Urbanisme Colonial à Pointe-à-Pitre | 1848 – 1967





Denise Colomb | Guadeloupe | 1958

« Elle a germé, la ville, d’un magma de misère et d’un maigre cadastre, d’une eau trouble, d’une aurore cassée. Ce n’était qu’un comptoir, qu’une maison de passe, qu’un enclos, qu’un caillot, qu’une dissidence, qu’une blessure ouverte de l’histoire. »
Ernest Pépin | 2007


L'urbanisme colonial, après l'abolition de l'esclavage en 1848 en France, adopte bien des configurations en fonction des particularités économiques du pays colonisé, de la nature « bonne » ou « méchante » des colonisés, du climat et des caprices des éléments naturels, de la géographie, de l'héritage urbain et architectural, autochtone pré-colonial ou importé, et de la vocation de la ville – militaire, commerçante, industrieuse, administrative, agricole - assignée par l'administration.

Mais la colonisation est par définition une domination spatiale, qui se décline en plusieurs échelles, du grand territoire à l'espace urbain des villes que le pouvoir colonial organise, réglemente et contrôle, selon deux grands principes : un principe discriminatoire, et social et racial, associé au principe répressif, principes atténués mais aussi fonctionnels dans les villes post-coloniales de l'Union française de l'après seconde guerre mondiale. Aimé Césaire, longtemps maire de Fort-de-France en Martinique déclarait ainsi : « Nous avons reçu les premiers CRS avant de voir la première application de la Sécurité Sociale.»


Le cas de Pointe-à-Pitre est particulier, car il s'agit d'une ville nouvelle, fondée tardivement en 1763, et les activités de commerce, dans toutes leurs déclinaisons, supplantera les fonctions militaire et administrative, dédiées à Basse-Terre, ville protégée par un fort.

Son mode d'urbanisation y est ainsi totalitaire, dans le sens où le dessin, la construction du socle sain de la ville – c'est-à-dire l'assainissement des terres marécageuses et leur viabilisation -, la gestion du foncier du domaine colonial propriété du Roy, puis de l'Etat, ont été assurés par l'administration militaire. L'urbaniste colonial dans ce cas précis se distingue par le dessin de la ville, l'organisation spatiale, l'affectation des sols, mais aussi par la distribution en concessions privées, des parcelles urbaines dans la ville viabilisée et des terrains sauvages de sa périphérie. Ville-port créée ex nihilo, rien ne peut échapper au contrôle de l'administration, tout y est organisé de manière à assurer à la fois la sécurité – contre les attaques des Anglais, des autochtones, des esclaves – et le bon développement de son économie ;

en théorie seulement, car il suffit de gratter le vernis brillant pour découvrir une société plombée par l'appât du gain, peu encline à respecter la volonté du Roy, puis de la République. L'ordre colonial évoque dans notre imaginaire, une gouvernance ayant des lois assez strictes, sur le modèle militaire, c'est-à-dire des lois d'exception, pour maintenir la sûreté des intérêts du pays colonisateur, des colons, et assurer le bon développement des villes et du commerce. Il n'en fut rien dans le cas de Pointe-à-Pitre, refuge des corsaires du Roy, port de contrebande : tout n'est que grand désordre contrevenant aux lois, aux règles, où règne l'intérêt privé, l'illégal, les dérogations de toutes sortes accordées par les grands administrateurs. Seul le tracé urbain rectiligne peut être considéré comme régulier.



L'abolition marque une grande rupture dans le développement urbain de Pointe-à-Pitre : l'arrivée d'esclaves libérés et leur installation illégale dans les faubourgs malsains de la ville saine. L'administration s'adapte : l'illégalité est reconnue en tant que telle : l'on autorise parfois mais surtout, l'on concède de facto et l'on tolère la privatisation sans autorisation préalable de parcelles de terre appartenant au domaine colonial, en l'occurrence municipales, et les cases bâties. Plusieurs raisons expliquent cette grande permissivité : le besoin en main-d'oeuvre du port, des activités commerciales et agro-industrielles – culture et transformation de la canne à sucre, principalement – mais aussi des services – domestiques, gens de maison, etc. ; les faubourgs où s'implantent les nouveaux venus sont des zones marécageuses non assainies, ni viabilisées, des terres basses inondées à chaque saison des pluies, infestées de moustiques ; et l'administration s'accorde le droit d'expulser les occupants illégaux, et d'exproprier les bénéficiaires d'un « permis d'habiter », délivré par les autorités.

Et cela est particulièrement surprenant, car les taudis des faubourgs marécageux proches de la ville coloniale deviendront autant de foyers d'épidémies récurrentes, de maladies contagieuses touchant aussi bien les classes y habitant, que celles plus aisées de la ville saine : anophèles, germes et microbes ne faisant aucune distinction sociale. Phénomène international : « L'ange exterminateur sévit parmi eux avec aussi peu de ménagements que chez les travailleurs » notait ironique Engels à propos des villes européennes. Le général Richepanse, l'Adolphe Thiers de la métropole des insurgés Guadeloupéens en 1802, y meurt de la fièvre jaune. Cela est d'autant plus surprenant qu'en ce milieu du 19e siècle, l'hygiénisme urbain est à son apogée et commande les grandes transformations urbaines : la mission du baron d'Haussmann à Paris, est aussi celle de salubrifier la ville, et ces réalisations sont autant en sous-sol – égouts, réseaux d'eaux potable et usées, bassins de rétention, etc. - qu'en surface, tandis que dans certaines villes des colonies d'Afrique, les « indigènes » sont parqués dans des villages éloignés de la ville, mise à l'écart par une zone tampon justifiée par des raisons sanitaires de salut public. L'administration pontoise ne procédera à aucune mise à l'écart, et concédera de rares crédits pour des travaux d'assainissement afin d'assurer une sorte de minimum vital, mais en aucun cas à la hauteur de ce qui deviendra le problème majeur de la ville jusqu'en 1970.

Ces caractéristiques fondent un autre principe de l'urbanisme colonial spécifiquement Antillais, de réduire au minimum les crédits accordés pour les zones – zones plus que quartiers de résidence - d'habitat des classes sociales subalternes, soulignons sociales et non raciales. À Pointe-à-Pitre, ville d'une superficie très restreinte, aucune ligne de démarcation impose de fortes barrières spatiales, les activités commerciale et industrielle de la ville-port, celles d'une ville où se concentrent les principales administrations, lui procurent une mixité fonctionnelle d'une incroyable vitalité, qui remonte à la création de la ville-port où les castes se côtoient sur les lieux de travail, de commerce et sur les navires, dans certaines occupations. « Alors que sévissent certes les préjugés raciaux, des fonctions urbaines complexes ont, répétons-le, un rôle de creuset social, elles tissent des rapports humains qui sont à la longue promesse d'intégration. La complexité de cette sphère urbaine de la société esclavagiste remet en cause la vision qu'on en a trop souvent proposée, qui est une projection du seul monde des plantations avec une dualité maîtres-esclaves. » affirme Anne Pérotin-Dumon. Et ainsi la distinction sociale, la ségrégation spatiale, s'effectuait, avant le programme de rénovation urbaine des années 1960, par quartiers de résidence : ceux de la ville saine, et les bidonvilles des faubourgs insalubres. Des zones d'habitat qui seront l'enjeu d'un marché locatif de l'informel, au mépris des lois, ayant fait la fortune de rentiers, de spéculateurs et autres parasites, Blancs, Métis, Noirs. C’est donc l’initiative privée, qui va permettre de faire face à l’afflux de nouveaux citadins. Alors que l’intervention publique est limitée à de rares procédures de lotissement, la production de l’espace urbain et de l’habitat repose essentiellement sur les acteurs privés.

L'urbanisme colonial prit fin grâce au Général De Gaulle qui attribua un budget colossal sur plusieurs années pour la modernisation de l'archipel et l'assainissement des villes. À Pointe-à-Pitre, le chantier de la première opération d'habitat public digne de ce nom, débuta en 1961 : l'on passe directement de la case créole à l'immeuble HLM, sans passer par la « case » HBM, instaurée en 1912, inconnue en Guadeloupe.

L'urbanisme post-colonial, à Pointe-à-Pitre, est forcément complexe car il implique les financements d'un gouvernement gaulliste, les oppositions entre un département socialiste, une municipalité communiste bien établie entre 1959 et 1992, et un nombre restreint de familles propriétaires disposant de l'économie de l'archipel, attachées comme il se doit à leurs privilèges et à leurs monopoles. Paradoxalement les antagonismes historiques entre les uns et les autres vont connaître une parenthèse, et ensemble, unis, ils formeront un rempart contre les organisations « gauchistes » réclamant l'autonomie et pour les plus radicaux, l'indépendance souveraine et socialiste de l'archipel, qui ont émergé à la fin des années 1950, sous l'impulsion notamment de la formidable victoire de Fidel Castro à Cuba, grande île à quelques encablures de la Guadeloupe.

Nous avons évoqué le principe répressif de l'urbanisme colonial, qui ne s'est pas exprimé à Pointe-à-Pitre par une organisation spatiale spécifique, ou par la construction hors-normes d'édifices défensifs. À Pointe-à-Pitre, la répression ne se concrétise pas dans la pierre, dans des formes urbano-architecturales, ne dédie pas d'espaces particuliers, plus simplement, elle se concrétise par le massacre de ceux et celles qui s'opposent, d'une manière ou d'une autre aux autorités, aux possédants : depuis l'abolition, les forces de l'ordre, bastonnent grévistes et manifestants, assassinent leurs leaders, et point ultime, n'hésitent pas à ouvrir le feu sur la foule. Ce fut le cas en ce Mai 67, un simple rassemblement de grévistes en colère à Pointe-à-Pitre se termine par trois jours de répression sanglante : sur l'ordre des plus hautes autorités, les gendarmes mobiles, les CRS, assassinent dans les rues sans aucun discernement, des supposés « suspects », et quadrillent la ville. Le bilan est à ce jour inconnu, et en mai 2014, une commission a été désignée par le gouvernement pour reconstituer les faits et établir le nombre exact de victimes, estimé aujourd'hui à 80 morts et une centaine de blessés, parmi les civils. On ne sait pas si cette commission est chargée de mesurer les conséquences et le traumatisme du peuple Guadeloupéen, et plus largement des Antillais, mais l'on sait que plus rien ne sera comme avant, et ce massacre jamais jugé par un tribunal, ouvre l'ère des Indépendantistes, après le GONG décapité par Mé 67, suivent notamment le Groupe de Libération des Antilles puis l'Alliance Révolutionnaire Caraïbe.

Marge muette de l’histoire Antillaise rédigée par le colon, par la ruse feutrée de l’idéologie dominante post-colonialiste passant sous silence l'existence tardive de bidonvilles insalubres infectés par des germes mortels, pour s'attarder sur les charmes pittoresques de l'archipel et son climat paradisiaque, puis soumise à la critique indépendantiste-régionaliste, la dimension politique de l'urbanisme colonial et de son prolongement dans la longue période post-colonialiste reste encore à écrire sereinement et autrement mieux que celle des rares ouvrages révélant les positions partisanes des auteurs.

Commençons donc par quelques brides.


Baie Profonde et Marécages Insalubres

Situé au centre exact de l'archipel, installé au fond d'une baie profonde idéale pour le mouillage des grands navires, protection naturelle contre la forte houle, et les insultes des vaisseaux anglais - à une époque où français et anglais se disputaient âprement leur hégémonie aux Antilles -, le site de La Pointe-à-Pitre disposait de conditions nautiques favorables pour le mouillage des navires lors de l'hivernage. Pour les protéger des attaques par la mer est bâti à la fin du 17e siècle, non un port mais un fortin Saint Louis, situé sur un îlot à l'entrée de la baie, et une redoute.

Bâtir une ville-port ici est inconcevable : la grande plaine marécageuse, infectée de moustiques n'offrait aucune terre ferme ou saine, si ce n'est un morne [une colline] plongeant dans la mer. Plus grave encore, aucune source d'eau potable n'est relevée à proximité du site, alors que la sécheresse des mois chauds l'exige pour un établissement humain. En 1661 un militaire considérait ainsi : « La question est de trouver des gens qui veuillent s'aller mettre à la merci des moustiques et des maringouins.» Un site considéré comme peu propice et malsain pour y bâtir là une ville-port, qui exigeait de grands et coûteux travaux d'assainissement,

L'envahisseur Anglais y bâtit là un embarcadère pour ses vaisseaux et un hameau pour ses négociants, sur le morne calcaire aplani sommairement par leurs esclaves. L'intrépidité des Anglais avait finalement convaincu les réticences françaises. Et sur un plan qu'en fit tracer le gouvernement, les premiers travaux débutent pour aménager un débarcadère, préfigurant un port, et une ville. La raison d'une telle implantation urbaine a été impulsé par les nombreux colons de la région, petits planteurs devenus négociants, enrichis par le commerce de la canne à sucre, travaillée par leurs esclaves. Et plutôt que d'aller faire négoce au port éloigné de Basse-Terre, autant bâtir un port commercial. Henri Bangou, ancien maire communiste de la ville affirmait à ce propos :

« Pointe-à-Pitre n’avait pas été conçue à l’origine comme une Ville, voire même comme un port. L’économie de l’île reposant sur les plantations de tabac, la Grande-Terre et, partant, le petit cul-de-sac marin qui est en face de Pointe-à-Pitre n’avait aucune utilité. Lorsque la Grande-Terre fut défrichée en vue d’y mettre des cannes, on ne pouvait guère concevoir une vocation de Ville pour un endroit couvert de marécages et de palétuviers. Les riches plantations de canne des Abymes, de Petit-Bourg, de Sainte- Anne, de Morne-à-l’Eau acheminaient leurs denrées vers des ports qui étaient à l’époque Basse-Terre, le Moule, Sainte-Anne. Ce n’est que petit à petit que les planteurs des Abymes et de Petit-Bourg arrivèrent à considérer qu’il serait plus économique d’expédier leurs denrées dans des entrepôts construits près de la darse, et on arrivera ainsi par la force des choses à en faire un port de commerce. Compte-tenu de l’insalubrité de l’endroit, seuls vinrent résider autour des quais et des entrepôts les gens gravitant autour du commerce d’exportation et d’importation. Les quelques mornes rocailleux qui se trouvaient là [...] suffisaient à la construction de maisons pour abriter cette bourgeoisie-là.»
« Conférence d’information sur la Rénovation urbaine », décembre 1963.



Carte du site de Pointe-à-Pitre 
et Détail : le X marque le campement

L’assèchement des marais, le remblaiement des terres basses par l'arasement des mornes, le drainage du socle urbain par un réseau de canaux, qui entourent la ville, la construction de chaussées, tous ces travaux de génie civil précèdent obligatoirement la construction des premiers bâtiments officiels et des habitations des planteurs, des négociants, des commerçants, des fonctionnaires, des militaires, qui forment la « ville coloniale », le centre historique, aujourd'hui, de Pointe-à-Pitre. Ce fût là un long effort contre la nature.

Cataclysmes

D'autres phénomènes naturels seront contre l'installation de Pointe-à-Pitre : les cyclones dévastateurs, les pluies diluviennes et leurs torrents violents dévalant les pentes des talwegs, les raz-de-marées, les tremblements de terre – dont celui de 1843 - auront raison, plus d'une fois, des premiers bâtiments de la ville et du port construits en bois, de même que les incendies de 1780 et de 1871 qui consumèrent la ville.

Comme au Japon, jusqu'à l’avènement du béton armé, la valeur des constructions, pouvant être démolies, rasées, incendiées, submergées, est à peu près nulle, et cette perte se répercute sur, au contraire, la valeur du foncier. En d'autres termes, l'on préfère acquérir du foncier plutôt que de bâtir une belle et coûteuse demeure, construction réservée aux plus riches Guadeloupéens pour qui une possible reconstruction après cataclysme ne pose aucune difficulté (notons pour illustrer notre propos que des édifices réputés pour leur solidité, la banque de Guadeloupe, par exemple, ne résista pas au cyclone de 1928...).

L'importance de la terre se retrouve pour d'autres raisons dans la conscience des esclaves libérés, selon l’anthropologue Albert Flagie la possession d’une terre est un des actes fondateurs de la construction de l’identité créole en Guadeloupe :

« C’est une société où manque la racine, le point d’ancrage, ce qui explique pourquoi il y a aujourd’hui une sur valorisation de tout ce qui pourrait être rattaché à un quelconque élément du sol. » Et « dans la parcelle de terre, on convoque immédiatement l’arrière grand-père, ou l’arrière-grand-mère, on convoque la lignée, et quand on s’accroche à la parcelle, on ne s’accroche pas simplement au sol mais on s’accroche à une lignée, on s’accroche à l’âme. »


La Ville Corsaire

Les autorités royales donnèrent aux deux plus grandes villes de l'île, leur fonction : Basse-Terre, qui est implantée dans la région montagneuse profitant du bon air et de sources d'eau abondantes, sera le centre des forces militaires de la colonie, de la garnison, des hôpitaux, le mouillage le plus fréquenté des bâtiments du roi et le séjour
des premiers administrateurs, Pointe-à-Pitre sera le port commercial : « Tout est protégé et défendu à la Basse-Terre et tout est pour ainsi dire ouvert à la Pointe-à-
Pitre », selon un visiteur. Même si la ville est défendue par un nouveau autre fort – La Fleur d'Epée – situé au Gosier, des redoutes et des batteries côtières, construits pour protéger la ville d'une attaque par la mer.

La concurrence avec d'autres ville-ports Antillaises plus anciennes étant rude, le gouverneur général d'Ennery, invita en 1769 de riches notables à venir s'y installer en offrant gracieusement des terrains et en exemptant de taxes, sous certaines conditions, leurs demeures, leurs entrepôts et leurs magasins. Dès lors, le simple embarcadère installé sur un morceau de terre ferme entouré de marais malsains, va connaître l'avidité des investisseurs, de la noblesse, de la bourgeoisie et des aventuriers en quête de fortune. La conséquence sur le plan de l'urbanisme se caractérise par un boom immobilier favorisant une hausse phénoménale des loyers qui entraîne irrémédiablement une spéculation foncière tout aussi importante, les terrains assainis étant rares, et à laquelle l'administration ne peut, en fait, rien opposer. Et d'une certaine manière, l'entreprise et l'initiative privées, et notamment des planteurs et négociants, pallieront la faiblesse des moyens accordés par les autorités pour agrandir et assainir la ville au rythme soutenu du développement de l'activité maritime commerciale légale, illégale de contrebande, et en temps de guerre, corsaire au service du Roy de France, écumant les mers des Antilles.

Pointe-à-Pitre au 18e siècle, dont le socle, les fondations, reposent sur le labeur des esclaves, s'enrichit grâce, en partie, à ses activités de contrebande, au détriment de Basse-Terre, et de Port Saint-Pierre en Martinique. Un type de commerce très profitable, malgré les dangers, pratiqué par de louches individus, anciens corsaires aux services de notables locaux, et simples aventuriers audacieux, qui font fi de la volonté du Roy et de l'interdiction de Colbert de commercer avec l'étranger. Le cabotage illégal effectué par des centaines de voiliers guadeloupéens et étrangers établit des liens commerciaux avec les Etats-Unis, et les ports « neutres » des Caraïbes, échappant ainsi aux royales taxes. Le volume de la contrebande est estimée en 1770 par le gouverneur de l'île, à 40 % du commerce de l'île, à 50 % en 1773 selon la Chambre de l'Agriculture de la Guadeloupe, alors que l'archipel est déjà un important producteur mondial de sucre.

Tout ceci préfigure, fonde l'idée d'une autre société ayant ses propres lois, différentes de la volonté de l'autorité royale, que l'on a, en somme, bafouée. Anne Pérotin-Dumon, mentionne que des administrateurs en poste à Pointe-à-Pitre, préconisaient ou toléraient certaines concessions, dérogations, « pensant que la croissance viendra de la liberté plutôt que du contrôle », afin de ne pas entraver la croissance économique de la nouvelle-ville : « Laissons faire et ce qui doit se produire se produira » affirmait l'un d'eux, l'intendant Peynier en 1769.

Révolution et Populations

A la faveur de la Révolution de 1789, l'esclavage est aboli en 1794, puis rétabli entre 1802 et 1848. La révolution voit s'affronter la caste blanche de l'île, royalistes contre républicains, grossièrement entre Point-à-Pitre patriote et Basse-Terre royaliste. Bien sûr, les esclaves noirs espèrent de la Révolution, notamment lors de la reconquête en 1794 par Victor Hugues, de l'île aux mains des royalistes alliés aux Anglais. Les esclavagistes rejoignent leur rang, abandonnent leurs plantations, leurs esclaves sèment la panique dans les campagnes, et les pillages commis dans les habitations – les plantations – sont aussi bien de l'ordre de la vengeance que celle des valeurs de la république.

Entre deux, les libres de couleur était un groupe social hétérogène, les plus aisés bien établis, esclavagistes également, hésitent entre le front royaliste constitué par les notables et les grands propriétaires favorables au maintien du mode de production esclavagiste, et le ralliement aux républicains, partisans de l'abolition totale et de l'égalité des droits politiques. Finalement, sera préférée la république qui décrète l'abolition en 1794, rendant libre les esclaves.

Le changement est aussi grand qu'insignifiant : les propriétés terriennes des royalistes sont redistribuées, les châtiments corporels sont en théorie interdits, mais la liberté accordée ne supprime pas la liberté de travail, l'ancien esclave devant servir son ancien maître, mais contre un – misérable – salaire (calculé en fonction de la production), promis puis institué en 1799, seulement. Ainsi le droit de propriété de l'esclave est effectivement aboli, mais remplacé par un droit sur le travail et le temps de l'individu... libéré ! Droit qui s'applique également à leurs descendances ! La liberté totale est accordée uniquement si le maître affranchit son salarié, se désiste par contrat. Frédéric Régent donne ainsi la nature de l'abolition : « Avec la quasi-impossibilité de choisir son métier et son lieu d'exercice, une forme de travail forcé a remplacé l'esclavage. » Il est vrai que les grands propriétaires de terres cultivées, de grandes plantations, royalistes, avaient quitté leurs domaines pour l'exil, ou la mort, mais ils furent remplacé par des représentants nommés par la république. Des soulèvements sporadiques et isolés de travailleurs forcés agricoles agitèrent l'île, sans résultat probant, mais ils inquiétèrent l'autorité : leur dangereuse émancipation guette.

