ARCHITECTURE | ECOLOGIE en FRANCE | 1944 - 1968 [Partie 2/3]



Seconde Partie
Première Partie : ICI.

Une brochure au format PDF est disponible (650 pages, 100 MO)
ICI, gratuite, consultable et à télécharger (via Google Drive sécurisé).


ECOLOGY
OF
FREEDOM


1965 | Murray Bookchin
Pionnier du mouvement écologiste aux USA : pour lui, la logique « croissance à tout prix » du capitalisme entraîne nécessairement un « cancer de la biosphère » et la ruine écologique. En 1964, il prévient déjà :
« On peut raisonnablement soutenir que la couche de dioxyde de carbone devenant plus épaisse, elle interceptera la chaleur émanant de la terre, ce qui entraînera des températures atmosphériques plus élevées, une circulation plus violente de l’air, des orages plus destructeurs et éventuellement la fonte des calottes polaires (d’ici peut-être deux ou trois siècles) ainsi que la montée du niveau des mers et l’inondation de vastes territoires. »
Il porte un intérêt particulier à l’urbanisme, et publie en 1965 Crisis in our cities, puis The Limits of the City en 1973, et The Rise of Urbanization and the Decline of Citizenship en 1987.


1965 | A Home Is Not A House
François Dallegret illustre l’article de Reyner Banham, intitulé « A Home Is Not A House ». Considérant que la maison américaine est ultra-énergivore, une « coquille creuse » inefficace prompte « à pomper plus de chaleur, de lumière et d’énergie dans leurs demeures que ne le font les autres peuples », il développe une « machinerie environnementale »[24]. Dans l’illustration intitulée  Un-house.Transportable standard-of-living package, Dallegret propose un contre-projet d’équipement transportable pouvant être abrité sous une bulle en gonflable, et conçu en résonance avec l’environnement (avec, par exemple, des capteurs solaires). Représentés nus et assis par terre autour d’un équipement qui ressemble à un robot-totem, Banham et Dallegret semblent défendre une architecture d’habitat qui serait à la fois hippie et ultra-technologique.




1965 | Drop City
Aux USA, les communautés intentionnelles rurales de la contre-culture fleurissent déjà, les plus célèbres sont alors Libre (Colorado), Sausalito à San Francisco, Lama Foundation (Nouveau Mexique), une communauté zen, où Steve Baer érige une toiture géodésique. En 1971, la revue Architectural Design se focalise sur les communautés hippies: questionnés, les hippies de Libre l'évoquent comme la
« réalisation d'un espace de vie en inter-relation avec l'environnement, en considérant qu'une grande partie de notre vie se déroule en plein-air. [...] Libre est un centre créatif avec du temps et de l'espace pour que l'imagination soit libre de surgir à travers toutes ses formes. [...] Libre, c'est aussi le silence incroyable de cette montagne anciennement habitée dont nous recevons la force...» etc.
Drop City, près de Trinidad (Colorado) est la plus célèbre. Après avoir assisté à une conférence de Richard Buckminster Fuller sur les dômes géodésiques, Clark Richert a l’idée de bâtir des structures similaires. Lui et ses compagnons les recouvrent de panneaux de tôle récupérés sur des carcasses d’automobiles d’une casse voisine, reprenant à la lettre la formule chère à Richard Buckminster Fuller_: «Moins de matière, plus de matière grise. »
« Je savais que nous n’avions pas besoin de nous abandonner aux machines. Nous pouvons réinventer notre technologie. Je suis en train en ce moment de travailler sur des panneaux solaires et à la fin du mois de juillet, j’aurais inventé un système qui, je crois, va transformer le domaine. […] La raison pour laquelle je crois que cela constitue un tournant technologique c’est que c’est silencieux, facile, sensible et simple. Quelques liens très proches nous relient aux éléments et au soleil. Cela est 1000 fois plus important que l’épargne que l’on fait sur le coût du fuel._»



Photographies : EVE ARNOLD
Drop City
1968 © Magnum


Drop City aura bientôt une aura internationale, visitée et/ou commentée par les grands critiques de l’architecture. La contre-culture nord-américaine et son expression architecturale – la fascination pour le do-it-yourself et les matériaux recyclés, les expériences de vie communautaire loin des villes, les recherches sur les sources d'énergie solaire et éoliennes - suscitent en France quelque attention dans la presse architecturale_: L’Architecture d’aujourd’hui lui consacre un court article en décembre 1968. Regroupés sous le label d'« architecture douce », ces thèmes sont considérés avec circonspection : les architectes s'y intéressent mais peu les adoptent.

1960’s | Sausalito
La baie de Sausalito, petite commune proche de San Francisco, a été avec le quartier de Haight Ashbury , un des plus hauts lieux de la contre-culture made-in-USA, fréquenté, notamment par le poète Allen Ginsberg, une communauté Beatnik agglutinée constituée d’habitations, de constructions originales flottantes, de bateaux et de barges recyclées en demeures. Sausalito ainsi célébrée par les acteurs mythiques de l’intelligentsia culturelle, visitée par les architectes du monde entier, filmée par la cinéaste française Agnès Varda, lors de son long séjour aux Etats-Unis, allait devenir le lieu de rencontre des anti-conformistes, des alternatifs et subversifs et autres allergiques à l’American Way of Life. Le court métrage de Varda évoquait ainsi son court métrage, Oncle Yanco, tourné en 1967 :
« C’est un portrait reportage du peintre Jean Varda, mon oncle. Dans les faubourgs aquatiques de San Francisco, centre intellectuel et coeur de la bohème, il navigue à la voile latine et peint des villes célestes et byzantines, car il est Grec. Cependant, il est très lié au jeune mouvement américain, et reçoit des hippies dans son bateau-maison. Comment j’ai découvert mon oncle d’Amérique et quel merveilleux bonhomme il est. C’est ce que montre ce court métrage en couleurs. »

Jean Varda, personnage insolite fut aussi célébré par l’écrivain Henry Miller qui consacra « Varda, le maître architecte » quelques pages dans son livre The Air-Conditioned Nightmare paru en 1961 :
« L'une des théories de Varda, c'est qu'en Amérique l'architecture la plus intéressante est réservée aux étables. Dès que vous y réfléchissez, vous vous rendez compte de la validité et de la justesse de ce jugement. Nos étables et nos granges ont souvent la grâce et la pureté si remarquables dans les oeuvres des Primitifs italiens. En revanche, la maison d'habitation ne reflète trop souvent que le sadisme inconscient de nos architectes impuissants qui, au désespoir de jamais réaliser leurs rêves chéris, se plaisent à dessiner pour leurs voisins des prisons à vie. »





Agnès Varda
Uncle Yanko
Sausalito
1967 © Agnès Varda

 1967 | IBIZA
L'invasion hippie (notamment nord-américaine) débute à partir de 1964, pour atteindre sa première apogée en 1967-68. L'île colonisée par l'utopie immédiate et anti-autoritaire exigeant l'amour, la fraternité, la fête permanente, devint mythique, et plus encore Formentera, la petite soeur d'Ibiza. C'est sur cette île minuscule, pauvre, aux terres désertiques et aux plages de rêve, que s'exprimera au mieux la radicalité hippie dans son refus de participer à la société de consommation. Au-delà des clichés, la petite communauté néo-hippie résidente à Ibiza et Formentera (c’est-à-dire installée à l’année) organisera entre 1967 et 1975, des structures tout à fait originales permettant à ses membres et à leurs enfants de vivre sinon en autarcie mais à la marge des institutions qui, rappelons-le, était sous le contrôle de la dictature de Franco. L’écologie n’est pas érigée en tant que telle, mais les modes de vie s’inscrivent dans sa philosophie (moins consommer {outre les drogues}, consommer local, tenter d’auto-produire {artisanat, agriculture bio, arts}, habitat en campagne et architecture auto-(re)construite avec les matériaux locaux, respect de la nature, etc.).



Barbet Schroeder
Extrait du film More
1969

1967 | Hippy
C’est le temps du Summer of Love à San Francisco, l’apogée de la contre-culture hippie [25], du Flower Power, qui ira en phase descendante, ingurgitée par le «_système_», récupérée-commercialisée par le capital. C’est une révolution culturelle qui est loin d’être pacifique, notamment pour son courant le plus politisé, les yippies. Abbie Hoffman déclarait_:
«_The Street has always been an interesting symbol in middle class American life. It was always the place to avoid. There is “violence in the Streets,” “bad people in the Streets,” and “danger in the Streets.” It was always “let’s keep the kids off the Streets,” as honkie America moved from inside to inside. It is in the Streets that we will make our struggle. The Streets belong to the people! Long live the Flower-Cong of the gutters!_»
[Revolution for the Hell of It, Dial (paperback), New York 1968]


A gauche : manifestation à Berkeley : Non-motorized vehicles parade en 1969.
A droite : Affiche du groupe Ecology Action : “guerrilla gardening” en 1969.


Nombreux seront ceux empruntant le chemin des paradis perdus à l’étranger [26] et/ou dans les drogues, d’autres celui des communautés rurales, et se confrontent à l’écologie «_réelle_» ; d'autres encore organisent la résistance dans les villes, et, dans leurs actions, nombreuses seront les luttes pour l'environnement, en particulier à Berkeley, épicentre de l'écologie contestataire.







John Wehrheim
Taylor Camp
Hawaï

1968 | Whole Earth Catalog
L’utilisation des énergies renouvelables et du recyclage sont encouragés par Steward Brand dans son catalogue écolo, le_Whole Earth Catalog. Ce magazine-catalogue paru en 1968 répertorie à peu près tout ce qui peut être utile pour vivre de manière "écolo", y compris dans le domaine de l'architecture alternative ou Soft. Dans les catalogues figurent en bonne place nombre de livres de l'architecte B. Fuller, et dans l'édition de 1968, les auteurs font l'éloge de la Biosphère construite à Montréal, mais aussi du pavillon allemand conçu par Frei Otto ; et de la revue anglaise Architectural Design.



