville est grande, plus elle attire ; et le résultat de cette attraction, c’est la misère, l’insalubrité, la corruption des mœurs.» (Procès-verbaux des séances, Conseil municipal de Paris, 1883).
Leurs détracteurs, au contraire, affirmaient que rien ne pouvait s’opposer, de manière efficace et durable, à la croissance naturelle d’une capitale et prenait l’exemple de la dynamique capitale anglaise comme argument ; de plus, la démolition devait permettre la libération d’une vaste zone à bâtir. Eugène Hénard, architecte voyer de la ville, imagine en 1903 un nouveau type de boulevards implanté sur les fortifications côté Bois de Boulogne ; en 1910, Hénard propose l’extension continue de Paris au-delà du mur démoli, prolongeant le tracé régulier des grandes avenues, ponctué de squares, sans distinction entre la capitale et sa banlieue. En 1913, un premier plan d’extension sérieux est fait pour Paris, élaboré par Louis Bonnier, architecte voyer et Marcel Poëte, historien de Paris. C’est un projet dans lequel les deux commissaires imaginent la création de villes nouvelles à La Courneuve et à Rungis. Le département achètera les terrains qui serviront ici à un parc, ici à un marché. Ils reprennent le projet de Dausset qui est un anneau continu de jardins. Les partisans du mouvement pour la cité-jardin se battent et agissent contre l’idée d’un mur continu de maisons. Georges Benoit-Lévy, à l'origine du mouvement des cités-jardins en France, écrit en 1907 :
« Il faudrait empêcher que l’on construise ces abominables maisons à étages qui feraient une ceinture de pierres à la ville de Paris, alors qu’il lui faut une ceinture de fleurs ».
La littérature s’y intéresse : dans « Paris à cinq heures du soir » de Jules Romain, le Paris de 1908 est décrit comme :
« Serré dans son enceinte, il se trouvait en outre ligoté dans le fouillis de la zone et bloqué dans sa banlieue. Et cette banlieue, loin d’être quelque chose de simple, de traitable, une propagation circulaire, un train d’ondes de populations concentriques, formait l'enchevêtrement le plus confus ».
Le politique socialiste Albert Thomas affirmait que l’aménagement de la « zone » serait une œuvre socialiste, et Maurice Halbwachs, sociologue, espérait y trouver là un brassage des classes sociales. Grossièrement trois courants vont s’affronter : les partisans de Hénard favorables à la création de grands parcs urbains entre le Parc Montsouris et les Buttes Chaumont, faisant interface poreuse avec la banlieue, ceux proposant une ceinture de cités jardins, partisans de Georges Benoit-Lévy  et leurs opposants exigeant, sous la houlette du conseiller municipal Louis Dausset, d’y bâtir une ceinture d’habitations denses, qui finalement seront victorieux.

1919 | La loi Cornudet
En France, préservée des grandes grèves ouvrières secouant nombre de capitales européennes dès après la guerre, le développement chaotique des grandes villes représente toujours un danger menaçant l’ordre établi, la peur ancienne et la haine de la ville perdurent au sein des idéologies conservatrices. Mais les planificateurs modifient leurs propos et lui donnent une appréciation positive, considérant l’expansion urbaine comme inéluctable, et l’on propose d'en libérer les potentialités, dont celle de vitalité économique. Il ne s’agit plus d'arrêter la croissance périphérique mais de l’organiser, de la planifier rationnellement. La ville cesse d'être tenue pour un « mal » en soi. Les planificateurs rejoignent les critiques politiques des pourfendeurs de la ville, mais s'en séparent aussitôt pour considérer que ces défauts peuvent être corrigés.
La loi de 1919 précise les conditions dans lesquelles doivent être réalisés des « projets d'aménagement, d'embellissement et d'extension des villes ». Extension : « La ville tentaculaire est un fait », d’Henri Sellier résume la pensée dominante de l’époque en France. La métaphore n'a plus une fonction de rejet, mettant un terme à l’utopie anti-urbaine de Howard, aux cités-jardins autonomes et des modèles de dissolution des villes. Cela étant, ses argumentations n’empêchent guère la construction de cités-jardins, ou plutôt de lotissements-jardins, d’enclaves verdoyantes dans les banlieues urbanisées de Paris ou en Province à proximité des grands centres urbains et des industries ; l’emblématique cité-jardin de Chatenay-Malabri, proche de Paris, conçue dès 1918, est l’illustration typique de la synthèse entre les modèles académiques français et des solutions tirées de l’expérience anglo-saxonne.


Usines de Clichy

Vincent van Gogh | 1887

Dans une certaine mesure, comme en Angleterre, le modèle de la cité-jardin britannique est critiqué, modèle urbain pré-industriel, pensé par des « apôtres du retour à la terre » nostalgiques d’un temps ancien, incompatible avec l’ère industrielle. Mais au-delà, on oppose à la nostalgie le réalisme, car selon eux, la ville n'est pas l'effet du hasard, mais la résultante de lois économiques. En 1899, les travaux de Adna Weber, universitaire allemand devenu américain, concluaient qu'il était parfaitement utopique d'imposer à l'industrie sa localisation, et de tenter d’empêcher les ouvriers de s'établir à sa proximité. Il préconisait, comme bien d’autres, le développement des villes appuyé par un réseau efficace de transports en commun, assurant une faible distance-temps entre le lieu de travail et la résidence. Un raisonnement que l’urbaniste Henri Sellier généralise aux pays de « régime capitaliste » : l'emploi, en particulier l'emploi industriel, y attire irrésistiblement la population; le flux peut être canalisé vers la banlieue hygiéniquement et rationnellement aménagée, il ne peut guère être contrarié.
D’autre part, peu avant les thèses de Le Corbusier concernant le zoning, les spécialistes de l’urbanisme préconisèrent dès l’après guerre, la spécialisation des quartiers et la création de zones industrielles. Ainsi, Léon Jaussely souligne dans son rapport sur l’urbanisme présenté à la session nationale du Congrès général du génie civil en 1918 la nécessité « d’aménager des quartiers industriels », présentés comme « un des leviers de la puissance économique de la nation.» Albert Thomas, dans la préface de 1920 au rapport de Sellier sur la réorganisation du département de la Seine, estimait :
« Pour que l’ouvrier produise en huit heures autant qu’il produisait hier pendant une journée plus longue, il faut que sa vie d’homme et de consommateur le maintienne en bonne santé, lui permette ardeur et joie au travail. Il ne faut pas qu’il perde le profit de la courte journée en de longues heures de transport. Il ne faut pas qu’il attende le départ d’un train à la marche lente ou le passage irrégulier de trop rares tramways.»
1918 | La houille verte
En 1918, 20 % seulement des communes françaises, principalement les grandes villes, sont raccordées au réseau électrique. Vingt ans plus tard, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, 97 % des communes sont alimentées : les travaux ont ainsi été titanesques et rapides pour moderniser les campagnes, et pourquoi pas, y retenir les paysans attirer par les lumières de la ville... Devant l’ampleur - et le coût - de la tâche, administrateurs de l’Etat et ingénieurs songeaient alors à la « houille verte » ou l’hydroélectricité, la production d’électricité à partir de petites usines au fil de l’eau, symbolisant la reconquête des anciens moulins tombés en désuétude. Mais l’idée expérimentée en Normandie est évacuée, cette technique - écologique - n’étant pas à la hauteur des besoins électriques du pays.

1919 | Welwyn
La seconde Garden-city de Howard est mise en chantier conçue par Louis de Soissons. Mais le modèle de ce type d’urbanisation n’est déjà plus considéré comme une solution, car en effet, la discipline urbanistique, ou la science urbaine, après le déclin de la philanthropie et les ravages de la guerre, se donne pour nouvelle échelle d’intervention, des territoires plus étendus que celui des villes, et des instruments d’intervention permettant d’influer directement sur les décisions au niveau institutionnel.




1918 - 1922 | Spengler
L’allemand Oswald Spengler publie son essai intitulé Le Déclin de l'Occident (Der Untergang des Abendlandes) en 1918 (pour la première partie) et 1922 (pour la seconde) ; à cette époque où le peuple était confronté à une défaite militaire traumatisante, un traité de Paix calamiteux, à l’abdication de l’empereur et à la Démocratie sur fond de troubles révolutionnaires, à l’inflation, et au développement d'une société capitaliste libérale et industrielle dans les grandes villes. Ainsi, selon Klaus Bergmann, pour les milieux conservateurs, les urbaphobes tel Spengler :
« Le Passé apparaissait comme une époque idyllique de stabilité, de sûreté, d'ordre, d'unité ; le présent semblait la phase d'agonie d'une société engagée dans une fausse direction. [...] La polarisation entre Grande ville et Province, entre métropole mondiale et centres provinciaux représentait, dans la philosophie de l'histoire de Spengler, le fil rouge qui traversait l'ensemble de ses considérations. Pour Spengler, cette polarité était le symptôme d'un déclin inévitable et de la longue agonie d'une culture : l'histoire mondiale était l'histoire de la ville. "Au lieu d'un monde, une ville, un point dans lequel la vie entière de vastes contrées s'est concentrée, pendant que le reste dépérit ; au lieu d'un peuple bien formé grandi avec la terre, un nouveau nomade, un parasite, l'habitant des grandes villes, l'homme des faits, pur, sans tradition, en masses informes et fluctuantes, irréligieux, intelligent, stérile, avec une profonde antipathie pour la paysannerie (et sa forme la plus haute, la noblesse terrienne), bref, un pas monstrueux vers l'anorganique, vers la fin.” [...] Spengler oppose Kultur et Zivilisation : quand les villes de culture (Kulturstädte) triomphent et se répandent sur le territoire, on passe de la phase de la culture à la phase de la Civilisation qui marque le début du déclin. Ainsi la Civilisation devient un outil du Kulturpessimismus. "Maintenant, la ville géante dévore la campagne sans se rassasier, réclamant sans cesse de nouveaux flux humains." "Les anciennes villes grandissent et débordent d'une façon informe : leur croissance organique s'arrête, commence l'entassement "anorganique" dans des immeubles de location (Mietkasernen), de vrais 'machines à dormir".»
1919 - 20 | Auflösung der Städte
Si les conclusions pessimistes de Spengler étaient critiquées par les socialistes, en particulier, Bergmann affirmait qu’ « Il est vrai que les cercles socialistes croyaient aussi que la société présente était condamnée au déclin.» Et qu’il était temps de renouveler la société sur de nouvelles fondations. L’architecte allemand Bruno Taut et ses collègues expressionnistes en appellent à l’architecture de verre - celle du Crystal Palace de Londres -, selon la longue tradition qui a fait du cristal un symbole de transcendance et de changement. En 1919, Taut entreprend la Gläserne Kette - la chaîne de cristal ou de verre, nom qu'ont donné ses auteurs à leur correspondance secrète - faisant l’apologie romantique et politique de l’architecture expressionniste : « Les bourgeois, Messieurs les collègues [architectes] y compris, ont bien raison de flairer en nous la révolution », écrit Taut à ses compagnons de la Gläserne Kette en novembre 1919, évoquant une révolution artistique, ou « die geistige Revolution [la Révolution spirituelle]» prenant la relève d’une révolution politique manquée, sous l’égide de l’architecture. Taut poursuit en publiant en 1919 un livre d’esquisses utopiques, Alpine Architektur, présentant des « Maisons de verre », exprimant « le désir de bâtir le plus intense, loin des chaumières et des casernes locatives ». Les « équipements utilitaires » sont relégués dans les sous-sols des bâtiments : « l'utile doit se contenter de fonctionner et être le moins visible possible ». 






Taut affirme que « Grande est la nature, éternellement belle », mais que « admirer béatement, sans agir, est une attitude sentimentale ». Il faut créer avec la nature, « équarrir » et « polir » les formes nées du hasard, ne pas hésiter à « corriger l'horizon » ; et il imagine l’illumination des sommets, des insertions de panneaux de verre coloré dans les vallées pour les transformer en « Val de la floraison », le polissage des rochers en forme de cristaux gigantesques, ou le façonnement de cimes, une cathédrale dans les rochers d'un fond de vallée, etc. Taut, mégalomane, admet que ce projet est utopique, mais bénéfique pour la civilisation car l'utilitarisme conduit à l'ennui et l'ennui à la guerre, et avec ses travaux titanesques : « l'ennui disparaît, et avec lui la dispute, la politique et le fantôme infâme de la guerre ». Avec le chapitre intitulé « Aménagement de l'écorce terrestre », Taut imagine l'aménagement de contrées exotiques dont les archipels Ratak et Ratik dans les mers australes, la cordillère des Andes, ou l'île de Rügen sur la côte allemande de la Baltique. Selon Manfredo Tafuri,
« les Alpes, l’absolu naturel est le lieu pour l’implantation de palais de verre habités par une “superhumanité”, une fusion de la Nature et de la Culture. A cette “transformation expressionniste de l’univers” succède l’utopie de la destruction de la ville, en faveur de petites communautés anarchistes dispersées sur le territoire, selon l’enseignement de Kropotkine. L’anti-capitalisme romantique prend des accents nietzschéens. [...] Ces utopies tendent à la récupération des valeurs pré-bourgeoises. Contre la ville et contre la technologie, on propose, à nouveau, le mythe de la communauté organique et mystiquement cimentée, délivrée de la division du travail. [...] La “révolution” est envisagée comme la garantie d’une régression globale de l’humanité à des stades pré-capitalistes. A la “foule”, on oppose la communion mystique de l’artiste-artisan avec le peuple “désaliéné” de l’art.»
En 1919, il publie Die Stadtkrone ; puis en 1920, son livre d’esquisses et de dessins intitulé Die Auflösung der Städte, (La disparition de la ville), dans lequel il présente une société utopique où les villes ont disparues, remplacées par des communes. Quelques grandes structures de verre ponctuent le paysage, lieux de rencontre et emblèmes de ces communautés anarchistes.





Architecture  Moderne



1919 - 1933 | Weimar
Une pléiade d’architectes de talent - formant le Neue Bauen - invente l’architecture et l’urbanisme modernes des Siedlungen, des villes satellites en proche ou lointaine banlieue, à la faveur de municipalités socialistes ou de grands industriels [8] ; c’est une idéologie anti-urbaine aux accents écologiques, dont l’enjeu est la réintégration de la communauté dans la nature, d’offrir aux habitants un cadre de vie verdoyant ponctué d’équipements de loisirs. Idéologie anti-urbaine qui s’inscrit dans la grande tradition allemande de la bourgeoisie cultivée, et qui prolonge, en le modifiant, le modèle de la cité-jardin, alors très prisé en Allemagne. Ce type d’urbanisation, sous strict contrôle municipal (les architectes de l’avant-garde y occupent des fonctions importantes), devait limiter les dégâts liés à la spéculation et tenter de corriger les distorsions du libéralisme capitaliste. L’article 155 de la Constitution de Weimar dispose que :
« La répartition et l’utilisation du sol sont contrôlées par l’État en sorte d’empêcher les abus et de tendre à assurer à tout Allemand une habitation saine et à toutes les familles Allemandes, particulièrement aux familles nombreuses, un bien de famille, comportant habitation et exploitation, correspondant à leurs besoins. Dans la réglementation à intervenir sur les biens des familles, on aura particulièrement égard à ceux qui ont pris part à la guerre. La propriété foncière dont l’acquisition est nécessaire pour satisfaire aux besoins résultant du manque de logements, pour favoriser la colonisation intérieure et le défrichement ou pour développer l’agriculture, peut être expropriée. Les fidéicommis seront supprimés. La culture et l’exploitation du sol sont un devoir du propriétaire foncier vis-à-vis de la communauté. L’augmentation de valeur du sol que reçoit un bien-fonds sans dépense de travail ou de capital profitera à la collectivité. Toutes les richesses du sol et toutes les forces naturelles utilisables au point de vue économique sont placées sous le contrôle de l’État. Les droits régaliens appartenant à des particuliers seront transférés à l’État par voie législative. »
C’est le modèle de l’agglomération subdivisée en noyaux semi-autonomes - le Trabantenprinzip ; la ville existante n’est pas niée en tant que telle, mais elle n’occupe plus le rôle prépondérant, central et déterminant d’une agglomération ou d’un territoire ; en cela, les Siedlungen répondent aux besoins de la classe ouvrière jusqu’alors logée dans des quartiers vétustes, sous-équipés, qu’il convient de démolir. Ce type d’urbanisation s’oppose aux théories des cités-jardins anglaises, car l’habitat y est moderne et collectif - tout du moins pour les architectes du Neue Bauen qui se disputaient aux architectes classique ou régionaliste -, et à celles nord-américaines car les logements sont destinés – à l’origine- à la classe ouvrière, et non aux classes privilégiées. L’historien Manfredo Tafuri les désignaient comme des « oasis » d’ordre imaginées contre les désordres de la ville existante, lieu par définition, du déséquilibre permanent et du conflit.

L’architecte Ernst May occupa un rôle de premier rang en tant que théoricien - connaissant les expériences anglaises de cités-jardins -, praticien ayant signé nombre de réalisations, et d’administrateur au sein des municipalités. Sa première intervention est le plan régulateur qu’il propose en 1921 pour la ville de Breslau ; May prévoit la construction de noyaux résidentiels satellites à 20 kilomètres du centre, au sein d’une organisation métropolitaine différenciée, mais construite autour d’un développement massif des réseaux de circulation et fondée sur la progressive décentralisation des unités de production.





A Frankfurt, Ernst May, chargé à nouveau de concevoir le plan régulateur général de l’agglomération, érige une couronne de siedlungen, dotés de tous les services et réparties sur le territoire à proximité des centres de production, reliées au centre-ville. Par ailleurs, la politique de formation d’un vaste domaine communal, déjà à l’oeuvre à la fin du 19e siècle,, assure à la ville plus de 40% de la propriété foncière, dont 21% sont exclusivement réservé pour des forêts publiques : d’où la nécessité d’une intense politique d’expropriations dans des zones propices comme la vallée du fleuve Nidda où May réalisera les siedlungen modèles accolées de Praunheim et de Römerstadt, en collaboration étroite avec l’horticulteur et paysagiste Leberecht Migge. Ce dernier habille l’ensemble des espaces publics et imagine le paysagement de ce territoire, dont en particulier une large ceinture de jardins familiaux pour former une transition entre la plaine agricole et la colonie et offrir aux habitants un complément alimentaire ; il imagine, surtout, des dispositifs de recyclage de l’eau, s’occupe du compost ménager, et des terres déblayées du chantier.






Migge avait déjà une grande expérience après avoir déjà réalisé les aménagements paysagers de plusieurs cités-jardins et de Siedlungen dont le célèbre lotissement en fer à cheval de Berlin-Britz, avec Martin Wagner et Bruno Taut. A chaque projet, ll affirme la primauté du programme et de la dimension socio-économique des parcs et des jardins urbains, il se fait promoteur entêté de l’agriculture urbaine, des jardins ouvriers accolés aux logements, comme apport nourricier pour les ménages les moins aisés, et il fait l’éloge de la frugalité vertueuse.

Justement, les conséquences de la crise de 1929, qui porteront un coup fatal à l’économie du bâtiment (hausse des prix des matériaux), sont dramatiques pour la classe ouvrière allemande avec la hausse vertigineuse des chômeurs et des sans-abris, et du mécontentement général. L’Etat, en 1931, tente d’y remédier avec le programme d’urgence de la petite colonie périurbaine (vorstädtische Kleinsiedlung ou Gärtnersiedlungen) agricole exclusivement destinée aux chômeurs. A Francfort, en 1932, débute la construction de la Gärtnersiedlung Goldstein qui se composait d’un ensemble de maisons mitoyennes construites avec des normes inférieures aux Siedlungen : réduction drastique des surfaces, absence d’équipements, de réseaux d’égout, etc. Le colon-chômeur devait participer aux travaux de viabilisation, et de sa maison. Le terrain concédé comprenait une surface destinée au maraîchage de 750 m² ; semences et arbres fruitiers étaient fournis par la commune. La production servait aux familles des colons et les surplus alimentaient les marchés de la ville.



La Gärtnersiedlung Goldstein n’est pas l’oeuvre de Leberecht Migge, mais ses principes généraux sont bien dans la lignée de ces idéaux ; à présent partisan, certes timide, du nazisme, il publie en 1932, son ouvrage majeur, Die wachsende Siedlung nach biologischen Gesetzen, où il défend l’idée d’une autre ville, d’une colonisation des campagnes péri-urbaines des villes de grande et moyenne importance par des établissements agricoles communautaires, sur l’ensemble du territoire, reprenant l’idéologie allemande ruralophile de la « colonisation intérieure » – Binnenkolonisation ou Innere Kolonisation. Ces propos n’évoquent pas la nostalgie des temps anciens, au contraire il plaide pour un mode de production moderne et standardisé et une gestion rationnelle du territoire. Die wachsende Siedlung est un traité d’agriculture urbaine, définissant minutieusement, méticuleusement chaque domaine concerné par son projet : des techniques concernant l’agriculture maraîchère, le type idéal d’exploitants (mixité de professionnels et d’incultes) jusqu’à l’architecture des fermes et des abris de jardin.

1920’s | Désurbanisme Soviétique
Abolir l’opposition ville-campagne, c'est à Lénine, le premier, qu'est revenu cette tâche, confronté à la fois à la guerre civile dans un pays et ravagé et sous-développé, à des conditions économiques désastreuses (communisme de guerre) et à plusieurs courants idéologiques : l’urbanisme académique (modèle de ville traditionnelle de cité-jardins), l’urbanisme moderne (modèle des villes satellites allemandes) et le désurbanisme (modèle de la ville linéaire).


Ivan Leonidov, architecte
Concours pour la ville nouvelle de Magnitogorsk
1930

Les principaux partisans du désurbanisme sont les architectes Guinzbourg et Barchtch et l’économiste Okhitovitch qui défendent l'idée de la dispersion de l'industrie et de l'habitat sur tout le territoire afin d'assurer au mieux la fusion entre ville et campagne. Les villes doivent donc disparaître avec une décentralisation progressive de leurs fonctions et dans la perspective d'une mobilité étendue à l'échelle du territoire. Les désurbanistes s’inspirent de la cité linéaire de l'architecte espagnol Soria y Mata, et la réadaptent : sa modernisation voit ligne de chemin de fer et route express qui l’irriguent, l’apparition d’aérodromes et de buildings, etc. Ainsi selon Okhitovitch se réaliserait un habitat socialiste dispersé qui est ni ville ni campagne (Ne gorod novyi tip rasseleniia Ekonoinicheskaia zhizn n° 282 décembre 1929). Milioutine, ministre des finances jusqu'en 1929 et théoricien du désurbanisme, contre les détracteurs critiquant sévèrement le coût trop élevé ce type d’urbanisation, lance une défense quasi scientifique des hypothèses urbaines linéaires, dont le programme a été étudié selon le modèle d'organisation de la « chaîne de montage ». Leur principal argumentaire était inscrit dans les plans quinquennaux qui donnaient cet objectif d’électrifier l’ensemble du territoire, grâce notamment, par la construction de titanesques barrages hydro-électriques, tels ceux de Dneprostroi et de Magnitogorsk ; et la propagande glorifiait cette perspective prométhéenne que l’URSS serait capable de produire une énergie illimitée. Ainsi les théories des désurbanistes concernant la possibilité d’une vie économique décentralisée et la dispersion de la population dans les régions encore inhabitées, apparaissaient comme un discours très raisonnable. Sur le modèle du désurbanisme, on construisit ex nihilo des villes, dont Magnitogorsk et l’on agrandit Stalingrad ; mais le décalage est grand entre les dessins et desseins des désurbanistes, et la réalité construite, tout à fait conventionnelle.



