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Saul Alinski : Rules for Radicals, 1971



Cet agitateur professionnel organise les quartiers pauvres sur la base des collectivités d'habitation et des communautés. Réformiste, actif, il ne se contente pas de paroles : depuis trente ans, il sème la révolte dans toutes les grandes villes des États-Unis.
Actuel, n° 24, 1972.

Ce qui suit s'adresse à ceux qui veulent changer le monde et le faire passer de ce qu'il est à ce qu'ils croient qu'il devrait être. Si Machiavel écrivit le Prince pour dire aux nantis comment conserver le pouvoir, j'écris Rules for Radicals pour dire aux déshérités comment s'en emparer.
Saul Alinsky

Jean Gouriou
Saul Alinsky
Rules for Radicals
1971

De toute évidence, le niveau de connaissance que le public français a pu avoir d'Alinsky est faible. En présentant la traduction de Rules for Radicals et l'introduction à ce livre enrichie de quelques documents annexes, nous souhaitons simplement que cet homme soit mieux connu. Il est certes provocant et peut exaspérer, mais sa complicité avec la vie des gens et sa santé dans l'action sont choses trop rares pour qu'on ne les retienne pas au passage.




Il est né le 30 janvier 1909, à Chicago, de parents juifs immigrés de Russie, dans un secteur dont il a dit lui-même qu'il était un ghetto par rapport au ghetto que constituait l'ensemble du quartier, un ghetto au second degré. Ses parents divorcèrent lorsqu'il avait treize ans et il vécut en partie à Chicago avec sa mère, en partie à Los Angeles avec son père, traînant d'école en école.

Sa vocation d'homme réaliste, a-t-il raconté, lui est venue lorsqu'il avait quatorze ans: «Chaque fois que je faisais une bêtise, mon père me disait: "Tu sais pourtant ce qui va arriver si tu continues à faire cela." Et un jour je lui répondis: " Non. Qu'est-ce qui va arriver? " et il ne le savait pas, il n'en avait aucune idée. C'est alors que j'ai commencé à regarder les choses et à les voir comme elles sont.»

Il fit ses études de 1926 à 1930 à l'université de Chicago: archéologie d'abord, puis sociologie. Ne trouvant pas de travail -c'était la crise- il obtint une bourse pour la préparation d'une thèse en criminologie. C'est alors qu'il chercha à pénétrer dans la bande d'Al Capone et se lia en particulier avec Frank Nitti, l'un des lieutenants du patron. Ils lui faisaient confiance et l'appelaient «le professeur». Cela dura deux ans.

En 1931, il travaille à l'Illinois State Division of Criminology auprès de jeunes délinquants. En 1933, il est nommé criminologue à la prison d'État de l'Illinois. A cette époque, il est également très engagé sur le plan social: il recueille de l'argent pour les travailleurs saisonniers du Sud des États-Unis, pour la Brigade internationale en Espagne, et collabore souvent avec le syndicat CIO et son leader John Lewis auquel il restera toujours très attaché. Il découvre aussi, et ce sera l'une de ses convictions de base pour son travail ultérieur, que la cause principale de la criminalité se trouve dans les mauvaises conditions de logement, la discrimination raciale, le chômage, l'incertitude économique et la maladie. Or, à ces vrais problèmes, personne ne fait face.

En 1939, il se lance, il veut mettre ses idées en pratique et organise le «Back of the Yards», un bas-quartier situé derrière les abattoirs de Chicago. Il réussit au-delà de ce qu'il attendait.

En 1940, il crée l'Industrial Areas Foundation, soutenu par un évêque auxiliaire de Chicago et financé par Marshall Field, directeur du plus important «grand magasin» de la ville. L'IAF est un organisme dont le but est d'aider des groupes, des organisations communautaires à démarrer. Pendant près de trente ans, Alinsky va y travailler et sillonner les États-Unis pour aider des dizaines de nouvelles associations à se constituer, aussi bien à New-York où il connaîtra Illich qu'en Californie où il aidera César Chavez à organiser les Chicanos.

