APARTHEID | TOWNSHIPS & HOMELANDS


David Goldblatt©| Johannesburg | 1955

« Toutes les utopies sont déprimantes, parce qu'elles ne laissent pas de place au hasard, à la différence, aux "divers". Tout a été mis en ordre et l'ordre règne.
Derrière toute utopie, il y a toujours un grand dessein taxinomique : une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. »

Georges Perec | 1985

L'histoire de l'apartheid est aussi celle des grandes puissance étrangères alliées au régime de l'Afrique du Sud, disposant de fabuleuses richesses minières, et d'une position géo-stratégique – seul point de passage entre l'Europe et l'Orient avec le canal de Suez – qui conféraient à ce pays semi-industrialisé – le seul sur le continent - une importance internationale. Le maintien de l'apartheid pendant des décennies [1948 – 1994] s'est fait grâce, selon les membres de l'African National Congress :

« ... aux appuis financiers des grandes puissances impérialistes comme la Grande-Bretagne, l'Allemagne de l'Ouest, la France [1] et les Etats-Unis et le Japon qui ont d'énormes enjeux dans l'économie de notre pays et qui constituent un appui formidable pour le régime de l'apartheid. Les partenaires impérialistes de l'Afrique du Sud ont fait beaucoup pour développer l'économie et le programme d'armement de l'Afrique du Sud. »

D'autres évoquent le rôle majeur des banques américaines et du Fonds Monétaire International [FMI] accordant des prêts considérables aux banques ainsi qu’au gouvernement sud-africains, en dépit des sanctions et des embargos internationaux établis progressivement. L'administration Reagan en particulier n'aura de cesse de limiter les sanctions de l'ONU, du Conseil de Sécurité, etc., ou de les contourner, afin de protéger l'apartheid. Et durant toute la guerre froide, le régime, pour justifier l'apartheid, s'octroyait le rôle de bouclier contre les États de la région gouvernés par des partis pro-soviétiques ou engagés dans un processus de transformation socialiste, constituant une menace directe :

« Nos principaux ennemis sont les communistes, le comité anti-apartheid, les groupes de pression aux Etats-Unis et en Europe, certaines personnes de la direction des Nations unies, certains éléments du Conseil mondial des églises, les Joe SIovos (...). Nous avons d’autres ennemis, mais ceux que j’ai mentionnés, et, qui sont les plus puissants, ont tous en commun d’être blancs. J’affirme que la couleur des principaux ennemis des Blancs de l'Afrique du Sud est le blanc.»
[Defense White Paper, 1977 (Livre Blanc de la Défense)]


La rhétorique de l'apartheid et de ses alliés, agitant le spectre de l'URSS armant le peuple sud-africain Noir pour une Révolution socialiste, explique les bonnes dispositions des pays capitalistes à accepter l'inacceptable. Le régime de l'apartheid ne cachait pas ses sympathies et sa coopération militaro-policière avec le Chili [dictature Pinochet] et l'Argentine [dictature Videla], et le président Nelson Mandela, admirateur et partisan de Yasser Arafat, eut quelques peines avec Israël [2], un des principaux fournisseurs de technologies militaires et méthodes policières anti-terroristes. Contre l« Swart Gevaar » (le péril noir) et la menace soviétique « rouge », le « système » [mot désignant l'apartheid], instaura un Etat policier et un terrorisme d'Etat comparables à ceux des dictatures, qui culmina avec la militarisation du pays à partir des années 1980. 


DE LA SÉGRÉGATION A L'APARTHEID


Les premiers camps « modernes » de concentration [3] apparaissent en 1899 en Afrique du Sud, conçus par les stratèges militaires britanniques, destinés à enfermer - temporairement - les familles des guérilleros Boers, en guerre contre l'Angleterre : 28.000 enfants, femmes et vieillards Boers et 15.000 [estimation basse] de leurs plus fidèles serviteurs Noirs, y trouveront la mort, de maladie et de malnutrition.

A l'époque où s'érigent ces premiers camps de concentration-détention, les villes de la colonie britannique, avaient, pour la plupart, tenté d'isoler dans des quartiers de ville plus ou moins bien délimités, les populations Noires, Métis et Indiennes : dès 1901 au Cap et 1904 à Johannesburg, suite à des épidémies ravageuses, la majorité d'entre elles a l'obligation de résider dans un quartier spécifique, ou dans des zones d'habitat informel, qui leur sont réservés. Cette législation est progressivement étendue : en 1923, le Native Urban Areas Act concerne les Africains sur l'ensemble du territoire national, largement transgressée dans la réalité. Car en effet, selon Claire Benit « si cette dernière loi est nationale, elle laisse aux municipalités une grande latitude dans son application ; peu d'entre elles l'adopteront, notamment parce qu'elles ne veulent pas assumer les coûts d'un relogement des Noirs dans des quartiers nouveaux et périphériques, dont la construction reste en grande partie à leur charge. En effet, même si des subventions nationales sont attribuées par un Haut Conseil au Logement (national), le financement du logement des Noirs en townships est avant tout local, reposant sur les loyers, les taxes et les bénéfices tirés de la vente d'alcool, monopole municipal. C'est cette latitude municipale qui sera restreinte puis supprimée sous le régime d'apartheid. »

Dans ses mémoires, Nelson Mandela décrivait ainsi la vie d'Alexandra, de Soweto et de Sophiatown :


ALEXANDRA


« A cette époque, Johannesburg était un mélange de ville frontière et de ville moderne. Des bouchers débitaient de la viande dans la rue devant un immeuble de bureaux. Des tentes se dressaient à côté des boutiques et des femmes étendaient leur linge près des gratte-ciel. L’industrie fonctionnait à plein à cause de l’effort de guerre. En 1939, l’Afrique du Sud, membre du Commonwealth britannique, avait déclaré la guerre à l’Allemagne nazie. Le pays fournissait des hommes et des biens à l’effort de guerre. Il y avait une grande offre d’emplois et Johannesburg était devenu un véritable aimant pour les Africains de la campagne qui cherchaient du travail. Entre 1941, date de mon arrivée, et 1946, le nombre d’Africains à Johannesburg a doublé. Chaque matin, l’agglomération semblait plus grande. Les hommes trouvaient des emplois dans les usines et habitaient dans les « townships pour non-Européens » de Newclare, Martindale, George Goch, Alexandra, Sophiatown et dans le Western Native township, un ensemble qui ressemblait à une prison, quelques milliers de maisons boîtes d’allumettes sur un terrain sans arbres.

La vie à Alexandra était merveilleuse et précaire. Il y avait une atmosphère vivante, un esprit aventureux, des gens ingénieux. Le township se vantait de posséder quelques beaux bâtiments mais on pouvait honnêtement le décrire comme un bidonville, le témoignage vivant de la négligence des autorités. Des rues non pavées et boueuses, remplies d’enfants affamés, sous-alimentés, qui couraient partout à demi nus ; la fumée épaisse des braseros et des poêles qui remplissait l’air. Il n’y avait qu’un seul robinet pour plusieurs maisons, et des flaques d’eau stagnante pleines de larves s’étalaient sur le côté de la route. On appelait Alexandra la « ville obscure » à cause de l’absence totale d’électricité. Il était dangereux de rentrer chez soi la nuit car il n’y avait pas de lumière, et des cris, des rires et parfois des coups de feu déchiraient le silence. Une obscurité fort différente de celle du Transkei qui semblait vous envelopper dans une étreinte de bienvenue.

Le township était désespérément surpeuplé ; chaque mètre carré était occupé soit par une maison délabrée, soit par une cabane au toit de tôle. Comme cela se passe trop souvent dans les endroits de grande pauvreté, les pires éléments étaient au premier plan. La vie ne valait pas cher ; la nuit, le revolver et le couteau faisaient la loi. Les gangsters – les tsotsis –, armés de couteaux à cran d’arrêt étaient riches et importants ; à cette époque, ils imitaient les vedettes du cinéma américain et portaient des borsalinos, des costumes croisés et des cravates aux couleurs vives. Les descentes de police rythmaient la vie à Alexandra. Régulièrement, elle arrêtait des quantités de gens pour infraction au pass, possession d’alcool ou non paiement de la taxe individuelle. Presque à chaque coin de rue, il y avait des shebeens, des buvettes clandestines où l’on vendait de la bière de fabrication artisanale.

[…]

Pendant la première année, j’ai plus appris sur la pauvreté que pendant toute mon enfance à Qunu. J’avais l’impression de ne jamais avoir d’argent et je réussissais à survivre avec de très maigres ressources. Le cabinet d’avocats me payait un salaire de 2 livres par mois, car il avait généreusement refusé l’indemnité que les stagiaires payaient normalement. Avec ces 2 livres, je payais 13 shillings et 4 pence de loyer mensuel pour ma chambre chez les Xhoma. Le moyen de transport le moins cher était le bus « indigène » – réservé aux Africains – qui avec 1,10 livre par mois écornait considérablement mon budget. Je payais aussi des droits à l’université d’Afrique du Sud afin de passer mon diplôme par correspondance. Je dépensais encore un peu plus d’une livre pour ma nourriture. Une partie de mon salaire passait dans quelque chose d’encore plus vital – des bougies, car sans elles, je ne pouvais pas étudier. Je n’avais pas les moyens de m’acheter une lampe à pétrole ; les bougies me permettaient de lire tard la nuit. »