Mais par rapport aux objectifs d’industrialisation accélérée, le modèle du désurbanisme, en proposant et la dispersion et la mobilité des individus dans un rapport équilibré avec la terre, apparaît comme un produit de la nostalgie. L’urbanisme, comme dans les pays capitalistes, se heurte à des problèmes de fond, subordonnés par les exigences de la planification économique : stabilisation de la force du travail, concentration dans les nouveaux ou anciens complexes industriels et attraction des économies territoriale et externes, etc. La construction ex nihilo de nouvelles villes industrielles orientales -dont celles notamment à proximité des mines de minerais - devant à terme être habitée par des centaines de milliers de personnes (Magnitogorsk : 150.000 habitants) dépassa largement les hypothèses et théories et échelles de réflexion de l’avant garde architecturale et - outre les expérimentations urbaines de laboratoire de Le Corbusier - qui se limitaient à la construction de cités-jardins ou de siedlungen. En outre, s’opérait dans les grandes villes du pays, la migration des paysans, y affluant en masse, malgré les incitations et interdictions des plus hautes autorités ; Moscou instaura une sorte de passeport afin de contrer l’afflux massif, mais en sa banlieue voyait un ancien type d’urbanisation se durcir, celui des baraquements et des taudis. L’idée d’anéantir l’opposition ville-campagne par la destruction des villes bourgeoises, et de bâtir le nouveau monde réellement socialiste, et au-delà, l’équilibre ville-campagne de Marx et Engels est alors abandonné définitivement dès 1930, au profit de la ville traditionnelle et du Kitsch stalinien. En juin 1931, le Parti se prononçait sans équivoque en faveur des grandes villes.

1930’s | URSS | Productivisme
L’année 1925 est marquée par la fondation d’une agence gouvernementale dédiée à l’écologie, le Goskomitet. En 1926, l’illustre scientifique et mondialement connu Vladimir Vernadski, considéré comme l’un des pères de l’écologie, l’inventeur du concept de biosphère qui pense la Terre comme un « organisme vivant », déclarait :
« Les forces productives naturelles constituent un potentiel [mais] elles sont indépendantes en composition et en abondance de la volonté et de la raison humaine, aussi centralisées et organisées soient-elles. Comme ces forces ne sont pas inépuisables, nous savons qu’elles ont des limites. Celles-ci peuvent être déterminées par l’étude scientifique de la nature et constituent pour nos propres capacités productives une frontière naturelle insurpassable… Nous savons maintenant que pour notre pays, ces limites sont assez étroites et n’autorisent — au risque d’une cruelle fracture — aucun gaspillage dans l’usage de nos ressources. »
Vernadsky considérait la venue de l'homme des sociétés industrielles comme une nouvelle « force géologique planétaire ». En 1928 paraît une revue écologiste, officielle, intitulée Okhrama Prirody (Conservation) qui traitait de nouveaux concepts scientifiques, comme par exemple, la biocénose signifiant que les communautés vivantes évoluent vers un équilibre où la compétition est réduite le plus possible.
Le décès de Lénine marque le progressif déclin des scientifiques partisans de l’écologie et des écologues, confrontés à des préoccupations utilitaristes plus pragmatiques : pour Staline, les ingénieurs et scientifiques ne peuvent plus limiter leurs travaux à la protection de la nature, des écosystèmes, mais doivent étudier les facteurs susceptibles d'en accroître la productivité, dans l'intérêt de l'économie du pays. Les staliniens exigent, notamment, le développement industriel des exploitations des forêts, dont les objectifs supposent, à terme, une catastrophe écologique d’ampleur, programme industriel critiqué par les éco-scientifiques qui dénoncent également la croissance exponentielle de la pollution industrielle, et surtout, le passage d’une agriculture traditionnelle à celle industrialisée, dans l’urgence et non véritablement maîtrisée, dont notamment le programme céréalier de grandes fermes-fabriques de quarante à cinquante mille hectares de culture intensive. Selon Jean Batou : « Pour contrer de tels défis, les écologistes proposent des études d'impact destinées à ébranler les tenants mêmes d'une vision utilitariste. C'est une première à l'échelle internationale.» (Révolution russe et écologie (1917-1934). Revue Vingtième Siècle, n°35, 1992.) Aux abords de l’année 1930, peut-être sous la pression, l'écologie soviétique atteint ses résultats scientifiques les plus féconds au niveau international, conduit par un régiment de scientifiques de haut niveau, lorsque les purges interviennent sous l’égide de l’impatience de Staline qui déclarait en 1931 :
« Nous retardons de cinquante à cent ans sur les pays avancés. Nous devons parcourir cette distance en dix ans. Ou nous le ferons, ou nous serons broyés ».



Dès lors, la Nature bienfaitrice, et les écologistes réactionnaires, « petits-bourgeois », sont comparés et traités par la propagande stalinienne (scientifique et culturelle) comme de véritables ennemis [9] ; la Nature doit être transformée et dominée pour les besoins de l’industrie, et débute alors, ce que certains considèrent comme une épouvantable catastrophe écologique à l’échelle d’un sixième terrestre : forêts massacrées, pollution lourde des fleuves et rivières par l’industrie, et des sols cultivés par l’emploi massif d’engrais chimiques, disparitions d’espèces de la faune et de la flore, famine après l’adoption des plans concernant l’agriculture, etc., etc. Un des symboles de ce cataclysme est la quasi disparition de la mer d'Aral, la quatrième plus vaste étendue lacustre du monde, progressivement asséchée par le détournement et pollution des deux fleuves pour irriguer un vaste programme industrialo-agricole de production de culture du coton.

1919 | Aviation
En Allemagne naît la première véritable compagnie aérienne régulière ; la Deutsche Luft Reederei inaugure une ligne entre Berlin et Weimar. En France, l’avion de Farman peut transporter douze passagers et il effectuera le premier vol international entre Paris et Londres en février 1919, puis Paris et Bruxelles en mars 1919.

1922 | Les forêts
Une loi de 1922 créé le statut juridique de la forêt de protection; quatre types de forêts sont concernés : la forêt de montagne, la forêt littorale, la forêt alluviale, la forêt périurbaine pour notamment une fonction sociale d'accueil du public.

1923 | Camargue
La Société Nationale d’Acclimatation obtient sa première réserve naturelle en Camargue en 1923.

1923 | Paris
A Paris, en 1923 se tient le premier Congrès international sur la protection de la nature et plus particulièrement de la faune.

1923 | Régionalisme
En 1923 est fondée aux Etats-Unis la Regional Planning Association of America qui rassemble des intellectuels progressistes comportant des économistes, des architectes, des urbanistes et d'autres personnalités, dont notamment le philosophe et historien des techniques Lewis Mumford. Ce groupe interdisciplinaire s'intéressa aux problèmes de l'habitat social ou populaire, à une époque où sévissait une sévère crise du logement, point de départ pour la formulation d'une hypothèse novatrice de planification urbaine. L'association critiquait le développement inconsidéré des grandes villes, et plaidait pour un retour aux valeurs originelles de la tradition urbaine tournée à la fois vers les dernières techniques d'analyse économique appliquées à l’urbain, et la restauration de l'esprit communautaire dans une planification organique et équilibrée à l'échelle régionale. Leurs membres refusaient de considérer l'étalement continu de la métropole américaine comme une donnée incontestée et tacitement acceptée, et afin de contrarier cette tendance de centralisation, ce gâchis urbain, ils proposaient la construction de villes nouvelles, de taille moyenne, en symbiose avec leur hinterland naturel. La région est érigée comme unité de planification, comme un programme pour le renforcement des anciens centres, la limitation des centres congestionnés et la fondation de centres entièrement nouveaux pour promouvoir la vie sociale, industrielle et culturelle ; le tout en maintenant une étroite symbiose entre la ville et la campagne. Selon Benton Mackaye :
« La combinaison de Communautés constituant la cité régionale donnerait naissance à une harmonie régionale dans laquelle chaque membre qu'il soit dans l'industrie ou l'agriculture, pourrait se développer... En bref, la cité régionale est une vaste orchestration de modes de vie variés (urbain, campagnard et même primitif) à l'opposé de la cacophonie ennuyeuse que représente la vie uniformisée des métropoles modernes. »
Mumford, considéré aux USA comme un des précurseurs de l’environnementalisme, et du bio-régionalisme, et selon la journaliste Anne Chisholm : « De tous les savants qui écrivirent et pensèrent pendant des années, ouvrant le chemin de la révolution environnementale, l’écrivain et philosophe américain Lewis Mumford fut le plus important.» (Philosophers of The Eath : Conversations with ecologists, 1972). Ses articles et essais sont en effet de véritables réquisitoires contre la société industrielle dont il ne cesse de décrire et condamner les crimes écologiques, la dévastation des forêts, l’épuisement des sols, la civilisation minière, et ce depuis les pionniers de la civilisation nord-américaine :
« En Amérique, au cours du dernier siècle, écrit Mumford, nous avons épuisé les sols, taillé les forêts, nous avons installé les industries dans des lieux douteux, nous avons gaspillé des sommes énormes dans des transports inutiles, aggloméré la population et réduit la vitalité physique de la communauté sans nous préoccuper immédiatement de la conséquence de nos actes. » « Il nous a convenu d’ignorer la réalité fondamentale de notre terre : ses contours et ses paysages, ses aires de végétation, ses sources d’énergie minérales, son industrie, ses types de communauté… » (Regionalism and Irregionalism, The Sociological Review, avril 1927.)
Mumford critique également les grandes villes, leurs quartiers pauvres, la pollution, le gaspillage, etc., Et étrangement, fait l’apologie de la cité pré-industrielle médiévale. Ainsi, le régionalisme peut selon Mumford :
« En tirant son origine du spectacle des déchets et de la profanation de l’environnement, le mouvement conservationniste tend à avoir une influence négative : il essaye de préserver les zones sauvages, de réduire les déchets et de prévenir les dégâts. L’objectif actuel de la planification régionale est plus positif : amener la terre globalement à l’état d’utilisation et de perfection le plus élevé et le plus approprié – en ne préservant pas seulement les terres vierges, mais en développant les jardins et en introduisant la culture du paysage.» (The Culture of Cities, 1938.)
Il signe plusieurs textes sur les effets possibles et souhaitables décentralisateurs de l’électricité, de l’hydro-électricité et de l’automobile. L’ère qu’il qualifie de néotechnique est perçue comme celle de la colonisation des montagnes, rendue possible par ces deux innovations, alors que la première révolution industrielle était responsable de la congestion des littoraux et des vallées : le peuplement montagnard est annoncé comme étant plus sain, pour l’homme comme pour l’environnement. Mumford préconise de limiter la taille des villes et de bâtir un ensemble de « cités régionales » permettant d’équilibrer le peuplement : grâce à l’énergie électrique, les avantages de la concentration liés aux économies d’échelle deviennent caduques et la gestion de l’entreprise peut être plus souple. Des unités de production de petite taille coordonnées à distance peuvent ainsi fonctionner en réseau et s’installer dans des villages et des régions restées jusque là agricoles.
Selon Manfredo Tafuri, la théorie du régionalisme urbain est ainsi trop complexe et riche pour être définie comme étant anti-urbaine, elle tend davantage, à une époque où l'industrialisation à outrance exige la concentration humaine, vers l'utopie généreuse animée par une profonde nostalgie pour une tradition culturelle définitivement périmée. Cela étant, elle anticipe sur le plan technique les grandes réformes urbaines du New Deal.

1924 | Cité linéaire
Le modèle de la cité linéaire de Soria est largement diffusé durant l’entre deux guerre et les urbanistes tentent de le proposer aux gouvernements du monde entier ; en France, Georges Benoît Lévy fonde l’Association internationale des cités linéaires, compromis ou symbiose entre la cité-jardin qu’il défend et la cité linéaire.

1925 | Ecole de Chicago
L'ouvrage de synthèse de travaux sociologiques, The City, est publié en 1925 (1932 en France) par Ernest Burgess, Roderick Mc Kenzie et Robert Park de l’Université de Chicago qui s'intéresse à la répartition et à la mobilité résidentielle, entre autres, des groupes sociaux dans l'espace en ayant recours à des notions et métaphores empruntées à l’écologie végétale faisaient en sorte de représenter ces trajectoires et ces aires naturelles à l’aide d’un vocabulaire efficace et tenu pour scientifique. Les notions d’invasion, de compétition et de succession, de domination, de regroupement, succession, accommodation et de symbiose, etc., servaient à illustrer les changements affectant les structures communautaires. Selon Robert E. Park :
« La ville n’est pas simplement un mécanisme matériel et une construction artificielle. Elle est impliquée dans les processus vitaux des gens qui la composent : c’est un produit de la nature, particulièrement, de la nature humaine. »


Il ne s’agit donc pas d’écologie appliquée à l’urbain, même si le terme urban ecology fut - peut-être - inventé en tout cas utilisé par les sociologues de Chicago en 1925.

1925 1945 | Ecologie fasciste




C’est en janvier 1925 que débute la dictature de Mussolini. En Italie, dont il faut souligner la primauté de nombre de modèles repris par les nazis et Pétain, les particularités de l’urbanisme fasciste sont bien au-delà des simples questions stylistiques et des fonctions démagogique, symbolique ou de propagande qu’assignent généralement les historiens à l’architecture mussolinienne. L'urbanisme fasciste repose fondamentalement sur l'idéologie anti-urbaine et la politique de l'aménagement du territoire et des villes s’inscrit dans une volonté de limiter au maximum la croissance des grandes villes, de les contrôler au moyen :
1. d'une répression contre toute forme de luttes sociale et urbaine par l’usage de la violence extralégale et la violence appliquée dans les cadres de la loi.
2. par l’adoption de lois et de mesures restrictives concernant le choix du lieu d’habitation des personnes et notamment des classes populaires ; l'État fasciste porta une attention particulière sur la mobilité résidentielle mais sans toutefois parvenir à la contrôler, bien au contraire.
3. par une politique sociale n’assurant aucunement la demande et les besoins de la population dans les grandes villes en matière de logements, par le taux quasi nul de subventions accordées à ce secteur, par des mesures fiscales privilégiant les couches sociales supérieures (dégrèvements et exonérations fiscales, abolition de l’impôt sur l’héritage à l’intérieur du cercle familial).
4. par la création de villes neuves en milieu rural, et en périphérie des villes, à Rome en particulier, de "bourgades" destinées à reloger les expropriés des centre-villes réaménagés, le sous-prolétariat des taudis. Les borgete, noyaux urbains implantés en lointaine périphérie, composés d’une succession de simples baraquements, distribuées par des voies de terre, ne disposant d’aucun équipement public seront construit, destinés à gérer les populations rurales, à leur interdire l’accès aux grandes villes et à structurer l’espace agricole périphérique des grandes villes.

Limiter la croissance des villes était s’opposer à la grande force d'opposition,le mouvement ouvrier socialiste, qui fondait ses espérances, en tout premier lieu, sur la force et l'unité du prolétariat urbain : Mussolini, qui avait été un dirigeant - local - du parti socialiste, excellent orateur et organisateur, connaissait ainsi bien les dangers d’une trop grande concentration d’ouvriers, de ce potentiel révolutionnaire explosif, condensé dans les grandes villes. D'autre part, la propagande fasciste attribuait une grande importance à l'idée que les sacrifices de la 1ere guerre mondiale avaient été endurés par les fantassins d'origine paysanne, tandis que les ouvriers s'étaient embusqués dans les usines et, pour la plupart, étaient devenus des défaitistes.
Une argumentation posait le problème économique - après la crise de 1929 - d’une augmentation non contrôlée de la population urbaine qui aurait présupposée :
« Soit l'augmentation des investissements et des consommations à laquelle on aurait difficilement pu satisfaire par la production nationale, soit l'obligation pour le régime de mettre en chantier tous les services sociaux, les écoles, les hôpitaux, le bâtiment populaire, les transports, etc. sans lesquels la situation sociale se fût approchée dangereusement du point d'explosion, dans les grandes villes surtout.» (Preti D., « La politica agraria del fascismo : note introduttive » in Studi storici,1973.)
Mario Sironi
Paysage urbain (Paesaggio urbano) | 1921

De même, l’exil des paysans pauvres, du prolétariat rural dans les villes - et bien sûr dans d’autres pays plus prospères (France, USA, Argentine, etc.)-, afin d’échapper à la misère, ce dépeuplement était préjudiciable pour les propriétaires fonciers sapant ainsi leur ancienne et puissante suprématie. Ainsi en 1928, Mussolini affirmait dans l’article Sfollare le città ses conclusions anti-urbanistiques :
« le mot d’ordre qui est donné à toutes les hiérarchies du régime, de celles du centre à celles des périphéries est celui-ci : empêcher par tous les moyens, y compris, si nécessaire, les moyens coercitifs, l’abandon des campagnes ; refouler par tous les moyens l’immigration qui déferle dans les villes. Pour ce qui est de l’industrie du bâtiment, il y a des millions de maisons rurales inhabitables, à démolir et à refaire, ce qui est compris dans les plans de l’assainissement intégral. »
Carbonaria | 1938


Mussolinia di Sardegna (1926 – 1934)


La création des villes nouvelles fascistes répond à la volonté de consacrer un retour vers la nature mythique en s’appropriant les thèses des «désurbanistes» américains et anglais. Pour ce qui concerne l’autosuffisance alimentaire du pays, Mussolini en personne lança à grand renfort de propagande de nouvelles «batailles», dont notamment la « bataille du grain » en 1925, augmentant les droits de douane afin de tenter de stimuler la production agricole italienne et de ré-équilibrer la balance du commerce ; puis en 1928, Mussolini proclame la « bataille pour la terre », dont la vitrine demeure l’assèchement des Marais pontins près de Rome, qui sont mis en culture. Afin de constituer des pôles de production sur les sites mêmes, seront construit des villes nouvelles, dont notamment : Aprilia, Pomezia, Littoria, Sabaudia, Latina, Pontinai, villes nouvelles (ainsi que 17 villages ruraux et environ 4.000 fermes) destinées à accueillir les travailleurs agricoles des 60.000 hectares de nouvelles cultures prises sur les anciens marais pontins dans la région du Latium.
De même dans le reste du pays ; Fertilia en Sardaigne est bâtie sur une ancienne zone marécageuse transformée en plaine agricole ; Carbonia en Sardaigne est bâtie à proximité des mines de charbon ; Guidonia dans la périphérie de Rome, proche de l’aéroport militaire, est destinée aux futurs employés d’usines d’aviation, etc. Les conceptions anti-urbaines des établissements ouvriers construits afin de résorber le chômage, d’assainir les grandes villes et de redistribuer sur le territoire des nouveaux pôles de travail, et plus largement l’idéologie du back-to-land, proposent une fusion entre le travail agricole et le travail industriel réglée par une sorte d’économie de la subsistance autogérée par des petites communautés. D’autre part, le réseau autoroutier est le symbole de l’unification du pays, et les grands travaux de génie civil, en utilisant les dépenses publiques, relancent et stabilisent l’emploi.
L’idéologie anti-urbaine de Mussolini échoua péniblement ; car c'est justement pendant la période fasciste que les villes les plus importantes de la Péninsule s'agrandirent remarquablement ! Quelques données suffisent pour le démontrer : entre 1931 et 1936, entre le premier et le deuxième recensements fascistes, l'accroissement annuel des principales communes italiennes fut en moyenne, le plus fort (21 %). Les fascistes ne réussirent en aucune manière à contrer l’exil des paysans, les flux migratoires vers les grandes villes : Milan, la ville symbole du développement industriel et des « dangers urbains » atteignit le plus fort accroissement de toute son histoire; Rome s'agrandit d'une manière massive et ininterrompue; Bologne dépassa de loin la croissance remarquable qu'elle avait connue pendant les premiers lustres du siècle.



Comment les historiens expliquent-ils ce décalage entre propagande et réalité ? En premier lieu, par le très faible impact des deux lois votées, ou plutôt des déclarations de principe concernant la mobilité résidentielle et l’anti-urbanisation, domaines laissés à l’appréciation des préfets et des municipalités ; par la crise de 1929 qui engendra la chute des prix des produits agricoles ; pays peu industrialisé, l’Italie dans l’entre deux guerre tentait de combler ce retard, et ce processus dynamique d’industrialisation exigeait une main d’oeuvre importante : modernisation + industrialisation = concentration donc urbanisation ; et ce même si du fait de la crise certains secteurs traditionnels s'écroulaient, s'amorçaient en contrepartie des restructurations et des concentrations nouvelles, certes au milieu d'innombrables difficultés. Il faut d'ailleurs ajouter à toutes ces considérations un autre fait complètement nouveau dans l'Italie de cette époque, qui est le blocage de l'émigration vers l'extérieur, dû à la fermeture des frontières en Amérique; de la sorte, les courants traditionnels d'abandon, qui jusqu'alors avaient trouvé un débouché au-delà de l'Atlantique, ne pouvaient plus que se déverser en grande partie à l'intérieur du pays. Au-delà, si le régime avait vraiment eu pour objectif de bloquer un tel changement social, si puissant et si étendu, il aurait rencontré des résistances « objectives » énormes et aurait dû surmonter des difficultés inouïes.

1927 | Metropolis
Le film de Fritz Lang met en scène l'opposition entre une ville haute, à l'urbanisme aéré, riche en espaces verts, où la classe dirigeante vit et une ville basse surpeuplée où s'entassent les travailleurs dans de pauvres logements sous un ciel obscurci par la fumée des usines toutes proches.

1927 | Buckminster Fuller
L’ingénieur américain par ses recherches incarne l’intérêt porté par les ingénieurs et architectes du 20e siècle aux questions climatiques et environnementales ; il sera d’ailleurs après la guerre, l’apôtre de l’architecture dite écologique. Dès les années 1920-1930, ces recherches font part d’un intérêt pour les questions climatiques : sa maison Dymaxion de 1927 est la matérialisation de la vraie machine à habiter écologique, conçue pour un mode de vie futuriste, pour la vie « éternellement » nouvelle du « citoyen du monde ». Ce projet expérimente tous les systèmes de contrôle du recyclage de l’eau, de l’élimination des déchets, de l’exploitation de l’énergie solaire, de la climatisation. Fuller, qui réalise un prototype en 1946, expérimente une maison qui saisit des masses d’air à partir d’un capteur rotatif et recycle l’air mécaniquement pour créer un microclimat. Porté par l’optimisme technologique de son temps, Fuller élargira cette réflexion aux territoires, à l’échelle de la planète avec la conception de ses dômes géodésiques, symbolisé par son projet de dôme climatisé recouvrant une partie de Manhattan.