Dès lors, nombreux choisissent de s'enrôler dans l'armée – l'enrôlement dans l'armée met automatiquement un terme au contrat liant un ancien esclave à son maître -, sur les équipages des corsaires de la république, d'autres préfèrent « s'évader » et fuir vers les villes où les possibilités de promotion étaient moins rares. Le choix de l'armée était le seul moyen véritablement légal pour l'ancien esclave d'échapper aux maîtres, et l'armée de Victor Hugues est composée majoritairement de sans-culottes noirs, et certains officiers, le plus souvent Métis créoles – selon Frédéric Régent -, ont le privilège de commander des soldats blancs (la proportion estimée : 50 % d'anciens esclaves Noirs, 25 % de Métis créoles, 25 % de Blancs créoles et de métropole). Assez rapidement, les anciens libres de couleur, rebaptisés « libres d'avant le décret » ou « rouges » pour distinguer la couleur de leur épiderme métissé, vont s'imposer dans la bonne société de l'île, notamment grâce à la promotion militaire, même si les blancs républicains dominent largement l'administration et le commerce. L'historien Frédéric Régent, dans son ouvrage Esclavage, métissage, liberté, insiste sur les relations entre ces castes : « Beaucoup imaginent les esclaves travaillant enchaînés, fouettés et torturés en permanence. Trop souvent l'esclave est perçu comme un résistant, un révolté, un marron. La réalité est plus complexe. » Et selon son étude, très critiquée par les groupes indépendantistes Antillais dont le principal le KLNG, les libres de couleur participaient activement au maintien du système esclavagiste, propriétaires de 5 % des esclaves en Guadeloupe, et pour son rôle dans le maintien de l'ordre dans la milice chargée de chasser les marrons.

La nouvelle guerre contre les Anglais, après 1789, entraîne la réapparition de la course, celle des corsaires, cette fois-ci de la République autorisée par le Comité de Salut public qui s'attaquaient aux convois ennemis sur les routes commerciales, entreprise très rémunératrice qui favorise l'essor des « corsaires particuliers » de Pointe-à-Pitre, civils armant leurs embarcations conduites par des capitaines expérimentés et un équipage coloré. Anne Pérotin-Dumon donne cet exemple :

« Un orfèvre, un tailleur et un charpentier achètent ensemble une goélette et l'arment en course. (…) Aux opérations devenues difficiles dans sa branche d'activité habituelle, on préfère une spéculation qui semble annoncer des bénéfices plus immédiats et plus gros. Les risques pris dans la course sont énormes, mais ils doivent être évalués dans ce contexte de la guerre qui ferme de nombreux autres débouchés au port. »

Et les corsaires républicains des ports guadeloupéens seront les plus réputés aux Antilles pour le nombre de navires interceptés. L'île souffre cependant du blocus des Anglais, mais l'historien Lacour évoque la grande opulence des ports de Guadeloupe :
« L'argent provenant des prises, dépensé par les équipages avec la même facilité qu'il était gagné, circulant avec rapidité et abondance, offrait aux commerçants l'occasion de réaliser des fortunes rapides et considérables. »

Le Marronnage Urbain

Le marronnage urbain est aussi ancien que la première grande ville de l'île, Basse-Terre ; et il se distingue du « grand marronnage » qui regroupe le plus souvent une petite communauté isolée et cachée survivant dans les montagnes ou les zones de végétation dense, éloignées des villes. Le marronnage urbain ne serait donc pas une révolte, le marron n'est pas ici un rebelle, mais un individu en quête de travail en ville, et d'assimilation, définition fort éloignée de la charge symbolique qui est aujourd'hui conférée au marronnage comme refus de la société européenne coloniale. L'on pourrait même ajouter que le marron urbain fut apprécié par les employeurs, en tant que journalier sous payé, voire en tant qu'artisan ayant acquis un savoir-faire valorisable. Les historiens, aujourd'hui, révèlent entre ces deux mondes que l'on disait antagoniste, les nombreuses passerelles d'ordre strictement économiques, certes, mais fabuleusement illégales, donc forcément basées sur la connivence réciproque : un petit pas franchi vers la complicité et l'estime de l'autre. Selon Anne Pérotin-Dumon, en dépit du rétablissement de l'esclavage et des discriminations qui persistent dans les relations sociales, « le fonctionnement même des villes tend à affaiblir les barrières sociales qui sont pourtant les fondements des économies et sociétés coloniales. »

Un petit pas contre le Code noir, la volonté du roy. En 1765, le procureur général du Conseil souverain de la Guadeloupe préconise la création d'une maréchaussée à la place des milices et des archers des villes, chargé de débusquer les marrons, mais aussi de surveiller les blancs nouvellement débarqués n'ayant pas d'emploi, ou de grande fortune. Alors que La Pointe-à-Pitre n'est encore qu'un gros bourg appelé « la nouvelle ville du Morne-Renfermé » :

« La seule maréchaussée peut empêcher ces commerces, ces désordres, ces vols, ces recels de la part des blancs et des noirs. Elle empêchera le port d'armes à tous ceux auxquels il est défendu, arrêtera les vagabonds et gens sans aveu qui parcourent l'île, même les matelots qui désertent les vaisseaux du roi des navires marchands, se sauvent dans les campagnes et ne réapparaissent que lorsque les vaisseaux sont partis, et dont le séjour est toujours à craindre. Elle désarmera les esclaves de leurs gros bâtons et couteaux flamands. Elle veillera sur les cabaretiers qui vendent liqueur forte aux soldats et donnent à boire aux nègres attablés, et qui vendent après l'heure fixée. […] Dans les villes et les bourgs où la maréchaussée sera établie, elle fera des patrouilles pendant les nuits pour la sûreté et la tranquillité publique. Ce service contiendra nègres et vagabonds, et sera très utile contre les fraudeurs. »

Ce procureur général, Coquille, proposait rien de moins d'assimiler les marrons aux déserteurs et vagabonds blancs, c'est-à-dire ne plus distinguer la race mais la condition sociale, faisant de ces catégories, une considérée comme dangereuse pour l'ordre public. De même, sont accusés les employeurs, les logeurs et autres indélicats d'enfreindre les lois, qu'il convient également de surveiller, voire de châtier. Les maîtres d'esclaves marrons doivent porter la responsabilité de leur évasion, selon le procureur, et doit prendre fin le libertinage inter-racial, la communauté informelle maître-esclave, faisant souvent, progéniture, et héritiers libres reconnus. Les guadeloupéens blancs ni pauvres ni aisés, faisant ainsi commerce illicite, illégal, ne sont pas mûrs pour accepter de telles entraves et à leurs affaires et à leurs libertés sexuelles ou matrimoniales.

Au fur et à mesure que la ville enfle, à la faveur des troubles révolutionnaires, le marronnage urbain à Pointe-à-Pitre augmente car il offrait bien des avantages : les mangroves des marécages des faubourgs de la ville constituaient un refuge pour y bâtir une case, les activités du port, au cœur de la ville, permettaient de prendre un emploi pour la journée, et de se fondre dans la foule. En décembre 1798, le citoyen Desfourneaux, succédant à Victor Hugues, déplorait l'attraction que représentaient les villes « encombrées de cultivateurs fainéants »  : « un sistême de piraterie presque général (…) attire les cultivateurs dans les villes ; les uns au moyen d'un léger service dans les magasins ou sur les ports, obtiennent de quoi satisfaire aux besoins de l'existence, le seul qu'ils éprouvent dans ce climat ; les autres plus ambitieux s'adonnent à la course. »

Selon Frédéric Régent, « il y a une forte urbanisation des nouveaux citoyens noirs pendant la liberté générale. Cette population noire qui afflue en ville est composée majoritairement de femmes. 70 % à Pointe-à-Pitre et 71 % à Basse-Terre selon le recensement de l'an VI. Soldats et corsaires ne sont pas enregistrés, et ce fait se traduit par la disparition d'autant d'hommes noirs du recensement de la population civile. Ce déficit masculin ''sur le papier'' renforce l'idée que la course a attiré de nombreux anciens esclaves en ville. Pour remédier à cet afflux vers les villes, Desfoureaux instaure des cartes de sûreté, le 11 février 1799. '' Tous les citoyens ayant des personnes attachées à leur service'' sont tenus de les déclarer aux municipalités. Après avoir constaté leur qualité de domestique ou d'ouvrier, des cartes de sûreté renouvelables tous les six mois, blanches pour les hommes, rouges pour les femmes, leur sont accordées. Seuls les citoyens qui ont un état ou une condition le leur permettant sont autorisés à résider en ville. Les cultivateurs sont dispensés de ces cartes. Pour se rendre en ville, ils doivent se munir d'un laissez-passer délivré par la municipalité, le gérant le propriétaire ou le séquestre de l'habitation où ils sont employés. Des condamnations sont prévues pour les personnes employant des citoyens non munis de carte de sûreté. La ville reste très attractive. Elle permet aux anciens esclaves de quitter l'étau des ateliers ou de l'ancien propriétaire auxquels ils restent attachés. Elle peut leur assurer des revenus plus importants grâce à l'engagement dans la course ou un bon salaire dans une activité induite par celle-ci . Elle est l'un des rares espaces où les nouveaux citoyens noirs peuvent espérer jouir complètement de la liberté. Très rapidement, un système de contrôle des anciens esclaves se met en place pour empêcher la masse des cultivateurs noirs d'affluer en ville. »

Avec la ré-instauration de l'esclavage, pour échapper à leur condition servile, se développe encore davantage le marronnage urbain à Pointe-à-Pitre, de ceux et celles qui refusent le dur labeur, exigé comme une revanche, par les anciens et nouveaux maîtres de l'archipel. Les commissaires de police sont chargés de les traquer en ville. Plusieurs ordonnances sont éditées, dont celle royale du 5 novembre 1818 concernant les nouvelles limites administratives de la ville : « Considérant le plus de facilité que la police aura, tant pour surveiller les nègres marrons qui viennent se réfugier dans les fauxbourgs, que pour exercer son action sur toutes les autres parties qui y sont soumises. »

Les archives de cette époque font apparaître dans la composition des villes de l'île, une répartition égale en ville, des trois grandes catégories de la population – Blanc, Métis, Noirs - : une personne sur deux est d'origine ou de condition esclave, contre neuf sur dix à la campagne.



La Révolution Créole

Le 14 novembre 1801, un décret signé par le ministre de la Marine et des Colonies dispose : « La liberté est un aliment pour lequel l’estomac des Nègres n’est pas préparé. Je crois qu’il faut saisir toutes les occasions pour leur rendre leur nourriture naturelle sauf les assaisonnements que commandent la justice et l’humanité. Je crois qu’il faut envoyer une force considérable à la Guadeloupe, non pour la réduire à ce qu’elle était mais à ce qu’elle doit être. »

Ce n'est pas le cadre ici, de reconstituer la révolte de la Guadeloupe de 1801 1802, menée par le Martiniquais Louis Delgrès, Joseph Ignace et Solitude, commandant une troupe constituée de Noirs, de Métis et de Blancs (avec tous les intermédiaires possibles). Elle se termine en mai 1802 par le massacre de 10.000 personnes sur toute l'île, dont cent prisonniers fusillés sur la place des Victoires à Point-à-Pitre le 26 mai, et l'exécution de Joseph Ignace le 27 mai 1802. Delgrès, le 28 mai décide avec ses compagnons d'infortune de mourir en martyrs, dans leur dernier refuge en faisant exploser des barils de poudre. « Vivre libres ou mourir » fut leur devise. La question se pose de savoir comment un détachement militaire venu de France avec aussi peu d'effectifs, a pu mater la rébellion Noire et Métis représentant plus de 80 % de la population de l'archipel. Alors que d'autres rébellions furent victorieuses aux Antilles.

Une fois la résistance en Guadeloupe éliminée grâce à des exécutions et des déportations massives, la voie est libre en mai 1802 pour le rétablissement de l’esclavage : tous les hommes et toutes les femmes « noirs ou de couleur » qui n’ont pas de titres prouvant qu’ils étaient libres avant l’abolition doivent retourner dans les habitations ou ils étaient « avant la guerre ». Le paiement des ouvriers agricoles est supprimé et remplacé par un système dans lequel la nourriture et les vêtements, seuls, sont assurés ; et les propriétaires peuvent à nouveau utiliser le fouet.

Abolition et Travail Forcé

En 1843, un séisme détruit complètement Pointe-à-Pitre. A la veille de l'abolition de l'esclavage en 1848, le géographe Guy Lasserre comptait pour la Guadeloupe 9.926 Blancs, 87.719 esclaves, 31.405 gens de couleur libres. L'abolition de 1848 accorde la liberté totale, sans conditions aux esclaves, très différente donc de la première, en théorie. En effet, la conséquence de l'abolition entraîne le départ des forçats agricoles des habitations sucreries plongeant l'économie sucrière dans une grave crise : 32.000 esclaves agricoles en 1847, 18.700 « ouvriers agricoles » libérés en 1848... 38.000 tonnes de canne à sucre récoltées en 1847, contre 13.500 seulement en 1850 ; 530 habitations-sucreries en 1847, 487 en 1850.

La menace d'une faillite plane sur les plus grands planteurs de l'archipel qui exigèrent de l'administration des mesures radicales pour stopper immédiatement l'hémorragie de leur main-d'oeuvre, et plus que cela, leur retour. L'administration coloniale, en réponse à leurs plaintes instaura alors une série de mesure destinée, sous les prétextes fallacieux d'organiser le travail, à exercer sur les anciens esclaves agricoles des contraintes obligeant leur retour dans les habitations. Dont notamment, le « Livret » de travail, institué en 1852, délivré par la municipalité pour les travailleurs agricoles, mentionnant le nombre de jours travaillés : tout individu ne possédant pas ce Livret ou n'ayant pas un nombre de journées de travail suffisant est considéré comme vagabond, passible d'une peine de prison et d'une amende. L'arsenal répressif s'étoffe par la suite, face à l'imagination et à la ruse des ouvriers agricoles : l'on achète ou l'on loue un lopin de terre pour devenir indépendant et non soumis au Livret, l'on devient commerçant ambulant, etc. Est-ce véritablement là une « abolition » ou une autre forme d'esclavage ? Selon Joseph Zobel, auteur de la "La rue Cases-Nègres" :

« Quand je fus revenu de l’ivresse de ma libération, je dus constater que rien n’était changé pour moi ni pour mes compagnons de chaînes... Je restai comme tous les nègres dans ce pays maudit ; les békés gardaient la terre, toute la terre du pays et nous continuions à travailler pour eux... »

Au racisme de l'épiderme, se superpose plus qu'auparavant le racisme social, et l'antagonisme entre les classes sociales, qu'elle que ce soit la couleur de la peau, ainsi jugé par Daniel Guérin :

« Tous les hommes à l’épiderme sombre ne sont pas des exploités. On sait qu’aux Antilles le préjugé favorable dont bénéficie la blancheur et, en sens inverse, le stigmate dont est victime la noirceur, ont contribué à la formation d’une classe moyenne métissée. Devenue capitaliste, celle-ci exploite et opprime le peuple au même titre que les possédants blancs. Mais elle est obligée de plus en plus de partager ses privilèges avec une couche ascendante de noirs qui, à leur tour, commencent à accéder à la propriété et à la "respectabilité". Jacques Roumain affirmait avec force qu’"un bourgeois noir ne vaut pas mieux qu’un bourgeois mulâtre ou blanc", qu’"un politicien bourgeois noir est aussi ignoble qu’un politicien bourgeois, mulâtre ou blanc". Après lui, le Martiniquais Frantz Fanon répète qu’un "noir ouvrier sera du côté du mulâtre ouvrier contre le noir bourgeois". »
("Les Antilles décolonisées", 1956)

Frantz Fanon qui dans Les damnés de la terre écrivait :

« Le regard que le colonisé jette sur la ville du colon est un regard de luxure, un regard d'envie. Rêves de possession. Tous les modes de possession : s'asseoir à la table du colon, coucher dans le lit du colon, avec sa femme si possible. Le colonisé est un envieux. Le colon ne l'ignore pas qui, surprenant son regard à la dérive, constate amèrement mais toujours sur le qui-vive : ''Ils veulent prendre notre place.'' C'est vrai, il n'y a pas un colonisé qui ne rêve au moins une fois par jour de s'installer à la place du colon. »

La Ville Coloniale Post-Esclavage

Le principe de l'urbanisme colonial post-esclavage est simple, et il caractérise Pointe-à-Pitre : une organisation sociale fondée sur l'exclusion et une répartition sélective de la propriété foncière, reposant sur la race puis, la condition sociale et la richesse, grossièrement, un centre ville assaini où se concentre la bourgeoisie, une périphérie laissée à la nature, outre les voies de communication d'une ville l'autre. Dans Les Damnés de la Terre, Frantz Fanon oppose deux villes :

« La zone habitée par les colonisés n'est pas complémentaire de la zone habitée par les colons. Ces deux zones s'opposent, mais non au service d'une unité supérieure. Régies par une logique purement aristotélicienne, elles obéissent au principe d'exclusion réciproque : il n'y a pas de conciliation possible, l'un des termes est de trop. La ville du colon est une ville en dur, toute de pierre et de fer. C'est une ville illuminée, asphaltée, où les poubelles regorgent toujours de restes inconnus, jamais vus, même pas rêvés. Les pieds du colon ne sont jamais aperçus, sauf peut-être dans la mer, mais on n'est jamais assez proche d'eux. Des pieds protégés par des chaussures solides alors que les rues de leur ville sont nettes, lisses, sans trous, sans cailloux. La ville du colon est une ville repue, paresseuse, son ventre est plein de bonnes choses à l'état permanent. La ville du colon est une ville de blancs, d'étrangers. La ville du colonisé, ou du moins la ville indigène, le village nègre, la médina, la réserve est un lieu mal famé, peuplé d'hommes mal famés. On y naît n'importe où, n'importe comment. On y meurt n'importe où, de n'importe quoi. C'est un monde sans intervalles, les hommes y sont les uns sur les autres, les cases les unes sur les autres. La ville du colonisé est une ville affamée, affamée de pain, de viande, de chaussures, de charbon, de lumière. La ville du colonisé est une ville accroupie, une ville à genoux, une ville vautrée. C'est une ville de nègres, une ville de bicots. »

Parmi les nombreuses descriptions de l'archipel, le visiteur de Pointe-à-Pitre de 1878, H. Rey, décrit ainsi deux villes :

« La Pointe-à-Pitre est une jolie ville de 15,000 à 16,000, divisée en deux parties : l’une principale, située à l’Ouest, est percée de rues tirées au cordeau, bordées de jolies maisons, toutes construites en bois, en prévision des tremblements de terre ; l’autre, connue généralement sous le nom de Nouvelle-Ville, aux rues mal entretenues et boueuses, est habitée par la classe la moins aisée. »





Faubourgs et quartiers de ville 

Le Lakou

Après l'abolition de l'esclavage, les faubourgs de la ville enflent, sous les effets d'une démographie galopante, et du besoin en main d'oeuvre du port et des activités dérivées, tandis que la bonne société exige des bourgeois urbains de disposer de plusieurs domestiques (en moyenne 4 employés par maison). Les historiens concèdent également que l'air de la ville y était moins pénible que celui des plantations et des bourgs ruraux. Insuffisamment riches pour s'offrir la concession d'une parcelle de terre, la propriété publique a toujours été considérée comme étant accessible à tous et le seul refuge possible disponible : l'occupation illégale de ces terres, le développement d'une urbanisation à peine contrôlée sur de vastes zones, cette urbanisation sauvage a constitué la réplique populaire au défi lancé par les autorités.

La minorité blanche et possédante Guadeloupéennes n'a d'autre choix que de concéder, de tolérer cette forme d'illégalité, comme plus tôt la contrebande, c'est-à-dire le « secteur informel » du commerce maritime Antillais. D'ailleurs l'habitat informel va devenir également une source de rentes. Dès cette époque, l'habitat informel intéressa des rentiers – de toutes races, de tous milieux - peu scrupuleux qui feront l'acquisition de terrains insalubres et marécageux, proches du centre-ville, qu'ils subdivisaient en parcelles pour les louer, sans aménagements spécifiques, à des familles, autorisées à y établir leur case et leur cour extérieure attenante, faisant office de cuisine et selon la taille, de potager ou de poulailler. Les premiers locataires pouvaient s'installer en bordure des routes formant l'îlot, les derniers s'agglutinaient en cœur de parcelle, d'étroits passages labyrinthiques depuis les rues menaient à des cours - le « lakou », la cour en créole -, donnant accès à plusieurs masures. Ces cours intérieures pouvaient avoir d'autres fonctions selon les configurations et leur superficie : larges espaces urbains dédiés aux activités d'artisans et de commerçants, jardin potager communautaire, petit jardin d'agrément planté d'un ou plusieurs arbres fruitiers, ou bien encore, enclos réservé aux animaux : cabris, volailles et porcs. Il désigna par la suite, un bidonville, pas forcément doté d'une cour.

Dans d'autres cas, afin d'augmenter leurs rentes, et plus tardivement lors de l'exode rural de l'entre deux guerre, les propriétaires de grandes parcelles érigeaient à leurs frais des masures, parfois de simples chambrettes destinées à de jeunes célibataires ruraux venus en ville chercher fortune, qu'ils louaient à des prix exorbitants. Ces pratiques instituent un vaste marché de l'informel, le marché de l'insalubre, un marché du locatif occulte organisé par les propriétaires bailleurs ou occupants, le plus souvent issus de la bourgeoisie, mais des exceptions confirment la règle.

