MARSEILLE | Gaston DEFFERRE



Soulignons "informer"....


« Et les gens du G.a.m.s.a.u. et du C.e.r.e.s.m de poursuivre en accusant les pouvoirs publics d'avoir laissé se bidonvilliser ce quartier [Porte d'Aix], en précisant comment depuis cinquante ans les pouvoirs locaux refusent d'y faire des investissements.»
La Gueule Ouverte 
Pour Marseille, Defferre a choisi la « croissance »
juillet 1974, n° 21.


Marseille n’a hélas pas eu, dans son histoire récente, les maires qu’elle aurait du mériter ; son centre-ville populaire, ouvrier, a bien été au coeur des préoccupations des élus de la bourgeoisie municipale, qui s’attaquèrent sans relâche à  réaliser son embourgeoisement ; et ce depuis la destruction d’une partie du Panier pour ouvrir la fameuse rue de la République au milieu du 19e siècle, suivie de la destruction du quartier du « derrière » de la Bourse, au début du 20e siècle, précédant de peu la destruction partielle du quartier du Vieux-Port par l’administration de Pétain en 1943, et enfin, la destruction du quartier populaire de la Porte d’Aix dès après la guerre, conduite par le maire Gaston Defferre. Pourtant, ces opérations de Tabula rasa, d’une superficie considérable, n’auront guère entamé l’âme toujours et encore populaire du coeur de la cité phocéenne ; le maire Jean-Claude Gaudin, dans la lignée de ses prédécesseurs et de leurs héritages, pourrait bien y parvenir : son Opération Grand Centre Ville procède en ce sens, mettant à la portée des affairistes et spéculateurs, une batterie de dispositifs financiers et réglementaires ayant pour mission le « déguerpissage » des indésirables hors du centre-ville. Qui n’est pas sans rappeler, celle conduite par le maire socialiste et farouche anti-communiste Gaston Defferre (1953 – 1986) dont le programme pour la destinée du centre-ville, déjà, comportait, entre autres :
1. la déprolétarisation du coeur ouvrier de la ville, c’est-à-dire l’évacuation de l’électorat communiste (les immigrés y seront cependant tolérés car sans droit de vote, ceci expliquant cela [1]) au profit des employés de bureaux et fonctionnaires ; qui impliquait la construction des grands ensembles d’habitat social dans les quartiers nord pour les expulsés du centre ;
2. la construction d’un centre d’affaires - Centre Méditerranéen de Commerce International ou la porte de l'Eurafrique (l’on songe à Euromed…) - d’où devait rayonner autoroutes et rocades urbaines ; sur les décombres de la ville ancienne abandonnée ;
3. dans une volonté « d’adapter Marseille à l’automobile » ; au détriment des transports publics ;
4. et asseoir l’indépendance municipale contre les méga-projets de l’État, en particulier Fos (Defferre, ministre de Mitterrand, sera d’ailleurs l’architecte de la décentralisation).

Nous publions à la suite, deux articles du mensuel écolo, présentant la situation de la ville en milieu de mandat du maire Defferre.

La Gueule Ouverte
Pour Marseille, Defferre a choisi la « croissance »
juillet 1974, n° 21.
HORS Photographies et Illustrations





Pour Marseille, Defferre a choisi la « croissance »

On ne peut pas attendre de la municipalité defferriste qu'elle aille à contre-courant du système de profit dans lequel elle prospère bien. On ne peut pas nier sa responsabilité et ses complicités dans les choix de sa politique, même en tenant compte du pouvoir de tutelle de la préfecture et des différents niveaux où se prennent les décisions. Cela n'exclue pas les luttes urbaines radicales mais ce n'est pas la mairie de Marseille qui les mènera sous son masque socialisant. Mener ces luttes suppose une analyse politique sérieuse, une information et une mobilisation de masse. Si la démocratie bourgeoise appliquait toutes ses lois en matière de prix, de droit, de médecine du travail ou de construction, beaucoup d'abus disparaîtraient, mais les alinéas, les dérogations annulent tout l'acquis et rien n'est appliqué. Que peut nous apprendre l'exemple italien de Bologne en matière de rénovation urbaine ? Quelle est l'autonomie de cette municipalité communiste ? Quelle est sa réglementation locale et sa législation ? Pourquoi la ville de Zurich a-telle refusé le métro ? Comment la ville de Milan a-t-elle su réserver 50 ha de son centre aux piétons ? Comment Munich a-t-elle su créer un réseau piétonnier de la station de chemin de fer jusqu'à la place de la mairie ?

C’était Fos ou Le Havre

Fos existe par décision d'implanter la grande industrie lourde au sud de la Loire et d'imposer la présence militaire. La zone de Fos n'a pas été créée dans l'intérêt local mais pour qu'une industrie soit rentable, d'où la création d'un port autonome qui est une réponse de financement privilégié pour être en parité avec les ports étrangers : don de 80 % de l'Etat pour construire darses, digues et quais et prêts pour les équipements nouveaux d'infrastructure portuaire avec une gestion autonome. En fait sont créées les meilleures conditions de profit.
L'Etat a dit aux notables : il y a des inconvénients mais vous profiterez des retombées, les marchés. Les bourgeois étaient à l'âge de Jules Ferry, on les fait passer à celui du capitalisme multinational. La droite doit franchir la Loire dans les valises de l'industrie moderne !

Fos est un investissement énorme, jamais vu dans les pays du Nord, à visée politique : la ligne méditerranéenne n'est pas sûre, l'Italie c'est pire encore. Enfin, Fos c'est la création d'une façade méditerranéenne industrielle en compétition avec les ports de la Méditerranée.