1928 | Walter Benjamin
Dans le livre Sens unique, relevé par Michael Löwy,
« Walter Benjamin dénonce l'idée de domination de la nature comme un discours ''impérialiste'' et propose une nouvelle conception de la technique comme ''maîtrise des relations entre la nature et l'humanité''. Comme dans ses écrits des années 1930 (...) il se réfère aux pratiques des cultures prémodernes pour critiquer la ''cupidité'' destructrice de la société bourgeoise dans son rapport à la nature : ''Les plus vieux usages des peuples semblent nous adresser comme un avertissement : nous garder du geste de cupidité quand il s'agit d'accepter ce que nous reçûmes si abondamment de la nature.'' Il faudrait ''montrer un profond respect'' pour la ''terre nourricière'' ; si un jour ''la société, sous l'effet de la détresse et de la cupidité, est dénaturée au point de ne plus recevoir que par le vol les dons de la nature, […] son sol s'appauvrira et la terre donnera de mauvaises récoltes.'' »
Michel Löwy poursuit :
« Dans le Passagenwerk, son livre inachevé sur les passages parisiens, il s’oppose à nouveau, de la forme la plus énergique, aux pratiques de “domination” ou “exploitation” de la nature par les sociétés modernes. Il rend encore une fois hommage à Bachofen pour avoir montré que la “conception assassine (mörderisch) de l’exploitation de la nature”, conception capitaliste-moderne prédominante à partir du 19e siècle, n’existait pas dans les sociétés matriarcales du passé, où la nature était perçue comme une “mère généreuse” (schenkenden Mutter). »
« Il ne s’agit pas pour Benjamin – ni d’ailleurs pour Engels ou Élisée Reclus – de revenir au passé préhistorique, mais de proposer la perspective d’une nouvelle harmonie entre la société et l’environnement naturel. Le penseur qui incarne à ses yeux cette promesse d’une réconciliation future avec la nature est le socialiste utopique Charles Fourier. Ce n’est que dans une société socialiste, dans laquelle la production cessera d’être fondée sur l’exploitation du travail humain, que “le travail perdra son caractère d’exploitation de la nature par l’homme. Il suivra alors le modèle du jeu enfantin, qui est chez Fourier à la base du ‘travail passionné’ des ‘harmoniens’. […] Un tel travail, effectué dans l’esprit du jeu, ne vise pas la production de valeurs mais l’amélioration de la nature. […] Une terre cultivée selon cette image […] serait un lieu où l’action est sœur du rêve.” » (Walter Benjamin, précurseur de l’écosocialisme. Cahiers d’Histoire, 2016-130).

1928 | CIAM
Fondation des Congrès internationaux d’architecture moderne.

1928 | Loi Loucheur
La loi Loucheur, dans le contexte de la crise du logement, programmait la construction de 260 000 habitations à bon marché (HBM) en accession à la propriété ou en location, à destination des classes moyennes ; à Paris, ce programme consista à la construction des sordides ensembles d'HBM sur sa ceinture extérieure. Dans son livre Faubourgs De Paris, l’écrivain Eugène Dabit (l’auteur de L’Hôtel du Nord) écrit en 1933 :
« Sur les terrains vagues de la Butte Montmartre et des Grandes-Carrières où j’allais jouer, s’élèvent des constructions rigides et désolantes comme des casernes, des fabriques, des banques, des garages. Le terrain “vaut de l’or” ! Les maisons se touchent, se soutiennent, font la haie, cachent le soleil. Au printemps, sur les boulevards, nul autre feuillage que celui des marronniers et des platanes qui enfoncent leurs racines entre les canalisations électriques et celles du gaz. »
Louis-Ferdinand Céline dans Mort à crédit évoquait en 1952 : 
« Il reste presque rien de la muraille et du bastion. Des gros débris noirs crevassés, on les arrache du remblai mou, comme des chicots. Tout y passera, la ville bouffe ses vieilles gencives. […] Bientôt ça ne sera plus partout que des demi-gratte-ciel terre cuite. ».
1929 | Crise
Crise économique majeure et internationale favorisant la montée du nazisme et la radicalisation du fascisme italien et espagnol.

1930 | Mortel Brouillard
Les régions minières du nord de la France, de la Belgique, ce pays noir, suscite de nombreuses réactions critiques qui s’accordent pour décrire les régions minières comme des enfers sociaux, culturels et environnementaux. Pour Max Sorre en 1927, le pays noir constitue l’environnement témoin par excellence de la puissance prométhéenne de l’Homme et de la domination de ce dernier sur la Nature :
« Une grisaille éternelle enveloppe tout. Une fine poussière de charbon ensevelit lentement les êtres et les choses. Sur les canaux, l’étrave des chalands lourdement chargés de houille déchire une pellicule plombée. Les hommes aussi de ce pays morne, qui se hâtent dans la poussière ou la boue charbonneuses et grasses ont leur allure distincte… Vers le soir, la brume s’empourpre de lueurs d’incendie. Et dans la nuit, de hautes flammes tremblantes signalent au loin les cokeries comme dans le jour terris et chevalements signalent les fosses.»
Entre le 1er et 5 décembre 1930, un épais et opaque brouillard se répand dans la vallée de la Meuse, non loin de Liège. Hommes et bêtes suffoquent et l’on compte une cinquantaine de décès. La cause est tranchée par les experts : les émanations des usines de la région, l’une des plus industrialisées d’Europe, par la consommation massive du charbon et des composés soufrés. Mais l’exceptionnalité de l’événement est cependant attribuée aux conditions topographiques de la vallée et météorologiques particulières (régime anticy-clonique, hautes pressions atmosphériques, vents extrêmement faibles et basses températures). En d’autres termes, les différentes expertises accusent... la Nature, plutôt que l’industrie ! Les habitants fulminent car la - très - longue enquête judiciaire s’achève sans qu’aucune industrie particulière ne soit mise en cause ou poursuivie : le parquet conclut à un non-lieu. Cela étant, cette catastrophe tragique, qui heurta les pays industrialisés du monde entier, suscitera des réactions positives de certaines municipalités - à Lyon, le maire progressiste Henriot constitue une Commission départementale pour l'étude des brouillards et fumées de l'agglomération lyonnaise dès 1931 - puis de l’Etat, avec la loi Morizet votée en 1932.




Brouillards dans la vallée de la Meuse, ca. 1930.
Collection Albert Humblet.
Via : Brouillards toxiques, Vallée de la Meuse, 1930, contre-enquête. Alexis Zimmer. 2016.

Le brouillard mortel de la vallée de la Meuse inaugure une série de catastrophes similaires : le smog mortel de Donora en Pennsylvanie et le smog de Londres de 1952 lui succèdent : ici, 12.000 décès.

1930 | Protection
La Société pour l'Esthétique générale de la France est créée. Entre 1906 et 1930, près de 600 sites ont été classés. Une nouvelle loi renforce celle de 1906, « ayant pour objet de réorganiser la protection des monuments naturels et des sites de caractère artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque » ; elle fait partie des textes fondateurs du droit de l'environnement et du patrimoine en France. La principale modification concerne le consentement des propriétaires, le classement peut désormais intervenir par décret et la servitude devenir effective. La création des procédures d’inscription et d’instance de classement permet de mettre rapidement en place des mesures conservatoires dans l’attente de la décision de classement. Avec l’institution des «zones de protection» autour d’un site classé, le législateur crée également un outil de maîtrise de l’urbanisation et de l’affichage (publicitaire) aux abords d’un site classé. Le classement interdit toute modification des lieux en dehors des autorisations exceptionnelles, très rares, et il définissait un périmètre de protection plus qu’une règle de gestion contraignante. Cela étant la politique des sites de cette période reste ainsi encore essentiellement tournée vers la conservation des monuments naturels ou bâtis et s’intéresse peu à la protection de grands ensembles paysagers. C’est à ce titre que sont par exemple classés dès 1932 les abords du Pont du Gard.

1931 | Ville Futuriste
Virgilio Marchi, architecte italien futuriste, décrivait ainsi sa cité idéale, qui n’est pas sans évoquer la - future - ville ludique des Situationnistes :
« Nous courons en joyeuse brigade aux fêtes foraines, aux Luna Park. Ne vous laissez pas tromper par notre apparence sérieuse d’experts de la ville. Votre architecture née des niveaux et du fil de plomb sera tuée par les places magiques des baraques foraines où une architecture électrique délimite des sinuosités arbitraires. C’est le royaume du mouvement linéaire, de la transparence, du jeu de scène le plus absurde. […] Les montagnes russes et le toboggan sont intéressants pour leur charpente pyramidale qui nous donne le moyen de nous approcher de l’émotion de paysages dangereux, où, probablement, nous n’irons jamais. Des navires volants, des avions freinés, des manèges, des voitures pour des chocs hasardeux, des mers métalliques et des excursions à l’intérieur de grottes dont on sort irrésistiblement agrippés aux bras de sa compagne de voyage, des lacs pour mettre à l’eau des bateaux grotesques, des synthèses architecturales de toutes les joies et de toutes les insouciances, de toutes les volutes et de tous les primitivismes, antiromantiques et ironiques, qui transforment les choses, qui rendent ridicule l’homme sérieux, audacieux le craintif, imprudent le prudent.»

1931 | Exode Paysan
La population urbaine prédomine désormais en France : 51 % de la population totale de l'hexagone en 1931 et 52,5 % en 1936. Tony Fillon, membre du groupe L'Ordre nouveau, écrivait en 1934 :
« l'homme, chassé de ses campagnes par le manque de confort, vient s'entasser dans des agglomérations géantes. Il y vit sous la menace constante de la maladie, de l'épidémie, de la folie ».
Alain, dans ses Propos publiés en 1933 :
« Chauffage, éclairage, habitat urbain ; pollution, voirie, zone urbaine ; civilisation, planification, sociologie urbaine ; transports urbains ; agglomérations, populations urbaines. Il y a une religion urbaine et une politique urbaine ; le paysan ne peut comprendre ni l'une ni l'autre. »
1932 | Loi Morizet
Cette première loi générale sur la pollution atmosphérique interdisait aux établissements industriels, commerciaux et administratifs (hôpitaux, etc.) le rejet « des fumées, des suies, des gaz toxiques ou corrosifs susceptibles d'incommoder le voisinage, de polluer l'atmosphère, de nuire à la santé ou à la sécurité publiques, à la production agricole, à la bonne conservation des monuments ou à la beauté des sites.» L'impact de l'arsenal législatif bien intentionné dépendra, comme d’habitude, des autorités locales : laxisme pur et simple, tolérance industrielle ou aptitude à l’appliquer ; mais pour l’ensemble du territoire, les commentateurs plaident pour une loi utopique, largement contournée par les industriels, qui pour certains, menaçaient tel conseil municipal réticent d’implanter leur usine sous des cieux plus propices et moins regardant ; de même, les conseils municipaux communistes ne se privaient pas de leur venue, ils l’incitaient même : avec l’usine, venait une masse électorale ouvrière pouvant grossir le rang des militants. Reste cependant selon Geneviève Massard-Guilbaud :
« Dans les faits, beaucoup d'améliorations significatives furent assurément apportées au cadre de vie des urbains, que ce soit de façon préventive ou de façon curative. Multiples étaient les petites industries de toute nature qui se virent placées dans l'obligation de cimenter le sol de leurs ateliers, d'épurer leurs effluves et de les empêcher de s'écouler dans la rue, de fermer leurs locaux pour réduire le bruit, d'installer des hottes aspirant la poussière, de prendre enfin toutes sortes de mesures d'hygiène élémentaires mais néanmoins essentielles pour leurs voisins. Des mesures, telles que la construction de cheminées élevées, qui paraissent aujourd'hui dérisoires face à l'ampleur des problèmes écologiques, étaient perçues comme un progrès par les voisins des usines qui pouvaient au moins, grâce à elles, ouvrir leurs fenêtres et étendre leur linge dans leur jardin. Ces menues améliorations, obtenues de haute lutte par les contemporains, ne peuvent être traitées par la dérision en raison de leur caractère relatif au regard des connaissances qui sont les nôtres aujourd'hui. Malgré ces éléments positifs, c'est assurément du côté négatif que penchait la balance du bilan à la veille de la guerre. L'approche du problème restait très partielle, le corpus législatif incomplet, et surtout les moyens de le faire appliquer dérisoires.» (La régulation des nuisances industrielles urbaines, 1800-1940. In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°64, 1999.)
1933 | King Kong
Premier film où apparaît le roi Kong. Des critiques affirment qu’ il interroge la prétention humaine à vouloir maîtriser, dominer, les forces de la Nature. Le primate sous le charme d'une star bien humaine est transformé par la bêtise humaine en un monstre terrifiant et destructeur.




1933 | A Story of the Days to Come
Le roman de science fiction de Herbert George Wells paraît ; une anticipation qui présente au 22e siècle l'humanité concentrée dans des villes-tours surpeuplées, quatre mégapoles entourées de cultures, pour toute l'Angleterre.

1933 | New Deal
Les USA sont en faillite, et à l’arrivée au pouvoir de Roosevelt en 1933, débute la politique du New Deal censée revitaliser l’économie du pays, qui se fonde sur des mesures de caractère général pour relancer l’industrie et l’agriculture. C’est aussi le « dust bowl » qui inquiète les autorités, cette érosion à grande échelle des plaines états-uniennes, qui s’amorce à la fin des années 1920, fléau dû aux pratiques agricoles industrielles ; dangers qui incitèrent l’Etat à prendre des mesures, dont : le rachat et réhabilitation de terres par l’État, la diffusion de « bonnes pratiques », le conditionnement des subventions agricoles à des critères de conservation. Elles incluaient aussi la création d’un service public de lutte contre l’érosion, le Soil Conservation Service, placé sous l’autorité de l’US Department of Agriculture. Il ne s’agissait pas seulement de faire face à une situation catastrophique : cette action correspondait à un projet politique plus général liant interventionnisme économique et conservation des ressources, ces dernières devant être gérées collectivement pour optimiser le fonctionnement de l’économie et favoriser le bien-être social.




Dans les premiers programmes du New Deal figurent des opérations à connotation anti-urbaine, dont celle de la Tennessee Valley Authority conçue comme un instrument de modernisation d’une région sous-développée comportant des grands travaux d’infrastructures, de production d’énergie (barrages hydro-électriques), la rationalisation des activités agricoles, le lancement d’activités industrielles et la construction de villes nouvelles, des « green belts ». Travaux d’ampleur réalisés par une armée de chômeurs. Selon M.Tafuri et F. Dal Co, les premiers programmes du New Deal prendront un sens ouvertement anti-urbain, portées par la critique déjà ancienne des secteurs politique et culturels qui dénonçaient l’expansion chaotique des villes.
« En général, la politique du New Deal contribue à relancer, dans les premières années du moins, des hypothèses et des programmes anti-métropolitains.» Mais « Même les modèles d’urbanisme dont la TVA fait l’essai, Norris Town par exemple, dont les plans sont de Draper et de Tracy Augur, ne vont pas au-delà des formules vernaculaires, tandis que le plan de polarisation urbaine à l’échelle régionale reste dans les tiroirs. » (Architecture contemporaine, 1976).
Méga opération anti-métropole de décentralisation et d’aménagement d’un territoire, la Tennessee Valley Authority, symbole du New Deal, ne parviendra pas à atteindre ses objectifs. De même que la politique du Subsistance Home-stead Program qui comporte la construction de communautés expérimentales liées àun plan de décentralisation industrielle qui s’avère un échec. Des 25 greenbelt towns prévues, trois seulement seront construites, Greenbelt dans le Maryland, Greendale dans le Wisconsin et Greenhills dans l’Ohio ; qui rapidement devinrent des cités-dortoirs pour travailleurs pendulaires.

1933 | Le cas Le Corbusier
La définition de l’urbanisme Le Corbusier est limpide :
« L'ensemble des sciences, des techniques et des arts relatifs à l'organisation et à l'aménagement des espaces urbains, en vue d'assurer le bien-être de l'homme et d'améliorer les rapports sociaux en préservant l'environnement.» (La Charte d'Athènes, édition de 1957).


Ecologiste Le Corbusier ? Assurément oui, que l’on soit d’accord ou non avec ses propositions de « ville verte » :
« Pour juger des réponses à donner aux formidables questions posées par l’époque et concernant son équipement une seule mesure est admissible qui ramènera toute question aux bases mêmes : l'humain. Cet être humain, ces êtres, cette société d'aujourd’hui baignent dans un milieu. L'évasion serait chimère et bien vite punie. L'équilibre sera donc recherché entre l'homme et son milieu. Mais de quel milieu et de quel homme peut-il être question ? D'un homme modifié profondément par l'a rtifice des siècles de civilisation ; plus particulièrement ici, d'un homme énervé effroyablement par cent années de machinisme ? D'un milieu trépidant du tumulte des mécaniques, spectacles et ambiance parfois hallucinants ? Ni de l'un, ni de l'autre. En cette heure de trouble, on remonte aux principes mêmes qui constituent l'humain et son milieu. L'homme considéré comme une biologie - valeur psychophysiologique ; le milieu exploré à nouveau dans son essence permanente : et ce sera la nature... Retrouver la loi de nature. Et considérer l'homme et son milieu - l'homme fondamental et la nature profonde. Rechercher, retrouver, redécouvrir l'unité qui gère les oeuvres humaines, et celles de la nature. L'homme, produit (peut-être suprême) de la nature et par conséquent miroir de celle-ci ; Nature, partie du cosmos. Pour que règne l'harmonie, il faut mettre dans les entreprises de l'esprit, l'esprit même qui est dans l'oeuvre naturelle.»


Il s’agit de « naturaliser » l’univers artificiel de la ville, sur le plan urbain (l’Espace, le Soleil, la Verdure), et sur le plan architectural (immeubles villas) ; et lorsqu’il évoque les cités-jardins verticales, alternative à l’étalement urbain et horizontal et chaotique des banlieues pavillonnaires, il affirme que « la ville se transforme petit à petit en un parc ».
La verticalité salvatrice contre une horizontalité proliférante : Le Corbusier, ainsi hostile au modèle urbanistique des cité-jardins, de l’urbanisme horizontal, déclarait :
« Nous devons éradiquer les banlieues, éliminer et interdire ces cités-jardins et leurs simulacres : alors nous n’entendrons plus jamais parler de la crise des transports. »
En 1937 (Quand les cathédrales étaient blanches) il donne à sa pensée un tour nettement politique quand il ajoute :
« Les fomentateurs de cités-jardins et les responsables de la désarticulation des villes qui ont proclamé bien haut : ‘à chacun son petit jardin, sa petite maison, sa liberté assurée’ ont parfaitement bien détruit toute force collective… Le statut social égoïste et partial en a eu sa vie prolongée ».
Le Corbusier propose ainsi :
« Les grands blocs des cités-jardins verticales, dont les formes peuvent varier selon les accidents du sol, être construites sur plan en “Y ", ou en épine, ou en frontal, ces tours alternent avec des cités-jardins horizontales. Un jour, peut-être, celles-ci seront-elles délaissées pa rce qu'on en reconnaîtra la formule désuète et les avantages illusoires : des tours les remplaceront, et ce sera désormais une cadence de splendides volumes architecturaux bien distants l'un de l'autre. La route qui les dessert est large, interdite aux poids lourds, aménagée en pistes diverses pour les automobiles, pour les vélos, pour les piétons. Pelouses, bosquets accueillent les constructions basses attribuées aux sports, aux expositions, aux cinémas. Des eaux sont rassemblées en piscines d'entrainement ou en bassins pittoresques de baignades et en plages... Certaines terres riches sont affectées à des jardinets privés - des jardinets minuscules destinés non à produire, mais à permettre de cultiver son jardin. Ceci pour les quelques-uns attachés véritablement à cet idéal. Groupés savamment, selon l'art paysagiste, ces jardinets constitueront de véritables parcs d'émulation. [...] Derrière les terrains affectés aux prolongements du logis, s'étire la zone de protection verdoyante parcourue tout de son long par l'autoroute de la cité linéaire. Mais cette a utoroute nous conduit ailleurs, vers les “lieux de la qualification”. Si le regard se porte à l'opposé, il trouve la pleine campagne bordant directement de son labeur et de son appareil majestueux et bienfaisant le gîte des hommes de la cité linéaire. On ne demande pas à ceux-ci de prendre, après l'usine, la houe, ni de saisir la charrue. Leurs pas les conduiront, en promeneurs, dans ces terres cultivées, vers des paysans ayant fait renaître eux aussi, les conditions de leur existence. Où sont donc les banlieues et les faubourgs et les zones maudites ? la page est tournée.»



Le monumentalisme de ses projets brise la séquence traditionnelle, antique même, architecture-quartier-ville, en intégrant la dimension du grand paysage (en particulier pour le plan Obus d’Alger, 1931) ; et il invente un nouveau « statut des sols », libéré de l’anarchie paléo-capitaliste de l’accumulation foncière, de la spéculation : des espaces collectifs, ouverts, libres (le système des pilotis des immeubles d’habitation laisse cette liberté et fluidité), offerts aux loisirs, aux équipements sportifs et à la nature. Et le rigoriste Le Corbusier préfère ici la nature « sauvage » plutôt que le modèle du jardin structuré « à la française », symbolisé par les jardins de Le Nôtre à Versailles.
Selon le témoignage de l’architecte Jean Bossu (Nature et Environnement, 1966) :
« La Nature peut entrer de deux façons dans la vie urbaine : soit que la campagne entre dans la ville ; soit que cel le-ci se répande dans la campagne. Pour ses démonstrations, Le Corbusier a choisi la seconde solution. Il a fait de la nature une assiette foncière, mais il ne l'a pas pour autant domestiquée. Il a joué le site, mais il n'a pas traité les sols. Il a utilisé les grandes lois de l'architecture des espaces, mais il n'a pas particulièrement architecturé ses " prises de sol ". A cela il semble y avoir deux objectifs : sa grande démonstration, qui prend corps en 1922, trouve en 1925, un terrain d'application, le Pavillon de l'Esprit Nouveau : Un arbre qui traverse les planchers sert de symbole. Son souci numéro un : étancher la soif de verdure des citadins asphyxiés par les voitures. Il dessine la Ville Verte, qui devient la Ville Radieuse. La nature s'étale en vainqueur sur ses plans ; mieux que cela, ses villes assiègent la nature. Il ne pouvait plus être question de traiter celle-ci. Il fallait un thème simple, scolaire. Sa présence suffisait : jardins à l'anglaise stricte, pelouses, fleurs, arbres. La ville est "émaillée de fleurs” écrit-il. Traiter le sol en aménagement à la française eût dénoncé la partie d'un tout, la mise en valeur d'un élément dans le contexte général. [...] Le jardin à l'anglaise est un principe, un critère, une nécessité qui engendre des disciplines. Le jardin à la française est une politesse qui engendre l'amabilité. Il avait besoin de discipline pour démontrer. Il s'est servi du thème Nature sans que celle-ci se serve de lui, sans en subir ce qu'il aurait volontiers appelé l'esclavage. Ceci n'empêche aucunement, la démonstration étant faite, notifiée, acceptée de tous désormais, de se mettre en état d'esclavage si nous le désirons. Le second objectif est plus simple ; il s'imbrique dans le premier : il laisse filer la nature dans le vide de ses pilotis. La pelouse anglaise est le meilleur élément de contraste, avec les volumes aériens de ses constructions, celles-ci se destinant à l'angle droit.»


En 1933, se déroule le quatrième Congrès international d’architecture moderne (CIAM), dont le thème était « la ville fonctionnelle ». La Charte compte 95 points sur la planification et la construction des villes. « Les clefs de l'urbanisme sont dans les quatre fonctions : habiter, travailler, se recréer, circuler. » La Charte est authentiquement écologique, avant la lettre, faisant l’apologie de la ville dense, verticale et se présente comme un véritable hymne à la nature. Parmi les propositions :
Un nombre minimum d'heures d'ensoleillement doit être fixé pour chaque logis.
La destruction de taudis à l'entour des monuments historiques fournira l'occasion de créer des
surfaces vertes.
Les nouvelles surfaces vertes doivent servir à des buts nettement définis : contenir les jardins d'enfants, les écoles, les centres de jeunesse ou tous bâtiments d'usage communautaire, rattachés intimement à l'habitation.
C'est en faisant intervenir l'élément de hauteur que solution sera donnée aux circulations modernes ainsi qu'aux loisirs, par l'exploitation des espaces libres ainsi créés.
Il doit être tenu compte des ressources des techniques modernes pour élever des constructions hautes [qui seront] implantées à grande distance l'une de l'autre, doivent libérer le sol en faveur de larges surfaces vertes.
Le piéton doit pouvoir suivre d'autres chemins que l'automobile.




Le Corbusier exprimera au mieux cette vision - soleil espace nature - dans le plan d’urbanisme de la ville nouvelle de Chandigarh en Inde (1951), en adoptant un style plus proche de l'idéal anglais de la Garden City, et des considérations climatiques pour l’élaboration des bâtiments.