Le catalogue est divisé en sept chapitres : « Understanding Whole Systems » (Comprendre les systèmes, la chaîne systémique), « Shelter and Land use » (abris et occupation de l’espace), « Industry andCraft » (Industrie et artisanat), « Communications », «_Nomadics » (Nomadisme), « Learning » (Apprendre)qui présentent des conseils pratiques, lectures, ouvrages, outils et matériaux choisis pour leur qualité et leur efficacité. Un article est listé dans le Catalog s’il est jugé: 1) utile en tant qu’outil, 2) approprié pour l’éducation indépendante, 3) de haute qualité ou à bas prix, 4) facilement disponible par courrier. Le Whole Earth Catalog présente cette caractéristique de répertorier à la fois outils, des méthodes et des objets traditionnels, primitifs ou artisanaux (construction d'un tipi ou d'un poulailler, par exemple) et des outils hyper-technologiques comme les ordinateurs, ou les techniques de off-the-grid (non reliées aux réseaux d’électricité, d’eaux propre et usée) comme les panneaux solaires hautement perfectionnés (que l'on peut toutefois auto-fabriquer). Jean-François Bizot, dans Actuel, le présente en 1971 :
« Pour la première fois le Whole Earth Catalog a jeté les bases d’une structure de consommation alternative, indépendante des grandes compagnies, à l’écart de leur influence et de la publicité. Distribué à trois cent mille exemplaires, il bouleverse le chiffre d’affaires des compagnies qu’il favorise, et le multiplie parfois par quatre.»
Mieux encore, le WEC demande à ses lecteurs une sorte de retour sur expérience, leurs avis sur les méthodes, les matériaux proposés dans le catalogue. Le succès est au rendez-vous : plusieurs millions de vente dès les premières années qui incitent d'une part les lecteurs les plus motivés à s'egager dans l'aventure et s'établir en communautés et d'autre part, les constructeurs, les fabricants, les industriels à s'adapter à ce nouveau marché concurrentiel en forte progression. Le WEC et autres publications du même ordre, par la promotion et la diffusion pédagogiques des théories et des pratiques écologiques, le partage de l'information, la création de réseaux, ont effectivement contribué à l'essor de l'écologie et ce sans pour autant refuser les dernières avancées technologiques, voire les produits de l'industrie, certes issus du monde capitaliste mais propres à changer l'attitude et le comportement de l'homme face à l'environnement, à faire émerger des nouveaux styles de vie en communauté vivant en harmonie avec l'autre et la Nature.


Auto-ECOnstruire


1968 | Zome
Steve Baer, soudeur, un des initiateurs de Drop City, a lu Buckminster Fuller, il sait construire des dômes géodésiques. Mais il préfère élaborer son propre système, le Zome plus irrégulier mais plus facile à contruire que les structures exactes et parfaites de Fuller, un zome plus aisé à construire, à assembler, plus adapté aux auto-constructeurs néophytes. Steve Baer adressa une lettre en septembre 1968, à Lewis Mumford_:
«Cher M. Mumford, je lis vos livres depuis plus de dix ans — depuis mes années d’étude à Amherst College. Ceux que je préfère jusqu’à présent sont Technics and Civilization et The Myth of the Machine. Je ne suis pas un historien, ni un enseignant, ni un architecte, je suis un inventeur. J’ai composé de nouveaux types de dômes — des formes qui se regroupent entre elles comme des bulles de savon. Ces deux dernières années, nous avons construit ces structures pour plusieurs nouvelles communautés qui ont fleuri au Nouveau-Mexique et dans le Colorado. Nous avons commencé par utiliser des tôles d’automobiles récupérées à la casse. Nous avons construit quelques très beaux bâtiments — et la métamorphose, la transformation que ce travail a produite sur moi-même, comme sur les autres, est incroyable. C’est à Drop City que nous avons construit les premières structures de ce type. »



Il édite Dome Cookbook en 1968 et Zome Primer en 1970.
La simplicité de la couverture du premier donne le ton : c'est un manuel destiné à tous, où sont rassemblés pêle-mêle réflexions et détails de construction, manuel qui cependant ne donne pas toutes les informations pour ériger un zome, mais invite le lecteur décidé à surmonter les difficultés, comme le suggère le titre du manuel et Steve Baer :
« Vous n’avez pas besoin de savoir tant de choses que ça, il suffit juste de se lancer et d’essayer. Mais après vous avez à régler les détails »



Dennis STOCK
Drop City
1969 © Magnum


Dome Cookbook, au prix d'un dollar, est réédité à plusieurs reprises, et largement diffusé, y compris en Angleterre. Les zômes de Drop City auront une influence remarquable, comme le rappelle Witold Rybczynski :
« En 1967, il y eut une migration de jeunes faisant de l'auto-stop vers Haight-Ashbury, à San Francisco. Tout comme Formentera aux Baléares, le lac Atitlan au Guatemala ou Katmandou au Népal, Haight-Ashbury était un aimant pour les jeunes, le lieu où il fallait être – une sorte de Biarritz de la contre-culture des années 1960. Drop City devint le point d'arrêt de ces voyageurs transcontinentaux et des centaines de personnes y trouvèrent le Paradis terrestre. Des milliers d'autres en prirent connaissance en lisant le livre de Steve Baer, Dome Cookbook, entre autres. Le dôme fit rapidement partie du mythe – un des Droppers écrivit que ‘vivre dans un dôme, c'est être psychologiquement en parfaite harmonie avec la structure naturelle».
Bill Voyd en 1969, vivant à Drop City commentait dans le chapitre « Funk Architecture », contenu dans l’ouvrage Shelter and Society dirigé par Paul Oliver et publié en 1969 :
« La seule chose qui nous permette de créer notre utopie est la ‘praxis’ ».

1970 | Dôme
Le Domebook one, un manuel de construction de dômes géodésiques, au prix de 3$, illustré de détails, est édité en 1970 par Lloyd Kahn, qui proposera le Domebook 2 (1971), suivi de Shelter (1973) qui se vend à près de 200.000 exemplaires.




1972 | Dome Life
Aux Etats-Unis, le magazine Life titre un article « The Boom in Dome Homes » de son numéro du 14 juillet 1972, affirmant que 60 000 dômes et zomes étaient érigés dans le pays. La mode de l'architecture alternative des dômes géodésiques, engouement pas uniquement réservé aux subversifs hippies comme le montrent les photographies d'intérieur cosy.





De même, plusieurs universités des USA construisent des dômes, en Californie, la Pacific High School, entame la construction de dômes en guise de logements pour ses étudiants.


1973 | SHELTER
Shelter, édité par Llyod Kahn en 1973, correspondant régulier du World Earth Catalog, est un catalogue présentant une multitude d'exemple d'abris écolo, tipis indiens, cabanes en bois, architectures vernaculaires dont les huttes Dogon, etc. L'auteur précise son intention :
« Les matières premières deviennent rares, le combustible n’existe qu’en quantité limitée ; les crises de l’énergie, et les escalades des prix qu’elles entraînent, sont entrées dans les moeurs. [...] Que ce soit par nécessité ou par choix, un renouveau du travail manuel est nécessaire. Nous en sommes absolument capables ; nos talents endormis seront à l’avenir nos plus précieuses aides. [...] C’est un livre qui traite d’une architecture sauvage – sauvage parce que brute, naturelle ; sauvage aussi parce que fondamentalement opposée à l’architecture de cages à lapins que la société dominante entend nous imposer. »


Pneumatique

Une autre technique constructive est employée par les alternatifs : la structure ou enveloppe gonflable, elle aussi, une invention sinon militaire, mais très tôt adoptée par l'US Army, notamment pour couvrir les antennes radar érigées le long de la frontière de l'Arctique après la seconde guerre mondiale. Son inventeur, Walter Bird, décide de créer en 1955 sa propre entreprise, Birdair, qui commercialise des enveloppes gonflables destinées à protéger les piscines, courts de tennis, etc., et d'autres structures servant de pavillons d'exposition temporaires itinérants : friands de nouveauté, les américains adoptent cette nouveauté, la mode est lancée, entraînant la naissance d'un nouveau marché occupant une multitude de fabricants. Un des premiers pavillons gonflable a été celui itinérant de l'United States Atomic Energy Commission, en 1960 (!). C'est aussi cette technique qu'adopte Richard Buckminster Fuller, en 1960, pour couvrir d'une enveloppe souple de trois kilomètres de diamètre, une partie de Manhattan, et l'architecte Frei Otto. En France, se dressera pour la premières fois, une sphère de 60 mètres de haut du Radôme de Pleumeur-Bodou, érigée en 1962 pour protéger l'antenne-cornet retransmettant par satellite les programmes TV de la télévision américaine en Europe.




L'apothéose de l'enveloppe gonflable ou étirable, se remarque à l'exposition d'Osaka en 1970, où l'on ne compte plus le nombre de pavillons gonflés (et gonflants). Le pavillon Fuji est imposant : 16.000 m3 d’air, 30 m de haut, 80 m de long. Le pavillon des États-Unis est une membrane pneumatique sur un réseau de câbles d’une portée de 80 m. Un compresseur produit 40 000 pieds cubiques d’air par minute. L’un de leurs fournisseurs déclare : Cette machine est spécialement appropriée à ce temps car nous serons peut-être forcés de créer des environnements complètement artificiels pour protéger les gens de la pollution industrielle.
L’Expo 70 a été critiquée par le nombre d'entreprises privées (Hitachi, Toshiba, IBM, Kodak, Mitsubishi, Matsushita, Pepsi, Fuji, etc.) ayant recours à des concepts architecturaux faisant de cette expo une vaste foire à la surenchère, ne répondant pas au thème imposé : Progrès et harmonie pour l’humanité.

