Les architectes soviétiques à la conquête du territoire, 1917 - 1932.







En Octobre 1917, l'Union soviétique sera, pour beaucoup, une terre d'espérance, le pays de l'Utopie réalisée.


Dans le domaine particulier de l'architecture et de l'urbanisme, cette utopie se concrétise par l'un des premiers décrets adoptés par les bolcheviks et visant la gestion du parc immobilier intitulé Sur la nationalisation des biens immobiliers dans les villes et sur la réquisition du loyer, O nacionalizacii gorodskih nêdvižimostêj i o rêkvizicii kvartirnoj platy. Il est promulgué le 4 décembre 1917 et met en oeuvre la politique dite de « répartition de l'habitat » (êrêdêl žili ), qui consiste à réquisitionner les appartements bourgeois et à les attribuer aux travailleurs. Le 20 août 1918, le gouvernement soviétique décrète la nationalisation des immeubles d'habitation des villes. Le décret Sur l'abolition du droit à la propriété privée dans l'immobilier dans les villes, place légalement le « logement des riches » sous le contrôle des Soviets locaux. Pour la première fois dans l'histoire de l'Humanité, un pays développé réalise un des fondements des utopies urbaines, en abolissant la propriété privée, en éliminant par la même occasion les phénomènes urbains liés à la rente, à la spéculation, à l'individualisme. Ceci présageait un avenir radieux, pour la ville socialiste future. 



Car dès lors, il ne s'agissait plus de poser la question des villes en termes de formes, de styles, de techniques mais bien comme un objet final devant, tout simplement, se poser contre l'inhumanité des villes capitalistes. L'histoire en décidera autrement car la première guerre mondiale suivie immédiatement de la guerre civile, soutenue par les pays capitalistes européens, les famines, les épidémies, la ruine économique exacerbèrent l'impatience et les passions du peuple russe ; le communisme " rêvé" se transforma en "communisme de guerre" pour prendre la forme, par la suite, d'un communisme "réel" modelé par Staline et les nécessités de la seconde guerre mondiale qui s'annonçait. 

En 1936, les purges staliniennes marquent, d'une certaine manière, un tournant décisif dans l'idéologie communiste, qui prend pour base dès lors le "réalisme socialiste", opposé aux idées de Marx, d'Engels et de Lénine. Notre propos qui concerne l'urbanisme et l'architecture au sens large s'arrête à la répression sanglante de Staline, et concerne donc la période entre Octobre 1917 et 1932.


La littérature concernant cette période dans le domaine de l'architecture urbaine est conséquente et présente l'avantage et l'inconvénient d'exacerber les positions politiques des auteurs. Les visions des différents courants du marxisme sont représentées, léniniste, stalinien, trotskyste, ainsi que d'autres, anarchistes et anti-communistes primaires et, plus grave, les auteurs dénaturant les faits en les isolant complètement de leur contexte politique, s'extasiant devant la formidable inventivité de Leonidov, tout en déplorant que Staline ait préféré les formes rétrogrades du passé. La réalité est, bien sûr, plus complexe. Il est difficile, ici, de ne pas nous remémorer les atrocités du dictateur Staline, qui ont coûté la vie à plusieurs millions de russes, mais force est de constater -objectivement- que les élites du régime de Staline ont, dans le domaine de l'urbanisme, fait preuve de la plus grande clairvoyance. 

Durant cette période, dans le domaine de l'architecture, trois grandes tendances idéologiques vont s'affronter, la première concerne les avant-gardes modernes qui proposent pour l'édification de la nouvelle société des solutions inédites de "restructuration des modes de vie", un style architectural tout aussi novateur s'appuyant sur les nouvelles techniques contre le passéisme bourgeois et par la dissolution des villes au profit du désurbanisme ; la seconde regroupe les architectes "prolétariens" qui au nom du "réalisme socialiste" condamnent les visions futuristes et utopiques des premiers et prônent un style architectural basé sur une relecture des "meilleurs exemples du passé" et un urbanisme classique ; la troisième refuse tout autant le passéisme rétrograde que les visions utopiques et leur oppose une architecture moderne et un urbanisme classique. Les historiens et les critiques occidentaux de l'architecture soulignent l'excellence des propositions des avant-gardes et l'oppose à la médiocrité architecturale toute stalinienne des architectes prolétariens, qui finalement, en 1932, obtiendront les faveurs de Staline, et la dissolution des courants modernistes.

Mais les historiens de l'architecture passent sous silence le fait que Staline accorda une grande attention aux débats, aux recherches,  en autorisant, ou en tout cas ne l'interdisant pas, les institutions de l'Etat à financer et à participer aux recherches théoriques des avant-gardes architecturales. Entre 1917 et 1931, elles pourront s'exprimer librement et obtenir des aides financières conséquentes. Staline accorda sa préférence pour le modèle de la ville compacte à partir du moment où les économistes de la planification estimèrent que les utopies des avant-gardes étaient financièrement irréalisables. Le surcoût concernant les infrastructures routières, les transports en public, les réseaux techniques (électricité, gaz, eau, téléphone) rendaient quasiment impossibles, à cette époque, leur construction. L'anti-urbanisme du projet Broadcast City de l'architecte Wright en Amérique, qui influença les avant-gardes soviétiques, connût un pareil sort. De même, l'Union soviétique donna la possibilité aux architectes socialistes du courant fonctionnel, qui avaient conçu les siedlungen de la République de Weimar, de bâtir de nombreuses nouvelles villes, de reproduire le modèle des siedlungen à l'échelle de ville entière. Mais les conditions effectives de production en Union soviétique n'étaient pas celles de la République de Weimar. Les nouvelles villes, les nouveaux quartiers, composés de longues barres d'habitations, conçues selon des principes industriels allemands mais archaïques ou rudimentaires en Union soviétique, seront très vite considérés comme parfaitement inhumains. Les antagonismes entre les architectes européens et les dirigeants soviétiques portent sur les formes urbaines produites et décidées par la mécanisation de l'industrie du bâtiment, et ce, juste au moment où l'Etat soviétique est occupé à remplacer l'idéologie du travail par celle de "l'Homme socialiste". Les siedlungen soviétiques seront alors considérées comme l'expression d'un mécanisme décadent et antihumaniste, les mêmes critiques seront développées dans le monde contre l'inhumanité rationnelle des villes imaginées par Le Corbusier ou de l'architecte allemand Hilberseimmer. D'autre part, dans le domaine de l'architecture, si l'économie générale des constructions n'est plus tout à fait un facteur déterminant à partir de 1930, les nouveaux modes de vie inventés, l'abolition des liens de parenté, la collectivisation, les maisons communes préfiguraient sans doute une société idéale, mais qui s'éloignaient des préoccupations et des aspirations du petit peuple. La terrible "machine à habiter" proposée par Le Corbusier se métamorphose en "machine à collectiviser" imposant des modes de vie plutôt contraignant. Enfin, leur idéal anti-urbain de non-ville, de la disparition des grandes villes, d'un équilibre ville-campagne proposant des petites villes ou la ville linéaire continue, mince filet de ville verte tracée dans la campagne, imposant l'automobile comme condition sine qua none, évoquent les temps mythiques d'une société pré-industrielle, protégée par le filtre d'une nature rédemptrice en totale incohérence avec les processus d'industrialisation que développait l'Union soviétique. Ici, il serait possible d'évoquer la justesse des propos de Staline qui affirmait que les grandes villes avaient depuis toujours été le coeur des révolutions, et non, les villages petits-bourgeois et traditionalistes des campagnes.

Utopie et réalité : les architectes des avant-gardes soviétiques sont-ils coupables de n'avoir pas su s'adapter aux conditions économiques, aux aspirations du peuple ? Sans doute, tout en sachant que l'Etat soviétique, de Lénine ou de Staline, comme tant d'autres pays, n'a accordé qu'une place secondaire au secteur de la construction dans les priorités de la politique économique. Le texte présenté ici tente de le comprendre.