Maryse Condé, dans son roman La Vie Scélérate (1987), illustre ces pratiques par le personnage d'Albert Louis, Guadeloupéen créole revenu à Pointe-à-Pitre après avoir fait fortune aux USA. Il devient « promoteur immobilier », bâtissant en périphérie un lakou parfaitement insalubre qu'il loue à des familles pauvres d'origine rurale, tandis que la famille Louis habite une belle demeure en centre-ville . Le lakou permet avec un investissement minimum, et sans frais d'entretien, de rapporter un maximum de rentes :

« Le lakou s'ouvrait sur la rue par un boyau puant, resserré entre deux cases. Comme il avait plu la veille, on avait jeté une passerelle sur la gadoue et gare à celui dont le pied flanche! Cela menait à un quadrilatère de deux étages en caisses à savon, ceinturé d'un balcon où grouillaient des femmes occupées a cuisiner, des enfants au sein ou dans les jambes, mégères féroces et édentées qui, à la vue de Bert, appelèrent leurs hommes en maillots de corps, vautrés à l’intérieur. »

Dans le roman autobiographique La Rue Cases-Negres (1950) Joseph Zobel décrit la construction d'un bidonville des faubourgs de Fort-de-France où il s'installe avec sa mère :
« Un certain Dr Guerri, propriétaire de ces terrains à peine déboisés qui s’élèvent à l'est de Fort-de-France, y découpe et y loue de petits emplacements à tous ceux qui désirent se construire une baraque. Toute une noire population d'ouvriers - l’excédent des autres quartiers de la ville – y accourt et, sur l'initiative de chacun, avec un zèle épique, y installe un vaste campement. Cinq ou six chemins ont été traces, empierrés à la diable et baptisés de noms dont personne ne sait l'origine ni la signification. Le long de ces rues, continuent à s'aligner les baraques- types du quartier : grandes caisses ayant contenu des voitures d'importation américaine posées sur de fragiles pilotis de maçonnerie ou de pierres sèches, ou bien sur de simples béquilles de bois, et coiffées de huit feuilles de tôle ondulée. »

Le lakou Zamia situé au sud-est de la ville, à proximité immédiate de l'usine Darbousier connaît la même histoire : Honoré Zamia grassement enrichi par l'élevage et le commerce de cochons, nommé directeur de la Chambre de Commerce de Guadeloupe, se porta acquéreur d'un vaste terrain comprenant un flanc de colline et un marécage insalubre, qu'il transforma en décharge d'ordures ménagères afin de le remblayer sans frais aucun. Il s'installa sur le morne et subdivisa son marécage en parcelles à louer, ou à acquérir. Dans les années 1930, le lakou Boissard, au nord de la ville, s'est développé de la même façon, sa fondatrice, Mme Lorenti, acheta les terrains en 1928, s'y installa avec sa famille dans un hameau de cases puis loua le surplus de terrains aux nouveaux arrivants ruraux.

Nicolas Rey, auteur d'une étude sur les lakou Antillais, définit ses lieux comme des « espace de lien social fort » : les cases étant petites, inconfortables, sombre, leurs habitants passaient, pour ceux qui ne travaillaient pas, et notamment les personnes âgées, une grande partie de leur temps assis devant leur porte ou dans les rues, animant ainsi les cours et surtout, surveillant en permanence les lieux, les passants inconnus et le voisinage. Des formes de régulation, de dissuasion tacite s'instaurent entre les habitants pour préserver leur intimité, contenir les appropriations et extensions personnelles d'un espace commun restreint, et prévenir les vols et chapardages.

Albert Flagie auteur d'une thèse d’anthropologie sur le quartier de Boissard à Pointe-à-Pitre évoque les bornes fontaines qui ont une « fonction agorative », faisant fonction de place publique : espace de rencontres informelles, de discussions, de jeux, de flirts, etc. Les hommes préférait les « lolos », épiceries bars qui assuraient un « véritable contrôle normatif du quartier » : à la fois lieux d'informations ou de rumeurs, de discussions politiques, d’accueil des nouveaux arrivants, de boîtes postales, etc.




Le grand poète guadeloupéen Ernest Pépin, évoque dans un poème intitulé Odyssée de la ville, les lakous :

« 
Les chemins sont perdus dans l’entrelacs des lakous. Fenêtres contre fenêtres vont les cases déposées. Paroles sinueuses des commères. Jurons contre jurons vont les amazones au bois debout et tant de fièvres décomptent les étoiles. Bêtes de nuit encerclent les lampes du cœur. Quelque chose de campagne demeure sous la peau des faubourgs.
Les chemins sont perdus au fond des culs-de-sac. Les malheureux n’ont pas d’adresse et les ruelles ont des noms de poème. Tout s’entremêle en jeux de basse-cour. La boue encore aux pieds me relie aux pluies voraces. L’eau attend le soleil comme une femme fidèle. La case est une saison de terre comblée, une raison de lutter contre les tourbillons de la déveine.
Les chemins sont perdus. Les temps présents sont des temps de drogués. La tête fout le camp et broute l’herbe à mourir. Je dis bonjour au jeune homme maigre. Depuis longtemps il a voyagé dans l’autre bord. Il voit des diables et allonge la hauteur de son délire. Pour lui la lune est un pétard, un œil qui se dilate, un monde rouge et qui chante Bob Marley. Il a faim de quelque chose qui n’a pas de nom. L’odeur traverse sa tête comme un nuage.
Les chemins sont perdus voici venu le temps des escaliers, des ascenseurs et des solitudes verticales.
 »

Jungle Urbaine

Notons également, que le lakou, jungle urbaine constituée de cases enchevêtrées, accessible par d'étroits passages formant labyrinthe, était particulièrement appréciée en tant que lieux de refuge et de cache par notamment les délinquants, voleurs, et les militants indépendantistes des années 1980, recherchés par la police. La complexité de ces quartiers facilite les opportunités de fuite en cas de contrôles policiers, mais aussi de surveillance, décrit par Nicolas Rey :

« les ruelles étroites (piétonnes) dans les quartiers spontanés, également appelées lakou par les habitants de ces quartiers, forment de vraies labyrinthes où la personne extérieure à ces quartiers se perd facilement […] La trame viaire des quartiers spontanés avec leurs ruelles piétonnes étroites ne figurent d'ailleurs sur aucun plan d'aménagement ni aucune carte. Pourtant, leur ''trace'' n'est pas inconnue de tous : les habitants des quartiers spontanés suivent chaque mouvement de tout intrus depuis son entrée jusqu'à sa sortir du quartier, grâce à la disposition des ruelles connue par eux seuls. »

La Case Mobile

C'est une spécificité guadeloupéenne qui remonte du temps de l'esclavage : la case transportable des esclaves des anciennes habitations sucreries au gré des saisons ou des cultures du domaine du maître. La case était simplement mise sur une charrette, un cabrouet. Ce type de case facilement transportable a perduré bien après l'abolition de l'esclavage en 1848, un moyen de disposer d'un abri pour les travailleurs ruraux saisonniers amenés à se déplacer pour leur travail - lors de la période de récolte de la canne à sucre, par exemple. Dans d'autres cas, le contrat qui liait un ouvrier agricole à un propriétaire stipulait que les habitations ne devaient pas être adhérentes au sol afin que celles-ci puissent être déplacées en cas de résiliation du contrat.


La case mobile se retrouve également dans les faubourgs des grandes villes, du fait notamment des exils ruraux, et de l'avènement de l'automobile : le transport s'en trouva facilité. Elle fut particulièrement appréciée par les occupants illégaux de terrains libres : en cas d'expulsion forcée ou aimable, son propriétaire pouvait simplement la déplacer, plutôt que de l'abandonner à son sort. Enfin, elle était bien adaptée à la nature des sols marécageux, son faible poids ne nécessitait pas de fondations, la case reposait simplement sur quatre pierres l'isolant ainsi de l'humidité du sol et tant bien que mal, des inondations, et aucune préparation spécifique du sol n'était à envisager, ou au contraire, pour les séjours prolongés et selon les disponibilités, l'aisance du propriétaire, la case reposait sur un soubassement plus généreux de pierres et de matériaux récupérés. Elie Bloncourt, Guadeloupéen retiré en France depuis 40 ans, député de l'Aisne, fut surpris de les retrouver :

« A Pointe-à-Pitre, par exemple, de grands immeubles modernes voisinent avec de modestes demeures souvent délabrées. Et que dire de ces logis sans fondations posés à même le sol, que l'on peut déplacer et qui sont foison dans les faubourgs. Je les avais connus lorsque j'étais bien jeune. Je ne pensais pas les retrouver en 1956. »




Melting-Pot Urbain

Les faubourgs de Pointe-à-Pitre n'ont pas été seulement le réceptacle de la population pauvre ; à l'image des composantes de la population guadeloupéenne, un melting-pot né de la cohabitation et du métissage de peuples originaires de toute la surface de la terre, venus se presser, par les caprices de l'histoire, sur un petit archipel de 1.780 kilomètres carrés : les « Blancs- France » ou métropolitains, les « Blancs-Pays », les Créoles, les Métis ou Mulâtres, les Syriens, les Libanais, les « Noirs » ou « gens de couleur », les Indiens, les Italiens... Et chacun de ces groupes se subdivise à son tour, en fonction de leur richesse : le « nèg' » travaillant sur les plantations n'a plus de lien avec celui qui s'est enrichi.

Ce melting pot social racial se retrouve dans la composition socio-urbaine des quartiers de la ville. Selon leur proximité avec le centre ville, leur degré d'insalubrité et leur viabilisation (la présence d'une fontaine par exemple), les faubourgs distinguent non la race, mais la classe sociale, et du fait d'une pénurie de logements chronique dans l’ancienne ville, du manque d'espace, du prix du foncier, des loyers, classes moyennes et bourgeoises s'y installaient. Au fil du temps, les classes supérieures s'approprieront les hauteurs des crêtes des mornes, les classes moyennes, leurs flancs les moins abruptes, les classes populaires les plaines inondables, les classes miséreuses, les bas-fonds insalubres, le long des canaux nauséabonds, à proximité immédiate des décharges, et de tout autre source de nuisances. Mais là encore, les frontières ou les limites sont poreuses, et au fur et à mesure de l'explosion démographique, de l'exode rural, de l'embourgeoisement aussi, la ghettoïsation « naturelle » des classes par quartiers n'aura plus grande cohérence, exceptée certaines zones immuables. Les différences existent non seulement entre les faubourgs et le centre ville, entre les faubourgs eux-mêmes, et au sein même des faubourgs. Ce melting pot s'exprime par la grande diversité, la variété et la qualité des constructions au sein même d'un faubourg, plus particulièrement pour les plus proches du centre ville.



Le Grand Jardin Urbain ?

Pointe-à-Pitre a été jusqu'à une date récente un vaste jardin urbain, un noyau ancien minéral entouré d'un écrin – ou plutôt un cloaque - de verdure où s'entremêlaient les jardins et leurs arbres, d'agrément ou de subsistance. Jusqu'à la moitié du 20e siècle, les descriptions des voyageurs arrivant par bateau assuraient les lecteurs de la beauté du paysage de la ville. L'industrialisation de masse qui caractérise les faubourgs des villes de France métropolitaine n'est pas parvenue en Guadeloupe avec autant d'intensité, préservant son paysage et ses habitants des nuisances de l'architecture, des activités, des pollutions, des grands centres et complexes industriels. À Pointe-à-Pitre, la plus grande usine, Darboussier, de transformation de la canne à sucre, marquait à peine le paysage de ses deux hautes mais frêles cheminées.

Le développement urbain naturel de la ville est classique, les faubourgs urbains semi-ruraux verdoyant, et insalubres, se densifient au fil du temps faisant disparaître les grands jardins et potagers privés, devenant ainsi une succession de lakou, tandis que certaines masures se verticalisent d'un étage et de ses combles ; les nouveaux migrants ruraux s'approprient dès lors, de nouvelles terres plus excentrées, pouvant profiter, le plus souvent, d'un jardin de subsistance qui assurait l’alimentation des familles, avant que lui-même ne disparaisse pour faire place à de nouvelles cases, souvent celle attenante d'un enfant ayant fondé une famille, ou d'un proche parent arrivé de la campagne. L'automobile et les transports publics modifièrent quelque peu ce développement : les plus aisés pouvaient alors s'échapper des faubourgs proches du centre, pour s'établir entre ville et campagne.


Mais, dans cette mosaïque urbaine, se consolidèrent au gré des crises, de la surpopulation, certains faubourgs miséreux, des zones mortifères, des purgatoires urbains.

Le Purgatoire Urbain

En même temps qu'est décrétée l'abolition de l'esclavage en 1848 en France, les progrès des sciences naturelles modernes prouvaient ou plutôt confirmaient l'intime conviction que les « vilains quartiers » où s'entassaient les classes laborieuses constituaient les foyers de toutes les épidémies, qui périodiquement éprouvaient les cités. Les épidémies de choléra, du typhus, de la fièvre typhoïde, de la variole et autres maladies contagieuses franchissaient allègrement les barrières des quartiers populaires pour frapper sans discernement social, les classes bourgeoises, les capitalistes des quartiers aisés, « l'ange exterminateur sévit parmi eux avec aussi peu de ménagements que chez les travailleurs » notait ironique Engels. Les bourgeoisies de l'Europe entière, véritablement apeurées, poursuit Engels,
« s'enflammèrent d'une noble émulation pour la santé de leurs ouvriers. On fonda des sociétés, on écrivit des livres, des projets furent esquissés, des lois débattues et décrétées en vue de tarir la source des épidémies sans cesse renaissantes. On examina les conditions d'habitation des travailleurs et l'on tenta de remédier aux maux les plus criants. »

A Paris, les grands travaux du baron Haussmann seront ainsi placé sous l'égide de la santé publique urbaine. Dans les colonies de l'Afrique, les épidémies de peste et de fièvre jaune « obligent » l'administration à séparer les habitats, et dans certaines des “villages de ségrégation”, pour reprendre la terminologie originelle, sont créés, comme la Médina à Dakar. À Saint-Louis, la population indigène est reléguée sur la “Langue de Barbarie”. La croissance rapide d'une ville des colonies employant une main-d’œuvre non qualifiée engendra une séparation radicale des habitats, mais souvent les extensions successives auront vite fait de réintégrer la zone de ségrégation dans le périmètre urbain. Tel ne fut pas le cas aux Antilles, à Fort-de-France, Port-au-Prince et Pointe-à-Pitre, malgré la multitude de rapports alarmistes établis scientifiquement par des médecins militaires et hygiénistes civils. Les ville-ports des Antilles sont des mouroirs, à Basse-Terre, au début du 19e siècle, un mort sur deux a moins de vingt ans. Les maladies font des hécatombes au sein de la population européenne habitant les îles Antillaises : « S'ils ne succombent pas sous les coups de la fièvre jaune ; s'ils échappent aux tristes effets du ténesme, de l'épuisement, des douleurs d'estomac et des obstructions au foie, si communes aux Antilles ; leurs dispositions naturelles s'exaltent par l'influence du climat. » observait le colonel Boyer-Peyreleau en 1825.

La situation désastreuse sanitaire de la ville, dans son ensemble, distingue ainsi l'urbanisme colonial, la torpeur de la grande bourgeoisie créole, son indifférence pour la santé publique, et par là, l'acceptation d'un destin livré aux aléas de la vie. Et le plus souvent comme le note le colonel Boyer-Peyreleau, les européens débarqués aux Antilles pour y faire fortune ont « le désir de quitter, le plutôt possible, une terre qu'ils regardent, en général, comme un lieu d'exil », et d'aller jouir agréablement de la vie dans leur pays ; « Toujours préoccupés de l'idée de retourner en France, ils ne regardent leur maison que comme un lieu de passage qu'ils n'ornent, assez ordinairement, pour tous meubles, que de tables, de lits et de chaises très-simples ; d'ailleurs comment préserver des meubles plus recherchés des inconvénients du climat ? » ; mais « Ces contrées, qui ne sont vraiment habitables pour l'Européen que lorsqu'il y vit dans l'aisance, mais sans excès, ont cependant un certain charme secret, qui le retient presque toujours lorsqu'il y est acclimaté. »



Il distingue également le racisme, et de la couleur de l'épiderme, et social, instaurant une différence entre une ville habitée en majorité de mulâtres pauvres et une ville à dominante blanche : la condescendance bourgeoise pontoise (de Pointe-à-Pitre) pour les classes laborieuses n'opéra pas aux Antilles, malgré leur richesse, comme celle des politiciens de la métropole, protégés, eux, par 7000 kilomètres d'océan. Les premiers accusaient d'ailleurs les autorités de la métropole de ne pas intervenir, tandis que ces derniers argumentaient sur l’indolence, l'éternelle paresse d'un pays tropical, une « fatalité ordinaire aux colonies, où il est bien rare de ne pas voir toute espèce d'énergie se paralyser » selon Boyer-Peyreleau ; et les métropolitains comparaient les caves habitées sordides de Londres ou de New York, les taudis parisiens autrement plus mortifères que les hameaux de cases bénéficiant d'un climat paradisiaque, là où l'indigent ne peut y mourir de froid.

Une « Commission d’assainissement de la Pointe-à-Pitre » fut pourtant bien instauré à la fin du 19e siècle, mais faute de moyens financiers conséquents, elle resta une coquille vide élaborant rapports et projets. En août 1880, un rapport établissait que :
« Au nord et à l’est, la Pointe-à-Pitre est entourée par le canal Vatable ; au-delà de ce canal se trouvent des marais qui couvrent presque entièrement le côté nord et seulement une partie du côté est, à l’endroit appelé le Fond-Laugier, et au quartier de la Source [...] Tous ces marais, il est à peine besoin de le dire, sont la cause principale de l’insalubrité de la ville ; mais il en est une autre tout aussi dangereuse et aussi funeste, c’est le canal Vatable, parce qu’il détient dans un espace relativement étroit, qu’il concentre au sein de la population tout ce qu’on peut imaginer de plus infecte et de plus nuisible à la santé publique.
On y jette des saletés de toutes sortes, et de ses eaux bourbeuses s’exhalent jour et nuit des gazes empoisonnés ; on le fuit, on craint même de le traverser et c’est à un point tel qu’on se demande comment il peut se trouver des gens assez malheureux ou assez téméraires pour affronter les dangers de son nettoyage.»



Vivre en taudis dans une zone marécageuse en zone tropicale, sans disposer d'eau courante et de réseau d'eaux usées, souillées, expose l'habitant au paludisme, aux épidémies de choléra – fléau du 19e siècle -, de fièvre jaune, de fièvre typhoïde ainsi qu'aux maladies intestinales aussi mortelles. Les faubourgs insalubres et marécageux de Pointe-à-Pitre étaient ainsi de véritables foyers d'infection, présentant un taux de mortalité très largement supérieur par rapport au centre ville, lui-même d'ailleurs non préservé de ces maladies.

Jusqu'en 1935, aucun des faubourgs de Pointe-à-Pitre n'était viabilisé, équipé de réseaux d’égouts évacuant les eaux usées et souillées, ni même de services de ramassage des ordures, outre un service de tinettes pour l’évacuation des pots de chambre : il perdura dans certains faubourgs jusqu'à la fin des années 1950. Quelques bornes fontaines amenant l'eau potable étaient disséminées dans la ville, les larges caniveaux, et les fossés à ciel ouvert faisaient office d'égouts devant théoriquement évacuer les eaux de ruissellement vers la mer. Jusqu'au début des années 1970, Pointe-à-Pitre n'était pas équipé de station d’épuration traitant les eaux usées : centre ville et faubourgs, usines et activités déversaient leurs eaux souillées directement dans la mer, c'est-à-dire dans la baie. En 1970, les rejets atteignant des sommets, le pouvoir auto-épurateur de la mer n'agissait plus, et se fit alors sentir une dangereuse pollution de la bande côtière de la baie... à vocation touristique.



Les ordures ménagères de la ville ancienne étaient effectivement collectés puis directement jetés dans la mer, au niveau de la Darse. Dans certains quartiers moins aisés de la ville ancienne, les déchets étaient tout simplement entreposés dans les rues, comme l'observait un article du Le Nouvelliste, daté du 6 avril 1921 :

« Quand le voyageur venant des Etats-Unis, débarque pour la première fois à la Pointe-à-Pitre, il ne peut retenir le dégoût qu’il éprouve devant l’état de saleté de la ville. Les rues sont mal entretenues : les ordures ménagères sont répandues sur le trottoir ; les eaux d’évacuation ont souvent une eau stagnante et puante et sont parfois remplies de poussières et de détritus de toutes sortes. Les charrettes du service des vidanges circulent dans la rue jusqu’à une heure très avancée de la matinée (10-11h) en exaltant des odeurs épouvantables qui font fuir les passants et gênent les habitants dans leurs demeures. Mais tous ceci est encore peu de choses, si nous considérons la malpropreté qui règne dans les quartiers pauvres de la ville. Tous ceux qui se sont aventurés aux abords du canal comblé, ou du canal Vatable sont fixés définitivement sur l’insalubrité de ces emplacements. Le journal de la colonie, ne conseillait il pas récemment de ne point faire visiter aux étrangers les faubourgs et les bas quartiers de la Pointe lors de l’arrivée d’un bateau de touristes américains. »

Les ordures ménagères des faubourgs étaient utilisés, le plus généralement, pour remblayer les marais habités, malgré l'odeur nauséabonde. Cette technique, les remblais d’ordures piétinées, fut généralisée à Pointe-à-Pitre. Parfois, des propriétaires de terrain inondable demandait aux riverains d'y jeter leurs déchets : moyen économique de le surélever, mais parfaitement illégal. Des zones d'épandage, des décharges seront mis à disposition des faubourgs à partir des années 1930, mais à proximité immédiate des bidonvilles, zones infectées fréquentées par les cochons, les enfants et les rats.


Le principal ennemi animal, outre le moustique, était le rat, qui pullulait dans les bidonvilles, attirés par leurs déchets et immondices. Ces maîtres des lieux, s'attaquant sans peur aux réserves de nourriture comme aux nourrissons, vecteur de certaines maladies contagieuses telle la leptospirose, atteignirent une telle population que la municipalité évoqua en 1902, un projet de décret pour contenir leur nombre en instituant une prime pour chaque cadavre de rat apporté dans un bureau de Police. Les animaux domestiques élevés en liberté étaient autant des ennemis mortels : la pneumonie des porcs et le choléra des poules contaminaient consommateurs et population.

