IBIZA : Ile Paradis HIPPIE

IBIZA 1968, image du film MORE

Every day is my day

Pink Floyd


"Un des plus beaux spectacles auxquels on puisse assister est leur bain matinal qui ressemble à un rire. Celui qui les voit pense inévitablement que c'est ainsi que s'éveillaient nos ancêtres au Paradis."

Diario de Ibiza, 6 septembre 1969



Baignées dans les eaux méditerranéennes et espagnoles, les Iles Baléares ont été à plusieurs reprises la proie d'envahisseurs, phéniciens, grecs, romains, arabes, pirates, puis une terre d'exil pour les réfugiés fuyant l'Allemagne nazie avant de connaître de nouvelles invasions de barbares, pacifiques cette fois. A Ibiza, au contraire de sa voisine Majorque, ce sera le monde artistique, la jet-set des années 1960, les premiers touristes ; puis vint à partir de 1964 l'invasion hippie. L'île colonisée par l'utopie immédiate et anti-autoritaire exigeant l'amour, la fraternité, l'esprit de la fête permanente, devint mythique, et plus encore Formentera, la petite soeur d'Ibiza. C'est sur cette île minuscule, pauvre, aux terres désertiques et aux plages de rêve, habitée par deux mille habitants seulement, que s'exprimera au mieux la radicalité hippie dans son refus de participer à la société de consommation. Au-delà des clichés, la petite communauté hippie résidente à Ibiza et Formentera organisera entre 1967 et 1975, des structures tout à fait originales permettant à ses membres et à leurs enfants de vivre sinon en autarcie mais en marge du système commercial et des institutions de l'Espagne qui, rappelons-le, était sous le contrôle de la dictature de Franco. Une dictature qui avait abandonné les îles baléares à leur sort, ce qui explique, en partie, les bonnes dispositions des ibicencos à accepter l'arrivée de cette étrange population, très différente mais leur permettant de développer le commerce.



Plus tard, victime de son succès, Ibiza devint alors la proie du tourisme de masse mais orienté, en partie, vers la folklorisation du mouvement hippie qui s'exprima par la commercialisation de ces valeurs : l'amour libre se métamorphosa en tourisme sexuel, l'esprit festif improvisé en boîtes de nuit et de jour gigantesque, les drogues et l'artisanat hippy un commerce lucratif, les fantaisies vestimentaires remplacées par ceux des drag-queens, les écoles internationales destinées aux enfants et aux adolescents fermeront une à une, les portes ouvertes au monde entier des vieilles masures retapées, squattées se transformeront en vastes demeures luxueuses fermées et sécurisées, par d'anciens hippies devenus riches... En 1985, il ne subsistait plus rien de l'esprit hippy.



LA NAISSANCE DU MYTHE


Bien avant la vague hippie, d'autres voyageurs avaient cherché refuge dans l'île d'Ibiza, conquis par « cet ailleurs à l'image d'un univers idyllique et exotique, loin des bourrasques qui agitent le monde » [Mary Stuart]. Le succès durable du mythe vient de la période 1930 jusqu’à 1936 et la guerre civile, pendant laquelle les touristes, les voyageurs et les réfugiés politiques allemands vinrent y passer quelques mois et repartirent avec le souvenir d’un refuge agréable, libre, insouciant, goûtant la quiétude de l’art de vivre. Fascinés par la culture insulaire primitive, ces artistes ou écrivains, critiques de leur société, ont écrit la légende des îles. Ils composèrent l’image d’un espace touristique mythique comme le suggère le titre du livre de M. Segui Llinas, Les Nouvelles Baléares. Ainsi Albert Camus avec son « Amour à la vie » dans l’envers et l’endroit, Raoul Hausmann, E. Browner, le surréaliste A. Gamboa, le sculpteur M. Garnier, H.-J. Noeggerath, les Iles Oubliées de Gaston Vuillier sont parmi les récits et les hommes qui ont fondé ce mythe. Walter Benjamin, fuyant l'Allemagne nazie, trouva refuge à Ibiza, qui lui inspira sa Suite Ibicenca ; Jean Selz, déjà installé, devint un proche et raconte sa vie sur l'île :


« Un matin d’avril, je débarquai à Ibiza. Je n’étais pas certain de m’y plaire assez pour y séjourner plus de quinze jours : je devais y rester près de deux années. Ibiza était alors peu fréquentée par les touristes. Mais, à Santa Eulalia, sur la côte est, vivaient quelques Américains et à San Antonio, sur la côte ouest, quelques Allemands s’entraînaient bénévolement à un exil qui bientôt allait devenir pour eux obligatoire. Entre les deux, dans la petite ville d’Ibiza, j’étais à cette époque le seul Français habitant de l’île. Il ne devait guère s’établir de relations entre les Allemands de San Antonio et les Américains de Santa Eulalia. Pourtant, ces deux petits ports abritaient la résidence de deux écrivains d’une bien curieuse personnalité: Walter Benjamin et Elliot Paul. Il faut dire que tous deux étaient des ours. Mais je me suis toujours assez bien entendu avec les ours et je ne tardai pas à faire leur connaissance. Elliot Paul, qui avait fondé la revue d’avant-garde Transition et qui devait connaître, quelques années plus tard, un grand succès aux États-Unis avec le livre qu’il écrivit sur la guerre civile à Ibiza (Vie et mort d’un petit village espagnol), était un ours intelligent, souriant et gentil. Mais c’était un ours d’intérieur. J’entends par là que la campagne d’Ibiza et ses plages désertes semblaient le laisser tout à fait indifférent. Lui et sa femme Gertrude habitaient à la Fonda Cosme, petite auberge rustique et sans charme. Elliot Paul ne quittait presque jamais sa chambre inconfortable, d’où s’échappait du matin au soir, par la fenêtre ouverte, le crépitement de sa machine à écrire. Cela ne facilitait guère les rapports avec lui. Pourtant tous deux vinrent quelquefois chez moi – j’avais loué une grande maison tout en haut de la petite ville – et quelquefois j’allais déjeuner avec eux à la Fonda Cosme. Après le déjeuner il allait chercher son accordéon et passait un long moment à jouer de joyeux airs populaires. ' (…) Benjamin habitait dans la baie de San Antonio une petite maison de paysans, la maison de Frasquito, entourée de figuiers de Barbarie et devant laquelle se trouvait un moulin aux ailes brisées. J’ai raconté à la Radio, en 1952, dans une émission sur Ibiza, ses mystères et ses mythes, l’histoire de Frasquito et de son moulin dans lequel nul n’était autorisé, à pénétrer : il avait fait cadeau de ce moulin a son fils et il attendait depuis trente-cinq ans le retour de ce fils disparu en Amérique du Sud. Benjamin écrivit une brève nouvelle inspirée de la famille Frasquito ...»



Bohème Artistique



Certains affirment qu'Ibiza, après la seconde guerre mondiale, sera le refuge, encore une fois mais pour d'autres raisons, de soldats nazis réfugiés en transit vers d'autres horizons, grâce à la générosité de l'Opus Dei et la bienveillance du dictateur Franco. Ils laisseront la place dès les années 1960 à une petite colonie d'artistes étrangers et espagnols installés à Ibiza. Séduits par la beauté du lieu, les facilités de la vie, l'hospitalité des insulaires, ces résidents bénéficient là d'un environnement propice à une activité créatrice. Ibiza a rapidement acquis une réputation auprès des voyageurs, artistes et badauds-flâneurs, attirés par la douceur du climat, le charme du paysage et le dépaysement. Ils forment un milieu bohème et cosmopolite auquel viendront s'annexer les immigrations postérieures. Parmi les plus connus citons des peintres comme Faber, Trokes, allemands, Dmitrienko, français, Grimes et Walsch, anglais, Matsuda, japonaise, Urculo, espagnol ; des sculpteurs comme Krause, allemand ; des architectes comme Broner, allemand, etc. Ibicencos et nouveaux installés ont, depuis cette époque, toujours cohabité pacifiquement dans une relative ignorance mutuelle. Le mode et la qualité de vie des premiers arrivants, leur quête d'authenticité ébauchent un modèle utopique dont s'inspirera la grande vague migratoire des décennies suivantes.


De même, les luxueux yachts de la jet-set européenne emmènent acteurs, stars du show business, lords anglais ou princesses yougoslaves vers cette île, accessible seulement en bateau depuis Barcelone, leur assurant la protection et l'assurance d'un tourisme discret et mesuré.


***


Extraits du livre de :

Danielle Rosenberg

Tourisme et utopie aux Baléares : Ibiza, une île pour une autre vie. L’Harmattan, 1990



1960, avant les invasions


En 1960, l'île compte 34.000 habitants pour 45.000 en 1970. Un tiers de la population vit concentrée dans la capitale. En dépit du récent développement touristique ayant lui-même entraîné un essor de l'industrie de la construction et de l'hôtellerie, elle conserve son caractère rural (en 1965, l'agriculture occupe 45 % de la population active). La petite exploitation, directement cultivée par son propriétaire, demeure le modèle dominant de la campagne ; l'élevage ibicenco n'a jamais exercé d'influence déterminante dans la mesure où il est orienté vers l'autoconsommation. Bien qu'Ibiza soit une île forestière par excellence, l'exploitation de la montagne en général, et du pin en particulier, ne représente qu'un apport mineur, tout comme la pêche qui n'a qu'un rôle d'appoint dans l'économie familiale en dépit de l'extension des côtes. En 1965, le secteur secondaire regroupe un quart de la population active. L'extraction du sel - l'activité la plus ancienne d'Ibiza s'il on exclut l'agriculture - a, au cours des siècles passés, fourni le revenu le plus sûr des ibicencos. Elle a notamment servi à financer les principaux travaux publics et, aux époques de piraterie, à payer la libération des insulaires pris en otage. On a pu écrire que l'île d'Ibiza était le pourvoyeur de sel de la Méditerranée.