L'EXALTATION DES PREMIERS TEMPS, 1918-1921



Les positions de Marx et Engels - véritables guides de la Révolution - à propos de l'urbanisme n'apportaient aucune panacée, aucune solution théorique, aucune proposition formelle et aucun modèle de la cité future. La ville n'est pour eux que l'aspect particulier d'un problème général et sa forme future est liée à l'avènement de la société sans classe. Mais ils avaient évoqué une image célèbre touchant à l'avenir urbain : celle de la ville-campagne résultant de la "suppression de la différence entre la ville et la campagne. Cependant, cette "suppression" ne peut, chez Engels et Marx, être ramenée à une projection spatiale et doit être essentiellement entendue du point de vue du déséquilibre démographique et des inégalités économiques ou culturelles qui séparent les hommes de la ville de ceux de la campagne. Cela étant, pour les élites léninistes, se profilait cette idée de coïncidence entre les avantages de la ville et les bienfaits de la nature. Entre le monde ouvrier citadin, minoritaire et le monde paysan, largement majoritaire dont les aspirations s'éloignaient du collectivisme. La crise de 1920-1921 rend inévitable un tournant décisif que  Lenine entreprend avec l'adoption en 1921, de la Nouvelle Politique Economique, la NEP. La NEP ranime consciemment les formes traditionnelles d'organisation et de production. Il vise à remettre sur pied les mécanismes économiques susceptibles de développer l'emploi dans le secteur industriel, et sur l'extension à l'échelle nationale des processus d'industrialisation. D'une certaine manière, l'idéologie de l'équilibre ville/campagne résiste encore mais la tendance se fonde sur l'hypothèse d'une dépendance progressive de l'économie agricole vis-à-vis de l'économie industrielle.


Plusieurs obstacles vont contrarier la construction de la nouvelle société : la guerre contre les allemands, puis, après la paix, la guerre civile, une industrie naissante peu développée, des infrastructures de transport laissant de vastes territoires à l'écart du développement, une population composée majoritairement de paysans analphabètes, une grande partie de la classe bourgeoise et intellectuelle éliminée ou exilée mais aussi, et surtout, un faisceau d'habitudes dont il faudrait trouver l'origine dans l'immobilité séculaire de la Russie traditionnelle. Ainsi, les premières transformations socio-économiques introduites pendant les années de la guerre civile, celles du "communisme de guerre" (1918-1921) sont le cadre auquel il faut rapporter l'évolution des différentes formations culturelles. Les mesures adoptées par le nouveau régime tendent à pallier les conditions économiques généralement désastreuses, mais sont conditionnées par les profondes divisions de classe, par la nécessité de maîtriser les antagonismes et les rapports entre la classe ouvrière et les travailleurs agricoles. Les premiers favorables au collectivisme, les seconds réclamant le droit à la propriété foncière. Une des premières mesures spectaculaires, pour faire face à une situation économique moribonde et à la guerre qui se prolonge, est le retour de l'échange en nature, le troc. Mais ce sont des tentatives désespérées, comme le montrent bien les théories qui prêchent l'abolition immédiate de toute forme de marché. Les ripostes qu'on oppose à une telle situation de nécessité alimentent des hypothèses utopiques qui trouvent un écho immédiat dans les réflexions de l'intelligentsia d'avant-garde : le centralisme des pouvoirs de contrôle est interprêté comme une réalisation pratique de l'idéologie d'Engels, qui identifie planification et socialisme, tandis que l'abolition du marché est tenu pour un premier pas vers la suppression de toute forme de division entre ville et campagne. Ce qui implique la recherche d'un équilibre entre la ville et la campagne dont les principes fondamentaux avaient été posé par le prince russe anarchiste Kropotkine, les théoriciens anglais et les désurbanistes espagnols. Mais aussi et surtout, par le modèle urbain et au-delà industriel des Etats-Unis. En effet, la Russie des Tsars qui avait toujours été aimantée par les modèles français, anglais et allemand, se tournera après la Révolution vers l'Amérique. Lénine dès 1918, dans une conjoncture économique catastrophique invitera les entreprises industrielles américaines à venir s'implanter en Union soviétique, qui viendront effectivement construire des complexes industriels gigantesques après la crise de 1929. Ce sera une constante historique en Union soviétique, reprendre le modèle industriel américain pour le dépasser.


Les avant-gardes architecturales.


Si les théoriciens et les praticiens de l'architecture des différentes tendances s'affrontaient, ils devaient toutefois se plier aux exigences du régime soviétique, pour ne pas dire du peuple. Les théoriciens et les praticiens de l'architecture devaient inventer un nouveau modèle urbain, s'éloignant autant que possible des villes inhumaines de la bourgeoisie qui avaient jusqu'alors hébergé le prolétariat urbain. De même pour les économistes et les planificateurs soviétiques qui devaient inventer un nouveau "modèle" d'organisation sociale, bien différent du libéralisme. La tâche que l'on assigne aux architectes, dès les premiers mois post-révolutionnaies, était de créer de toutes pièces un cadre de vie conforme aux besoins de la société nouvelle dont l'URSS, dans un premier temps, et le monde entier plus tard, allaient être le chantier.

L'activité des avant-gardes architecturales, entre 1917 et 1928, ne se préoccupe pas du problème des villes. Car en effet, après l'épisode de la guerre civile, les conditions économiques de l'Union soviétique  exigeaient un pragmatisme reposant sur la consolidation de ce qui existait déjà. La plupart des villes s'étaient littéralement vidées de leurs citadins : elles payaient le lourd tribut de la première guerre mondiale, de la guerre civile, des épidémies et des famines. Les citadins pour échapper aux famines se réfugièrent dans les campagnes pour tenter de survivre ou s'engagèrent dans les armées qu'elles soient bolchéviques, tsaristes ou socialistes. En 1920, les syndicats estiment que les dépenses absolument nécessaires pour un ouvrier, représentent  deux et demie à trois fois supérieures aux salaires. Les travailleurs les plus favorisés reçoivent entre 1 200 et 1 900 calories au lieu des 3000 jugées nécessaires par les spécialistes. Aussi les villes, affamées, se vident-elles. En trois ans, Pétrograd a perdu 57,5 % de sa population, passant de 2 400 000 habitants en 1916, à 740 000 en 1920 ; Moscou 44,5 % de sa population. D'autre part, le décret sur les réquisitions des biens de la bourgeoise autorisa les Soviets à loger les populations indigentes dans les maisons et les immeubles laissés vacants par leurs anciens propriétaires. Enfin, la plupart des grandes villes, peu nombreuses, disposaient de réserves foncières importantes, en périphérie mais également dans les quartiers de centre ville. Le tissu urbain de Moscou - qui n'était pas encore la Capitale- en 1917, par exemple, était en grande partie constitué de maisons basses en bois. En 1931, 86 % des maisons avaient un ou deux étages, 62 % étaient encore construites en bois, 42 % seulement des habitations possédaient l'eau courante.


MAO, Association des architectes moscovites ( Moskovskoia Arkhitektournia Obchtestvo )

Les jeunes architectes des avant-gardes éprouvaient les plus grandes difficultés à s'installer et à obtenir des commandes. Durant cette première période, aucun architecte moderne n'a reçu de commande alors que les mouvements de l'avant-garde étaient le courant le plus directement lié, sur le plan idéologique, aux objectifs de la Révolution. A l'inverse, les architectes, dénommés "spécialistes bourgeois" de la vieille école qui exerçaient déjà sous le Tsar, continueront à exercer, à obtenir la plupart des commandes de l'Etat et, plus grave, à constituer un groupe très influent sur les élites soviétiques. Cette influence est un point essentiel dans la "défaite" du modernisme en architecture en Union soviétique.

Cela s'explique principalement par le conformisme de la plupart des dirigeants de la Révolution dont celui de Lénine, peu réceptif à l'art moderne. Trotsky sera plus audacieux mais seul Lounatcharsky, Commissaire du peuple à l'Instruction pulique, soutiendra les courants expérimentaux, mais seulement dans le domaine de la littérature. Cela étant, Lénine et Trotsky accordaient une attitude bienveillante aux artistes modernes et le premier peintre "abstrait" de l'histoire, Vassily Kandinsky fut nommé en 1919 directeur du Musée de la culture artistique. Le domaine des arts graphiques des mouvements modernes sera idéologiquement et financièrement soutenu. Mais l'architecture classique, et notamment l'architecture de l'Antiquité grecque, représentait pour un grand nombre de dirigeants, un modèle souhaitable rappelant le moment historique de la première Démocratie athénienne.