Jacques Windenberger, 
école maternelle au caravaning La Feuillane, Fos-sur-mer, 1972

Premier bilan : espoir déçu. La bourgeoisie marseillaise avait profité du trafic des guerres coloniales puis du boum de la construction pour les rapatriés depuis la crise de la décolonisation, or, le logement a fait illusion. En fait, chaque rapatrié a fait sa maison. Fos et le Grand Delta étaient le relais : vendons le Sud-Est au grand capital, allons le chercher ! En fait Fos n'a pas entraîné la création attendue d'une industrie de transformation ; seuls quelques spéculateurs de terrains, bien informés, et au bon moment, en ont profité. Ainsi, Marseille, en compétition avec le pouvoir central qui a créé Fos par décision ministérielle contre les intérêts de la bourgeoisie locale et en dehors des collectivités locales, veut-elle, maintenant, avec Defferre comme chef de file de cette contestation, prendre le contrôle du développement industriel de Fos et demande une association et un droit de regard sur ce qui se passe afin surtout d'en récupérer les patentes. Defferre veut attirer au coeur de la ville de Marseille le siège des grandes firmes, bureaux engendrés par l'industrie de Fos et qu'il est question d'implanter à Vitrolles ou à Fos même. Marseille doit donc s'équiper, se moderniser, devenir une grande capitale du tertiaire sur la façade méditerranéenne et contrer toute tentation de créer ailleurs, à l'extérieur, dans la Crau par exemple, une ville attractive nouvelle (qui est pourtant en train de se faire !). Defferre décide donc la construction d'un centre directionnel et en verve de rivalité et de prestige offre le gadget d'un métro qui fait l'affaire des entreprises.

En réalité, si les directeurs de fabrication sont installés dans l'usine, les grandes firmes n'ont aucune raison de venir mettre leur direction à Marseille. Elles peuvent installer leur siège social n'importe où, et plutôt là où se trouve le pouvoir politique : c'est-à-dire sur place à Fos ou... à Paris. Aussi les bureaux du Centre directionnel resteront vides, et, savant calcul, la ville de Marseille espère pour les remplir que les grandes banques des Pays-Bas et de Suez, ayant financé les « Grands travaux» du nouveau Marseille, seront contraintes d'aider à la relance de l'industrie secondaire pour rentabiliser ce bétonnage intensif de la ville. L'économie de Marseille sera sauvée. A quel prix?

Marseille a donc choisi la croissance. Elle définit son schéma d'aménagement et d'urbanisme, document d'orientation de l'urbanisation future, avec lequel les plans d'occupation des sols (P.O.S.) ne seront pas en contradiction. Le S.D.A.U. est fait pour 1.300.000 habitants. L'augmentation de 300.000 habitants de la population urbaine est décidée jusqu'à saturation, obtenue en densifiant au maximum les gens, les équipements publics, en fonction de la disponibilité des sols et de la potentialité des emplois. Et cela au risque, pris, de briser l'équilibre de l'écosystème. Ainsi, la réserve de prairie et de bois de la Valentine, d'une grande valeur écologique, est sacrifiée à une zone industrielle malgré une longue lutte locale. Au service de qui, de quoi ? Ainsi les H.L.M. sont rejetées à la périphérie nord de la ville sur des terrains mal desservis et les plus défavorables parce que les moins chers, livrés à la spéculation sur certaines zones, dont le centre historique de la ville, récupéré par la bourgeoisie pour y installer les bureaux, les logements et les commerces excluant systématiquement les travailleurs par le jeu habituel des restaurations et des rénovations.

Ainsi, la politique complètement dingue des transports mise au service de l'automobile privée, alors que tout le monde ici, dit qu'il faut entamer une courageuse politique des transports en commun à contre-courant. Il est donc clair que le S.D.A.U. est la continuation de la politique expansionniste et ségrégationniste suivie jusqu'à présent puisque ce sont les mêmes hommes et les mêmes intérêts qui les gèrent. Le défaut du S.D:A.U. est d'être établi sans consultation réelle des gens à la base ni prise en compte de leurs besoins quotidiens par des techniciens au service des groupes de pression, qui se répartissent des marchés dans l'espace. C'est ce qu'on appelle sans doute l'urbanisme !










Actuellement, les luttes urbaines, habilement désamorcées par le pouvoir politique, sont toutes vouées à l'échec : Malmousque, la Valentine, Plan de Cucques, etc., [2] les concessions obtenues dans ces luttes sont de détail et ne
remettent pas sérieusement en cause les choix politiques et les intérêts en jeu. Cette situation est générale à toutes les grandes villes, mais nous allons montrer clairement, à Marseille et par des exemples concrets, cette politique de répartition de l'espace : elle développe l'habitat dit «social», H.L.M., dans le nord et dans l'est; elle réserve le bord de la mer aux promoteurs privés et à l'habitat privilégié et vide actuellement le centre des couches populaires qui y demeurent encore, pour construire un centre directionnel pour les affaires
et le commerce. 

Elle restaure l'ancien quartier du Panier pour en faire un Montmartre de luxe, elle restructure ceux de la Plaine, du cours Julien et d'Estienne d'Orves en faisant disparaître les marchés de plein vent au profit des parkings, elle privatise des espaces publics qu'elle livre aux intérêts privés (le jardin du Pharo pour un hôtel de 4 étoiles, Malmousque pour un camp de repos de 250 légionnaires), elle transforme le Vieux-Port en port de plaisance pour voiliers et élimine les pêcheurs en les déportant à l'Estaque, entre autre ! Ainsi, assistons-nous impuissants à la normalisation d'ouvriers de la ville, à sa mise en ordre, main basse orchestrée par l'énorme intoxication permanente de la presse, avec la complicité de l'administration, la caution des techniciens, spécialistes, architectes, urbanistes, sociologues, la couverture de pseudo-participation des comités « d'intérêt » de quartier (intérêts de qui ?) et des commissions extra-municipales.

La municipalité et le Syndicat des architectes viennent d'organiser une exposition publicitaire au musée Cantini « Bâtir la vie ». Sans rire. Y sont évoques douze critères objectifs de « bonne architecture ». Grande discrétion sur les recettes du profit. C'était une provocation ! Quelques architectes, étudiants architectes, fonctionnaires des administrations, travailleurs sociaux organisèrent une contre-expo : « Bâtir… pour le Profit » dans un hangar à bananes du quartier populaire de la Plaine. Ils se proposaient d'analyser, à partir d'exemples concrets, les mécanismes de la production architecturale et urbanistique. Cette prise de conscience pourra-t-elle se développer et trouver un prolongement dans la création d'un mouvement permanent des luttes urbaines à Marseille et ailleurs ? Ouvrir le débat ?