SOWETO

« Au début de 1946, Evelyn et moi avons emménagé dans une maison de deux pièces de la municipalité, à Orlando East, et plus tard nous nous sommes installés dans une maison légèrement plus grande, n° 8115, à Orlando West. C’était un quartier poussiéreux et austère de maisons municipales, des « boîtes d’allumettes », qui plus tard ferait partie du Grand Soweto, Soweto étant l’abréviation de South-Western Townships. Notre maison était située dans une zone ironiquement surnommée Westcliff [Falaise Ouest] par ses habitants, du nom de la jolie banlieue blanche au nord. Le loyer de notre nouvelle maison s’élevait à 17 shillings 6 pence par mois. La maison elle-même était identique aux centaines d’autres maisons construites sur des terrains grands comme des mouchoirs de poche, au bord de routes boueuses. Elle avait le même toit de tôle, le même sol de ciment, une petite cuisine et, au fond, un seau comme toilettes. Il y avait des réverbères à l’extérieur, mais à l’intérieur nous utilisions des lampes à pétrole car les maisons n’avaient pas encore l’électricité. La chambre était si petite qu’un lit à deux places la remplissait presque entièrement. Les autorités municipales avaient construit ces maisons pour les ouvriers qui devaient habiter près de la ville. Pour briser un peu la monotonie, certains plantaient de petits jardins ou peignaient leurs portes de couleurs vives. »


SOPHIATOWN


« Situé à six kilomètres du centre de Johannesburg, sur un affleurement rocheux qui surplombait la ville, il y avait le township africain de Sophiatown. Le père Trevor Huddleston, un des plus grands amis du township, compara une fois Sophiatown à une ville italienne construite sur une colline, et il est vrai que, de loin, la ville avait beaucoup de charme. Les maisons au toit rouge, serrées les unes contre les autres ; les volutes de fumée qui s’élevaient dans le ciel rose ; les grands eucalyptus qui entouraient le township. De près, on voyait la pauvreté et la saleté dans lesquelles vivaient trop de gens. Les rues étaient étroites et non pavées, et sur chaque lotissement, des douzaines de baraques s’entassaient les unes contre les autres.







 Sophiatown  | 1950

Sophiatown faisait partie, avec Martindale et Newclare, de ce qu’on appelait les townships ouest. A l’origine, il s’agissait d’une zone destinée aux Blancs et un promoteur immobilier y avait effectivement construit un certain nombre de maisons pour des acheteurs blancs. Mais à cause d’une décharge d’ordures municipale, les Blancs avaient choisi de vivre ailleurs. Sophiatown était un des rares endroits du Transvaal où les Africains avaient pu acheter des terrains avant l’Urban Areas Act de 1923. Beaucoup de ces vieilles maisons de brique et de pierre, avec des vérandas couvertes de tôle, tenaient encore debout et donnaient à Sophiatown un air ancien et agréable. Avec le développement de l’industrie à Johannesburg, Sophiatown était devenu un quartier de main-d’oeuvre africaine et avait connu une rapide extension. C’était pratique et proche de la ville. Les ouvriers habitaient dans des cabanes construites dans les jardins, devant et derrière les vieilles maisons. Quarante personnes pouvaient partager le même robinet. Plusieurs familles pouvaient s’entasser dans la même cabane. Malgré la pauvreté, Sophiatown avait un caractère spécial ; pour les Africains, c’était la Rive gauche de Paris, ou Greenwich Village, c’est là qu’habitaient les écrivains, les artistes, les médecins et les avocats. Il y avait une atmosphère à la fois conventionnelle et de bohème, animée et calme. C’était là que le Dr. Xuma habitait et avait son cabinet et qu’exerçaient différents tsotsis (gangsters), les « Berlinois » et les « Américains » qui avaient pris des noms d’acteurs d’Hollywood comme John Wayne ou Humphrey Bogart. Sophiatown se vantait de posséder la seule piscine pour enfants africains de Johannesburg. »


L'AIR DE LA VILLE REND LIBRE


L'air de la ville rend libre : la ville traditionnelle, la ville héritée, lieu privilégié des melting-pots sociaux, culturels et raciaux, ne pouvait en aucune manière être adaptée aux principes d'exclusion et de sécurité essentielle pour la survie de l'espèce dominante Blanche. Le Swart Gevaar » (le péril noir) apparût clairement lors des grandes grèves ouvrières Noires de 1946 [4], et le recensement de la même année affichait pour la première fois dans l'histoire du pays, la supériorité numérique des Noirs sur les Blancs dans les villes.


David Goldblatt © | Johannesburg hold-up | 1963

En 1948, charge aux planificateurs et urbanistes de l'Etat de concevoir la ville et le territoire de l'apartheid, de matérialiser les principes de la séparation totale des races [5], et plus que cela, de maîtriser la menace « révolutionnaire » du « Swart Gevaar ». En tant que dominion britannique, les planificateurs portent naturellement toute leur attention et préférences à l'idéologie anti-urbaine : aux théories de la Garden City de Howard et de ses adeptes, aux réalisations des villes nouvelles satellites – les Siedlungen - des architectes allemands de la République de Weimar, et aux expériences du régime fasciste de Mussolini.

Hendrik Verwoerd, homme politique sud-africain et principal architecte de l'apartheid [il fut ministre des Affaires Indigènes puis Premier ministre], ainsi que d'autres futurs ministres du régime de l'apartheid [6], ne cachaient pas, jusqu'aux heures les plus sombres de la guerre, leurs sympathies pour le nazisme, le fascisme et Mussolini, dont le racisme contre les Noirs avait peu d'égal. La colonie éthiopienne sera d'ailleurs soumise à des lois raciales plus tard reprises par l'apartheid [Mussolini en personne interdit les rapports sexuels entre Noires et Blancs en 1937], et meurtrie par le massacre, le carnage d'Addis-Abeba, en février 1937, par l'armée et les Chemises noires fascistes, suite à l'attentat manqué du général Graziani : 30.000 civils [estimation haute], femmes, enfants, vieillards, sont pourchassés dans la ville et tués méthodiquement pendant trois jours, selon les ordres de Mussolini.




Hendrik Verwoerd

Contemporaines des premières lois ségrégatives de l'Afrique du Sud, le régime fasciste instaura dans l'entre-deux guerre des lois et réformes urbaines bien plus radicales, plus tard réadaptées – socio-racialement - par l'apartheid :

  • Lois et de mesures restrictives concernant le choix du lieu d’habitation des ouvriers, et sur la mobilité résidentielle (obligation d'un travail régulier et déclaré pour se loger dans une résidence en ville).
  • Relégation des classes indigentes, pauvres et ouvrières hors des centres villes.
  • Politique sociale n’assurant aucunement la demande et les besoins de la population ouvrière dans les grandes villes en matière de logements.
  • Répression contre toute forme de luttes sociale et urbaine par l’usage de la la violence appliquée dans les cadres de la loi, et celle extralégale (Chemises Noires).

L'idéologie anti-urbaine du régime fasciste, repose sur des interventions urbanistiques, des lois et des mesures restrictives portant sur l’immigration intérieure qui selon Colette Vallat, « sont autant au service d’une campagne qu’il faut rendre productive, que de la ville à laquelle il faut garder son caractère élitiste.» [7] Les principaux objectifs sont de limiter une trop grande concentration ouvrière dans les villes industrielles, d'assainir les centres historiques et les quartiers anciens de la plèbe, et d'y interdire la venue et l'installation de populations rurales migrantes pauvres. Calza Bini, dirigeant fasciste des IACP (Institut autonome pour les maisons populaires) estimait qu'il fallait « chercher à conduire vers la périphérie et au-delà tous ceux qui n'ont rien à faire en ville. » Dans le même ton, la Native Affairs Commission en 1925, en Afrique du Sud, est un parfait écho :

« La ville est une aire européenne dans laquelle il n'y a pas de place pour l'indigène superflu, qui est sans travail pas plus qu'il ne rend service à sa communauté, mais forme une classe avec les agitateurs professionnels, les logeurs des taudis, les vendeurs d'alcool, les prostituées et toutes les autres sources indésirables. »

En 1928, Mussolini proclamait dans l’article Sfollare le città :

« Le mot d’ordre qui est donné à toutes les hiérarchies du régime, de celles du centre à celles des périphéries est celui-ci : empêcher par tous les moyens, y compris, si nécessaire, les moyens coercitifs, l’abandon des campagnes ; refouler par tous les moyens l’immigration qui déferle dans les villes. Pour ce qui est de l’industrie du bâtiment, il y a des millions de maisons rurales inhabitables, à démolir et à refaire, ce qui est compris dans les plans de l’assainissement intégral ».


L'urbanisme de ségrégation sociale-politique consista donc à expulser les classes pauvres des villes et à refouler l'assaut des ruraux par la destruction de quartiers anciens et d'îlots de pauvreté, offrant par la même occasion à la spéculation des terrains d’une valeur inestimable, comme ce fut le cas en Afrique du Sud. En théorie, car faute de moyens conséquents et de temps (la guerre), la classe ouvrière, potentiellement dangereuse, devait être cantonnée, selon des catégories sociales-politiques bien précises :

  • L'aristocratie ouvrière, les employés de l'administration fasciste, étaient admis dans l'enceinte de la ville, mais épurés de leurs éléments communistes, syndicalistes et autres opposants au régime ; les plus méritants sont logés dans les nouveaux quartiers ouvriers « modèles » modernes et bien équipés, à la périphérie des villes, comme le très agréable quartier Garbatella à Rome.
  • La plus grande majorité des expulsés des quartiers centraux anciens sont déplacés dans des bourgades uniformes sordides, en zone péri-urbaines souvent proches des centres industriels ; dans le cas particulier des ouvriers du bâtiment (nombreux à Rome), les municipalités leur concèdent le droit provisoire de résider dans les baraquements de chantier.
  • Le sous-prolétariat et les migrants ruraux pauvres sont concentrés dans les borgete [bourgades], simples noyaux urbains implantés en lointaine périphérie, étroitement surveillés par la police, composés d’une succession de baraquements sommaires, distribuée par des voies de terre, ne disposant d’aucun équipement public. Boncompagni Ludovisi, déclarait à propos de la borgata Gordiani à Rome :
    «... les maisons n’ont pas d’eau ni de cabinets. Ces derniers et les fontaines (qui doivent servir aussi pour la toilette) sont répartis en plusieurs points de la zone et doivent servir à un nombre déterminé de logements. Les constructions fabriquées en toute hâte et dans l’économie sont détériorées. Les toits n’arrivent pas à empêcher l’eau de filtrer dans les pièces de séjour entraînant une humidité funeste aggravée par l’eau qui affleure et remonte du sol étant donnée l’absence de fondation et de plancher ».
  • Le lumpenproletariat des bidonvilles, considéré comme ennemi de la nation fasciste, est relégué par la force hors des agglomérations ; les zones de taudis sont systématiques détruites par les Chemises Noires, et reconstruites toujours plus loin.
  • Enfin, des Nuclei Edilizi, des villes nouvelles sont construites dans les campagnes, et participent au développement d'une région [assèchement des marais Pontins, par exemple] en « fixant » dans des centres urbains, les populations rurales pauvres.