Les architectes passéistes les plus influents étaient regroupés au sein de l'association des architectes moscovites MAO (sic) qui existait avant la Révolution. Elle se reconstituera immédiatement après octobre 1917, malgré l'exil de nombreux architectes issus de la grande bourgeoisie. Ils se prétendaient au-dessus des tendances et l'association deviendra une plate forme des passéistes dont le modèle sera encore l'Ecole des Beaux-arts de Paris. L'existence même du MAO tient essentiellement du fait du très faible nombre de praticiens dans toute la Russie -morts durant les guerres, déportés, exilés, etc.- et qu'ils étaient reconnus, tout simplement, parce qu'ils avaient l'expérience de la pratique. Les bolcheviks utilisaient le terme "spécialistes bourgeois" pour parler de intelligentsia et des membres instruits des professions libérales issus de la période du Tsar.

De fait, les "spécialistes bourgeois" qui bénéficiaient des faveurs du régime bolchévique du fait de leur expérience de praticien, préconiseront les modèles d'urbanisme des cités-jardins anglaises et américaines, construites en périphérie des  villes dans un environnement naturel, reliées aux centre-villes par un réseau de transport public. Des modèles d'urbanisme qui font référence au paternalisme sous-jacent des cités anglaises, au ségrégationisme des banlieues américaines contre les concentrations urbaines, prend pour principe de se soustraire à l'inhumanité des villes industrielles et bourgeoises, de s'en protéger par le filtre d'une nature rédemptrice. Les premiers plans d'urbanisme pour la région de Moscou sont ainsi conçus par les architectes "passéistes" Joltovsky, Sakouline et Chtchoussev qui n'hésitent pas à reprendre des modèles issus de la tradition de la cité-jardin, en dépit de leur extension à l'échelle territoriale. la cité-jardin Sokol, que réalise l'architecte classique Markovnikov près de Moscou en 1923, n'est rien d'autre qu'un banal ensemble de cottages petits-bourgeois, en retrait par rapport aux cités-jardins construites dans les années précédant la Révolution. Au milieu des années 1920, l'urbaniste Iline conçoit pour Leningrad, une série d'interventions ponctuelles à l'échelle de la ville, structurée par les grandes perspectives Kirov et Traktornaïa, projet urbain classique et moderne par son architecture.

D'une manière générale, les projets présentés par les avant-gardes architecturales révèlent l'incertitude et l'absence d'une véritable recherche sur des modèles urbains valables à l'échelle de la ville. Leurs recherches expérimentales puis les premières réalisations se concentrent sur l'habitat, les usines et les équipements publics de quartier (Cercles ouvriers, etc.). Cela étant, dans l'euphorie et l'exaltation des premières années, qui étaient également celles du "communisme de guerre" contre les forces contre-révolutionnaires et des famines, les avant-gardes architecturales confrontées à une situation économique désastreuse, s'en remettent, jusqu'en 1928, à un empirisme qui marque bien, entre autres, le rôle tout à fait secondaire qu'on réserve au secteur de la construction dans les priorités de la politique économique. Ainsi la rencontre entre les élites économiques du régime soviétique et les avant-gardes architecturales ne se réalisa pas et, en fait, ne se réalisera jamais, outre quelques réalisations d'un intérêt architectural majeur. Le fait est que les groupes intellectuels d'avant-garde, une fois quitté le champ de l'expérience et de la recherche pure, éprouvent les pires difficultés à répondre aux directives des nouvelles institutions de l'Etat et à comprendre les nécessités contingentes du secteur du bâtiment, difficultés qui ne s'aplaniront partiellement que dans une phase ultérieure, quand l'atmosphère d'excitation, dans laquelle baignent les premières expériences se sera dissipée.



LA NEP, 1921 - 1928


Après les dernières grandes batailles contre-révolutionnaires, le pays qui a connu la première victoire de la révolution prolétarienne et la construction du premier Etat ouvrier, semble près de se décomposer. Des régions entières vivent dans un état d'anarchie proche de la barbarie sous la menace de bandes de brigands. Toute la structure économique semble s'être écroulée. L'industrie produit en quantité 20 % de sa production d'avant-guerre. La production de fer représente 1,6 %, celle d'acier 2,4 %. La production de pétrole et de charbon, les secteurs les moins atteints, ne représente que 41 et 27 % de celle d'avant-guerre: dans les autres secteurs, le pourcentage varie entre 0 et 20. L'équipement est atteint : 60 % des locomotives sont hors d'usage, 63 % des voies ferrées inutilisables. La production agricole a baissé en quantité comme en valeur. La surface cultivée est réduite de 16 %. Dans les régions les plus riches, les cultures spécialisées en vue du commerce ou de l'élevage ont disparu et laissé la place à de pauvres cultures de subsistance. Les échanges entre villes et campagnes sont réduits au minimum, de la réquisition au troc entre individus. Les conditions de vie sont épouvantables y compris pour les membres du parti qui ne connaissent aucun privilège, et vivent dans la même misère. Un morceau de sucre, une boîte de conserve étrangère est un cadeau de prix à la table de la famille Lénine ou Trotsky. Dans la famille d'Ionov, beau-frère de Zinoviev, membre de l'exécutif, directeur de la Librairie d'Etat, un nouveau-né meurt de faim. La régression est si profonde, la chute dans la barbarie si réelle que l'année 1921 verra la réapparition de la famine qui, suivant les informations officielles, affectera 36 millions de paysans.

La situation en 1923 se caractérise par les grands changements de la structure de classe : les anciennes classes possédantes étaient désintégrées et même le prolétariat avait presque disparu de la scène, faute d'usines. La classe ouvrière industrielle accablée par la famine dans les villes, par la fermeture des usines et des mines avait éclaté et s'était dispersée au cours de la guerre civile. Un million ou plus d'ouvriers avaient quitté les villes pour les villages où ils étaient devenus des paysans cultivant la terre pour échapper aux famines (entre 3 à 4 millions de morts). Des centaines de milliers d'ouvriers avaient rejoint les rangs de Armée rouge ou quitté l'usine pour occuper des postes administratifs ou de direction dans les nouvelles institutions du pouvoir soviétique ; enfin d'autres étaient devenus artisans ou petits commerçants du marché noir, très florissant et particulièrement rémunérateur. Ainsi, quatre ans après la révolution, la Russie présente-t-elle ce paradoxe d'un État ouvrier, fondé sur une révolution prolétarienne, dans lequel on assiste, suivant l'expression de Boukharine, à une véritable « désintégration du prolétariat ». Alors qu'il y avait trois millions d'ouvriers d'industrie en 1919, il n'y en a plus que 1 500 000 en 1920, 1 250 000 en 1921. Encore la plupart ne sont-ils pas vraiment employés : l'absentéisme « normal » dans les entre­prises est de 50 %, l'ouvrier touche un salaire qui est presque une allocation de chômage et les syndicats estiment que la moitié des objets fabriqués dans certaines entreprises sont immédiatement revendus par ceux qui les ont produits. Selon S. Fitzpatrick : "Le carrosse prolétarien qui avait conduit Cendrillon au bal de la révolution s'était transformé en citrouille." 

La Nep, Nouvelle Economie Politique devait relever le défi de restructurer en profondeur le pays. Elle est caractérisée par le rétablissement de la liberté du commerce et la réapparition d'un marché, le retour à l'économie monétaire, la tolérance d'une industrie privée moyenne et petite, et l'appel, sous contrôle d'Etat, à des investissements étrangers. Effort pour sortir du cercle vicieux du communisme de guerre, elle constitue le double objectif de rallier les masses paysannes et de développer, avec l'industrie, les bases économiques et sociales du nouveau régime. Des grands chantiers sont décidés afin d'équiper le territoire avec l'adoption du plan Goerlo pour l'électrification de toute la Russie destinée à alimenter les futurs établissements industriels. En ce sens le plan de distribution de l'énergie électrique préfigure les orientations que définira le premier plan quinquennal de 1928. 








Les premiers résultats de la Nep ont été positifs. L'organisme économique s'est remis en marche. L'agriculture, libérée du carcan des réquisitions, se développe. Les villes renaissent. Pétrograd, tombée à 740 000 habitants en 1920, atteint 860 000 habitants en 1923 et bientôt le million. L'industrie reprend aussi : les usines désertées, aux vitres brisées, aux machines volées pièce à pièce, aux cheminées éteintes, reviennent à la vie. En 1922, la production n'est encore que le quart de ce qu'elle était avant-guerre, mais elle est en augmentation de 46 % par rapport à l'année précédente.