1934 - 1950 | Villages et Fermes Radieux
Le Corbusier s’attaque également à l’urbanisme rural, à la réorganisation agraire, et évoquait les liens indissolubles qui lient les espaces urbains et ruraux :
« Il n’est pas possible de songer à urbaniser les villes modernes si l’on ne pense pas à aménager les campagnes. Une partie des habitants de la ville devra retourner à la campagne. Mais, si la campagne demeure ce qu’elle est aujourd’hui, personne ne voudra y retourner. Il s’agit donc d’opérer le regroupement du sol, de constituer les villages coopératifs et de fixer un nouveau type de ferme, faisant état de l’outillage moderne de culture. » Extrait de Le Corbusier, Oeuvre complète, volume 3, 1934-1938.
« Le village coopératif prend sa place en France, dans les régions où la culture du sol - par suite de la topographie, du régime, des eaux, etc. - ne peut se faire que par l'effet des fermes familiales répandues sur le territoire. C'est alors l'organisme commun régulateur de la vie campagnarde: le silo pour maîtriser la production, le ravitaillement pour maîtriser l'achat. Viennent ensuite des organes aujourd'hui traditionnels : la mairie, l'école, la poste. Enfin les organes nouveaux d'une nouvelle vie paysanne : le club avec ses sports. Enfin, le signe d'une mise au point raisonnable de l'organisation domestique : l'immeuble locatif apportant les bienfaits des "services communs". La technique de construction des futurs villages coopératifs est la clef de voûte de la solution économique. La ferme ("La Ferme Radieuse"), le village coopératif doivent être conçus sur des standard d'éléments de construction métallique. Cette construction en grande série doit être faite dans les ateliers de la métallurgie ; c'est là l'un des programmes essentiels de l'industrie métallurgique : le rééquipement des campagnes, fermes et villages. La construction est donc prévue en tubes d'acier, sous forme d'une ferme standard en voûte aplatie. Cette ferme, par un coffrage amovible, reçoit une coquille de béton armé qui est elle-même recouverte de terre, plantée d'herbe et d'arbustes. Ainsi la nouvelle architecture agraire apparaîtra dans la sveltesse de ses voûtes élégantes, recouvertes de verdure se liant au paysage ambiant. » Extrait de Le Corbusier, Oeuvre complète, volume 3, 1934-1938.
L’intérêt que Le Corbusier porte à la Réorganisation nationale agraire est aussi fondamental que celui qu’il accorde à la Ville Radieuse ; pendant l’entre-deux-guerres, avec son cousin Pierre Jeanneret, ils imaginent le projet de Ferme radieuse, puis celui de Village radieux et d’Exploitations agricoles modernes. Projets inspirés, dit-on, par les partisans de la Droite radicale aux convictions anti-parlementaristes et corporatistes ; l’on songe également aux nouvelles villes agraires construites en Italie fascite. Le Corbusier exprimera ainsi ces opinions dans les revues Plans (1931-1932) et Prélude (1933-1936). Le Corbusier y dénonce le capitalisme et une société degaspillage et de consommation de biens qu’il juge inutiles, et annonce le « crépuscule de l’argent ». Il s’inspire de l’Histoire de la campagne française, que l’historien ruraliste Gaston Roupnel a publié en 1932 :
« Sans avoir recours au remembrement, sans modifier la répartition dela propriété, il existe un moyen d’adapter la répartition de la propriété, il existe un moyen d’adapter notre campagne actuelle aux nouveaux procédés d’exploitation. L’association est susceptible de produire les mêmes effets que le remembrement. Dans un bloc composé de plusieurs parcelles, la propriété peut rester morcelée : il suffit que l’exploitation en soit unique, c’est-à-dire assurée par des machines et par une main-d’oeuvre au service de la collectivité. Le village tendrait à devenir une association d’exploitants et une coopérative de production. On en reviendrait aux temps de l’exploitation collective ; on en reviendrait aux temps originels où chacun était au service de tous. » Cet extrait sera repris par Le Corbusier dans chapitre « L’unité d’exploitation agricole. » (Les Trois Établissements humains, 1945).



Le Corbusier se propose d’associer intimement l’urbanisme des cités radieuses et l’urbanisme rural modernes, au sein d’une vision élargie de la notion d’urbanisme qu’il qualifie «d’urbanisme total » - pour ne pas dire totalitaire. En premier lieu, la modernisation des campagnes exige la construction d’un réseau de grandes voies et d’autoroutes irriguant l’ensemble du territoire, reliant les cités et les villages radieux. Le projet de village radieux coopératif est ainsi relié directement par un échangeur aux grandes voies de circulation: le village de jadis était isolé, le village radieux corbuséen est connecté et s’organise autour d’une batterie d’équipements publics, et d’édifices agricoles communs aux habitants-paysans, dont le « silo coopératif ». Car en effet, refusant comme à son habitude la nostalgie des temps anciens, le régionalisme ou le folklorisme architecturaux, Le Corbusier propose, sans rire, de loger les travailleurs agricoles dans des immeubles locatifs, préférables à l’étalement du lotissement horizontal constitué de maisons - ou fermes - individuelles. L’immeuble-villas se compose de trente-cinq logements, avec jardin intégré et services communs : consultation médicale, dispensaire, restaurant, crèche, etc.




Le projet de Ferme radieuse reprend les mêmes principes fondamentaux, qu’il explique son essai intitulé Sur les quatre routes publié en 1941 : « Dans la “Ferme radieuse”, le logis est indépendant des écuries, des étables, des hangars et de la grange : il est situé sur l’axe de services généraux, comme un poste de commandement. » Et il propose une architecture moderne inspiré ou recyclé de projets de maisons de lotissements antérieurs.

1933 - 1945 | Ecologie & Nazisme




L'Allemagne avait bien avant l’arrivée de Hitler au pouvoir un riche passé d’urbaphobie et de ruralophilie qui s’exprima au mieux avec certains courants socialiste et leurs opposants de la révolution conservatrice comme les völkisch, les mouvement de réforme de la vie, la Lebensreform, puis les mouvements nationalistes d’extrême droite, partisans d’une communauté rurale la plus opposée à l’association démocratique. Le courant völkisch, est né au 19e siècle en opposition à la ville et à la science, à l’industrialisation, puisant son inspiration dans les théories raciste et antisémite, certains aspects du romantisme ou encore le paganisme. Völkisch désigne une union sociale organique, une communauté raciale enracinée dans la nature, la terre ancestral, le monde rural, dans le passé mythifié germanique. Certes minoritaires, les thèmes de ces groupuscules radicaux influenceront l’idéologie nazie d'un retour à la terre, exprimée par le collaborateur d'Hitler, J.W. Ludovici :« Il faut ouvrir la voie au retour du sol allemand, non seulement du paysan, mais aussi du travailleur.» Le ruralisme doit permettre après un siècle d’exode rural de restituer le sang à sa terre : la formule slogan Blut und Boden affirme que le sang, c’est le sol, et vice-versa.



Le ministre de l’alimentation et de l’Agriculture Richard Walther Darré, ingénieur agronome, s’efforça de faire oeuvre de propagande nazie en multipliant les déclarations affirmant que la paysannerie, éternelle source de vertu et de renouvellement biologique, est « la source de vie de la race nordique » et que « le sang du peuple germanique jaillit de ses fermes » ou que « la loi vitale de l’union du sang et du sol » est « le pilier idéologique du nouvel Etat nazi ». Mais, par le sol, il faut comprendre la terre productive en tant qu’elle est mise en culture et exploitée pour servir, avant tout, la Race aryenne. Partout où il est question de nature, il est donc question de la race : les métaphores naturalistes qui saturent le discours nazi ont pour vocation d’enseigner ce qu’il est bon de faire pour soigner et nourrir le peuple. Mais au-delà, Hitler en personne posait ainsi la problématique essentielle auquelle son pays était confronté :
« Vous avez la chance de ne devoir nourrir que quinze hommes au kilomètre carré dans votre pays. Vous disposez des richesses naturelles les plus infinies au monde. Par les dimensions de votre espace et par la fertilité de votre sol, vous pouvez offrir à chaque Américain dix fois plus de nourriture qu’il n’est possible de le faire en Allemagne. La nature, du moins, vous l’a permis.» (Interpellation du président américain Franklin D. Roosevelt, lors d’un discours au Reichstag, le 23 avril 1939.)
En 1933, est fondée la Reichsautobahnen, chargée de coordonner et de rationaliser la construction des autoroutes : au début de la guerre, le réseau d’autoroutes allemand s’étend sur près de 4.000 kilomètres et représente l’un des outils essentiels de la planification territoriale du Reich. Le réseau autoroutier devient le symbole de l’unification nationale, et préfigure le lancement d’une motorisation de masse. Il donne forme, par certains côtés, à l’idéologie même du retour à la terre. Manfredo Tafuri notait que « Dans la construction des autoroutes, on tien particulièrement compte des paysages [...], Les équipements autoroutiers sont construits dans l’esprit de réaffirmer, selon les canons de l’idéologie völkisch, le lien entre technique et nature.»




Tout en propageant une völkische Idéologie, un populisme de droite, en 1935, année des lois de Nuremberg, le Führer promulgue le Reichsnaturschutzgesetz (Loi de protection de la Nature) : « Aujourd'hui comme autrefois, dans les bois et dans les champs, la nature est l'aspiration, la joie et le repos du peuple allemand... » Loi concernant la protection de la nature mais aussi des animaux qui enchantera la multitude de militants d’associations oeuvrant pour la Naturschutz, des défenseurs de la Nature qui depuis le 19e siècle contribuent à populariser une perception sentimentale de la nature. La forêt allemande, « der deutsche Wald » des contes et des légendes issus des anciens mythes germaniques, avec le chêne comme arbre sacré, était un puissant pendant affectif face à l’industrialisation ; au XIXème siècle, la « religion de la forêt » (Waldreligion) était aussi un symbole culturel contribuant à forger l’identité nationale et à développer l’esprit patriotique. Cet attachement ancestral à la forêt ne résistera guère, pour les nazis, aux contingences de la guerre totale, même si le théoricien Rosenberg déclarait en 1936 : Ewiger Wald, ewiges Volk (forêt éternelle, peuple éternel). Car en 1936, une série de lois et de décrets préparant la guerre à venir, est décidée qui doit rendre l’Allemagne parfaitement autarcique. Comme en URSS, dès lors, les quotas sylvicoles et agricoles explosent, dont une augmentation de 150 % de la production des bois, en parfaite contradiction avec la notion de Dauerwald (forêt durable) des écologistes.

Sur le modèle mussolinien, le régime poursuit la construction des Siedlungen agricoles, non plus aux abords des grandes villes, mais à proximité de petites et moyennes agglomérations, destinées à « replacer la Siedlung au coeur des liens entre communauté et paysage, dont la conception libérale du sol et de la race l’a exclue ». Plus pragmatiquement, est recherchée l'autosuffisance pour l'approvisionnement alimentaire des colons mais également des villes. Les architectes du régime sont mis à contribution pour la conception économique des maisons rurales qui comportent des installations d’élevage et des cultures vivrières, au même titre que les ingénieurs agricoles, horticulteurs et paysagistes chargés d’améliorer la productivité des sols, de choisir selon les sites les essences naturelles les plus appropriées, de concevoir des plans d’irrigation rationnels et, entre autres, de penser au recyclage des déchets. Comme en Italie, la Erzeugungsschlacht (bataille de la production) concerne les sols arables qui sont multipliés et exploités jusqu’à l’épuisement : deux millions d’hectares sont ainsi mis en culture, sans lésiner sur l’emploi des pesticides et engrais chimiques pour augmenter les rendements. A Partir de 1933, Les autorités instaurent la “corporation de l’agriculture, les quantités et la qualité des produits agricoles, leurs prix sont déterminés région par région, et les paysans sont rémunérés en fonction de ses quotas ; la gestion des fermes est ainsi sous le contrôle de l’Etat, des ingénieurs agronomes, destituant les paysans de toute initiative, même s’ils sont propriétaires de leur ferme, ils deviennent des fonctionnaires soumis au devoir d’obéissance. De même, l’on compense la pénurie alimentaire par le travail forcé, la colonisation et la germanisation des économies des pays annexés, ou soumis, qui comme la France, se doit de livrer un lourd tribut, en hommes valides et en matières premières. Pour les pays de l’Est, peuplés de sous-races slaves, Himmler imaginait des villages-garnisons agricoles habités par des paysans-soldats, implantés jusqu’en Sibérie, rappelant les colonies de la Rome Antique.

Retrouvons Leberecht Migge en 1933, qui propose dans son essai Deutsche Bauzeitung et de manière radicale, la déportation volontaire d’un million d’habitants de Berlin dans de nouvelles colonies agricoles situées dans un rayon de 25 kilomètres du centre-ville et toutes accessibles en transports en commun ; utopie agraire, qualifiée de « paysage fertile de Berlin » (Fruchtlandschaft Berlins). A nouveau, Migge détaille sa proposition de manière technicienne, reprenant ses études antérieures et y apportant certaines nouveautés, dont un traitement alternatif des eaux usées par recyclage dans l’agriculture. Il ne sera guère et compris et entendu par les élites nazis - il meurt en 1935. Le retour - forcé - à la terre est amorcé vers 1934 avec une politique de « salvation par la repopulation interne » (Heilung durch innerdeutsche Umsiedlung) sous le patronage de la nouvelle organisation du Bureau national pour la sélection de colons agricoles allemands (Reichstelle zur Auswahl deutscher Bauernsiedler). Même si ces déplacements de population sont envisagés sur la base du volontariat, le ton se fait autoritaire et condescendant envers les désœuvrés de la Ruhr, considérés comme déracinés et n’entrant pas dans les critères de pureté ethnique du nouveau régime, car beaucoup sont issus de slaves germanisés arrivés par centaines de milliers de Silésie et de Prusse orientale entre 1895 et 1900.



Après la déclaration de Goebbels en 1943 de guerre totale, les colonies agricoles auront cette fonction d’alimenter les villes du pays, en proie à une pénurie alimentaire ; le choix des colons s’affinent : l’on sélectionne les familles - essentiellement aryennes - ayant quelques connaissances en la matière qui de plus reçoivent une formation spécifique en maraîchage (légumes et fruits) et élevage d’animaux de la ferme. Les autorités exigèrent même, dans certains villes, la transformation des jardins d’agrément en potagers. Les grandes usines utilisèrent de même leurs hinterlands inoccupés en vastes potagers et vergers, destinés à alimenter leurs cantines.

Mais l’effort de guerre nécessitait un potentiel industriel conséquent et, loin des idéaux du retour à la terre, une urbanisation susceptible de loger correctement un grand nombre d’ouvriers allemands - et inversement, de sous-loger les travailleurs esclaves étrangers ; et selon Bernard Marchand:
« Les Nazis étaient opposés à la grande ville en tant que centre cosmopolite d'une population libre et rapidement changeante, mais ils envisagèrent de construire de grandes villes, bâties selon une planification rigoureuse, destinées à exhiber la puissance de l'état et soumises à un contrôle dictatorial : Hitler voulait transformer Berlin en "Germania". Le changement d’attitude des nazis envers la grande ville date d’environ 1936, quand Goering entama le plan de réarmement allemand et qu’il comprit combien les grandes agglomérations, en particulier de la Ruhr, lui étaient nécessaires.» (Nationalsozialismus und Grossstadtfeindschaft , Die Alte Stadt, 1999).
La dictature nazie pour protéger ses villes conquises à l’Est, donnera des directives concernant leur aménagement militaire urbain avec la notion de « Stadtlandschaften » (Paysage urbain). Heinrich Himmler, commissaire du Reich pour la consolidation de la nation allemande exigeait en 1942 : « Les zones vertes doivent être conçues comme un système cohérent qui coule du centre vers la zone ouverte [...]. Ultérieurement le réseau de chemins et de pistes doit faire le lien entre les zones résidentielles et la forêt, les cours d'eau et d'autres parties pittoresques de l'environnement ». (Lignes directrices pour la planification et la conception des villes dans les territoires de l'Est annexé). Ces coulées vertes avaient plusieurs vocations : paysagère, hygiéniste et un objectif stratégique, afin d’atténuer les effets des bombardements aériens dans les quartiers compacts : en somme, était formulée l’idée d’une ville verte, aérée.

En Allemagne même, l’architecture et l’urbanisme monumentaux national-socialistes s’attaquent aux villes, tout du moins avant les bombardements massifs et destructeurs et quasi continuels des alliés ; d’une certaine manière, la structure idéale de la ville nazie est réduite à un rapport géométrique entre pleins - les monuments comme masses compacts - et vides - les gigantesque espaces publics -, et à l’élimination des éléments végétaux ; en 1933, à Munich, les arbres de la Königsplatz sont abattus pour la mise en valeur de nouveaux monuments dédiés aux putschistes de 1923 et l’organisation de grandes manifestations de masse : l’homme plutôt que la nature doit peupler l’espace. A Berlin, l’architecte Albert Speer redessine le plan de la ville en contact étroit avec Hitler : une succession de vides magnifie les événements monumentaux colossaux ; la construction des deux grands nouveaux axes - Nord-Sud et Est-Ouest - supposait la destruction des éléments préexistants, la ville en tant qu’organisation historique est niée. Peut-on comparer les propos d’Henri Lefebvre qui qualifiait ainsi l’urbanisme d'Haussmann : « Depuis l'origine, l'Etat s'exprime par le vide : les espaces béants, les énormes avenues, les places géantes, ouvertes aux défilés spectaculaires.» ? (La révolution urbaine, 1970). Manfredo Tafuri évoquait « l’anti-ville » et « l’anti-métropole » nazie qui sont dominées par le concept de dépassement, de tout ce qui avait été jusqu’à présent construits, les constructions d’autres peuples de toutes les époques.

1934 | OIPN
L’Office International pour la Protection de la Nature est créé à Bruxelles. L’Allemagne nazie y est invitée.

1935 | Héritage
Ernst Bloch publie Héritage de ce temps qui analyse ce que les formes de nostalgie et de référence au passé tentent d’exprimer, c’est-à-dire « un résidu idéologique et économique d’époques plus anciennes », un désir, en période de crise profonde, de retourner à l’ancien temps. Bloch démontre comment la nostalgie et la proximité avec la nature font des paysans des personnes mues par le souvenir ou le rêve d’une société idéale, qui mêle communisme primitif et nature arcadienne. Cette identité paysanne peut être mobilisée de manière utopique ou, au contraire, nourrir un désir de retour et de conservatisme. Ces théories permettent d’affiner l’analyse croisée de l’identité paysanne et des liens à la religion, à la tradition, à la nature et à la politique. Bloch trouve ainsi sa place dans une lignée de penseurs qui ont influencé la pensée écologiste.

1935 | Amsterdam
Aux Pays-bas, l’urbanisation d’une large portion de son territoire a été confrontée à des conditions naturelles ingrates, un territoire peu propice pour y bâtir, menacé par la mer abattant des lames de tempêtes meurtrières sur les basses terres vulnérables, par les inondations de trois grands fleuves européens, le Rhin, la Meuse et l’Escaut, un territoire subissant en partie et la contrainte du sol humide et instable qui constitue le soubassement des villes ; les Néerlandais, plus que tout autre peuple d’Europe, ont ainsi dominé une Nature hostile avec leurs travaux de poldérisation, c’est-à-dire, la conquête des terres sur la mer. Ces travaux titanesques, communs et coordonnés par des associations de fermiers dont les conseils de village étaient la clé d’organisation, ont forgé une des caractéristiques du peuple néerlandais, dit-on, l’unité, la solidarité dans l’effort commun, et une certaine tolérance.



En Hollande, l’idéologie anti-urbaine va croiser dans l’entre deux guerre, les hypothèses formulées par les théoriciens de l’architecture moderne, exprimées aux congrès des CIAM, et naîtront des expériences urbaines tout à fait originales, différentes de celles des siedlungen de la République de Weimar. Sous la gouvernance socialiste, des grands débats agitaient l’intelligentsia, partagée entre les partisans du modèle de la Garden city britannique décentralisée, c’est-à-dire éloignée des grands centres urbains, et ceux prônant la « centralisation », leur implantation dans les faubourgs mêmes des grandes villes.

En 1925, les architectes Cornelis Van Eesteren et Theo van Lohuizen sont chargés par la municipalité d’Amsterdam du plan régulateur de la ville - Algemeen Uitbreidingsplan -, plan adopté en 1935 ; son caractère expérimental et parfaitement novateur adopte un nouveau modèle d’urbanisation préfigurant et anticipant le développement urbain de la ville à chaque étape de la croissance de la population : le programme prospectif répartit les nouvelles populations dans des quartiers standards de 10.000 habitants, saturés d’espaces verts, de services et d’équipements publics, noyaux urbains encerclés par une ceinture verte. L’originalité du plan programme est d’introduire une nouvelle conception moderne de la ville rompant avec les modèles de la cité-jardin banlieusarde, et des villes satellites anglaises ou allemandes : le plan affirme une continuité de la structure urbaine et l’introduction – massive - du végétal dans le milieu urbain dense (et non l’inverse, d’implantation de l’urbain en campagne). Le plan et ses instruments revêtent une importance historique considérable en raison de plusieurs facteurs : les sols destinés à l’expansion sont la propriété de la commune, grâce à une politique d’expropriation avisée, entreprise depuis longtemps.
La volonté des planificateurs porte sur un contrôle plus large à l’échelle de la région, la Randstad, qui suppose une planification coordonnée entre les grands centres urbains du pays : Rotterdam, Amsterdam, Utrecht et La Haye. En 1938 une commission (la commissie Frederiks) proposa un système hiérarchique de plans à trois échelles d’intervention lié à la fois au développement urbain et à l’habitat : municipal, provincial et national, coordonnant au mieux des pratiques déjà anciennes dans le système de planification territoriale néerlandais. Dans la grande tradition néerlandaise de l’idéologie anti-urbaine, la conception spatiale de cette entité territoriale donnait un rôle prépondérant au grand paysage, qu’il s’agissait de préserver et de protéger. Une culture paysagère déjà ancienne, immortalisée par les peintures de Jacob Ruysdael, Jan van Goyen et celles de l'école de La Haye. En conséquence, fut réservé au coeur du Randstad, une vaste zone verte, bordée par ces grandes villes, un système urbain inversé par rapport, par exemple, au Grand Londres, entouré de sa ceinture verte.



L’on reconnaît que le plan de 1935 d’Amsterdam incarne au mieux les principes de l’urbanisme de la Charte d’Athènes. Ce plan cohérent d’urbanisation moderne aux accents écologiques fut approuvé mais partiellement mis en œuvre : la crise aidant, et les actions des politiciens conservateurs opposés au programme, dont celle de diminuer les budgets initiaux, et celles des spéculateurs, puis la guerre seront autant d’obstacles à sa réalisation entière et concrète.

1935 | Ecosystème
Invention du concept d’« écosystème » par l’écologue britannique Arthur Tansley.

1935 | Ellul & Charbonneau
Les deux pionniers de l'écologie en France publient « Directives pour un manifeste personnaliste ». Ce manifeste, d'une importance capitale et prémonitoire, introduit la thèse qui fera connaître Ellul vingt ans plus tard, celle de l'impuissance de la politique face à la suprématie technicienne qui affecte de la même manière les régimes capitaliste, fasciste et communiste. Ils évoquent une limitation volontaire de la croissance qui anticipe le fameux rapport Meadows. Ce projet de « cité ascétique », centré sur le qualitatif, préfigure les thèses de l'écologie politique et radicale des années 70 axées autour du principe « d'austérité volontaire ». « Ramener l'économie à hauteur d'homme » préconisait déjà Jacques Ellul. « Consommer moins pour vivre mieux » diront en substance ses héritiers.