LE FASCISME DISCRET DE L’URBANISME

« L'extension des grandes villes modernes confère au terrain, dans certains quartiers, surtout ceux situés au centre, une valeur artificielle… Les constructions qui y sont édifiées, au lieu de rehausser cette valeur l'abaissent plutôt parce qu'elles ne correspondent plus aux conditions nouvelles ; on les démolit donc et on les remplace par d'autres. Ceci a lieu surtout pour les logements ouvriers qui sont situés au centre... On les démolit et, à leur place on construit des boutiques, des grands magasins, des bâtiments publics... Souci de santé publique, désir d'embellissement, demande de grands locaux commerciaux dans le centre, exigences de la circulation. Quel qu'en soit le
motif le résultat est partout le même : les ruelles et les impasses les plus scandaleuses disparaissent et la bourgeoisie se glorifie hautement de cet immense succès ».
(Extraits de « La question du logement » d'Engels.)


UN QUARTIER SURNOMME « CASBAH »

Marseille, c'est pas Chicago. Ça serait plutôt San Francisco avec une baie magnifique, des collines où s'amoncellent de poétiques baraques alambiquées. Pendant de tout ceci : l'hyper-centre. Tout près du Vieux Port, s'étale le quartier de la Porte d'Aix. On l'appelle « la Casbah ». Ghetto peut-être ?... en tous cas une façon pour les milliers d'émigrés qui y sont en transit ou en permanence, de ne pas perdre leur identité culturelle. Rues étroites, tortueuses, que les juke-boxes des bars inondent de mélopées arabes. Bains turcs, magasins de soieries, échoppes où officient des guérisseurs, pistes de jeux improvisées au milieu de la chaussée sur trois bouts de carton où roulent les dés… San Francisco a son quartier chinois ; Marseille son quartier africano-arabe. Rue des Carmelins, rue des Trois-Fours, des Hugolins, du Vieux-Palmier, rue des Bains ou de la Tarasque ; autant de venelles tortueuses qui grimpent la colline des Carmes sous le regard des vieux qui « tchatchent » — discutent — assis sur leurs chaises de paille. Rues marchandes où, à même le sol, les fripiers étalent leurs marchandises élimées où l'on t'offre du kif marocain, des bijoux du Sénégal sans parler des disques, radios et mille autres objets encore de provenance douteuse.

Au recensement de 1968, ce quartier comptait 6.000 personnes dont 29 % d'étrangers. 70 % d'ouvriers composent la population en faisant exception des quartiers nord de Marseille, les plus ouvriers de la ville. Ouvriers modestes dont beaucoup relèvent d'un sous-prolétariat, mais qui ont encore au moins la possibilité de vivre en ville, en son coeur historique, à deux pas du Vieux-Port, de la gare Saint-Charles, du port. Rassurez-vous, pas pour longtemps ! Bientôt sur les 32 ha qui constituent l'ensemble du quartier, on aura coulé des milliers de mètres cubes de béton pour édifier, façon Défense à Paris, un « centre directionnel», 18.500 m² de logements, 400.000 m² de bureaux et 110.000 m² de commerces, 17.500 places de parking ; y'aura en plus un jardin de vestiges helléniques et un musée [2] ! Les grandes sociétés y auront leur siège. Un Centre méditerranéen de commerce international dominera l’ensemble, nouveau phare de l’expansion économique de la ville. Ainsi Marseille pourra réellement devenir une vraie grande ville. Une capitale quoi !


DELIMITATION DES ZONES
En première phase :
1. le secteur BOURSE déjà engagé
2. Les terrains expropriés dans le cadre d’aménagement de la pénétrante de l’autoroute Nord-Est de la porte d'Aix
3. Les pentes des Carmes entre la Rue Sainte - Barbe, la Place des Grands Carmes et la Rue Louis Astouin -
4. Le triangle formé parla Rue d'Aix, la Rue Sainte Barbe et la Rue Colbert.
En deuxième phase :
5. La zone comprise entre la Gare Saint-Charles, le Boulevard Charles-Nédélec et la Rue des Petites Maries
6. Le secteur de la Place Marceau
(in : "Première phase du Centre Directionnel de Marseille", URBACEDI)




PREMIERE PHASE
1. Musée (M) - Auditorium (A)
2. Logements
3. Hôtel
4. Commerces
5. Bureaux- Marseille Métropole
6. Circulation piétons.
(Schéma d'après URBACEDI)


Le Centre Directionnel secteur Bourse-Sainte Barbe : évolution du projet de 1973 à 1987
Source : Ville de Marseille - Direction de l’Habitat/AGAM, Programme de référence du centre-ville, Avril 1993

URBANISME-FASCISME ! MÊME RIME !

Ça fait près de cinquante ans que l'on en parlait. Les maires d'avant-guerre craignant de perdre une partie de leur électorat en foutant ce quartier en l'air, avaient ajourné leur projet. Pendant l'occupation un urbaniste dénommé Beaudoin prend l'affaire en mains. Il a le plein accord de Vichy.
« Les régions les plus industrialisées sont semées d'îlots d'habitations, de quartiers devenus insalubres ou incommodes. Pour améliorer l'hygiène physique et morale de la population il convient d'épurer les groupements enchevêtrés » écrit Beaudoin dans la revue « Marseille » en 1942, dessinant ensuite les lignes générales d'un projet qui ressemble comme un frère à celui que l'on vient de mettre en chantier : « la vieille cité mal entretenue et insalubre déshonore la ville ; après une épuration nécessaire, elle pourra devenir une ville-musée, lieu de promenade au milieu des souvenirs du Vieux Marseille. Des mails dans la tradition méditerranéenne, des grands cafés, des magasins de haut commerce formeront autour de la place de la Bourse le « Forum moderne ».