1965 – 68 | Utopie
Pour une fois, les architectes français se distinguent ; Jean-Paul Jungmann, Jean Aubert et Antoine Stinco, liés au groupe UTOPIE, s’intéressent aux structures gonflables depuis 1965, et proposent en mai 1967 pour la Biennale de Paris un dossier intitulé « Habiter Pneumatique – Economique/Mobile » contenant des planches illustrées : Structures pneumatiques, La maison pneumatique, Luminaires et Sièges pneumatiques. La cinquième planche, illustre une maison dans une malle et des meubles dans une valise. Ils connaissent, déjà, en mars 1968, la consécration en organisant l’exposition Structures gonflables, au musée d'Art moderne de la Ville de Paris. Deux colloques, l’un sur la technique du gonflable, et l’autre sur l’urbanisme complètent la manifestation. Etudiants aux Beaux-arts de Paris, ils seront en 68 peu appréciés des maoïstes comme en témoigne la tenue d'une assemblée générale sur le thème : Nous battrons-nous pour du gonflable ?

Les architectes alternatifs et radicaux emprunteront ces techniques pour leur donner une toute autre dimension idéologique. Mais le côté peu pratique du gonflable, mauvais isolant sonique et thermique, impropre à l’habitat, matériaux plastique, etc. le destinera, surtout, aux lieux de spectacle, de réunion ou de méditation. Les structures gonflables apparaissent dans les premiers projets d'Archigram, du groupe Haus Rucker Co, etc., dès le début des années 1960.


MOBILE nomade



Jack Kerouac avec son livre On the Road, Sur la route, paru en 1957, signe l'acte de naissance de nouvelles générations de nomades, beatniks, puis hippies, puis Globe Trotters : des jeunes Occidentaux prennent la route comme on entre en religion. Les routards vont fuire le tourisme des 3S des 4S (Sand, Sea, Sun, hors Sex) et font à leur façon voeu de pauvreté avec un sac à dos pour tout bagage, et le pouce pointé comme moyen privilégié de transport, ou/et les cars low-cost faisant la liaison Londres Katmandou, ou comme alternative, le recyclage de véhicules de toutes sortes en habitacle nomade pour sillonner les routes vers les Eden préservés du modernisme, celles menant aux z'Indes pour les européens. «_La terre est notre pays_» proclament-ils, mais si le nomadisme hippy, dans son âge d'or, explore les pays pauvres de la planète, il ne s'agissait pas de "coloniser", mais d'être colonisé, par le contact de population pauvre n'ayant pas encore été atteinte et dé-naturée par le modernisme et le consumérisme.
Ce nouveau phénomène planétaire ne pouvait qu'intéresser les architectes alternatifs, qui d'une part vont imaginer les métamorphoses des véhicules, et d'autre part, rêver de structures de services les accueillant. Si certes, l'automobile est source de pollution, elle est surtout considérée, à cette époque, comme un instrument de liberté, permettant d'échapper à la tyrannie des transports, et en outre, elle s'avère être, avant 1974, un des modes de déplacement le plus économique pour voyager, et ce, en groupe ou en communauté. L'automobile permet la démocratisation de l'espace, elle rend accessible et contraint le temps de ce qui jadis était réservé aux plus aisés.

1966 - 67 | Air Hab
Ron Herron d'Archigram propose dans son projet Air Hab, un nouveau type de tente gonflable repliable, inflatable dwelling unit designed to be transported by car, qui forme avec d'autres, regroupées, le Moment Village. Un module plus imposant fait office de cuisine et de douche.
En 1968, Peter Cook, affine The Moment Village : 
« takes the hypothesis that anything beyond a wink or a nod from a person in one car to a person in another constitutes a communal act and from any point beyond this the village is created. The sequence shows the coming together of cars and support facilities which forms a casual community.»





1966 | Free Time Node: Trailer Cage
Ron Herron présente le projet Free Time Node: Trailer Cage, un «_neutral service frame of the multistory car park_» :
« Speculative proposal for an expanding/contracting structure servicing trailers/caravans, designed for a society with a 2-3 day working week .» 
«_The car is useful for the game of freedom_» lit-on dans leur revue n° 8 (Archigram, 1968).
David Greene y fait la promotion du combi Volkswagen dans un article intitulé WE OFFER TEN PREFABRICATED SETS, illustré par une publicité pleine page de l'engin. En 1969, dans un article publié par Architectural Design, Greene expose : 
« Un environnement motorisé est une collection de points de services [...] Les forêts du monde sont votre banlieue - tant qu'il y a une pompe à essence quelque part.»






MAI 68


 Mai 68 | Sous les pavés, la plage
L’extrême gauche française, trotskystes, maoïstes, anarchistes, situationnistes, etc., fer de lance de mai 68 s’attaque aussi à l’urbanisme moderne, ils dénoncent les bidonvilles et les HLM, mais ignorent encore l’écologie politique, à l’exception éventuelle de quelques slogans comme « Sous les pavés, la plage ». A Paris, les étudiants en architecture et des enseignants de la Nouvelle gauche, ou simples contestataires forment des « comités de travail » dont un comité « Urbanisme et société », censé réfléchir sur la situation actuelle, qui dénonce l’urbanisme comme « acte politique et économique », « l’urbanisme du profit », « l’urbanisme de consommation », l’« industrie des loisirs », ce dernier thème étant la seule portion infime d’écologie… A l’image du PSU, le thème récurrent est l’auto-gestion et la participation « politique » des habitants pour l’élaboration de leur cadre de vie : un urbanisme populaire en somme, qui pose la question de savoir si l’on peut « se passer d’urbanisme et d’urbanistes » (l’architecte est à cette époque déjà liquidé). Comme l’écrivait Hubert Tonka en 1968 
(« Pratique urbaine de l’urbanisme », revue Urbanisme) : 
« L’analyse n’a jamais suffi en soi, la lutte des classes en est son fondement théorique et l’appropriation par les producteurs des moyens de production reste la condition sine qua non de la réappropriation de la ville par les travailleurs. »


Gérard Aimé
Mai 68


La section du paysage de l'ENSH de Versailles, en grève, apporte une note écologique :
« L'Homme s'est séparé de la Nature par crainte d'un milieu qu'il ne pouvait dominer; et, en recherchant une coexistence avec elle, il n'a abouti qu'à un divorce avec son essence biologique. Celui-ci se cristallise aujourd'hui sous forme d'une structure technocratique. »

 1968 – 70’s | Cheveux longs, idées courtes !
A la contestation politique des jeunes de la Nouvelle Gauche, se distingue celle plus feutrée et culturelle des « néo-hippy », « des formes d’organisation ou des pratiques inspirées par une logique différente des logiques dominantes, capitaliste ou productiviste »[27] ; et à partir de 68-69, sur le modèle américain, l’on observe une migration et installation communautaire (le plus souvent temporaire ou éphémère) anarcho libertaire et/ou néo-hippie de jeunes citadins en milieu rural, notamment en Ardèche (qui devient une sorte de terre promise), ou à l’étranger (Ibiza, Goa, Katmandou, etc.). Des préludes au mouvement écologique politique, un retour à « l’Eden » mythique, très critiqué par l’extrême gauche, le considérant anti- révolutionnaire et petit-bourgeois : Cheveux longs, idées courtes ! D’ailleurs des militants maoïstes (entre autres) font le choix politique d’adopter les cheveux courts… Yves Frémion analyse ainsi :
« Venus du léninisme et restés léninistes, les gauchistes de tout poil vont passer complètement à côté du renouveau écologiste, libertaire par essence. Le malentendu sera persistant entre gauchistes et écolos, d’autant plus que le gauchisme n’est pas du tout non violent (…). Le mépris des léninistes pour les écolos est alors total et il en reste des traces aujourd’hui chez les Verts où de nombreux ex-gauchistes sont entrés tardivement. [28]»

Groupe UTOPIE
1969

1970’s | Nouveaux mouvements sociaux
Sous l’impulsion de la révolte, un nombre indécent d’associations de protection de l'environnement, de la nature, et du cadre de vie voient le jour, s’établissent de manière durable ou bien disparaissent aussi rapidement qu’elles s’étaient organisées, une fois leurs revendications satisfaites. Pour beaucoup, ces associations contestent des projets d'autoroutes urbaines : voie express rive gauche, radiale Vercingétorix, autoroute A 10 entre Palaiseau et la porte de Vanves, rocade A 86… bref, protéger la ville contre l'invasion automobile, mais leurs objectifs revendicatifs divergent. Leur conception du statut de l'automobile aussi : les unes ne mettent pas en cause l'usage de l'automobile, le tracé d'autoroutes, de rocades, mais ils exigent que toute nouvelle infrastructure soit construite sans nuisance (habitations et équipements protégés contre le bruit et la pollution, autoroutes enterrées...), ce qui exige une réorientation des priorités financières définies par l'Etat central, car de telles réalisations sont extrêmement coûteuses. L'accent est mis sur l'importance du budget consacré aux transports, tant individuels que collectifs : en conséquence, ils demandent avant tout une réforme budgétaire.Les autres, réclament une inversion complète des priorités entre voiture particulière et transports en commun, ce qui les amène à refuser toute nouvelle infrastructure autoroutière.
Ces associations pluri-classistes se veulent apolitiques. Leurs revendications sont ponctuelles, et limitées localement et leurs membres refusent d’élaborer un discours de contestation et globale et politique de la société dite capitaliste. Ce qui les distingue suffisamment pour empêcher qu'elles se rejoignent dans un mouvement d'ensemble ou fédératif, ou bien politique, le parti écologique n’étant pas encore né.