Le modèle américain de développement industriel du territoire et l'établissement des populations influencera les économistes et planificateurs soviétiques. En effet, l'Amérique confrontée à ses vastes étendues vierges, avait, au contraire de l'immobilisme de la Russie Tsariste, développé un modèle d'urbanisation à l'échelle du territoire, intimement lié à celui du développement économique dans son ensemble. La croissance, le développement du pays et la nouvelle assise urbaine qui en dépend trouvent un élément catalyseur : le secteur ferroviaire qui dans la deuxième partie de 19e siècle fourni environ 40 à 45 % du capital privé résultant de l'extraordinaire expansion et de la multiplication des réseaux ferroviaires. C'est ainsi, tout le système américain qui est conditionné par ce phénomène dont la structure exerce une influence décisive sur les secteurs qui lui sont étroitement liés : la croissance urbaine et la conquête progressive de la frontière. Un autre facteur déterminera les procès d'urbanisation, la propagation des Company towns, des villes nouvelles réalisées exclusivement en fonction des fabriques, oeuvres de la composante la plus dynamique du capitalisme américain. Le principe des Company towns existait bien avant, mais après l'avènement du capitalisme ferroviaire, la soudure s'opéra avec les investissements industriels qui donna naissance à de formidables systèmes de spéculation foncière. Un système qui donne une réponse tout à fait fonctionnelle au développement progressif des zones industrielles avancées et qui provoquent des phénomènes fantastiques d'urbanisation et de concentration urbaine. Pour les économistes et dirigeants svoviétiques se profile l'idée d'un vaste réseau ferroviaire irriguant le territoire sur lequel sont connectées les futures villes industrielles. L'innovation soviétique est de proposer des villes quasi autonomes, notamment en matière d'alimentation. Krupskaia la veuve de Lenine affirmait alors : "II n'y a plus désormais d'obstacle technique à la diffusion à peu près équitable sur la totalité du territoire de toutes nos richesses scientifiques et artistiques concentrées pendant des siècles dans un petit nombre de villes." ( in "Goroda budushchego" dans B. Lunin, editions Gorada sotsializma sotsialisticheskaia rekonstruktsiia byta, Moscou, 1930).








La fin du communisme de guerre, le relâchement des contraintes redonnent vigueur à des forces sociales jusque-là comprimées et même supprimées; la paysannerie aisée des koulaks, la nouvelle bourgeoisie des nepmen,  enrichis par la reprise des affaires, spécialistes et techniciens bourgeois employés dans l'industrie. L'opposition des socialistes révolutionnaires et des anarchistes reprend elle aussi de la vigueur. Les dirigeants bolcheviques sont hantés par la crainte de voir ces forces reedoutables se coaliser contre le régime et instaure des mesures limitant la liberté d'expression portant les prémisses d'un contrôle étatique total. D'autant plus que Lénine décède en janvier 1924 qui ouvre alors les portes du pouvoir absolu à Staline et à l'incroyable exil forcé, en 1927, d'un des plus grands artisans de la Révolution : Trotsky.



Les avant-gardes architecturales



Couverture du numéro 1 (premier et dernier), de 1926, de la revue d'architecture Izvestia Asnova,
de l'assocation ASNOVA,  mise en page par El Lissitzky.




L'arrivée au pouvoir de Staline et l'élimination des trotsystes en 1927 préfigurent les futures orientations décidées par Staline d'un contrôle total des intellectuels. Pour l'avant-garde architecturale, on notera sans peine l'apparition de nouvelles contradictions provoquées par le souci de préserver une grande marge d'autonomie pour le travail intellectuel, face aux tentatives du Parti de contrôler unilatéralement les recherches dans le cadre d'un projet global d'éducation des masses et de propagande politique. Pour cette période les avant-gardes architecturales vont se réorganiser par la création de nombreuses associations qui deviennent, pour la plupart, des centres d'échanges internationaux et de diffusion de l'architecture moderne. Parmi les plus influentes, il faut distinguer :

L'association des formalistes, l'ASNOVA (Association des Nouveaux Architectes), créée en 1923 par Ladovsky, fait scission en 1928, donnant naissance à l'ARU, l'association des Architectes Urbanistes,
Le groupe OSA (Union des Architectes Contemporains), s'organise en 1925 autour des figures de Vesnine, Guinzbourg, Bourov, etc, et défendent le Constructivisme,
La Faculté de Vkhutemas

Ainsi qu'un grand nombre d'associations dans toute la Russie regroupant des architectes "anonymes". En exemple, le groupe OMA (à ne pas confrondre avec Rem Koolhaas) (Union des jeunes architectes), proche des Constructivistes.




El Lissitzky : projet non réalisé 1923 - 1925



Le blocus international des puissances capitalistes européennes est levé et les avant-gardes russes exportent leurs recherches et tissent des liens avec les mouvements modernes européens. Après le Monument de la IIIe Internationale de Tatline en 1919, l'architecte Melnikov connaît une soudaine célébrité avec le pavillon russe de l'Exposition de Paris de 1925. De même, les nombreux grands concours internationaux organisés par le régime pour les bâtiments officiels sont l'occasion d'inviter les avant-gardes architecturales du monde entier. Ce fut l'âge d'or des avant-gardes russes qui produisent des recherches expérimentales, participent aux concours d'architecture mais sans pour autant construire. La production effective des praticiens des avant-gardes est faible par rapport au volume construit durant cette période. Les bâtiments officiels emblématiques, les ministères devant faire office de propagande, les plans d'urbanisme des villes comme Moscou, échouent aux architectes classiques.



Projet et réalisation d'un établissement bancaire par l'architecte constructiviste W. Vesnine, 1927.
Extrait de la revue de l'association OSA, СОВРЕМЕННАЯ АРХИТЕКТУРА,
l'Architecture contemporaine
, n°1 de l'année 1928





Cela étant, à partir de 1924-1925 surgissent les premiers immeubles modernes conçus par les architectes de l'avant-garde. La production concerne principalement les cercles et les club d'ouvriers, les usines, les équipements publics (écoles, théâtres, hôpitaux, etc.) et l'habitat. La haute qualité architecturale des constructions et les procédés économiques attirent provisoirement dans l'orbite de l'architecture moderne des architectes académiques comme Joltovsky. Il y a là une coexistence ambigüe entre les avant-gardes et les survivances éclectiques et conservatrices, qui sera rompue quand les procès du plan et les nouveaux thèmes urbains exigeront des choix de programme dans le secteur de la construction. Mais jusqu'en 1928 au moins, le débat sur le plan - l'urbanisme - et le débat sur l'architecture resteront constamment séparés. 


Le problème de la "ville socialiste" est soulevé uniquement en termes d'idéologie. Les recherches pratiques aussi bien que les hypothèses théoriques ne vont pas au-delà d'une série de pétitions de principe, et restent enfermées dans des domaines purement super-structurels. Car en effet, l'économie soviétique ne pouvait permettre l'édification de nouvelles villes ex-nihilo. Ainsi dans un premier temps et dans la pratique, seules des unités de production seront construites, initiant le décollage de la future grande industrie soviétique. En 1923, est lancée la politique de concessions étrangères, selon des modalités allant du contrat limité à la création de sociétés mixtes, permettant jusqu'en 1927 la création de 150 entreprises. L'objet américo-russe le plus mythique sera le tracteur, qui joue un rôle fondamental dans la modernisation de la vie rurale américaine et qui est un des moyens de la mécanisation de l'agriculture. Le tracteur Fordson, mis sur le marché américain depuis 1915 par Henry Ford est introduit dans les ateliers Poutilov, à Leningrad, en 1923. Des milliers de tracteurs Fordson traceront des sillons en terre russe. L'intelligentsia artistique soviétique s'empare également de la popularité du tracteur, que l'on retrouve dans les affiches et dans une sorte de ballet filmé par Eisenstein dans La Ligne générale. Les grands silos de blé, autre élément de l'industrialisation de l'agriculture, connaîtront également un formidable succès auprès des avant-gardes architecturales, dont Le Corbusier.