L'on remarque également une certaine similitude concernant la revitalisation d'une conscience historique et nationaliste : la Rome Antique et celle des pionniers Boers, qui se manifeste en Afrique du Sud, à partir des années 1930, par la construction de très nombreux monuments érigés à la gloire des héroïques pionniers, et à leurs batailles victorieuses contre les indigènes, et plus encore après la victoire électorale du parti nationaliste qui instaure l'apartheid.


MADE IN USA


Les lois raciales made in USA contre la communauté Noire et les peuples Indiens constituaient un formidable réservoir d'idées et d'expériences pour les architectes de l'apartheid. Mais outre les réserves Indiennes, ces lois ne concernaient pas ou peu les domaines de l'urbanisme et moins encore de l'aménagement du territoire.  Un modèle d'urbanisation intéressa les planificateurs sud-africains, celui des company towns érigées dans la seconde moitié du 19e siècle, ces cités-casernes industrielles isolées, implantées en campagne le long des voies de chemin de fer, loin des centres villes, dont l'objectif est ainsi résumé par le fabriquant de piano Steinway :

« Nous espérions échapper ainsi aux menées des anarchistes et des socialistes, qui déjà à cette époque passaient leur temps à susciter le mécontentement parmi nos ouvriers et à les inciter à se mettre en grève. Ils semblaient nous prendre pour cible et nous pensions que si nous pouvions éviter tout contact entre nos ouvriers et ces hommes, ainsi qu'avec d'autres tentateurs de la ville dans les quartiers ouvriers, ils seraient plus heureux et que leur sort serait meilleur. » 

Ce type d'urbanisme visait à séparer les ouvriers de l'environnement social et politique instable de la grande ville, ébranlée, pendant les années 1870, par de violentes luttes de classes, et d'autre part, prétendait exercer sur les travailleurs un contrôle rigide aussi bien sur le plan politique, en soumettant à discrimination les membres des organisations syndicales, qu'économique, en contrôlant la mobilité et la dynamique salariale. Manfredo Tafuri exprima l'idée que les fondements même du système étaient bien « la séparation de la classe ouvrière de celle de la métropole, et de l'ensemble des travailleurs américains, et la tentative d'exercer un contrôle rigoureux sur le marché de la force de travail... »


GRAND APARTHEID


L'idéologie anti-urbaine du fascisme, comme celle plus tardive du nazisme, qui prônent une politique de programmes d'assainissement des grandes villes et d'incitations au « retour à la terre » purificateur, ont sans doute inspiré ou influencé, bien plus que les théories de la Garden city de Howard, les politicens pro-fascistes-nazis de l'apartheid de l'entre-deux guerre. Cette dimension d'anti-urbanité était déjà sous-jacente dans l'idéal des fermiers Boers, ils la glorifieront, au moment même où la société s'urbanise et s'industrialise, y compris l'agriculture.

Mais si l'on remarque des similitudes parfaites, les théoriciens de l'apartheid formuleront une idéologie, ou une utopie tout à fait inédite, celle d'une « société séparée », ou de « développement séparé » : le grand apartheid, défini ainsi par R. Davies :

« C’est à partir de l’héritage d’une ségrégation pragmatique que s’est développée une tentative pour créer des sociétés ethniques séparées verticalement dans lesquelles les contacts horizontaux seraient réduits au minimum (en théorie) et dans lesquelles chaque société serait identifiée à son propre territoire.» [8]

Le séparatisme des races devait ainsi « protéger » la culture africaine des méfaits de la détribalisation et de l'urbanisation – blanche - présumées acculturantes, voire déstabilisatrices car peu adaptées aux modes de vie clanique : le véritable foyer, en particulier la famille, doit être à la campagne, au sein des tribus, sous l'autorité du Chef. Ceci justifia pendant longtemps le grand apartheid auprès de la communauté internationale, et les argumentations pseudo-anthropologiques avancées pour tenter de le fonder scientifiquement prouvaient l'inaptitude des Noirs – tout du moins sa masse rurale – à s'adapter aux conditions de vie urbaine, et leur préférence à rester hors de la modernité.



Ernest Cole ©

Interdire donc l'urbanisation des populations Noires, et les consacrer à « stagner », selon les lois de l'apartheid, dans la tradition des coutumes ancestrales rurales, les condamnent à l'anti-modernité. Nelson Mandela évoquait particulièrement ce point :

« Malgré son aspect infernal, le township d’Alexandra était aussi une sorte de paradis, C’était un des rares endroits du pays où les Africains pouvaient devenir propriétaires et diriger leurs propres affaires, où les gens n’avaient pas à faire de courbettes devant la tyrannie des autorités municipales blanches, une terre promise urbaine, la preuve qu’une partie de notre peuple avait rompu les liens avec les régions rurales pour devenir des habitants permanents de la ville.

Le gouvernement, afin de maintenir les Africains à la campagne ou au travail de la mine, soutenait qu’ils formaient par nature un peuple rural, inadapté à la vie citadine. Malgré ses problèmes et ses insuffisances, Alexandra lui apportait un démenti. Sa population, issue de tous les groupes linguistiques africains, était parfaitement adaptée à la vie citadine et politiquement consciente.

La vie urbaine tendait à estomper les distinctions tribales et ethniques, et au lieu d’être des Xhosas, des Sothos, des Zoulous ou des Shangaans, nous étions des Alexandriens. Cela créait un sentiment de solidarité qui inquiétait beaucoup les autorités blanches. Vis-à-vis des Africains, le gouvernement avait toujours utilisé la tactique du diviser-pour-régner, et il comptait sur la force des divisions ethniques. Mais dans des endroits comme Alexandra, ces différences s’effaçaient. Alexandra tient une place de choix dans mon coeur. »

Ce type de raisonnements racistes n'est pas l'apanage des politiciens sud-africains Blancs car une fraction de l'élite Noire, issue des familles royales et princières [9], attachées à leur pouvoir, estimait la prolétarisation urbaine des Noirs, comme étant le plus grave danger pouvant mettre en danger leur suprématie ancestrale, et comme étant un élément perturbateur d'émancipation des femmes, « les porteuses naturelles des traditions ».


SPATIALITÉ ET TEMPORALITÉ


Les grands principes de l'urbanisme de l'apartheid s'inspirent ainsi des diverses idéologies anti-urbaines de régime démocratique, autoritaire ou dictatoriaux. Mais la déconcentration ou l'éclatement des populations urbaines ne pouvait se concevoir dans une nation industrialisée en plein développement, et la découverte de fabuleuses veines minières d'or et de matériaux rares, nécessitaient une main-d'oeuvre toujours plus nombreuse : le capitalisme « moderne » exigeait des concentrations urbaines massives, d'armées de réserve d'ouvriers et d'employés. Cette demande du grand capital plaida en faveur de l'urbanisation des Noirs, ayant un droit « temporaire » à la ville, subordonné, sauf cas spécifiques, à leur « utilité économique ». Lindsay Bremner, architecte sud-africain concédait :

« Black people were reduced to being temporary, labouring sojourners in a white world. Their presence was a constant reminder that a creolised, heterogeneous world was only an administrative slip away. »



David Goldblatt© | 1972-73 

Ainsi, le droit de résider en ville est contraint à un contrat de travail, et la durée de ce dernier conditionne la durée de location d'une maison municipale. Ce système autorise la constitution d’une force de travail captive et soumise aux employeurs, qui sont invités à établir des contrats de travail à durée déterminée. Et plus particulièrement pour les travailleurs « temporaires », au contraire des classes aisées, de la bourgeoisie, de l'aristocratie ouvrière et de la classe moyenne en constitution qui peuvent obtenir sans grande difficulté le renouvellement des baux de location. Il ne s'agissait donc pas uniquement de concentrer une population Noire pauvre, mais au contraire, de favoriser l'émergence d'une élite dans chaque classe sociale, acceptant la collaboration avec le système en échange du Droit de pouvoir vivre à proximité [relative] des grandes villes. Cette politique de cooptation [ou de collaboration] sera renforcée au fil des années, notamment après les grandes grèves ouvrières Noires de 1973, et les émeutes de Soweto en 1976.


L'URBANISATION DE L'APARTHEID


C'est ainsi que les planificateurs réinventèrent l'urbanisme colonial qui avait dominé jusqu'alors, dont la conception oppose la ville Blanche aux zones indigènes, mais imbriquées : l'apartheid radicalise le système et les sépare physiquement, en fragmentant la ville en trois entités-villes distinctes [White, Coloured & Metis, Black], ayant chacune leurs propres caractéristiques, leurs propres lois et leurs propres fonctionnements.


Source : Krige, « Bloemfontein », in A. Lemon (ed.), Homes apart, Cape Town, D. Philip, 1991 | via Myriam HOUSSAY-HOLZSCHUCH

Pour la ville blanche, les planificateurs reprennent en grande partie les théories d'aménagement du territoire se référant aux principes de l'idéologie anti-urbaine, sur le modèle des banlieues tentaculaires des villes californiennes : un type d'urbanisme de dé-concentration par nature expansif : il doit s'agir d'occuper physiquement le territoire, l'extension urbaine blanche, à l'image de Los Angeles, devait pallier la minorité numérique. Dans leur forme urbaine très étendue, ces tissus pavillonnaires, en propriété individuelle, représentaient autant de bastions à prendre que de zones de surveillance placées sous l'autorité de milices urbaines formées de réservistes de l'armée. La ville blanche n'est cependant pas interdite en tant que lieu de résidence aux Noirs : les dérogations sont très nombreuses concernant notamment les employés de maison, domestiques, servantes, nounous, cuisinières, chauffeurs, jardiniers, gardiens et policiers, etc., qui sont autorisés à résider dans les zones blanches. À Johannesburg, chaque immeuble d'habitations du centre-ville abritait sur son toit les gardiens et employés domestiques, et les maisons individuelles des banlieues aisées disposaient d'une ou plusieurs chambrettes destinées aux employés de maison.