1935 - 1958 | Broadacre City
En 1932, l’architecte et Town-planner américain Franck Lloyd Wright publie The Disappearing City, puis en 1935, il expose au Rockfeller Center à New York son projet de ville, Broadacre City. Pendant plus de vingt ans, Wright et ses collaborateurs exploreront son anti-ville, pour formuler enfin en 1958 une version définitive de The Living City. Il s’inspire de la philosophie anti-urbaine et du naturalisme de Thomas Jefferson : l’architecture et l’urbanisme peuvent communier avec la nature, et ce « pastoralisme urbain », la cité des grands espaces – qu’il s’agit de coloniser – oppose un refus hautain et catégorique à la métropole. Broadacre City n’est pas une ville, mais un vaste territoire rural où flottent sans relation aucune des objets architecturaux d’une exceptionnelle qualité. L’utopie de Wright n’a rien de révolutionnaire, intégrée dans l’idéologie du back-to-land, elle tend à la fusion entre le travail agricole et le travail industriel, une proposition formulée, depuis le 18e siècle à maintes reprises. Ce qui peut la caractériser en tant que nouveauté est bien que l’architecte se refuse à tenter d’harmoniser l’urbain avec la Nature, pour au contraire conclure toute la nature dans l’édifice. Wright expliquait :
« Elle sera édifiée dans un tel climat de sympathie avec la nature que la sensibilité particulière au site et à sa beauté propre seraient désormais une qualification fondamentale exigée des nouveaux bâtisseurs de villes.»
« Des routes géantes, qui sont elles-mêmes de la grande architecture, passent devant des stations services publiques qui comprennent tous les services nécessaires pour les voyageurs.»




L’intégration des nouvelles technologies y est affirmée, si des sortes d’hélicoptères survolent Broadacre City, c’est bien l’avènement de l’automobile qui doit permettre la dissolution de la ville sur une vaste étendue.
Giulio Carlo Agan, historien de l’architecture italien, décrivait la mission sociale de son projet :
« L’humanité pour laquelle Wright construit n’est pas une humanité innocnte et heureuse, mais une humanité épuisée et exaspérée qui, pour ne pas mourir, doit se replonger dans la nature et y retrouver son propre destin. »
Au plus fort de la crise économique, Broadacre City lutte aussi pour un idéal social, au même titre que l’idéologie anti-urbaine de Soria y Mata ; Franck Lloyd Wright formula un dessin de réforme urbanistique et social : contre les terribles slums des villes, l’idée est d’offrir aux plus pauvres citadins un morceau de terre et une maison. La cellule de base habitable de sa cité est bien la ferme au sein de communautés décentralisées et autonomes. Wright déclarait :
« Optimiste, non politique, non urbaine, campagnarde, elle est effective­ment tout cela, notre image de la cité. Voici l'idée réalisable d'une cité organique, sociale et démocratique ressortissant de la Société créatrice - bref de la cité vivante. Ainsi non seulement on abolit "l'appartement loué", et l'esclavage du salaire mais on crée le capitalisme véritable, le seul capitalisme possible si la démocratie possède le moindre avenir. » « Imaginons ces unités fonctionnelles intégrées les unes aux autres de telle façon que chaque citoyen puisse, selon son choix, disposer de toutes les formes de production, distribution, transformation et jouissance et qu'il puisse en disposer dans les délais les plus brefs. Cette distribution intégrée des modes d'existence, en liaison intime avec le sol, constitue la grande cité que je vois, recouvrant notre pays tout entier. Ce serait la "Broadacre City" de demain. La cité devient la nation et les classes socialement défavorisées pourront acheter l'unité de logement individuelle complète. Toutes ces unités standard pourront varier dans leur mode d'assemblage, de façon à s'harmoniser, selon les cas, avec une plaine ou un horizon de collines. »
L'architecte américain a souvent hérité du titre d’architecte organique, en référence à la Nature, qu’il définissait de la manière suivante :
« Alors je me tiens devant vous prêchant l'architecture organique : déclarant que l'architecture organique devrait être l'idéal moderne, et son enseignement tellement nécessaire si nous voulons voir la vie en entier, et à partir de maintenant servir la vie dans son intégralité, ne tenant aucune tradition essentielle à la grande TRADITION. Il ne faut chérir ni forme préconçue nous liant par-dessus nous aussi bien au passé, au présent qu'au futur, mais plutôt exaltant les lois simples du bon sens, ou d'un sens supérieur si vous préférez, déterminant la forme par le biais de la nature et des matériaux. » (Frank Lloyd Wright, Une architecture organique, 1939).



1935 | Moscou
En 1931, un rapport du Comité central du Parti portant sur «La réorganisation socialiste de Moscou et des autres villes de l’URSS » annonçait que « du point de vue social et politique, les villes de l’URSS sont déjà socialistes », critiquant les théories et les oppositions des architectes pour qui « le système radial et le système en anneaux sont des systèmes féodaux, le système en échiquier, capitaliste, le système linéaire, petit-bourgeois ». Un concours d’urbanisme est engagé en 1932 pour le plan de Moscou. Le projet de l’architecte allemand Kurt Mayer gagne l’attention des élites politiques, un projet classique qui conserve et renforce la structure radio-concentrique de la capitale. L’équipe d’élaboration du plan, placée sous la direction de Vladimir Semionov, s’occupera de formaliser définitivement le projet lauréat. En 1935, le plan général de reconstruction de Moscou, est adopté par le Comité central du Parti et par le Commissariat au peuple de l’URSS, qui prévoit de doubler la superficie de la ville. Sur la base de l’existant, du schéma radioconcentrique, sont créés de nouvelles artères radiales et anneaux de circulation, ainsi qu’une ceinture verte large de 3 km d’épaisseur où sont disposés des équipements publics et parcs urbains. Les industries et les activités polluantes sont projetées ou rejetées hors de la ceinture verte ; les institutions, administrations et espaces culturels sont conservés au centre ; et les nouvelles habitations sont disposées le long des principales artères radiales et circulaires et le long des berges des rivières Moskova et Iaouza. L’espace agricole situé au-delà de la ceinture verte, dans un rayon de 53 kilomètres, est en partie préservé, dont la vocation est de nourrir la capitale.




Selon Anatole Kopp, les planificateurs soviétiques trahissent le projet urbain marxiste, car les principes fondateurs du marxisme ne s’inscrivent pas réellement dans l’espace aménagé, ne disparaissent pas, ou tout du moins n’atténuent pas les différences entre ville et périphérie, et ne se réduisent pas les contradictions entre la ville et la campagne, problème que les désurbanistes avaient fait l’un de leurs chevaux de bataille. C’est le temps du « réalisme socialiste en architecture », et des purges : M. Okhitovitch, le théoricien du désurbanisme sera arrêté, condamné et disparaîtra au cours des années trente.

1935 | Mutiny on the Bounty
Le film Les Révoltés du Bounty est réalisé par Frank Lloyd (oscar du meilleur film en 1936) basé sur des faits authentiques survenus en 1789 (Jules Verne en avait tiré une nouvelle parue en 1879) . Les mutins accompagnés de Tahititiens s’installent sur une île paradisiaque...

1935 | Charbonneau & Ellul
Charbonneau et Ellul rédigent « Directives pour un manifeste personnaliste » et proposent quatre-vingt-trois directives. Cet article (et ceux qui suivront seront publiés de manière plus que confidentielle) fait l’apologie du personnalisme qui désigne un courant d’idées où la personne singulière est appelée à s’associer à autrui pour devenir concrètement responsable des différents aspects de sa vie. Le personnalisme, y compris la version écologique d’Ellul et Charbonneau, s’inscrit dans un spectre de « troisièmes voies » refusant à la fois le fascisme (puis le retour à la terre de Pétain), le communisme et le capitalisme : selon eux, la parenté des régimes libéraux, fascistes et communistes est évidente. Tous ont fait de l’idéologie progressiste le cœur de leur philosophie, à la fois guide de leur politique et finalité sociale proposée à leurs « citoyens » : l’augmentation indéfinie des forces productives. Ce courant se place entre les mouvements anti-industriels du début du19e siècle et la contre-culture des années 1960-1970, dans une critique progressiste du progrès (ou critique moderne de la modernité) qui n’a jamais cessé de traverser la modernité.
Les deux jeunes auteurs pionniers de l’écologie en France y expliquent l’origine de leur révolte, d’être forcés à vivre dans une société nouvelle, inédite, caractérisée par la fatalité et le gigantisme, et condamnant la personne concrète au silence, à l’isolement et à l’anonymat. « Tout ce que nous pouvions faire, c’était de bien remplir notre rôle et d’aider inconsciemment au jeu des lois nouvelles de la société. » Et en indiquant « nous sommes des révolutionnaires malgré nous », ils prônent une « Révolution personnaliste » qui ne serait une révolution ni politique, ni morale, mais une « révolution de civilisation », fondée tant sur le refus de participer à la société actuelle que sur l’objectif de préparer la société personnaliste à venir. En ce sens, « le personnalisme est une société révolutionnaire qui prépare les cadres d’une société future ». Le texte se termine par un appel à « une cité ascétique pour que l’homme puisse vivre », avec certains accents lyriques propres à la prose personnaliste : « que tous ceux qui croient avoir un rôle à jouer dans la Révolution qui vient (contre une civilisation qui ne vit que de notre mort) se préparent eux-mêmes. Puis qu’ils viennent et nous aident. »

1936 | Charbonneau
Charbonneau rédige « Le progrès contre l’homme ». Titre délibérément provocateur pour dénoncer « une idéologie dont presque tous, de façon inconsciente, la plupart du temps, nous faisons la base de nos convictions ». Cette idéologie repose sur « une nuée confuse de mythes et d’imageries semblables (…), et en gros, nous pouvons les classer sous le titre du mythe du progrès ». Et Charbonneau de renouer en conclusion avec les appels à une révolution personnaliste pour sortir de l’impasse du gigantisme technicien : « c’est l’idéologie du Progrès qui nous tue et c’est contre cette idéologie, pour une reprise en main de la civilisation actuelle que la Révolution sera faite ».

1936 | Loi
En 1936 a été créé le premier poste d'inspecteur général des monuments historiques chargé des sites et des paysages.

1936 | Congés payés
Date historique en France, elle prescrit un minimum de deux semaines de congés par an pour tous les salariés français liés à leur employeur par un contrat de travail (en 1853 par un décret de l'empereur Napoléon III, les avait instauré mais seulement au bénéfice des fonctionnaires). En 1936, 600 000 salariés français seulement profitent de l'aubaine pour jouir de vacances au bord de la mer ou à la campagne ; ils sont 1,7 million l'année suivante. Le tourisme populaire bientôt de masse est né.

1937 | Charbonneau
Il écrit « Sentiment de la nature, force révolutionnaire ».
« Ce n’est pas de la Nature avec un grand N qu’il s’agit (…). Cette "Nature" n’existe pas (…). La "Nature" nous laisse froids, mais nous connaissons ces grands caps de bois qui s’avancent dans les landes vides, les derniers tisons qui luisent pendant que dans le ciel étoilé de l’été monte de plus en plus strident le chant des grillons. »
Il critique « les dernières zones de nature libre paraissent condamnées et s’il reste encore des pays sauvages, c’est par un raffinement d’organisation ». Et la civilisation industrielle qui sape la dimension révolutionnaire du sentiment de nature en le canalisant vers des consommations de masse : le tourisme balnéaire, les sports d’hiver, les loisirs organisés, les films de Tarzan, etc. Il faut inventer un nouveau rapport à la nature par-delà l’idée du bon sauvage et du retour à la terre réactionnaire de droite ou de l’organisation des loisirs à gauche:
« Ce n’est pas d’un dimanche à la campagne dont nous avons besoin, mais d’une vie moins artificielle »
Pour Charbonneau, au contraire, « le sentiment de la nature est une manifestation d’anarchisme concret », qui s’efforce de rejeter tous les carcans et les hypocrisies de la société bourgeoise. Et d’en revenir au personnalisme révolutionnaire :
« le sentiment de la nature doit être au personnalisme ce que la conscience de classe a été au socialisme : la raison faite chair ».
1937 | Rural
A Paris, installation du musée national des Arts et Traditions Populaires, en 1937-1938 sous l'impulsion de Georges-Henri Rivière : c’est un éloge du monde rural.

1937 | Guernica
En 1937, les tragiques bombardements aériens de Durango et de Guernica en Espagne stimulent les urbanistes partisans de la déconcentration urbaine, mieux adaptée au risque d’un bombardement. Cette problématique avait déjà été abordée après la première guerre par de nombreux urbanistes européens qui avaient imaginé des formes urbaines et une séparation des fonctions, susceptibles d’atténuer les effets dévastateurs des attaques aériennes. En 1930, Le Corbusier présentait ses vues sur ce sujet lors d’une conférence à Moscou, et préconisait sa cité radieuse.

1937 | La cité des asphyxiés
Roman de Régis MESSAC : un désastre écologique contraint les survivants à vivre dans des cités souterraines sous l'autorité d'une élite, bénéficiant du meilleur air purifié et n'hésitant pas pour cela, à lobotomiser les travailleurs, les « zéroes » pour garantir leur servilité.

1938 | Ecologie
En France, le terme écologie apparaît pour la première fois dans le dictionnaire encyclopédique Quillet, soit plus de soixante-dix ans après son invention.

1939 | Dichlorodiphényltrichloroéthane
L’allemand Paul Hermann Müller découvre les qualités du dichlorodiphényltrichloroéthane, surnommé DDT, puissant insecticide jugé non toxique et bon marché, instrument de mort considéré comme un miracle pour éradiquer les insectes parasites (en fait tous les insectes à son contact), qui permet donc d’augmenter les récoltes, et de lutter contre le paludisme. Il reçoit le prix Nobel de médecine pour sa découverte prometteuse en 1948 ; biocide qui s’avèra particulièrement nocif : l’américaine Rachel Carson dénonce dans un livre paru en 1962, Le Printemps Silencieux, le 1er scandale écologique, celui des pesticides dont le DDT (le livre est loin de s'y limiter) utilisé dans l’agriculture intensive :
« Depuis le milieu des années 1940, plus de cent produits ont été créés pour tuer les insectes, les mauvaises herbes, les rongeurs, tout ce que le gardon moderne appelle les “nuisibles”. […] Sprays, poudres, aérosols, sont utilisés presque universellement dans les fermes, les jardins, les forêts, les maisons d’habitation ; ce sont des produits non sélectifs, qui tuent aussi bien les “bons” insectes que les “mauvais”, qui éteignent le chant des oiseaux, coupent l’élan des poissons dans les rivières, enduisent les feuilles d’une pellicule mortelle, et demeurent à l’affût dans le sol ; tout cela pour détruire une poignée d’herbes folles ou une malheureuse fourmilière. Est-il réellement possible de tendre pareils barrages de poison sur a Terre sans rendre notre planète impropre à toute vie ? Ces produits de devraient pas être étiquetés “insecticides” mais “biocides”».

1939 | Bruno Rizzi
Co-fondateur du Parti communiste italien, il publie en France La bureaucratisation du Monde, qui advient dans toutes les sociétés du monde, communiste, capitaliste et totalitaire.

1939 | Guerre
La France entre en guerre contre l’Allemagne.

1939 - 1946 | London
En Angleterre le think tank MARS (Modern Architecturl Research Group) fondé en 1933, la branche britannique des CIAM, propose pour le plan for the redevelopment of postwar London, une interprétation originale du modèle de la cité linéaire, influencé par les projets des désurbanistes soviétiques. Présenté au public en 1942, ce concept, plutôt que projet, n’aura aucun écho ; cependant, l’application de l’idéologie anti-urbaine sera au coeur des débats concernant en particulier l’extension urbaine du Greater London. Le « comité des régions malsaines » (Committee on Unhealthy Areas) stigmatisait la trop grande concentration urbaine et recommandait la restriction des activités industrielles à Londres. En 1938, Chamberlain, Premier ministre, nomme une commission que préside Sir Barlow pour réaliser un rapport sur les activités de production sur le territoire national, qui préconise une politique de décentralisation et de rééquilibrage, par la restructuration des zones congestionnées et l’édification de cité-jardins et des cités-satellites.


Modern Architectural Research Group
Plan for the redevelopment of postwar London

1942 

En 1939, le Parlement vote le Green Belt Act, qui bloque l’extension de Londres et prescrit la création d’une ceinture verte de terres agricoles et de parcs autour de la capitale, d’une largeur de 8 kilomètres. Ces initiatives trouvent un premier aboutissement dans le The Greater London Plan (1942, publié en 1945) selon le modèle régionaliste de Geddes. En 1945, The New Towns Committee est formé et, en 1946-47, les deux lois New Towns Act et Town and Country Planning Act, permettent le lancement d’aménagement de 28 villes nouvelles, dont 8 autour de Londres à partir de 1956 : Stevenage, Crawley, Hemel Hempstead, Harlow, Hatfield, Basildon, Bracknell et Milton Keynes.

La ceinture verte de Londres (167 km² ont été interdits à l’urbanisation et réservés à l’agriculture ou aux armées) verra progressivement un mitage de son espace avec des constructions d’intérêt collectif (autoroutes et rocades, aéroport, réservoirs d’eau, etc.) et la mutation des exploitations agricoles dont celles pratiquant l’élevage ou la location de chevaux et poneys, et enfin, l’embourgeoisement des villages inclus dans la ceinture, formant de véritables gated communities socialement homogènes.




Patrick Abercrombie
London : a functional analysis
1944


London : The 4 Rings
Inner Ring : diminution de la densité et de la population
Suburban Ring : arrêt et recomposition de l’urbanisation
Green Belt Ring : ceinture verte
Outer Country Ring : villes satellites


1940 | Testament agricole
(pour une agriculture naturelle) est le titre de l’ouvrage de l’agronome et botaniste anglais Sir Albert Howard ; il critique les institutions scientifiques au service des industriels de l’agriculture (engrais chimiques), la grande ville, et propose
« d’amener le plus possible de communautés disposant d’une terre suffisante à produire elles-mêmes leurs propres légumes, leurs fruits, le blé et la viande. Il serait nécessaire de prendre des mesures pour protéger le pays des transactions du monde financier. Le prophète est toujours exposé à l’arbitraire des événements, mais néanmoins, j’ai l’audace de terminer ce livre en prophétisant qu’au moins la moitié de toutes les maladies de l’humanité disparaîtront quand la nourriture sera produite sur un sol fertile et quand elle sera consommée à l’état frais.»

1940 1944 | La France de Pétain



La France collaborationaliste de Pétain déplore, en premier lieu, le manque crucial de bras paysans (après l’exode, mobilisation et captivité des prisonniers de guerre, prélèvements allemands, travail obligatoire, etc.) qui accroît le recul des terres cultivées et de l’élevage provoquant une très rapide pénurie alimentaire. Lorsque le maréchal Pétain et son gouvernement en 1940 instaurent leur programme politique, ils s’appuient donc, naturellement, sur le monde de l’agriculture ainsi que sur l’artisanat qui en deviennent des composantes majeures. La France rurale de tradition fortement conservatrice fait que les hommes du maréchal prônent le « retour à la terre » face à une industrialisation qui aurait appauvri et dénaturé la nation : c’est le célèbre slogan « La terre ne ment pas ». Pétain déclare dans un discours prononcé en avril 1941 :
« La France redeviendra ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, une nation essentiellement agricole. Elle restaurera les antiques traditions artisanales ».



Pétain, comme Mussolini et Hitler applique ainsi un programme idéologique anti-urbain, la paysannerie est mise à l’honneur par une propagande de la presse spécialisée, d’affiches, de brochures, d’émissions radiophoniques et de documentaires diffusés dans les salles de cinéma : l’idée première étant d’affirmer que la paysannerie est garante de l’ordre social face à la culture ouvrière et citadine, jugée responsable, entre autres, de la défaite. L’« ordre nouveau » réactionnaire et conservateur de Pétain se fonde sur la reconstitution d’une société rurale anachronique, celle des provinces gardiennes des traditions. A ce moment, Pétain peut amplement profiter de nombre d’intellectuels, et d’écrivains - dont en particulier Jean Giono, Ferdinand Céline, Jean Giroudoux, etc. - pour diffuser, volontairement ou non, cette apologie pastorale. Vichy peut également s’appuyer sur les courants de l’extrême droite, des conservateurs, des naturalistes ; Simone de Beauvoir dans une série d'articles publiés dans les années 1950 dans Les Temps Modernes sous le titre « La pensée de droite aujourd'hui », constatait que l'une des « grandes idoles » de la droite est la nature parce qu'elle :
« apparait comme l'antithèse /.../ de l'Histoire /.../ Contre l'Histoire, la nature nous donne du temps une image cyclique : on a vu que le symbole de la roue ruine l'idée du progrès et favorise les sagesses quiétistes. Dans le recommencement indéfini des saisons, des jours, des nuits s'incarne concrètement la grande ronde cosmique. L'évidente répétition des hivers et des étés rend dérisoire l'idée de révolution et manifeste L'éternel.» (La pensée de droite, aujourd'hui », Les Temps Modernes, 114-115, 1955). [10]
Afin d’enrayer l’hémorragie des campagnes et de les repeupler, une Mission de restauration paysanne est créée pour remettre en état les cultures abandonnées, tandis qu’un Service civique rural est mis en place, en mars 1941, qui fait participer les jeunes aux grands travaux agricoles pour pallier la main-d’œuvre masculine manquante. Un « pécule de retour à la terre » est alloué, en 1941, aux familles ayant un enfant à charge qui, exerçant une profession industrielle ou commerciale, s’engagent à pratiquer un métier agricole pendant au moins six mois. Des projets à grande échelle furent décidés, sur le modèle mussolinien, le régime annonçait s’occuper des zones marécageuses aptes à la culture, dont la mise en culture du marais de Saintonge, dans les Bouches-du-Rhône, pour cultiver la plaine rocailleuse de la Crau et assécher partiellement l’étang de Vaccarès en Camargue, afin d’y installer, entre autres cultures, des rizières ; étang situé en zone protégée, de la réserve naturelle de la Société nationale d’acclimatation de France... Comme en Italie ou en Allemagne, le régime de Vichy chargent les forestiers d’augmenter de manière substantielle la production de bois, des mesures afin d’accroître son contrôle sur les forêts françaises, y compris privées, dans la grande tradition héritée de Colbert. A l’inverse, les techniciens des Eaux et Forêts auront l’ordre d’effectuer des grands travaux de reboisement, mais la loi de reforestation de 1942 fut très peu appliquée, et ses effets très limités. Des programme laborieux, avec d’autres, n’ayant eu aucune conséquence sérieuse, mais à l’inverse, les résistants et maquisards français hostiles à Pétain organisèrent la guérilla rurale, et au fil du temps se rendirent maîtres - invisibles - de larges portions du territoire.