A l’inverse, des exemples démontrent que la détermination et la grande activité de certaines associations, peuvent les pousser à dépasser leurs premières revendications ; à Paris, dans le 14e arrondissement, le comité Vercingétorix (!) passe ainsi d’une critique contre l’automobile à une contestation plus large contre le projet de rénovation du quartier dans son ensemble, ici particulièrement destructeur ; d’autres cherchent en s’y opposant, à faire renaître une vie de quartier menacé par un projet urbain avec parfois une vision quelque peu idéaliste d’une vie jadis « meilleur » des anciens quartiers ; là, se crée une autre conception des relations quotidiennes qui amènent les habitants à organiser un système d’entraide ou de convivialité concernant par exemple, la garde des enfants, des achats groupés, des repas collectifs, le co-voiturage, etc., outre les manifestations et les pétitions, la rédaction et l’édition de tracts, leur implication lors des réunions publiques municipales, etc. En d’autres termes, l’on passe d’une attitude purement défensive, localisée, vers un mouvement offensif, contre non pas le pouvoir, mais contre les « projets » du ou d’un pouvoir, et d’une manière générale, nombre d’entre elles exigent, en fait, une réelle concertation, un dialogue avec les autorités. Sans contester la légitimité des institutions administratives, les militants les plus radicaux critiquent leur rôle d’incarner l’intérêt général, et remettent en cause leur fonctionnement bureaucratique. Ainsi naît, avec les associations luttant contre le nucléaire, le ou plutôt, les mouvements politiques écologiques.




La classe ouvrière et l’urbain
Un fait est remarquable, la très faible participation, voire l’absence au sein des ces organisations ouvertes à tous concernant le cadre de vie, d’ouvriers, davantage portés vers les luttes sociales, et le syndicalisme d’usine. En exemple, à La Courneuve, où le Comité de défense d’un grand ensemble HLM à population ouvrière, luttant contre le tracé de l’autoroute A86 frôlant leur cité, ne comprend pas un seul ouvrier. Les études sociologiques démontrent, outre quelques splendides exceptions – Alma gare à Roubaix par exemple - que la mobilisation de la classe ouvrière est faible, comparée à leur présence dans les quartiers pauvres soumis à la rénovation, et dans les quartiers récents d’habitat social, tandis que les couches moyennes sont ici largement majoritaires.
Ainsi, le syndicalisme ouvrier explique cette désaffection, mais en partie seulement : classe urbaine par excellence, elle a longtemps connu des conditions de logement extrêmement dégradées, et à cette époque, la vie au sein des cités populaires de banlieue, de leurs grands ensembles, n’est pas vécu comme une déportation, mais comme une conquête, celle d'un logement décent, propre, neuf, spacieux et correctement équipé en sanitaires, une amélioration sensible des conditions matérielles d'existence quotidienne. Et ce même si subsistent encore de nombreux problèmes dont le sous-équipement, l’absence de commerce, d’une bonne desserte en transport en commun, etc. qui ont donné lieu à des luttes importantes.
L’automobile est appréhendée autrement ; d’abord par le fait que l’industrie automobile occupe près de 10 % de la main-d'œuvre, et qu’il s’agit pour les syndicats de « défendre » ce secteur industriel, pourvoyeur de syndiqués ; d’autre part, l'accession de plus en plus massive de la classe ouvrière à l'usage de l'automobile représente pour elle une autre « amélioration » notable de sa condition sociale, et des possibilités et conditions de déplacement, surtout dans des ensembles de banlieue peu équipés en transports collectifs. L’on échappe à la fois à la tyrannie du réseau des transports en commun, et les jours sans travail, à la vie urbaine, pour aller en toute liberté goûter aux charmes champêtres en famille.

Dès lors, les revendications proto-écologiques d’une ville sans auto, sont jugées par les syndicats ouvriers, et d’une manière générale par l’extrême gauche comme petites-bourgeoises. La question urbaine n'est vécue, pour l'instant, que comme une question secondaire. Qui n’empêche certes pas la classe ouvrière de participer aux luttes urbaines, mais elles sont abordées, en premier lieu, au nom de revendications économiques, de préoccupations pour les problèmes matériels et financiers : il s'agit de garder la capacité économique de consommer ainsi le logement ou les transports, et donc de s’accommoder des problèmes urbains.


1968 | PSUrbain
Si les syndicats ouvriers délaissent le terrain des luttes urbaines, le PSU s’en chargera :1968 est l’année pour le Parti Socialiste Unifié, dirigé par M. Rocard, d’un développement exponentiel des thématiques liées à la ville et de la création de « groupes de travail » constitués pour interroger les maux urbains. Une « commission urbanisme » est créée, les problèmes écologiques liés aux villes sont suggérés, car le temps de l’autogestion donc de la participation populaire prédomine, mais elle-même peut-on dire s’en préoccupe. La notion de « cadre de vie » va devenir hégémonique dans les discours politisés puis politiques, et selon M. Roncayolo cette nébuleuse « n’est pas uniquement une donnée de la nature, loin de là, mais une sorte de seconde nature faite par les hommes. »

Affiche du Parti Socialiste Unifié
1968 | Golfe du Lion
Le projet de bétonnage du Golfe du Lion se poursuit, mais avec l’opposition des milieux occitanistes de la Nouvelle Gauche, qui refusent que la région devienne le « bronze-cul de l’Europe ». A partir de 68, fleurissent des inscriptions en français et en occitan, sur les murs des nouvelles stations qui appellent à chasser les touristes et dénoncent la Grande Motte, dénommée le « point zéro de la culture ». De même, les estivants de la région des baraques et cabanes expulsés ou expropriés renforcent leur opposition.
1969 | Charbonneau
Bernard Charbonneau publie Le jardin de Babylone. En conclusion, il propose de constituer une « institution indépendante » consacrée à la défense de la nature. Celle-ci imposerait à ses membres un « certain style de vie ».
Dès les années 1960, il s’oppose aux grands projets d’aménagement touristique de sa région, et avec Jacques Ellul, s’activent au Comité de défense de la côte aquitaine, mouvement d’opposition au projet pharaonique visant à « aménager » et à « développer » (c’est-à-dire à bétonner) la côte d’Aquitaine. Ils organisent des réunions dans chaque village concerné, pour informer la population des conséquences d’une deuxième côte d’Azur. Ils participent également au combat contre l’implantation d’une centrale nucléaire dans l’estuaire de la Garonne.

1969 | AJEPNE
L'Association des Journalistes écrivains pour la protection de la nature et de l'environnement (AJEPNE), est fondée.

1969 | Greenpeace
Fondation de l’ancêtre de Greenpeace, l’association Don't Make a Wave Committee à Vancouver. Ils adoptent le nom Greenpeace en 1971 et les jeunes militants embarquent à bord d'un vieux chalutier pour empêcher les essais nucléaires américains en Alaska. Sa section française est créée en 1977 mais a joué un rôle relativement secondaire dans l’émergence de l’écologie politique. Se centrant sur des campagnes précises, l’association reste éloignée des débats qui traversent les différentes mouvances, et son fonctionnement vertical s’accorde difficilement avec la culture soixante-huitarde. Par contre ses campagnes ont un impact médiatique certain, de l’opposition aux essais nucléaires jusqu’à la protection des baleines.

1969 | Pollution
En juin 1969, un tonneau d’insecticide tombé dans le Rhin, en aval de Bingen, pollue le fleuve sur six cents kilomètres, provoquant la mort de vingt millions de poissons. Pour les riverains et défenseurs de l’environnement, la catastrophe est considérable, mais les médias ne lui accorderont guère d'intérêt.
1969 | L’affaire de la Vanoise
Le gouvernement remet en question l’inviolabilité des parcs nationaux ! L’Etat autorise un promoteur la construction d’un vaste complexe touristique (35.000 lits) comprenant une station proche du parc de la Vanoise, Val Thorens, et une station au coeur du parc de la Vanoise (56.000 hectares), Val Chavière sur une zone de 2.500 hectares. S’élève alors une montagne de protestations, locale, nationale et internationale, conduite par une centaine d’associations, avec le soutien des grands syndicats, du PSU et de personnalités célèbres. La « bataille de la Vanoise », c’est-à-dire entre partisans du développement économique de la région et écologistes, fut longue avant que finalement, Georges Pompidou, abandonne le projet en 1971. Pendant ces trois années, les opposants rassemblent plus de 200.000 signatures en faveur de « la sauvegarde du patrimoine naturel commun » [29].

1969 | Paris
Dans la multitude sans fin des luttes urbaines à connotation écolo qui secouent le pays, prenons celle-ci qui se déroule à Paris, contre le projet destructeur de création d’un parking, place des Vosges : les riverains (le quartier est encore populaire à cette époque du Marais) organisent la résistance.


1969 | Fin des Beaux-arts
Le système Beaux-Arts s’écroule ; le lancement d’un nouveau système d’enseignement se donne pour objectif d’introduire du « social » dans l’enseignement de l’architecture, mais aussi, pour certaines Unités Pédagogiques, de « l’alternatif », que ce soit en politique, psychologie, psychiatrie, sociologie et participation populaire, etc., nouveaux thèmes importants de la culture-contestation du moment, et dans le domaine des techniques, d’impulser de la « nouveauté » telles que l’architecture solaire, l’architecture de terre, l’architecture sans architecte, l’architecture populaire, l’architecture marginale (des bidonvilles), etc., et plus largement de l’ouvrir dans le domaine de l’environnement, ou plutôt du « cadre de vie ». En urbanisme, les discours sur les conséquences désastreuses du tourisme de masse (pour ne pas dire populaire) encadrés de préoccupations écologiques et environnementales critiques se développent.
S’organise l’Unité d'enseignement et de recherche sur l'environnement née des événements de mai 1968 et du collectif budgétaire de novembre 1968, au nom trompeur car l’unité assurait une formation initiale en communication visuelle, arts plastiques et, en moindre part, architecture. Installée dans les pavillons Baltard à Paris, son existence fut éphémère (1969-1971).