S'il en était besoin, les dires du bon Beaudoin sont à compléter par l'argutie que présente un certain Ripert, président du « conseil municipal » de l'époque : 
« Marseille vit sur une mauvaise réputation. On doit la dépouiller de cette lèpre hideuse, de ces taudis... où la tuberculose cause 19 décès par an pour mille personnes. Il faut détruire ce quartier pour faire que Marseille devienne une porte de l'Eurafrique... porte monumentale et prodigieuse qui fera honneur à la France du Maréchal en redressant son âme, en rectifiant et en purifiant son visage. »

De tels délires verbaux ne sauraient être encore de rigueur... Le style change.

AIR CONDITIONNE A TOUS LES ETAGES

Foin de « Maréchal nous v'Ià ! » ; les envolées vichistes se flouent maintenant dans le discours de l'économiste. Il faut démolir ce quartier car la situation économique de Marseille est fragile. Les quelques industries traditionnelles périclitent. Le port, malgré un impressionnant trafic d'hydrocarbures, merdoie. D'où nécessité de créer un important secteur tertiaire. Il compte 130.000 personnes à l'heure actuelle. Il en faudrait 230.000 en 1985. Ceci mené à bien, la ville pourrait attirer en son sein le siège de nombreuses firmes ; jouer au niveau de la façade méditerranéenne (sinon de l'Eurafrique !...), un rôle de capitale, de ville phare... D'où nécessité de créer 20 hectares de bureaux.

Après les économistes la parole revient aux urbanistes-architectes. Une véritable mise en condition de la population locale précède la réalisation du projet. Media, débats, expositions sont jetés en pâture au public, encensant
tous le massacre qui va être entrepris. « Mise en condition » ? Quel langage mon pauvre garçon ! En réalité, comme l'explique M. Guy Daher, ex-président du syndicat régional des architectes, il faut pour que les gens comprennent bien ce qui va se passer mettre au point (« focaliser») l'image la plus représentative de votre projet de façon à être facile à retenir, simple, évocatrice, etc. La diffuser en même temps que les documents urbanistiques, architecturaux-techniques... La concrétiser dès le début de l'opération sous la forme la plus parfaite afin qu'elle devienne une évidence ». Ce bourrage de crâne se traduit statistiquement dans une enquête commandée par la « Sonacotra », société chargée des expulsions et du relogement dans le quartier des Carmes. 

Il s'avère, selon cette enquête, que 75 % des personnes qui sont pour le projet ne le connaissent que très vaguement (cf. plus haut « une image... facile à retenir, simple, évocatrice). Par contre 75 % des personnes qui s'opposent au projet le connaissent avec précision. De « Mise en condition », on passe à « focalisation » ; des accents de la revue « Marseille » qui qualifiait ce quartier en 1942, de « cloaque, d'enfer vermoulu, d'espèce de charnier en décomposition, empire du péché et de la mort », on en vient à causer d'insalubrité.

Et vive les grandes oeuvres de salubrité publique ! Vive la loi Vivien du 10 juillet 1970 qui autorise le préfet à procéder à l'expropriation des propriétaires ou des locataires, quand les locaux sont insalubres ou installés dans un certain nombre d'immeubles insalubres. En dehors de cette polyphonie feutrée, certains journalistes savent cependant retrouver la virulence d'antan pour dénoncer cette « saloperie de quartier, cette ignoble rue Sainte-Barbe » comme le fait un des pisse-lignes de « Marseille-Sept », journal gratuit que distribue l'agence Havas.

DES SOCIOLOGUES POUR CAUTIONNER

Le comble de l'affaire est que les tenants du projet n'arrêtent pas de parler de « concertation avec la population » et, combien haut, de clamer à tous vents que « l'on a fait des enquêtes sociologiques ». Avec quelques millions donnés à la fac d'Aix, on aura même sinon le cautionnement des gauchistes, du moins acheté le silence des sociologues en les faisant un petit peu travailler.
Non pas que les enquêtes soient « Pro-centre directionnel ». Bien au contraire. Point par point elles rejettent tous les arguments des tenants du projet. Ainsi pour ce qui est de l'insalubrité, le rapport du Groupe d'études pour l'application des méthodes scientifiques à l'architecture urbaine (G.a.m.s.a.u.) conclue avec le Ceresm (centre d'études et recherches ethnologiques de sociétés méditerranéennes) que l'état des immeubles du quartier des Carmes et Sainte-Barbe est relativement correct : 
« les faiblesses importantes condamnant définitivement l'immeuble sont rares : 30 immeubles sur 230. 165 immeubles présentent un gros œuvre totalement exempt de dégradations réelles. 35 sont à la limite des deux catégories ».

Et les gens du G.a.m.s.a.u. et du C.e.r.e.s.m de poursuivre en accusant les pouvoirs publics d'avoir laissé se bidonvilliser ce quartier, en précisant comment depuis cinquante ans les pouvoirs locaux refusent d'y faire des investissements [3]. Quant à ce qui est de la portée économique de l'opération, elle semble sérieusement hypothéquée.

En plus des sociologues, de certains économistes, nombre sont ceux qui pensent qu'il est illusoire de croire que toute usine même une usine importante de la zone de Fos, implantera sa direction en tout autre endroit que celui où elle se situe », comme l'a expliqué un géographe en commission extra-municipale d'urbanisme précisant d'autre part « combien il était tout aussi peu vraisemblable de voir les bureaux déjà installés à Marseille, déménager pour le centre directionnel ». Autant de dénonciations, de mises en garde qui fileront au panier.