LE PLAN QUINQUENNAL, 1928 - 1932

En 1928, le régime décide du premier Plan quinquennal, premier exemple d'économie planifiée dans le monde. Ironie de l'histoire, alors que le capitalisme occidental s'effondra en 1929 suite à la grande crise américaine, dont une des conséquence fut une augmentation massive sans précédent des chômeurs suite aux faillites des entreprises (le commerce mondial chuta de 60 % entre 1929 et 1932), l'URSS affichait, au contraire, une arrogante solidité économique et un taux de chômage d'environ 0 %. Ce qui ne fit qu'accentuer, selon les souvenirs de l'historien Eric J. Hobsbawn, le traumatisme de la grande crise et un afflux d'observateurs étrangers et de touristes socio-économiques influent, curieux et impressionés par cet inédit plan quinquennal : "Quel était le secret du système soviétique ? Y avait-il quelque chose à apprendre ? En écho aux plans quinquennaux de la Russie, les mots "plans" et "planification" étaient maintenant sur toutes les bouches. Des partis sociaux-démocrates adoptèrent des "plans". Les nazis eux-mêmes plagiairent l'idée : Hitler lança en 1933 son Plan quadriennal."


L'industrialisation à outrance est le second événement du « grand tournant ». Les chiffres ont été souvent cités et le bilan est impressionnant. Jean Bruhat écrit : « Dans le domaine de l'industrie, le nombre des ouvriers a augmenté (11 599 000 en 1928 et 22 962 800 en 1932). Les anciens centres ont été réorganisés. De nouveaux ont été créés (Dnieprostroï, Stalinsk). Loural et le Kouznetsk ont été mis en valeur. La production du charbon et du fer a été doublée, la puissance des usines électriques quintuplée, l'industrie chimique créée (superphosphates : en 1928, 182 000 tonnes; en 1932, 612 000). De nouvelles voies de communication ont été aménagées (canal Staline reliant Moscou à la mer Blanche, le turk-sib achevé au début de 1930) ». L'U.R.S.S. devient un pays industriel tandis que frappée par la crise mondiale, l'économie capitaliste décline et peine à se redresser. Trotsky a célébré « ce fait indestructible que la révolution prolétarienne a seule permis à un pays arriéré d’obtenir en moins de vingt ans des résultats sans précédents dans l'histoire [...] le socialisme a démontré son droit à la victoire, non dans les pages du Capital mais dans une arène économique formant la sixième partie du monde »

Illustration des grands travaux de Staline de l'après guerre




La renaissance des villes


C'est donc en 1928, 1929 que les architectes s'emparent de l'échelle du territoire et conjointement du modèle d'urbanisme pour les villes nouvelles et héritées. Trois tendances, s'affronteront pour l'élaboration du modèle d'urbanisme ; la première engage les architectes prolétariens -et staliniens, avant tout- de la VOPRA et une grande partie des architectes "passéistes" dont le modèle, basé sur le "réalisme socialiste", propose l'image d'une ville traditionnelle, d'une ville compacte et régulière, et de cités-jadins ouvriers délimitant son espace. Deux autres tendances de l'avant-garde, les "urbanistes" et les désurbanistes, regroupent dans chaque camp des architectes, des planificateurs et des économistes. Malgré leur opposition, les avant-gardes architecturales s'accordaient pleinement sur le principe de la prompte suppression des grandes villes en U.R.S.S. Leurs divergences reposent sur la question de savoir si l'agglomération constitue ou non un mal en soi et si l'habitat collectif favorise ou non l'épanouissement de individu. Mais ils partagent la même hostilité aux grandes villes et la certitude de pouvoir leur substituer des formes établissements largement décentralisées. Cette conformité d'opinion constitue un courant idéologique important de la révolution culturelle. Sur bien des points ce programme suit étroitement des principes orthodoxes définissant la société communiste de l'avenir par exemple la fusion de la ville et de la campagne la fin de la ville capitaliste ou idée de mettre fin arriération des campagnes ces principes trouvent effectivement un écho dans l'oeuvre de Marx Mais derrière ces références orthodoxes il une libre interprétation Elle consiste abord dans leur profonde hostilité aux grandes villes. Urbanistes et désurbanistes considèrent la ville ancienne comme une survivance et un produit du capitalisme et s'accordent sur la nécessité d'une transformation fondamentale du mode de peuplement et de la répartition sur le territoire des établissements humains. Ils s'accordent également sur les traits essentiels du futur "mode de vie socialiste" fondé sur une collectivisation poussée des fonctions qui étaient alors dépendantes du domaine familial : loisirs, garde et éducations des enfants, alimentation, etc.

Les désurbanistes.

Les principaux protagonistes seront les architectes de l'OSA, Guinzbourg, Barchtch et le sociologue et économiste Okhitovitch qui défendent l'idée de la dispersion de l'industrie et de l'habitat sur tout le territoire afin d'assurer au mieux la fusion entre ville et campagne. Les villes doivent donc disparaître avec une décentralisation progressive de leurs fonctions et dans la perspective d'une mobilité entière à l'échelle du territoire. Les désurbanistes appuient leurs recherches théoriques selon deux axes théoriques formant une sorte de synthèse : la théorie de la cité linéaire de l'architecte espagnol Soria y Mata et des recherches de l'architecte américain Frank Lloyd WRIGHT formalisées dans son projet Broadcast City, au titre guère évocateur car il propose la disparition de la ville. L'affiliation à l'architecte américain est important à une époque où l'Union Soviétique prenait pour modèle industriel celui de l'Amérique.




Plan axonométrique de la cité linéaire


















Okhitovich jugeait que l'électrification serait la force nouvelle qui inaugurerait l'ère communiste. De même que l'unification de toutes les sources énergie en un vaste réseau électrique national assurerait les communications entre les consommateurs à la possibilité de distribuer énergie jusque dans les régions les plus reculées provoquerait la dispersion de tous les acteurs sociaux loin des grands centres où le bois et le charbon les avaient jusque-là retenus. Les nouveaux moyens de communication, avion, train, traction électrique et surtout automobile garantiraient cette libération simultanée de individu et de la société. Leur complet développement désenclaverait complètement la société. Aucune activité ne serait plus liée à un lieu déterminé. Pour la première fois on pourrait concilier à la fois et partout exigences sociales et besoins de individu. Okhitovich développa de façon certes logique et pourtant surprenante ses projets en imaginant installation humaine une société socialiste venir sous la forme une ville linéaire simplement composée un réseau continu de lignes de communication parallèles couvrant sans commencement ni fin la totalité du territoire. Ainsi se réaliserait habitat socialiste dispersé qui est ni ville ni campagne.










Comme les moissonneurs itinérants et les équipes travaillant à l'extraction du pétrole traduisaient le désenclavement relatif une économie ces habitations transportables marqueraient la fin une société immobile. La maison de l'avenir concluait-il est standardisée automotrice facilement transportable petite et par conséquent peu coûteuse. Sur cette déclaration déroutante d'Okhitovich, architectes et théoriciens élaborèrent un programme détaillé et des projets de réalisations concrètes. Le projet de Moïse Ginsburg de séries de maisons transportables montées sur pilotis illustre bien ce type de recherche. Bien avant avoir assurance de pouvoir réaliser leurs idées visionnaires, les désurbanistes radicaux avaient fait faire des tirages détaillés de leur plans pour guider les constructeurs de cellules habitables mobiles et de villes linéaires. Le projet pour "Moscou verte" (1930) prévoit l'utilisation du centre historique comme lieu de culture, de loisirs et de repos, ainsi que la création de cités linéaires le long des routes et des voies ferrées radiales, avec une liberté de circulation à travers le territoire et la possibilité de déplacer de petites maisons préfabriquées en bois sur pilotis.


Un second projet illustrera les mêmes principes appliqués au site de la future ville industrielle de Magnitogorsk dans l'Oural. Guinzbourg explique dans un article, la reconstruction socialiste des villes existantes paru en 1930 dans la revue Revolutsia i Kultura : La population ouvrière doit être répartie, dans toute la mesure du possible, le long des voies urbaines. Celles-ci élargies et proprement équipées, mèneront d'une part vers les centres de la ville, et d'autre part vers les villes limitrophes ou vers les exploitations agricoles d'Etat. Les voies urbaines deviendront, de ce fait, des artères d'importance locale. La nouvelle répartition de la population ouvrière se doublera de l'implantation de tous les équipements sociaux. Tels sont les principes qui devraient guider la nouvelle construction dans les villes existantes : l'objectif est de décentraliser, de désurbaniser et de transplanter les éléments de la ville capitaliste dans le système de la répartition territoriale socialiste. 


Les "urbanistes" et les Sotsgorod.