Ces projets et programmes s’inscrivaient dans la volonté de moderniser et de rationaliser l’environnement français, dans sa totalité, qui cadraient mal avec les aspects plus rétrogrades de la rhétorique du retour à la terre. Car en effet, plusieurs clans se disputaient les faveurs de Vichy, les urbaphobes, les conservateurs ruralistes critiquant la modernité, l’industrialisation, voire le progrès en général, opposés farouches au clan des technocrates, intellectuels et professionnels de l’urbain, progressistes ou modernistes. Parmi eux, le romancier Jean Giroudoux, Commissaire Général chargé de la propagande de Vichy, et fondateur en 1943 de la Ligue Urbaine et Rurale pour l’aménagement du cadre de la vie française. Par rapport aux autres associations nationales existantes, la ligue est plutôt partisane de l’urbanisme moderne. Elle accorde une importance majeure à la défense des sites et des paysages. Giraudoux écrivait en 1943 :
« Chaque Français est le témoin ou la victime de l'incurie qui a compromis l'aspect, la tenue, la commodité et la santé d'un des pays les plus beaux, les mieux agencés et les plus sains du monde, c'est-à-dire les bases mêmes de sa vie matérielle et morale. Des villes qui se développent dans la laideur et l'incohérence, des campagnes où l'habitat est primitif, des richesses architecturales et naturelles saccagées, l'héritage de notre passé et les ressources de notre avenir compromis, un logis ouvrier généralement exigu et sordide, un terrain de sport médiocre ou absent, un décor généralement souillé, voilà le bilan de l'urbanisme français.»
Le Corbusier
Les projets d’urbanisme rural de Le Corbusier, présent un temps à Vichy, n’auront aucun écho au sein des élites pétainistes, même si l’architecte compte dans son cercle d’amitié ou de relation, des hommes proches - et - du gouvernement, dont son ami Giraudoux. Il a ainsi le temps de rédiger l'ouvrage « Sur les 4 routes », publié en 1941, qui fait entre autre, l’éloge des paysages, sans doute inspiré par les autoroutes germaniques :
« Une route n'est pas qu'une entité kilométrique; elle est un événement plastique au sein de la nature. Géométrie et nature ont été souvent le support de choses émouvantes: pont du Gard, ou simple chemin droit à travers le verger normand, avec la porte du logis au bout. Au XIXe siècle, le tracé des routes fut parfois une brutale intrusion technique dans le milieu naturel, sans égard aux choses abordées ou traversées. Autour des routes sont les arbres, les champs, les prairies, parfois des échappées ravissantes sur les horizons. La route peut être enrichie, choyée par d'heureuses interventions: son tracé, l'aménagement de ses abords réclament de la réflexion et de l'amour au même titre que toute oeuvre de l'esprit. Il est des architectes paysagistes d'une technique sûre, et, au moment de réveiller les chemins de campagne, il ne faut pas oublier qu'ils seront comme le long ron plus ou moins incliné, la prise de possession pourrait se faire par deux opérations conjuguées : atteindre, habiter.» ; « Sur certains endroits propices, quitter le terrain naturel et, en plein cirque de vigne... lancer l'autostrade en viaduc; explorer les substructures du viaduc pour l'aménagement de logis superposés comme les cellules d'un rayon de miel. Chaque logis, comme une villa, peut avoir son jardin, un jardin suspendu... »
A nouveau, Le Corbusier s’acharne contre le modèle des cités-jardins :
« La philanthropie s'en mêla, le lyrisme à bon marché aussi. Entrepreneurs, bienfaiteurs, poètes, s'en donnèrent à coeur joie. Ils étaient sincères. Ils ne se doutaient pas que derrière eux, alimentant de capitaux l'entreprise des cités-jardins, les conservateurs des situations acquises trouvèrent providentielle cette solution fleurie au problème des faubourgs menaçants. En projetant, comme en Amérique, des populations entières dans la vastitude des cités-jardins, loin des villes, on brisait les forces collectives, les réduisant à une poudre d'hommes dispersée aux quatre vents des cieux. Une presse inspirée, une littérature niaise, eurent vite fait de renouveler l'illusion rousseauiste de la liberté au milieu des verdures des grandes banlieues; de la santé et de la joie pour l'ouvrier! Le mouvement prit un élan irréductible. Sur cette équivoque naquit la mystique de la cité-jardin. »
Régionalisme versus modernité
La guerre éclair fut de courte durée, mais destructrice : plus de 70.000 bâtiments détruits, 200.000 endommagés par les bombardements, dans les grandes villes et les villages. Le programme de reconstruction est enclenché dès l’armistice ; et ce sera le temps des architectes anti-moderniste, régionaliste, pour qui, l’enjeu est, selon l’historien Louis Hautecoeur d’imiter « nos maîtres maçons et nos charpentiers de jadis qui faisaient du régionalisme sans le savoir, parce qu’ils construisaient la maison comme il le fallait. Cette maison sera à la fois régionale et nationale, traditionnelle et moderne.» (Régionalisme & architecture, 1942). L’on reconstruit et l’on protège également les sites et édifices remarquables dans le cadre de l'inventaire de protection au titre de la loi sur les sites de 1930, dont les critères tels que l’historique et le pittoresque pouvaient concerner l'habitat rural. Ce fut donc par une extension de la notion de site naturel, rendue sans doute possible par l'équation implicite rural = nature, qu'on a pu, à partir de 1941 inscrire sur les listes de protection un certain nombre de sites comportant des édifices agricoles ou ruraux. Tout cela aura des conséquences après la guerre, car le régionalisme sera discrédité du fait de sa forte connivence avec les propos et objectifs de la révolution nationale de Pétain.

Mais si les technocrates adeptes de la modernité n’auront pas de succès pour la mise en oeuvre de grandes opérations d’aménagement - faute de temps, de ressources et de moyens financiers -, ils sortiront vainqueurs de la bataille législative. Car dans ce contexte où la Province rurale par ses ressources joue un rôle d’importance, ils incitèrent à légiférer sur les premières mesures d'aménagement du territoire et incitèrent à adopter une politique publique d'urbanisme avec la loi de 1943, dont l’objet est d’organiser la gestion de l’urbanisme d’une manière cohérente sur l’ensemble du territoire. Ce texte a donné à l'État la maîtrise de l'urbanisme en imposant une réforme en trois grands volets : la création d'une administration spécifique, la refonte des projets d'aménagement, et le renforcement des sujetions d'urbanisme ; ses dispositions seront intégralement reconduites après la libération, ainsi que nombre de technocrates du régime de Vichy.

« Paris et le désert français », l’essai de Jean-François Gravier a été publié en 1947, mais sans doute écrit pendant la guerre ; son discours urbaphobe contre la capitale qui accapare toutes les richesses des provinces du pays, rencontrera un succès auprès des élites technocrates de l’après guerre, qui tenteront, comme Gravier le préconise, de stopper le développement de la région parisienne afin de parvenir à une répartition équilibrée des populations, notamment par des mesures incitatives auprès des industriels, afin de décentraliser les centres de production vers les villes de la province.

En attendant, les citadins parisiens peu appréciés du maréchal, s’adonnent à la fois au marché noir et au maraîchage urbain, comme d’ailleurs les occupants. Dans les jardins du Luxembourg, se côtoient un jardin public et un « jardin allemand ». En 1941, certaines parties sont interdites à la population, et les autorités d'occupation y installent des jardins potagers. Côté occupés, des potagers fleurissent, la production est destinée au personnel du Sénat, sous le régime des cultures collectives d'entreprise régies par les lois de 1941 et de 1942. Les récoltes sont réparties par parts égales à tout le personnel du jardin, après prélèvement des quantités nécessaires au bon fonctionnement de la cantine. Aux abords du Louvre, l’on cultive le poireau.




Enfin, pour l’anecdote, soulignons la présence du futur candidat écologiste à la présidentielle de 1974, René Dumont, ingénieur agronome qui est sous Vichy un expert du productivisme agricole, et publie régulièrement dans l’hebdomadaire La Terre française plusieurs articles techniques, dont ces lignes : « Les agriculteurs allemands nous observent, soyons fiers de notre renommée ; sachons leur montrer une agriculture progressiste, au courant des plus récentes techniques.» Dumont prêchait également l’eugénisme, alors en vogue dans les années 1930...

1940’s | Guérilla rurale
En France, comme dans tous les pays occupés par les nazis, s’organise la résistance en ville et dans les zones rurales, avec une modalité spécifique lorsque les résistants se regroupent dans les montagnes ou les forêts : on parlera alors de maquis, une expression corse désignant à l’origine un espace où la végétation est dense au point d’en faire un territoire peu accessible à l’homme. Par extension, ce terme définit tous les refuges de maquisards qui étaient alors, selon l’expression d’alors « dans la nature ». Leurs principaux objectifs assignés par l'Etat major allié, seront de contraindre l'ennemi à disposer des troupes sur l'ensemble du territoire – les empêchant ainsi de rejoindre les lignes de front -, de saboter le moment voulu les réseaux de communication, interdisant, perturbant ou rendant difficile les mouvements de leurs armées mécanisées, et d’effectuer des missions de renseignement ; à son niveau le plus élevé, ce type de stratégie peut participer à la guerre psychologique, où l’on éprouve le moral de l’ennemi. En URSS, les partisans soviétiques opèrent de même à l’arrière des lignes du front nazi, se dissimulant dans les grandes forêts. Dans les Balkans, les troupes de Tito iront bien plus loin, en libérant de vastes zones de montagne bien avant la fin de la guerre.
Utiliser la Nature providentielle pour se protéger a également été une tactique pratiquée par les armées allemandes : l’on évite la ligne Maginot en passant par les forêts d’Ardennes, jugées infranchissables pour l’Etat Major français ; aux Pays-Bas, l’on inonde des terres pour éviter un parachutage, en Italie, la ligne de défense Gustav sur les crêtes des collines stoppa nette la progression des alliés pendant plusieurs mois ; en France, le bocage normand inextricable a ralenti considérablement la progression des armées alliées ; en URSS, la retraite allemande se conjugue avec la grande tradition russe de la terre brûlée, etc. ; ou bien encore, en Allemagne, des montagnes sont éventrées pour servir d’entrepôt aux nouvelles armes, dont les missiles à réaction.

De même, il paraît étonnant que les élites nazies n’aient pas pris en considération le climat soviétique, et l’exemple de la défaite de Napoléon : la première invasion de l’URSS, qui devait aboutir à la prise de Moscou est un fiasco, même si les contrées à l’ouest de la capitale sont occupées, l’armée est stoppé nette, ici, par le rigoureux hiver : la guerre éclair patauge dans la boue et la neige, et les soldats ne sont pas équipés en conséquence pour subir des températures polaires ; la seconde tentative d’invasion est stoppée à Stalingrad (hiver 1942-1943), qui pourtant entièrement détruite par les bombardements aériens, résiste héroïquement jusqu’à l’arrivée de l’hiver... Qui correspond à la grande contre-offensive soviétique, victorieuse. Les Alliés, comme les allemands, ne sortent pas non plus totalement indemnes de cette déconsidération : le débarquement en Normandie a bien été conditionné par la météo, et une tempête suspend des opérations de ravitaillement du front de Normandie, du 15 au 22 juin. Pour Pierre Pagney (Stratégies militaires et climats, Hérodote, 2011) :
« Ce que le raisonnement d’état-major a retenu et retient surtout, ce que les échelons d’exécution intègrent, c’est le bâti, les routes, les cours d’eau, la végétation, la topographie, mais non la dynamique des types de temps (et par-delà des climats), qui, par la pluie, la neige, la chaleur, peut cependant modifier radicalement les conditions d’un engagement. La météorologie et le climat sont quasi ignorés dans la réflexion autre que navale ou aérienne. Si les difficultés météorologiques et climatiques sont connues comme une évidence, ce que rappellent nombre d’événements historiques, il n’empêche que l’on doit constater l’absence ou la quasi-absence d’intérêt que leur manifestent les grands stratèges des derniers siècles. Napoléon Ier se moque de la météorologie naissante imaginée par le savant Lamarck. Clausewitz ne se préoccupe pas du temps ni du climat. Foch les ignore au moment où, avant la Première Guerre mondiale, sa pensée domine l’enseignement de l’École de guerre. Seul de Gaulle fait allusion, bien que fugitivement, aux situations météorologiques susceptibles de peser sur le déroulement d’une action militaire. Certes, tous les stratèges militaires n’ont pas ignoré le poids des conditions atmosphériques... mais il faut aller les chercher en Chine, à l’époque des Royaumes combattants... il y a vingt-cinq siècles. Dans L’Art de la guerre, Sun Tse insiste, en effet, sur le rôle de la géographie, et en particulier sur les dispositions atmosphériques. Ainsi dégage-t-il cinq facteurs à prendre en compte préalablement à tout engagement : 1) l’influence morale, 2) les conditions météorologiques, 3) le terrain, 4) le commandement et 5) la doctrine. L’ordre n’est pas anodin. La géographie et, pour ce qui nous concerne, les conditions météorologiques et climatiques sont indissociables de la stratégie militaire.»
1940 | Sloan House
La Sloan House conçue par l’architecte américain G. F. Keck, est construite à Glenview, dans l’Illinois. L’on s’accorde sur le fait qu’elle constitue la première tentative connue d’exploiter le soleil de façon déterminante et délibérée pour chauffer un bâtiment complet. Le terme « maison solaire » est l’invention du commanditaire lui-même, Howard Sloan, un promoteur immobilier qui décida de commercialiser ce modèle au sein d'un Solar Parc, un village solaire, avec succès. Les architectes Fred et William Keck récidivent avec leur Duncan House, construite en 1941.




1941 - 1943 | Solaire-s
Ainsi débutait l’article titré “Le chauffe-eau solaire” paru dans le magazine l’Illustration :
« L’utilisation de l’énergie solaire pour le chauffage de l’eau est entrée, désormais, dans le domaine pratique. On peut affirmer que la grande majorité des maisons nouvelles comporteront dans leur architecture le dispositif insolateur qui assurera gratuitement un service d’eau chaude pour les besoins domestiques. »
En Algérie, le charbon manque, qui répond à l'essentiel des besoins énergétiques du pays dont les ressources sont très limitées en houille et en bois. Ainsi, compte tenu d’un ensoleillement généreux, le Conseil Supérieur de la Recherche Scientifique Appliquée en Algérie décide de créer en 1943 une Commission de l'Énergie Solaire, et d’un centre d'essais solaires à Alger, sur la colline de la Bouzareah. Un grand four solaire expérimental y est construit à la fin des années 40. Mais l’histoire retient surtout le chercheur Russel Ohl qui dépose un brevet en 1946 pour un appareil sensible à la lumière, celui de la cellule solaire moderne.

1943 | Pesticides
En France, une loi est votée pour le système de contrôle de la fabrication et de l'homologation des pesticides à usage agricole (antiseptiques et anticryptogamiques, herbicides, produits de défense contre les vertébrés et invertébrés nuisibles, produits de défense des végétaux contre les attaques bactériennes ou virales etc.). La loi établit ainsi l'obligation de soumettre ces produits à une homologation préalable après examen pouvant comporter tous les essais adéquats en laboratoires agréés. Une commission des produits antiparasitaires à usage agricole est instituée ainsi qu'un comité d'étude des produits.Diverses dispositions de cette loi visent également les obligations en matière d'emballage et d'étiquetage, les règles de publicité commerciale, les pénalités pour infraction, enfin la désignation des agents qualifiés pour les recherches, prélèvements et constats des infractions. Mais la portée réelle de l'homologation est très discutable : le DDT est en effet autorisé... Jusqu’en 1981.

1943 | Charbonneau
Il rédige Pan se meurt :
« À la source de ce livre, à la base de mon œuvre et probablement de mon existence, il y a la conscience d’un grand changement. Depuis deux siècles, le destin tourne. Ce n’est pas la civilisation seule qui change de base, c’est la société, c’est l’être humain dans ce qu’il a de plus intérieur. Présente à toutes les révolutions du passé qui pourtant étaient loin d’engager l’essentiel comme la crise actuelle, la conscience humaine défaille aujourd’hui devant l’immensité de l’effort. Les glorifiant sous le nom de progrès, ou les subissant sous le nom de fatalité, l’homme s’abandonne aux avatars du devenir. Il fait pire. Il prétend appeler sens ce qui n’est que l’accident d’une évolution, et il travaille de toutes ses forces à accélérer la vitesse du mouvement qui l’entraîne. Non seulement il dénie à la pensée le droit d’orienter ce qu’il appelle l’action, mais il rejette avec horreur tout examen de celle-ci par la connaissance. Il n’est que la chose du courant brutal qui l’entraîne.»
1943 | Ravage
Roman de René BARJAVEL : gigantisme et pollution caractérisent Paris en 2052, les techniques ultra-sophistiquées détruisent progressivement le monde, l’homme urbain abruti se contente de jeux sexuels et de programmes télévisés débiles ; mais une catastrophe le prive de l’énergie nécessaire et dès lors la civilisation s’effondre, la loi de la jungle s’impose dans les cités en ruines. L’apocalypse est présentée comme la victoire finale contre la ville d’une nature pensante et active, qui « est en train de tout remettre en ordre.»  Le héros parvient à fonder une communauté rurale, pré-industrielle, autoritaire, patriarcale, hiérarchisée, frugale et puritaine. Une utopie du retour à la terre, d’éco-fascisme à une époque où Pétain évoque « La terre ne ment pas ». Finalement le fondateur devenu dictateur est assassiné, seule note d’optimisme du roman.

1943 | La Charte d’Athènes
Le Corbusier publie une version personnelle et remaniée de la Charte d’Athènes ; le premier chapitre concerne l’aménagement du territoire, nouvelle échelle de réflexion, indiquant « C'est ici de l'urbanisme total, capable d'apporter l'équilibre dans la province et dans le pays. » ; l'agglomération constitue « le noyau vital d'une étendue géographique dont la limite n'est constituée que par la zone d'influence d'une autre agglomération», et, « On ne peut envisager un problème d'urbanisme qu'en se référant constamment aux éléments constitutifs de la région et à sa géographie.» Il prend en considération la nature du sol et ses reliefs qui contribuent à délimiter des entités sociales et à forger le caractère des habitants : « Ce sont les crêtes des monts qui ont délimité les zones de rassemblement où, peu à peu, réunis par des coutumes et des usages communs, des hommes se sont formés en peuplades.»; « Plaines, collines et montagnes interviennent également pour modeler une sensibilité et déterminer une mentalité. » Dans les recommandations du chapitre des loisirs, il insiste sur le fait qu'« il s'agit non seulement de préserver les beautés naturelles encore intactes, mais aussi de réparer les outrages que certaines d'entre elles ont pu subir.»
En 1945, il publie Les trois établissements humains : des concentrations humaines disposées selon :
1. l'unité d'exploitation agricole;
2. la cité linéaire industrielle;
3. la cité radioconcentrique d'échange.





Le Corbusier reprend ainsi le concept de Soria y Mata, et des désurbanistes soviétiques, de cité linéaire qu’il applique pour l’industrie, déjà entrevue dans la Charte d’Athènes : «La cité industrielle s'étendra au long du canal, de la route ou de la voie ferrée, ou, mieux encore, de ces trois voies conjuguées.»
« Il faut souligner ici que l'une de ces formes fondamentales est nouvelle: la cité linéaire des transformations industrielles et que c'est ici un immense événement capital dans l'histoire des sociétés humaines.» Des secteurs d’habitations sont prévus : « Une zone verte séparera ce dernier des bâtiments industriels. Le logis, inséré désormais en pleine campagne, sera complètement protégé des bruits et des poussières tout en restant dans une proximité qui supprimera les longs trajets journaliers; il redeviendra un organisme familial normal. Les “conditions de nature” ainsi retrouvées contribueront à faire cesser le nomadisme des populations ouvrières. Trois types d'habitations seront disponibles, au gré des habitants: la maison individuelle de cité-jardin, la maison individuelle doublée d'une petite exploitation rurale, enfin l'immeuble collectif muni de tous les services nécessaires au bien-être de ses occupants. »
« L'étude de ces trois sortes d'établissement nous permettra d'avancer vers des certitudes. L'occupation du sol pourra être reconsidérée, ce qui signifie proprement: ordonner l'espace, faire de la géographie humaine et de la géo-architecture. » « On pourra, dès lors, parler d'équipement, terme qui place toutes choses sous l'égide de la technique en réclamant de celle-ci les méthodes raisonnables. » « Voici donc la tâche esquissée: reconnaître pour les besoins d'aujourd'hui le nombre et la forme des établissements humains de la civilisation machiniste.»
En 1946, Le Corbusier publie « Manière de penser l'urbanisme». La valeur du paysage et le rôle essentiel attribué aux conditions de nature y sont abordés ; la nature est censée « fournir un juste contrepoids aux facteurs artificiels nés de la machine».
« Il est donc opportun d'inventorier le capital nature disponible, de tenir la comptabilité des stocks-nature: la nature intervient d'une façon essentielle dans la fonction habiter (soleil, espace, verdure). Elle est présente encore dans la fonction travailler (verdure et ciel). Elle joue un rôle éminent dans la fonction cultiver le corps et l'esprit (sites et paysage). Elle accompagne la circulation (site et paysage). Par l'urbanisme et par l'architecture, les sites et le paysage peuvent entrer dans la ville, ou, de la ville, constituer un élément plastique et sensible décisif. Un site ou un paysage n'existent que par le truchement des yeux. Il s'agit donc de les rendre présents dans le meilleur de leur ensemble ou de leurs parties. Il faut tenir en main cette source de bénéfices inestimables. Un site ou un paysage sont faits de végétation à portée immédiate, d'étendues lisses ou accidentées, d'horizons lointains ou à bout portant. Le climat y fixe son empreinte dictant ce qui est apte à subsister et à se développer...».
1945 | Henri Miller
L’écrivain américain Henry Miller, après un long séjour européen, regagne les États-Unis et part alors à la redécouverte de son pays, qu'il parcourt en un vaste périple. De sa déception est né Le cauchemar climatisé, publié en 1945, au titre éloquent. Il constate la rupture flagrante entre l'homme et la nature :
« J’avais l’impression de marcher dans le sillage d’un géant en folie qui avait semé la terre de ses rêves hystériques. Si seulement j’avais vu un cheval, ou une vache ou même une chèvre décharnée en train de mâchonner des boîtes de conserve, quel soulagement ç’aurait été. Mais on ne voyait rien qui appartint au règne animal, végétal ni humain.»

L’ERE  ECOLOGIQUE


Août 1945
Bombardement atomique de Hiroshima et Nagasaki
L'historien nord-américain Donald Worster nomme l'âge écologique, l'entrée de l'humanité dans l’ère atomique, le 16 juillet 1945 avec l'explosion de la première bombe atomique dans le désert du Nouveau-Mexique, l'aboutissement du projet Manhattan initié en 1942, avec à sa tête le physicien Jacob Robert Oppenheimer. L’écologiste Serge Moscovici affirmait de même dans une entrevue :
« L’écologie est née avec le problème de la bombe nucléaire. Hiroshima a été un point de départ de l’écologie, de la pensée sur la nature, de la pensée sur la science.» (Multitudes, 2006/1).

Deux bombes atomiques sont lancées l’une sur Hiroshima [11] le 6 août, l’autre sur Nagasaki le 9 août 1945. L’Etat-major américain, justifiait ces bombardements meurtriers, par sa volonté de préserver la vie de centaines de milliers de soldats américains en cas d’invasion terrestre des îles japonaises, et évoquait la probable résistance acharnée des soldats et peuple nippons ; de plus, ces bombardements étaient susceptibles d’abréger la guerre : ce fut le cas avec la reddition du Japon annoncée par l’empereur Hirohito le 15 août 1945.
Passée l’euphorie de la victoire complète des armées alliées victorieuses sur tous les fronts, vint le temps des critiques, des controverses morales, des débats. Partout dans le monde, des voix [12] s’élevaient contre ces bombardements écocides comparés à des crimes contre l’humanité (en particulier pour le second jugé parfaitement inutile), et des sérieuses réserves plus feutrées des militaires américains du haut commandement critiquaient la moralité même de cette stratégie dont Dwight D. Eisenhower.