La bilharziose intestinale sévissait encore dans les années 1950, le rapport annuel de l’Institut Pasteur de la Guadeloupe, pour l'année 1959 indiquait :

« La bilharziose intestinale se manifeste avec son habituelle fréquence, elle intéressait cette année 6,8% du chiffre global des selles examinées. La répartition géographique des atteintes démontre la persistance du foyer primaire que constitue la ville de Pointe-à-Pitre dans ses faubourgs où les contaminations se produisent sur place, chez les habitants riverains des canaux de drainage des zones basses de l’agglomération urbaine [...] 1° une absence générale de l’hygiène ; 2° l’absence de latrines dans les maisons ; les excréments sont dispersés à l’extérieur, au hasard, soit dans les cours d’eau s’ils sont proches, soit aux abords plus ou moins lointains des maisons ; 3° l’habitude de marcher pieds nus ; 4° l’habitude des bains dans les rivières souillées ; l’usage d’eau de boisson, encore le plus souvent non potable [...] malgré l’assainissement de l’eau distribuée dans son périmètre urbain, Pointe-à-Pitre semblerait être à l’origine de la majorité des contaminations [...] Nos constatations bactériologiques des eaux de citerne qui alimentent encore beaucoup d’habitations situées en milieu rural, comme dans le voisinage immédiat du centre urbain, constituent, à notre avis, les véritables sources de la maladie, du fait de leurs si profondes pollutions habituelles ».

Si la saison des pluies et les fortes perturbations apportaient son lot de germes et de larves, le Médecin-Commandant Mauze, prévenait des méfaits de la sécheresse dans un courrier daté du 23 septembre 1947 :

« Il vous a été rendu compte de la situation catastrophique de Pointe-à-Pitre, causée par l’absence d’eau depuis une dizaine de jours, situation qui paraît se prolonger. Une telle situation est inconcevable et n’aurait même pas d’excuse en Europe en temps de guerre où les destructions causées seraient réparées dans de brefs délais, un plan ayant été préalablement établi. La Pointe-à-Pitre, ville tropicale comprend environ 45.000 habitants. J’ai vu de mes yeux, des gens se battre pour prendre un peu d’eau d’égout dans les caniveaux de la ville. Nous serions des privilégiés de Dieu si nous n’assistions pas dans un avenir prochain à une recrudescence sinon à une épidémie de fièvre typhoïde. Bien entendu, notre responsabilité à nous médecins ne saurait être mise en cause, d’autant que les appels à la vaccination pour les adultes restent sans effet. J’ai prié le maire de faire paraître une note dans les journaux et à son de tambour, pour demander aux gens de faire bouillir leur eau et pour se faire vacciner contre la typhoïde. Je ne crois pas qu’il soit possible de faire davantage. »


Ainsi, les dangers sanitaires d'une ville bâtie dans un marécage, dont les faubourgs reposent sur un lit d'ordures, vont affoler les urbanistes et médecins hygiénistes – civils et militaires - de la seconde moitié du 19e siècle, jusqu'à l'aube des années 1970. Ainsi peut-on lire dans ce rapport de la commission d’assainissement de Pointe-à-Pitre, daté du 25 août 1880 :

« S’il nous était possible de retracer le pénible tableau des abords de la ville, si nous pouvions représenter, à tous les regards ces marais immondes qui l’entourent, et d’où s’échappent sans cesse des miasmes délétères, ces cours infectes, ces demeures envahies par une eau fétide qui suinte à travers le plancher, et même, quelquefois le recouvre entièrement, si nous pouvions montrer les teints plombés de ceux qui habitent ces lieux, leurs visages enflés par l’anémie, tout le monde serait unanime à reconnaître que cet état de choses a trop duré, et qu’il faut, coûte que coûte, y apporter un prompt remède. N’est-ce pas de ces foyers pestilentiels que se propagent ces fièvres lentes qui minent la population et privent le pays de bras valides ? Et ce fléau terrible qui frappe de préférence les hommes d’une autre latitude, si ce n’est là qu’il prend naissance, n’y trouve-t-il pas du moins les aliments qu’il lui faut pour entretenir et étendre ses ravages ? Que de victimes dans tous les rangs de la société ! Soldats, marins, magistrats, médecins, nuls n’échappe à ses rigueurs ».

Le Nouvelliste de la Guadeloupe publiait dans son édition du 14 mai 1932, cet article concernant les faubourgs de Pointe-à-Pitre :

« Des captations d’eau sans zone de protection ; des marchés sans tables, les vivres posés directement à terre, à la portée des poules, des chiens, des chèvres, des porcs errants et de toutes les souillures ; des mares stagnantes devants les immeubles ; de l’eau croupie et souillée sous ces maisons ; des immeubles envahis par les rats ; des abattoirs infects à peine contrôlés ; un personnel municipal insuffisant et sans autorité ; ici, des ordures ménagères entassées au ruisseau au centre d’une ville qui ignore le four à incinération ; là, une voie abandonnée et l’ordure humaine en nappe ; tel serait le triste tableau que nous présenterions. »

Saisons des pluies et inondations récurrentes, eaux stagnantes des marais et des canaux envasés, des récipients de toutes sortes des cases faisant office de réserves d'eau, ces gîtes larvaires ont été particulièrement favorables à la pullulation des anophèles et à la transmission du paludisme ; l'on estime que la totalité des habitants réguliers des faubourgs marécageux de Pointe-à-Pitre était contaminée, jusqu'à une date tardive, et selon le rapport annuel de l’Institut Pasteur de la Guadeloupe daté de 1951 :

« À notre avis, toute campagne antipaludique en Guadeloupe qui ne tiendra pas compte de la nécessité d’effectuer des travaux d’assainissement, en même temps que la dédétisation des habitations, est vouée à l’échec et, par conséquent, constitue un engloutissement pratiquement inefficace de crédits importants . »

Le rapport annuel de l’Institut Pasteur de la Guadeloupe, de l'année 1950 accusait les causes des fièvres typhoïdes récurrentes dans les faubourgs :

« À Pointe-à-Pitre, l’endémie typhoïdique s’est traduite par des atteintes disséminées, ne paraissant réunir aucun lien commun ; en général, apparaît une poussée épidémique qui survint cette année, en juin, après la période des fortes pluies et qui eut pour principal facteur épidémiologique une origine hydrique ; la pollution est accrue en ce moment par les eaux de ruissellement et d’infiltration qui entraînent les matières fécales déposées sur le sol ».

Jusqu'en 1950 la mortalité infantile restait élevée à Pointe-à-Pitre. La prostitution apportait de nombreuses maladies vénériennes, non ou peu traitées et donc par voie naturelle de contagion la syphilis, notamment, fit des ravages. Jusqu’en 1945, l'accès aux maternités est difficile pour les habitantes pauvres des faubourgs, les consultations pré et post-natales sont payantes. Des études précisent qu'en 1954, le lieu d’accouchement – forcé - était le lieu de résidence, soit la case infectée, et seulement 25 % des naissances se déroulaient dans une maternité ou à l’hôpital. Enfin, les avortements étaient aussi dangereux que les accouchements car nombre de familles faisait appel à des sages-femmes «marrons », dont les tarifs moins onéreux palliaient leurs pratiques douteuses. Dans Texaco, l'héroïne, motivée par la crainte d'affronter la ville avec une "marmaille a l’épaule", décide d'avorter :

« Ma première grossesse fut surprenante. Il me fallut du temps pour comprendre, et ce fut Slyphenise (une malheureuse qui vivait à côté avec sept enfants et des épisodes d'hommes) qui me signala le problème et me conseilla un thé d'ananas vert. [...] Sylphenise dut alors m'initier au maniement d'une herbe grasse avec laquelle on pouvait décrocher les œufs les plus têtus. Ce que je fis dorénavant, seule, fiévreuse, pleurante, désespérée, me précipitant dans des saignées sans fin, des jours et des jours de fièvres où je croyais mourir, et dont je parvenais a m'extirper. .. Je n’étais pas la seule a me percer le ventre. Que de misères de femmes derrière les persiennes closes... et même jusqu'aujourd'hui, que de solitudes rêches autour d'un sang qui coule avec un peu de vie... 0 cette mort affrontée au cœur même de sa chair... que de misères de femmes. »

Le roman de Lucie Julia, Melody des faubourgs, dont l’héroïne habite un faubourg de Pointe-à-Pitre, nous apporte un témoignage vibrant d'une « malédiction de voir des enfants ainsi rongés par toutes sortes de microbes et de vers », et un passage raconte,
« une mansarde délabrée, aux portes défoncées, au toit, un trou béant avait été bouché, a défaut de tôles, par plusieurs sacs en jute imprégnés de toute l'eau de la dernière pluie. La femme tenait un bébé pendu a un sein flasque comme une bourse vide. L'enfant avait tout le petit corps couvert de minuscules boursouflures purulentes. »

La malnutrition des enfants, dans les villes, est attestée par plusieurs études, et affecte les familles nombreuses et les classes les plus défavorisées. La tuberculose, comme en métropole, était encore une infection courante. Le lait non pasteurisé provenant directement des fermes pouvait être un danger mortel du fait de vaches tuberculeuses, de récipients de transport et de stockage sales infectés, de procédés consistant à ajouter de l'eau – souillée – dans le lait, de la chaleur et de contrôles vétérinaires quasi inexistant jusqu'au lendemain de la seconde guerre mondiale, époque où des fabriques industrielles de lait pasteurisé firent leur apparition sur l'île. La léproserie de La Désirade, sur une île, accueille encore une centaine de lépreux et il faut attendre la fin des années 1950 pour qu'un institut spécialisé soit enfin mis à disposition, et organise des campagnes de dépistage, bien que que la lèpre soit une maladie très contagieuse.

Tels étaient les dangers encourus. À cela, il convient d'ajouter, les cyclones, les fortes tempêtes dévastateurs et enfin, les incendies : les braseros des cuisines, les bougies, les lampes à pétrole de ces quartiers construits en bois embraseront plus d'une fois des faubourgs et la ville.


Le temps des crises (1928-1946)

En 1928, la Guadeloupe est ravagée par les vents violents et un raz-de-marée d'un cyclone dévastateur, suivi quelques mois après, par la grande dépression de 1929, catastrophe plus terrible encore, peut-être, que le cyclone. Ce fut, selon Christian Schnakenbourg « le temps des crises (1928-1946) », car outre les deux catastrophes se succèdent des années de sécheresse en 1930, 1931 et 1934, puis le blocus lors de la seconde guerre mondiale, faisant de la principale activité de l'île, de son économie insulaire reposant essentiellement sur un modèle productif agro-exportateur, la canne à sucre et sa transformation en sucre et rhum, une ruine.







Le cyclone du 12 septembre 1928 qui balaya la Guadeloupe ne fit pas dans la demi mesure : l'île est ravagée, 600 victimes à Pointe-à-Pitre, 1270 au total en Guadeloupe. Pointe-à-Pitre est pratiquement rasée, les installations portuaires sont détruites, y compris les quais, les habitations, plus de 10.000, sont soit détruites, soit gravement endommagées, les usines également. Après le cyclone, les industriels s'endettent afin de reconstruire et de moderniser leurs unités de production, sans pouvoir même exporter, les ports étant inutilisables ; endettées, les petites unités de production seront incapables de surmonter la crise de 1929 qui fit de nombreuses faillites, de mises en liquidation judiciaire, se répercutant directement sur les planteurs de cannes à sucre : le prix du sucre baisse de 40%, celui du rhum de 60%. En exemple, la faillite en 1932 de l’usine Blanchet à Morne-à-l’Eau laissa les planteurs avec toute leur récolte annuelle ainsi privés de revenus. Une des principales conséquences fut l'augmentation substantielle de la grande pauvreté, et un changement radical dans la physionomie des villes, réceptacle de l'exode de fermiers, de planteurs de cannes à sucre ruinés, d'ouvriers agricoles et de leurs familles au chômage. Les écarts de salaires entre ouvrier agricole et ouvrier urbain - du bâtiment, docker, employés de maison, commis, etc. -, renforcèrent encore l'exode rural. Les journaux locaux expriment l'inquiétude des citadins : « La prospérité et surtout l’équilibre économique et social de la Guadeloupe sont fondées sur son agriculture. Et cependant comme un peu partout, la population tend à fuir les campagnes pour venir végéter dans les bourgs et les villes. C’est un mouvement qu’il faudra arrêter, voire inverser si possible ».

Pour autant, le cyclone fut un excellent « remède » contre la crise et le chômage : la solidarité nationale et internationale joua, le gouvernement accorda des crédits exceptionnels pour la reconstruction des infrastructures de l'île, et leur modernisation. « L’ouverture de chantiers constituera un palliatif au chômage causé par la crise économique. […] ici comme de l’autre côté de la Rivière Salée, les ouvriers trouveront à travailler ? Et pour nous, c’est l’essentiel » écrivait en 1931, un journaliste d'une feuille locale.

Cet ambitieux programme de grands travaux - l'on songe aux grands travaux amorcés par le président Hoover pour contenir le chômage après 1929 - offrit l'occasion pour les ruraux d'un emploi en ville dans le secteur du bâtiment et des travaux publics, et suscita ainsi une forte migration rurale vers les villes, et notamment Basse-Terre et Pointe-à-Pitre. Les faubourgs de Pointe-à-Pitre connurent alors une extension et une surpopulation importantes, une nombreuse main-d’œuvre était nécessaire dans le cadre du programme des grands travaux, et elle ne manqua pas d’affluer vers la ville. D'autres nouveaux venus, ou bien les épouses d'ouvriers, préféraient plutôt le petit commerce informel, installé au plus près des chantiers, d'autres encore, la prostitution, la prostitution occasionnelle, et plus tardivement après la seconde guerre mondiale, la vie de maîtresse entretenue avec un homme marié, lui prodiguant cadeaux et logement.

Socle Sain

Pointe-à-Pitre devait être reconstruite. Mais avant d'ériger de nouveaux bâtiments, de nouveaux quartiers, il fallait assainir le sol des faubourgs, et la doter des infrastructures sanitaires modernes, y compris pour la vieille ville. Guy Robert, ingénieur en chef des travaux publics est nommé en Guadeloupe, et il dressait ce constat accablant concernant les faubourgs de Pointe-à-Pitre :

« Une nombreuse population s’y est installée dans des abris précaires, dans des conditions d’hygiène très insuffisantes. En 1931, la situation est encore la même, de nombreux rapports, en termes sévères ont condamné les conditions d’hygiène où vit une population, mais sans résultats appréciable, l’eau continue de croupir aux alentours et même sous les maisons les rats pullulent, les terrains vagues derrière les cases, occupées par des mares stagnantes, sont devenus des dépotoirs. C’est à cet état de choses que la Colonie essaye de remédier de nos jours ».
Les Travaux publics de la Guadeloupe, 1935.

Pour l'élite progressiste, la bourgeoisie sociale-chrétienne, préoccupées par la déplorable situation sanitaire de la ville, l'arrivée massive de ruraux, les risques de contagion d'épidémies, pour les opposants politiques socialistes et communistes appelant à un réveil social en faveur des classes populaires, la reconstruction de Pointe-à-Pitre devait être l'occasion – inespérée – de rompre définitivement avec l'urbanisme de l’Ancien Régime hérité du colonialisme, et de promouvoir le progrès social pour Tous.

Sous son haute autorité, l’ingénieur Guy Robert, délégué par le gouvernement, dressa un plan, un programme et un calendrier des travaux nécessaires pour l'assainissement des faubourgs nord périphériques de Pointe-à-Pitre, et leur lotissement : le programme arrêté comprend des zones d'habitations, un centre administratif et son parc, et un centre commercial. Le cahier des charges techniques prévoit de creuser un canal contournant l’agglomération, de combler les marais du Nord et du Nord-Est de la ville, en plusieurs phases successives, de les surhausser afin de les rendre salubres et enfin de les viabiliser. Mais des décennies de laisser-faire contrarièrent la mise en œuvre de son programme, adopté par la municipalité : les opérations prévues nécessitaient au préalable l'acquisition du foncier et le « relogement » des centaines de cases qui s’y étaient établies, légalement et illégalement, et le nombre de ces dernières augmenta considérablement après 1928.


Felix Eboué

La nomination de Guy Robert précède celle en 1936 de Felix Eboué, petit fils d'esclave guyanais et homme politique de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), nommé Gouverneur de la Guadeloupe et Dépendances par le gouvernement du Front Populaire. L'ingénieur et le politicien s'entendront parfaitement, et Eboué soutiendra et impulsera au projet urbain de Robert, une certaine vitalité. Mais lors de révocation en 1938, une infime partie des travaux publics seulement était achevée, la seconde guerre mondiale les interrompit.

Jusqu'à la fin de son court mandat, en 1938, le premier « gouverneur nègre » tenta d'apaiser à la fois la colère des ouvriers, et la promptitude des gendarmes d'ouvrir le feu sur les grévistes ou les manifestants. Profitant de sa négritude, de son aura, Eboué parviendra sans grande difficulté à éteindre la multitude de grèves ouvrières en prévenant des dangers du syndicalisme radical ou du communisme, « exploitant la crédulité du peuple, voulant se tailler une popularité malsaine sur les ruines de la démocratie…. », et de sa détermination à les combattre directement : « Ceux là se trompent qui croient surprendre notre vigilance. Je ne veux pas être le gouverneur d’une jacquerie et, je le répète, je ferai tout mon devoir ».

Les menaces à peine voilées n'ont pas été les seules mesures du rusé Eboué : apaiser le prolétariat Guadeloupéen, sur-exploité et sur-vivant dans les marécageux dangereux de l'île, alors que les accords de Matignon ne sont pas appliqués dans les colonies, exigeait un indéniable talent politique, de timides avancées sociales et de nombreuses promesses de « minimum social ». Dont notamment à propos de l'amélioration de leurs conditions de vie, évoquée en ces termes :

« L'assainissement de Pointe-à-Pitre, serait poursuivi jusqu’au bout par des travaux de soubassement, d’aménagement et de lotissement des quartiers restaurés et mis à l’abri des menaces de l’eau. L’hygiène et l’assistance se verraient consacrer d’importantes dotations pour les établissements dont la Guadeloupe se doit de prévoir soit la restauration, soit la construction. [...] Nous pourrions aussi envisager une modification à apporter au système adopté pour la construction d’habitations ouvrières et poursuivre la disparition, notamment à Pointe-à-Pitre, des maisons construites en bois, et leur remplacement par des habitations en matériaux durs, construites selon les principes modernes de l’hygiène. »

Ce fût là, les principales promesses du gouverneur, jamais tenues faute, de son court mandat et, semble-t-il, des réticences des possédants : résorber les taudis et y construire des cités ouvrières modernes, dotées de conditions d’hygiène et de salubrité « minimum », programme qu’il défendit lors d'une session ordinaire du conseil général en 1937 :

« Lors de notre premier contact, en octobre 1936, je ne pouvais me douter qu’il me serait donné de visiter à un moment particulièrement douloureux les populations des faubourgs de Pointe-à-Pitre ; je les ai vues, avec tout leur cortège de misères, entourées de tous les dangers lors des inondations qui ont ravagé ces quartiers. Et je n’ai eu de cesse qu’une solution soit trouvée pour qu’un remède définitif soit apporté à une situation que le pays ne peut plus tolérer. Avec la collaboration étroite des services techniques, des plans ont été dressés pour doter les faubourgs de maisons modernes où l’air, la lumière, l’eau potable soient en abondance, où ces déshérités retrouveront enfin un goût à la vie. Le coût de réalisation de ces projets s’élève à 6 millions et demi. Il ne peut être demandé au budget local de faire face à cette dépense. D’autre part, il ne faut plus compter sur la grande loterie que nous avions envisagé d’organiser. Il nous faut donc trouver les fonds pour, sinon exécuter d’un coup tout notre projet, du moins commencer immédiatement la construction d’un premier quartier. Une première tranche de travaux pourrait être entreprise sans attendre, tant sur les terrains aménagés des faubourgs que sur ceux appartenant au Bureau de Bienfaisance de Pointe-à-Pitre. Il nous est, en effet, possible de mobiliser une partie des fonds prévus pour la construction d’habitations à bon marché ainsi que ceux qui sont réservés aux calamités publiques. La question vous sera remise dans tous ses détails, et de notre collaboration, doit pouvoir sortir la mise en œuvre d’une première partie de notre programme de constructions d’habitations ouvrières. Ce programme, d’ailleurs, s’il s’attaque en premier lieu aux faubourgs de Pointe-à-Pitre, ne devra plus se limiter à ces quartiers. Mais ce qui semble importer avant tout, ce qui m’apparaît comme primordial, c’est de commencer, sans attendre, la série des aménagements indispensables aux populations des villes, et débuter en venant en aide aux plus menacés tant par un manque total d’hygiène et de confort minimum que pour l’attaque de l’eau et du feu. Ce commencement de réalisations ne dépend donc que de nous- mêmes ; nous ne pouvons plus refuser aux déshérités la consolation de vivre dans des conditions de dignité indispensables. »


Monuments Coloniaux

Discours éloquent, mais aucune cité ouvrière, aucune Habitation à Bon Marché (HBM), pas un seul logement public ne fut bâti à Pointe-à-Pitre dans la période de l'après catastrophe jusqu'à la guerre. Sans doute les opérations d'acquisition, de décasement et de relogement dans la zone dite de l'Echange, puis de travaux publics d'assainissement des faubourgs, étaient-ils longs, mais le gouvernement privilégia les grands équipements publics, et Félix Eboué les équipements sportifs – à l'image des municipalités communistes de France – (dont le stade Darbousier) et les équipements scolaires qui faisaient défaut, et il sera à l'origine du Palais de la Mutualité.

Plutôt que de bâtir des cités ouvrières, l'Etat s'occupe de construire de somptueux bâtiments publics en béton, dont à Pointe-à-Pitre, le palais de Justice, très utile en ces temps de grèves successives pour condamner les meneurs, et l'hôpital pour soigner les gendarmes, logés dans la nouvelle gendarmerie. La centaine de bâtiments publics qui sortent de terre en Guadeloupe - dont le Palais du gouverneur inauguré à Basse-Terre, des douanes, des perceptions, des marchés couverts, des églises et quelques écoles, des cabines de plage, etc. - est l'oeuvre d'un seul architecte : Ali Tur, français d'origine.