1969 | Institut de l’environnement
L’Institut de l’environnement est créé [30], et propose notamment une formation de 3e cycle, destinée à former des pédagogues dans les différents secteurs de l’environnement, des stagiaires admis parmi les diplômés des écoles d’architecture, d’arts plastiques, de paysagisme, d’urbanisme, d’ingénieurs, reçoivent un enseignement pluridisciplinaire de deux années. Sa mission est de lancer la recherche en France en mettant à leur disposition un centre de documentation où prend place une littérature contemporaine française et étrangère relative à l’architecture, au paysage, à l’urbanisme, il finance également des missions pour observer le développement de l’architecture et de la recherche architecturale dans différents pays et notamment aux USA [31].

1970 | Les grands travaux de Pompidou
Georges Pompidou est farouchement favorable au modèle capitaliste productiviste, au développement de la société de consommation, et au «_tout-automobile_», néanmoins, sous la pression populaire exigeant de l’État des réponses aux défis écologiques, à la question de la qualité du « cadre de vie », le président accordera une attention particulière à certains problèmes liés à la « qualité de la vie » ; en février 1970, en voyage officiel aux USA, lors d’un discours à Chicago, il affirme ainsi :
« Il faut créer une morale de l’environnement, faute de quoi le monde deviendrait irrespirable. »

PARIS Match
juillet 1967, n° 952

1970 | DATAR
Edmond Preteceille, membre de l'" école" des marxistes urbains, expliquait dans un entretien, les conséquences de Mai 68 sur les technocrates chargé d’urbanisme :
« L'appareil d'Etat a été ensuite très secoué par les événements de mai 68. Beaucoup de gens qui travaillaient dans l'administration ont ressenti cette crise comme une interrogation personnelle forte, comme une remise en question de leur action (c'est surtout vrai des organismes comme l'Equipement, la DATAR ou les administrations techniques en général, qui étaient en rapport avec la société sur un autre mode que l'exercice de l'autorité). Ceci a généré toute une série de groupes de fonctionnaires demandeurs de recherche sur un mode différent de la demande technocratique, faisant une place aux inquiétudes sur les contradictions du social, et de ce fait dans un certain rapport de complicité intellectuelle avec les chercheurs. [...] La situation des chercheurs critiques est devenue de plus en plus difficile et d'ailleurs, à partir du milieu des années 1970, le financement de la recherche urbaine s'est considérablement amoindri, pour des raisons dont la moindre n'était pas politique. C'est une des causes de l'affaiblissement du mouvement de pensée marxiste dans la sociologie urbaine française, dans la mesure où il avait paradoxalement moins d'appuis au CNRS où à l'Université.

1970 | Notre Dame des Landes
En 1965, la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale (Datar) définit des « métropoles d’équilibre » contre l’hypercentralisation parisienne : Nantes-Saint-Nazaire est choisie. Dès 1970, c’est le site de Notre-Dame-des-Landes qui est retenu par l’Organisme régional d’étude et d’aménagement d’aire métropolitaine (Oream) pour l’implantation d’un nouvel aéroport.

1970 | Rural – Urbain
Un nouveau rapport ville-campagne s’établit à cette époque, la rurbanisation soit l’urbanisation des campagnes dans la lointaine périphérie des grandes villes. Les historiens expliquent ce phénomène par la démocratisation de l’automobile et la construction d’un réseau viaire efficace, parfois conjugué à celui des transports en commun, la décentralisation hors des centre-villes de la petite industrie et du secteur productif (et notamment de la sous-traitance), la réorganisation des rythmes du travail, et la préférence des français pour la maison individuelle, étant donné le caractère monstrueux des ensembles HLM. Il s’agit bien d’une rupture, car si en effet dans les périodes précédentes l’habitant souhaitait la maison et son jardinet à proximité de son lieu de travail, plus qu’un environnement naturel hors la ville, celui plus mobile de cette époque peut faire le choix de la maison individuelle en lointaine périphérie, plus proche, plus en contact avec la nature, qui plus est, éloignée de la pollution population urbaines. Les classes bourgeoises qui désertent les centre-villes (notamment en Province) y trouvent un art de vivre qui touche à domaines différents, de l’intérêt pour l’écologie jusqu’au besoin d’acquérir un signe extérieur de richesse, maison+parc+piscine+tennis. Les classes moins aisées, moyennes, sont davantage sensibles au coût d’achat du foncier, plus économique et adapté à leurs budgets, et notamment dans les ensembles pavillonnaires. [32]
Le parc de maisons individuelles prend de l’importance, il passe de 37,9% des résidences principales en 1962 à 39% en 1968 et 43,7% en 1975. Mais l’Etat et les collectivités locales veillent à réglementer l’implantation des lotissements eux-mêmes sujets à un cahier des charges (style architectural, matériaux, etc.) souvent contraignant pour les promoteurs constructeurs. C’est ainsi qu’une nouvelle formule apparaît, les Nouveaux villages, terme générique désignant un habitat individuel dense entre l’habitat pavillonnaire classique et l’habitat collectif : pavillons en bande, maisons jumelées, maisons de villes, etc., exprimant le fantasme du village d’antan (que l’on nomme aussi, «hameaux», «clos», «parc»). L’État est-il véritablement étranger à ce nouveau corps r-urbain ? Il accompagne en tout le cas le mouvement, avec l’organisation notamment des « Villagexpos » à partir de 1966, sous l’égide du ministre Albin Chalandon qui déclarait toutefois en 1970 : « pas d’opposition ville-campagne ; la maison individuelle doit être l’élément de base du tissu urbain futur. »

1970’s | Idéologie du week-end
Le retour des hippies vers la Nature accompagne en quelque sorte, l’idéologie du week-end, celle de la résidence secondaire. En 1954, d’après les recensements, on comptabilisait 500.000 unités, 980.000 en 1962, 1.300.000 en 1968, 1.700.000 en 1975 et 2.300.000 en 1982. Cet appel de la Nature, on fuit les villes polluées le week-end pour sa maison de campagne, n’est pas exclusivement réservé aux classes supérieures, par héritage, des familles modestes urbanisées mais issues de la paysannerie peuvent ainsi accéder aux plaisirs champêtres, et les classes moyennes obtenir un crédit pour s’offrir une maisonnée. Château entouré d’une vaste propriété, ancienne ferme reconvertie en centre familial de loisirs, nouvelles résidences protégées par de hautes haies, et autres typologies du week-end, participent à la tendance générale de désertification des campagnes et dans un autre domaine, au «_paysagement_» de leurs biens fonciers au détriment des activités agricoles. L’on observe également la montée en puissance de nouveaux propriétaires étrangers, notamment anglais, hollandais, belges et allemands, qui contribuent plus que les gentlemans-farmers français, par leur venue plus épisodique, à l’appauvrissement des commerces de villages, au départ de services publics, et à l’expropriation économique des paysans, soit la «_désagricolisation_» des campagnes. Henri Lefebvre, dans un article intitulé Besoins profonds, besoins nouveaux de la civilisation urbaine :
« La nature devient symbolique pour le citoyen de la ville. Le parisien qui a une maison de campagne ne va pas à la campagne. Il véhicule avec lui la ville; il l’emporte; il détruit la campagne en venant dans sa maison de campagne; il la fait disparaître à peu près comme le touriste fait disparaître ce qu’il cherche d’authenticité dans la ville ancienne ; Venise avec deux cent mille touristes n’est plus Venise. » (1970)

1970 | Henri Lefebvre

Deux nouveaux ouvrages d’Henri Lefebvre, après Le droit à la ville : Du rural à l'urbain et La Révolution urbaine. La pensée de Lefebvre, ces discours et critiques sur la ville et l’urbain se diffusent au sein de certains partis, notamment du Parti socialiste unifié qui en 1969, lançait une campagne « cadre de vie » et un « mouvement pour le droit à la ville ». Cette « participation » revendiquée autour du cadre de vie marque la filiation avec « l’écologie politique » qui s’amplifie, et avec la montée de l’écologie, le droit à la ville tend à être assimilé au droit à l’environnement. Henri Lefebvre qui en appelait à « l’effort pour intéresser tel parti existant à la politisation des questions urbaines » pouvait être satisfait de l'attitude du PSU. Dans La Révolution urbaine, il adresse aux architectes ce message :
« S’il y a connexion entre les rapports sociaux et l’espace, entre les lieux et les groupes humains, il faudrait, pour établir une cohésion, modifier radicalement les structures de l’espace […] Ce rôle de démiurge de l’architecte fait partie de la mythologie et/ou de l’idéologie urbaines, difficiles à départager. […] Renverser cette situation ? Voilà le possible aujourd’hui impossible, lié à des actions transformatrices de la société. Ce n’est pas à l’architecte de “définir une nouvelle conception de la vie ”, de permettre à l’individu de se développer sur un plan supérieur en le déchargeant du poids de la quotidienneté, comme le croyait Gropius. C’est à une nouvelle conception de la vie de permettre l’œuvre de l’architecte, qui servira ici encore de “condensateur social ” non plus des rapports sociaux capitalistes et de la commande qui les “ reflète ”, mais de rapports en mouvements et de nouveaux rapports en voie de constitution.»