Les centres-villes hérités qui concentrent les institutions du pouvoir, de la finance, les monuments historiques, sont des zones stratégiques et une large Buffer Zone de plusieurs kilomètres les isolent et les protègent des quartiers résidentiels noirs. Ici, le « Petit » apartheid  instaure comme aux USA, la ségrégation de tous les espaces urbains concernés par les flux de population (transports), les lieux (les plages, les parcs) et services publics (gares, postes, trottoirs, toilettes, et même bancs) et semi-publics (commerces). Aucun hôtel n'accepte les personnes de couleur, même étrangères.


GROUP AREAS ACT


Pour la ville Noire, le principe général est de concentrer-consigner les populations urbaines dans des zones résidentielles bien délimitées et isolées, parfait contraire du modèle des zones résidentielles blanches cherchant à occuper le territoire et à s'étendre à l'infini. Le Group Areas Act, loi instaurée en 1950, pilier de l'apartheid (Malan la désigne d'«essence même de l’apartheid ») est ainsi expliquée par Nelson Mandela :

« Le Group Areas Act constituait la base de lapartheid résidentiel. Daprès cette loi, chaque groupe racial ne pouvait posséder de la terre, occuper des locaux et avoir une activité que dans une zone séparée. Par conséquent les Indiens ne pouvaient vivre que dans des zones réservées aux Indiens, les Africains dans des zones africaines et les métis dans des zones réservées aux métis. Si des Blancs voulaient le terrain ou les maisons dautres groupes, il leur suffisait de déclarer la zone blanche et den prendre possession. Le Group Areas Act a ouvert lère des déplacements forcés, quand les communautés africaines, des villes et des villages situés dans des zones urbaines considérées comme « blanches », ont été violemment déplacées parce que les propriétaires blancs voisins ne voulaient pas que les Africains vivent à côté deux ou parce quils voulaient simplement prendre leur terre. En haut de la liste des déplacements forcés, il y eut Sophiatown, une communauté très vivante de 50 000 personnes, un des plus anciens quartiers noirs de Johannesburg. Malgré sa pauvreté, Sophiatown débordait dune vie très riche et donnait naissance à beaucoup de choses nouvelles et de valeurs dans la vie et la culture africaines. »

A partir de 1950, commencent le cycle des grandes expulsions des communautés Noire, Métis et Indienne, des quartiers proches des centres villes et des zones résidentielles réservés à la population Blanche, vers de nouveaux quartiers de concentration. Cependant Claire Benit observe que « à cette époque s'exacerbe le conflit entre le gouvernement central et les municipalités accusées de saboter le « plan d'apartheid » par leur politique trop laxiste. La municipalité de Johannesburg (à majorité United Party, plus « libéral » que le National Party qui dirige le pays) est souvent réticente au « remodelage urbain » jugé trop coûteux, au point que le pouvoir central dut nommer un Conseil du Relogement pour déplacer les 58 000 noirs des quartiers mixtes (Sophiatown, Pageview, Martindale et Newclare) en cours de destruction vers les townships de Meadowlands et Diepkloof à Soweto. » Ainsi en février 1955, les résidents de Sophiatown apprennent par courrier que :

« Il vous est présentement demandé, dans les termes du Native Resettlement Act de 1954, de libérer les lieux où vous résidez. Vous avez jusqu'au 12 février. Un logement vous sera proposé dans le nouveau quartier de Meadowlands. [Soweto]»



R.J. Davies| Schéma Recomposition spatiale sociale-raciale de Durban et Pretoria



Diagram of the spatial organisation of the Segregation City by Professor R.J. Davies (“The Spatial Formation of the South African City.” GeoJournal Supplementary, Issue 2, 1981) [CBD = Central Business District]



Diagram of the spatial organisation of the Apartheid City by Professor R.J. Davies (“The Spatial Formation of the South African City.” GeoJournal Supplementary, Issue 2, 1981)  [CBD = Central Business District]



Diagram of the modernized apartheid city model by David Simon (“Crisis and Change in South Africa: Implications for the Apartheid City”. Transactions of the Institute of British Geographers, New Series, Vol. 14, No. 2 (1989)) (based on Professor R.J. Davies, “The Spatial Formation of the South African City.” GeoJournal Supplementary, Issue 2, 1981)


LES BLACK TOWNSHIPS | 1948 - 1976


Les caractéristiques mêmes des townships prouvent incontestablement que des stratèges militaires [10] ont assisté les planificateurs et les urbanistes pour leur conception. Toutefois, la militarisation des concepts urbains s'est effectuée graduellement au fur et à mesure du développement de la résistance Noire. Les premiers townships des années 1950 étaient ainsi très différents de ceux bâtis après le massacre de Shaperville, et des premiers attentats de la branche armée de l'ANC en 1961, Umkhonto. Le black township « idéal » des années 1960-1976 [date des émeutes de Soweto] obéissait à des règles très strictes d'urbanisme et d'architecture :

Situation en lointaine périphérie du centre ville blanc,

à 1 ou 2 heures de transport en commun (bus ou train). C'est la première règle pour l'établissement des zones résidentielles réservées aux Noirs : les éloigner le plus loin possible des villes blanches, en respectant cependant un temps de trajet domicile-travail, « raisonnable » mais abrutissant. L'éloignement des ghettos noirs devait protéger les centre-villes d'une possible insurrection organisée ou spontanée : le long temps de parcours des insurgés avant d'y parvenir à pied [les sociétés de transports publics étaient sous la direction de Blancs incorruptibles], permettait l'intervention et l'organisation des forces de l'ordre. Parfois, des townships réservés aux sud-africains Métis ou Indiens, s'interposent entre les black townships et les quartiers blancs. Les black townships ne sont pas reliés directement entre eux.





Isolé de son environnement par une Buffer Zone inhabitable

[en principe], les townships sont délimités par des infrastructures routières [routes nationales puis autoroutes] ou ferroviaires, un élément naturel [fleuves, rivières, zones inondables, marécages, l’estuaire de la Swartkops à Port Elisabeth, terrils des anciennes mines d'or à Johannesburg, etc.], une zone dédiée à des activités industrielles, ou bien polluante [centrale thermique, etc] constituant des barrières fortes. Entre ces limites et le township, la Buffer Zone est un vaste terrain vague inconstructible (en principe) l’encerclant où sont parfois implantés des installations sportives de plein air, le cimetière, etc. La Buffer Zone protectrice limitait à la fois les possibilités de son développement, constituait un plan remarquable pour son contrôle, et une zone de tir idéale pour les « surveillants ».  Michel Foucher en 1987, observait depuis l'avion :

« Pour se convaincre que l'apartheid est une réalité géographique, inscrite dans l'espace autant que sur les « pass books », il suffit en quelque sorte d'« ouvrir l'oeil », à travers le hublot, et ce, quel que soit l'axe du survol. Ce n'est pas dans les grandes agglomérations urbaines que, vus de haut, les contrastes sont les plus spectaculaires. Certes, le « zonage » est évident, les « townships » des périphéries apparaissent nettement séparés des centres par des aires tampon (terrils de matériaux jaunes du Reef, immenses centrales thermiques au charbon, larges emprises ferroviaires) tandis que dans les vastes banlieues « blanches » scintille l'eau bleue des piscines. […] Les choses se précisent lorsque, survolant les provinces, on constate que la moindre petite ville, bourg à fonctions rurales ou centre industriel secondaire, est composée de quartiers complètement séparés : un centre, des quartiers aérés et, dé l'autre côté d'une route et d'une voie ferrée, un « township ». C'est ainsi que se présentent, dans le nord du Transvaal, Messina, Pietersburg, Nylstroom (référence calviniste au Nil biblique) ou Rayton (sur la route Pretoria-Maputo). Encore que, à Rayton, proche de Pretoria, la surface d'habitat spontané occupe, simple estimation, trois fois celle du township. »


Township KwaMashu | Durban | 1959

ITALIE | Ville nouvelle Carbonia | 1938


Limitation des points d'accès

faisant offices de check points. Soweto, par exemple, ne disposait que de 4 accès pour une population estimée à plusieurs millions ! Lors de soulèvement ou d'émeute, la police aidée de l'armée bloquait facilement les accès et contrôlait les Pass des entrants et des sortants. D'une manière générale, les gares routières sont implantées hors des townships, les gares ferroviaires également mais les exceptions sont nombreuses. La limitation du nombre des accès avait été déjà faite dans la plupart des townships des années pré-apartheid.


Panoptique

Des postes de police sont implantés au coeur des townships, généralement à proximité du conseil municipal, ou d'une grande place centrale, parfois complété par un mirador ou une tour de contrôle, qui peuvent être également implantés aux accès et aux carrefours de grandes avenues. Ils sont équipés de puissants projecteurs éclairant les raids nocturnes des forces de l'ordre.

Le système viaire principal est, le plus souvent, un quadrillage de voies rectilignes, ou convergentes vers des rond-points assurant le contrôle simultané de plusieurs grandes voies irriguant un quartier. À ce système de grandes voies, les voies secondaires qui s'y raccordent prennent le tracé d'un U : un seul axe peut ainsi commander et contrôler plusieurs voiries. Les barrières et les clôtures de jardin entre la rue et les maisons sont en principe interdites.