Il est proche des gens. Né pauvre, il est reconnu par les pauvres. Cela ne l'empêche pas d'être très réaliste en matière d'argent et de faire financer son travail par des fondations ou des industriels. Il est aussi l'ami de Jacques Maritain et, vers 1950, est en contact avec Mgr Montini, archevêque de Milan, futur pape Paul VI. Il a beaucoup d'adversaires. Les autorités locales n'apprécient généralement pas l'implantation d'une «organisation du peuple» dans leur ville. Dans le Middle-West, en 1944, il est ainsi emprisonné par mesure de précaution. «Une chance, a-t-il dit, j'ai pu écrire ce livre Reveille for Radicals, publié en 1946 par l'université de Chicago.»

1968 marque un tournant dans sa vie. Son attention se déplace des ghettos de minorités ethniques vers les classes moyennes blanches. Les derniers chapitres de Rules for Radicals en témoignent. C'est aussi l'année où il crée l'Industrial Areas Foundation Institute, son IUT privé, une école pour «radicaux» financée pour 500000 dollars par Gordon Sherman, président de la Midas Muffler Company, et pour 250000 dollars par la Fondation Ford, sans compter les 2000 dollars de cachet de chacune de ses conférences.

Rules for Radicals est son testament. Alinsky, de plus en plus absorbé, le publie en mai 1971. Il meurt subitement le 12 juin 1972, en Californie, où il rendait visite à sa seconde femme dont il avait divorcé quelques années plus tôt. Il est à noter que les textes américains sur Alinsky parlent peu de sa vie privée: on sait simplement qu'il s'est marié avant la guerre, qu'il a eu deux enfants, que sa femme s'est noyée, qu'il s'est remarié puis a divorcé.

Dans une interview publiée trois mois avant sa mort, en mars 1972, dans Playboy, Alinsky disait: «Un jour, j'ai réalisé que je mourrais, que c'était simple et que je pouvais donc vivre chaque nouvelle journée, boire chaque nouvelle expérience aussi ingénument qu'un enfant. S'il y a une survie, de toute façon j'irai en enfer; mais une fois que j'y serai, je commencerai à organiser là-bas les have-nots que j'y trouverai. Ce sont mes frères

Un an avant sa mort, Alinsky a publié un second livre, Rules for Radicals, dont nous présentons ici la traduction française. Par rapport au texte de Reveille for Radicals de 1946, les principes essentiels n'ont guère changé; les formules-choc elles-mêmes s'y retrouvent. Les pages de J. F. Médard consacrées à Alinsky dans Communauté locale et Organisation communautaire aux États-Unis semblent résumer à l'avance, en 1969, Rules for Radicals, paru deux ans plus tard. Ce dernier livre est peut-être plus concret, les chapitres sur la formation de l'animateur, sur les tactiques à utiliser, sont plus directement utiles. Surtout, on y trouve relatées de nouvelles expériences d'organisation communautaire menées par Alinsky entre 1946 et 1970. Pour cela déjà, le livre vaut d'être lu. Ce qui frappe beaucoup en effet chez cet homme, c'est qu'il enseigne plus efficacement en racontant ce qu'il a fait qu'en essayant de philosopher sur les motivations de ses engagements et les justifications de ses méthodes.

Rules for Radicals a un autre intérêt qui n'est plus de l'ordre des méthodes elles-mêmes du travail communautaire. Il semble qu'Alinsky, à la fin de sa vie, ait été persuadé que les forces révolutionnaires de demain sont à chercher aujourd'hui; non plus dans les minorités ethniques et raciales -en demeurant dans un contexte nord-américain, mais dans les classes moyennes qu'il est de plus en plus urgent d'organiser. Politiquement, les véritables have-nots, les plus démunis, de maintenant, sont ces classes moyennes. L'avenir dépend d'elles, si du moins elles apprennent à tirer parti de leur importance numérique. C'est vers elles qu'Alinsky, surtout depuis son conflit avec la firme Kodak de Rochester en 1969, a reporté toute son attention. C'est pour elles qu'il a imaginé une tactique nouvelle, susceptible de prendre une ampleur nationale: la mobilisation des petits actionnaires américains -on les compte par millions- contre les technostructures qui dirigent aux États-Unis les affaires, l'armée et l'administration. Il ne semble pas que cette tactique ait porté tous les fruits qu'il en escomptait. Mais à coup sûr ses disciples en inventeront d'autres et l'histoire politique des classes moyennes ne fait que commencer.