1970 | Espaces & Sociétés
La nouvelle revue est créée avec comme sous-titre « Revue critique internationale de l’aménagement, de l’architecture et de l’urbanisation », sous la direction d’Henri Lefebvre et d’Anatole Kopp, figurent notamment au comité de rédaction le sociologue spécialiste des luttes urbaines Manuel Castells et l’architecte Pierre Riboulet. Elle représente et symbolise la politisation de la sociologie urbaine – et au-delà de l’urbanisme - et la montée de la critique à caractère marxiste contre l’État ; un instrument politisé de relais et de diffusion idéologique qui dispose d’une certaine légitimité scientifique, par des articles signés des plus grands noms de l’intelligentsia marxiste française. Henri Lefebvre signe un article intitulé Réflexions sur la politique de l’espace, où il évoque les problèmes d’écologie [extrait] :
« Or on sait que la nature elle aussi est façonnée, modelée,transformée, qu'elle est dans une large mesure un produit de l'action, que le visage de la terre lui-même, c'est-à-dire le paysage, est œuvre humaine.La nature aujourd'hui encore passe dans une certaine idéologie pour simple matière de la connaissance et pour l'objet des techniques. Elle est dominée, maîtrisée. En tant que maîtrisée et dominée en elle-même, elle s'éloigne. Or on s'aperçoit tout à coup qu'en étant maîtrisée,elle est ravagée, menacée d'anéantissement et menaçant du même coup l'espèce humaine,encore liée à la nature, de se voir entraînée dans l'anéantissement. D'où la nécessité d'une stratégie. Voilà la nature politisée. Et cela ne donne pas lieu à une réflexion simplement technique ou épistémologique ou philosophique, mais à une double critique, la critique de la droite et la critique de la gauche. La critique de la droite ? On se perd en regret sur la beauté disparue des paysages, sur la pureté et l’innocence de la nature qui s’éloigne ; un rousseauisme qui semblait désuet redevient actuel. On regrette les joies simples et saines ; on se souvient des temps où l'Ile-de-France offrait aux regards heureux des paysages admirables, avant la banlieurisation. Il y a déjà eu de nombreuses campagnesen faveur de la nature.Une d'entre elles, menée par un académicien vénérable, Georges Duhamel, contre le bruit, est demeurée célèbre. Maintenant, Bernard Charbonneau vient de publier sur ce thème un beau livre éloquent, « Les Jardins de Babylone». A quoi cela va-t-il aboutir? A une grande nostalgie passéiste, à une complainte sur la nature perdue. D'ailleurs revenir en arrière est impossible. La critique de gauche essaie de voir les implications et les conséquences de ce ravage de la nature, de cette destruction. Oui, il y a une espèce d'auto-destruction de la nature en et par «l'homme» qui sort de la nature, qui naît d'elle et se retourne contre elle pour l'exterminer. Et ce sont les «éléments», comme on disait dans la philosophie classique, l'eau, l'air et la lumière qui sont menacés. Nous allons au devant d'échéances dont on entrevoit maintenant la gravité, des échéances terrifiantes. Il faut prévoir le moment où il faudra reproduire la nature. Produire tels ou tels objets ne sera plus suffisant; il faudra reproduire ce qui fut la condition élémentaire de la production, à savoir la nature. Avec l'espace. Dans l'espace. On peut alors poser la question: en quoi et pourquoi cette critique est-elle de gauche? Ce n'est pas une critique faite au nom de tel groupe de gauche, parti ou club.Ce n'est pas une critique menée au nom d'une idéologie plus ou moins classée à gauche.Il faut aller au fond des choses. On peut penser que, d'ici trente ans, ou peut-être avant, il y aura ou du moins il pourra y avoir (soyons prudents!) possession et gestion collectives; 1°) de ce qui subsistera de la nature; 2°) de la reproduction de la nature, de l’espace, de l’air, de la lumière, de l’eau et plus largement encore des nouvelles raretés. Les anicennes raretés, ce furent le pain, les moyens de subsistance, etc. Dans les grands pays industrialisés, il y a déjà surproduction latentes de ces moyens de vivre qui autrefois furent rares, qui donnèrent lieu à des luttes terribles autour de leur rareté. Et maintenant, pas dans tous les pays, mais virtuellement à l'échelle planétaire, il y a une production abondante de ces biens; cependant les nouvelles raretés émergent, l'eau, l'air, la lumière, l'espace autour desquels il y a lutte intense. C'est en fonction de cette lutte qu'il faut comprendre l'urbanisme, ce qui, malgré ses défauts et défaillances, justifie dans une certaine mesure, les recherches, les inquiétudes, les interrogations. Donc on peut prévoir la gestion et la possession collective des moyens de production et la gestion sociale de la production en fonction des besoins sociaux. On peut donc prévoir, aux alentours de l'an 2000, un socialisme mondial qui n'aura plus grand-chose de commun avec ce que Marx appelait le socialisme, et qui pourtant en découlera ou aura avec lui un rapport plus ou moins lointain. Ceci réserves faites sur la capacité récupératrice du capitalisme et sur la possibilité de catastrophes irrémédiables! C'est en ce sens que la critique de la politique concernant l'espace et la nature est une critique de gauche. Ce que n'admettrait pas tel ou tel « prospectiviste». Peu importe. D'ores et déjà, comme l'espace, la nature est politisée, parce qu'insérée dans des stratégies conscientes ou inconscientes. L'aménagement des parcs nationaux, etc., c'est déjà une stratégie mais une petite stratégie, plutôt une tactique. Alors qu'il faudrait voir beaucoup plus loin. J'entends d'ici les réalistes : «Vous nous parlez de demain, d'après-demain, mais parlez- nous d'aujourd'hui». C'est bien, il faut être réaliste. Mais il arrive quelquefois que demain, c'est aujourd'hui, et votre réalité peut vous sauter au nez. Par exemple, il peut y avoir tout d'un coup, du jour au lendemain, des histoires extraordinaires de pollution… Je répète donc qu’il y a politique de l’espace, parce que l’espace est politique. »