DU COTE DES INDIGENES

La plupart des habitants du quartier prennent connaissance du projet par la presse. François le Grec, restaurateur, fait d'importants travaux d'aménagement. II avait eu des « assurances ». Six mois après l'achèvement des travaux, il apprend son expulsion. « De temps en temps, on voyait venir des messieurs qui parlaient parisien. Puis il y a eu les journaux et surtout les enquêtes. Alors là, bien sûr, on y a cru » nous dit un habitant. Le père Audusseau, délégué diocésain aux émigrés est arrivé à Marseille il y a moins de dix ans. Ce quartier l'a « emballé » ! Il a bien essayé de faire quelques réunions pour tenter de le sauver. Les gens n'y venaient pas. La Sonacotra, elle, a vu tout le monde : personne par personne, isolant chacun face à sa puissance. Certes un Comité de défense s'est créé. Mais ses revendications uniquement quantitatives ne portent que sur les indemnités à verser.

Une sorte de morbidité s'est emparée des habitants. François le Grec : 
« Si ç'avait été avant, comme autrefois... mais maintenant tout le monde s'en va ; les jeunes aussi... On ne nous aurait pas vidés comme ça ! »
Chacun maintenant se prépare à quitter le navire. Avant le naufrage... Pourtant quelques uns vous confient encore que « ce quartier ; on s'y sent bien ! Il ne faudrait pas tout détruire ». Il y a également ceux que l'on a aidés à devenir racistes et qui, après avoir vécu depuis toujours dans un quartier cosmopolite, vous lâchent : 
« Les Carmes vraiment deviennent polluées... Avec tous ces Arabes ! Je vous assure que maintenant, même si on ne me donnait pas d'argent je partirais. Pourtant je suis ici depuis 1929 ». 
Par contre, pour cet autre habitant, fonctionnaire, il n'y a aucun problème de cohabitation. 
« C'est le quartier le plus calme de Marseille. Jamais de viol, de hold-up. C'est un quartier vivable tel qu'il est. Mais peu à peu les amis partent : les liens se distendent. On languit de foutre le camp ».

UN TAXI POUR CREVER

Se battre ? Non. Alors, c'est la course aux allocations que donne la Sonacotra. Quand tu es propriétaire encore !... Le pire c'est pour les locataires. Beaucoup sont là depuis plus de vingt ans et bénéficient de loyers anciens : quarante francs par mois. Ils recevront une allocation de 250 F par pièce, plus une « allocation de déménagement ». Disons (maximum !) que pour une-pièce-cuisine tu perçoive 5.000 F (inimaginable d'ailleurs !). Ça veut dire pour toutes ces petites gens, qu'il leur reste à vivre le nombre de mois pendant lesquels ils pourront taper dans ces 5.000 balles les suppléments que leur coûtera leur nouveau loyer. Démagogiquement, 350 H.L.M. prennent place dans le projet... Mais ce n'est pas tout le monde qui peut se payer une H.L.M. et, en tout cas pas les petits retraités et pensionnés du quartier. Des milliards par dizaines sont engagés dans l'affaire... Oui ; vous aurez quelque chose : on vous payera le taxi pour aller crever ailleurs.

LES MIGRANTS ONT DU GOUT

Pour le reste de la population, tu sais, ce sont des migrants. « Ils ont l'habitude de se transplanter ailleurs en moins de cinq. » Ben, oui, mais manque de pot, ils ne veulent pas quitter le centre ville. Alors, tout autour du quartier dont on vient d'amorcer la destruction, ils rayonnent.

Au Panier par exemple , ils arrivent. Migrants en vue ! Certaines gens du Panier, vigies inquiètes doublées d'« artistes », se sont érigées en Comités de sauvegarde du Panier. Certes on y cause retape de vieilles pierres. Mais on s'inquiète parce qu'on aimerait bien faire de ce quartier cette sorte de «ville musée » dont parlait le bon Beaudoin. Et avec les Arabes, vous savez ?… « Moi ; je suis apolitique et raciste. Vous pourriez vivre avec des Arabes, vous ? comme le dit la tenancière de la première galerie de tableaux qui vient de s'installer dans le quartier. « Le Méridional » de Gabriel Domenech, toujours en pointe dans ce genre de situation, apporte l'élément scientifique qui éclairera ses lecteurs du péril qui menace le quartier. « Il s'avère en effet que la population nord-africaine du Panier atteint 16 % de la population totale. C'est gros. Surtout lorsqu'on sait que les urbanistes considèrent un secteur comme « perdu » lorsqu'une minorité — reconnue envahissante —atteint 10 %. »

Vite, sauvons le Panier pour en faire un Montmartre de gentils peintres, d'artistes, marchands de tableaux et autres promoteurs immobiliers qui bientôt vous lanceront du « venez vivre au coeur historique et populaire de Marseille dans un appartement rénové. » Raous ! Schneil !... Encore un effort et plus d'Arabes, plus de retraités, plus de bleus d'ouvriers. Que du tertiaire, et que du Cacharel! La ville est sauvée.


Jacques Windenberger 
Le Panier

VOTRE VILLE NOUS INTERESSE

« A aucun moment de notre étude la nécessité de détruire le quartier pour des raisons internes à celui-ci ne nous est apparue de façon objective. Seuls les espoirs de doter Marseille d'un centre d'affaires d'une utilité hypothétique… et celui, diffus et inavoué de débarrasser Marseille d'un quartier non assumé au niveau urbain et démographique semblent justifier son choix. » 

Concluent les gens du G.a.m.s.a.u. et de C.e.r.e.s.e.m. à la fin de leur étude. Alors, urbanisme-racisme, même combat ? Certes on s'est servi d'un racisme latent pour mener à bien le projet, pour faire avaler le bétonnage du centre ville Mais ce n'est pas l'unique raison. Le centre directionnel va coûter des dizaines de milliards. Un appel énorme est lancé aux banques qui, seules, peuvent financer un tel projet. Les sociétés d'économie mixte n'ayant le droit d'intervenir que là où le secteur privé juge l'opération non rentable. La ville de Marseille par l'intermédiaire de la S.o.m.i.c.a. aménagera les terrains. Premier passif de 90 millions de francs. Il ne peut être question pour elle, au risque d'obérer complètement son avenir qu'elle participe au financement du reste. Paribas, des promoteurs comme J.-C. Aron (la tour Maine-Montparnasse) réaliseront les bureaux, les galeries marchandes... Alors, Defferre (maire de Marseille) vendu aux banques ? C'est pas si simple. C'est que les banques, centre directionnel créé, seront obligées de faire ce qu'il faut pour insuffler un petit peu d'oxygène dans l'économie régionale au risque de se retrouver avec des hectares de bureaux à moitié vides.

