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Les Tours Eiffel


« Etude de perspective : la tour Eiffel », 1995-2003  |AI Weiwei

Régis Debray, dans un article [notre précédent post], jugeait que la tour Eiffel incarnait, lors de sa construction, « un message politique : la victoire de la Science et de l’Industrie sur la superstition religieuse symbolisée par le Sacré-Coeur.» Puis est devenue « pour le monde entier la métonymie visuelle de Paris, et, dans une vision patrimoniale des choses, la trace la plus parlante de la Belle Époque, le monument historique par excellence. » [1] Pour Roland Barthes la Tour est  un « monument total » car « pleinement inutile » ; et,
« Le mythe est constitué par la déperdition de la qualité historique des choses : les choses perdent en lui le souvenir de leur fabrication.[...] Une prestidigitation s’est opéré, qui a retourné le réel, l’a vidé d’histoire et l’a rempli de nature, qui a retiré aux choses leur sens humain de façon à leur faire signifier une insignifiance humaine.» [2]
A ces allégories précieuses, il faut toutefois ajouter que ce gigantesque mécano aura également d'autres fonctions que d'être un monument inutile du paysage parisien : celle d'assurer à ces financiers-constructeurs-exploitants d'importants bénéfices, d'être un instrument militaire dédié à l'observation et à la communication, puis un support publicitaire, et à partir des années 1960, un commerce lucratif, haut lieu du tourisme parisien.

La Tour Eiffel, instrument militaire

La tour Eiffel connût un grand succès lors de l'exposition universelle de 1889, mais le nombre des visiteurs s'estompa rapidement, tandis que le nombre de ses détracteurs, lui, ne faiblissait pas. Le contrat d'exploitation de vingt années qui offrait à un consortium liant la compagnie Eiffel et des banques se terminait en 1909, date prévue du démontage de la gigantesque structure. La Tour, propriété de la ville de Paris, exploitée par une société privée, était devenue un objet inutile, encombrant, coûteux dans son entretien et n'apportant plus guère de recettes. De même, à cette époque, des personnalités influentes, des artistes estimaient que le squelette métallique, à la silhouette disgracieuse, blessait le paysage de Paris et qu’elle devait être démolie en 1909, comme prévu. Guy de Maupassant écrivait en 1890 : « J'ai quitté Paris et même la France, parce que la tour Eiffel finissait par m'ennuyer trop. [...] Mais je me demande ce qu'on conclura de notre génération si quelque prochaine émeute ne déboulonne pas cette haute et maigre pyramide d'échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de Cyclopes et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d'usine. »




Les militaires l'utilisaient cependant comme poste d'observation idéal, permettant de contrôler Paris, et ses environs (et bientôt les cieux : en 1900, le général allemand Ferdinand Von Zeppelin, s'envole à bord d'un ballon dirigeable de son invention). Des expériences scientifiques civiles (notamment météorologiques) y étaient également menées, mais tout ceci ne pouvait suffire à garantir la survie de la tour.

Le "sauveur" de la Tour, revendique depuis longtemps l'Armée, sera le capitaine Gustave Ferrié spécialiste de la télégraphie sans fil (TSF) alors naissante ; voulant sans cesse améliorer les performances de ses postes de radio expérimentaux, il se heurte à un problème insoluble : il n'a pas d’antenne assez haute. Gustave Eiffel lui propose d’utiliser sa Tour et le Capitaine Ferrié reçoit rapidement l’autorisation de construire une première installation expérimentale basée sur le Champ de Mars et une antenne au sommet. L’installation d’une station provisoire en 1903 permet à Ferrié de réaliser des essais de liaisons qui se révèlent concluants, avec des portées de plus de 400 km. Le capitaine propose alors au ministère de la Guerre d’utiliser officiellement la Tour Eiffel comme antenne. Le 21 janvier 1904, la Tour Eiffel devient officiellement station de TSF, l'antenne radiophonique militaire la plus haute du monde. Dès 1907, des liaisons sont établies jusqu’en Tunisie, puis jusqu’aux États-Unis et ensuite dans le monde entier. En 1908, la construction d’une station souterraine au pied de la Tour Eiffel est approuvée. Il s’agit d’un cube enterré de 800 m² de surface, éclairé par une cour centrale. Ces succès, d’une grande utilité stratégique, seront l’élément majeur permettant de sauver l’édifice d’une destruction programmée. En 1909, un nouveau contrat est signé entre la nouvelle société d'exploitation et la ville de Paris.