1970 | Michel Rocard
La revue Aménagement et Nature donne la parole à Michel Rocard, intitulé La civilisation urbaine et la nature, qui signe un très bel article partisan :
Pour aborder au fond le problème de savoir comment concilier l'aménagement urbain avec un respect réel de la nature, il faut prendre ces deux termes dans leur acceptation la plus large. La nature ce n'est pas seulement un ensemble de sites à protéger, c'est l'équilibre biologique dans lequel nous vivons : l'eau douce, la mer et l'atmosphère que nous respirons font partie de la nature au même titre que la flore ou la faune. Et l 'aménagement urbain doit être compris comme le rapport avec l 'espace de toutes les formes modernes de la vie urbaine, qu'il s'agisse des villes elles-mêmes, des industries ou des mouvements de population engendrés par l'état présent de notre civilisation. Dès lors, trois problèmes apparaissent : celui de la lutte contre la dégradation de la nature, celui de l 'aménagement de l 'espace, et celui de l 'orientation même de la vie urbaine. La lutte contre la dégradation de la nature est dès aujourd'hui une tâche urgente. Par sa croissance incontrôlée, par ses innombrables nuisances, et par la voracité avec laquelle il le veut assujettir la nature aux besoins sophistiqués de ses couches aisées, la civilisation urbaine actuel le est tout simplement en train de détruire les fondements biologiques de l'équilibre dont elle a besoin. Le diagnostic en a été trop souvent fait, notamment par la présente revue; pour qu'il soit utile d'y revenir ici. Ce problème est profondément politique, et pour deux rai sons évidentes : la première est que les solutions à lui apporter coûtent très cher et qu'elles exigent donc des choix budgétaires importants. La seconde raison est que la solution consiste pour une part à interdire à tous les détenteurs d'une puissance économique, financière ou sociale quelconque tout acte destructeur de la nature : cela suppose que le pouvoir politique qui les contrôle ne dépende pas d 'eux, il y faut à tout le moins un pouvoir socialiste.
Qu'il s'agisse en effet de la pollution massive des eaux du Rhin par une usine chimique allemande jugeant trop onéreux de remédier elle-même à la toxicité de ses sécrétions, qu'il - s'agisse du cynisme des promoteurs immobiliers construisant à Val d'Isère jusque dans les couloirs d 'avalanche et cela sans travaux de défense, qu'il s'agisse des innombrables arbres parisiens détruits pour laisser place à des parkings sans qu'on soit assuré de pouvoir les remplacer, qu'il s'agisse du refus pur et simple d 'assumer les frais de la sécurité au risque de voir flamber une raffinerie comme celle de Feysin, qu'il s'agisse de l'âpreté au gain d 'une compagnie de navigation faisant prendre des raccourcis dangereux à ses pétroliers comme dans le cas du Torrey-Canyon, qu'il s'agisse de l'urbanisation sauvage qui, tout autour de Paris, fait disparaître petit à petit les poumons verts dont disposait la capitale, qu'il s'agisse, etc, etc ... on découvre partout l 'âpreté de la recherche du profit capitaliste comme l 'obstacle essentiel à toute conciliation de la croissance urbaine avec le respect nécessaire de la nature urbaine, rurale ou maritime. C'est à ce niveau qu'il faut prendre le problème.Toute tentative de le traiter par des règlements béni ns, sans s'attaquer à la réalité du pouvoir des entreprises, restera impuissante devant les dérogations, les mesures de faveur et le non-respect pur et simple de textes que l 'Etat capitaliste ne peut pas se donner les moyens d'imposer à ses mandants. La défense de la nature et des droits des hommes à communiquer avec une nature authentique correspond donc pour nous à un choix de classe. En effet, outre les dépenses importantes qu'exige une protection réel le de la nature, devant la prolifération urbaine, il y faut une politique constante et sévère, aussi bien en ce qui concerne les sanctions qu'en ce qui concerne la définition de cette politique, et par exemple le gros effort de recherche scientifique qui lui est nécessaire. On ne peut faire une tel le politique en espérant l’appui ni même la tolérance des puissances industriel les et financières pour qui la nature se limite à un gigantesque dépotoir et à des ressources minières, agricoles et touristiques qu'il convient d 'exploiter pour le pl us rapide profit possible. Il faudra donc faire cette politique contre ces intérêts, avec d 'autres soutiens, populaires ceux-là. Le problème de l 'aménagement de l 'espace se pose dans des termes peu différents. On lit souvent sous la plume du ministre actuel de l'Equipement, M. Albin Chalandon, un certain nombre de phrases généreuses, dont quelques-unes pourraient recevoir un assentiment unanime. Mais lorsqu'on sait qu'en même temps, il démolit systématiquement les moyens réglementaires dont disposaient encore les collectivités publiques pour limiter les dégâts, lorsqu'on sait qu'à ses yeux, tout le territoire doit être constructible sauf rares exceptions, lorsqu'on sait qu'il pousse systématiquement aux densités excessives par souci de rentabilité, lorsqu 'on sait surtout qu'il tente de limiter la signification réglementaire des plans d 'urbanisme ou schémas directeurs, on est conduit à se demander s'il est naïf ou cynique. Naïf, car il faudrait que les promoteurs, banquiers et autres agents économiques en matière foncière soient tous des saints pour réaliser spontanément et sans contrôle les voeux de Monsieur Chalandon sur la réconciliation de la vi le et de la nature. Cynique, plutôt, car Monsieur le Ministre de l'Equipement sait fort bien que sa politique de laisser-faire généralisée ne peut donner naissance qu'à une urbanisation sauvage faite sans le moindre respect de l'équilibre naturel. D'ailleurs, il n'est pas loin de le reconnaître ; il faut lire notre ministre : "Cette recherche de l 'équilibre (du marché foncier ... ), je pense pouvoir l 'obtenir parce que j 'ai appelé la libération du sol, c'est-à -dire poser le principe qu'en dehors de zones bien définies, bien circonscrites, l'espace français est constructible, et je pense l'obtenir aussi par une politique de densité ... "Alors ce que je vous demande de voir dans cette politique, ce n 'est pas une philosophie de l'urbanisme, c'est essentiellement une conception économique". Voilà au moins qui est net. Et les promoteurs respecteront la nature si c'est économique à court terme. Pour notre part, nous pensons qu'il n 'y a pas d'aménagement urbain correct possible sans une forte volonté collective. Il faut d 'abord la faire naître : l'information et la culture du Français en matière d 'architecture et d 'urbanisme sont très insuffisantes. Un gros effort d 'éducation est nécessaire pour créer le besoin d'architecture et d'aménagement et pour faire apparaître notamment le contenu réel du "besoin de nature". Il faut d 'autre part rechercher et définir des solutions neuves. La recherche urbanistique, dans ses aspects économiques, sociologiques, écologiques, architecturaux, médicaux ou esthétiques, est scandaleusement sous-développée en France. Les collectivités publiques doivent recevoir les moyens de mettre au concours de véritables programmes harmonieusement définis, reposant sur une connaissance réel le des exigences humaines en matière de cadre de vie. Enfin, il est surtout nécessaire de transformer de fond en comble les mécanismes de décision en matière d 'utilisation du sol. Le sol à bâtir étant rare et non reproductible, son u age ne peut plus être laissé aux seules pressions de la loi du marché. Une municipalisation progressive du sol urbain est donc nécessaire, pour assurer que son utilisation relève de l' intérêt général et non du profit privé. Mais il est en outre nécessaire de réorganiser le système des documents d'urbanisme et de leurs moyens d 'application. L'échelon national doit rendre ses arbitrages sur la vocation particulière de chaque région et les traduire par des décisions concernant les grands équipements d'infrastructure. Là doit s'arrêter sa responsabilité. L'échelon régional doit être maître des schémas directeurs d'aménagement. C'est au niveau des communes remembrées (agglomérations complètes ou cantons ruraux, en développant les attributions communes tout en laissant vivre les structures de base ) que doit être défini et appliqué le plan d'occupation des sols. Mais ce dernier doit s'inspirer davantage d'une conception incitative que répressive ou policière de l'urbanisme. 




Le permis de construire ne doit pas relever de la stricte application des normes, mais d'un jugement qualitatif, cas par cas, de la comptabilité d 'un projet avec les équilibres urbains que la collectivité s'est donnée comme objectifs : affectation dominante des constructions, densité moyen ne comparée aux densités de la zone, prospect, style architectural, etc. c’est seulement de la sorte que le respect de la nature préexistante d 'une part, et la réintégration d'éléments de nature dans le cadre de la vie urbaine d 'autre part, trouveront leur place dans les décisions des collectivités publiques. A la vérité, il y faut une autre condition et c'est le troisième problème que nous posions dans l'introduction à cet article. Au moment où l 'homme de la ville moderne perd le contact avec la nature dans son travail, dans son habitat, dans les paysages de ses déplacements quotidiens, et bientôt jusque dans son alimentation, il semble en redécouvrir le besoin pour des raisons mystérieuses. Ce besoin se traduit de multiples manières : migrations des week-ends et des vacances d'été, exigence d'espaces verts, déplacement de l'habitat urbain aisé vers des zones à verdure préservée (les célèbres zones "rurbaines" des sociologues américains) etc. Le refus de plus en plus exprimé du bruit et de la pollution, et même le goût prononcé des classes moyennes pour le feu de bois et les dîners aux chandelles confirment qu'il y a en nous quelque chose d'irréductiblement amarré à notre nature d 'origine. Il est clair que la crise de civilisation que traduisent la protestation de la jeunesse, la multiplication des formes nouvelles de contestation, une explosion collective comme celle de mai 1 968, ne se limitent pas au refus d'une structure économique. Elle met profondément en cause la hiérarchie, les formes de commandement et la culture de notre société. Mais elle traduit sans doute aussi un refus des formes actuelles de la vie quotidienne en ville. La vraie question est là : il nous faut aujourd'hui penser consciemment notre organisation collective puisque nous la façonnons déjà, mais dans l'inconscience. Le problème des relations de l'homme et de la nature est un des plus importants qui soient posés à ce titre. C'est aussi un choix politique que de poser le problème à ce niveau et avec cette dimension. La réponse la plus urgente se situe en termes de recherche scientifique. Mais encore faut-il la vouloir, puis se donner les moyens politiques d'en imposer les conclusions. Autant de réflexions qui nous conduisent à penser qu'un urbanisme réellement soucieux de l'homme et de la nature ne peut naître que d'un système socio-politique socialiste.
Michel Rocard, Député - Secrétaire national du P.S.U.

1970 | PSU
En juillet 1970, naissance de la Fédération des comités d’usagers des transports en commun de la région parisienne par le PSU et Lutte Ouvière (LO). Les luttes locales concernant la question des transports en commun prennent une certaine ampleur à partir de 1970, luttes qui tendent à devenir un vaste mouvement coordonné par un cartel d’organisations politiques et syndicales. Elles dénoncent toutes, l’augmentation des tarifs annoncée, et par trois fois, repousse la décision de l'Etat, au fil de grandes manifestations. Le PSU tentera de les fédérer, de créer un front permanent de lutte, autour d’une revendication centrale : la création d’une carte unique de transport payée par les employeurs. Des comités dans nombre de villes se forment et se proposent d’intervenir sur l’ensemble des problèmes de transport d’une commune ou d’un quartier en particulier mal-desservi. Mais malgré l’ampleur considérable de la mobilisation, des uns et des autres, sa relative force ayant connu quelques succès,ce mouvement ne survivra pas à l’augmentation de tarif qui intervient finalement en 1971.
Dans un autre domaine, les revendications des habitants se cristallisent autour d’une projet urbain destructeur : à Clichy, le comité de défense exige que le prolongement de la Ligne 13 du métro soit réalisé en souterrain et non en viaduc à travers la ville, comme le prévoit le projet de l’administration.


1970 | Post Scarcity Anarchism
Essai anti-capitaliste de l’anarchiste américain Peter Bookchin, dont le premier chapitre est un article rédigé en 1965, sur l’écologie. A cette époque où aux USA se multiplient les expériences communautaires rurales hippies, il défend l’idée optimiste des possibilités d'une technologie libératrice, inventant de nouvelles sources d’énergie non polluantes et l’automatisation de larges parts du travail nécessaire à la survie des communautés agro-artisanales qui formeraient le tissu social d’une société libertaire.

1970 | Survivre
Création du mouvement et de la revue éditée entre 1970 et 1975, première revue d’écologie politique. Le mouvement de scientifiques critiques rassemblés autour du mathématicien de génie Alexandre Grothendieck (de renommée internationale couronnée en 1966 par l’attribution de la prestigieuse médaille Fields), dénonce :« les savants poursuivent trop souvent leurs travaux sans souci des applications qui peuvent être faites, qu’elles soient utiles ou nuisibles, et de l’influence qu’ils peuvent avoir sur la vie quotidienne et l’avenir des hommes. » Ce mouvement reprend, à nouveau, les critiques faites depuis longtemps de scientifiques des USA, en guerre contre le Vietnam, contre la militarisation de la recherche et au-delà des dangers du techno-scientifique. En France, ces « objecteurs de recherche » parfaitement anti-capitalistes participent à l’émergence du mouvement écologique, à l’essor du mouvement antinucléaire, prônent la subversion culturelle et pour certains de ces membres fondateurs, la révolution « Nous n'entendons pas par là l'adoption d'un quelconque catéchisme révolutionnaire,· mais le fait de reconnaître le capital comme l'ennemi réel, et le désir de lutter contre. » Révolution et écologie en somme. Le mouvement qualifié parfois « d’écolo-situationniste » se situe dans cet « éco-gauchisme » diffus et naissant dont il devient la figure de proue ; les articles d’ailleurs ne se limitent pas à l’écologie, d’autres sujets sont abordés, l’anti-militarisme, le racisme, etc. Paradoxalement, le gros des lecteurs, des abonnés, des personnes venant à leurs rencontres débats n’étaient pas des militants de l’extrême Gauche mais plutôt de l’électorat socialiste, peu enclin à révolutionner la France, mais soucieux de préserver la planète, et plus nombreux, leur propre cadre de vie. Survivre prendra le nom plus tard de Survivre et Vivre.