Pourtant, la quasi totalité des cases des faubourgs est détruite et rapidement se reconstitue à l'identique le tissu urbain des cours urbaines. La loi Bonnevay du 23 décembre 1912 institua les offices d'Habitations à Bon Marché, renforcée par la loi Loucheur du 13 juillet 1928, qui lancèrent en France métropolitaine l'intervention de l'Etat dans le domaine de l'habitat social. Un office fut bien créé en Guadeloupe, dont le rôle consista à organiser des concours pour la construction de modèles types, selon les normes de l'office HBM métropolitain, et de refuser les projets présentés : leur construction était jugée excessivement coûteuse car certains matériaux devaient être importés, la nature des sols gorgés d'eau exigeait de profondes fondations pour atteindre un socle stable, le risque cyclonique, de tsunami obligeait certaines contraintes, et entre autres, le prix élevé des terrains à acquérir et à assainir augmentait d'autant le budget. Enfin, l'administration qui prônait pour l'architecture coloniale l'utilisation rationnelle des ressources locales, considérait que le bois, matériau économique, n'était pas adapté aux conditions climatiques, aux insectes nuisibles et aux cyclones, et aucune exploitation importante aux Antilles ne pouvait assurer la production industrielle de bois de construction. Et puis, l'emploi du béton prévalait.

Le béton, plus résistant aux séisme et cyclone, fut préféré et rendu obligatoire pour les grands équipements publics, les bâtiments de l'administration, les nouveaux immeubles d'habitations au style Art Déco ; le métal fut employé pour les infrastructures du port et les usines, et se posa le problème crucial d'une main d'oeuvre disponible mais non qualifiée, incapable d'être employée à la tâche, qu'il s'agissait de former au plus vite. Les autorités firent venir de métropole, en même temps que les matériaux nécessaires, et l'outillage, ouvriers qualifiés, cadres et techniciens chargés de former les ouvriers guadeloupéens, et avec eux vinrent maçons et cimentiers italiens, plus nombreux encore que les français. Mais l'administration limita au possible leur installation sur une île déjà sur-peuplée, préférant donner du labeur à la main-d'oeuvre « locale », en outre, plus économique.




Ainsi, cet extraordinaire ensemble d'équipements publics, ayant exigé un budget pharaonique, un effort conséquent, s'inscrit dans le cadre d'une vaste propagande d'Etat, dont le rôle est de glorifier la mission salvatrice, salutaire et moderne, bref les bienfaits de la colonisation. Les festivités du Tricentenaire de 1935 consacrant le rattachement de la Guadeloupe à la France seront organisées dans ce sens. Cette mise en valeur des vertus de la colonisation, autant par le choix des programmes que dans l'utilisation de ce nouveau matériau qu'était alors le béton, trouve sa seule raison d'être dans la représentation du pouvoir, où plutôt de la puissance du pouvoir, qui rappelle l'idéologie appliquée à l'architecture en Italie fasciste : même matériau, même programme public de glorification de l'Etat ignorant superbement habitat et urbanisme sociaux. L'architecture coloniale s'élève ainsi en Guadeloupe au rang d'art du régime. Ali Tur, crétin des îles, exprima parfaitement cet art de propagande en signant un article paru dans la revue Architecture d'Aujourd'hui, adressé aux :

« Messieurs les Gouverneurs Généraux, Messieurs les Gouverneurs, c'est à vous que je m'adresse, sous le couvert de ce journal, pour vous crier, dans l'intérêt esthétique, dans l'intérêt pratique et dans l'intérêt financier des pays dont vous assurez la haute Administration. [...] L'ouverture de la Route est le geste de la conquête, la construction du Monument et de la Ville est le signe qui consacre, aux yeux du monde, l'occupation pacifique, méritée et définitive. La France, pays du goût et des belles ordonnances, se doit (songez aux réussites italiennes de Rhodes et de Tripoli, à celles hollandaises, anglaises et américaines dans leurs colonies) de tenir le premier rang, celui du bel accueil dans une maison harmonieuse et fleurie, à vous Monsieur le Ministre des Colonies, Messieurs les Gouverneurs Généraux et Messieurs les Gouverneurs, de faire appel aux Architectes pour cette oeuvre d'économie et de beauté; nous, Architectes, sommes prêts à vous donner tout notre savoir, tout notre loyal enthousiasme, tout notre cœur. »



Les travaux des quartiers de l'Assainissement débutèrent au début des années 1930, pour se terminer en 1970. Les nouveaux quartiers devant pour les autorités renouveler l'image de la vieille ville coloniale, la moderniser, ont été aussi l'occasion pour la bourgeoisie pontoise, de connaître les joies de la spéculation et foncière et immobilière, et ce, malgré des règlements municipaux quasi drastiques établis soigneusement pour éviter ce genre de désagrément, qui obligeaient, entre autres, les propriétaires de bâtir leurs parcelles, selon un cahier des charges tout aussi draconien, dans un délai de deux années. Ainsi, s'érigèrent des immeubles de bureaux, d'habitations de standing au style Art Déco, tandis que des villas cossues ou plus modestes étaient bâties sur les premiers terrains assainis. Mais dès qu'un terrain était libéré, ou partiellement assaini, et tant que les travaux de construction d'immeubles ne débutaient pas, arrivaient systématiquement les cases illégales.

A la veille de la guerre, la modernisation de Pointe-à-Pitre profitait uniquement aux classes bourgeoises et moyennes, les rares stades et écoles de Félix Eboué n'étant pas destinés aux classes subalternes, et les décasés du quartier de l'Assainissement iront un peu plus loin reconstruire ou déplacer leurs masures.


Pointe-à-Pitre Résistante

Les Antilles ne furent pas favorable au gouvernement de Pétain, et en Guadeloupe la résistance s'organisa rapidement, et en contre partie la répression fut sévère. Le nouveau régime, sur les mêmes principes nazis, réanima un racisme non meurtrier mais paternaliste, moralisateur, et ordonnateur : les désordres et les débauches des sous-races noires et métis devaient cesser : les manifestations typiquement locales, le carnaval, les bals populaires, ainsi que le rhum seront interdits. Dans une circulaire adressée aux maires de Guadeloupe, datée d'octobre 1941, le régime appelait : « Il faut que chacun comprenne la nécessité de faire disparaître dans une Guadeloupe merveilleusement douée par Dieu toutes causes d'insalubrité et d'enlaidissement créées par les hommes. Une Guadeloupe coquette et propre où vivent des familles fortes, unies et saines, telle est la tâche à laquelle je convie tous les Guadeloupéens sans exception. » La case créole fut qualifiée « d'immonde » par le gouverneur Constant Sorin, qui exigea que l'on peigne en rouge les toits en tôle et que l'on rase où c'était possible.

Le film d'Howard Hawk, Le port de l'angoisse illustre cette résistance quotidienne, d'un calme relatif. Mais si la résistance armée ne fut amorcée qu'en 1943, les Antillais exprimèrent très tôt leur hostilité à Vichy par des méthodes discrètes et originales, déjouant la censure et la vigilance de l'imposant dispositif militaire et policier (les USA sont proches). Comme le remarque Richard Burton,

« une histoire d'esclavage et de colonialisme a appris aux Antillais l'art pénible et ambigu d'allier l'acquiescement apparent à la révolte intérieure, à opposer l'intelligence satirique ou le repli en soi à des formes d'oppression qu'ils ne sont pas toujours ne mesure de contester physiquement. »

Un héritage, donc, de l'ère de l'esclavage, remis en pratique, dans un art de l'opposition conjugué au quotidien. Les bals populaires interdits deviendront clandestins, de même que le rhum, et plus qu'une réjouissance, un défi lancé aux autorités, ils seront des lieux de rencontre, et de recrutement. Frantz Fanon relatait que les Martiniquais refusaient de se découvrir pendant l'exécution de la Marseillaise ; l'écrivain André Breton prit note de la mutilation des affiches pétainistes en Guadeloupe. Celles de la résistance seront plus nombreuses encore. À Pointe-à-Pitre, alors que la place de la Victoire allait être rebaptisée « Place du Maréchal Pétain », des résistants souillèrent la plaque dans un acte de mépris excrémentiel, selon Eric Jennings. Les automobilistes klaxonnaient des « V » en morse. En Guadeloupe, lors d'un match de foot, les supporters d'un club alternaient « Vive le goal » et « Vive De Gaulle »... En 1942, Esméralda Cotellon est arrêtée après avoir diffusé publiquement sur son phonographe L'Internationale... Acte héroïque. Des intellectuels antillais employèrent ce même genre de dissimulation, de détournement et d'adaptation. La revue Tropiques, dirigé par Aimé Césaire, joua un rôle important. Albert Bocle, gérant du journal martiniquais La Relève sera plus incisif encore, ranimant l'idée que les Antilles françaises pourraient être annexées par les USA.

Le marronnage aux Antilles réapparaît : entre 1940 et 1943, 4000 à 5000 résistants s'échappèrent au péril de leurs vies, pour rejoindre les îles anglaises de la Dominique et de Sainte Lucie, pour gagner les USA, et s'engager pour la plupart dans le bataillon Antilles. Soit l'équivalent contemporain du marronnage, seule la distance change. La résistance armée locale commença en 1943, des révoltes populaires, des manifestations anti-vichystes, une mutinerie d'officiers gaullistes forcent l'amiral Robert à céder.

Les conclusions des historiens divergent à propos de l'implication de la grande bourgeoisie guadeloupéenne dans le régime de Vichy ; Richard Burton pense que la classe béké blanche y adhéra dans l'ensemble, d'autres soulignent le rôle de certains dans la résistance, ou leur simple passivité. Tous notent la complicité entre résistants gaullistes et communistes groupés, souvent, dans les mêmes réseaux clandestins. Enfin, bien plus tard, les groupes indépendantistes antillais évoquaient avec force, cette époque où les Antilles soumises au blocus américain, furent autosuffisantes et brisèrent le cycle d'une économie coloniale de dépendance. Oubliant les situations difficiles de disette, mais pas de famine, que cette brutale rupture provoqua.


1946 : Départementalisation

La Constitution d'octobre 1946 institue l'Union Française, dernier avatar de l'Empire colonial: les colonies deviennent des départements et des territoires d'Outre-mer. Peu avant, la loi 46-451 du 19 mars 1946 faisait des quatre plus anciennes colonies, des départements français de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion et de la Guyane française. Ce ne sont plus des gouverneurs qui y sont nommés, mais des préfets... L'espoir suscité est immense autant que la tâche, tant les inégalités sont grandes, exprimées par Aimé Césaire à l'Assemblée Nationale Constituante, le 12 mars 1946 :

« Il faut, en particulier, avoir visité les Antilles pour comprendre ce qu’il y a de faux dans la propagande officielle qui tend à les présenter comme un paradis terrestre. En réalité, dans des paysages qui comptent parmi les plus beaux du monde on ne tarde pas à découvrir des témoignages révoltants de l’injustice sociale. A côté du château où habite le féodal – l’ancien possesseur d’esclaves – voici la case la paillote avec son sol de terre battue, son grabat, son humble vaisselle, son cloisonnement de toile grossière tapissée de vieux journaux. Le père et la mère sont aux champs. Les enfant y seront dès huit ans ; ils feront partie de ce qu’on appelle là-bas « les petites bandes » d’un terme qui rappelle assez curieusement « les petites hordes » de Fourier. La tâche est rude sous le soleil ardent ou parmi les piqûres de moustiques. Au bout de quelques années, pour celui qui s’y adonne et qui n’a pour tromper sa faim que les fruits cuits à l’eau de l’arbre à pain, il y a la maladie et l’usure prématurée.
Voilà la vie que mènent les trois quarts de la population de nos îles.
Si, plus favorisé, plus instruit, l’Antillais échappe à la servitude de la glèbe il deviendra petit fonctionnaire, et injustement repoussé des cadres généraux auxquels ses diplômes français devraient donner accès, refoulé dans des cadres dits « locaux », loin du ministre des colonies, loin de ses faveurs, sans garantie contre l’arbitraire du gouverneur, sans audience rue Oudinot, à la fois humilié et désarmé, il végétera, soumis à toutes les brimades d’une administration impitoyable.

En réalité, dans des pays qui sont pourtant vieille citoyenneté française, la notion de « cadre local » est une survivance fâcheuse du code de l’indigénat, survivance contre laquelle doivent s’élever tous ceux qui, comme nous, sont partisans de la doctrine : « à diplôme égal, ou à travail égal, salaire égal ». (Applaudissements à l’extrême gauche et sur les bancs.)

Pour nous résumer, nous n’hésitons pas à affirmer que, dans l’état actuel des choses, près d’un million de citoyens français, natifs des Antilles, de la Guyane et de la Réunion, sont livrés sans défense à l’avidité d’un capitalisme sans conscience et d’une administration sans contrôle. Et alors, on se prend répéter le mot de Diderot : 
« Avoir des esclaves n’est rien. Ce qui est intolérable, c’est d’avoir des esclaves en les appelant citoyens. »
(Applaudissements à l’extrême gauche à gauche et au centre.) »

Les questions relatives au développement urbain, à la modernisation des villes des nouveaux départements occupèrent une place importante dans les débats de l’Assemblée de l’Union Française. Une mission d'études – la première d'une très longue série – concernant les conditions d'habitat aux Antilles donnait ainsi ses conclusions en 1950 :

« N’était le climat privilégié des ces îles nous assurent nos gracieuses collègues, les constructions actuellement en vigueur ne permettent pas d’y vivre : “ L'exiguïté des lieux ajoute à leur inconfort primitif ; les habitants y logent à raison de trois ou quatre par pièce, il n’est pas rare que l’on soit obligé – et j’excuse ici cette note pittoresque – le soir venu ou à l’heure de la sieste, de suspendre les chaises, pour permettre à chacun de s’allonger. “ [...] La question, au surplus, de la nécessité d’une politique de l’habitation outre-mer nous est déjà familière. C’est le 30 mars 1949, en effet, que notre distingué collègue M. Lhuillier, dans un rapport consciencieusement étudié en commission du plan, de l’équipement et des communications, posait devant nous, dans toute son ampleur, le problème de l’habitat tropical, en fonction du grand principe affirmé par le représentant de la France, au cours d’une réunion internationale d’experts, tenue à Caracas en 1947 [...] Aménagement des centres urbains ; mise en œuvre de centres d’études ; implantation de centres cantonaux ruraux ; attribution aux communautés et à tous organismes collectifs de toute l’aide financière possible pour la construction de logements accessibles à toutes les classes, dans les centres urbains ; telles furent, alors, les principales recommandations adressées par notre Assemblée au Gouvernement, en vue de favoriser un plan de développement dans les locaux d’habitation dans les territoires d’outre-mer. Plus spécialement, c’est le 6 décembre dernier, que notre collègue M. Cianfarani appelait notre attention sur l’importance particulière du problème de l’habitat en Algérie, du fait d’une démographie en progression accélérée, de la multiplicité des taudis, de l’extension des “Bidonvilles“, entassements hideux et malsains de misérables bicoques faites de planches, de bric et de broc, qui abritent sordidement les populations musulmanes laborieuses. »

L'habitat Indigne

Le premier grand chantier concerne l'aéroport, et en juillet 1950, un constellation d'Air France atterrit à Pointe-à-Pitre en provenance de Paris via New York. La cité du Raizet est construite à la suite, un lotissement de maisons individuelles, initialement dédié au social, finalement habité par des fonctionnaires aisés, situé entre l'aéroport et la Pointe-à-Pitre, afin de marquer le dynamisme et la modernité de la ville...

En 1950, la question préoccupante de l'habitat indigne à Pointe-à-Pitre est l'occasion d'un premier schéma d'urbanisme ; puis en 1952, les services techniques de la préfecture de la Guadeloupe missionne l'architecte Raymond Creveaux, pour l'établissement d'un plan d'urbanisme précédé d'un relevé topographique précis des zones à urbaniser ou susceptibles de l'être. Ces levées se terminent en juin 1955, seulement, du fait notamment de la densité d'habitations des faubourgs, de leur caractère anarchique et de la difficulté d'établir un cadastre faisant la distinction entre propriétés privée et publique, entre occupations légale et illégale. Il nous reste un témoignage photographique de la Guadeloupe de 1948, un reportage effectué par Denise Colomb, peu de bidonvilles mais une ambiance particulière se dégage :


































Sur ces bases, le plan d'urbanisme général est élaboré en 1956, adopté par arrêté préfectoral le 13 mars 1957, mais devant être soumis à l’enquête publique et à l’avis de la Commission départementale d’Urbanisme. Mais entre 1952 et 1957, en cinq années, la morphologie de l'agglomération avait évoluée et l’Administration invalida le plan, et exigea de nouvelles études préalables pour l'établissement d'un nouveau plan, plus en conformité avec le développement urbain.

Un développement urbain lié au baby-boom, une forte poussée démographique caractérisée par des taux de natalité et fécondité records, et une baisse du taux de mortalité notamment infantile. Selon l’INSEE, au 1er janvier 1961, près de 53 % de la population avait moins de vingt ans, et guère d'avenir professionnel en Guadeloupe, source de préoccupation pour les décideurs politiques locaux et les administrateurs de l’Etat devant faire face à des problèmes urgents d’infrastructures scolaires, d’équipements sanitaires en même temps qu’enflait la question du sous-emploi, du déficit structurel de logements à bon marché en zone urbaine. 



La bataille de Pointe-à-Pitre

Aimé Césaire, descendant d'un esclave Noir, est élu dès 1945, maire de Fort-de-France en Martinique sous l'étiquette du Parti communiste. La Guadeloupe connut également au lendemain de la Libération le même souffle communiste ; en 1946, les communistes obtinrent 47,3% des suffrages, qui leur valurent deux sièges à l’Assemblée nationale (Mlle Gerty Archimède et le Dr Rosan Girard). Mais le Parti communiste ne parvient à prendre Pointe-à-Pitre avant 1959, son candidat élu en 1951 ayant été probablement assassiné.

Fin 1951, un mouvement de grève de cultivateurs, d'ouvriers agricoles des plantations de canne à sucre et des ouvriers des distilleries s'étend progressivement sur l'archipel. En janvier 1952, une grève générale s'organise avec le corps des fonctionnaires qui exige une revalorisation de leurs salaires. Le 14 février, à Moule, les ouvriers bloquent pacifiquement l'accès de l'usine Gardel ; les CRS tirent sur la foule désarmée, faisant 4 victimes et plusieurs blessés. Des « crimes colonialistes » selon Rosan Girard qui exigea du ministre de l'Intérieur la mise en jugement du lieutenant de CRS Chevalier, et du préfet Villeger. Ce dernier, confirmé à son poste par le ministre, continua la répression, ordonnant d'interdire L'Etincelle, organe de la Fédération communiste, en première ligne pour soutenir les grèves.

Dans ce contexte, en janvier 1951, Amédée Fengarol l’un des fondateurs du Parti communiste guadeloupéen, organe local du Parti communiste français, est élu maire, mais il décède le jour même dans des conditions plus que suspectes : les circonstances mystérieuses de son décès n’ont jamais été connues. Son élection marque l’ascension des communistes en Guadeloupe, et plus généralement en Martinique et à la Réunion. Le temps de Félix Eboué est révolu : les militants des fédérations communistes accompagnent toutes les luttes ouvrières de l'après-guerre, et celles des fonctionnaires « indigènes » au risque d'être mis à l’index par l’administration coloniale dans leur vie professionnelle. Plus encore qu'en France métropolitaine, les communistes avaient une très forte influence et constituaient alors une force politique de premier plan, auprès des ouvriers, des instituteurs, des enseignants et des étudiants, des fonctionnaires et du personnel hospitalier.

Lors des élections municipales d’avril 1953, la liste du socialiste Paul Valentino est élue grâce à la faveur d'une fraude patente, couverte par le préfet. Ce nouveau préfet, Brunel, organisa de même un véritable coup de force en annulant la victoire aux municipales de la commune du Moule du communiste Rosan Girard qui avait obtenu le score sans appel de 90 % des suffrages. Le préfet, avec toute l'audace que cela exige, institua une délégation spéciale à la place du conseil municipal, narguant ainsi le droit du Peuple d'élire ses représentants et imposant de force ses propres hommes. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le préfet fut confirmé dans ses agissements frauduleux par le ministère, suscitant l'indignation et la colère des Guadeloupéens, et des populations des DOM.

La question de la rénovation urbaine était au centre des propositions des candidats du Parti communiste. Rosan Girard accusait :
« Quand donnerez-vous des crédits pour construire, dans les départements d'outre-mer, le premier mètre carré d'habitation à loyer modéré ? Quand ferez-vous construire le premier centre d'apprentissage ? »

Et d'autres listes de notables dont L’Equipe républicaine de rénovation municipale menée par les docteurs Nithila et Réné-Boisneuf qui exigeait :

« Accepterez-vous de continuer de vivre dans la saleté, au milieu des rats, des moustiques qui vous transmettent à vous, vos femmes, vos enfants infirmités et maladies dont il est pourtant aisé de vous délivrer à jamais. Comprenez-vous cela. Pointe-à-Pitre délivré à jamais du paludisme, de l’éléphantiasis (gros pieds), du typhus, des fièvres typhoïdes ! [..] Accepterez-vous de continuer à entendre notre ville méprisée à cause de sa saleté ordurière, des ses cases sordides, par tous ceux qui y passent, alors que tout cela est facile, nous disons facile à changer. L’assainissement réservé au seul quartier du Terre-Plein peut satisfaire certain parti politique, mais vous Citoyens libres d’une ville, n’allez vous pas avec nous assainir les quartiers du Cimetière, du chemin blanc (Cour Zamia) des boulevards et des faubourgs ? »

La même équipe estimait :

« Que le remède que nous apportons à la maladie de cette ville, écrasée d’ordures, plongée dans les ténèbres, envahie de rats, de chiens errants, de cochons et de mulets, infestée de moustiques, est le seul efficace. [..] Le remède le voici :
1°) C’est l’assainissement par le drainage, l’assèchement et le comblement des marais et marécages sur une zone de 2 kilomètres de rayon autour de la ville.
2°) C’est la ville démoustiquée.
3°) Éclairage complet de toutes les parties de la ville et en particulier des faubourgs qui sont, à cause du mépris de nos politiciens pour les classes laborieuses, plongés en permanence dans les ténèbres.
4°) Lutte contre les taudis, par la construction d’immeubles municipaux, construits aux frais de la ville à l’exemple de Paris, Lyon, Marseille, Lille et plus près de nous San-Juan de Porto-Rico. Les dépenses par elle consenties pour la construction de logements dignes d’abriter les êtres humains que seuls les travailleurs sont remboursés en quelques 10 ans par les loyers que paient ceux-ci, et la ville restant la propriétaire de ces immeubles, le bénéfice qu’elle en tire ensuite lui permet d’autres travaux d’utilité publique. »







Pointe-à-Pitre Coco

Paul Valentino fut élu maire en 1953, et sous son mandat, selon le futur maire communiste Henri Bangou :

« Celui-ci, loin de prendre à bras le corps la rénovation d'une cité déjà entourée de bidonvilles, instaura une gestion désastreuse, réprouvée par la population, mais maintenue en place par une bourgeoisie inquiète, ainsi que le clergé, de l'émergence des idées communistes. Ils préféraient, à tout prendre, le statu quo et la pérennité d'une ville croulant sous les immondices et les déchets de toutes sortes. »

« EBOUE, en 1937, entreprit de grands travaux qui aboutirent à l’Assainissement actuel. Mais deux ans après, il était en quelque sorte chassé par les politiciens de l’île [...] L’Assainissement inachevé fit l’objet de spéculations, et considérez aujourd’hui la proportion des anciens habitants de ces quartiers qui ont pu revenir sur les lieux, elle est infime. Le terrain assaini fut partagé en lotissements. Les gens fortunés les achetèrent, sans qu’il y ait de la part des responsables municipaux d’abord, aucun souci d’y voir revenir ceux qui y habitaient primitivement. Ces responsables municipaux du moment, vous les connaissez.»