Ville et Campagne


L'absence de gros propriétaires citadins, la division des terres, le retard économique lié à l'inexistence d'un marché concurrentiel ont empêché l'accumulation de capital et la formation de groupes antagonistes. Ibiza s'est longtemps singularisée par une structure sociale relativement égalitaire et une opposition ville-campagne recouvrant les seules différences notables. D'un côté se dresse la ville, en acropole, limitée par ses murailles, de l'autre s'étend une vaste campagne avec ses cultures céréalières et arboricoles, son habitat dispersé, ses collines boisées. Au plan économique, le commerce et l'artisanat de la ville s'opposent à l'agriculture, à l'élevage et à l'exploitation forestière de l'île qui ne compte pas de marchés intermédiaires ou de centres secondaires. Lieu d'échange, centre artisanal, Eivissa assure aussi une fonction portuaire exclusive : exportation des surplus de la terre et de la production des salines, importation de biens de première nécessité. Enfin, Eivissa concentre la plupart des fonctions politiques, administratives et religieuses. L'opposition entre gens de la ville (senors) et paysans (pagesos) s'exprime dans des genres de vie diamétralement distincts qui n'interdisent cependant pas une réelle complémentarité entre les deux communautés.


Tourisme


L'essor du tourisme constitue la nouvelle donne de l'économie ibicenca. Entre 1960 et 1965, le nombre de visiteurs hébergés dans l'île est passé de 30.000 à 102.000 et cet afflux d'étrangers entraîne une élévation générale du niveau de vie. L'industrie du bâtiment est devenue, à partir des années 1960, une activité clé. L'extension des zones urbanisées, l'édification d'hôtels, de villas, de commerces le long du littoral constituent un fait patent. Ce développement de la construction, directement générateur d'emplois, contribue également à l'élargissement de toute une production dérivée : fabrication de ciment, de briques, de vitres, céramique, meubles, etc.






FUGUEURS DE LA MODERNITE


Qui fut le premier hippie à venir profiter de la beauté d'Ibiza ? Nul ne le sait exactement, mais il semblerait qu'en 1961, un américain « original » s'établit dans l'ile, après un séjour en France où il tenta d'introduire, sans succès, la mode du LSD. Il vécu ici, se nourrissant du lait de sa chèvre. D'autres affirment que plusieurs déserteurs de l'armée américaine – en guerre contre le Vietnam – s'installeront ici. Ils seront d'ailleurs nombreux depuis l'après guerre à suivre les traces de Kerouac, et à ouvrir de nouveaux chemins inconnus, partout dans le monde, à la recherche du paradis.


Carlos Gil Munoz n'affirme pas autre chose à propos de la communauté hippie de Formentera : « La raison pour laquelle les îles de Formentera et d'Ibiza font partie de l'itinéraire hippie est peu claire. On est surpris en effet de voir nos îles Pitiusas si populaires non seulement en Europe mais encore aux Etats-Unis. La Californie, Londres, Paris, Ibiza, Formentera, le Maroc, l'Inde constituaient pour un jeune américain l'itinéraire habituel et quasi obligatoire. »


NOMADISME



Ibiza sera donc une de leurs destinations favorites, dans leur voyage, ou plutôt leur quête du bonheur, au même titre que Goa, Kabul, Tanger, Katmandu, Bali, San Fransisco, Amsterdam... Une destination seulement, et Ibiza constituait non un refuge définitif, mais bien une étape, plus ou moins longue, et le plus généralement en été, sur la longue route de la félicité. On ne saurait négliger le poids du nomadisme hippy. Au cours des années 1960-1970, des milliers de hippies se lancent sur les routes du Sud et de l'Orient, à la recherche d'une vérité qui passe par le renoncement à toute insertion sociale, le mysticisme et la drogue. Ces migrations pacifiques contribuent à leur tour à la diffusion de la protestation américaine. L'insolente liberté de ces jeunes marginaux, qui annoncent la venue d'un monde d'amour et de paix, prend valeur d'exemple pour tous ceux qui hésitent encore à rompre leurs amarres.



Puis, certains voyageurs de ces lentes transhumances ponctuées d'étapes, décideront de s'y installer durablement et organiseront des colonies freaks dont l'existence précaire est basée sur la survie. En considérant cependant, que parmi eux, un certain nombre était issu de la bourgeoisie et bénéficiaient des largesses familiales et de leur compréhension pour subvenir à leurs besoins.


Le nomadisme est une donnée constante de la vie hippie. Migrants provisoires et installés, nouveaux néo-ibicencos ayant coutume de voyager plusieurs fois par an créant un flux d'échanges permanent entre l'île et l'étranger :

« Ibiza, c'était un peu notre porte ouverte, une halte entre différents voyages... Les gens allaient à Goa, Katmandou et puis venaient à Ibiza. Donc on rencontrait des gens qui venaient d'un peu partout et ça donnait envie de voyager (…) En fait, les gens ne restaient pas totalement dans l'île : tous les étrangers que je fréquentais passaient trois ou quatre mois à Ibiza, puis ils partaient en voyage (…) Moi, je partais pour trois mois. J'achetais des choses pour payer le voyage – que je revendais au retour. »


Deux types de destination sont à dissocier. D'une part les retours vers les pays d'origine et d'autre part les routes du rêve : Maroc, Turquie, Afghanistan, Népal, Inde... Ces deux dernières destinations, en particulier, exercent une séduction telle qu'elles font figure de références obligatoires. Ce nomadisme ambiant, ces ponts jetés à travers l'espace par les résidents mêmes, débouchent sur un foisonnement d'expériences et de courants de pensées. Ibiza, la petite île baléare, se révèle ainsi pour ceux qui y ont trouvé refuge, paradoxalement, également terre d'ouverture...

Si l'on considère le contexte général dans lequel se sont élaborés les projets d'installation à Ibiza, trois grande filiations sont à retenir. Celle de la tradition utopique classique, celle de la protestation contre-culturelle américaine ; et enfin, les révoltes estudiantines européennes des minorités, réseaux "alternatifs", communautés du retour à la terre, etc.


La démarche utopique

de la recherche du "Paradis"



Il n'est pas douteux que les migrations vers Ibiza participent d'une démarche utopique. Le terme "Utopie", rappelons-le, a d'abord désigné l'île décrite dans le livre de Thomas More avant de qualifier toutes sortes de sociétés idéales imaginaires ou projets de cités parfaites. Selon une ambiguïté peut-être voulue par l'auteur, Utopie est à la fois "eu-topos", le lieu du bonheur et de la perfection et "ou-topos", le lieu qui n'existe nulle part. Aussi l'acceptation courante associe-t-elle l'idée de recherche d'un avenir meilleur avec celle de rêve dont la réalisation est incertaine.


Les îles lointaines, terres d'abondance et de félicité, les cités radieuses sous le soleil hantent les récits de voyages imaginaires depuis l'antiquité. "Ici ou là, chez Homère ou chez Hésiode, et ultérieurement chez Pindare, émerge la silhouettte d'une île des Bienheureux, aux "extrémités de la terre". Platon reprend le mythe des Atlantes et de leur Atlantide. Plutarque célèbre les îles Fortunées... Après les utopies gréco-romaines, les récits, de la Renaissance à l'époque contemporaine, continuent la tradition insulaire. Thomas More fait supprimer la langue de la terre qui relie Utopus au continent, Campanella situe la Cité du Soleil dans l'île de Taprobane au large de Ceylan, les Sévarambes de Veiras habitent une terre de la région australe, Restif de la Bretonne s'approprie l'île Christine... Et les exemples foisonnent parmi les centaines d'utopie recensées. Car, ainsi que le note G. Lapouge : "Toute utopie se garde du monde. Elle coupe les ponts (...). La mer est une grande substance utopique. Les théoriciens en font une consommation gloutonne. Ils savent que l'eau éloigne et qu'elle purifie.


L'examen des différentes utopies sociales met en évidence l'existence de domaines-clés de la réalité autour desquels s'organise le projet de société "autre". L'utopie couvre ainsi un "champ d'alternatives" qui portent principalement sur : la famille ou la sexualité, "l'altérité allant de la communauté sexuelle au monachisme ou para-monachisme généralisé" ; la propriété ou le mode d'appropriation des biens ; l'économie, avec toutes les solutions allant de la "robinsonnade" à une planification contrôlée ; le gouvernement : rejet de tout gouvernement, pouvoir délégué à une classe "vertueusement" spécialisée ou encore autogestion ; la religion et les croyances collectives.


Si l'on confronte les pratiques d'aujourd'hui à ces utopies, d'incontestables "correspondances symboliques" apparaissent entre les thèmes utopiens et les actuelles conduites de "refus total" : Les lieux choisis témoignent d'une volonté d'isolement : endroits les plus inaccessibles, terres désertiques, îles...


L'usage du temps ne respecte plus la distinction travail/loisir. La vie est vécue dans une absolutisation du présent qui minimise le poids du passé et se désintéresse de l'avenir. La recherche de la vraie vie s'exprime par une quête d'authenticité, un désir de fusion avec l'environnement naturel : retour à la terre, goût du travail manuel, simplification des besoins, alimentation frugales, vêtements inspirés du folklore paysan, etc.