Il s'agit bien là d'une sorte de ville-panopticon (cher à Michel Foucault) dont le principe même est de suggérer la présence policière et de ses possibilités de pouvoir épier, surveiller sans être vue, à tous moments.


Implantation d'une caserne militaire

non loin pour les plus grands townships.

Contrôle total de la distribution des ressources vitales

en eau potable, en électricité par les autorités. C'est un point d'une extrême importance, ignoré par les géographes, mais envisagé par les stratèges militaires en cas d'insurrection prolongée. Si l'électricité importe moins jusqu'à une certaine époque, la privation en eau potable d'une ville est synonyme de mort. De même, les centres commerciaux, les grandes surfaces de vente indispensables aux populations, sont situés en dehors de la Buffer Zone, ou inexistants, et le plus généralement, concentrés près des gares routières ou ferroviaires des centres-villes réservés aux Blancs, parfois dans les zones réservées aux communautés Métis et Indiennes. Les commerces informels, les épiceries et autres boutiques dans l'enceinte du township ne peuvent pas assurer le ravitaillement quotidien des populations. La taille des parcelles est insuffisante pour cultiver un jardin potager, possibilité d'auto-subsistance d'ailleurs parfois interdite.

Sous-équipements structurels

Les townships, en principe, ont toujours été censés s'autofinancer [self-financing local authorities], leurs résidents locataires devant « payer » la construction des équipements et assurer les frais de leur fonctionnement. Mais les dérogations sont pléthores afin de leur assurer un minimum vital concernant notamment l'hygiène publique. Les revenus des municipalités dépendent essentiellement des habitants : les grandes entreprises, les centres commerciaux étaient dans tous les cas situées hors du périmètre administratif des townships, les privant ainsi en matière fiscale de revenus. Cette interdiction est accentuée par l'interdiction faite aux Noirs, jusqu'en 1976, de posséder une entreprise.


Habitante de Soweto creusant une tranchée pour l'électrification

Environnement psychologique « urbain »

et paysager, habitat, dégradant et humiliant pour les habitants. Une forme de propagande par le fait de la suprématie et de la supériorité de la race Blanche.
Selon Bloke Modisane, romancier qui a connu la ville sud-africaine avant et après la mise en place de la politique d’apartheid :

« Physiquement, Meadowlands (quartier nord de Soweto) détruit l’âme, c’est d’une monotonie déprimante, les maisonsressemblent à des milliers de champignons sur la colline, des petites unités réparties sans amour ni bon sens, un monstre monolithique du National Building Research Institute. »
Modisane Bloke, Blame on History |1963


David Goldblatt©| Soweto | 1972 


David Goldblatt© | Soweto | 1964

Droit de propriétés foncière et immobilière

interdit pour les populations Noires en dehors des homelands. Les systèmes de construction et de gestion immobilière varient : ils s'intègrent dans une économie de marché pour le logement des Blancs et des Indiens, mais sont maîtrisés par les pouvoirs publics pour les Métis et les Noirs. Les résidents des townships municipaux étaient locataires de leurs matchbox houses, propriétés de la ville, comme le foncier. Les baux de location sont temporaires, variables selon les époques et les classes sociales, et peuvent être résiliés sans préavis aucun. L'apartheid catégorisa – en théorie - deux types de résidents : les travailleurs « temporaires », venus des homelands ruraux, expulsés ou invités, selon les aléas économiques et le besoin en main-d'oeuvre, et les résidents autorisés, sous certaines conditions, à vivre en « permanence » dans l'enceinte des townships.

Pour les travailleurs temporaires, la résidence en township était soumise à autorisation, accordée seulement si l'intéressé pouvait se prévaloir d'un contrât de travail, et la durée autorisée de son séjour ne devait pas excéder la durée du contrat. Le plus souvent, il était refusé aux travailleurs de venir accompagné par leurs familles, et ils étaient logés dans les hostels, foyers réservés aux célibataires masculins. Une « variable » qui en tant de crise devait retourner dans ses homelands.

Le « Native Laws Amendment Act » établit les règles permettant de résider de façon permanente (selon la section 10, seuls ceux y ayant résidé 15 ans, ou ayant travaillé 10 ans sans interruption pour le même employeur ont des droits urbains). L'autorisation pour l'obtention d'un bail de location de longue durée d'une maison municipale était accordée en fonction de l'emploi, et de la classe sociale : la petite bourgeoisie (homme d'affaires, commerçants, professions libérales, personnel du corps médical, universitaires, etc.), les classes moyennes (employés de bureaux, personnels de l'administration, instituteurs, policiers, domestiques, etc.), et l'aristocratie ouvrière, issues de familles résidant depuis plusieurs générations en ville bénéficiaient de baux renouvelés sans grande difficulté, tout du moins pour ceux n'opposant aucune résistance au régime.


Sous Divisions sociales et ethniques

Les townships étaient ainsi subdivisés en districts distincts pour les différentes classes sociales. Les résidents permanents – l'élite Noire bourgeoise - occupaient, en général, les districts les plus anciens et les mieux équipés – en eau potable, électricité, équipements publics, etc. - , tandis qu'à l'opposé, les travailleurs temporaires célibataires s'entassaient dans les foyers de travailleurs, les hostels, regroupés dans des districts bien délimités. Pour compléter ce dispositif de ségrégation urbaine, l'Etat instaure le « Prevention of Illegal Squatting Act » en 1951, contre les les installations sans autorisation en zone urbaine sous peine d'expulsion.
Mais cette loi n'a jamais empêché les squatters illégaux de construire leur habitat de fortune dans les arrières cours, puis dans les Buffer Zones.

Les planificateurs avaient également établi le découpage résidentiel entre groupes ethniques différenciés, en fonction de leur homeland d'origine ou de rattachement : dans le vaste township de Soweto les différents groupes africains se voyaient attribuer des zones différentes. L'ethnicisation de la ségrégation résidentielle ne s'appliqua en réalité qu'aux hostels, même si de nombreuses exceptions confirment la règle (notamment au Natal Zulu).

Contrôle total administratif policier

Les résidents locataires Noirs ne disposent d'aucun droit en matière de gouvernement local. Jusqu'en 1983, les townships étaient gérés directement par la municipalité blanche, ou par le gouvernement central, grâce à un « superintendant » résidant sur place, qui consultait un conseil de résidents et de notables, l’Advisory Board. Ce n’est qu'en 1983 que les Noirs des townships purent élire les conseillers municipaux Noirs des Black Local Authorities. Celles-ci, perçues comme des valets du régime d’apartheid et n’ayant aucun moyen financier de gouverner, furent boycottées par l’immense majorité de la population. Ainsi, ce n’est qu’à partir des élections de 1995 et 1996 qu’un pouvoir local légitime et efficace s’est mis en place.

Les loyers et les charges étaient perçus par les conseils municipaux blancs, puis par les black councils à partir de 1983, qui assuraient une mission de contrôle total des populations. La moindre opposition [participation à une grève de loyer, syndicaliste connu, etc.] pouvait être sanctionnée par l'expulsion immédiate du « locataire » et d'une obligation de s'exiler ad vita eternam dans un homeland. Dans le cas des salariés de l'administration (instituteurs, employés de bureau, etc.), une opposition trop soutenue était passible également de la perte de l'emploi, donc du logement.

Sur-population

La surface des matchbox Houses est minimum, la qualité du bâti dérisoire, et le plus souvent les habitations ne sont pas raccordées aux réseaux d'eau, d'électricité, etc. Certains auteurs soulignent que cette existenzminimum concernant l'habitat n'était pas, à l'origine, une volonté délibérée des autorités, certaines municipalités libérales organisaient mêmes des concours d'architectes pour la conception de township « modèle ». Mais ces mêmes architectes comprirent très rapidement qu'avec le peu de moyens financiers mis à disposition, et l'extrême phobie d'une insurrection générale « chassant les Blanc à la mer », leurs projets "généreux" n'aboutiraient jamais. 


 Plan pour une ville nouvelle "modèle" | 1953
Le Native Location (en bas à droite) est "encore" un quartier noir intégré à la ville blanche, séparé par une green zone. Sa forme urbaine, telle une poche isolée de son environnement, démontre bien l'aspect sécuritaire. 




Projet d'architecte pour un township modèle | 1953 

À partir de 1967, le système de planification cessa complètement la construction de logements publics dans les townships urbains, pour tenter de stopper l'hémorragie rurale vers les villes, au profit de la concentration des subventions publiques aux homelands. Dans l'agglomération de Cape Town, par exemple, Myriam Houssay-Holzschuch indique qu'entre mai 1968 et 1981 aucun logement familial n'a été construit pour les familles Noires, à l’exception de quelques hostels pour des travailleurs migrants. Les conséquences sont dramatiques : « Ce qui, ajouté à l’accroissement naturel, à l’obligation légale d’habiter dans les townships et à l’interdiction de construire sa propre maison, a créé une crise du logement sans précédent. À Nyanga comme dans les autres townships noirs, l’espace est un luxe et la maison est surpeuplée. La multiplication des backyard shacks, ces cabanes d’arrière-cour construites comme pièces d’appoint, est une conséquence directe de cette politique. Bien souvent, les situations sont dramatiques : ainsi, les enfants de familles « autorisées », eux-mêmes nés au Cap et légalement autorisés à y résider, n’ont pas de logement. Certains habitent encore aujourd’hui avec leurs parents, souvent dans les backyard shacks. D’autres ont contribué à former les camps de squatters des années 1970. »


CAPE TOWN | 1977


BANTU AUTHORITIES ACT


Les planificateurs, architectes de l'apartheid, dépasseront l'échelle par trop restreinte de l'urbanisme des villes, pour aborder celle, essentielle, de l'aménagement du territoire. Le gouvernement de Daniel François Malan votait en 1951 le « Bantu Authorities Act » qui instaurait les bantoustans, territoires ou réserves allouées aux groupes ethniques noirs ; selon Nelson Mandela :