Que tu sois PCF., Déferre... sous la bannière du capitalisme, ta marge de manoeuvre au sein du système consiste entre te faire beaucoup ou très beaucoup baiser - Vive donc les banques qui vont redonner à notre ciel méditerranéen la vigueur d'une économie dynamique !

REQUIEM (ALLEGRO MA NON TROPO)

En attendant, les travaux vont joyeusement bon train. Quand le bâtiment va tout va ! Ohé les gars, foutez-moi un coup de bull dans ces merdes de vieilles bicoques ! C'est vrai que bientôt on l'aura notre jolie ville propre avec ses commerces, ses bureaux, le quatre étoiles Sofitel et, un chemin piétonnier
qui, de bureaux en boutiques, de grands magasins, en supérette, nous conduira jusqu'au dodo.

Marseille sera alors une vraie ville. On n'aura plus honte d'y vivre. Et puis on partira ailleurs et d'ailleurs on filera encore ailleurs... à Istambul...
Mais tu me dis que les Indiens ont fait péter une bombe atomique. Alors là, ça change tout !

A CHACUN SA PLACE

Il suffit de regarder sur une carte le type de population des quartiers nord par rapport à la population marseillaise en général pour constater la proportion d'ouvriers et d'immigrés qui y sont stockés par rapport aux cadres et professions libérales. Et comme nous l'avons dit le bord de mer est réservé à l'habitat privilégié et la politique de « rénovation » vide le centre des gens simples. Depuis vingt ans les quartiers nord ont vu pousser ce qu'on appelle les « grands ensembles » dont les caractéristiques principales sont la concentration, la promiscuité et l'absence d'équipements collectifs. Ainsi l'histoire de la Z.U.P. n° 1 est représentative de ce type d'urbanisation dont le seul but est de donner un toit aux travailleurs.

En 1963-65, on envisageait de construire 5.500 H.L.M. et 2.100 logements primés d'un standing « crédit foncier ». En fait aujourd'hui nous avons 6.400 logements H.L.M. et 700 logements primés ; et que dire de ces H. L.M. lorsque, comme à la cité Font-Vert, les fenêtres donnent soit sur une voie ferrée soit sur une rocade ; pas de ségrégation sociale disent les déclarations d'intention ? en fait on sait qu'en définitive, il y a là dans ces zones 2 fois plus d'ouvriers, 6 fois plus de travailleurs immigrés qu'en général à Marseille. Le fait que pendant dix ans on n'ait pas pensé à donner un nom aux rues est un oubli peut-être négligeable mais bien significatif ! En 1972, 10 % des enfants de la Z.U.P. avaient de un à quatre ans de retard à la fin de l'école primaire, et ce n'est pas tout puisque pour 7.000 logements environ il y a actuellement 3 crèches et on en prévoit une autre dans le centre commercial en construction de 100 m² de surface au sol ! ! !. 

On nous parle d'habitat social : on stocke les gens dans des casernes plutôt qu'on les loge et à quel prix ? Les offices d'H.L.M. font des appels répétés aux pouvoirs publics car ils ne peuvent équilibrer leur budget et pourtant les locataires ont de plus en plus de mal à payer leur loyer. Ainsi aux Flamands, dans la Z.U.P. n° 1, il y a 50 jugements d'expulsion en cours, il y en a 85 à la Viste et 80 aux Hirondelles (liste non exhaustive !).

A côté de cela, dans le cadre de l'opération « coup de poing » patronnée par l'ancien ministre Chalandon, concours de 15.000 logements pour éponger le déficit, on a construit à l'extrême nord de Marseille une cité de 1.500 logements « La Savine » champignon de béton planant au-dessus d'une zone pavillonnaire et verte et des quelques hectares de guarrigue existant encore.

Il y a environ un an, près de 80 % des logements demeuraient inoccupés et la Logirem a recours aux petites annonces pour rabattre les éventuels locataires : quoi de bien étonnant à cela lorsqu'on sait qu'un F4 est loué 620 Francs toutes charges comprises, sans parler du fait que la présence de nombreux immigrés est susceptible de décourager certains. Et si on est prêt à en payer le prix et qu'on est pas « dérangé » par les populations « étrangères », l'absence d'équipement et la faiblesse des transports en commun (terminé après 21 heures et pas le dimanche) a vite fait de décourager ceux qui espéraient encore habiter là ! Bref, non seulement les gens ont de plus en plus de mal à payer les H.L.M. mais c'est un habitat pourri et concentrationnaire : l'urbanisme est une répartition ségrégationiste des marchés dans l'espace.


IL FAUT ADAPTER MARSEILLE A L’AUTOMOBILE

La politique suivie par lia municipalité depuis plus de vingt ans nous semble particulièrement grave en matière de transport urbain.

I La politique municipale

La municipalité est une alliance : — gauche radicale et socialiste — droite et même extrême droite. Prétexte : une bonne gestion municipale permet de dépasser les oppositions politiques (socialisme ou capitalisme).
La municipalité Defferre se veut moderne, active, efficace et de fait elle l'est.
Depuis vingt ans : elle a modernisé le réseau urbain :
suppression progressive des tramways et des trolley-bus ;
remplacement par des autobus.
Cette politique a pour résultats une augmentation de pollution et davantage de place pour les autos. C'est là l'essentiel ; il s'agit d'entamer une politique de grands travaux pour faire face à l'augmentation de la circulation auto, désengager le centre, etc.
1950 : 45.000 véhicules ;
1960: 120.000 véhicules.