L'économie redécouvre les principes de l'autarcie. Tout comme dans l'utopie classique, la question de l'abondance est réglée d'avance : l'île, la terre d'élection, sont par définition à même d'assurer la survie. L'agriculture et l'artisanat sont les activités de prédilection d'une société parallèle qui se veut ignorante des lois du marché. La propriété en tant que telle est méprisée, le rôle de l'argent réduit à l'extrême tandis que le troc et un certain partage des biens assurent un relatif équilibre entre la production et la consommation. L'autorité est rejetée sous toutes ses formes. L'existence se déroule en marge de la vie politique et des lois. L'autogestion tend à se substituer aux hiérarchies professionnelles, cependant que les considérations de statut s'effacent au nom d'une nouvelle convivialité. La famille comme institution est contestée. Au nom de l'épanouissement des êtres, du respect de leur affectivité, adultes et enfants échappent aux codifications rigides. La distorsion ou la disparition des liens familiaux sont compensées par la chaleur des relations interpersonnelles, voire un esprit communautaire. Enfin, l'insouciance qui caractérise les nouveaux établissements, l'aptitude des marginaux à cultiver un art de vivre mêlant sensualité, musique, happenings psychédéliques, bains de soleil et "parties" au clair de lune se situent dans le droit fil de cet hédonisme utopien.


On peut dire pour conclure, que le "refus total" des émigrés de la contre-culture, leur échappée vers des lieux propices au repli et à la douceur de vivre procèdent sans équivoque de l'humeur utopique. Cependant que les phases successives de leur marginalisation : contestation des valeurs et normes dominantes, recherche de solutions alternatives avec idéalisation de la société rurale, départs, expérimentations de nouveaux styles de vie... constituent une parfaite illustration du mécanisme de l'utopie décrit par Jean Séguy : "Un appel au passé, qu'on reconstitue souvent en un âge d'or magnifié, contre un présent qu'on rejette, en vue d'un avenir radicalement autre".


BEATNIKS

et HIPPIES



Le deuxième pôle de référence des exilés d'Ibiza se trouve aux États-Unis. C'est le mouvement de rébellion culturelle des années 60-70, et plus précisément le courant bohème, apolitique de ce mouvement. Dans les années 1955-1959, s'est ébauchée avec les beatniks une contestation des valeurs de la société américaine. Au cours de la décennie suivante, celle-ci gagne de larges couches de la population pour culminer vers 1966-1968. Le déclin même des formes collectives d'opposition au "Système" engendra des conduites de rupture dont l'influence est tout aussi considérable. Par-delà le radicalisme qui le caractérise et une évidente solidarité unissant les contestataires, le "Mouvement" des années soixante se présente comme un conglomérat de groupes disparates quant à leurs expressions et priorités : mobilisations estudiantines sur des mots d'ordre politique et contre la guerre du Vietnam ("Students for a Democratic Society", "Free Speach Movement", grèves et occupations des campus...), manifestations nationales pacifistes, luttes des Noirs pour l'égalité des droits civiques, mouvement psychédélique, rassemblements hippies, "Women'Lib", "Gay Movement", interventions des écologistes, etc. Deux branches se dessinent distinctement au sein de cette mouvance qui rallie une partie importante de la jeunesse : D'un côté, il y a la bohème illuminée des beatniks et des hippies ; de l'autre, l'activisme politique endurci de la Nouvelle Gauche estudiantine. Ne s'agit-il pas en réalité de deux mouvance distincts et antithétiques, l'un cherchant à investir et à révolutionner notre vie politique ?


La tension que l'on sent entre ces deux mouvement est assez réelle, mais je crois qu'il existe, à un niveau plus profond, un élément qui les unit et qui explique que le hippy et l'activiste étudiant continuent à se considérer comme des alliés. Il y a bien sûr, l'ennemi commun contre lequel ils joignent leurs forces, mais il y a aussi une similitude réelle de sensibilité" A partir de 1966-1967, l'opposition entre les "politiques" et les "culturels" ne s'estompe pas seulement au niveau des apparences : mêmes tenues vestimentaires, cheveux longs, liberté des moeurs, attirance pour la musique pop, consommation de marijuana ou de LSD, etc. On observe une commune remise en cause des moeurs et rites sociaux de l'"American way of life" tandis que s'affirme de plus en plus la volonté d'opérer une révolution globale de la société. Une évolution reflétée par la presse underground qui traite sans exclusive de toutes les formes de rejet du "Système".


L'ampleur du phénomène ne trouve pas son écho dans les seuls médias. La classe intellectuelle s'attache à rendre compte de ce nouvel air du temps, s'interroge sur les conséquences à long terme de la rébellion culturelle... en sacrifiant quelque peu à l'euphorie du moment. Charles Reich, analyse les valeurs et attitudes de la jeune génération pour conclure à l'apparition d'un homme nouveau, libéré, ainsi qu'à la généralisation d'un autre style de vie. Theodore Roszak voit dans la contestation de la jeunesse un élément révolutionnaire en puissance et, pour tout dire, le planche de slaut de la société américaine. Hebert Marcuse, dans ses écrits d'après 1968, salue l'émergence d'une nouvelle sensibilité nécessaire au triomphe du socialisme.


Pour en revenir aux marginaux d'Ibiza et à l'héritage américain dont ils se réclament, la tendance bohème, psychédélique, se décompose elle-même en trois groupes principaux (beatniks, hippies, "génération hip") dont l'influence ne cessera d'augmenter au sein de la société américaine.


Les beatniks avaient, dès la fin des années cinquante, contesté le mode de vie des classes moyennes, les valeurs (travail, argent, succès, consommation ostentatoire, famille monogamme...) et goûts culturels dominants. Leur anticonformisme s'exprimait dans le refus d'exercer un métier et leur capacité à vivre d'expédients. A la morale en vigueur, ils opposaient une liberté sexuelle totale. Apôtres de la spontanéité, les beatniks se singularisaient encore par un anti-rationalisme et un anti-intellectualisme poussés. Ils recherchaient la vérité dans l'expérience personnelle et l'"expansion" de la conscience au moyen de drogues ou de la méditation. Pacifistes et solidaires des exclus du "Système", les beatniks rejetaient pourtant l'action collective organisée et leur révolte était limitée à une petite frange d'artiste et de marginaux.


Vers 1965, un nouveau phénomène - bientôt connu sous le nom de hippy - prend la relève. On en repère les premières manifestations à San Fransisco, Los Angeles (Venice West) et New York (Greenwich et East Village). Bientôt la baie de San Fransisco, vers laquelle affluent de nombreux adolescents fugueurs et des étudiants en rupture d'université, devient l'épicentre du mouvement, la caisse de résonance des manifestations de la contre-culture liée au psychédélisme.


Les théories de Timothy Leary, qui exalte l'expérience subjective en opposition à la démarche scientifique et prône la prise du LSD pour accéder à de nouveaux états de conscience, rencontrent un écho considérable sur les campus. Le mouvement psychédélique s'amplifie entre 1965 et 1966. Il répond à cette quête d'authenticité, à ce besoin d'appréhension sensible du monde que partage une grande partie de la jeunesse américaine, et qui la conduit également à se tourner vers le mysticisme oriental. Les hippies ont la conviction que le combat contre la société industrielle et technocratique sera gagné par l'émergence d'une conscience et de comportements différents, prémices au seul véritable changement. D'où le refus de s'insérer dans un projet politique et le côté déconcertant de leurs expériences quotidiennes. Pacifiste et apolitique, le phénomène hippy à ses débuts paraît ne menacer en rien l'ordre établi. Il se manifeste surtout par des fantaisies vestimentaires et une déclaration d'amour au monde : "Make love, not war"



CONTRE-CULTURE

et INFLUENCES POLITIQUES



Les mouvements européens des années 1967-68 et, plus encore, la brèche culturelle qu'ils révèlent et alimentent, constituent le troisième creuset dont se réclament les nouveaux arrivants d'Ibiza. la flambée de contestation étudiante qui embrase quasi simultanément l'Allemagne, le France et l'Italie fait figure à la fois de mythe fondateur et de parcous initiatique pour toute une génération. Sa violence est connue : elle sera à même de paralyser durant quelques semaines la vie économique, d'ébranler les institutions, d'inquiéter pour longtemps la classe politique. On n'insistera pas ici sur les différents groupuscules qui s'allient ou s'affrontent au nom de la Révolution. Quant à la signification des événements de 68 - que certains auteurs ont longuement analysés - elle est, aujourd'hui, encore, objet de débats.


L'évolution est comparable dans les trois pays mentionnés. Le mouvement estudiantin qui prend naissance dans une ou deux universités spécifiques, sur la base de revendications "corporatistes", se radicalise en même temps qu'il s'amplifie. Il touche alors l'ensemble du milieu universitaire et les classes terminales des lycées. Puis sous l'influence des groupes les plus politisés, la protestation rallie d'autres couches de la population (en France et en Italie).

Ces révoltes éclatent dans un contexte de crise générale et internationale : crise des valeurs dans les pays occidentaux servant de toile de fond à la formulation de nouvelle aspirations parmi la jeunesse, à l'émergence d'une "culture adolescente juvénils" ; secousses au sein de l'univers communiste. Alors que les pays du Tiers monde se trouvent confrontés à des problèmes dramatqieu de développement et d'indépendance : Révolution cubaine et guérillas sur le continent latino-américain, Révolution Culturelle en Chine, bombardement au Vietnam. La mobilisation contre l'intervention américaine dans ce pays est d'ailleurs l'un des premiers mots d'ordre communs aux différents mouvements révolutionnaires étudiants.


Les mouvements de 1967-1968 réalisant la convergence entre des projets politico-idéologiques et des revendications existentielle qui pèsent différemment selon les pays. En Allemagne prédomine la tendance libertaire. Les leaders étudiants y ont certes des références marxistes et tiers-modistes mais c'est la fraction hippie -communautaire du SDS (Kommune 1 et Kommune 2) qui joue le rôle le plus actif dans la contestation en appelant à "révolutionner" le quotidien. En Italie, le mouvement politico-social pèse d'un poids déterminant : le projet révolutionnaire aspire à transformer la protestation étudiante en une force d'entraînement pour un changement radical de la société, à faire la jonction avec les mouvements des travailleurs. On peut, pour la France, parler d'un double noyau de Mai 68 : d'un côté, le noyau marxiste ayant pris forme dans la contestation du Parti communiste (trotskystes et maoïstes) et de l'autre, le noyau communautaire-libertaire symbolisé par Daniel Cohn-Bendit. La dimension festive et fraternité est omniprésente, des barricades à l'occupation du Théâtre de l'Odéon. Comme le rappellent quelques graffiti célèbres : "Sous les pavés, la plage" ; "La perspective de jouir demain ne me consolera jamais de l'ennui d'aujourd'hui"...