« Cette loi abolissait les conseils représentatifs indigènes, le seul forum de représentation nationale des Africains, et elle les remplaçait par un système hiérarchique de chefs tribaux nommés par le gouvernement. Lidée était de redonner le pouvoir aux chefs ethniques traditionnels, essentiellement conservateurs, afin de perpétuer les différences ethniques qui commençaient à sestomper. Ces deux lois résumaient lethos du gouvernement nationaliste, qui prétendait protéger ce quil essayait de détruire. Il présentait les lois qui dépouillaient les gens de leurs droits comme voulant les restaurer. […]
Il s’agissait en fait d’un projet de « développement séparé » ou grand apartheid. Le système des bantoustans avait été conçu par le Dr. H.F. Verwoerd, le ministre des Affaires indigènes, afin de faire taire les critiques internationales sur la politique raciale de l’Afrique du Sud, mais en même temps afin d’institutionnaliser l’apartheid. Les bantoustans, ou les « réserves » comme on les appelait parfois, seraient des enclaves ethniques séparées, ou des homelands (foyers nationaux) pour tous les citoyens sud-africains. Les Africains, disait Verwoerd, « devaient avoir les deux pieds dans les réserves » où ils « se développeraient en suivant leur propre voie ». L’idée était de préserver le statu quo selon lequel trois millions de Blancs possédaient 87 % du pays et de reléguer les huit millions d’Africains dans les 13 % restants. Le rapport avait comme thème central le rejet de toute idée d’intégration entre les races, au profit d’une politique de développement séparé des Noirs et des Blancs. Dans ce but, il recommandait l’industrialisation des zones africaines et insistait sur le fait que tout programme qui n’avait pas pour objectif de fournir aux Africains des possibilités de développement dans leurs propres régions était voué à l’échec. La commission faisait remarquer que la configuration géographique existante des zones africaines était par trop fragmentaire et recommandait leur consolidation en créant ce qu’elle appelait sept homelands « logico-historiques » des principaux groupes ethniques.
Mais la création de bantoustans indépendants, comme le proposait la commission, était burlesque. Le Transkei, qui servait d’exemple pour étayer la démonstration du système des homelands, serait divisé en trois blocs géographiques séparés. Les bantoustans Swazi, Lebowa et Venda étaient composés chacun de trois morceaux ; le Gazankule de quatre, le Ciskei de dix-sept, le Bophuthatswana de dix-neuf et le KwaZulu de vingt-neuf. Les nationalistes dessinaient un puzzle cruel avec la vie des gens. En créant le système des homelands, le gouvernement avait comme intention de maintenir le Transkei – et les autres zones africaines – en réservoirs de main-d’oeuvre bon marché pour l’industrie blanche. En même temps, le gouvernement avait comme but caché de créer une classe moyenne africaine afin d’affaiblir l’attrait qu’exerçaient l’ANC et la lutte de libération. »



David Goldblatt© | Happy Days Store Flagstaff Transkei Eastern Cape | October 1975


BANTU SELF GOVERNMENT ACT

« En 1959, le Parlement a voté la Bantu Self Government Act (Loi sur lautonomie bantoue) qui créait huit bantoustans ethniques séparés. Cette loi marquait la fondation de ce que le gouvernement appelait le groot ou grand apartheid. [...] En faisant adopter la Bantu Self Governement Act, De Wet, le ministre de lAdministration et du Développement bantous, dit que le bien-être de chaque individu et de chaque groupe de la population trouverait un meilleur développement dans sa propre communauté nationale. Les Africains, dit-il, ne pourraient jamais être intégrés à la communauté blanche. Limmoralité de la politique des bantoustans, à cause de laquelle 70 % de la population seraient regroupés sur 13 % du pays, sautait aux yeux. Daprès cette nouvelle politique, même si deux tiers dAfricains vivaient dans les prétendues zones « blanches », ils ne pouvaient avoir que la citoyenneté de leur « homeland tribal ». Le projet ne nous donnait ni liberté dans les zones « blanches » ni indépendance dans ce quils considéraient comme « nos » zones. Verwoerd dit que la création des bantoustans engendrerait tant de bien quils ne deviendraient jamais des terrains favorables à la rébellion. En réalité, il se passa exactement linverse. Les zones rurales étaient en ébullition. Peu dentre elles résistèrent avec autant dobstination que la région de Zeerust, où le chef Abram Moilwa (avec laide de lavocat George Bizos) poussa son peuple à sopposer aux soi-disant Autorités bantoues. En général, la presse ignore ces régions, et le gouvernement se sert de leur caractère inaccessible pour cacher la cruauté de ses actions. Des quantités de gens innocents furent arrêtés, condamnés, emprisonnés, bannis, frappés, torturés et assassinés. Les habitants du Sekhukhuneland se révoltèrent également, et le chef suzerain Moroamotsho Sekhukhune, Godfrey Sekhukhune, et dautres conseillers furent arrêtés et bannis. Un chef sekhukhune, Kolane Kgoloko, considéré comme un laquais du gouvernement, fut assassiné. En 1960, la résistance dans le Sekhukhuneland était devenue ouverte et les habitants refusaient de payer leurs impôts. A Zeerust et au Sekhukhuneland, les branches locales de lANC jouèrent un rôle essentiel dans les manifestations de refus. Malgré la sévère répression, un très grand nombre de nouvelles branches de lANC apparurent dans la région de Zeerust, lune dentre elles réunissant jusquà 2 000 membres. Les régions du Sekhukhuneland et de Zeerust furent les premières dAfrique du Sud où le gouvernement interdit lANC, preuve de notre pouvoir dans ces zones éloignées. Des manifestations éclatèrent dans le Pondoland où lon agressa et tua des partisans du gouvernement. Le Thembuland et le Zululand résistèrent violemment, et furent parmi les dernières régions à céder. Les gens furent battus, arrêtés, déportés et emprisonnés. Au Thembuland, la résistance durait depuis 1955, avec Sabata qui appartenait aux forces dopposition. Il métait particulièrement douloureux de voir quau Transkei la colère du peuple était dirigée contre mon neveu et ancien mentor, K.D. Matanzima. Il ne faisait aucun doute quil collaborait avec le gouvernement. Il avait ignoré tous les appels que je lui avais lancés au cours des années. On racontait que des impis (guerriers traditionnels) du quartier général de Matanzima avaient brûlé des villages qui sopposaient à lui. K.D. échappa à plusieurs tentatives dassassinat. […] Très souvent, des membres de ma tribu ou de ma famille venaient du Transkei pour me voir à Orlando, pour se plaindre des chefs qui collaboraient avec le gouvernement. Sabata, opposé aux Autorités bantoues, refusait de capituler, mais ceux qui venaient me voir avaient peur que Matanzima ne le dépose, ce qui finit par arriver. »



INFLUX CONTROL


Assigner à treize millions [en 1958] de sud-africains Noirs un lieu de résidence « forcé » impliquait un contrôle bureaucratique total, cependant parfaitement inefficace sans un instrument de contrôle de la mobilité des populations. À cette fin, en 1952, le système instaura Natives Urban Areas Act, rendant obligatoire un Pass book pour tous les hommes âgés de plus de 15 ans, étendu aux femmes en 1956 ; c'est un livret d'identité que chaque Noir doit porter en permanence, renseignant sur le lieu de domicile et de travail : justificatifs prouvant que le contrôlé dispose d'un contrat de travail dont la durée détermine celui du contrat de location établi par le black council local. En principe, les sud-africains Noirs devaient justifier leurs moindres déplacements, et leur présence dans une ville qu'il n'habite pas, où ils ne sont pas « enregistrés », présence limitée à 72 heures légales. Le Natives Urban Areas Act, est le principal instrument de régulation et de contrôle de l'influx [Influx Control] des Africains Noirs dans les centres urbains, qui désormais, avec d'autres lois, standardisent et réglementent tous les aspects de la vie quotidienne : la formule « … une place pour chaque chose et chaque chose à sa place » convient parfaitement, à laquelle on doit ajouter « Chacun chez Soi ».



Pour cela, une incroyable administration est mise en place, un Central Reference Bureau est chargé de l'identification et l'enregistrement de la population (Population Registration Act), relayé par des Local urban labour bureau dans les townships, et des District rural labour bureau dans les campagnes, pour ce qui concerne l'embauche. Et l'Etat recrute en masse des agents de Police – Noirs – et des inspecteurs chargés de contrôler les populations, et plus particulièrement les classes laborieuses et dangereuses. Un paragraphe du Natives Urban Areas Act autorise les barrages routiers, les contrôles dans les gares routières et ferroviaires, partout, mais aussi les raids nocturnes dans les townships, et de vérification d'identité jusque dans les résidences des quartiers blancs où logent les employés de maison.

Le Natives Urban Areas Act aura comme conséquence la constitution d'un formidable mouvement de résistance nationale inter-ethnique, et pendant une dizaine d'années se succèdent les manifestations, les grèves, la « campagne de défi » de 1952, les appels à la désobéissance civile, notamment des leaders de l'ANC, qui brûlent en public leur Pass, comme son président Albert Luthuli, Prix Nobel de la Paix en 1961. Mais en 1960, le massacre carnage de Shaperville mettra un terme à cette longue campagne pacifique... et donnera naissance à la branche armée de l'ANC, Umkhonto weSizw, dirigée par Nelson Mandela, premier commandant en chef.



UTOPIE DE L'APARTHEID


Les architectes de l'apartheid estimaient que l'ensemble de ces lois seraient en mesure de favoriser la cooptation de l'élite et des familles royales et princières, de contraindre à la soumission passive les classes moyennes urbaines, les résidents permanents, et d'endiguer un possible exode rural, en reléguant les classes laborieuses, l'armée de réserve ouvrière, c'est-à-dire la majorité, dans les bantoustans, admises temporairement dans les centres urbains.