Les "urbanistes" dont le chef de file était l'économiste L. Sabsovitch préconisaient une décentralisation de l'habitat et de l'industrie basée sur la création de noyaux de 30.000 à 60.000 habitants. Ces noyaux devaient être les futurs "Sotsgorod" (villes socialistes) de l'aménagement du territoire. Léonard Moisevich Sabsovich en 1930 affirmait avec satisfaction que bientôt les plus grandes villes seront les lieux les plus arriérés où vivre en U.R.S.S et que toutes les villes existantes seraient balayées de la surface de la terre. Son hypothèse de départ était d'une simplicité séduisante puisque dans un délai de quinze ans la transition économique et sociale menant au communisme serait achevée et qu'il fallait construire dans l'intervalle des villes et des maisons adaptées à ce monde nouveau.
Comme les thérociens du désurbanisme, Sabsovich était persuadé que l'électricité et les nouveaux moyens de transport déchargerait les grandes villes et favoriserait la dispersion de la population travers le territoire. Inévitablement les petites agglomérations ouvrières finiraient par supplanter totalement les vieux centres urbains avec la suppression communiste de l'Etat centralisé celles-ci transformeraient l'Union soviétique en une fédération de petites communautés de taille égale reliées entre elles par de nombreux transports publics électrifiés. L'électrification était également considéré pour jouer un rôle primordial dans la collectivisation de tous les services en permettant l'installation de vastes blanchisseries, de bains publics, de cuisines et de boulangeries collectives. Ces propositions furent présentés au public, lors de conférences et dans une série émissions radiodiffusées et obtinrent l'adhésion d'un grand nombre de dirigeants politiques dont le commissaire éducation et la culture Lunacharskii, l'économiste et architecte du premier Plan quinquennal, Strumilin. Ce qui n'était pas rien.


Pour les urbanistes utopiques toute ville est un mal irrémédiable qu'elle soit féodale, capitaliste ou communiste. C'est dans ce sens que Ginzbourg accuse Sabsovich d'opter pour un compromis incapable de remédier la misère inhérente à toute vie urbaine : "L'idée de créer des centres régionaux ou de petits pôles urbains est une erreur fondamentale. Le principe en lui-même ne fait que substituer un moindre mal un mal plus grand est sans doute préférable mais il est certain que toute forme de centralisation ne peut accentuer le phénomène" ( in Sotsialisticheskaia rekonstruktsiia sushchestvuiushikh gorodov ; Revoliutsiia kultura, 1930 n°1).



Le réalisme socialiste.


Il ne faut pas oublier, dans le cadre de ses débats, la position de Marx et d'Engels, véritables guides de la Révolution russe, qui évoquait l'équilibre harmonieux entre la ville et la campagne, laissant une moindre place à l'interprétation de leurs propos. Ainsi, toutes les recherches des anti-urbanistes se firent sous le patronage importantes agences et institutions de l'Etat - dirigé par Staline-, chacune de leur proposition fut sérieusement examinée par des assemblées faisant autorité puis diffusée par les organes officiels de la presse et de la radio. Parmi les agences qui les financèrent on peut citer l'Institut d'Etat d'aménagement urbain (Giprogor) fondé en 1930 et qui se ramifia rapidement en Ukraine (Giprograd) et dans d'autres régions. Deux autres organismes, le Bureau pour l'aménagement de la ville de Zaporzhe (1928) et la Commission au plan d'aménagement des villes nouvelles du Donbass (1929) qui entre 1929 et 1930 engagèrent des visionnaires tels que Lavrov, Vesnine, Aleshin, Arnoso, etc. Les anti-urbanistes furent parrainés par des institutions aussi pragmatiques que le Bureau économique de la Commune de Moscou qui patronna le fameux concours des Villes Vertes financé par la Banque communale centrale (Tsekombank) qui finança presque tous les projets utopiques et par certaines industries d'Etat du bâtiment. Il est évident que les avant-gardes architecturales n'auraient jamais obtenu l'aide financière des institutions si le Parti ne les avait pas approuvés au moins tacitement et leurs visions coïncidaient avec la façon de voir de plusieurs personnalités dirigeantes du Parti. La raison essentielle en était que le Plan quinquennal avait prévu le développement de nouvelles régions industrielles et que la collectivisation exigeait de nouvelles formes d'aménagement rural. Dans le cadre de cette politique les propositions avant-gardistes pouvaient apparaître comme la réponse réaliste une demande et non comme le fruit une imagination gratuite. Les travaux de Sabsovich à ce sujet entretiennent un rapport étroit avec la politique nationale et le Conseil de l'économie nationale qui lui demanda de poursuivre sa recherche. Il en alla de même pour les autres anti-urbanistes. Les deux types d'urbanisme proposés par les anti-urbanistes correspondaient l'un et l'autre aux possibles lignes de développement de l'économie soviétique.

Il faut considérer que les débats sur l'avenir des nouvelles villes en Union Soviétique dépassaient largement le cadre des professions concernées qui les portèrent sur la place publique. Des conférences, des expositions, des reportages radiophoniques, des articles dans la presse offraient au public d'amples informations sur les différentes propositions. Dont une des conséquences fut d'exacerber les positions. Les théoriciens des différentes tendances s'opposeront dans une sorte d'imbroglio inextricable entre recherche théorique et lutte politique et ce, dans le débat concernant l'économie soviétique qui divisait les partisans de l'industrialisation aux défenseurs d'une idéologie de l'équilibre rural/industriel. En 1928, le régime soviétique dirigé par Staline, indécis sur cette question, autorise encore et pour peu de temps ses vues divergentes qui opposent progressivement le monde politique entre pro et anti villes. Cela étant, un grand nombre d'intellectuels et de dirigeants ne pouvaient admettre la trop grande simplicté des programmes, s'insurgeaient sur le fait qu'il était difficile d'imaginer un modèle unique d'urbanisme pouvant présider l'ensemble des villes du pays. Nikolai Ladovskii et ses collègues de la Ligue des architectes urbanistes, l'ARU, dénoncèrent l'absurdité d'un projet unique d'aménagement, affirmant que chaque ville devait être conçue en fonction de ses propres caractéristiques économique, démographique, géographique, climatologique et culturels, la Russie s'étendant des frontières de la Chine à celles de l'Europe. 

En 1929, les premiers concours et les premières études sont organisés pour la construction ex-nihilo de plusieurs villes-usines comme Betetovka, Avtostroi, Traktorstroi, Donugol, Magnitogorsk, Dzherzhinsk, Kominternovsk, Kuznetsk, Donetsk, et Zaporozhe. Il en résulta une sorte de melting-pot, les propositions des désurbanistes étaient rejetées mais l'idée de ville linéaire ponctuelle mais non continue subsista. Dans d'autres cas, des villes seront initialement conçues sur la base d'une interprétation tendancieuse du modèle collectiviste proposé par les urbanistes. Les plans initiaux seront repris par la suite par les nouvelles équipes constituées par des architectes étrangers sous la conduite de l'architecte allemand Ernst May.




Projet de Alexandre Vesnine pour la ville nouvelle de Kouznesk de 1930, reprenant le modèle des siedlungen allemandes






L'intervention de May et des architectes européens est le fait de la Tchekombank, un organisme bancaire qui les appelle comme consultants, en raison de leur expérience technique mais surtout dans le but de dépasser les impasses du débat idéologique internes. Les nécessités des processus d'industrialisation et de construction des villes nouvelles contribuent également, à la venue d'architectes formés dans les administrations progressistes européennes qui assument les charges les plus significatives dans le secteur du logement. En 1929-1930 de nombreux architectes étrangers se réfugient en URSS par conviction politique et surtout suite à la crise mondiale de 1929 faisant vaciller les gouvernements socialistes et qui annonce la guerre qui vient. Et notamment les architectes de la République de Weimar et de Hollande. Des hollandais comme Van Loghern, Stam, Niegermann, des allemands comme May, des Allemands d'adoption comme Forbat et Meyer jouent un rôle déterminant dans la planification des nouvelles villes, sur le modèle des siedlungen allemandes. 



D'une certaine manière, leur grande expérience de praticiens, reconnue dans le monde entier, leur engagement politique sont autant d'éléments qui leur permettent d'influencer considérablement les institutions en charge de la construction des villes nouvelles. Ils se trouvent ainsi confrontés au réalisme socialiste prôné par le régime stalinien et aux aspirations futuristes des avant-gardes qu'ils vont tenter de concilier. 