Le rôle de la Tour Eiffel va devenir primordial pendant la Première Guerre mondiale. Les Services secrets français sont à cette époque des pionniers : ils utilisent la radio pour communiquer sur de longues distances, et son antenne intercepte les messages ennemis de mieux en mieux décryptés, ce qui permet de suivre l’avancée allemande et de lancer la contre-offensive. Les Français disposent ainsi d'une certaine avance sur les Allemands qui n’ont pas encore accordé suffisamment d’importance à cette technologie. Les applications militaires s’étendront ensuite à des usages civils et la tour Eiffel servira dès 1921 pour la diffusion de programmes radio.

La Tour Eiffel, support publicitaire

Entre les deux guerres, la Tour n'est guère visitée, son entretien coûteux, la station TSF militaire n'est plus aussi primordiale, et si ses ennemis d'hier sont moins nombreux et moins virulents, elle ne fait pas encore figure de symbole des folles nuits parisiennes d'alors, pas encore. Un journaliste de l'époque concluait un article lui étant consacré en posant la question de sa vente : un escroc en profita pour la vendre à un ferrailleur.
En 1925, André Citroën loue sans difficulté à la société d'exploitation, le droit d'utiliser la face nord, côté Trocadéro, pour y inscrire son nom en lettres lumineuses sur toute la hauteur. Le jour de mise en service de l'éclairage, toute la presse est au pied de la tour pour couvrir l'événement. Le lettrage évolue d'année en année pour suivre la mode. Les illuminations de 250.000 ampoules en six couleurs, figurent neuf tableaux, le dernier étant le nom « Citroën ». Cette enseigne lumineuse clignotante restera en place jusqu'en 1934 bien que la commune ait multiplié par six le montant annuel de cette « location » dès 1926. L'histoire retient également l'arrivée de l'aviateur Lindbergh en approche du Bourget, après une longue traversée de l'Atlantique à bord du Spirit of Saint Louis, qui se servit de l'enseigne lumineuse Citroën de la tour Eiffel comme balise pour se repérer. André Citroën profite alors de l'événement et invite le héros national à une réception à son usine, quai de Javel, faisant une fois de plus, une incroyable publicité pour sa firme... André Citroën éclaire de son nom chaque nuit le ciel parisien, pour le plus grand ravissement des touristes et le plus grand énervement de ses détracteurs et concurrents.



La Tour Eiffel, commerce lucratif

A partir de 1960, avec le développement du tourisme de masse, le nombre de visiteurs augmenta considérablement. Dès lors, d'année en année, la Tour deviendra un objet de commerce très lucratif, malgré les nécessaires et coûteuses opérations de « rajeunissement » et son entretien. En 1963, la tour Eiffel repasse pour la première fois le cap des 2 millions de visiteurs annuels, soit le même nombre que pour son année inaugurale soixante-quatorze ans plus tôt, à la différence majeure que cette fois-ci, ce cap symbolique de 2 millions d’entrées sera amélioré chaque année.

En 1979, le maire de Paris décide de ne pas renouveler la concession accordée à la société de la tour Eiffel, et de fonder une société d’économie mixte pour gérer librement le monument. En 2005, est créée la Société d'exploitation de la tour Eiffel (SETE), détenue à hauteur de 60 % par Paris et à 40 % par des partenaires privés (BTP Eiffage, Unibail, LVMH, Dexia Crédit local et EDF), pour assurer la gestion du monument dans le cadre d'une délégation de service public. L'exploitation de la tour Eiffel est rentable et l'édifice est un des rares monuments français, sinon le seul, à ne faire appel à aucune subvention publique. En 2009, la ville de Paris recevait de la SETE une redevance de 8,5 millions d'euros, en 2010, 9,4 millions d'euros.
Les différents maires de Paris ont en commun la volonté de faire de la tour un centre majeur de l’animation culturelle et touristique de la capitale. Pour autant, si la tour est devenue un incontournable du tourisme parisien, un moyen de s’imprégner de la ville et de la découvrir, comme le souligne Barthes, la « Porte » qui « marque le passage à une connaissance », un « rite d’initiation dont seul […] le Parisien peut se dispenser », les Parisiens, et par extension, les Franciliens, n’y vont pas. La tour Eiffel est donc l’un des rares lieux parisiens que les touristes se sont totalement appropriés. Les Parisiens en ont été progressivement exclus et ne le fréquentent presque plus. Il est d’ailleurs courant d’entendre les Parisiens critiquer la tour et son quartier, car trop touristiques. La tour est désormais pour la majorité des Parisiens un lieu évité, auto-censuré, dans lequel on se rend généralement avec des amis non Parisiens [3]. Si ce n'est lors des grands événements, de toutes sortes, qui se multiplient au pied de la tour, comme le départ du Paris-Dakar , le concert de Jean-Michel Jarre, de Johnny Hallyday, ou encore la venue de Jean-Paul II en 1997. Le feu d’artifice parisien du 14 juillet et du 31 décembre sont également devenus indissociables de la tour.  Chacun pourra y aposer sa propre interprétation, car comme le suggère Barthes : 
« Regard, objet, symbole, la tour est tout ce que l’homme met en elle, et ce tout est infini. Spectacle regardé et regardant, édifice inutile et irremplaçable, monde familier et symbole héroïque, témoin d’un siècle et monument toujours neuf, objet inimitable et sans cesse reproduit, elle est le signe pur, ouvert à tous les temps, à toutes les images et à tous les sens, la métaphore sans frein ; à travers la tour, les hommes exercent cette grande fonction de l’imaginaire, qui est leur liberté ; puisque aucune histoire, si sombre soit-elle, n’a jamais pu la leur enlever.» 