Cette tonalité spontanéiste et anti-autoritaire se retrouve dans tous les mouvements européens : à Paris, Berlin, Londres, Rome, Bruxelles, Amsterdam..., les rebelles étudiants cherchent à instaurer de nouvelles formes de vie sociale (universités libres, contre-cours, crèches, communes) appelées à remplacer les anciennes. Elle s'impose en plein lumière durant les quatre semaines du Mai français, faisant dire à Gilles Lipovetsky :

"Mai (...) est une révolte au présent, une "fête de la communication" autant qu'un refus de l'Etat autoritaire et bureaucratique. En Mai, il n'y a pas eu de vision de l'avenir, pas de plan déterminé, seulement l'exigence d'une vie sans entrave, une débauche de discussions et de palabres, la fascination de la spontanéité et de l'initiative des masses."

L'après 1968 marque le temps des révoltes éclatées et du retrait. La crise du gauchisme idéologique et le désenchantement des militants vont favoriser le développement de mouvements autonomes : mouvement de libération des Femmes, des Jeunes, fronts de lutte des Homosexuels, mouvements régionalistes, collectifs écologiques et antinucléaires, etc. ainsi que l'éclosion d'une contre-culture très inspirée de l'underground américaine. Il ne s'agit plus pour la "nouvelle gauche" européenne de raisonner en terme de classes antagonistes mais de s'oppose au "système". Un combat qui se livre au quotidien, en abolissant la séparation entre vie privée et vie politique. A l'exemple de leurs aînés d'outre-Atlantique, les jeunes contestataires européens s'organisent en réseaux alternatifs, recherchent des voies nouvelles (communautés, retour à la terre, mysticisme oriental, création artistique, drogues...) déjà évoquées à propos des États-Unis.


Deux grands modèles sont à distinguer dans ce désengagement de l'après 68. Le premier concerne les phénomènes de contestations urbains : mouvements de squatters, habitat communautaire, coopérative de production et de distribution, crèches st écoles parallèles, centres de santé, collectifs de femmes, boutiques de droit, réseaux de presse, librairies spécialisées... toutes structures agissant comme des contre-pouvoirs au sein de la société. C'est la forme protestataire qui domine en Suède et au Danemark, aux Pays-Bas et surtout en Allemagne. Les second modèle est celui du retrait : établissement de communautés rurales dans des régions dépeuplées ou départs vers l'Orient, l'Afrique du Nord, les îles de la Méditerranée... C'est en Grands-Bretagne, en Belgique, en France et en Espagne, que le modèle néo-rural autarcique est le plus répandu. Une myriade de projets et d'expériences vont surgir de ce creuset culturel en création continue des années 1967-1972.





L'INVASION HIPPIE


La période hippie connaît plusieurs périodes, la première débute à partir de 1960 et elle correspond à la découverte de l'ïle par les voyageurs qui en font une halte sur la route du Maroc et de l'Orient ; la seconde, entre 1967 et 1975, considérée comme l'âge d'or, correspond à l'invasion massive, à l'installation stable et durable des premiers colons et à un nouveau type de tourisme culturel de la middle-class cultivée : les vacances-évasions des mois d'été. Ibiza n'est plus seulement une étape sur la route, mais une destination temporelle pour les congés. 1975 marque la fin du mouvement hippy, et l'avènement des overdoses, c'est-à-dire la rupture définitive ; mais jusqu'en 1985, la petite communauté hippie établie sur les îles parvient, tant bien que mal, à prolonger l'esprit hippy. D'une certaine manière, cette période correspond à leur embourgeoisement : certains font fortune dans le domaine des Arts et de la Mode, et d'autres y reviennent acheter ou construire une résidence, comme ce fut le cas pour le célèbre designer Philippe Stark. Mais à partir de 1980, un nouveau phénomène parachève la disparition du paradis : le tourisme de masse via le nouvel aéroport. La communauté hippie est alors confrontée au tourisme zoologique venant ici observer les us et les coutumes de ces animaux dont la légende raconte qu'ils forniquent impudiquement, fréquentent nus les pages idylliques et se donnent corps et âme lors d'orgies mémorables.


En 1985, les derniers véritables hippies se retranchent dans leur demeure ; l'utopie est terminée et commence alors le temps de la commercialisation de la fête. L'intégration progressive de néo-installés étrangers passant du statut de marginaux à celui de partenaires économiques et d'animateurs de loisirs, se dessine un nouvel espace sociétal. Des solidarités, des alliances vont se tisser. Tandis qu'à travers un brassage des références et des expériences émerge une société plurielle insérée dans les réseaux d'échanges internationaux. Car telle est la spécificité du cas Ibicenco. Archétype du tourisme de masse enclavé avec ses quelque 650.000 voyageurs hébergés annuellement en hôtels et au acheminement largement contrôlé par les "tours opérators" étrangers, Ibiza est aussi un territoire "autre", produit de la rencontre entre îliens et néo-résidents.



IBIZA HIPPIE



Ainsi à partir de 1967, c'est par dizaines que les jeunes révoltés de la société industrielle débarquent chaque semaine du bateau de Barcelone. Eté 1968, l'île est désormais mythique, « l’île magique », comme la nommaient les Hippies, les plus grandes stars de la contre-culture y viennent, de Bob Dylan à Kevin Ayers, musicien de Soft Machine (dont le disque solo « Joy of a toy » est conçu à Ibiza), de même dans un autre registre, Enrico Macias et Johnny Halliday... Devenu une escale du pèlerinage hippy entre l’Amérique et l’Orient, « le paradis formentéréen » fit l’objet de films, musiques, et de nombreux articles et reportages déployant des perspectives cosmologiques, accentuant le caractère utopique de l’île. Bod Dylan y passa quelque semaines et Barbet Schroeder y tourna son film  More. Les Pink Floyd y sont également venus afin de capter, de sentir l’atmosphère et le paysage.

Pink Floyd à Ibiza
Eté 1969. L'affluence des jeunes étrangers à Ibiza atteint des records absolus. Depuis deux-trois ans déjà, les hippies - Nord Américains pour la plupart - ont envahi le quartier du Port, les ruelles de la vieille ville, les plages et la campagne environnante. Cheveux longs, barbus, vêtus de tenues multicolores d'inspiration indienne, ils s'étalent aux terrasses des cafés dans l'attente du bateau qui les conduira à l'île voisine de Formentera. Ils jouent de la flûte, lézardent au soleil, se baignent puis, le soir venu, s'assemblent au clair de lune pour bivouaquer, faire de la musique, "voyager" à l'herbe ou à l'acide... Ces visiteurs d'en genre nouveau qui sourient aux passants, déconcertent et fascinent tous ceux qui les approchent.


La population ibicenca accueille d'abord avec détachement les quelques "bizarreries hippies", les peluts (les chevelus). Puis elle réagit, à la suite de faits divers ressentis comme de véritables provocations et après la publication dans plusieurs journaux espagnols d'articles à sensation évoquant la drogue et la "débauche". Une violente campagne, lancée à la mi-septembre dans le Diario de Ibiza déclare les hippies indésirables et réclame leur expulsion des Baléares. Le quotidien local publie de larges extraits de lettres d'Ibicencos qui s'insurgent contre "la légende noire qui frappent les îles", l'invasion de la "drogue et de la saleté", "le mauvais exemple donné à la jeunesse"...




Un des principaux problèmes sera pour la population locale d'accepter la nudité de leur corps sur les plages ; un témoin raconte : « ce fut difficile de faire du "naturisme" sur les plages. Au début, les locaux venaient voir, stupéfaits, ils étaient fortement christianisés. Une amie a dit à l'un d'eux qui s'en offusquait (mais venait contempler !) que Dieu ne nous avait pas fait naître avec un maillot de bain ; donc que soit Dieu était malsain, voyeur... soit que lui, ce brave paysan, refusait le travail de son Dieu ! Ce fut un choc ! Il y a eu beaucoup de réactions policières contre la nudité sur Aqua Blanca, LE lieu de la nudité. » La police péninsulaire, appelée en renfort, est chargée de "nettoyer" les plages. Dormeurs à la belle étoile, fumeurs de haschich, nudistes et autres suspects se voient confisquer leur passeport qu'ils ne récupéreront qu'au moment de l'embarquement pour Barcelone. Les départs se font dans une relative bonne humeur, l'automne allant inévitablement marquer la fin de l'aventure pour nombre d'étudiants. Certains reviendront une fois l'orage passé, d'autres viendront...



IBIZA : L'INSTALLATION AU PARADIS


Plusieurs dizaines de milliers de jeunes utopistes ont depuis lors jeté l'ancre dans l'île d'Ibiza. Ils ont tenté - le temps d'une escale ou au fil des ans - d'y inscrire le rêve d'une autre vie. Un rêve nourri de refus personnels, de rejets à l'égard de la société industrielle mais qui s'alimente aussi de représentations mythiques d'Ibiza véhiculées à la fois de bouche à oreille et par les médias. L'installation se réalise à travers un réseau de connaissances ou d'amis, selon plusieurs scénarios.