L'organisation pour l'action va, dans les dix années qui viennent, se concentrer sur la classe moyenne blanche des États-Unis. C'est là que se trouve le pouvoir. Quand les trois quarts de la population s'identifient à la classe moyenne [ ... ], il est bien évident que c'est son action ou son manque d'action qui déterminera la direction du changement. De larges portions de la classe moyenne, celles qui représentent la majorité silencieuse, doivent être mises en branle. [ ... ] Nous commençons un peu tard à comprendre que même si toutes les catégories sociales à faible revenu étaient organisées et si les Noirs, les Porto-Ricains, les Mexicains-Américains, et les pauvres des Appalaches étaient tous, par quelque miracle d'un génie de l'organisation, rassemblés en une coalition, cela ne suffirait pas pour introduire les changements fondamentaux nécessaires. Elle devrait faire ce que font toutes les organisations minoritaires, les petites nations, les syndicats ouvriers, les partis politiques, bref, tout ce qui est minoritaire: se trouver des alliés. Les seuls alliés potentiels des pauvres d'Amérique se trouvent dans les diverses couches organisées de la classe moyenne.

L'un des signes les plus surprenants de cette attention d'Alinsky aux classes moyennes est l'appel presque pathétique qu'il lance aux jeunes activistes :

Les activistes et les radicaux de nos campus universitaires ou d'ailleurs, ceux qui veulent que les choses changent, doivent opérer un revirement complet. A de rares exceptions près, nos activistes et nos radicaux sont des produits de la classe moyenne et se rebellent contre elle. [ ... ] Pour un activiste, renier son passé est une action toute gratuite qui ne peut rien résoudre. Il doit au contraire prendre conscience de la valeur sans prix de l'expérience qu'il a de la classe moyenne. [ ... ] Les classes moyennes sont engourdies, désemparées, épouvantées au point d'en être réduites au silence. [ ... ] Voilà la tâche du révolutionnaire d'aujourd'hui: souffler sur les braises du désespoir pour en faire jaillir une flamme pour le combat. [ ... ] Il vous faut donc retourner là d'où vous êtes sortis, dans les banlieues où réside la classe moyenne, et vous infiltrer dans ses multiples organisations, MLF, groupes de consommateurs, églises, clubs. [ ... ] Il faut démarrer doucement, sans les brusquer ni les effrayer, pour ne pas les détourner définitivement de vous. Ce sont les réactions de l'opposition qui feront le reste pour durcir et éduquer la classe moyenne.

Ce livre n'est donc pas qu'un manuel pratique, un répertoire de bonnes techniques. C'est un peu le dernier cri d'un homme qui a aimé le peuple et voulu la révolution en se méfiant des politiques. Alinsky était un organizer; il est aussi un prophète: la révolution viendra par d'autres que les politiques.

Jean Gouriou

Le livre Rules for Radicals au format PDF en français :

Saul Alinski
Titre original: Rules for Radicals
© Saul Alinski, 1971
© Éditions du Seuil, 1976, pour la pour la traduction française




ARTICLES associés
 
Saul Alinsky : Être Radical
Par Nic Gortz et Daniel Zamora, pour la Revue Mauvais Sang n°3 (Editions Aden. 
http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.com/2012/02/saul-alinsky-etre-radical.html 

Donner du pouvoir au peuple, pas aux élites
Entretien avec Saul Alinsky dans le magazine Playboy, 1972.
Via le site du collectif  : Pouvoir d'agir
Pornotopia : Architecture et sexualité dans Playboy
Le magazine Playboy, dans ses premières années d'existence, n'était pas ce que vous croyez, qui publiait alors des entretiens avec Alinsky, Sartre, etc.
http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.com/2011/11/pornotopia-architecture-et-sexualite.html


SOURCES
 
Saul Alinsky ou l’angle aveugle de la gauche…
Par Nic Gortz et Daniel Zamora préfaciers de Être Radical
Version longue de l’article publié dans la revue Mauvais Sang n°3 (Aden)
 
Saul Alinsky, la campagne présidentielle et l’histoire de la gauche américaine par Michael C. Behrent
 
Film:
Encounter with Saul Alinsky partie 1 et 2 en streaming (english) :
http://www.nfb.ca/film/encounter_with_saul_alinsky/

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