II. Constat

1. Aujourd'hui plus de 300.000 voitures à Marseille.
L'augmentation est fantastique alors que la surface de voirie -a augmenté beaucoup moins vite.
2. Encombrement accéléré, circulation ralentie.
3. Les bus circulent de plus en plus lentement, sont de plus en plus abandonnés, reviennent de plus en plus cher à la collectivité. Le déficit de
la R.A.T.V.M. atteint quatre milliards au moins en 1973.
4. Morts et blessés : la situation est évidemment catastrophique.
5. Nuisances de toutes sortes : bruit infernal à toutes heures, atmosphère empoisonnée.
6. Piétons condamnés. Rues, places, trottoirs encombrés de voitures en stationnement anarchique, moindre espace réservé aux garages, trottoirs réduits au minimum.



Gageons que devant un constat pareil (la majorité des Marseillais et particulièrement les classes laborieuses subissant une asphyxie généralisée des moyens de circulation en ville), la municipalité socialiste Gaston Defferre a réagi et décidé de faire une autre politique... ?


III. - La politique actuelle de la municipalité

1. « Priorité aux transports en commun » ?

De fait : couloirs réservés aux bus et taxis de plus en plus nombreux (on refait avec de la peinture ce qu'on avait défait lorsqu'il y avait des rails !), stationnement de plus en plus interdit dans le centre, amélioration du réseau
du 68, parc de dissuasion Saint-Pierre-et-Louvain. Tout cela, c'est indéniable, va dans le bon sens, mais n'est qu'une goutte d'eau, d'autant plus qu'on refuse de S'attaquer au vrai problème, et qu'on engage des dépenses folles qui
obligent à des augmentations d'impôts inouies.


2. Derrière le slogan, la réalité

La politique des grands travaux continue de plus belle. Depuis 1970, la municipalité n'a fait qu'accentuer la politique commencée avant. Déjà sont achevés, commencés ou prévus des travaux gigantesques. Exemple : deuxième
rocade autour de Marseille sous forme de voie express. Elle coupe en deux les quartiers, les cités d'habitation et fera passer les voies rapides sous les fenêtres de nombreux appartements.
Autres exemples : le métro, le tunnel sous le Vieux-Port et celui du centre-ville, les divers parcs auto. Que représentent les couloirs réservés aux bus à côté de cela ?

3. Le coût de cette réalité

Les dépenses de voirie ont des conséquences dramatiques sur les finances locales. Pratiquement, les dépenses pour l'auto privée absorbent presque toutes les possibilités d'équipement malgré les très importantes augmentations
d'impôts — qui ont doublé en cinq ans. Le 7 mai 73, le conseil municipal a adopté un plan d'équipement de voirie urbaine pour 75. C'est un programme de 54 milliards (anciens) dont 40 sont à supporter par la ville (le reste en subventions). Le tunnel du centre ville en absorbe 40 milliards et 10 milliards seront répartis entre les quatre parcs-auto.
Les choix financiers véritables sont des choix qui pour l'essentiel visent à accélérer la politique des grands travaux destinés à satisfaire la circulation automobile privée.

IV. - Les solutions
Elles demandent avant tout du courage politique. D'un côté : quelques dizaines de commerçants, le lobby des garagistes et réparateurs de voitures, les fans de l'auto et les industriels, les sociétés multinationales du pétrole.
De l'autre côté, l'immense majorité des travailleurs marseillais et leurs familles. Il faut choisir ! Aujourd'hui, Defferre à Marseille fait exactement la politique des grands travaux de Pompidou à Paris (« Il faut adapter Paris à l'automobile»!), de Pradel à Lyon, de Royer à Tours, de Médecin à Nice, de Deimas à Bordeaux, de Fréville à Rennes, etc. Pourtant une autre politique est pratiquée ailleurs, à Grenoble, Rouen, Milan, Bologne, Rome.

Rapport CSF 13.

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UN JARDIN PUBLIC

La municipalité sacrifie à une opération de prestige les besoins d'espaces verts d'une population et d'une ville en voie d'asphyxie. Une partie des jardins du Pharo (10.290 m²) vendue à une importante chaîne hôtelière (Sofitel) pour la construction d'un hôtel 4 étoiles, fait qui peut paraître en contradiction avec la politique en faveur des espaces verts qui est sensée être développée par la ville (si on se rappelle la semaine verte en janvier. Alors que sur la colline de Luminy tout bon Marseillais se doit de planter un arbre afin de préserver la nature, on supprime au centre de la ville un espace vert considérable, pourquoi ?
Pourquoi un hôtel ? Ce n'est pas une opération due au hasard mais liée au complexe Marseille-Fos. « Il est sûr désormais que tout projet concernant Marseille ne peut faire abstraction de l'énorme complexe industriel qui se crée à ses portes », et à la création du centre directionnel : d'après la municipalité, Marseille va renforcer son attraction sur son aire métropolitaine et deviendra de plus en plus le lieu privilégié de toutes les activités directrices de l'économie publique et privée, des services rares et de la vie culturelle de sa zone d'influence. Quel hôtel ? En conséquence c'est un hôtel de prestige qu'il faut à l'équipement hôtelier de la ville. Il faut un couronnement sous la forme d'un hôtel de catégorie supérieure, extrêmement bien situé, capable de
transformer l'image de marque de Marseille dans l'esprit des voyageurs français et étrangers touristes et encore plus des « hommes d'affaires ». Un hôtel pour qui ? « la finalité principale de l'hôtel est de faciliter et de développer les séjours à Marseille des hommes d'affaires européens ou internationaux. Mais la municipalité voit d'autres débouchés à cet hôtel et compte aussi attirer une certaine clientèle touristique, celle des « tours 4 étoiles » qui dans les relations Italie, Côte d'Azur, Espagne éviteraient Marseille faute de mode d'hébergement à leur niveau. La municipalité désire aussi créer progressivement un mouvement d'intérêt international sur Marseille. D'autre part ne seraient pas exclues de l'utilisation des diverses attractions les bourses les plus modestes « les familles pouvant se payer une fois dans l'année le luxe d'un déjeuner au restaurant panoramique » «l’éventail des grills étant très ouvert »...