En 1959, les élections municipales occupent les mêmes personnages. A nouveau, un groupe de notables avait constitué la liste Union pour la rénovation urbaine de la Ville de Pointe-à-Pitre menée par le Docteur Nithila :

« L’union Pour La Renovation De La Ville De Pointe-à-Pitre groupe 27 citoyens qui n’appartiennent à aucun mouvement extrémiste. L’on y trouve ni UNIR, ni communiste, mais seulement 37 personnes honnêtes et de bonne volonté, [...] pour répondre à toutes les opinions nationales modérées, ne se réclamant d’aucun parti politique. Vingt sept citoyens qui, par leur profession, touchant de près et quotidiennement le peuple, sont simplement décidés à s’occuper de l’administration de leur ville. Très rapidement, l’impression générale fut favorable, car seule cette liste était susceptible d’œuvrer avec la plénitude de ses possibilités. Pour les communistes, nous sommes des réactionnaires alliés à BOURGAREL, des bourgeois capitalistes trop éloignés du peuple. Pourtant la liste communiste camouflée derrière un pare-vent d’indépendance, bien trop fragile et trop transparent, aligne deux banquiers – rien que ça – et bien d’autres « gros » propriétaires d’immeubles à Pointe-à-Pitre. Pour BOURGAREL, il s’agit de petits mulâtres sans expérience politique : arguments sans substance dont on peut à peine penser qu’ils soient tombés des lèvres d’un homme que l’on voudrait intelligent. VALENTINO, lui, par une bien singulière aberration et dans une contradiction caractérisant bien le désarroi de l’heure, allait jusqu’à expliquer, que c’était notre President, le responsable de la carence municipale, par l’opposition systématique qu’il manifesta toujours en se désintéressant des séances du Conseil ».

Finalement sera élue la liste communiste d'Hector Dessout, mais gravement malade, son premier adjoint, le docteur Henri Bangou, assura pour de longues périodes l’intérim. Bangou en profita pour l'évincer et sera effectivement élu en 1965 et reconduit à sa fonction sans aucune interruption jusqu'en... 2008 : un long règne de 33 ans (Bangou quittera le parti communiste en 1992 pour son propre parti). Plusieurs autres villes sont prises par les communistes dont Basse-Terre, Capesterre Belle Eau, Moule, Port-Louis, Petit-Canal, Deshaies, Sainte-Anne... Tant il est vrai que le fossé qui séparait la bourgeoisie du prolétariat était prodigieux, et notamment pour ce qui concernait l'habitat. Daniel Guérin qui visita les Antilles en 1955, écrivait :

« L’extrême misère de la masse antillaise, l’abîme qui sépare ses conditions de vie de celles de la classe moyenne, le besoin qu’éprouve le bourgeois ou petit bourgeois mulâtre de consolider son statut social quelque peu précaire en se différenciant du ''bas peuple'', tous ces facteurs ont creusé un véritable fossé entre l’ ''élite'' et le reste de la population. L’ ''élite'' est surtout concentrée dans les villes et ignore systématiquement les travailleurs de la terre. Dans les villes elles-mêmes, elle habite des quartiers résidentiels généralement situés sur des hauteurs aérées et à une distance respectable des faubourgs populaires. Elle méprise le travail manuel et même les carrières techniques. Elle reçoit une instruction purement classique. Elle n’emploie le patois créole qu’avec les domestiques et en interdit l’usage à ses enfants. Elle aime à parler un français impeccable et à citer Montesquieu et Racine, pour faire oublier sa couleur de peau. Elle manifeste peu d’intérêt pour l’île où elle est née, pour la région du monde à laquelle elle appartient. Elle n’a d’yeux que pour la lointaine métropole, à laquelle elle s’efforce de ressembler et de s’identifier, et où elle aspire à se fixer. »

« Le logement est peut être l’indice le plus tangible de la misère antillaise. La vue des ''cases'' exiguës et sordides, mal protégées contre la chaleur, la pluie et le vent, dans lesquelles s’entassent pour dormir (souvent à même le sol, sur des hardes) des familles pléthoriques a consterné tous les enquêteurs, de quelque métropole qu’ils vinssent. (…) Un aspect de la ''poussée démographique'' aux Antilles, c’est la ruée vers les villes. Les travailleurs du sol, à qui répugne l’exploitation sur les plantations de canne à sucre, sont attirés par les activités commerciales ou industrielles et les salaires des agglomérations urbaines. Ils désertent la campagne et viennent s’entasser dans les capitales (…) dans des zones de taudis et de ''bidonvilles''». 

Henri Bangou dont la préoccupation majeure, dès 1959, est de loger son électorat, ceux et celles qui vivent dans les faubourgs, dressait cet accablant constat :

« Sur 49 hectares de terrains de la périphérie en 1960, 5863 cases abritent 14959 personnes, dont 97% en bois, et quand nous disons bois, il suffit de s’arrêter deux minutes devant le cimetière pour ceux qui auraient perdu le souvenir des zones déjà assainies en face de l’immeuble de la Banque de la Guadeloupe, se rendent compte que 50% de ces cases en bois le sont en bois de caisses plus ou moins pourri. [...] Ajoutons que ces cases étaient implantées sur n’importe quel terrain, sans eau courante le plus souvent, sans électricité, sans égouts, sans douches, sans cuisines convenables, sans waters ».

Pour autant, l'idéal et le programme des maires communistes ne pourra se concrétiser sans l'aide financière massive de l'Etat, sans l'accord du gouvernement de De Gaulle, qui visita l'île en 1956.


De Gaulle et Betsy

En août 1956 la brève visite – privée - du général De Gaulle fut marquée par le passage bref mais destructeur du cyclone Betsy. Toutes les cases de l'île furent balayées par les vents violents, et les vastes zones de taudis devinrent des champs de ruine, espaces de désolation que pût observer le Général, et il fût certainement ému par la détresse des habitants des faubourgs de Pointe-à-Pitre, ville où il résida. Un article intitulé « La visite du Général », paru dans Le Petit Antillais, relatait ainsi son émotion :

« Rien ne laissait prévoir alors qu’il allait être le témoin muet d’un cyclone qui en une heure devait causer six morts et des milliards de dégâts. Malgré l’émotion manifeste que l’on pouvait lire sur son visage, le général ne voulut changer en rien le processus du programme qui avait été prévu en son honneur. [...] Enfin, il faut déplorer que son séjour ici eut été assombri par le cyclone, [...], une chance pour nous qu’il en ait été témoin. Car beaucoup plus que celle de nos parlementaires, sa voix saura faire autorité. »

En pleine traversée du désert, en retraite forcée, De Gaulle ne put apporter aucun soutien aux sinistrés Guadeloupéens, et il faut attendre l'année de son retour politique, en 1958, pour que la modernisation de l'archipel, et en particulier la rénovation urbaine de Pointe-à-Pitre et de Basse-Terre, et de Fort-de-France en Martinique qu'il visita également, soit enfin considéré à sa juste mesure par l'Etat. Mais auparavant, son ministre André Malraux en visite en Guadeloupe, assura les habitants de la volonté du Général d'améliorer leur sort et leur quotidien, et l'avenir économique de l'archipel, des Antilles... si le Général devenait chef de gouvernement.

Les Grands Travaux

Le Général De Gaulle élu, tint ses promesses : l’État va engager un programme d'investissement massif, extraordinaire, même, des milliards de Francs – à la faveur des trente Glorieuses - seront accordés sur plusieurs années pour la modernisation de Pointe-à-Pitre, de la Guadeloupe, des Antilles. Gaullistes, tout du moins de la métropole, et communistes guadeloupéens s'accordent sur un programme refondateur pour Pointe-à-Pitre. Henri Bangou écrivait à propos du Général :

« Qu'il ait pris une part dans le sauvetage de la ville de Pointe-à-Pitre et dans son extraordinaire transformation, c'est l'évidence même. Mais au-delà de celle-ci, c'est toute la Guadeloupe qui, objectivement, avait bénéficié d'un bilan positif de l'action menée par le gaullisme, comme on pourrait en juger en dépouillant les documents révélés par une équipe de jeunes architectes, paradoxalement d'obédience révolutionnaire et anticolonialiste... »

Pointe-à-Pitre, Vaste Chantier

En 1960, de nouvelles études sont engagées sous la direction de l’Urbaniste en Chef chargé des DOM, supervisées par le préfet de Guadeloupe. Les architectes urbanistes – omniprésents - R. Creveaux et Jacques Tessier, sont missionnés pour l’établissement d’un plan d’urbanisme directeur pour l'agglomération de Pointe-à-Pitre, englobant les communes périphériques, par le ministère de la Construction, de concert avec l’Urbaniste en Chef en charge des DOM basé à Paris. À cette époque encore, le maire n'a aucun pouvoir de décision, l'Etat et ses services – des ministères, du Conseil régional, du département, de la préfecture, de la ville - décident. Pour autant, Henri Bangou s'impliqua directement, selon des témoignages, dans l'élaboration du schéma directeur d’urbanisation, et en outre, il fut membre du Conseil d’Administration de la SODEG, de la SA HLM, de la Société Immobilière de Guadeloupe et Président de la SCP HLM de Pointe-à-Pitre, autant d’organismes qui seront les principaux acteurs de la modernisation de la ville. C'est un programme pharaonique qui est décidé et financé par l'Etat : le plan prévoyait, sur une vingtaine d’années :

  • La Rénovation Urbaine de Pointe-à-Pitre (RUPAP) , du centre ville et de l'ensemble des faubourgs, comprenant pour ces derniers, l'assainissement et la viabilisation des terres, le déplacement, le logement provisoire en cité de transit d'une superficie de 50 hectares assainis, et le relogement des habitants.
  • La construction de logements sociaux pour une population estimée à près de 100 000 personnes. Une série de cités HLM est prévue, et une vaste zone d'habitations se profile au Morne Grand-Camp sur la commune des Abymes. Des équipements publics – crèche, maternelle, école, bibliothèque, terrain de sport, etc. - sont prévus pour chaque grand ensemble d'habitat.
  • La construction à Fouillole de l'Université des Antilles et de la Guyane, et du Lycée Baimbridge, un campus d'une capacité exceptionnelle de 6000 élèves, avec stade, gymnase et piscine.
  • La construction du CHU de Pointe-à-Pitre/Abymes.
  • La construction d'un centre administratif, comprenant le nouvel hôtel de Ville, et d'un centre culturel.
  • La construction de la zone industrialo-portuaire de la Pointe Jarry , et la modernisation des infrastructures du port.
  • La modernisation du réseau viaire de l'agglomération et de l'île.
  • La SITO (Société Immobilière Touristique d’Outre-Mer) est chargée d’organiser le développement touristique de la Guadeloupe.



Un chantier de génie civil titanesque autant en surface (remblaiement des terres, routes, ponts, éclairage public, bassins de rétention, stations d'épuration, incinérateur, centrale électrique, etc.) qu'en sous-sol (construction des réseaux d'eaux potable et usée, d'électricité, de téléphone, des conduites d'égout) devant alimenter et évacuer eaux et ordures ménagères, déchets industriels, etc., des nouveaux et anciens quartiers des villes de l'agglomération, des ports, et des zones industrielles.

L’architecte R. Creveaux résumait ainsi la portée de ce programme, qui laissait sceptique plus d'un Guadeloupéen, face à l'ampleur du chantier :

« C’est l’outil indispensable qui pose les problèmes d’une façon concrète, apporte des propositions dans tous les domaines et permet la coordination des réalisations dans l’espace et dans le temps, en prévision du futur. Il doit dégager l’harmonie et la beauté dans le respect des valeurs humaines essentielles. [...] Parmi les propositions du Plan, on relève un réseau de voies permettant la desserte facile des différentes parties de la ville. Sur ce point, il a été tenu compte du seul mode de transport utilisé qui est l’automobile. [...] De l’avis des Urbanistes les voies doivent être prévues en fonction des trafics de pointe plutôt que des trafics moyens. Dans le domaine économique, signalons la création d’une importante zone industrielle d’une surface de 300 ha prolongée par un port et d’une zone d’entrepôt de petites industries et d’artisanats à proximité du centre d’activité de la ville. Sur le plan culturel, la création d’un centre important est inscrite, de même que celle d’une université. Enfin, un centre d’affaires publiques et un centre d’affaires privées, proportionnés à l’évolution envisagée, sont portés au Plan. Dans le domaine de l’habitat, une politique double est préconisée d’une part, la suppression des taudis par des opérations de rénovation urbaine ; d’autre part, la création de nouvelles zones d’habitations. Ces opérations sont conçues dans le détail sur les mêmes bases : chaque logement complété par des espaces verts, des groupes scolaires, des dispositifs sociaux et sportifs, des commerces et les voiries adaptées aux problèmes posés. Sur ce point, la proposition envisage la séparation des circulations piétonnières et automobiles, la création de rues réservées à l’homme et permettant de conserver des lieux de rassemblement journalier indispensables. Le plan de masse de cet ensemble a été approuvé par le Conseil Supérieur d’Architecture avec des commentaires élogieux, sur l’originalité des formules proposées qui tiennent compte des hommes et du climat ».

De la Case aux HLM

C'est en 1958 que s'érigent les premiers HLM dans la cité du Raizet, initiative non pas d'une Société HLM, mais d'une coopérative HLM, l’Office départemental de la Société de Sainte-Anne dirigée par Monseigneur Gay, ayant reçu l'agrément du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, de bâtir un ensemble de logements sociaux, un orphelinat et son centre d'apprentissage...

Le chantier de la première opération d'habitat social à Pointe-à-Pitre débute en 1960, curieusement appelée officiellement la cité Henri IV et surnommée la cité Malraux par le maire communiste. Elle initie la construction massive de barres puis de tours HLM, construites dans des Zones à Urbaniser en Priorité (ZUP), selon les mêmes principes, instruments et organismes de la métropole, mais avec de notables différences.

En premier lieu, l'affectation des faubourgs proches du centre ville historique a été dédié à l'habitation sociale. Or ces terrains de grande valeur représentaient l'occasion d'une plus-value, d'un marché et de nouvelles opérations spéculatives dignes de celles des années 1930, une aubaine aussi bien pour les petits propriétaires que pour les professionnels de la spéculation et de la rentabilité immobilière. Ils s'opposeront vivement, non à la rénovation, au contraire, mais bien à la programmation décidée, par différents moyens. Le maire Bangou les balaya sans peine :

« Dans le cadre du système capitaliste bourgeois qui est le nôtre, le droit de propriété est sacré ; cette sacralisation a été codifiée par Napoléon, et sans cette mesure de déclaration d’utilité publique entraînant automatiquement la possibilité d’expropriation, aucune transformation urbaine d’envergure ne pouvait être menée à bien. C’est donc dans ce cadre précis, que nos protestataires n’ont pas encore modifié, et qu’ils ne tiennent guère à modifier – si l’on se réfère à leur ardeur à défendre ce droit de propriété dans la conjoncture présente – c’est dans ce cadre précis que l’information précipitée a été émise par lettres personnelles au nombre de 850. Retenez bien le chiffre. Car en regard du nombre de personnes bénéficiant sans discussion possible de ces transformations, il est éloquent. [...] Il est évidemment normal que des gens se groupent pour défendre leurs biens, les privilèges acquis, mais du petit propriétaire au moyen propriétaire, au gros propriétaire et aux Sociétés anonymes, il n’y a, dans le système actuel, qu’une différence de degré, non une différence qualitative : du haut en bas de l’échelle, il s’agit du principe fondamental du droit de propriété reconnu par un acte notarié. Et le cocasse, c’est que les termes, l’outrance de l’agitation faite autour d’expropriations, soi-disant immédiates, mais dont je ne connais pas une seule jusqu’à ce jour, aboutissent essentiellement à renforcer la position de tous ceux qui, des Sociétés anonymes à quelques petits propriétaires égoïstes, voudraient opposer leurs privilèges actuels à une volonté de changement dans l’intérêt de la majorité ».

En second lieu, les opérations de relogement, pour les premières tout du moins, affectent de nombreuses familles aux revenus modestes, voire des familles démunies, propriétaires d'une case et locataires d'un terrain appartenant à un particulier ou le plus souvent à la municipalité. L'on reprit et réadapta les principes élaborés en 1930 par l'ingénieur Guy Robert, et du gouverneur Eboué, d'acquérir les parcelles, de recaser provisoirement les habitants dans la cité de transit de Lauricisque, bâtie, ou plutôt préparée auparavant dans la périphérie de Pointe-à-Pitre, de procéder aux opérations de génie civil et de construction, puis, enfin, de les reloger, les recaser dans les nouvelles constructions modernes. Nombre de cases transportables, environ un tiers du total, seront ainsi déportées gratuitement par les services de la mairie, avec leurs mobiliers et leurs habitants dans la cité de Lauricisque équipée en services publics. Dans le cas d'une trop grande vétusté – du fait notamment du cyclone de 1966 -, ou d'une case intransportable, leurs habitants pouvaient bénéficier d'une case de la mairie dans la cité, et/ou, être dédommagé. Henri Bangou se félicitait de cette attention particulière :

« La plupart des personnes déplacées avaient posé leurs cases sur des terrains appartenant à la Ville, et en droit il était naturel que nous leur demandions de vider les lieux purement et simplement. Tel n’a pas été le cas. Nous avons commencé par préparer un terrain pour recevoir leurs cases, nous avons apporté les frais de transport de ces cases ; nous les avons consolidées quand elles étaient abîmées ; nous les avons remplacées quand elles étaient intransportables. Nous les avons achetées quand les propriétaires ne désiraient pas se rendre à Lauricisque. Nous pourrions multiplier les exemples, non seulement de notre bonne volonté, mais de notre sollicitude vis-à-vis de ces pauvres gens malgré tous les soucis créés par une situation où cependant le droit était contre eux.»

La municipalité usa des nouvelles lois facilitant les procédures légales d'expulsion, notamment en cas de résorption de bidonvilles ou de quartier dégradé menaçant ruine, afin d'acquérir au plus vite les parcelles privées. Dans le montant total des travaux, les dépenses pour leur acquisition a été le plus important, dans l'agenda, le temps des expropriations forcées, des ventes à l'amiable, des contrats entre Terrains à assainir contre terrains assainis, aura été le plus long et laborieux. Du fait notamment, de la réticence des petits propriétaires légaux d'abandonner leur quartier et leur maison, et de ceux qui faisait de l'habitat locatif informel une rente très lucrative. Aux Antilles, souvent, l'identité d'un faubourg populaire est associée à une personnalité, un propriétaire à l'origine de son édification, qui lui donne son nom, voire sa configuration, et qui prend le rôle de leader informel, de maître des lieux, de Major, ayant pour agents les Driveurs, chargés de colporter dans le faubourg toutes sortes d'informations, de ragots ou de mensonges. Pour ces individus la politique de rénovation des faubourgs, le « décasement » représentait une sérieuse menace pour leurs sordides affaires et à chaque époque, ils s'opposeront et mèneront croisade contre les projets de la municipalité. Dans son roman Mélody des faubourgs, paru en 1989, ayant pour toile de fond les faubourgs de Pointe-à-Pitre entre les années 1960 et 1980, l'auteure, Lucie Julia décrivait leurs méthodes :

« des cohortes de prédicateurs très charitables continuaient à venir les uns après les autres à expliquer à ces pauvres malheureux des faubourgs que les gens de la municipalité les trompaient (la liste du rassemblement démocratique)... qu'ils n'avaient qu'un but, les exiler hors de la ville... les parquer comme des animaux dans la mangrove... ils affirmaient sans rire que ces immeubles qu'on allait construire étaient destinés à des fonctionnaires, à l'armée française, aux blancs venus de France... »

La municipalité privilégia en priorité, pour le relogement, les expulsés des quartiers à rénover, surveilla attentivement les attributions temporaires admises en cité de transit, mais comme il se doit, des abus, des trafics d'influence, des marchandages auprès des employés de l'administration, pour obtenir le statut de « prioritaire », pour obtenir une case dans la cité de transit, pour obtenir plus rapidement un logement HLM, puis pour le co ou sous-louer, etc., seront pléthores, instaurant ainsi un nouveau marché informel du locatif social ; le maire Bangou, peu après son élection, en toute bonne foi, expliquait que ces pratiques concernaient environ 20 % des relogés-recasés, et menaça de punir sévèrement les infractions.

HLM aux Caraibes

Depuis longtemps, l'on « accuse » Henri Bangou, d'avoir « enfermé l'âme du peuple guadeloupéen dans du béton ».
Mais rien n'est moins sûr, des études sociologiques, des sondages d'opinion parus dans la presse, des témoignages d'habitants assurent que ce nouveau type d'habitat fut relativement bien accepté par la plus grande majorité des recasés : d'une manière générale, ils appréciaient un confort qu'ils n'avaient jamais connu, l'eau courante, les toilettes et la salle de bains, outre la propreté et la sécurité sanitaire pour leurs enfants, et les nouveaux équipements publics. Surtout, leur vie n'était plus en aussi grand danger, le béton les protégeait des intempéries, des cyclones et des incendies, fort courant dans les bidonvilles (remarquons toutefois que les normes para-sismiques n'étaient pas appliquées pour les premières constructions, vulnérables à un tremblement de terre y compris de faible intensité).