Il faut avoir à l’esprit que les scientifiques américains ne connaissaient pas, à cette époque, quels étaient les effets des radiations sur le monde animal et végétal, et sur les environnements urbain et naturel : l’on se doutait bien qu’ils pouvaient avoir de fâcheuses conséquences. Et la barbarie n’en resta pas là, car en effet, l’administration américaine qui prit le contrôle de l’appareil d’Etat au Japon dès après la capitulation, s’occupa de la censure destinée à minimiser les effets destructeurs atomiques, dont ceux inconnus des radiations sur les corps humains (directement par l’explosion, ou indirectement par l’eau, les aliments contaminés, les nuages et poussières). Le code de presse qui interdisait de diffuser publiquement des informations sur la bombe atomique a été effectif jusqu’en avril 1952. Le professeur Shuntaro Hida, médecin témoin et survivant des dégâts atomiques, dénonçait la réticence de ses collègues américains de faire connaître les résultats de leurs recherches (études épidémiologiques de 1945 de l'U.S. Strategic Bombing Survey et de l’Atomic Bomb Casualty Commission) concernant les maladies alors causées par l'irradiation interne (cancers, leucémies, et bura bura, forme de fatigue chronique persistante, mutations génétiques, exposition in utero, etc.). L’on critiquait de même cette commission qui se contentait d’examiner les patients et de documenter les maladies sans prodiguer de traitement.

De même, un rapport bien détaillé reportait les effets destructeurs des bombes sur l’environnement bâti et, en particulier, sur les immeubles - en béton armé - ayant résisté au choc atomique, études précises présentant selon les distances leurs caractéristiques. Et la Nature ? une Commission dédiée à l’observation des effets sur les plantes dans les zones irradiées de l’épicentre a bien été diligenté en septembre 1945. Les observateurs constatèrent que les arbres Ginkgo biloba même proches de l’épicentre semblaient reprendre vie sans déformations majeures. Par contre, l’on observait des mutations sur les grains de riz recueillis à des distances proches et lointaines (600-2500 mètres) de l'épicentre. En 1946, le riz contaminé a été cultivé dans un champ agricole d'essai dans lequel des aberrations chromosomiques accrues ont été observées. D’autres plantes mutantes furent également observées.

Des débats et des critiques naissaient et se propageaient dans le monde entier, qui ont favorisé, surtout, le développement des différents courants pacifiste et anti-militariste, et donné forme à une internationalisation des mouvements, dépassant largement les strictes limites et enjeux nationaux [13]. La France dispose de grandes voix, en particulier dans la communauté scientifique, contre l’arme atomique, mais son retard technologique nucléaire est peut-être la cause d’une certaine retenue. De plus, le héros général De Gaulle à la tête du gouvernement, voit dans l’arme atomique l’assurance d’une souveraineté nationale et d’une relative indépendance militaire et politique à l’égard des deux grandes puissances victorieuses. L’usage du nucléaire est alors envisagé à plusieurs fins, militaire mais également énergétique. Le Commissariat à l’Énergie Atomique est créé en 1945, ayant donc une dimension militaire et une vocation scientifique. À sa tête, Frédéric Joliot-Curie - opposé à l’arme atomique - et Raoul Dautry.





La pensée écologique a pu également profiter de ces débats en mettant en évidence les périls environnementaux d’une catastrophe écologique globale, constituant un enjeu pour l’humanité entière, dans le cadre de la guerre froide entre les deux puissances nucléaires ; mais l’apocalypse atomique des pacifistes et le catastrophisme écologique resteront longtemps distincts l’un de l’autre. En 1945, l’écologiste français rédige un ouvrage intitulé « An deux mille », afin de « proclamer le caractère prodigieux de l’événement » ; lors d’une conférence publique faite au palais des Arts de Pau affirmait :
« L’explosion qui a détruit Hiroshima n’est qu’un point de départ et si la destruction d’un pays cesse désormais d’être une formule de rhétorique, demain la destruction du globe sera à notre portée. Événement analogue à la découverte de l’Amérique, la bombe clôt le monde. Nous connaissions théoriquement ses limites, maintenant nous nous heurtons à elles. Sous la menace d’explosion finale, la Terre forme un tout ; la solidarité de tous les hommes qui la peuplent cesse désormais d’être une formule pour devenir un fait direct ».
« Ce qui caractérise le monde totalitaire où nous vivons, c’est la symbiose du politique et du technique, l’accord entre la volonté de puissance des chefs d’État et la curiosité objective, le sens mécanique, la docilité bornée des techniciens […] la bombe atomique est le produit monstrueux de cet accouplement de la politique et du technique ».
Il propose à l’Humanité de se réapproprier les techniques, ce qui implique de réussir à les assimiler socialement, de les choisir selon certaines valeurs et de les réorienter en fonction de leur utilité sociale :
« On peut imaginer un progrès technique qui viserait à créer pour l’homme des conditions de liberté : par exemple, en lui donnant du temps plutôt que du confort, en recherchant les moyens qui permettraient de développer sa part d’initiative, sa puissance d’action personnelle. […] [Cette perspective] est révolutionnaire parce qu’elle implique une rupture dans la direction suivie jusqu’à présent et elle aboutirait à des institutions, à des machines qui ne seraient pas seulement plus compliquées ou plus perfectionnées, mais différentes.»
Charbonneau et Ellul, les premiers précurseurs écologistes français seront peu écouté, ni même d’ailleurs d’autres : pas plus que le mycologue Roger Heim qui en 1952, alors directeur du Muséum national d'Histoire naturelle, qui publie L'homme contre la nature ; ou son successeur, l'ornithologue Jean Dorst, qui rédige en 1965, Avant que Nature meure ; après René Dumont, qui annonce en 1962 que L'Afrique noire est mal partie.

Le Temps des guerres | 1945 - 1962
Le temps n’est pas à l’écologie, mais encore et toujours à la guerre, et donc, au pacifisme, une des portes d’entrée de l’écologie politique. Hồ Chí Minh proclame le 2 septembre 1945 l’indépendance de la République démocratique du Viêt Nam : c’est une déclaration de guerre - larvée - pour la France ; elle débute véritablement en 1946 prend fin en 1954. Après les massacres de manifestants en Algérie par la police française, la guerre larvée d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945, selon Mohamed Harbi ; elle éclate véritablement au grand jour après la défaite de l’armée française à Dien Bien Phu, et prend fin en 1962. La France est également sur la défensive guerrière avec l’insurrection de 1947 sur l'île de Madagascar, alors colonie française, qu’elle écrasera dans le sang. Jean-Paul Sartre, en 1961, dans la nerveuse préface qu’il accorde à l’ouvrage de Franz Fanon, Les damnés de la terre, accusait :
« Vous savez bien que nous sommes des exploiteurs. Vous savez bien que nous avons pris l'or et les métaux puis le pétrole des “continents neufs” et que nous les avons ramenés dans les vieilles métropoles. Non sans d'excellents résultats : des palais, des cathédrales, des capitales industrielles ; et puis quand la crise menaçait, les marchés coloniaux étaient là pour l'amortir ou la détourner. L'Europe, gavée de richesses, accorda de jure l'humanité à tous ses habitants : un homme, chez nous, ça veut dire un complice puisque nous avons tous profité de l'exploitation coloniale.»
La société de l’abondance
D’état de colonisateur, la France passera à celui de néo-colonisé, de sujet à l’objet : les programmes des Etats-Unis pour aider au redressement du pays, en partie ravagé, participeront à y introduire de manière fondamentale, les principes mêmes du capitalisme américain : la société de consommation, la société de l’abondance et de la profusion, bref, les joies et les coutumes de l'American Way of Life (et s’opposer ainsi au communisme soviétique). Il faut pour comprendre cette colonisation économique et culturelle, sociétale, insister sur l'état d'esprit de la population française qui depuis la crise de 1929, puis pendant la guerre, avait connu une longue période de restrictions et de rationnement, qui se prolongea bien après la fin de la guerre. L'année 1949, est généralement saluée comme le retour à l’abondance, marquée par le rétablissement de la vente libre et l’assouplissement des contraintes d’approvisionnement. 1929 – 1949 : après vingt années de « vaches maigres », cette abondance est vécue comme une seconde libération. 

EPILOGUE

Le modèle Mao



La victoire de Mao Zedong survient en 1949 ; les problèmes auxquels il est confronté sont titanesques ; Robert Guillain analysait ainsi la situation des villes en 1950 de la nouvelle République Populaire de Chine :
« De ces problèmes, le plus voyant est celui du ravitaillement de ces masses et particulièrement de ces villes, nouvellement conquises, qu'ils ont trouvées dans un état lamentable. Villes parasites, coupées des campagnes qui les entouraient ; villes pourries, où les cent trafics de l'inflation remplaçaient le commerce ; villes mendiantes, qui ne vivaient plus que de la charité internationale généreusement fournie par les Américains. Pour compliquer le problème, la Chine a subi de terribles inondations cet été, qui sans doute auraient ému le monde, comme le firent celles de 1930. » (Problèmes de la Chine communiste. In: Politique étrangère n°1 - 1950).
A la mort de Mao Zedong en 1976, la République Populaire de Chine présentait toutes les caractéristiques, dans les domaines de l'aménagement du territoire et dans une moindre mesure de l'urbanisme, d'un pays ayant réussi un « développement équilibré du territoire » ; « équilibré » ? Un sociologue comprendra sans doute « qui assure à tous les ménages des niveaux de vie semblables » ; pour les géographes, il s’agit plutôt d'une répartition de la population et des activités aussi également que possible sur tout le territoire. En Chine maoïste, cette définition se réfère explicitement à la pensée – plus que théorie – de Marx et Engels concernant l’opposition ville-campagne ; et Mao Zedong bâtira ses programmes politiques selon une doctrine anti-urbaine ruralophile oscillant selon les événements et les époques entre idéologie et utopie.

L’URSS est le modèle mais cela ne signifie pas copie conforme car si Mao Zedong pense que la Chine doit s'inspirer du modèle soviétique, il critique cependant la centralisation et l'urbanisation trop excessives de son voisin. Pour Mao, les grandes villes sont synonymes de gaspillage : elles exploitent les campagnes et selon ses propres termes, il convient plutôt d'envisager « des cités rurales et des villages urbains », et de parvenir à une industrialisation sans urbanisation. Grossièrement, cette politique se concrétisa par :
1. La limitation de croissance des grandes villes, et l’édification de vastes ceintures vertes inconstructibles, dédiées aux loisirs et à l’agriculture ; et selon les termes qui reviennent souvent dans les déclarations officielles, la modernisation des villes doit préserver l'échelle humaine, offrir un cadre de vie agréable, verdoyant et propice aux relations humaines ; et de loger dans des conditions décentes chaque habitant du pays ; dans ce cadre de grands travaux d’assainissement sont lancés ; en 1958, il est demandé aux grandes villes de se suffire en ce qui concerne leurs besoins alimentaires fondamentaux. Aussi le périmètre urbain est-il élargi, pour englober de nombreux paysans et leur espace agricole ;
2. La construction de villes satellites à l’orée des grandes villes existantes, destinées à la relocalisation et la construction de complexes industriels ; éloignées du centre ville, elles disposaient de tous les services publics leur assurant un maximum d'autonomie ;
3. La construction ex nihilo de villes nouvelles dans les régions sous-développées, et celles minières, officiellement limitée à 100 000 habitants regroupant les infrastructures nécessaires à la population d'une région ;
4. La construction ou la transformation de villages industrialo-agricoles - le rêve de Kropotkine - disséminés sur l’ensemble du territoire ; l'autonomie locale demande des petites ou moyennes industries répondant essentiellement aux besoins de l'agriculture. Le paysan sera en même temps un ouvrier – et un soldat - et la centralisation est limitée au minimum : électricité, transports, défense ;
5. La construction de réseaux routier, ferroviaire, portuaire et fluvial, reliant l’ensemble des villes du territoire.




Pour parvenir à cet équilibre territorial, et maîtriser la croissance des villes, à l’opposé des mégapoles capitalistes, les programmes politiques maoïstes ont été à la mesure des enjeux ; retenons :
1. La limitation des naissances, considérée comme essentielle dans un pays sous-modernisé ne pouvant pas subvenir aux besoins vitaux de l’ensemble de la population et pouvant contrarier le développement industriel. La première campagne incitative et non obligatoire de limitation des naissances a été lancée dès 1956. Mais il s’agit aussi de briser les traditions ancestrales de mariages d’enfants arrangés par les familles, d’encourager les jeunes à poursuivre leurs études avant de se marier, et de réduire le nombre d’années de fécondité « utilisables ». En 1973, le régime affiche explicitement les objectifs concrets et chiffrés du contrôle des naissances. Bien après le décès de Mao, en 1982, limiter les naissances est devenu un devoir constitutionnel : « l’État encourage le planning familial afin d’assurer l’harmonie entre la croissance démographique et les plans de développement économique et social. »
2. La limitation de la mobilité résidentielle visant notamment à mettre fin aux migrations massives des paysans vers les villes, apparues dès après 1949. A partir de 1956, un passeport (Hukou) accompagne la vie d’un camarade chinois où est stipulé son lieu de résidence - ville ou campagne - l’assignant, si l’on peut dire, à résidence : il est ainsi interdit à un ouvrier agricole, par exemple, de venir s’établir dans une ville, sans autorisation au préalable motivée d’une bonne raison. Programme liberticide qui sera véritablement en vigueur après la révolution culturelle de 1966.
3. La limitation démographique des villes par le transfert volontaire, incitatif ou forcé dans les campagnes de jeunes instruits, de cadres et d’ingénieurs, et de travailleurs d’origine rurale. Transfert - ou déportation - concernant plusieurs millions de citadins.
4. L’abolition de la propriété privée.

Mais au-delà de ces dispositifs liberticides, Mao Zedong dans sa vision d’abolir réellement et durablement l’opposition ville-campagne, s’attaquera à un front autrement plus difficile à maîtriser, celui de la construction de l’Homme nouveau s’accordant à son idéologie anti-urbaine ruralophile : des ponts doivent surplomber le dangereux gouffre, les antagonismes historiques séparant mondes rural et urbain. Il associait étroitement l'édification de l’Etat et d'une société socialistes à la transformation morale et spirituelle de l'individu. Dès les premières années, le régime encourageait les jeunes ruraux munis du diplôme de fin d’études primaires à retourner - volontairement - dans leur village d’origine, devant constituer la nouvelle élite locale, chargée d’éduquer les jeunes paysans. Et vice et versa, les paysans devant inculquer aux jeunes urbains les préceptes d'une vie simple, non soumise aux débauches physique et intellectuelle des grandes villes. Dans un autre objectif, ce transfert fut assigné aux cadres et aux ingénieurs, aux médecins, etc. chargés dans les villes et bourgades d’apporter leurs compétences.

Cette idéologie constante d’une voie chinoise du communisme agraire resplendira en utopie dégénérée lorsqu’après la révolution culturelle (1966), des millions de jeunes instruits ont été forcé de migrer vers les campagnes, vécue pour beaucoup comme une déportation. Ainsi, dans le cadre de la continuation de la « révolution », Mao Ze-dong lance en décembre 1968 le mot d'ordre : « II faut aller à la campagne se faire rééduquer par les paysans pauvres et moyens-pauvres ». Apparue dès les premiers textes, l'utopie anti-urbaine ruralophile de Mao Zedong connut alors son plus complet développement.

Marie-Claire Bergère analysait ainsi l’utopie révolutionnaire de Mao Zedong :
« Mao a choisi, selon la formule de R. Lowenthal, “l'utopie contre le développement”, en privilégiant l'idéal de justice sociale, qui avait inspiré la lutte révolu tionnaire, au détriment des impératifs de la modernisation économique, auxquels la révolution triomphante avait été immédiatement confrontée. [...] Imposé par Mao, le concept de ligne de masse introduit dans le fonctionnement de l'appareil bureaucratique chinois un élément qui lui est, par définition, extérieur. Aux objectifs naturels d'une bureaucratie qui recherche avant tout son propre épanouissement, Mao substitue des objectifs théoriquement empruntés à la volonté des masses et relevant en fait de l'utopie révolutionnaire : égalitarisme, effacement des différences entre gouvernants et gouvernés, entre manuels et intellectuels, entre paysans et citadins. Le régime n'en devient pas pour autant plus démocratique. Quoi de plus tyrannique en effet que l'utopie? Qui a jamais pu survivre en Icarie ?» (Les incertitudes de l'ère post-maoïste. In: Politique étrangère n°2 - 1979).
Mais de manière plus pragmatique, Mao Zedong et ses partisans, après la première période de reconstruction, observaient plusieurs phénomènes inquiétants les ayant décidé d’adopter une politique ruralophile, plus qu’urbaphobe. En premier lieu, comme dans tant d’autres pays du monde, l’afflux massif de paysans vers les villes constituait une menace réelle dans le cadre de l’idéologie anti-urbaine, et du programme de décentralisation de l’industrie. De fait, limitée, bridée, l’industrie des grandes villes ne pouvait pas absorber le nombre de jeunes arrivant à l’âge du travail. En 1964, le ministre Tan Chen-lin annonçait que le plan 1962-1966 ne permettrait la création que de 5 millions d'emplois industriels. Or, à cette époque, 2 200 000 de jeunes urbains arrivaient chaque année. Non seulement il était indispensable de bloquer les migrations rurales, de renvoyer la partie excédentaire de ces jeunes dans la campagne, mais aussi de limiter les naissances. Dans une certaine mesure, ces dispositifs ont permis d’éviter l’apparition des bidonvilles à l’ombre des grandes villes.
En second lieu, apparaissaient les évidentes inégalités entre villes et campagnes ; en 1955, alors que la population urbaine ne représentait que 13 % de la population totale, 75 % des étudiants étaient des citadins ; selon les statistiques de 1961, 30 % d'entre eux venaient-ils des anciennes classes sociales jadis aisées, et le rapport urbains-ruraux était sensiblement identique. Ainsi, dans le domaine de l’éducation, les citadins étaient privilégiés par rapport aux ruraux, non seulement par leur nombre, mais aussi par l'environnement culturel, même dans les classes urbaines moins aisées. D’une manière moins rationnelle, plus intuitive, Mao Zedong remarquait également la fâcheuse tendance de la bureaucratie à se constituer en tant que classe urbaine privilégiée - sur le modèle soviétique -, le plus souvent issus de l’université ; qui explique la réticence de Mao de laisser se développer un secteur tertiaire, notamment administratif. L’on comprend mieux les deux objectifs assignés par Mao : le premier consiste à refaire idéologiquement l'unité entre ruraux et urbains; le second à utiliser économiquement le potentiel de jeunes scolarisés dans les entreprises, villes et communes rurales, plutôt que de laisser se constituer une masse de chômeurs ou un fardeau de sous-employés dans les villes, qui sait, potentiellement contre-révolutionnaires. L’idéologie ruralophile et anti-urbaine de Mao est ainsi pensée en réaction contre l'élitisme urbain et l'accroissement des inégalités qui étaient à la fois géographiques (les villes contre les campagnes) et sociales (transmission « héréditaire » des privilèges acquis). Contre cela, la stratégie maoïste vise à l'élimination des trois grandes différences : urbain-rural, ouvrier-paysan, travailleur manuel-intellectuel, et prend appui sur les masses les moins aisées du monde rural, et, peut-on ajouter, l’armée, dans sa masse, essentiellement constituée de jeunes ruraux.


Dresser le bilan de trente années de politique urbaine en Chine maoïste, pays continent qui comptait près d’un milliard d’habitants, reste encore aujourd’hui à écrire, et en tout cas dépasserait le cadre étriqué de cet épilogue. L’on peut admettre que l’idéologie anti-urbaine de Mao Zedong a effectivement constitué un solide frein à la croissance des grandes villes, argumentaire prouvé par leur fabuleux et rapide développement urbain sous l’ère du libéralisme, objectif préconisé par Deng Xiaoping, le plus parfait contrepied de tous les dogmes maoïstes. L’utopie ruralophile maoïste a par contre et de toute évidence échouée : si l’on passe outre des grandes réformes agraires qui n’ont pas réussi à atteindre leurs objectifs de production, et ont même été à l’origine de catastrophes humaines dans certaines régions, Mao n’est pas parvenu à construire l’Homme nouveau et à inculquer l’amour ou les attraits bénéfiques de la vie rurale aux classes citadines, voire même aux ruraux, en témoigne le fameux passeport intérieur, le hukou, les assignant autoritairement à résidence : c’est toujours et encore l’attrait des villes qui décidaient et emportaient les paysans vers les grandes cités, et les citadins à y demeurer. Certes, mais encore faut-il pondérer ces propos et les relativiser quand on s’adresse à une population d’un milliard d’habitants. L’on observe cependant, après la fin du règne de Mao, un afflux massif et régulier de ruraux (en particulier le retour des jeunes instruits, des cadres et ingénieurs ayant été forcé à s’y installer) vers les villes, qui pourrait créditer l’hypothèse première d’un refus de la ruralité par une grande partie de la population, à moins qu’il ne s’agisse de la volonté délibérée, d’une incitation faite par les nouveaux dirigeants.

La Chine maoïste anti-urbaine et ruralophile a été un modèle du genre en matière d’écologie, de développement durable pourrait-on dire, tout aussi bien qu’un formidable contre-exemple. Un modèle car en premier lieu, Mao Zedong refuse dans la construction du socialisme en Chine, d’adopter le modèle occidental qui implique, entre autres, le rejet des valeurs de la « société de consommation », et donc, le renoncement à une industrialisation massive (et une importation) consacrée, de fait, à la production d’objets considérés comme inutiles pour les besoins de l’homme - produits catégorisés comme étant essentiels (vente à perte, dont le pain, riz, espace habitable, médecine et médicaments, etc.), ou de nécessités quotidiennes (vente au prix de production ou légèrement supérieur, dont le charbon, les ustensiles ménagers, etc.) et en biens secondaires ou produits de luxe (le prix est très supérieur au coût de production, dont les montres, appareils photos, radio, téléviseurs, etc.). Ce que nommaient les marxistes d’alors la stimulation matérielle de la population active était ajustée à son strict minimum (nourriture, logement, habillement) ; l’exemple le plus caractéristique s’exprime par le faible nombre de véhicules particuliers contrebalancé par l’excellence des transports publics et la production massive de vélos, le moyen de transport privilégié des camarades chinois. Dans une société dont la course au profit a été éliminée, sont vécus comme les plus fondamentaux : l'éducation, la santé, l'équilibre psychologique, l'activité créatrice, la solidarité, la participation à l'effort collectif. Selon l’économiste Charles Bettelheim en Chine,
« cela conduit à un style de vie sobre et égalitaire, mais non pas austère, car cela n'implique en aucune façon, le refus d'une diversification croissante des productions, dans la mesure même où cette diversification aide à l'épanouissement de besoins sociaux, désormais de plus en plus vécus comme fondamentaux. Ainsi, l'on cherche à mettre complètement fin à la domination sur les hommes des produits de leur travail, ceci non seulement au sens de la suppression de la domination du marché sur les hommes, mais au sens de cette aliénation que représentent la quête incessante d'objets nouveaux et la course indéfinie derrière des besoins dont les hommes ont cessé d'être les maîtres.»
La frugalité et la consommation à bon escient des populations, aujourd’hui l’une des mesures qu’appellent certains courants de l’écologie, et soulignent-ils, impossible à mettre en oeuvre dans une société capitaliste.