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Plus généralement, c'est après un ou plusieurs séjours estivaux dans l'île que s'affirme la volonté d'émigrer. Comment se résigner à la banalité du quotidien au souvenir de l'heureuse parenthèse ibicenca ? Celle-ci a pris pour beaucoup la forme d'un parcours initiatique – fraternité des marginaux, sensualité d'une vie au soleil dégagée de toute contrainte, communion avec la nature, « voyage » au LSD ou à la marijuana... - lequel rend le retour insupportable. La décision est parfois prise sur un coup de tête. Il arrive que le changement de vie soit le fruit d'une maturation progressive, notamment lorsqu'existent des enjeux familiaux ou professionnels. Une proposition de travail, un événement d'ordre privé produisent le déclic :
« J'étais venue pour une semaine »  déclare Ellen, américaine, installée depuis huit ans.

« Ce n'était pas une décision de changer de vie. Je suis arrivé comme ça à Ibiza, en voyageant. Après un long hiver en Amérique. Je faisais de l'artisanat : je travaillais le cuir. J'ai trouvé ici des gens pour faire des choses et vendre un peu et je suis restée un an et demi sans partir. J'avais rencontré un ami de New York qui avait une maison et je restais comme ça. Ce n'était pas une décision. Après oui. »  Monique, française, arrivée en 1969.


« J'étais venue à Ibiza en vacances, comme touriste. Et là, j'ai rencontré G. peintre, qui vivait ici. Donc ça s'est fait un peu sans réfléchir vraiment. Je voulais peindre. C'était un peu l'idéal non ? Je me suis mariée et on s'est installés à Ibiza. »  Béatrice, française.


« J'avais une amie qui me disait toujours : 'Pourquoi est-ce que tu ne montes pas avec moi un truc d'antiquités ? Il y a un local excessivement bon marché, il y a de bonnes conditions...' A cette époque-là, bon marché c'était du 1200 pesetas par mois [environ 10 euros], avec un bail de cinq ans, je crois. Alors je suis allée en France redemander un peu d'argent et c'est comme ça qu'on a installé Isla Bella. » Ines.


« Je suis venu en vacances. Puis j'ai eu l'occasion d'acheter un petit bout de terrain. J'ai construit une maison. Comme j'étais professeur, j'avais trois ou quatre mois de vacances par an et je venais ce temps-là. J'ai fait ça pendant trois ans. Et en 1973, j'ai décidé de sauter le pas. J'ai tout vendu, tout liquidé et je suis venu ici ».


La presse nationale et étrangère accorde une large place aux hippies d'Ibiza et de Formentera : un tel écho incitant nombre de lecteurs à rejoindre à leur tour le lieu paradisiaque.


Destino, Barcelone, 10 novembre 1969

"Ils habitent une hutte à la campagne, un moulin abandonné, une cabane inhabitée ou destinée aux animaux domestiques (...). S'y abritent, six, dix, vingt hippies. D'autres vivent dans les grottes face à la mer... Au réveil, ils déjeunent d'une figue fraîche de rosée."

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Madrid, et Diario de Ibiza, 6 septembre 1969

"Un des plus beaux spectacles auxquels on puisse assister est leur bain matinal qui ressemble à un rire. Celui qui les voit pense inévitablement que c'est ainsi que s'éveillaient nos ancêtres au Paradis."

"En fait, ils ont besoin de peu de choses. Quelques pierres autour d'un tronc indiquent l'habitat. A l'intérieur, un sac de couchage, quelques bouteilles et vêtements. On les voit fréquemment partager un énorme pain insulaire, lentement comme s'ils dégustaient le mets le plus délicieux".

Diario de Ibiza, 16 septembre 1969
"Il existe entre eux une grande solidarité. Ils se répartissent tout ce qu'ils possèdent. Il est fréquent de voir à San Fransisco une jolie tunique portée chaque soir par une personne différente. En fait, ils vivent un vie authentiquement communautaire au sens le plus large du terme."

"(On trouve) des porte-monnaie en tissu qui semblent cousus par une princesse du moyen-âge... Une autre fabrique des sandales en cuir, sur mesure, en pleine rue. Un autre, des objets de peau. Celui-ci, des vêtements extrêmement originaux. Celui-là sculpte en bois d'olivier. Beaucoup peignent..."
Diario de Ibiza 10 juillet 1971 :

"Ibiza est une île à caractère unique. tout comme sa petite soeur Formentera, elle constitue le lieu idéal pour rencontrer, dans leur refuge, ces êtres, en général jeunes et artistes qui ne demandent à la vie que l'amour, le naturel, la beauté, la paix... et ceux qui se désintéressent de la célébrité, des ambitions de la société de consommation. Des gens que l'on désigne sous le terme un peu primaire de "hippies"".

Elle magazine, 10 juillet 1972

"Les nouveaux émigrés d'Ibiza (...) ne débarquent pas avec l'idée de faire fortune mais avec celle de vivre heureux".

Frankfurter Rundschau, 9 septembre 1972
"Les petits étrangers de 6 ans apprennent les lois de l'univers dans une bergerie aménagée et à avoir le courage de contredire".
Paris-Match, mars 1972

"Un instituteur milliardaire (...) a transformé sa finca en école de la liberté (...) Les petits écoliers de ce monde sans frontières respirent au coeur de l'hiver, sous les amandiers et les citronniers chargés de fruits un air de vacances sans fin."

Rheinische Post, Düsseldorf, 14 mai 1974

Ibiza, royaume des marginaux, des "flowers children" à la recherche d'autre valeurs.

Le designer Philippe Starck, ancien hippy ayant connu Ibiza et Formentera à l'âge d'or se souvient :

Les hippies c'étaient des gens qui avaient la beauté extérieure de leur beauté intérieur ; c'était époustouflant...


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L'UTOPIE AU QUOTIDIEN



Progressivement, un espace parallèle s'est donc constitué, avec ses lieux et dormes de sociabilité. Ici, le monde des « freaks » rejoint celui des artistes : acteurs, écrivains, peintres étrangers plus anciennement établis – principalement anglo-saxons ; jeunes plasticiens espagnols résidents ; estivants de milieux analogues.


Il y a d'abord le marché et les commerces où l'on se croise : boulangeries vendant du pain complet, épiceries pourvus d'aliments naturels, l'herboristerie où l'on fait provision de miel, de tisanes et d'herbes culinaires... On se retrouve encore chez le marchand de journaux pour feuilleter les titres de la presse étrangère ou acheter le « Diario ». Sans oublier les « tiendas » de campagne, épiceries-bazars aux ressources variées allant des allumettes aux produits d'entretien, de la soubressade aux boîtes de conserve et du cahier d'écolier au peigne à cheveux. Quelques établissement enfin, exercent une fonction incontournable. C'est le cas du « Ganga », spécialisé en objets d'occasion. Ce magasin, tenu par une écrivain irlandaise, Edevain, propose au néo-résident des romans policiers, des ustensiles de ménage, du petit mobilier...qu'il pourra revendre selon le même procédé en cas de départ.


Les courses en ville sont ponctuées d'escales – qui sont autant de parcours d'initiés. Pauses-café aux terrasses du bar Domingo, de l'Alhambra, de l'Estrella, du Mariano pour prendre le soleil matinal ; longues parties d'échecs au coin du feu, au Clive's, par les froids après-midi d'hiver. D'autres bars à Santa Eulalia ou San Carlos ont une vocation comparable.


Cette population désargentée se restaure à bas prix dans quelques restaurants et crèmeries du Port. Une clientèle hétérogène a ses habitudes à Pasajeros, Es Quinques, chez Juanito Bahia, à la fonda Formentera... où l'on se voit offrir un potage ou d'un plat de lentilles pour quelques pesetas.


Sous la superficialité ambiante se cachet toutefois d'autres audaces. Une extraordinaire réceptivité aux influences d'avant-garde, le talent de nombreux installés construisent un lieu de créativité qui fait exception dans une Espagne franquiste, muselée et conservatrice. Des librairies « alternatives » surgissent, ciblées sur une production par ailleurs introuvable de livres espagnols, français, anglais et allemands : sciences ésotériques, philosophies orientales, ouvrages de la contre-culture... elles périclitent rapidement, confrontées à d'inextricables problèmes d'acheminement et à la faible solvabilité du public potentiel.


Un ciné-club est créé à l'instigation d'un petit groupe d'intellectuels et d'artistes, ibicencos, catalans et résidents étrangers. Dès 1969 il propose, pour la première fois à Ibiza des films en version original.



La région de San Carlos regroupe une importante colonie étrangère - sans doute en raison de sa nature préservée et des nombreuses fermes ibicencas proposées en location. Face à l'église, le bar d'Anita s'affirme comme un lieu-clé de la sociabilité bohème. Bazar, épicerie, café, bureau de tabac, poste restante, l'établissement constitue un point de passage obligatoire pour la population des environs. Artistes et " freaks " y côtoient pacifiquement les paysans du coin, lesquels viennent traditionnellement s'accouder au comptoir après la messe, jouer aux cartes ou boire un verre de " hierbas " lorsqu'ils ont à faire au village. La clientèle cosmopolite y a d'autres habitudes. Occupent durant des heures les tables du patio ombragé, un public haut en couleurs rêve éveillé devant une consommation, échange des bribes de conversation, lit brode, enfile des perles, dessine... dans une atmosphère de confiante insouciance. Sur un panneau de bois sont épinglés les messages les plus divers : salutations d'un ami indiquant ses coordonnées, appel angoissé d'un industriel d'Alicante à la recherche de sa fille en fugue, billets d'avion à destination d'Amsterdam ou de Düsseldorf, vente d'une motocyclette, offres de réchauds, tables, chauffages d'appoint, petits travaux rémunérés, etc. Toutes propositions et demandes qui laissent filtrer le type de préoccupations des néo-ruraux. Dans la chaleur de l'été, alors que le soleil écrase les ruelles de San Carlos sous une lumière aveuglante, loin de l'agitation des plages de la capitale, le bar d'Anita constitue un havre de fraîcheur où le temps semble immobile.