Cela étant, au fil des années les critiques fusèrent, dont :

Le montant des loyers fut très critiqué. La faible solvabilité de la plus grande majorité des expulsés n'était pas compensée par des aides à la personne : les allocations logements, les APL, n'étaient pas en vigueur pour les départements d'Outre-mer (APL concédée par le président Valéry Giscard d'Estaing en mai 1975). Ainsi, la rénovation urbaine des faubourgs et le relogement se fera au bénéfice de l'aristocratie ouvrière, des fonctionnaires, des employés municipaux, des plus aisés, au détriment du prolétariat pauvre. Le nombre de de cases expulsées – détruites ou déplacées – pour la seule zone nord de Pointe-à-Pitre est estimée à environ 8000, pour la période 1962 1982. Selon les travaux de Françoise Goudet, effectués en 1968, la plus grande majorité des ménages disposait de revenus mensuels inférieurs ou égaux à 300 NF, tandis que les loyers les plus bas oscillaient entre 85 et 115 NF. Bien avant la crise de 1974, qui affectera durement les Antilles, un article de la revue Guadeloupe 2000 paru en octobre 1970 posait ainsi la question :

« Les cases en bois qui abritaient bon nombre de Guadeloupéens font place peu à peu aux blocs de logements et villas en dur. […] Les villes importantes, POINTE-À-PITRE, BASSE-TERRE, sont maintenant dotées d’ensembles d’habitations à loyer dit modéré (HLM). Quel qu’il soit, l’étranger qui visite ces villes se trouve agréablement surpris par ces nouvelles constructions qui, en apparence, concrétisent une certaine aisance et un train de vie “petit bourgeois“. Or ce n’est qu’une façade derrière laquelle se cache bien souvent une hideuse misère. Les HLM toutes réputées oeuvres sociales qu’elles soient dans les pays industrialisés où règne la sécurité de l’emploi, offrent-elles pour nous les mêmes avantages ? […] Personne ne peut nier, sur le plan de l’économie familiale, le bien-fondé des HLM, dans certaines parties du monde. Or, à la GUADELOUPE, le problème est tout autre. Hormis les fonctionnaires et certains privilégiés, l’insécurité de l’emploi règne en maîtresse. Aucun travailleur n’est sûr d’être employé régulièrement et définitivement dans une entreprise stable. Les usines ferment leurs portes les unes après les autres, les grandes entreprises battent plus ou moins de l’aile par suite de la fiscalité et des charges sociales […] Et plus d’un locataire doit se demander bien souvent, avec l’anxiété que l’on devine, s’il pourra, dans ces conditions, payer régulièrement son loyer qui ne fait qu’augmenter de plus en plus. »

Les charges. La plupart des locataires et nouveaux propriétaires vont également découvrir les charges : eau, électricité, entretien parties communes, et les dépenses afférentes dont l'assurance, la taxe d'habitation, etc. Dépenses inconnues pour les anciens habitants des faubourgs : l'eau gratuite provenait le plus souvent d'une borne-fontaine, leur case n'était ni assurée, ni reliée au réseau électrique...

La typologie de l'habitat collectif ne correspondait pas à l'idéal guadeloupéen.
La relation espace public-privé des lakou entre case et espace commun, n'existait plus, comme l'arrière cour privée, ce lopin de terre que l'on peut cultiver, ce jardinet d'agrément ou potager. Anca Bertrand dans un article intitulé « Répercussions sociologiques de l’urbanisation », de sa revue Parallèles (n°29, 1968) regrettait :
« Depuis 10 ans, les constructions en série sur des terrains lotis par les municipalités remplacent ces cases par des maisons plus modernes, en « dur » assez bien conçues, quoique leurs chambres soient petites. Mais il y a lieu de regretter surtout l’absence de l’espace chez ces campagnards, dont les “jardins à légumes“ étaient un appoint à leur revenu, comme aussi la possibilité du petit élevage. Car sous les Tropiques, la maison est un abri tandis que l’essentiel de la vie quotidienne se passe dehors. »

L'architecte Jack Berthelot estimait que la case créole est un ensemble rigoureusement structuré, et l'importance, parfois vitale, des espaces annexes extérieurs, faisait un ensemble cohérent, un espace habité dont la case ne serait qu’une partie. En 1976, un urbaniste guadeloupéen, Trouilloud reconnaissait que « Personnellement, je considère qu’aucune des opérations de logement collectif ne s’est bien passée ». Peu de choses en somme, comparé aux périlleuses conditions de vie de la case créole... Henri Bangou, présentait d'ailleurs ainsi la vie des premiers HLMiens :

« Y a-t-il eu un problème d’adaptation pour les 143 premiers locataires ? Absolument pas. Le peu de dégradation des habitations après deux ans d’occupation, le nombre de demandes, dépassant de beaucoup l’offre actuelle, prouvent que l’habitant des cases est passé sans traumatisme à un type d’habitation plus élevé qui correspondait, en fait, à ses aspirations d’homme et de femme, à ses besoins réels. Il est à peine besoin de souligner la transformation d’ambiance et ses répercussions psycho-sociales représentées par le passage de la case et des quartiers sombres et malsains à la perspective dégagée, ensoleillée des collectifs qui élève et recule l’horizon de l’homme. [...] En bref une ville moderne est en train de s’édifier, et cela en commençant par la réhabilitation socio-humaine de la collectivité la plus déshéritée. Par un paradoxe, auquel nous tenons, et qui ne peut qu’honorer ceux qui collaborent à cette œuvre, les “favellas“ de Pointe- à-Pitre disparaissent, non pas pour faire place à la spéculation des gens fortunés, chassant les habitants de ces quartiers une fois les terrains assainis, mais au profit de ces derniers qui trouvent enfin à se loger dans des habitations décentes à côté des autres couches sociales de la population. »

Les qualités architecturales des immeubles HLM. Les premiers immeubles HLM contiennent encore une dose non négligeable de qualité architecturale, dont des façades avenantes et la hauteur limitée à trois ou quatre étages. Mais les appartements sociaux présentaient des surfaces habitables minimum, bien moindres par rapport à celles de la métropole, ou des appartements de standing érigés à Pointe-à-Pitre. Critique à ajouter avec la faiblesse des qualités acoustiques, les moindres signes de vie des voisins étaient perçus. Les raisons sont les mêmes qu'invoquées dans la première rénovation urbaine de 1930 : les dépenses consenties pour l'acquisition des parcelles, l'assainissement et la viabilisation des terrains, le coût important de la construction que nous avons évoqué – fondations profondes, matériaux importés, normes anti-cyclonique puis plus tard para-sismique – imposèrent d'économiser au maximum dans tous les domaines, afin de parvenir à un minimum vital pour le plus grand nombre, dont la solvabilité restait précaire. La plus grande erreur, sans doute, qui feront de certaines cités d'habitat minimum, des ghettos de béton.

Le sur-peuplement. Pour lutter contre la surpopulation chronique de l'île, l'administration élabora dans le cadre de la politique de réduction des naissances, toute une série de mesures, dont notamment le relogement prioritaire des familles avec 1 ou 2 enfants, condition imposée par le planning familial, et la programmation massive de logements sociaux F2 et F3, mesures devant inciter sur le long terme, la population à auto-limiter les naissances. Roméo Terral faisait ressortir qu'en 1968 : « parmi les logements économiques construits par la Société immobilière de la Guadeloupe [SIG] dans la zone de rénovation urbaine, les logements F2 (592 soit 31,5%), et les logements F3 (846 soit 45%) représentent 76,5% du total des logements terminés. Cet état de fait s’accorde mal avec la croissance démographique soutenue et l’importance des familles nombreuses qui condamne au surpeuplement les nouveaux appartements F2 et F3 dès leur début de commercialisation par la SIG. […] La part de F4 construits par la SIG, dans la zone de RUPAP [Rénovation Urbaine de Pointe-à-Pitre], n’était que de 19,5% par rapport au total des logements terminés tandis que celle des F5 ne représentait que 2%. »

La cité de transit construite pour les expulsés, en attente de relogement, posa évidemment de nombreux problèmes. En 1965 la cité était déjà saturée, huit mille habitants provisoires y résidaient, obligeant son extension. En octobre 1965, Bangou se défendait et justifiait :





« De sorte que si la population actuelle de Lauricisque compare la situation qui est faite aux enfants sur le plan de l’école et de la culture à la situation qui était la leur il y a quelques années dans les quartiers inondés et malsains du cimetière et des faubourgs, elle ne peut que constater les avantages du moment présent. […] Quand on pense à la manière dont étaient installés les canots de pêche de Dineau, on se rend compte que si Lauricisque ne constitue pas une installation parfaite, elle est certainement infiniment plus confortable qu’avant […] Tels sont les services que la collectivité de Lauricisque peut obtenir du fait de son implantation ici et du souci que nous avons de l’aider. Il lui arrive parfois de se plaindre et avec raison des conditions d’habitat. Il faut d’abord dire que dans le pire des cas ces conditions n’ont rien àvoir avec celles des zones inondées de l’assainissement. Quelle que soit la quantité d’eau qui puisse tomber, aucun habitant de Lauricisque ne se retrouve prisonnier dans sa case après la fin de l’averse comme c’est le cas pour les quartiers du Faubourg Nassau et Bouchonny Lordanet. Seules les avenues et en certains endroits seulement sont alors boueuses et impraticables, […] dès que la Cité de Bergevin dont les premiers logements seront prêts en juillet 1966 sera mise à notre disposition, c’est 250 familles de prioritaires de Lauricisque qui seront servies. Et pour cela comme pour tous ceux que nous avons connus à Lauricisque et qui sont aujourd’hui dans les cités, les promesses faites auront été réalisées à savoir : obtenir des citoyens de Pointe-à-Pitre habitant les cases dans les zones malsaines une coopération aux termes de laquelle ils deviennent bénéficiaires d’une promotion réelle. »

Du provisoire, le logement devint ici pour certains définitif : les temps d'attente pour l'obtention d'un logement HLM pouvant atteindre plus de dix ans, tout du moins pour certaines catégories de la population. En 1980, une étude de la Société HLM précisait :

« Il existe des cases sales et malodorantes dans lesquelles de vieilles personnes vivent misérablement de la charité publique […] Une des raisons de cette situation qui donne l’impression d’un certain laisser, d’une lassitude et d’une dégradation est avant tout la durée excessive de séjour à “Transit“. Alors qu’une telle cité ne devrait accueillir, en principe, les familles que pour une durée limitée (2 à 3 ans) il est fréquent de rencontrer des personnes habitant Lauricisque depuis sa création (depuis 15 ans et plus). »

Lakous Anciens & Bidonvilles Nouveaux

Le temps de la rénovation a été très long, et si Pointe-à-Pitre est un vaste chantier, certains faubourgs insalubres subsistèrent, d'autres naissent en périphérie. En 1965 Raymond Creveaux et Jacques Tessier, architectes délégués des opérations de rénovation urbaine, certes partie prenante dans les opérations, déclaraient :

« La qualité de l’habitat est plus que médiocre : si l’on excepte les quartiers situés au Sud, l’ensemble de l’agglomération est composé de taudis. L’habitat de base est la case en bois, vulnérable aux cyclones et à l’incendie, dépourvue de tout équipement sanitaire, surpeuplée dans la plupart des cas ; ces cases sont desservies entre elles par des chemins de terre battue. Il n’existe pas d’équipement général : social, sportif, culturel, etc... De plus ces cases sont implantées sur des terrains inondables avec les troubles que cela amène dans la vie des occupants. [...] Sur le plan humain, les conséquences sont graves : le sous- équipement en services généraux, le temps perdu en transports inutiles, la mauvaise qualité de l’habitat créent des conditions d’existence déplorables tout en gaspillant des ressources précieuses. Il faut noter aussi la ségrégation raciale et sociale de fait qui existe dans les quartiers les plus pauvres qui, de plus, sont implantés dans les lieux les plus malsains.» 502

J. Gerardin, dans l'article « L’Autre Bord » (Alizés, janvier-Février 1969, n° 1) donnait ces description :

« Aux frontières de la ville grossissent des tumeurs implacables – Cases entassées à l’infini, rapiécées de bidons éventrés, vieilles planches, tôles rouillées, caisses pourries qui prolifèrent au bord du regard habitué, consentant accroc de misère au paysage tropical...Baraques de bois étroites, bloquées les unes contre les autres, s’étouffant mutuellement, cours dérisoires et sordides, recoins grignotés à l’absence de place, amas de tôles rongées par le soleil et les pluies – et la boue, les rats, les moustiques... Les portes s’ouvrent sur des ruelles, égratignures, miasmes, enfants innombrables au ventre rond à demi-caché dans un reste de culotte, taudis asphyxiés de poussière humide, de chaleur, d’atavismes et de pauvreté claustrée... Autour de ces tas ininterrompus, immondes de cases déglinguées, au milieu d’elles, devant les portes, de profonds caniveaux béant leur eau saumâtre où nagent de ridicules petits poissons gris, des pelures de vieux papiers, des boites de conserve, des bouteilles, des détritus de toutes sortes, toutes les vomissures de cette ville en marge de la ville, des caniveaux qui débordent dans les ruelles et les cours à la saison des pluies...Et partout.... Les cases s’amassent illogiques écroulées, délirantes, semblant ramper vers chaque butte pour l’éviter et recommencer derrière, toits gris rouillés, défoncés, battus par la pluie, brûlés par les ongles du soleil et de la misère !»

En 1968, Françoise Goudet les visita :
« Si les rues principales sont bordées de cases ininterrompues, des ruelles étroites et tortueuses, impraticables en temps de pluie s’enfoncent à l’intérieur des îlots ; elles desservent les “cours“ amas de cases placées en désordre, au gré de chaque arrivant. En pénétrant à l’intérieur des cours, on remarque au fur et à mesure une dégradation de l’habitat. La voirie n’existe même pas dans certains secteurs : de simples ruelles desservant à l’Est les cases des pêcheurs entassées sur le rivage ou accrochées au morne du cimetière, à l’Ouest la zone délimitée par le canal Raizet et le chemin des Petites Abymes ».



L'étude de Françoise Goudet ne nous renseigne pas sur le nombre d'expulsés ne pouvant prétendre, faute de revenus suffisants, à une location en HLM, et de fait, obligé d'abandonner non seulement leur faubourg en chantier, et de quitter Pointe-à-Pitre, faute de terrains disponibles, pour se réfugier dans les communes limitrophes. Ainsi, la commune des Abymes deviendra l'un des réceptacles de nouvelles zones d'habitat spontané. Ces camps d'expulsés-expropriés seront en outre, les lieux d'accueil de l'exode rural, jamais endigué, conséquence d'une démographie galopante et de l'appauvrissement des campagnes. Ils ont peut-être été les refuges pour ceux et celles qui refusaient la vie en HLM et préféraient le mode de vie d'une case créole et de son jardin, malgré les contraintes. Le roman Melody des faubourgs nous apprend que la plupart des hommes opposés au projet se retrouvaient dans le camp des « détracteurs de l’opération de décasement ». De même, certains préfèrent rester à Lauricisque, comme le compagnon de Mélody :

« De retour de la mairie, ce jour-la, Melody trouva la lettre de la société immobilière lui apprenant qu'un logement de trois pièces lui était attribué à Bergevin [une cité HLM]. Pour la forme, elle en parla a Omesiphore qui lui fit comprendre que cela ne l’intéressait nullement, qu'il ne délogeait pas et resterait à Lauricisque. Avec une grande émotion, elle déclara: maintenant je me remets sérieusement en quête de ma vraie voie. La voie radieuse de la vie... Elle jeta au loin un regard triomphant sur les immeubles qui avaient poussé à la place des faubourgs sales. »


Mélody des faubourgs

Plus qu'un roman, Mélody des faubourgs, est un témoignage car l'auteure, Lucie Julia a exercé la profession d'assistante sociale jusqu'en 1987 [en 1952 elle est la première Guadeloupéenne Assistante sociale diplômée d'État assumant les fonctions dans le département] qui l'a amenée a côtoyer le quotidien misérable des habitants des faubourgs les plus pauvres de Pointe-à-Pitre :

« Mélody voyait chaque jour la vraie face des faubourgs, face inhumaine et avilissante. »

Le roman raconte les étapes essentielles de la vie de Mélody, fille d'un « neg kongo » d'un village : son installation dans un faubourg de Pointe-à-Pitre, son séjour dans la cité de transit, et enfin, l'attribution d'un logement HLM, terminant le roman comme une critique d'une attente jugée trop longue. Le facteur temps est d'ailleurs le maître du roman : impatience de l'héroïne, provisoire de la cité temporaire, attente du logement, exprimée de manière récurrente par des formules « jours après jours », « au fur et à mesure », « chaque jour, chaque semaine, chaque mois qui passait »... Mais ce qui nous intéresse ici, est la conviction « politique » de la jeune femme – de l'auteure – d'une nécessaire modernisation des faubourgs, de la démolition des cases créoles insalubres, sa croyance pour le progrès social par la bétonisation des quartiers et des nouvelles constructions, malgré les longs inconvénients dont le passage quasi obligé dans la cité de transit, qui pour Mélody constitue cependant un progrès car « au centre du quartier se trouvaient les écoles, le dispensaire, construits en matériaux légers, les mêmes pour le centre culturel avec la bibli, la garderie, la crèche, tous dévastés par un cyclone un an après leur installation. »

Pour autant, l'auteure évoque continuellement la grande solidarité dans la pauvreté dans les lakou des faubourgs :

« Mélody sentait que ceux qui habitaient dans ces faubourgs sales étaient ses frères et sœurs véritables, qu'ils avaient en commun une même âme irréductible, et que malgré la dureté de la vie, ils aimaient avec la même foi et le même amour de la vie des pauvres ».

Le faubourg Dino situé « derrière le cimetière, tout le long du front de mer jusqu'à l'abattoir » est décrit

« comme un petit village lacustre, [qui] avait surgi dans la lagune comblée par des immondices de toutes sortes » où « vivaient dans une promiscuité terriblement lamentable et inhumaine, toute une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants se débattant pour exister, comme des asphyxiés recherchant un peu d'air pur ».

« Pourtant des chants, des rires, des sons de gwo-ka [le gwo-ka est une musique qui se joue principalement avec des tambours, accompagnée de chants et de danse, née sur les plantations durant l'esclavage, qui fut utilisée, entre autres, comme moyen de communication entre les esclaves et comme signal pour attaquer les maîtres, à ce titre, elle fut interdite] montaient de Dino. Et Dino, malgré ses conditions de vie, les miasmes, le paludisme, demeurait imperturbable, grouillant, joyeux et attractif, riche de la culture traditionnelle et véritable. »


Nouvelle et Extrême Gauches

Henri Bangou notait dans ses mémoires qu' « au sein même du Parti [communiste], certains, peu nombreux à vrai dire, craignaient que l'amélioration des conditions de vie des couches défavorisées de la population n'émousse leur combativité de classe [dans un autre texte Bangou évoque une politique faisant le jeu des exploiteurs en leur procurant un confort jugé amollissant] ; ces mécontents au sein du Parti lui reprochaient de ne pas aller plus loin dans ses mots d'ordre d'autonomie : il y avait aussi la colère légitime provoquée par les mesures d'expulsion consécutives à cette fameuse ordonnance 1960 et frappant des enseignants (pouvant être nommé-exilé en France métropolitaine) […] Tout cela entretenait un climat défavorable à ces énormes travaux que quelques-uns n'hésitaient pas à dénoncer comme devant servir à loger des compagnies de CRS. Enfin la nature elle se mit de la partie et en septembre 1966, le cyclone Inès se déchaîna sur la ville et surtout les 2800 cases récemment transférées à Lauricisque. »

L'ardeur des dirigeants communistes ne fut plus celle héroïque de l'immédiat après-guerre, contre la SFIO et les relents du colonialisme, elle s'amenuisa au fur et à mesure de leurs victoires aux municipales, aux législatives. La Nouvelle Gauche s'épanouira sur ce terreau, emmenée dès la fin des années 1950 par les jeunes étudiants des DOM, exilés en métropole. Leur principale revendication après un temps d'hésitation autonomiste : obtenir l'indépendance souveraine socialiste, refuser la départementalisation capitaliste.

En 1956, des étudiants au sein de l’Association Générale des Étudiants Guadeloupéens (AGEG) développent l'idée d'une forme d'autonomie de gestion pour l’île. En 1960, est organisée la première Conférence de la Jeunesse par quelques militants étudiants ; elle répondait en fait aux sentiments et aux aspirations des jeunes qui entendaient pour la première fois stigmatiser le colonialisme français comme responsable de leur misère, de leur manque de perspectives et leur exil, leur déportation forcée pour nombre fonctionnaires en métropole, faute de travail sur l'île.

En avril 1961 est constitué le Front des Antilles-Guyane pour l'autonomie (FAGA) à Paris, interdit par le gouvernement. Le 22 juin 1962, le Boeing 707 d'Air France, qui transportait 112 personnes dont les leaders du FAGA, Albert Béville, Justin Catayée et Roger Tropos, s'écrase sur les hauteurs de Deshaies en Guadeloupe. Des soupçons pèsent sur un possible attentat de l'Etat.

En septembre 1962 est fondée à Fort-de- France l’Organisation de la jeunesse anticolonialiste martiniquaise (OJAM). En 1963, est créé à Paris le Groupe d’Organisation National de la Guadeloupe, le GONG. Mais l'AGEG et l'AGTAG étaient l'enjeu d'autres formations, dont des militants du Parti communiste, et du groupuscule trotskiste Combat Ouvrier, animé aux Antilles par Gérard Séné. Opposant farouche du GONG, déjà accusé de représenter objectivement les intérêts de la petite bourgeoisie, au détriment des intérêts spécifiques de la classe ouvrière. En 1964, un autre groupe est formé, le Front Guadeloupéen pour l'Autonomie (FGA).