The Great Tower of London

La Grande-Bretagne et l’Allemagne furent à la fois témoins d’une France renaissante, qui s’était remise de sa défaite de la guerre contre la Prusse en 1870,  d’une France républicaine, qui, pleine d’assurance, avait enterré les fantômes de la Commune, et fêtait le centième anniversaire de sa Révolution. Ni les Anglais, ni les Allemands ne participèrent à la foire au niveau national. Alors que la participation du gouvernement des Etats-Unis fut dérisoire, les pays d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale dépensèrent quant à eux de véritables fortunes, considérant Paris comme le meilleur endroit pour afficher aux yeux du monde leur émancipation. Le Mexique construisit le pavillon le plus grandiose; suivi de près par l’Argentine. La Bolivie, le Nicaragua, le Chili, le Salvador et Saint-Domingue avaient également chacun leur propre pavillon. 

La tour Eiffel a coûté 7,8 millions de francs-or. L'État français a versé 1,5 millions de francs-or sous forme de subventions et une société anonyme a été spécialement créée à l'occasion de l'édification de la tour, avec un capital de 5,1 millions de francs-or. Cette société était détenue pour partie par Gustave Eiffel lui-même et pour partie par un consortium de trois banques. Deux millions de visiteurs se ruèrent à l'assaut des escaliers d'Eiffel, et les bénéfices obtenus à l'issue de l'Exposition universelle de 1889 auront permis de rembourser intégralement le capital aux actionnaires.

Le grand succès de la tour Eiffel, suscita l'attention des britanniques, et notamment des hommes d'affaires. Ils décidèrent alors de se lancer dans la construction d’une tour au moins aussi haute à Londres, devant tout à la fois flatter leur amour-propre, démontrer leur savoir-faire et être une source de bénéfices. Dans ce but sera organisé un concours international d'architecture et d'ingénierie ; il y eu 68 propositions, mais aucune ne peut rivaliser d'élégance avec la Tour Eiffel. La Tour de Londres ne sera jamais réalisée.















Toutes les images proviennent d’un livre qui regroupe toutes les propositions, téléchargeable au format PDF à cette adresse :

NOTES

[1] […] La tour Eiffel n’est pas un monument classé (mais simplement inscrit à l’Inventaire supplémentaire). On a pourtant failli la détruire, dans ses premières années, tant elle eut de moqueurs et d’ennemis. Dans quelle case la loger ? Elle les a faites toutes, successivement, et cumule à présent les prestiges des trois. Au départ, sur plan, ce fut un monument-forme, qui se voulait utilitaire et temporaire (vingt ans d’exploitation prévus dans le contrat initial avec Eiffel), prouesse d’ingénieur (le fer) et exploit d’architecture (les nervures). Elle incarna bientôt un message politique : la victoire de la Science et de l’Industrie sur la superstition religieuse symbolisée par le Sacré-Coeur. C’est devenu pour le monde entier la métonymie visuelle de Paris, et, dans une vision patrimoniale des choses, la trace la plus parlante de la Belle Époque, le monument historique par excellence.
[2] La Tour Eiffel, Delpire Éditeur, 1964.
[3] D'après Maie Gérardot : "La construction rythmique de l’incontournable touristique. L’exemple de la tour Eiffel." http://articulo.revues.org/195

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