La fête


Le soir venu, d'autres lieux prennent la relève : trois ou quatre bars concentrés dans les mêmes ruelles de la Pena et surtout La Tierra, l'établissement à la mode. Arlene, sa propriétaire-animatrice new-yorkaise, a su, par le choix d'une musique de qualité et d'un décor chaleureux fait de coussins et de lampes orientales, convertir La Tierra en point de ralliement des noctambules. Royaume d'une sociabilité sans contrainte, le bar d'Arlene accueille tout ce que l'ïle compte de personnages cosmopolites et hauts en couleurs : freaks résidents mais également visiteurs en quête d'exotisme. Les uns viennent y converser durant des heures devant un verre de thé et des « pipas » ; d'autres ondulent en mesure, perdus dans leurs songes artificiels ; d'autres encore, debout, guettent l'arrivée d'un ami.
Les plus belles fêtes occupent les plus belles plages de l'île, où l'on admire aux sons des guitares, flutes et tambours le coucher du soleil. Les nuits peuvent être longues, les fincas laissent leur porte ouverte à l'improvisation festive ou plus simplement à des grands repas, puis aux paradis artificiels. Souvent, les stars et autres personnalités du monde artistique, présentes sur l'île, les invitent fraternellement à partager leurs fêtes. Ibiza peut être une fête permanente et hors norme.




Libération sexuelle et familiale


Pacifiquement subversif, les jeunes étrangers le sont encore au regard des modèles familiaux : relations entre les sexes, rapports au sein du couple, éducation des enfants.

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Si la liberté sexuelle n'est jamais revendiquée comme un dogme, il est clair que la conception traditionnelle du couple se trouve globalement contestée. Au nom de l'épanouissement individuel, les nouveaux immigrés revendiquent une sexualité sans entrave et la libre expression de leur affectivité. Bien entendu, de tels principes n'excluent pas une certaine stabilité affective et la présence de couples mariés, notamment chez les plus âgés. Globalement cependant, les marginaux se révèlent réfractaires aux engagements stables, hostiles à tout risque d'enfermement. Le nombre des unions libres, la fréquence des relations impliquant des partenaires de nationalités différentes sont révélateurs à cet égard. Au recensement de 1970 un foyer étranger sur sept était binational. Une estimation très en deçà des réalités, compte tenu du fait que la population immigrée la plus fluide – celle qui se trouve concernée au premier chef – échappe aux recensements.

Le refus d'un repli sur la cellule familiale n'a pas pour seul corollaire la multiplication des partenaires. Il s'incarne d'abord dans une ouverture aux autres, la valorisation d'un esprit de fraternité, la cohabitation d'amis sous un même toit. Mais il est également vrai que la déculpabilisation du plaisir et le goût des expériences n'incitent pas à la fidélité... Et les nouveaux venus ont coutume de dire que : « les couples ne tiennent pas à Ibiza ». Les « déviants » ont naturellement leur place dans ce dédain des normes. Les tendances homosexuelles s'épanouissent sans entrave. Au point que les îles vont bientôt devenir une destination « gay ». Quant aux mères divorcées ou célibataires, elles trouvent à Ibiza des conditions psychologiques et matérielles d'existence plus faciles.

Contestation encore des rapports traditionnels entre les sexes : les rôles masculins et féminins, banalisés, tendent à devenir inter-changeables tandis que s'instaure un nouvel égalitarisme. Au sein de l'espace domestique chacun participe aux tâches ménagères : courses, préparation des repas. Les uns et les autres subviennent aux besoins du foyer en fonction de leurs possibilités de travail.



Fringues


Les goûts vestimentaires obéissent aux mêmes principes : refus des diktats de l'élégance et du conformisme, rejet des circuits commerciaux, relayés par l'imagination, l'improvisation et le savoir-faire. Par leur extrême créativité, les marginaux d'Ibiza ébauchent un style nouveau qui s'imposa bientôt comme contre-mode. Cousues main, tricotées, teintes ou brodées, les tenues jouent d'abord sur le naturel : jupes larges, amples pantalons de coton, chemises en pilou ; tuniques tissées, pulls en laine rustique de Formentera, gilets en peux de mouton, sandales et ceintures de cuir... Un naturel qui s'inspire de la tradition payssane locale : châles et jupons longs, espadrilles de sparte... Mais qui n'hésite pas à puiser dans les folklores plus lointains : robes mexicaines, blouses et foulards indiens, ponchos péruviens, etc.

La pratique du troc, le goût des fripes et la récupération tous azimuts, s'expriment par une étonnante diversité. Le plaisir de transgresser les normes classiques conduit à des combinaisons incongrues... Les cheveux longs, barbes hirsutes et chemises bariolées des hommes affichent leur mépris ds conventions. Tout comme l'absence de soutien-gorge et le port des voiles transparents chez les jeunes filles provoquent la morale à laquelle elles sont coutumièrement assujetties. Des parfums orientaux accompagnent parfois l'ensemble, notamment le patchouli...


Plus tard, quand les « flower children » se seront assagis, une mode se réclamant de leur héritage deviendra, sous le label « Adlib », l'un des signes distinctifs d'Ibiza.



L'ARTISANAT HIPPY


Parce qu'il se veulent marginaux et redoutent toute forme de récupération,les nouveaux arrivants d'Ibiza demeurent à l'écart de l'économie locale. La plupart résident à la campagne, ce qui leur permet plus aisément de vivre à leur aise.


Nombre de nouveaux résidents se consacrent à l'artisanat du cuir. Sandal Shop, boutique atelier nichée au coeur de la vieille ville, a pour noyau fondateur deux américains déserteurs, dit-on, de la guerre du Vietnam. On y propose aux passants des tuniques à franges et des mocassins ornés de perle multicolores inspirés de l'artisanat amérindien. En quelques heures, un barbu blond peut vous confectionner, sur mesure, des sandales inusables et originales. Il arrive qu'un gros acheteur, commerçant péninsulaire ou étranger, passe une commande importante. Celle-ci vient à point pour rétablir un équilibre financier toujours instable et plonge, durant quelques jours, l'atelier dans une activité fébrile.


L'échoppe d'Isabelle résonne du matin au soir des coups de martaeu sur l'établi. Ses copains ont un jour débarqué d'Argentine, avec dans leurs bagages d'étranges boîtes grandes comme des nécessaires à chaussures. Ils en ont extrait quantité de poinçons et fers à dessin en lui promettant fortune. Devant le succès remporté par les premiers peignes à cheveux et ceinture décorées mis en vente, Isabelle, Jorge, Ruben et Raoul se sont associés pour se lancer dans l'aventure. Le défilé ininterrompu des visiteurs, l'intérêt des boutiques, ont fait le reste. Bien vite, les tâches se sont spécialisées, chacun se piquant au jeu de battre son propre record de vitesse. Jorge, l'architecte, conçoit les modèles et réalise les patrons ; Ruben, le champion de la rapidité, est capable de graver le motif d'un sac en un quart d'heure ; Isabelle est préposée à la teinture tandis que Raoul assure les finitions. La monotonie n'est pas au programme. Car on innove en permanence : les mocassins, les ceintures à boucle compliquées, succèdent aux articles classiques que sont les peignes et sacs à bandoulière. (…) Cette activité de ruche se déploie sur fond de musique : Joan Baez, Bon Dylan ou Leonard Cohen accompagnent de leurs « protest songs » le travail de l'atelier. L'équipe se déplace en hiver. Diverses boutiques renommées séduites par ces créations à la pointe de la mode leur ouvrent un marché inespéré. Pendant quelques mois, la bande connaîtra l'euphorie de ceux pour qui occupation ludique rime avec prospérité.


Ces américains et argentins pionniers vont faire quantité d'émules. Ici et là des jeunes gens se regroupent, transformant un appartement ou une maison de campagne en atelier. L'association, qui ne dure parfois qu'un été, permet aux uns et aux autres de commercialiser une production et d'en vivre.


C'est d'abord le soudain engouement de la vague touristique déferlante pour les objets en cuir qui engendre cette explosion d'artisanat local. Pas de touriste étranger qui ne songe, à l'heure des achats-souvenirs, à acquérir plusieurs barrettes à cheveux, ceintures ou sacs faits main ; cette tendance se trouvant elle-même encouragée par le prix modique des articles proposés au regard des prix européens.


En second lieu, les conditions de production d'un tel artisanat cumulent divers avantages. L'apprentissage est un jeu d'enfant. Les rudiments du métier – découpage de la peau, décoration par le martelage de différents motifs, utilisation des couleurs – s'acquièrent en quelques jours. Libre par la suite à chaque artisan d'affiner sa technique et de sophistiquer ses créations, en fonction de son niveau d'exigence ou de son imagination.

La mise de fonds initiale est faible ; quelques outils de base, une douzaine de poinçons et fers à dessins, deux ou trois bouteilles de teinture, un tronc d'arbre en guise d'établi suffisent au démarrage. L'investissement le plus onéreux – les peaux de vachette ou la basane – est vite récupérée puisque les ventes se font au jour le jour.


Enfin, la commercialisation du cuir n'exige pas davantage de capital – si l'on excepte quelques artisans plus ambitieux ( ou plus chanceux) que la moyenne optant pour l'ouverture d'une échoppe. Pour la majorité, la vente au public laisse la part belle à l'improvisation. Les uns pratiquent le dépôt dans les boutiques de cadeaux et souvenirs : le prix de vente est fixé à l'amiable entre l'artisan et le commerçant, étant entendu que ce dernier s'en attribue le tiers au titre d'intermédiaire. Les autres se chargent d'écouler eux-mêmes leurs créations. La nouvelle foire d'Es Canà, qui draine un public nombreux, est leur centre hebdomadaire de ralliement. Plus habituellement, les vendeurs se postent dans des lieux touristiquement stratégiques pour proposer leurs articles à la foule des passants. Ces installations sommaires (un tissu étalé par terre, deux cordes tendues vite remballés), plus ou moins tolérées par les autorités, donnent lieu à d'étranges jeux de cache-cache quotidiens avec la police : un harcèlement sans sanction réelle, qui ne décourage pas véritablement les vendeurs postulants.