Le GONG

Les motivations politiques et les dissensions entre les militants du Groupe d’Organisation National de la Guadeloupe, leurs objectifs, l'autonomie puis l'indépendance souveraine, sont connus. Par contre, la structure du groupe, son fonctionnement, son organisation pratique, les tactiques employées et celles espérées, le nombre des militants, leur localisation, leurs niveaux socio-professionnels, toutes ces données demeurent inconnues. La principale raison, est d'ordre sécuritaire : au procès des 18 inculpés militants du GONG, ils refusèrent de « donner des détails » sur le fonctionnement du groupe, et de répondre à ce type de questions, pour se focaliser sur des descriptions de leur vie, et de la misère du peuple Guadeloupéen. De même, après le procès et leur libération, plusieurs d'entre eux continueront la lutte et laisseront ces questions sans réponses.

L'on sait que le GONG est créé à Paris en juin 1963 par une poignée d'intellectuels, d'étudiants de l’AGEG, des travailleurs organisés au sein de l'Association Générale des Travailleurs Antillo Guyanais, l'AGTAG, et d’anciens du contingent revenus d'Algérie, regroupés au sein de l'Association des Anciens du Contingent (AAC). Avec pour objectif « l’édification de la Guadeloupe en un état souverain. » Ils se réclameront de la pensée du grand timonier et de l'héritage de la révolution chinoise et entendent arracher l'indépendance par une révolution démocratique nationale et populaire. Les publications qui portent, comme en-tête, une copie du drapeau cubain surmonté d'une arme (fusil d'assaut ou mitraillette), attestent de leur engagement dans la lutte armée, en théorie tout du moins, car aucun préparatif sérieux de guerre populaire ou prolongée n'a été révélé par l'enquête policière (si ce n'est une carte de la Guadeloupe où était répertorié les casernes militaires, des CRS, des gendarmes, les postes de police, les dépôts d'hydrocarbure, etc.), et aucun attentat signé n'a été commis, à notre connaissance.

Né à Paris, le GONG prend pied en Guadeloupe à partir de 1964 et organise dans les villes ses premiers comités dont la tâche est de recruter le plus largement possible de nouveaux militants, organisés par ville en Groupe de base. Le Gong fut à son origine une organisation clandestine afin d'éviter que la police ne soit informée du mode de son fonctionnement, de l'identité, de la localisation de ses membres, et de ses responsables en particulier, mais ces derniers seront effectivement connus des services de la police et de la Sécurité nationale. « Le verbalisme du GONG plaisait et accrochait une frange inexpérimentée de la jeunesse et surtout des éléments de la petite bourgeoisie. » assure Timouche. La campagne de recrutement sembla avoir porté ses fruits car en 1965, le GONG s'allie au Parti Communiste Guadeloupéen au sein du Front Guadeloupéen pour l’Autonomie, pour les élections présidentielles, mais le Front éclate car le GONG préconise « l’abstention révolutionnaire » tandis que le PCG appelle à voter Mitterrand.

Cette alliance contre-nature avec le PCG exprimait, pour leurs détracteurs, et leur incohérence idéologique et les dissensions au sein de la – jeune – organisation. Une erreur de jeunesse admise par les leaders qui autocritiques et sous la poussée de la Tricontinentale, impulsent une radicalisation idéologique, de l'autonomie à l'indépendance souveraine : « Cette expérience négative (le Front) (...) fera mûrir l’exigence fondamentale d’un mot d’ordre nouveau seul à même de nous permettre d’en finir avec la solution chèvre-chou de l’autonomie : l’indépendance nationale de la Guadeloupe. » (GONG Information n° 15 - avril 66)

Dès lors que l'indépendance souveraine est revendiquée, l'ennemi principal deviendra le Parti communiste, considéré comme le bras droit du post-colonialisme gaulliste départementaliste, tout pareil que « les capitalistes étant directement liés au système colonial et à l’impérialisme [qui] ne participeront pas à notre lutte ». De 1965 à 1967, le GONG soulève un certain enthousiasme au sein de la jeunesse, y compris au sein du PCG : des militants sensibles à ce renouveau, cette impulsion salutaire, entrent en dissidence et se regroupent autour du journal « La Vérité ».



Un des angles d'attaque du GONG à Pointe-à-Pitre, et d'autres organisations autonomistes et indépendantistes, concerna le grand chantier qu'était alors la ville, et leurs militants critiquaient les expulsions forcées d'habitants, l'«occidentalisation» de la ville créole, l'importation d'une architecture capitaliste contre-nature avec les aspirations de la population, et de la culture caraïbe. Henri Bangou y répondit par la voie de l’organe officiel du Parti communiste local, le journal L’Etincelle :

« Que reproche-t-on à la politique urbanistique de la Municipalité pointoise ? D’avoir sacrifié à la conception occidentale. [...] Par ailleurs, et ce n’est pas peu, l’urbanisme à Pointe-à-Pitre, ville principale d’un pays dominé, est un urbanisme dominé. Faut-il passer sous silence la mainmise des technocrates français sur tout projet urbanistique ? Nous ne croyons pas. Au contraire, à l’intérieur de cette dictature des technocrates étrangers, nous nous efforçons de trouver la faille, qui élargie, peut donner jour à des réalisations conformes aux aspirations des Guadeloupéens. L’architecture générale de la ville est parfois dénoncée comme non guadeloupéenne voire anti guadeloupéenne. Ce que nos nationaux populistes ne veulent pas comprendre et ne peuvent pas dire c’est que dans un pays dominé séculairement et totalement comme le nôtre il est normal que toute l’activité humaine en soit fortement marquée. L’architecture n’y échappe pas. Loin de là.» 
Réflexion sur l’urbanisme, L’Etincelle, n°221, samedi 8 mars 1980

En réponse, les militants du GONG tentèrent d'impliquer les habitants expulsés dans leur lutte plus générale d'une offensive armée pour la révolution indépendantiste. Mais selon des témoignages, souvent contradictoires cependant, l'emprise du Parti communiste à Pointe-à-Pitre était certes malmenée, mais la promesse d'un avenir au sein d'une HLM moderne était plus forte que la tentation d'une révolution incertaine. Le passage du cyclone Inès en 1966 acheva de convaincre nombre d'habitants sinistrés des faubourgs à préférer la voie pacifique : seuls les immeubles en béton avaient résisté aux vents violents et à l'inondation, alors que les faubourgs de cases furent en partie dévastés.




Le Logement comme Marchandise

Moderniser, équiper et rendre viable l'agglomération, résorber l'habitat insalubre, héritages de plusieurs siècles de colonialisme prédateur, fut une tâche titanesque, et à ce titre la rénovation urbaine de Pointe-à-Pitre a été considérée comme une des plus grandes opérations de ce type en France. La portée historique d'un tel projet est incontestable. La planification du territoire guadeloupéen, dans lequel s'inscrit localement la rénovation de Point-à-Pitre, a été une vaste tentative de poser les conditions d'un procès inédit de rationalisation et de concentration capitaliste afin de moderniser son économie de marché, associé à des interventions sectorielles directes des pouvoirs et des finances publiques dans le domaine particulier de l'habitat social. L'ultime objectif recherché de la planification de l'archipel a été de rationaliser et son économie de marché, et son espace, et l'un comme l'autre, de les contrôler institutionnellement, pour les protéger notamment des prédateurs de la finance et des spéculateurs. Ce fut là, à l'origine, les rêves de Grandeur des premiers gouvernements gaullistes, animés par l'idéal, ou plutôt l'utopie d'une croissance économique soutenue, et d'une richesse partagée. Une politique qui, dans le domaine de l'urbanisme et de l'habitat sociaux n'avait nullement les moyens financiers de ses ambitions.



Bien qu'autour de cette expérience fleurissent une idéologie diffuse et une propagande démagogique à prétentions démocratique et départementaliste, les résultats ont été décevants. Les sommes considérables engagées dans la mise en œuvre de programmes de travaux publics et d'assainissement des villes, la construction de cités d'habitat populaire et de leurs équipements publics, ont été un des instruments d'une planification centralisée au service de l'économie de marché. Dans ce cadre, quelques grandes entreprises de Bâtiments et Travaux Publics privées vont concentrer le monopole des marchés publics – le BTP était dans les années 1960 la principale industrie de l'archipel -, et notamment ceux des cités d'habitat social, marché monopolisé par la Société Immobilière de Guadeloupe, financée par son principal bailleur de fonds, la Caisse centrale de coopération économique (CCCE), dépendante du ministère de l’Economie et des Finances. Une mathématique à l'oeuvre en France jugée ainsi par l’urbaniste économiste François Ascher :

« Pour cette fraction dominante du capitalisme, le logement n’est plus seulement une nécessité pour la reproduction de la force du travail dont il faut minorer le coût ; il est aussi une source potentielle de profits et de sur-profits soit par le biais de la promotion immobilière, soit par celui du prêt bancaire (aux promoteurs et surtout aux accédants à la propriété), soit enfin par le biais des grandes entreprises du bâtiment qui se constituent et passent progressivement dans l’orbite monopoliste.»

Dans ce contexte, l'architecture est laissée au rôle de superstructure, soumise aux lois du marché, et sa dimension sociale se heurte aux mécanismes capitalistes des entreprises du BTP, dont la vocation n'est pas sociale mais économique. La recherche du profit conduira inexorablement à une architecture minimum. De même, la vocation purement sociale de la Société Immobilière de Guadeloupe, pourtant organisme public, fut très tôt réduite à un rôle symbolique, rôle critiqué par Gilbert Amarias président de l’Ordre des Architectes de la Guadeloupe :
« On peut constater également que la Société Immobilière de la Guadeloupe qui avait été créée à l’origine pour résoudre le problème habitat des 50% les moins favorisés de la population traite en fait les problèmes des 50% les plus favorisés et que du fait de ce “glissement“ elle paraît s’être détournée de ses objectifs initiaux ».

L'effort extraordinaire fait par les autorités de contrôler, de posséder et de disposer de la plus grande partie du foncier municipal de Point-à-Pitre laissait à la planification urbaine une marge de manœuvre considérable, et réduisait d'autant les risques encombrant de manœuvres spéculatives, pouvant contrarier l'efficacité du plan d'ensemble. Mais la quasi-élimination de la spéculation par une maîtrise du foncier municipal, pour une meilleure rationalisation de l'espace, ne signifia nullement le contrôle réel de la dynamique urbaine ou de la rente foncière. Non seulement la politique urbanistique ne dispose pas des moyens d'un plan d'ensemble d'aménagement du territoire, mais toute l'idéologie de la rationalisation de la production édilitaire s'effondre, face à l'augmentation du coût de la construction, des matériaux et de la main d'oeuvre, notamment suite à la grève des ouvriers du bâtiment de Mai 1967. Le poète guadeloupéen Ernest Pépin décrivait ainsi la vie à Pointe-à-Pitre en 67 :
« Ce n’est pas «on» qui fermait les usines! Ce sont les usiniers, les sociétés anonymes, les gros messieurs de la Martinique et de la Guadeloupe! Ils voulaient opérer une concentration industrielle et mécaniser la coupe de la canne. Résultat 4'000 malheureux avaient perdu leur emploi et le chômage commençait à les désespérer. Les petits planteurs prenaient du fer tout bonnement! Alors beaucoup d’entre eux ont quitté les communes pour descendre à Pointe-à-Pitre persuadés que la vie aurait une autre couleur en ville.
La Pointe, ne pouvait même pas porter sa charge de débrouillards. Ils se démenaient comme ils pouvaient sur les chantiers, dans les commerces, etc. Elle se donnait de grands airs avec sa rénovation, mais son derrière était rapiécé. L’eau sale montait dès les premières gouttes de pluie. Deux ou trois seulement voyaient couler l’eau d’un robinet. Waters, lavabos, douches étaient rares comme un nègre riche. On vendait des barres de glace, des pistaches grillés, des topinambours, des limonades Ripmil, des sandwichs au maquereau, des doucelettes et, bien souvent, la viande restait l’affaire du dimanche. Je dis bien pour les malheureux ! Ceux qui djobaient à droite et à gauche ! Ceux dont la femme traînait un gros pied. Ceux dont les enfants devenaient des apprentis. Ceux qui jonglaient avec un carnet de crédit dans les lolos. Ceux qui…Enfin, tu comprends ! Vieux nègres, marchandes de poisson, crieurs de journaux, ferreurs de chaussures devant Bata, aides de transports en commun, conducteurs de triporteurs, propriétaires de mobylettes…

La ville se grattait la tête en se demandant ce qu’elle allait faire de nous. Nous n’avons pas attendu sa réponse! Nous n’avions pas le temps! Nous avons pris les faubourgs, les cours Untel, les délaissés, les trous à rats, à crabes, les bas de la source…Tout ce qui pouvait s’habiter, se louer, s’occuper et nous avons déposé notre vie dedans. Autour de nous, une odeur d’huile, de rhum, d’urine, d’excréments, de tuff. L’odeur de la misère quoi ! La misère vivait avec nous et nous vivions avec la misère. C’était comme ça ! Des camions charroyaient nos cases!  Dans tout ce va-et-vient nous essayions de coudre les deux bords de la vie. Moi, j’avais jeté mon corps à Lauricisque… »


Ce terrible Mé 67 ; il débuta à Pointe-à-Pitre par une grève d'ouvriers du bâtiment exigeant une hausse de 2 % de leurs salaires, et se termina par le massacre d'une centaine de personnes assassinées – aussi incroyable que cela puisse paraître, le nombre de civils tués est à ce jour inconnu - par les gendarmes mobiles et les CRS, au cours d'une guérilla urbaine de 3 jours. Les ouvriers obtiennent une augmentation de 25 %. En Guadeloupe, l'idéal social d'une politique volontariste et efficace d'acquisition des sols et d'intervention publique directe dans la construction de logements de masse, afin de contenir les salaires ouvriers en échange d'un droit au logement comme bien social, fit faillite. Notamment, suggèrent les économistes, par le fait que les aides sociales, dont les allocations pour le logement, n'étaient pas instaurées dans les départements d'Outre-mer, et ils observent une nette amélioration après leur instauration en 1975, contrariée par la hausse des coûts de construction, et du chômage, suite à la crise du pétrole...

L'Etat, grand ordonnateur des dépenses, imposera dès 1967, des réductions drastiques des crédits alloués au logement social, 35 % de diminution entre 1968 et 1969, baisse compensée par l'augmentation des activités des différentes sociétés et coopératives HLM de Guadeloupe. Dès lors, les économies imposées auront comme première conséquence l'augmentation des loyers, rendant inaccessible l'habitat social à une grande partie de la classe ouvrière et favorisant celui des classes moyennes, ceci au détriment des classes précaires ; et comme seconde conséquence, l'appauvrissement des qualités architecturales des ensembles d'habitat social, dont nombre se verticalise sur plusieurs étages, pour arriver finalement à l'architecture la plus économique qui soit, celle des tours.



Et dès 1970 se propage l'idée de « structures d’accueil », des petits lotissements viabilisés composés de maisons individuelles pour les familles « solvables », et d'« habitat évolutif adapté » pour les plus démunis considérés « insolvables » : des cases créoles en bois dites « traditionnelles » déplacées ou auto-construites, qui dans le temps, pourraient être progressivement auto-améliorées, étendues, et « durcies ». Finalement, cette idée d'« habitat évolutif adapté » ne fut pas retenue en Guadeloupe, alors qu'elle était effective, ou plutôt tolérée par l'administration, à Fort-de-France, instituée par son maire, Aimé Césaire, dans le « quartier » de La Trénelle.

Aimé Césaire, départementaliste et partisan de l' « assimilation » bricolant un quartier populaire constitué de cases créoles du type « habitat évolutif adapté » à qui l'on peut opposer le maire de Point-à-Pitre Henri Bangou, partisan de l'autonomie de la Guadeloupe, dont l'oeuvre urbaine entière se concrétise dans le béton d'un modèle urbano-architectural néo-colonial exporté, ou imposé, par la métropole : les contradictions ne manquent pas. Ses positions se retrouvent dans la littérature de romanciers Antillais, si les barres HLM communistes de Pointe-à-Pitre se révèlent être un paradis pour le recasement des habitants pontois des bidonvilles dans le roman Mélody des faubourgs, de Lucie Julia, Texaco de Patrick Chamoiseau, héritier d'Aimé Césaire, plaide au contraire pour la case créole traditionnelle et son univers associé d'un quartier grouillant de vie et de solidarité urbaines.

Un cadre de vie minimum dans les deux cas, qui nous ramène idéologiquement au programme « minimum social » du gouverneur de la Guadeloupe et Dépendances (1936-1938), Félix Eboué. Les remarquables textes de Daniel Guérin et de Frantz Fanon accusaient admirablement cette bourgeoisie créole « assimilée » toujours plus avide de fortune et de pouvoir n'ayant plus aucun lien sinon de couleur d'épiderme avec les Damnés de la terre.


EPILOGUE

La première rénovation urbaine de Pointe-à-Pitre de l'entre-deux guerres exprima la glorification de l'Etat colonial par une succession de monuments et d'imposants bâtiments publics qui remplissent une fonction démagogique de propagande. Le béton concrétise spatialement la force et la puissance de l'Etat, la théâtralité architecturale des bâtiments expose la pétrification symbolique des idéaux racistes que ne dément pas l'absence remarquable de programme d'habitat social.

La seconde rénovation extension de la ville, démarrée en 1958, n'est plus celle de la représentation de l'Etat, mais de la modernisation des infrastructures de l’archipel, se devant de répondre aux promesses de la départementalisation, aux exigences de rationalisation et de concentration de son économie, et aux dangers d'une guerre d'indépendance, une menace bien réelle mais selon les historiens complètement surévaluée. Mais après les douloureuses expériences d'Indochine puis d'Algérie, une répression judiciaire et une surveillance politique des opposants, communiste dans un premier temps puis autonomiste, s'imposent en Guadeloupe, aux Antilles. Jean-Pierre Sainton évoque ainsi Mai 67 par :

« la volonté répressive de l’État d’éradiquer le mouvement nationaliste va trouver des complicités conscientes jusqu’au sein du parti communiste de l’époque. Quant à l’ampleur des événements eux-mêmes, […] elle s’explique par un affolement des autorités qui croyaient avoir à faire à un début d’insurrection armée préparée par le GONG, l’organisation indépendantiste la plus active de l’époque. Mais cette surestimation des forces indépendantistes n’est pas le fait du policier et du troufion de base. Ce n’est pas un dérapage. Les documents prouvent que de mars (émeutes de Basse-Terre) à mai (tueries de Pointe-à-Pitre) le préfet Bolotte, qui avait été un ancien secrétaire général à la préfecture d’Alger durant « la bataille d’Alger », s’était préparé à exercer une répression judiciaire et militaire « sans faiblesse » préventive contre le GONG, considérée comme l’organisation responsable de la montée de revendication contre l’État. »

Dès lors, le rôle politique octroyé à la planification urbaine et à l'habitat sociaux, aura été d'apaiser les tensions, de maintenir la paix sociale raciale, et de prévenir les risques insurrectionnels. Un Plan programme financé par les gouvernements conservateurs et co-organisé par les élites du Parti communiste de Guadeloupe, approuvé par les socialistes, malgré les divergences entre les uns et les autres. Dans ce cas précis, le processus de départementalisation, critiquable dans maints autres domaines, a été probant qui brisa pour un temps, la poussée de la tendance à l'indépendance exigée par des groupuscules politiques. Le fait que le maire Henri Bangou ait été réélu sans interruption jusqu'en 1992 – puis 2008 sous une autre étiquette – démontre que la planification urbaine, malgré ses limites évidentes, a pleinement participé à imposer l’idéal républicain intégrationniste, et de l'assimilation culturelle. Après l'architecture de propagande des années 1930 succède la planification urbaine des années 1960, adaptée à une politique de contre-propagande autonomiste. Là, la grandeur des grands équipements publics d'hier est adoptée pour la monumentalisation des grands ensembles d'habitat social, et par l'ampleur des opérations de rénovation de l'agglomération, l’État tutélaire tend imposer l'idée qu'il est, selon Sainton, le « seul agent capable d’offrir un avenir aux Antilles. » En tant qu'anesthésiant, la politique de minimum social appliquée à une architecture quantitative plutôt que qualitative, a, finalement, parfaitement réussie, mais pour un temps, car une fois passée l'effet soporifique, les crises économiques successives feront de la plupart des cités d'habitat minimum de Guadeloupe, des ghettos de béton, foyers des révoltes urbaines, comme d'ailleurs les lakous, jamais tout à fait éradiqués, ou survivent encore les Damnés de la Terre.


EXTRAITS & SOURCES


Denise Colomb
Ses photographies sont disponibles :

Frantz Fanon
Les damnés de la terre
Maspero | 1961

Peau noire, masques blancs
Seuil | 1952
Disponibles au format PDF via "Les classiques des sciences sociales"
Une bibliothèque numérique fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutim (Canada).
http://classiques.uqac.ca/

Daniel Guérin
Les Antilles décolonisées
Présence Africaine | 1956

Romeo Terral
La Rénovation Urbaine de Pointe-à-Pitre du départ de Félix Eboué
(1938) à la fermeture de l’usine Darboussier (1982)
Thèse de doctorat d'histoire | 2013

La ville de Pointe-à-Pitre du cyclone de 1928 au départ du Gouverneur Félix
Eboué (1938): Le virage vers la Modernité ?
BSHG | 2010 n°157

Anne Pérotin-Dumon
La ville dans l’île, la ville aux îles, Basse-Terre et Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, 1650-1820
Karthala | 2000

Frédéric Régent
Esclavage, métissage, liberté : la Révolution française en Guadeloupe
(1789-1802)
Grasset | 2004

Nicolas Rey
Lakou et Ghetto – Les quartiers périphériques aux Antilles françaises
L'Harmattan | 2001

Berthelot Jack, Gaume Martine, Sainton Juliette
Kaz antiyé jan moun ka rété. L’habitat populaire aux Antilles
1982

Ernest Pépin
Odyssée de la ville
via Potomitan

Manman lagrev baré mwen
Mai 67 raconté aux jeunes
2007
via Potomitan

Patrick Chamoiseau
Texaco
Gallimard | 1992

Lucie Julia
Mélody des faubourgs
L’Harmattan | 1989

Maryse Condé
La Vie Scélérate
1987

Joseph Zobel
La Rue Cases-Negres
1950

Henri Bangou
Ancien Sénateur et Maire de Pointe-à-Pitre, soixante années d’engagements
politiques
L’Harmattan | 2008

Jean-Pierre Sainton
Entretien

via




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