Les solutions adoptées tout d'abord sont plus ou moins proches des recherches expérimentales des architectes d'avant-garde, mais très vite, les hypothèses émises sur les nouveaux modes de vie socialistes tombent inexorablement dans l'utopie. Car dans les faits, les cités linéaires sont reçues comme des propositions velléitaires et coûteuses, fruits d'une valorisation grandiloquente des systèmes de transport, tout à fait incompatibles avec les prévisions économiques. Les modalités de réalisation de ces nouveaux complexes se ressentent inévitablement des restrictions économiques et du retard catastrophique du secteur du bâtiment. Malgré des calculs savants d'économie et de planification urbaine des théoricens, les spécialistes chargés de la planification économique estimèrent des surcoûts importants par rapport aux villes compactes, certes traditionnelles, mais plus économiques. La grande faiblesse des anti-urbanistes fut de compter sur un investissement plus considérable que la société ne pouvait, ou ne voulait, assumer. Milioutine, ministre des finances jusqu'en 1929 et partisan du désurbanisme (il se rétractera par la suite pour échapper aux purges staliniennes), tentera une défense théorique désespérée des hypothèses linéaires, par des calculs économiques appliqués aux plans pour la nouvelle Stalingrad et la nouvelle Magnitogorsk, dont les projets ont été étudiés selon le modèle d'organisation de la "chaîne de montage". De même, l'idée de calculer le prix de la soi-disante utopie des "urbanistes" amena un économiste influent du Gosplan, Stanislav Strumilin, à se lancer dans une longue étude sur les problèmes financiers de la ville socialiste qui fut publiée en mai 1930. Désormais partisan convaincu de la vision anti-urbaine, Strumilin ne modifie en rien les prescriptions de Sabsovich et confirme la faisabilité financière des théories des "urbanistes".

Pratiquement, plusieurs éléments importants dans la conception des théories étaient inconciliables avec l'économie : le surcoût des infrastructures de transports (voirie, transport public) et d'équipements techniques des réseaux (électricité, gaz, eaux, téléphone, etc.). Les théoriciens de la ville linéaire sous-estimèrent très largement le coût de l'infrastructure routière et ferroviaire et des équipements techniques qu'exigeaient leurs projets. D'autre part, dans leur optimisme ils ont pu croire que énergie pourrait à l'avenir être utilisée en quantité illimitée sans qu'il en coûtât rien et ils pensaient que l'importante dépense initiale serait largement compensée par l'épargne à long terme. Mais quand bien même on leur laisserait sur ce point le bénéfice du doute, il est inconcevable qu'ils aient totalement ignoré la vaste propagande orchestrant la construction du nouveau réseau ferroviaire qui, plus que jamais, plaçait Moscou et les villes importantes en position de développement et de concentration. Plus encore, est leur refus systématique d'admettre et de prendre sérieusement connaissance de l'urbanisation massive des villes plus ou moins incontrôlée qui se déroulait. En 1926 le pourcentage de la population urbaine était sensiblement le même qu'en 1913 pour tout l'empire russe (18 %), en revanche au cours des cinq dernières années une véritable crue d'immigrants s'était déversée dans les villes petites et grandes. La réalité démentait l'utopie et ils en avaient conscience : Sabsovich consacra toute une étude ce sujet, et un de ses disciples, Strogova, déplora avec amertume les baraquements qui se développaient la périphérie de Moscou comme des barricadas de l'Amérique latine. Magnitogorsk comptait en 1932, soit peu de temps après la construction des complexes industriels, plus de 150.000 habitants, chiffre dépassant toutes les estimations et les prévisions des planificateurs.



Ainsi, pour le Parti, en tant que préfigurations généreuses de la ville socialiste, les modèles des avant-gardes sont désormais anachroniques. Par rapport aux objectifs de l'industrialisation accélérée, le modèle du désurbanisme, en proposant la mobilité des individus et un rapport équilibré avec la terre, apparaît comme un produit de la nostalgie. Voilà qui plaçait les anti-urbanistes dans une situation intenable. La situation devenant embarrassante car les débats, loin de s'apaiser, s'amplifièrent. Le Parti choisit de jeter le discrédit sur la source de son irritation et le 16 mai 1930 le Comité central examinant la question invita les utopistes fanatiques à se taire. Cette décision ne suffit pas à calmer les anti-urbanistes dont les thèmes continuèrent pendant plusieurs mois à être débattus, tandis que les accusations contre eux se déchaînent sous l'égide des jeunes architectes prolétariens de la VOPRA. En octobre 1930, les accusations se transforment en une la campagne de diffamation. L'attaque inattendue de Kaganovich (Commissaire du peuple, responsable des problèmes de la construction et proche compagnon de Staline) devant le plénum du Parti en juin 1931 n'était pas sans importance car pour la première fois le Parti se prononçait sans équivoque en faveur des grandes villes compactes contre les petites villes et contre les implantations linéaires. Comme le précise Kaganovitch, la ville socialiste ne connaît d'autres raisons que celles qui orientent la construction de l'économie socialiste. Elle s'identifie aux nouveaux centres industriels dont la tâche est de stabiliser la force du travail, de l'organiser de façon stable par rapport au système de production, mais également, de la célébrer dans la restructuration fonctionnelle et monumentale des centres. D'autre part, Kaganovich évoqua, avec raison, le rôle révolutionnaire des grandes villes dans l'Histoire, expliquant que les villes russes étaient devenues socialistes du jour où les bolcheviks avaient pris le pouvoir en 1917. Par conséquent il était absurde de dire que le socialisme était incompatible avec la vie urbaine. Et d'ailleurs qui contesterait que la révolution russe avait été le fait des grandes villes et non des petites villes isolées. Staline le dit lui-même quand il évoquait le rôle prépondérant de la ville socialiste face au village petit-bourgeois et traditionaliste.


L'idée de petites villes dans la campagne, l'idéal de la ville linéaire continue sont définitivement condamnés et le modèle urbanistique reprend désormais le modèle allemand des quartiers ouvriers, les siedlungen, mais à l'échelle de ville entière. Le modèle hydride s'appuie sur une homogénéite et une densité urbaine importante que les autorités tiennent pour la pierre angulaire de la "ville socialiste" et reprenant l'idée des logements intégrés à des services et à des équipements de quartier entourés d'espaces verts. Les recherches expérimentales d'habitat de l'Existenzminimum, fondées sur des lois de répétition et d'industrialisation que l'on peut répéter à l'infini sont reprises afin de fournir une typologie architecturale répondant aux nécessités économiques. L'architecture des constructions est résolumment moderne, notamment du fait de l'industrialisation des procédés techniques.






Les dirigeants soviétiques critiquèrent la monotonie des villes modernes







Les quartiers, les villes, construits selon des principes industriels répétitifs apportaient une solution pragmatique face aux nécessités économiques du réalisme socialiste. Cela étant, les élites staliniennes reprochèrent aux concepteurs l'extrême monotonie engendrée par la répétition des immeubles de logements et le caractère peu urbain des espaces publics. En somme, ils critiquèrent sans complaisance ce que les intellectuels feront par la suite dans les années 1955 en Europe, défigurée par l'architecture urbaine des grands ensembles d'habitat. Ils accusèrent les architectes, et notamment la Brigade May, d'avoir bâti des villes inhumaines et standardisées. Ils décidèrent ainsi de reprendre le modèle de la ville traditionnelle compacte, un modèle d'urbanisme au tissu urbain moins lâche. Les principaux architectes étrangers des avant-gardes seront contraint de quitter le pays en 1933.



DE LA SOUMISSION à L'ELIMINATION DES OPPOSANTS, 1932 - 1938

Les grands chantiers de construction des complexes indutriels et des villes nouvelles, les méga-chantiers des infrastructures - barrages, canaux, voies ferrées, etc.- et la collectivisation forcée des campagnes avaient entraîné plusieurs millions de morts et des soulèvements paysans dans tout le pays. L'incroyable effort de modernisation de l'Union soviétique est ainsi marqué par une période d'instabilité politique, développée par des dirigeants politiques, des intellectuels, des généraux, des syndicats d'ouvriers et de paysans. Staline supprima tout cela entre 1936 et 1938.