Ainsi, l'artisanat de cuir est-il appelé, du modeste peigne à cheveux au coûteux sac de voyage ouvragé, à jouer un rôle essentiel dans la survie de la communauté marginale des années 1970-1973.


Inévitablement ce développement « sauvage » de l'artisanat et la relative prospérité qu'il induit amorcent un déclin. En raison d'abord de la saturation du marché : les objets en cuir, constamment offerts au regard, répétés à des dizaines d'exemplaires sur de multiples points de vente, se déprécient. D'autant plus qu'une production comparable a progressivement envahi les grandes villes européennes dont les touristes sont originaires. Le coup fatal est porté par la concurrence des entreprises industrielles qui, après avoir copié les modèles artisanaux, inondent le marché ibicenco d'articles à bas prix aptes à séduire une clientèle peu encline à faire la différence.


Autrement dit, la capacité d'un individu va désormais dépendre de sa sensibilité aux oscillations de la mode. Le cuir ne devient rentable qu'en allant au plus commercial. D'autres production artisanales s'y substituent : patchworks de tissus décoratifs, châles tissés, foulards de soie peinte, bourses brodées, poteries, coffrets en papier mâché, émaux, bougies, miroirs ciselés, colliers de perles ou de coquillage, bijoux d'argent, etc. Des engouements inexplicables propulsent, le temps d'un été, un article au rang de « best seller ». A la mode des barrettes succède celle des tours du cou en métal ou en coquille d'oeufs d'autruches.


A l'évidence, cette diversité s'apparente davantage au « bricolage » qu'à ce qu'il est coutume de désigner sous le terme d'artisanat. Certes, il est quelques néo-artisans (tisserands, potiers, bijoutiers...) pour qui l'amour du métier, le travail de création, dominent sur tout autre type de considération : leur production est souvent noyée sous le flots des articles de pacotille...


L'attirance des nouveaux installés pour l'artisanat doit d'abord être comprise comme le choix d'un style de vie. L'activité artisanale procure un moyen d'existence indépendant, accompagné d'un minimum de contraintes professionnelles. Au travail salarié qui suppose une hiérarchie des rapports au sein de l'entreprise, la recherche d'une rentabilité maximale, une spécialisation des tâches confinant parfois à la routine, l'existence d'obligations horaires, l'artisanat oppose la liberté de s'organiser à son gré, un souci de créativité, la possibilité d'acquérir de nouveaux savoirs, un rythme de travail personnalisé... L'activité professionnelle n'est pas isolée du reste de la vie. Elle s'exerce à domicile ou dans un lieu agréable. Libre à l'artisan de s'interrompre pour rencontrer des amis ou aller à la plage.


Le travail marginal symbolise pour les marginaux d'Ibiza la rupture avec leur univers antérieur. C'est là, de façon spontanée, la remise en cause du mode industriel de production et l'habile utilisation d'un espace économique non codifié.





LES EXPERIENCES AGROBIOLOGIQUES


Le désir de retour à la nature est une autre dimension fondamentale de la vie marginale des années 60-70. La plupart des étrangers recherchent une existence simple et saine : ils s'installent à la campagne, modifient leur alimentation, adoptent de nouveaux comportements vestimentaires et corporels (port de cotonnades, choix de tenues amples et confortables, nudisme...). Mais seul un petit nombre pousse la logique à son terme en devenant néo-agriculteurs.


Hans, jeune acteur suisse établi à San Miguel, figure parmi les premiers à s'être lancés dans une expérience agricole. Après avoir rénové une vieille « finca » dotée de terres irriguées propices aux cultures intensives, il monte sa propre exploitation en mettant à profit les enseignements de son entourage villageois. C'est notamment d'un jeune voisin travaillant à ses côtés qu'Hans tire les rudiments de son nouveau savoir. Tout en prenant pour modèle l'agriculture couramment pratiquée par les paysans ibicencos, il fait aussi preuve d'originalité, en s'orientant vers des cultures maraîchères et fruitières rares : choux rouge, fraise, quelques primeurs...plus rentables sur le marché local. Il élève également des faisans et des canards dont il approvisionne plusieurs hôtels et restaurants de luxe. Enfin Hans dispose, pour sa consommation propre, de poules et de nombreux arbres fruitiers.


En dépit d'évidentes similitudes quant au mode de vie, la pratique agricole des autres cultivateurs étrangers est sensiblement différente puisqu'ils optent pour l'agriculture biologique. Leur but : retrouver un équilibre perdu entre l'homme et son environnement, redonner une place essentielle aux processus biodynamiques de la nature. Ces expérimentateurs s'appuient sur quelques traités énonçant les principes fondamentaux. Leur autoformation se fait sur le tas à l'aide de manuels spécialisés enseignant les règles de fabrication du compost, d'irrigation, la compatibilité des espèces, les cycles végétatifs, etc.


Aucun étranger agriculteur n'applique à la lettre le principe d'autosuffisance dont beaucoup se réclament. Outre que l'idéal autarcique repose sur une perception du monde insulaire largement dépassés, il est difficile pour les néo)ruraux de renoncer à tout ce qui faisait jusqu'ici partie de leur confort ou de leurs plaisirs : chauffage, alimentation, boissons, vêtements, et...livres. On s'aperçoit, en y regardant de plus près, que les uns et les autres disposent de petites économies, de mandats réguliers ou épisodiques, sans lesquels l'expérience engagée serait vouée à l'échec.


Mais surtout, le métier d'agriculteur ne peut être conçu comme une activité temporaire. Il exige, pour atteindre un minimum de rentabilité que l'on se projette à moyen ou à long terme – ce que refusent obstinément la plupart des nouveaux arrivants. Quant aux astreintes spatiales et temporelles inhérentes au travail de la terre, elles sont malaisément compatibles avec l'état de disponibilité permanente prôné par ces rebelles de la société industrielles...




LE RÊVE AUTARCIQUE et « NATUREL »


Dès lors, chaque immigrant conjugue à sa manière l'art de se rapprocher de la nature. Ceux qui habitent la campagne entretiennent parfois un petit potager et des plantes d'ornement. En dehors de quelques salades cultivées sans engrais chimiques, de deux ou trois variétés de fleurs ou encore de diverses espèces aromatiques, la plupart des nouveaux ruraux se contentent de prendre soin des végétaux se trouvant déjà sur la propriété. Une ribambelle de chats et de chiens, vivant en semi-liberté, atteste de leur sympathie pour le monde animal.


Les maisons paysannes sont généralement dépourvues d'eau courante et d'électricité. Ce qui amène leurs nouveaux habitants à découvrir la valeur de l'eau, l'usage des puits et des citernes. Comme autrefois, ils s'éclairent à la chandelle ou à la lampe à pétrole. Enfin, il leur faut ramasser le bois de chauffage, le découper et l'entreposer au sec pour alimenter la cheminée de la cuisine qui constitue souvent l'unique source de chaleur de la demeure.




De certains projets autarciques avortés subsistent parfois quelques lambeaux d'autonomie. Tel architecte, après l'échec de la communauté rurale qu'il souhaitait fonder et équiper en énergies renouvelables, continue à produire sa propre électricité à partir d'une éolienne et de plaques solaires. Mettant un point d'honneur à subvenir à ses propres besoins, il a su convaincre maints résidents de l'intérêt des énergies alternatives.


On peut enfin, à propos du rapport au corps (alimentation, santé), évoquer une série de comportements assez généralisés. La majorité des étrangers accordent une importance primordiale à la façon de se nourrir. Convaincus de la nocivité des excitants, des conserves et autres aliments industriels, des matières grasses..., ils consomment de préférence des produits frais, du pain et du riz complets, des céréales, du sucre doux, des mets cuisinés au four ou à la vapeur. Les plus extrémistes se font végétariens ou adeptes de la macrobiotique.


Toutes sortes de pratiques relevant des médecines douces viennent se substituer aux soins médicaux réservés aux solutions d'urgence. L'utilisation des principes actifs des plantes environnantes sous forme de tisanes, l'usage du jeûne comme thérapeutique de désintoxication, l'emploi des massages... visent à soulager sans recourir à l'allopathie.



L'AVENTURE COMMUNAUTAIRE



On ne saurait restituer le climat des années 60/70 sans évoquer la dimension communautaire présente dans divers projets d'installation.


Pour Jöchen et le groupe de S'HORT, tout a commencé par un conte oriental... Quelques amis avaient déniché dans un recueil de légendes soufies, un conte intitulé « l'histoire de Mushkil Gusha », qui ne pouvait – prétendait-on – être relaté qu'un jeudi. La première lecture publique du récit ayant enchantée l'assistance, on s'était donné rendez-vous le jeudi suivant. Répétée semaine après semaine, la narration du conte en espagnol, en catalan, en français, en allemand... par un récitant chaque fois différent, jouant d'effets tout à tour drôles ou dramatique, s'était convertis en prétexte de retrouvailles dans la demeure de Selim. Une assemblée toujours plus nombreuses assistait aux réunions, apportant victuailles et rafraîchissements. Devant le nombre de convives, la fête était devenue itinérante. On se retrouvait désormais pour faire de la musique, danser et bavarder ensemble. En quelques mois, c'est une centaine de personnes habitant la région de San Miguel qui avait pris l'habitude de se fréquenter. Et l'idée s'était mise à germer d'une aventure communautaire.