Guy Colman, Bernard Soulier,
le Comité de Lutte Architecture Marseille
et l'Association syndicale des Familles.


NOTES (LUI)

[1] Selon Lucien Tirone (Un nouveau centre pour Marseille. In: Méditerranée, 3, 1974) :
« Déprolétariser » le centre de Marseille.
La formule est rarement employée en public. Mais il est vrai que beaucoup pensent chasser les nord-africains du centre élargi où ils sont installés, au delà de la Canebière, vers le Nord. Dans ce secteur ils représentent environ 30% des résidents. Officiellement, il s'agit de supprimer des zones d'habitat insalubre, où la densité de population atteint 700 habitants à l'hectare. Mais on envisage d'ôter aux quartiers Belsunce et Carmes le rôle de foyer d'accueil (l'expression de "sas" a été utilisée) ou de gite d'étape que remplissaient beaucoup de garnis, d'hôtels ou de logements en location. On évalue à 1/2 million le nombre des travailleurs immigrés qui traversent Marseille chaque année. Ils s'y arrêtent à l'aller à la recherche d'une orientation ou d'un emploi, et au retour pour y voir les amis et y faire des achats avant de prendre le bateau ou l'avion. Toutefois les nord-africains ne sont qu'une minorité dans le quartier Porte-d'Aix. La majorité de la population est formée d'ouvriers, (dans certains îlots on compte jusqu'à 85% de manoeuvres), de petits employés et de retraités de nationalité française. Beaucoup travaillent dans le centre, dans les industries portuaires, depuis Arenc jusqu'à St Louis, ou sur le port comme dockers. Les revenus sont très modestes, souvent inférieurs à 1.000 francs par mois en 1973. On envisage de reloger la moitié de la population résidente actuelle sur place dans des logements sociaux. Il est cependant vrai que la construction des nouveaux immeubles provoquera des migrations internes et conduira à l'installation de familles plus " bourgeoises ". […]
Un grand nombre s'interrogent sur le relogement des habitants des Carmes. Les enquêtes de sociologues montrent que 60 % des habitants souhaitent vivre dans le quartier. Ce ne sont pas que des Nord-Africains. Beaucoup sont des Français, dockers, marins, employés de compagnies maritimes. Où seront-ils relogés ? A la périphérie urbaine ? Dans la banlieue nord ?, c'est-à-dire très loin du lieu de travail. 350 logements sociaux sont prévus sur place. C'est insuffisant dit-on. Le problème moral du déracinement demeure : «nous sommes nés dans ce quartier, nous y avons toujours vécu, c'est notre vie ». Les attaques les plus vives portent donc sur la stratégie du relogement des populations résidentes. Les conditions optimales devraient répondre aux critères suivants : logement près du lieu de travail, loyer inférieur à 100 F par mois (1973), conservation du réseau de relations et de connaissances actuels, présence de commerces adaptés au mode de vie. Il est vrai que moins de la moitié des habitants actuels trouveront des logements répondant à ces exigences. La construction de logements neufs accentuera donc la tendance à la reconquête du centre par des populations plus aisées.
Les petits commerçants des ilots prévus à la démolition sont très inquiets pour leur avenir. Ils sont très nombreux (850 dont 250 cafés, restaurants et hôtels meublés). Ils recevront certes une indemnité, mais ne retrouveront nulle part ailleurs les possibilités d'exercice qu'ils avaient dans ces quartiers (bien que certains aient déjà prévus leur transfert au-delà du cours Belsunce). 60 % d'entre-eux n'habitent pas le quartier et sont locataires, ce qui rend plus difficile encore leur ré-installation ailleurs ou sur place.
Les retraités et personnes âgées seront chassés de leurs logements vétustés. Où se reloger ? Les loyers sont très modiques dans ces quartiers très anciens. Certes un foyer résidentiel de troisième âge a été prévu (120 lits) mais sera-t-il suffisant ? Les immigrés venus d'Afrique du Nord et d'ailleurs vont voir disparaître en grande partie les structures d'accueil qui leur permettaient une certaine adaptation à la civilisation industrielle, qui assuraient une fonction d'assimilation et d'acculturation. Par quoi les remplacer ? Où ? Comment ? Il apparaît donc que les intérêts des populations résidentes ont été oubliés.»

[2] Les auteurs - écolo - semblent oublier les luttes pour le droit au logement des immigrés organisées par les collectifs de l'extrême gauche, dont en particulier le Mouvement des Travailleurs Arabes dans le quartier de la Porte d'Aix. Par ailleurs, à proximité de la porte d'Aix, s'érigeait le Grand Domaine, vaste édifice loué par parties par de nombreux collectifs de l'extrême gauche et des gauches alternatives (Révolution !, Association générale des étudiants de Marseille, etc., et en partie co-habité par des étudiants en architecture, militants de ces groupes politiques, et des comités d'action étudiants qui également intervenaient contre le mal-logement des quartiers populaires et des bidonvilles.

[3] L’ouvrage est publié en off-set par le Centre d'Etudes et de Recherches Ethnologiques sur les Sociétés Méditerranéennes (C.R.E.S.M.) d'Aix-en-Provence, de J.A. CARRENO, A. HAYOT, F. LESME, dont le titre est le suivant « Le quartier de la Porte d'Aix à Marseille ». La conclusion de l'étude des sociologues est clairement affirmée :
« Une telle opération... ne peut que s'inscrire dans un processus de rénovation — déportation des populations .... Le quartier de la porte d'Aix verra progressivement l'ensemble de ses fonctions actuelles remises en cause et par voie de conséquences nous allons assister au changement de la composition sociale des populations.... à masquer les buts réels : adapter au moindre coût [social?] la planification urbaine d'une métropole d'équilibre comme Marseille à la concentration industrielle... La rénovation urbaine se justifie dans beaucoup des cas, mais elle doit éviter de considérer l'élément social comme un obstacle à contourner. »







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