En réalité, Staline ne liquide pas seulement les bolcheviks qui, dans le passé, ont été en conflit avec l'appareil, mais, pratiquement, la totalité de la vieille garde bolchevique, y compris les hommes qui, dans les années 20, avaient assuré son triomphe sur l'opposition. Les exécutions de 1937 ne sont que le signal de la gigantesque purge que les Russes ont baptisée Ejovtchina, du nom du chef de la N.K.V.D. qui fut son metteur en scène. L'essentiel s'en est déroulé sans bruit et sans publicité.L'ampleur de l’épuration, le nombre des arrestations et des exécutions n’ont jamais été officiellement révélés. Alexandre Weissberg parle de sept millions de personnes arrêtées. Dallin et Nicolaievski estiment que de sept à douze millions de soviétiques ont été condamnés aux travaux forcés. Ces estimations, invérifiables, ne semblent pas invraisemblables, dans la mesure où les successeurs de Staline ont accumulé les précautions pour dissimuler le chiffre exact des arrestations arbitraires qu'ils dénonçaient. Sur ce nombre, combien d’exécutions ? Pijade, le dirigeant yougoslave, a parlé de trois millions de victimes. Les interventions au XXII° congrès de Chvenik, Chélépine, Spiridonov et autres suggèrent en effet des chiffres élevés, des centaines de milliers, au moins plutôt que des milliers : c'est bien d'un bain de sang qu’il s'est agi.

Trotsky, depuis son exil, avait expliqué tout ceci : " Les milieux dirigeants éliminent  quiconque leur appelle le passé révolutionnaire, les principes du socialisme, la liberté, l'égalité, la fraternité, les tâches pendantes de la révolution mondiale. La férocité des répressions atteste la haine de la caste privilégiée pour les révolutionnaires."

L'élimination des avant-gardes architecturales s'opéra progressivement : en août 1929, le régime stalinien avait présidé à la création d'une nouvelle "force", une nouvelle association d'architectes, la VOPRA, l'Union des architectes prolétariens, dont un des objectifs sera d'éliminer la totalité des mouvements, maintenant en lutte, pour une architecture contemporaine. La VOPRA, organisme exterminateur est  dirigé par un historien d'art, I. Matza, particulièrement doué pour trouver la bonne citation de Marx, d'Engels, de Lénine et surtout de Staline pour justifier telle ou telle position en matière d'art et d'architecture ; en 1930, par la résolution du Comité central du Parti communiste, à propos de la reconstruction du mode de vie ; la déclaration du 28 février 1932, par le Comité chargé de la construction du Palais des Soviets, qui stipule que l'architecture classique est maintenant - en fait- reconnue officielle ; en 1932, le Comité central prit la décision historique de la réorganisation des associations littéraires et artistiques mettant fin à l'existence des groupes au sein de ces activités, et par le rassemblement des architectes dans une association professionnelle, l'Union des architectes de l'URSS, dont l'objectif tendait à un contrôle direct des intellectuels ; en 1934, par la création de l'Académie d'architecture.


Un style coûteux donc bourgeois.

Concernant plus particulièrement l'architecture, et notamment l'architecture des grands édifices publics, le principal reproche que l'on opposait aux avant-gardes était leur inadaptation à pouvoir formuler des réponses pragmatiques en fonction des conditions économiques effectives du pays. En d'autres termes leur vision utopique, qui pourtant s'attachait à la définition de l'Homme nouveau socialiste exigée par le régime soviétique, sera progressivement considérée comme une survivance de la bourgeoisie artistique et cultivée du monde capitaliste. Il est incontestable que l'aspect parfois utopique de certaines propositions et notamment des constructivistes, facilitèrent grandement la critique et les attaques de la VOPRA. Il est certain que les projets de Leonidov étaient intellectuellement en avance sur les possibilités de son temps. 

Le projet de l'architecte V. Paschkopp pour la bibliothèque Lenine à Moscou, 1928. Extrait de la revue de l'association OSA, СОВРЕМЕННАЯ АРХИТЕКТУРА, l'Architecture contemporaine.
Il est à noter que les titres des articles sont en langue Russe mais également en allemand.
Les difficultés techniques pour la construction d'un tel bâtiment en 1930 étaient évidentes.



Cette accusation n'était pas tout à fait dénuée de bon sens. Les constructivistes employaient généreusement dans leurs projets des matériaux qui faisaient alors cruellement défaut en URSS, notamment le métal, les procédés techniques à mettre en oeuvre étaient également excessivement coûteux et ils exigeaient des ouvriers hautement qualifiés, peu nombreux, encore, à cette époque dans le domaine de la construction. Les larges baies vitrées, les porte-à-faux majestueux, les formes irrégulières, l'emploi du béton armé, etc. exigeaient en définitive des budgets considérables. Jusqu'en 1930, au moins, la construction d'un building représentait un véritable défi. A l'inverse, l'architecture classique dont le vocabulaire privilégie des masses importantes en maçonnerie, des petites ouvertures, des surfaces régulières était relativement moins onéreuse. Ce qui explique, en grande partie son avènement en URSS qui n'était pas encore une grande puissance économique. Ce fut Kaganovitch (Commissaire du peuple, responsable des problèmes de la construction et proche compagnon de Staline) qui indiquera que la nouvelle doctrine du "réalisme socialiste" en architecture devait prendre en compte les meilleurs exemples de l'architecture du passé. Cela étant, cette prescription s'appliquait, en premier lieu, pour les édifices monumentaux et symboliques, les immeubles d'habitations des quartiers ouvriers des villes nouvelles seront conçus selon des principes constructifs modernes.








L'avant-garde architecturale était ainsi critiquée pour son style mais également sur les propositions de "reconstruction du mode de vie" qu'impliquait les constructions dédiées à l'habitat : les condensateurs sociaux ou les maisons communes. Les immeubles d'habitation selon leur principe disposaient de cuisine et de pièce de service commune dont le rôle étaient de faciliter les rencontre et la vie commune, pour la création de l'Homme nouveau socialiste. Dans les faits, les habitants eux-mêmes n'appréciaient pas ou peu d'être confronté à une telle collectivisation. Cela étant, la qualité des constructions, les surfaces  réduites au minimum du fait des faibles moyens financiers ne contribuèrent guère à les faire apprécier. 







Staline et l'architecture



La préférence de Staline pour l'architecture classique est un élément essentiel ; il en aurait été tout autrement si Staline avait été un fervent admirateur de Le Corbusier. Il faut également reconnaître que Lénine avouait sa préférence pour le classicisme et appréciait peu l'art moderne en général. Lénine qui affirmait qu'il était impossible de créer ex-nihilo une nouvelle culture, fût-elle prolétarienne, et que les acquis de la culture et de la technique bourgeoise devaient être conservés. Mais ceci dépasse largement les frontières russes car dans les années 1920, l'art moderne, dans toutes ses disciplines était incompris, voire rejeté par le grand public et les dirigeants politiques. A l'exception partielle du fascisme italien influencé par les futuristes, et des autorités de la République de Weimar, le monde politique préférait en architecture les constructions et les perspectives monumentales à l'ancienne. D'une certaine manière, la Russie n'était peut-être pas tout à fait prête à accomplir une révolution en architecture du fait d'une population majoritairement paysanne pauvre,  analphabète et aculturée. D'autre part, les avant-gardes modernistes subissaient les mulitples attaques des artistes et des architectes académiques qui sévissaient déjà à l'époque du Tsar mais qui s'étaient parfaitement adaptés à la nouvelle situation politique offrant aux élites révolutionnaires soviétiques des solutions plus conformes aux finalités didactiques du régime.

Projet d'architecture classique de Yofan pour le concours du Palais des Soviets à Moscou, 1934. La guerre interrompit le chantier.



Cela étant, l'agonie de l'avant-garde architecturale ne prenda presque jamais d'aspects dramatiques. Les historiens ne recensent pas d'atteinte physique contre des architectes en raison de leur style architectural. De nombreux architectes entrent dans les instituts de recherches ou dans les organismes du Plan où leur contribution personnelle se perdra dans l'anonymat du travail planifié et organisé. Tatline se réfugie en 1931 dans l'isolement de son atelier du monastère Novodevitchi, Guinzbourg intégrera un institut de planification. Vesnine, un des plus fervents défenseurs du constructivisme sera placé à la tête de l'Union des architectes de l'URSS. Par contre, le grand architecte Ivan Leonidov construira qu'un petit amphithéâtre en 1937 et il ne restera donc dans l'histoire de l'architecture que par des fabuleux projets. 



Leonidov, projet pour le concours du Ministère de l'industrie lourde, 1934.




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EXTRAITS


Ce texte reprend des passages des écrits de :


Anatole Kopp
Jean-Louis Cohen
Manfredo Tafuri
Fransceco Dal Co
Trotsky


et notamment


Marc Ferro
Pierre Broué


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