Une grande maison près de San Juan – Can Tirurit – allait permettre de la concrétiser. Mise à la disposition du collectif par un sympathisant absent pour une longue durée, elle s'adaptait parfaitement à l'objectif qui lui était assigné : devenir un espace de rencontre et de création doté d'ateliers, de salles d'expositions, d'un jardin pour enfants...édifiée à partir de dons et sur une base de bénévolat, la communauté de Can Tirurit s'est dans un temps distinguée par son rayonnement et son inventivité... avant d'éclater sous le poids des dissensions internes. Refusant la résignation, une partie de ses fondateurs se sont alors déplacés à San Miguel pour créer S'Hort – qui existe toujours.


Il faut souligner l'originalité des expériences communautaires menées dans l'île. Celle-ci repose en premier lieu sur le fait que la force du collectif ne domine pas les individualités. Alors que la majorité des communautés créées à cette époque se présentent comme une alternative à la famille, les regroupements existants à Ibiza ne revendiquent rien de semblable. Certes, la remise en cause des rapports traditionnels hommes-femmes, l'importance accordée à l'affectivité, à la sensualité, perturbent l'équilibre des couples, induisent des comportements sexuels d'une grande liberté, engendrent des relations différentes aux enfants, mais sans déboucher pour autant sur un nouveau modèle familial de type tribal. Chacun conserve son foyer, ce qui n'exclut pas l'ouverture et l'entraide. Inversement l'habitude très généralisée de partage à plusieurs une maison de campagne ne suppose pas l'échange des partenaires.



Les essais communautaires repérés ici et là sont essentiellement orientés vers la créations, la convivialité et l'approfondissement spirituel. Ainsi le projet de Fondation élaboré par un petit noyau de résidents français, belges et espagnols, qui visait l'édification d'un nouveau village. Partant de la conviction que la course aux armements, la nucléarisation croissante, mènent le monde à sa perte et que l'île d'Ibiza est destinée à survivre à un désastre planétaire, les concepteurs du projet se proposaient de créer un lieu exemplaire et anticipateur. Tout en respectant l'autonomie de ses membres, ce phalanstère moderne, fondé sur l'agriculture et l'artisanat n'aurait privilégié la recherche spirituelle, une vie en harmonie avec la nature, une pédagogie alternative... La Fondation n'a jamais vu le jour par manque de moyens et en raison de divergences quant aux priorités à retenir. Elle illustre néanmoins, dans ses ambitions, un type d'aspirations assez répandu au sein de la mouvance marginale. On peut observer ici et là d'autres tentatives éphémères : potager cultivé collectivement, réseau de presse parallèle... vite abandonnées devant la difficulté à mobiliser les participants de façon suivie.


L'éducation alternative


Entourés de jeunes enfants nés à l'étranger ou durant leur séjour à Ibiza, les immigrés de l'utopie sont tout naturellement confrontés à des problèmes de garde et d'éducation. Leur façon de vivre et leur commune critique du système éducatif traditionnel les portent vers une pédagogie alternative. Un souhait auquel ne peuvent satisfaire les écoles de l'île, publiques ou privées. Sans oublier, en cette époque franquiste, l'imposition du castillan à des écoliers qui l'ignorent majoritairement puisqu'élevés dans la langue catalane. D'où l'idée d'écoles internationales. Ainsi, se créeront des structures d'accueil selon l'âge et la langue. Can Arnau School, voit le jour en 1971, parce que John, jeune éducateur a des idées de pédagogie plein la tête et que Mary, mère de famille, ne parvient pas à résoudre les problèmes de scolarité de ses propres enfants. Dans une ancienne bergerie réaménagée, John fonde un établissement inspiré de l'exemple de Summerhill. Blat, créée en 1970 par deux universitaires valenciens, rassemble des enfants hispanophones dont les parents, artistes et intellectuels dans leur majorité, refusent le carcan moral des écoles d'Ibiza. Un an plus tard est créé l'Ecole internationale qui accueille une soixantaine d'élèves anglais, américains, canadiens, hollandais et allemands. Son ambition : préparer les enfants à vivre dans un monde où n'existeront plus les barrière nationales. Point sensible des visées utopiques, l'éducation alternative témoigne chez les jeunes adultes immigrés d'Ibiza d'une immense confiance en l'avenir et en leur capacité à changer la vie...



EMBOURGEOISEMENT,

MOBILITE SOCIALE,

PREDISPOSITION UTOPIQUE


Exception faite de la toute première vague hippie des années 68-70 dont il reste peu de représentants, l'immigration néo-ibicenca relève d'une démarche individuelle-individualiste. D'autre part, les expérimentation collectives (écoles parallèles, espaces de création, agriculture biologique ne se confondent pas avec un style de vie communautaire. C'est là une différence majeure par rapport aux principaux mouvements de désengagement et de repli connus où la notion de communauté se trouve au coeur du projet de changement.



Deuxième singularité de l'établissement néo-ibicenco : son ignorance des frontières. Le fait d'élire pour refuge une terre étrangère transforme l'exode citadin en déracinement : sentiment accru de rupture, d'étrangeté de l'autre... et survalorise les formes de sociabilité. Au quotidien, la cohabitation des nationalité dans l'espace insulaire, voire sous un même toit, brasse les références, met en oeuvre des processus complexes d'acculturation réciproque. Tandis que ce cosmopolitisme ambiant place d'emblée l'aventure ibicenca à la confluence de courants novateurs extérieurs et, inversement, lui confère un écho dans la mouvance utopique bien supérieur à ce que la taille de l'île, son éloignement des centres médiatiques et le nombre des acteurs impliqués laisseraient escompter.


Enfin, le refus de la ville ne revêt pas à Ibiza l'aspect d'un “retour” à la terre. À l'enracinement, il oppose le goût du voyage articulé sur la recherche d'un mieux vivre. Lorsqu'ils évoquent leur départ du pays d'origine, les étrangers interviewés insistent tout autant sur la curiosité, le besoin d'aventure que sur les frustrations ressenties ou le désir de se rapprocher de la nature. On s'aperçoit que les Français consultés ont souvent séjourné à l'étranger avant de s'installer dans l'île – constat qui vaut pour l'ensemble des nationalités.


Répartition professionnelle des étrangers au recensement de 1970


Professions

Pourcentage
Artistes (écrivains, peintres, sculpteurs)
21,70%
Commerçants et homme d'affaires (agences immobilières, galeries d'art, boutiques, restaurants, bars)
27,30%
Salariés du tourisme et employés de bureau (agences, guides, hôtels, boutiques, restaurants, bars)
35,60%
Professions salariées diverse (prof. De langues, journalistes, infirmières, couturières...)
7,70%
Professions libérales (avocats, architectes, traducteurs)
4,90%
Artisans (néo-artisanat)
2,10%
Agriculteurs
0,70%
TOTAL des actifs
100,00%

Elaboration sur la base des informations disponibles (municipes de San Juan, San José et San Antonio, soit le tiers de la population étrangère recensée).


****

That is the End, my friend


La drogue est omniprésente à Ibiza, selon les témoins de l'époque, il était possible de trouver absolument toutes les sortes de drogues possibles, des plus douces – auto-produites – aux plus vénéneuses. More, le film de Barbet Schroeder raconte la descente aux enfers d'un jeune, et comme un ami proche du réalisateur, victime d'une overdose mortelle à Ibiza. Cela étant, de nombreux témoins affirment que le plus généralement la prise de substances hallucinogènes n'étaient pas – encore – un acte d'auto-destruction, mais bien le contraire. Certains en abusent, notamment les voyageurs en passage ou en vacances, tandis que les résidents tentent d'y résister.


Dès 1972, apparaissent les premiers signes d'auto-destruction, dans l'entêtement aveugle de la quête du bonheur ou du rêve, s'érigent le temps des déceptions, une combinaison pessimiste quant au « moi » et au monde. Le combat pacifique n'aura abouti à aucune structure durable, aucune aspiration commune. Les hippies cessent de croire aux vertus de l'ouverture de la conscience, et plutôt que de se rendre, reprendre le chemin tracé, nombreux sont ceux qui préfèrent aller jusqu'au bout, jusqu'à l'OD. En 1975, c'est l'hécatombe : Janis Joplin, Jimi Hendrix, Jim Morrison, tous morts d'un excès de drogue. Parmi les hippies, combien ne reviendront plus. Morts eux aussi. Ou emprisonnés dans les geôles le long de la Route de Kabul ou de Goa, pour trafic ou possession de drogue.


La nouvelle génération qui pointe vers le milieu des années soixante-dix ne croit plus en rien. No Future. L'ère punk est née. On écoute les Sex Pistols, qui clament leur désaffiliation du système sans offrir d'utopique voie de sortie. Désormais, l'underground célèbre le désespoir, la mort, la laideur, le junkie. Le mouvement hippie est mort, les drogues dures ré-introduisent le pessimisme et la passivité, peut-être sous l'oeil bienveillant des États.






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EXTRAITS


Danielle Rosenberg
Tourisme et utopie aux Baléares : Ibiza, une île pour une autre vie. L’Harmattan, 1990.



Flavie Rouanet
Formentera, un espace mythique



Carlos Gil Munoz
Juventud marginada. Estudio sobre los hippies a su paso por Formentera. | 1970


Bob
La célèbre auberge « Funda Pepe », à Formentera, où il est toujours possible de prendre un verre, est devenue une sorte de monument du souvenir dédié à la philosophie du flower power. Pour les nostalgiques de l'époque, l'historien local s'appelle Bob. Il possède une extraordinaire bibliothèque regroupant plus de 20 000 livres en huit langues et il est toujours prêt à vous raconter de véritables anecdotes sur le sujet.

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