Le Natives Urban Areas Act, constituait la clé de voûte du système en tant qu'instrument de contrôle total bureaucratique et policier des populations Noires, et il fût particulièrement efficace, voire redoutable, contre les membres des organisations politiques opposées au régime (dont l'African National Congress et le South Africa Communist Party et Umkhonto). Mais il s'avéra parfaitement incapable d'endiguer le flot des populations rurales pauvres vers les centres urbains : les bantoustans pauvres se dépeuplaient tandis que l'urbanisation Noire des villes connaissait un développement sans précédent, la pauvreté et les conditions de vie des zones rurales incitèrent leurs populations à défier le contrôle et à venir s'installer illégalement dans les zones urbaines, malgré, selon Michel Foucher, les 235.000 fonctionnaires chargés de gérer I'apartheid, assistés de 619.000 agents de l'administration des provinces, des districts, des townships et des homelands, et de 82 500 militaires, de 44 000 policiers, engloutissant 40 % du budget de I'Etat.
L'échec du « contrôle des flux » est reconnu dès le milieu des années 1960, et l'arrêt de la construction de logements publics dans les townships est une première tentative de contrarier l'exode rural. De même l'apartheid se radicalise, les contrôles policiers se multiplient, sans résultats probants : le Pass Book fût ainsi abrogé dans le milieu des années 1980, le régime de l'apartheid reconnaissant, avouant de fait, sa défaite à contrôler les flux. Le Natives Urban Areas Act marque la plus fondamentale contradiction de l'apartheid urbain, celle entre les impératifs d'inclusion en tant que force de travail essentielle au capitalisme et d'exclusion en tant que « Swart Gevaar ». L'objectif ultime de l'apartheid d'atteindre l'inaccessible, maximiser l'exploitation du travail urbain noir, tout en minimisant la présence des ouvriers dans les villes, ne sera jamais réalisé, la contradiction étant trop fondamentale pour être résolue, et financée : le coût en moyens humains et financiers pour bâtir l'utopie de l'apartheid urbain s'avéra un trop lourd fardeau [11]. Et la résistance Noire de plus en plus active, massive, les attentats de Umkhonto achevèrent tout idée d'améliorer le sort des populations natives, qu'il s'agissait de surveiller et de soumettre, par force. 




REMINISCENT OF HITLER'S ARYAN MADNESS


L’Afrique du Sud de 1948, faut-il le souligner encore dominion du Royaume-Uni, en votant les premières lois de l'apartheid ne différait pas outre mesure, des politiques raciales des Empires colonisateurs, la France en particulier en Nouvelle Calédonie, aux Antilles, en Guyane, et plus encore au Vietnam et en Algérie ; puis après les défaites, le néo-colonialisme français présentait des formes aussi grossières, d'injustices, de racisme « inné », voire de rancoeurs contre les vainqueurs de Dien Bien Phu, et les indépendantistes Algériens, dont les conditions de vie dans les bidonvilles parisiens ou marseillais des années 1960-1970 [et des foyers Sonacotra] s'apparentaient à celles des habitants des townships sud-africains, le commun d'ouvriers sur-exploités n'ayant aucun droit de vote. Ce racisme faisant de la race Blanche une élite, malgré la Shoah et les atrocités nazies, était à l'oeuvre partout, en Australie [lois raciales contre les Aborigènes], ou celui des classes dominantes au Mexique, en Indonésie, au Brésil, etc.,  contre les minorités ethniques, et dans la multitude des cas, aux USA avec les lois raciales anti-Négres, le sort des tribus indiennes spoliées de ces terres ancestrales et confinées - à mourir, à s'éteindre - dans des réserves, et plus tard, le phénoménal niveau de répression contre les militants du Black Panthers Party. Peu après avoir été élu Prix Nobel de la Paix, en 1984, Desmond Tutu accusait l'apartheid d'être une "Reminiscent of Hitler's Aryan madness" soutenue et encouragée par Ronald Reagan :

« In my view, the Reagan administration's support and collaboration with it is equally immoral, evil, and totally un-Christian... You are either for or against apartheid and not by rhetoric. You are either in favor of evil or you are in favor of good. You are either on the side of the oppressed or on the side of the oppressor. You can't be neutral. »


La Suite : UMKHONTOWE SIZWE | Guérilla Urbaine | 1961 - 1964



David Goldblatt© | Street Trader | 1964


NOTES

[1] En 1975, le Centre Français du Commerce Extérieur (CFCE) faisait ce bilan :

« La France est considérée comme le seul véritable soutien de l’Afrique du Sud parmi les grands pays occidentaux. Non seulement elle lui fournit l’essentiel des armements nécessaires à sa défense, mais elle s’est montrée bienveillante, sinon un allié, dans les débats et les votes des organisations internationales.»

Pourtant, les Nations Unies s'étaient ouvertement engagées dans la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud à partir de 1963 : la résolution 181 du 7 août 1963 du Conseil de sécurité appelant tous les États à arrêter la vente et la livraison d'armes, de munitions et de véhicules militaires à l'Afrique du Sud ; la résolution 1899 de l’Assemblée générale du 13 novembre 1963 qui engage instamment tous les États à s'abstenir de fournir du pétrole à l'Afrique du Sud. La France s’y opposera fermement et ignora l’embargo sur les livraisons d’armes. Le gouvernement français se justifiait par l’argumentaire faisant la distinction entre les armes défensives et offensives. Sans aucun doute, la junte militaire sud-africaine fût informée des expériences de stratégie contre-insurrectionnelle [Plan Challe à Constantine, quadrillage du territoire, etc.) des militaires français dans les guerres d’indépendance. Sous De Gaulle et Pompidou, l’Afrique du Sud était le 3° client pour l’armement, qui en contrepartie, fournit à la France de l’uranium, acheté hors du contrôle de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, via sa filiale la COGEMA. Valery Giscard accepte avec enthousiasme ce profitable commerce, multiplie les contrats d’armements, augmente les importations d’uranium [en ces temps de choc pétrolier, la France n'a pas de pétrole mais des idées...], et signe un contrat pour la construction de centrales nucléaires sud-africaines en mai 1976, provoquant un tollé international, tout du moins des pays socialistes et anti-apartheid. Au service de cette complicité odieuse, s’activait un puissant lobby diabolisant l'ANC, organisation jugée terroriste-communiste au service de l'URSS, dont le groupe parlementaire d'amités France Afrique du Sud présidé par le gaulliste Raymond Schmitlein. La présidence échoua au député Jacques Médecin, qui en Juillet 1974, signa en grandes pompes le jumelage entre Nice et Cape Town. Le député communiste Virgile Barel s'insurge, mais le jumeleur pro-apartheid sera en 1976 nommé secrétaire d’Etat au tourisme. La crise économique n'incita pas Mitterrand à suspendre les relations commerciales avec l'apartheid, bien au contraire, Nécessité faisait Loi, toutefois son ministre Laurent Fabius freina les flux. L'histoire – connue - se termine le 29 mars 1988, lorsque Dulcie September, représentante de l'ANC pour la France, la Suisse et le Luxembourg, est assassinée à Paris. L'ANC soupçonne fortement l'implication des services secrets français - Dulcie enquêtait en effet sur un trafic d'uranium et d'armes entre les deux pays -version reconnue par un ancien agent de la DGSE qui accusa publiquement en 2010 ses services d'avoir collaboré à ce meurtre resté impuni.

[2] Lors d'une visite en Israël en 1999, Nelson Mandela déclarait :

« Cette visite a été faite pour guérir les vieilles blessures causées par les liens entre l'État juif et l'ancien régime de l'apartheid en Afrique du Sud »
[BBC News, 19 octobre 1999]

En 2001, dans une lettre adressée à Thomas L. Friedman, éditorialiste au New York Times, Nelson Mandela écrivait :

« Israël ne pensait pas à un "Etat" mais à une "séparation". La valeur de la séparation se mesure en terme de la capacité d’Israël à garder juif l’Etat juif, et pas d’avoir une minorité palestinienne qui pourrait devenir une majorité, dans l’avenir. Si cela arrivait, cela forcerait Israël à devenir soit un Etat laïque ou bi-national, soit à devenir un Etat d’Apartheid, non seulement de fait, mais aussi de droit. Thomas, si vous suivez les sondages israéliens au cours des 30-40 dernières années, vous verrez clairement un racisme grossier, avec un tiers de la population qui se déclare ouvertement raciste. Ce racisme est de la nature de "Je hais les Arabes", et "Je souhaite que les Arabes meurent". Si vous suivez également le système judiciaire en Israël, vous verrez qu’il y a discrimination contre les Palestiniens, et si vous considérez plus particulièrement les territoires occupés en 1967, vous verrez qu’il y a déjà deux systèmes judiciaires à l’œuvre, qui représentent deux approches différentes de la vie humaine : une pour la vie palestinienne et l’autre pour la vie juive. De plus, il y a deux approches différentes pour la propriété et pour la terre. La propriété palestinienne n’est pas reconnue comme propriété privée puisqu’elle peut être confisquée. Pour l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de Gaza, il y a un facteur supplémentaire à prendre en compte. Les soi-disant "Zones autonomes palestiniennes" sont des Bantoustans. Ce sont des entités restreintes au sein de la structure de pouvoir du système israélien d’Apartheid. L’Etat palestinien ne peut pas être un sous-produit de l’Etat juif, juste pour garder la pureté juive d’Israël. La discrimination raciale d’Israël est la vie quotidienne de la plupart des Palestiniens. Parce qu’Israël est un Etat juif, les Juifs israéliens ont des droits particuliers dont les non Juifs ne bénéficient pas. Les Arabes palestiniens n’ont aucune place dans un Etat "juif".