L’un des préceptes de l’idéologie de Mao Zedong est tout aussi fondamental : Ne comptez que sur vos propres forces, qui sera conjugué au pays (c’est-à-dire, un minimum d’aide extérieure et de produits d’importation du commerce international) comme à l’ensemble des villes du territoire : en 1958, il est demandé aux villes grandes ou non, de se suffire en ce qui concerne leurs besoins alimentaires fondamentaux, et hormis quelques notables exceptions (régions désertiques, grandes villes industrieuses, etc.), cet objectif a bien été atteint. Dans ce cadre, l'objectif de la décentralisation industrielle et le programme de construction d'entreprises de petites et moyennes dimensions, négligées par le modèle centralisé, dans les villes de province devaient assurer leur autonomie, une meilleure utilisation des ressources locales et à stabiliser la main-d'œuvre rurale, dans l’objectif de ré-équilibrer les populations sur l’ensemble du territoire. Le point important, ici, est que le programme des « petits hauts fourneaux », ces petites industries sont à vocation locale quant à leurs ressources : main-d'œuvre, équipement, matières premières ; quant à leur production, qui doit satisfaire à des besoins locaux, qu'il s'agisse de production finale, ou de biens d'équipement pour l'agriculture environnante, ou encore de biens intermédiaires pour une grande entreprise avoisinante. Après un début laborieux, ce programme a été déterminant pour l’économie locale. Des observateurs étrangers voyaient dans ces petites entreprises rurales une industrie « à dimension humaine » telle que la rêvent les néo-rousseauistes proudhoniens fervents d'écologie comme le révélait l’économiste Edouard Poulain (1976).

Ainsi, ces réformes et programmes n’étaient en aucune manière destinées à formuler une vocation écologique, même si aujourd’hui nous savons qu’elles y participent et sont même au coeur des revendications et motivations des écologues et écologistes : consommation restreinte et responsable, limitation des emprises des villes et protection de leurs espaces agricoles les alimentant en circuits courts, décentralisation industrielle et déconcentration urbaine afin d’équilibrer le territoire, production et gouvernance locales, transport individuel limité au vélo et prédominance des transports en commun, etc., sans même évoquer le contrôle des naissances, exigé par certains courants écologistes, tout ceci est du domaine de l’écologie.

Mais, la Chine n’échappa pas au défaut d’un productivisme même restreint et limité, ayant des conséquences destructrices pour son environnement naturel. Là, Mao Zedong, ses partisans comme ses opposants, ont en choeur adopté la politique de Staline concernant l’écologie, où la nature doit être soumise aux impératifs productifs, mais avec toutefois une critique pour les grandes exploitations agricoles soviétiques et leurs désastres éco-économiques. Certes, bien avant Mao, la civilisation chinoise, vieille de cinq mille ans, et ses empereurs ont cherché à dompter cette nature. Et c’est sans doute dans le domaine de l’agriculture que les ravages les plus importants ont été commis, en sachant que seulement 11% des terres du pays étaient alors arables (imaginons la France dans le même cas de figure), et que des régions entières étaient soumises, régulièrement, à des inondations dévastatrices, d’autres à de longues périodes de sécheresse, sans compter les ravages des séismes fréquents en Chine.

L'utopie maoïste a permis la modification de nombreux bassins hydrauliques, l'assèchement de nombreux lacs et de marais et le terrassement des montagnes afin d’augmenter les surfaces cultivables. Ainsi, l’on proposa même de transplanter des villages entiers des plaines agricoles sur des flancs de colline pour qu'ils s'étendent sur de moins bonnes terres agricoles.
Le programme d’industrialisation locale, des petits hauts fourneaux, pourrait être responsable de la disparition d’un dixième des forêts du pays, et la déforestation massive est directement responsable de l'accélération du phénomène de désertification et de l'érosion du terrain le long des cours d'eaux, et ce, même si des campagnes de reboisement étaient effectuées. La construction de centaines de barrages hydrauliques eut pour conséquence le déplacement de population importante et une modification des éco-systèmes, et la mise en oeuvre d'un programme d'aménagement foncier sans précédent, au printemps 1958, concerna l’édification d’un réseau d'irrigation de 23 millions d'hectares. L’on cite très volontiers dans les opposants à Mao, sa « Campagne des quatre nuisibles », lancée en 1958 eut un impact catastrophique sur l’agriculture, qui incitait les agriculteurs à s’attaquer aux fléaux traditionnels, à savoir les rats, les mouches, les moustiques et les moineaux qui mangaient les graines des champs cultivés. L’extermination des rats contribua à éradiquer certaines maladies, mais l’extermination massive des moineaux entraîna un bouleversement écologique qui favorisa la prolifération d’insectes nuisibles s’attaquant aux récoltes. Dans un autre registre, les purges de l’Etat contre les opposants au régime, ou plus simplement à certain programme, ont signifié la disparition d’experts en environnement, ingénieurs agronomes ou en hydraulique, etc., ou provoqué un silence prudent ou complaisant.

Mais à nouveau, l’on trouve trace d’experts étrangers, admirer le modèle maoïste ; dont notre René Dumont, futur candidat écologiste de la présidentielle de 1974. Dumont l’écologiste intransigeant, et bien d’autres ingénieurs agronomes de réputation mondiale, pro ou anti Mao, louaient les bienfaits de la révolution agraire de la Chine maoïste, et le contrôle des naissances, et la consommation restreinte ; malgré et après les premières périodes d’erreurs magistrales, d’expérimentations aventureuses, ils considéraient la politique agraire comme une belle réussite, ayant permis une augmentation des rendements et la fin des grandes famines ; dans son livre témoin intitulé Révolution dans les campagnes chinoises, écrit après une visite officielle en Chine, publié en 1965, René Dumont voit dans les coopératives de production chinoises une forme d’organisation « souple et intelligente » et « relativement libre de la tutelle d’État dans sa gestion ». Dans ce cadre institutionnel, « le paysan, étant moins subordonné aux si dangereux technocrates, a pu déployer toutes ses qualités de mesure, sa finesse de compréhension réaliste ». [15] Et concernant l’emploi des engrais chimiques, sources de pollution, il écrit ce passage fameux, adressé à l’incompétence notoire de Pierre Rabhi :
« D’autre part, certains puristes de l’agriculture biologique s’insurgent sans nuances contre les engrais chimiques, etc. de la “révolution verte”, sans comprendre qu’elle permet de nourrir en Asie des dizaines de millions d’habitants en plus ! La meilleure solution est celle des Chinois, qui utilisent toujours, associés aux engrais – dont la consommation chez eux augmente rapidement – toutes les fumures organiques possibles.» (Un monde intolérable : le libéralisme en question. 1988).
Et, tout pareil que le Grand Timonier Mao, René Dumont s’attaque à son tour à la thématique incontournable, à l’époque, de l’Homme nouveau :
« il faudrait aussi changer les hommes », pour leur faire accepter les contraintes « qu’imposera un jour proche la nécessaire croissance zéro de leur consommation globale ».
Dumont évoque la Chine « qui produit des hommes nouveaux trempés comme l’acier », et où l’on peut trouver « les bases d’une nouvelle foi dans l’homme » :
« Une autre politique de développement existe déjà, dans le pays le plus peuplé du monde, qui permet une croissance mesurée certes, mais sans aide extérieure, sans chômage, sans gaspillages, avec très peu de pollutions : celui de la Chine […] Saluons le dévouement des dirigeants chinois à l’intérêt national et à celui des travailleurs.»



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ARCHITECTURE | ECOLOGIE en FRANCE | 1944 - 1968

[Partie 1/3]



NOTES

[1] Claude Lévi-Strauss a été l’un des premiers ethnologues à critiquer la civilisation occidentale en la comparant sans indulgence aux cultures les plus primitives du globe ; avec son essai Tristes tropiques publié en 1955, il opère une mise en perspective salutaire : en substance, cette civilisation apparaît comme une option parmi d’autres offertes à l’humanité. L’on dénonce également les massacres et la déculturation volontaire ou forcée des tribus dont l’ethnologue Robert Jaulin - proche des écologistes Serge Moscovici et Pierre Samuel - qui publie La paix blanche, introduction à l’ethnocide en 1970 : il affirme que si le génocide définit l’extermination physique d’un groupe humain, l’ethnocide en décrit son extermination culturelle. Et cette extermination culturelle est souvent le fait d’une seule civilisation qui extermine toutes les autres: la civilisation occidentale.
[2] La bastide n’est pas une spécificité marseillaise ; Aix, Avignon, La Ciotat, Toulon ont les leurs, et Arthur Young admire sans réserve le panorama de Toulon depuis la mer : « La ville, les vaisseaux, la haute montagne, qui s’élève directement au-dessus d’eux, les hauteurs couvertes de plantations et partout parsemées de bastides, tout concourt à former un coup d’œil impressionnant ». (Voyage en France pendant les années 1787-1788-1789, entrepris plus particulièrement pour s’assurer de l’état de l’agriculture, des richesses, des ressources et de la prospérité de cette nation) [1793].
[3] L’« agrarianisme » de Thomas Jefferson exige l’expansion territoriale vers l’ouest. Le mythe de la « destinée manifeste » de l’Amérique sera la doctrine de la justification d’une conquête de la nature sauvage à l’échelle d’un continent, et de l’appropriation des terres de ceux qui l’habitaient, c’est-à-dire des Indiens, au nom de la civilisation, mission nationale. Pour cela, Thomas Jefferson instaura les moyens légaux avec la Land Ordinance de 1785, programme de création d’un corps de géomètres fédéraux devant cadastrer la wilderness en secteurs, divisés en townships, eux-mêmes divisés en trente-six sections, qui devaient être vendues aux enchères publiques, en théorie à de petits fermiers, en réalité, le plus souvent, à des compagnies vouées à la spéculation foncière ; la Northwest Ordinance de 1787 stipulait que tout nouvel État constitué dans l’Ouest accéderait au sein de l’Union sur un strict pied d’égalité, les treize premiers États ne jouissant d’aucun privilège particulier.
[4] 1. Onze industries étaient jugées compatibles avec une implantation urbaine et se trouvaient placées en première catégorie, telles la dorure sur métaux ou la savonnerie.
2. Vingt-trois autres, placées en deuxième catégorie, ne nécessitaient qu’un simple contrôle
administratif de l’innocuité de leurs méthodes, comme les fabriques de chandelles ou de blanc
de céruse, ainsi que les fonderies de métaux, dont les plomberies.
3. Réputées dangereuses ou insalubres, seules les trente-et-une activités répertoriées en troisième catégorie devaient être exercées à l’écart des habitations, à l’exemple des soudières ou des fabriques de vernis, de minium, de sel d’ammoniac, d’acide sulfurique ou de bleu de Prusse.
La première regroupait les établissements qui devaient être éloignés des habitations (sans qu'aucune distance ne soit précisée), la seconde, ceux dont l'éloignement n'était pas « rigoureusement nécessaire » mais pour lesquels on devait s'assurer que les opérations pratiquées n'incommoderaient pas les propriétaires du voisinage. La troisième comprenait les établissements qui pouvaient côtoyer les habitations mais devaient rester sous la surveillance de la police. Aucune sanction administrative ni pénale n'était prévue contre les industriels qui contreviendraient à la loi. À partir de 1851 toutes les décisions concernant les manufactures de première et deuxième classes relevèrent du préfet du département.
[5] Son programme : « plusieurs noyaux ou associations - modèles contenant de 500 à 2000 habitants dans des bâtiments convenables pour produire et conserver une variété de produits, et élever et donner aux enfants une éducation conforme», « chacune de ces petites cités nouvelles serait un modèle dans la façon dont elle se soutiendrait, se gouvernerait elle-même, élèverait et occuperait tous ses membres », elles se traduisent par « un ensemble de carrés formés par des bâtiments. Chaque carré peut recevoir 1200 personnes et il est entouré de 1000 à 1500 acres de terrain. A l’intérieur des carrés se trouvent les édifices publics qui le divisent en parallélogrammes. L’édifice central contient une cuisine publique, des réfectoires et tout ce qui peut contribuer à une alimentation économique et agréable ».
Robert Owen insistait sur l’aménagement du territoire, la maîtrise du sol par l’État et la gestion financière du projet urbaine : « Il faut faire une enquête à travers l’ensemble du pays et repérer les lieux les plus propices à l’installation de ces établissement – agricoles et industriels à la fois. Tous les terrains du royaume susceptibles d’être acquis à cette fin devront être estimés à leur juste prix et achetés par la nation… Quand ces dispositions auront été adoptées et menées à bien…des conséquences admirables s’ensuivront. La valeur réelle de la terre et du travail s’élèvera tandis que baissera la valeur de leurs produits »
[6] Les impressionnistes semblent s’accorder aux propos de Weber, ingénieur civil, chargé du projet de chemin de fer de Paris à Versailles qui nous en précise les multiples charmes :
« Pour joindre Versailles... on franchit les vallées au moyen de viaducs, les sites sont on ne peut plus variés. On aperçoit en même temps rivière, forêts, prairies, coteaux, villes et villages en amphithéâtre; des accidents de terrains de tous les genres se présentent successivement au voyageur; il n'est pas de localités aux environs de Paris qui puissent exciter son admiration ou son étonnement à un plus haut degré... L'ensemble des dispositions comme lignes presque directes, la
beauté du parcours et des campagnes environnantes, l'aspect imposant des viaducs projetés pour traverser les vallées donneraient aux nouveaux chemins un caractère de grandeur et de magnificence vraiment digne des abords de la capitale ».
(Avant-projet des chemins de fer de Paris à Saint-Cloud, Versailles et Saint- Nom, 1835).
[7] « Nous rappellerons simplement ici ses principales conclusions : la terre est perpétuellement surpeuplée, de sorte que la pauvreté, la misère, la disette et l’immoralité doivent toujours dominer ; que c’est le sort de l’humanité d’être éternellement condamnée à exister en trop grand nombre, donc en classes diverses, dont certaines sont plus ou moins riches, cultivées et morales, et les autres plus ou moins pauvres, misérables, ignorantes et immorales. Il s’ensuit dans la pratique — et Malthus lui-même tire ces conclusions — que la charité et les caisses de pauvres sont à proprement parler une absurdité, puisqu’elles ne servent qu’à maintenir en vie et à faire se multiplier la population en excédent, dont la concurrence ne fait que peser sur les salaires ; que l’occupation des miséreux par l’administration des pauvres est également déraisonnable, puisqu’une quantité fixe, tout à fait déterminée, de produits peut être consommée ; que, pour chaque ouvrier en chômage qui est occupé, on en jette un autre sur le pavé, de sorte que la libre entreprise privée se trouve lésée par chaque intervention de l’Assistance publique dans l’industrie ; qu’il ne s’agit donc pas de nourrir la population en surnombre, mais de la limiter autant que possible, d’une façon ou d’une autre.»
[8] Dont en particulier l’industriel Walter Rathenau qui posait les bases d'un « capitalisme démocratique » dont les conséquences théoriques dans le domaine de l'économie et de l'organisation urbaine vont être importantes :
« La base du futur bien-être des villes doit être le sol urbain. Or ce sol n'est fait ni pour les constructeurs à millions, ni pour les receleurs de terrains, ni pour les spéculateurs d'immeubles, ni pour les exploiteurs de loyers […] Tout au contraire, le sol urbain reconstruit […] dans des proportions et des formes convenables, deviendra dans quelques générations la libre propriété des communes. La négligence architecturale de nos rues, tant qu'elle existera, constituera un témoignage visible et obsédant de la négligence de nos conceptions économiques. Celles-ci ont octroyé à un groupe monopoliste le droit de prélever selon leur bon vouloir une taxe progressive sur le patrimoine commun, et ont permis d'offrir gracieusement milliards sur milliards de rentes urbaines » (Die Neue Wirtschaft, 1918).
[9] Selon Paul Ariès : «Le philosophe Isaak Prezent, penseur officiel de Staline, se posait comme le principal adversaire des écologistes : “Pendant douze ans de révolution, les savants soviétiques se sont enfermés avec dédain dans un parc naturel… réservé à l’espèce menacée des scientifiques bourgeois.” (sic) Stanchinski et les autres scientifiques écologistes furent arrêtés en 1934. Ils furent accusés d’avoir propagé « l’idée “réactionnaire” » selon laquelle il y aurait des limites naturelles à la transformation de la nature par la culture humaine.» (Les Rêves de la jeune Russie des soviets, 2017.)
En 1929, le biologiste B.E. Raikov était démis de son enseignement ; Alexandre Chayanov, le célèbre économiste agraire, opposé ou sceptique sur l’organisation des Koulaks staliniens est emprisonné en 1932 puis fusillé en 1937. Il est l’auteur d’un roman d’anticipation intitulé Le voyage de mon frère au pays de l'utopie paysanne : son héros s'éveille en 1984 dans « un pays où le village a conquis la ville, où les coopératives artisanales ont remplacé l'industrie. » Grigori Alexandrovitch Kojevnikov, célèbre zoologiste opposé aux courants industrieux est victime d’une campagne de dénigrement en 1929 qui provoque son renvoi de l'université de Moscou, et du musée zoologique. En 1928, il avait osé critiquer toute démarche utilitariste dans les rapports avec la nature :
« Développer une conception matérialiste de la nature, cela ne revient pas à calculer combien de mètres cubes de bois on peut extraire d’une forêt, ou combien de dollars de peaux d’écureuils il est possible de réaliser chaque année » ; « prendre le contrôle des régulations naturelles est une affaire extrêmement difficile et grosse de responsabilités. Toute intervention [de l’homme], même celle que nous considérons comme bénéfique, par exemple l’agriculture ou l’acclimatation d’animaux [exotiques], détruit les conditions naturelles des biocénoses (…) De ce tissu de vie, qui a évolué durant des milliers d’années d’interactions, on ne peut enlever un maillon isolé sans dommage ».
[10] Maurice Barrès est évoqué par Vichy avec ses romans qui témoignent de son nationalisme républicain, du traditionalisme, de son attachement aux racines, à la famille, à l'armée et à la terre natale. Simone y voyait : le lien qui unit le thème de la nature à celui de la mort :
« Chez Barrès, le culte du sol ancestral et celui des morts sont inextricablement liés : la terre est un immense cimetière. Si la Nature est si fortement vénérée par les écrivains de droite, c’est surtout parce qu’elle leur sert à affirmer la pré-éminence de la mort sur la vie. »
[11] A Hiroshima l'explosion atomique se produit à 600 mètres d'altitude provoquant LA RADIATION INITIALE principalement composée de rayons alpha, de rayons beta et de neutrons. Cette radiation a des effets considérables sur le corps humain d’autant plus terrifiant que ces effets n’apparaissent que des jours, des mois, voire des années après l’explosion. Les médecins japonais et américains découvraient alors les premières d’étranges symptômes : vomissements, perte des cheveux, apparition de taches colorées sur la peau, leucémie et septicémie, une perte des globules blancs entraînant une perte des défenses immunitaires, etc. LE RAYONNEMENT THERMIQUE de l’explosion a atteint une température de plusieurs milliers de degrés. Dans un rayon d’un kilomètre à partir de l’hypocentre, les personnes non protégées ont été désintégrées, ou gravement brûlées. L’ONDE DE CHOC provient d’une grande expansion d’air causée par la chaleur qui s’est propagée dans toutes les directions comme un mur d’air invisible qui a causé des dégâts importants : toutes les maisons en bois dans un rayon de deux kilomètres à partir de l’hypocentre ont été détruites, et celles qui étaient plus éloignées ont été partiellement endommagées. Sur les 90 000 bâtiments de la ville, 62.000 ont été entièrement détruits.
[12] Un des premiers à s’indigner a été Albert Camus qui le 8 août 1945 rédige un éditorial dans Combat, le journal qu'il dirige, où il s'oppose à l'utilisation de l'arme atomique : « Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie.»
[13] Parmi les très nombreuses initiatives, notons l’horloge de l’apocalypse (Doomsday clock) mise en place en 1947 par un groupe de physiciens atomiques qui, choqués par le largage des bombes sur Hiroshima et Nagasaki, avaient lancé en 1945 une revue, qui existe toujours, de réflexion sur l’arme de destruction massive par excellence, le Bulletin of Atomic Scientists. En 1947, ils fixèrent la grande aiguille à 7 minutes avant minuit. C’était le début de l’ère nucléaire. Depuis lors, l’aiguille a été avancée et retardée 17 fois. C’est en 1953, lorsque l’Amérique et l’Union soviétique testèrent la bombe à hydrogène à neuf mois d’intervalle l’une de l’autre que l’aiguille se rapprocha le plus de minuit, à 2 minutes seulement. Après l’effondrement de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide, elle s’éloigna à 17 minutes.
[14] L’économiste Charles Bettelheim expliquait : « Ce mot d'ordre a une signification, beaucoup moins profonde et durable que les mots d'ordre liés aux considérations antérieures. Non pas que ce mot d'ordre n'ait eu, ou qu'il n'ait encore, une grande valeur mobilisatrice d'énergie et d'imagination, mais son importance est transitoire ; elle est en partie liée aux difficultés que la Chine a dû surmonter après le retrait brusque de l'aide soviétique en juillet 1960. »
[15] La Chine maöiste a intrigué des cohortes de jeunes révoltés des années 1968, fascinés, pour un temps, par les propos anti-soviétique, anti-bureaucratique de Mao Zedong qui réclamait la révolution permanente. Puis vint le tour des Tiers-mondistes, pouvant pleinement apprécier dans les pays sous-developpés des germes écologiques. Dont l’ingénieur agronome René Dumont - futur candidat écolo aux présidentielles de 1974 - visiteur depuis 1929, et invité officiel de la Chine communiste à plusieurs reprises, qui publia en 1956, Révolution dans les campagnes chinoises, en 1965, La Chine surpeuplée, Tiers Monde affamé, L’utopie ou la mort, paru en 1973, en 1976, Chine, La Révolution culturale, et en 1984, Finis les lendemains qui chantent... La Chine dé-collectivise. Mis à part le dernier ouvrage, Dumont sera très élogieux de la politique agraire maoïste, et au-delà de cette société de consommation modérée, frugale, sans pour autant adhérer au maoïsme.

Comme tant d’autres, il critique la société de consommation et récuse les modes d’alimentation occidentaux, le grand gaspillage et envisage « une austérité alimentaire » quand d’autres évoquaient la saine et austère frugalité des populations de pays sous-développés. L’exaltation par René Dumont des « cohortes de bicyclettes dans les larges avenues de Pékin » qu’il décrit dans son livre L’utopie ou la mort, faisait écho aux manifestations vélocyclistes des écologistes se déroulant sur les berges de la Seine à Paris ; et précisait que l’« on vit fort bien sans auto en Chine ».

Dumont partisan de l’eugénisme sous Vichy (rappelez-vous), comme à son habitude, approuvait sans réserve la stricte politique de contrôle des naissances :
« Il serait possible […] de n’autoriser qu’une natalité compensant exactement la mortalité, donc d’atteindre vite la croissance zéro, si on employait des méthodes autoritaires — que le danger mondial permettrait de justifier.»
La Chine surpeuplée, Tiers Monde affamé, fait un bilan d'un communisme agraire qui « est aussi la conséquence d'une surpopulation sans industrialisation ». Convaincu du danger que fait courir au monde le décalage entre la croissance démographique et les possibilités de développement de la production agricole, il estime nécessaire de recourir à des méthodes révolutionnaires et préconise l’établissement d’un plan mondial et d’un gouvernement mondial, et de recourir à une limitation des naissances très sévère. Un « tribunal démographique mondial » aurait même pour rôle d'élaborer une politique démographique planétaire, qui pourrait aller, suivant le degré de surpeuplement, jusqu'à exiger immédiatement de certaines populations d'arrêter leur forte croissance. Dumont revendiquera un néo-malthusianisme tout au long de sa longue vie, en dénonçant une folie populationniste comme « la plus fidèle alliée du colonialisme », et dans sa société idéale, « la famille nombreuse y serait bientôt déconsidérée, avant même d’être pénalisée, puis interdite. »
Ainsi pour Dumont et d’autres tiers-mondistes écologistes et/ou écologues, la Chine maoïste n’était certes pas un modèle parfait d’écologie, mais l’autoritarisme pouvait être considéré comme une acceptation raisonnée des disciplines matérielles qui s’imposent, et est à rapprocher de l’idéal de « tyrannie bienveillante et informée » que le philosophe de l’écologie Hans Jonas développera dans Das Prinzip Verantwortung (Le Principe responsabilité, 1979). 




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