« L’Apartheid est un crime contre l’humanité. Israël a privé des millions de Palestiniens de leur liberté et de leur propriété. Il perpétue un système de discrimination raciale et d’inégalité. Il a systématiquement incarcéré et torturé des milliers de Palestiniens, en violation du droit international. Il a déclenché une guerre contre une population civile et en particulier contre des enfants »

[3] Les premiers camps de concentration de civils [à ne pas confondre avec les camps d'extermination nazis] ont été érigés à Cuba, lors de la guerre d'indépendance avec l'Espagne (1895-1898), mais l'histoire retient les camps de concentration sud-africains comme étant les premiers modernes, notamment pour l'utilisation des barbelés, permettant l'édification rapide et économe de grandes enceintes de détention. La stratégie militaire adoptée par les britanniques lors de la seconde guerre Boer consista à appliquer la tactique de la “terre brûlée”, détruisant fermes, villages ruraux, champs, puits, etc., et en emprisonnant les familles Boers susceptibles de les aider, les ravitailler, de les informer, dans ces camps établis en territoire anglais. 45 camps de tentes et de baraques sommaires ont été construits pour les 120.000 civils Boers détenus, et 64 autres camps pour leurs serviteurs Noirs. En outre, 25 630 d'entre eux furent déportés à l'étranger.

Il est possible aussi de mentionner le Katorga (каторга) en Russie, qui se différencie des bagnes des prisonniers, quand en 1722 le tsar Pierre le Grand signa l'ordonnance d'exiler les criminels et les opposants politiques avec leurs familles entières, femme et enfants, innocents, dans des villages-camps de travail en Sibérie, ancêtres des camps de prisonniers politiques des goulags soviétiques.

[4] Ainsi raconté par Nelson Mandela :

« En 1946 ont eu lieu un certain nombre dévénements critiques, qui ont influencé mon évolution politique et la lutte. La grève des mineurs de 1946, suivie par 70 000 mineurs dans le Reef, m’a profondément marqué. A l’initiative de J.B. Marks, Dan Tloome, Gaur Radebe et d’un certain nombre de militants ouvriers de l’ANC, le Syndicat des mineurs africains (AMWU) avait été créé au début des années 40. Quatre cent mille mineurs africains travaillaient dans le veld, dont la plupart ne gagnaient pas plus de 2 shillings par jour. La direction du syndicat n’avait cessé de demander à la Chambre des Mines un salaire minimum de 10 shillings par jour, ainsi qu’un logement pour chaque famille et quinze jours de congés payés. La Chambre avait ignoré les exigences du syndicat. Dans une des plus grandes grèves de l’histoire de l’Afrique du Sud, les mineurs ont cessé le travail pendant une semaine tout en restant solidaires. La répression a été impitoyable. Les responsables ont été arrêtés, les zones d’habitation encerclées par la police et les bureaux de l’AMWU mis à sac. La police a brutalement dispersé une marche : douze mineurs sont morts. Le Conseil représentatif indigène s’est ajourné en signe de protestation. »

Le capitalisme industriel sud-africain pré-apartheid ne s’embarrassait pas de la couleur de la peau : les salaires des ouvriers Blancs – certes supérieurs – occupant des postes sous-qualifiés les plaçaient en conditions de survie, et la pauvreté Blanche atteignait des sommets : le nombre de « pauvres Blancs » était estimé avant la seconde guerre mondiale entre 200 000 à 300 000, la plupart anciens fermiers Boers ruinés, et européens nouvellement immigrés ayant rejoint les villes à la recherche d’un emploi ou de la fortune. Bien souvent, ils allaient s'installer dans les mêmes taudis des grandes villes que les ouvriers Noirs. Marc-Antoine Pérouse de Montclos dresse ainsi le portrait de ce sous-prolétariat :

« Les taudis du centre-ville comptent aussi bien des Africains que des Indiens et des Afrikaners ; la misère est leur lot commun et ils vivent qui de la domesticité, qui de la fabrique de briques, qui du secteur des transports, qui de la prostitution.»

Philippe Guillaume rapporte cet article du Transvaal Leader, daté du 6 février 1915, à propos des quartiers centraux de la métropole :

« Ces cours ressemblent à des terriers de lapins d’où partent un labyrinthe de passages, repaire du criminel, de l’indigène sans pass, du tire-au-flanc. Il y a des cours où Indiens, Malais, Blancs et Kaffirs s’entassent dans la promiscuité. Il y a des maisons, jadis demeures des Blancs de la classe supérieure, qui sont aujourd’hui abandonnées à la lie d’une population mélangée. Je me souviens encore d’avoir monté les escaliers de cette maison de Marshall Street et trouver un Blanc, une Noire, un mouton et une chèvre vivant ensemble dans la chambre du haut. »

De fait, de par l'intimité spatiale, il y eut un certain rapprochement entre les pauvres Blancs afrikaners et le sous-prolétariat Noir. Des historiens évoquent même des fragiles prémisses d'entente entre des fractions d'ouvriers Noirs et d'ouvriers Blancs. La stratégie du Parti National sera d'élever des barrières étanches au sein de la classe ouvrière, et de fusionner bourgeoisie, classe moyenne et classe ouvrière Blanche, d'origine Boer et britannique, par tradition ennemies.

[5] Les principales lois de l'apartheid :

1949
Prohibition of Mixed Marriage Act
Interdiction des mariages entre membres de différentes races.

1950
Renforcement de l’Immorality Act
Les relations sexuelles hors mariage entre personnes de race différente sont
sévèrement punies.

Population Registration Act
Chaque personne est définie par sa race.

Group Areas Act
Des zones résidentielles différentes sont attribuées à chaque race.

Separate Representation of Voters Bill
Première tentative pour établir une liste électorale séparée pour les Métis.

Suppression of Communism Bill
Interdiction du parti communiste. La définition donnée du communisme est si vague que cette loi permettra de poursuivre de nombreuses organisations anti-gouvernementales.

1951
Bantu Authorities Act
Mise en place d’un système politique autonome dans les réserves.

Prevention of Illegal Squatting Act
Donne le droit au Ministre des Affaires Indigènes d’expulser des squatters du terrain qu’ils occupent, qu’il soit public ou privé.

1952
Native Laws Amendment Act
Limite le droit des Africains à résider en ville : selon la section 10, seuls ceux y ayant résidé 15 ans, ou ayant travaillé 10 ans sans interruption pour le même employeur ont des droits urbains.

Natives (Abolition of Passes and Coordination of Documents) Act
Tous les Africains doivent porter un passeport intérieur.

1953
Reservation of Separate Amenities Act
En réponse à la Defiance Campaign, organisée par les mouvements et organisations anti-apartheid, la ségrégation des espaces publics (bus, plages, bancs, toilettes, postes, etc.) est renforcée.

Public Safety Act
Permet au gouvernement d’instaurer l’état d’urgence.

Criminal Law Amendment Bill
Renforce les peines pour ceux ayant troublé l’ordre public.

Bantu Education Act
Le Department of Native Affairs est seul responsable de l’éducation des Noirs, laquelle se fait selon un cursus particulier.

1957
State-Aided Institutions Act
Permet au gouvernement de mettre en place la ségrégation dans les bibliothèques,
les stades et les salles de spectacle.

Native Laws Amendment Bill
Le gouvernement peut interdire toute réunion (y compris des services religieux)
ayant lieu dans une zone résidentielle blanche si des Noirs y assistent.

Extension of University Education Act
Des universités spécifiques sont crées pour les Noirs, les Indiens et les Métis : ils n’ont plus le droit de s’inscrire dans les autres universités.

[6] Mandela note dans ses mémoires :

« Dans les semaines qui suivirent son accession au pouvoir, le gouvernement nationaliste amnistia Robey Leibbrandt, le traître de la période de guerre qui avait organisé des soulèvements pour soutenir lAllemagne nazie.» 

« John Vorster, le nouveau ministre de la Justice, qui avait lui-même été emprisonné pendant la Seconde Guerre mondiale pour son opposition à l’action du gouvernement en faveur des Alliés, était un homme dépourvu de tout sentiment.»

[7] Villes neuves de l’Italie fasciste ; Histoire urbaine 2001/2 n° 4
[8] R.J. Davies, Changing residential structures in South African cities, 1950-1970, in W.P. Adams, International Geography 1972.
[9] Nelson Mandela évoque dans ses mémoires sa rencontre en 1955 avec le chef Daliwonga, favorable au système :

« Il m’a répondu qu’il essayait de restaurer le statut de sa maison royale écrasée par les Britanniques. Il a insisté sur l’importance et la vitalité du système tribal et des chefs traditionnels et il refusait de rejeter un système qui contenait ces choses. Lui aussi voulait une Afrique du Sud libre mais il pensait qu’il pouvait atteindre son but plus rapidement et de façon pacifique grâce à la politique du gouvernement de développement séparé. L’ANC, a-t-il dit, allait déclencher un bain de sang et causer de l’amertume. Il a terminé en disant qu’il était étonné et troublé que, malgré ma position dans la maison royale thembu, je ne soutienne pas le principe des chefs traditionnels. »

[10] Ils pouvaient s'appuyer sur l'expérience des villes meurtries par la – récente - seconde guerre mondiale, hauts lieux de la résistance et de combats décisifs, plus proches de la guérilla urbaine que de la guerre conventionnelle : résistance de Stalingrad, de Leningrad, etc., soulèvements du ghetto de Varsovie, de partisans à Paris, etc. Ainsi, la ville dense, et même en ruine, présentait le danger d'un conflit national opposant des guérilleros urbains, aux armes conventionnelles de l'armée sud-africaine.
[11] Dans les débats qui agitèrent l'intelligentsia de l'apartheid, les radicaux partisans d'un Etat policier [ou fasciste] s'opposèrent aux « pragmatiques » concernés par la sauvegarde des intérêts du grand capital, et très critiques quant au prix à payer.


SOURCES


Claire Benit
Gouvernement urbain et production de la ségrégation : quelles leçons de la « ville d'apartheid » ? Une comparaison Johannesburg-Los Angeles
Revue européenne de migrations internationales. Vol. 14 N°1 | 1998

Michel Foucher
Géopolitiques en Afrique du Sud : l'énigme sud-africaine
Revue Herodote | n° 46 | 1987

Myriam Houssay-Holzschuch
Le Territoire volé
Une Géographie culturelle des quartiers noirs de Cape Town
Thèse de doctorat de l’Université Paris-Sorbonne | 1997




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