SURVIVRE n°15
1973
 1970 | TOUT
Premier numéro du quinzomadaire mao-spontex, organe de presse de Vive la Révolution auquel participe l’architecte Roland Castro. Un article est consacré aux campings « HLM des plages ». Durant sa courte vie (fin en 1971, 16 parutions), TOUT s’intéressa ‑ brièvement - aux problèmes écologiques, dans une perspective critique, et non constructive, et, bizarrement ou logiquement dans la jouxte partisane « gauchiste », sans jamais mentionner Survivre… Et vice-et-versa.

1970 | Baudrillard
En 1970, le programme des Conférences internationales de design à Aspen, Colorado, organisées chaque été depuis 1951, s’occupe de Environment by design, Reyner Banham est en charge de l’organisation. L’IDCA était un forum de discussion sur le design qui réunissait pendant quatre jours, les chefs de file du design américain ainsi que des industriels et des délégations étrangères. Une délégation française y est invitée conduite par le designer Roger Tallon. Jean Baudrillard, à qui la délégation confie le soin d’écrire le texte de la délégation de France devant être prononcé à la clôture du forum. Rappelons que la guerre du Vietnam est à son apogée meurtrière, et que le forum est perturbé par les étudiants contestataires de la New Left. Jean Baudrillard ira au-delà de leurs espérance et attente :
«L’actualité brûlante des problèmes de design et d’environnement n’est pas tombée du ciel ni surgie spontanément de la conscience collective. Elle a une histoire. Banham a bien montré l’illusion et les limites morales et techniques de la pratique du design ou de l’environnement. Il n’a en rien abordé la définition sociale ; politique de cette pratique. Ce n’est pas un hasard si tous les gouvernements occidentaux lancent aujourd’hui (en France plus précisément depuis 6 mois) cette nouvelle croisade et cherchent à mobiliser les consciences en criant à l’apocalypse. En France, l’ « environnement » est une des retombées de mai 1968, plus précisément une retombée de l’échec de la Révolution de Mai ; c’est l’idéologie par laquelle, entre autres, le pouvoir essaie de conjurer sur les rivières, et les parcs nationaux ce qui pourrait se passer dans la rue. Aux États-Unis, ce n’est pas un accident, si cette nouvelle mystique, cette nouvelle frontière est contemporaine de la guerre au Viet Nam. Ici et là il y a une situation virtuelle de crise profonde : ici et là les gouvernements restructurent leur idéologie maîtresse afin de faire face à la crise et de la surmonter. On voit que la survie dont il est question au fond n’est pas du tout celle de l’espèce, mais celle du pouvoir.»

1970 | Paysans-Travailleurs
Bernard Lambert (PSU) considéré comme le père fondateur de la mouvance Paysans-Travailleurs, publie un ouvrage intitulé Les Paysans dans la lutte des classes, dont la thèse centrale renvoie à la prolétarisation grandissante d’une large fraction des exploitants agricoles. Ce mouvement, de la « nouvelle gauche paysanne », est très actif dans la région Ouest, mais se mobilisera aussi au Larzac.

1970 | Feu vert
L’ouvrage de Bernard Charbonneau tente de prouver que la foi chrétienne a joué un rôle déterminant dans le mouvement écologique. Il dénonce la récupération de l’idéologie écolo par la politique politicienne et prophétise, comme il se doit et avec justesse, la prolifération des thématiques écolo dans tous les partis et jusque dans les temples de la consommation.
« Il ne faut pas négliger les phénomènes de mode. Mode autogestionnaire autant qu'écologique, qui correspond au besoin de nouveau, caractéristique de la " société de consommation ". Il faut apporter un petit piment idéologique à la pitance quotidienne. Et l'on saisit le premier mot fracassant venu. Il n'y a rien de plus qu'une attitude, un vêtement, une formule " intéressante ", et l'on en change aussitôt que l'habitude s'installe. »[33]


1970 | Publications
Catherine Dreyfus et Jean-Paul Pigeat publient Les Maladies de l'environnement. Édouard Bonnefous accumule les références aux travaux d'experts internationaux dans son ouvrage L'Homme ou la Nature. Il liste deux cent douze colloques, séminaires ou journées d'experts et de scientifiques concernant l'éclogie, ayant eu lieu de par le monde entre 1962 et 1970. Jean Dorst publie : La Nature dénaturée.

1970 | GAM
La Charte nationale des GAM élaborée en 1970 insiste ainsi sur « la défense résolue de l’environnement, une inquiétude quant aux ravages de la civilisation automobile, la lutte contre les spéculateurs, la volonté de multiplier les équipements locaux ou de faire participer les habitants à la gestion de leur cadre de vie.»

1970 | This Perfect Day
Un bonheur insoutenable roman (un chef-d’euvre selon certains critiques) de Ira LEVIN : au XXIIIème siècle, le monde est totalement régenté par un ordinateur (Uni) et une caste supérieure de savants-programmeurs privilégiés. C’est un monde parfait, sans maladie, sans guerre, à orientation écologique, dans un régime d’abondance, mais où l’humanité est conditionnée, drogue et émissions de TV obligatoires contribuent à leur abrutissement : l’homme est privée d’autonomie,d’imagination, et de vie privée. Son prénom, son travail, sa vie sexuelle, l’âge de sa mort, etc., sont définis par l’ordinateur. Après des hésitations, le héros détruit l’ordinateur.
1970 | No Blade of Grass
Film de Cornel Wilde. Le générique propose des images de pollution (gaz et marée noires), de famine, de surpopulation et d’explosion nucléaire, etc. Le scénario raconte la tentative de survie d’une famille face au chaos qui s’installe après qu’un virus ait détruit toute forme de culture céréalière, engendrant une famine mondiale.
1970 | L’An 01
Sous-titrée « On arrête tout, on réfléchit, et c'est pas triste », cette bédé est signée Gébé, publiée par épisodes dans Politique hebdo, puis dans Charlie Mensuel, et sort en album en 1972, et est adaptée pour le cinéma en 1973.








1970 | Bio-Agriculture
Année de la protection de la nature. Les partisans paysans de l'agriculture biologique ont un stand au Salon de l'Agriculture.

1970 | Côte d’Azur
Se crée dans le sud-est de la France l’Union régionale pour la sauvegarde de la vie et de la nature (URVN) qui fédère en 1976, 237 comités locaux et 80.000 adhérents. Cela en fait, à cette époque, le plus puissant mouvement régional de protection de l’environnement en France, et le mieux organisé aussi, avec des commissions scientifiques regroupant 170 experts ainsi qu’un comité juridique. L’URVN est apolitique, se bat devant les tribunaux plus que lors de manifestations publiques, pour la préservation du littoral grâce à une modification et un renforcement de la législation. Elle participe ainsi à l’interdiction de projets tels que les « Marinas », complexes immobiliers aménagés sur des terrains gagnés sur la mer ou sur des fleuves qui sont interdits à partir de janvier 1973 et contribuent à rendre célèbre l’organisation.

22 avril 1970 | USA
Près de vingt millions d’Américains manifestent pour le premier Jour de la Terre en 1970. Gaylord Nelson, sénateur et instigateur du Earth Day, expliquait que son but était de « démontrer aux responsables politiques de la nation qu’il existait un soutien conséquent pour le mouvement environnemental. […] Earth Day 1970 a bien montré que nous étions en mesure de mobiliser le soutien public, l’énergie et l’engagement nécessaires pour sauver notre environnement ». [34]


Robert Rauschenberg
American Environment Foundation
Earth Day 22 April 1970

1970 | Amis de la Terre
Friends of the Earth est créée aux Etats-Unis en 1964 et sa branche française, les Amis de la Terre, en 1970. les premiers militants expliquent vouloir « militer pour une civilisation qui reconnaisse que la source de notre énergie et le modèle de notre équilibre se trouvent dans la nature dont nous sommes issus et à laquelle nous appartiendrons toujours ». Ils allient dénonciation de « choix technologiques irresponsables », défense de l’environnement, intérêts pour les problèmes de qualité et de cadre de vie, etc. Le fil conducteur le plus important demeurant tout de même la lutte antinucléaire. Les premiers adhérents ont un itinéraire militant déjà fourni, souvent marqué par Mai 68 et par un engagement à gauche. Leur revue La baleine éditée à partir de 1971 assure le lien entre les groupes locaux, mais le décollage est lent.

1970 | Les droits du piéton
La création de l’association nationale « Les droits du piéton » a pour objectif déclaré de limiter la place de l’auto dans les villes ; elle critique la dépendance de l’homme à l’automobile, la construction des autoroutes et rocades urbaines « dans toutes les villes françaises » notamment à Paris où elles « défigurent une des parties les plus agréables de la vieille Cité », en privant « la population de lieux de promenades ». De même sont considérés la pollution et la sécurité routière, pour « que la vie soit encore possible dans les villes », la sauvegarde des espaces verts et des richesses du passé, et l’association exige notamment le développement et la gratuité des transports urbains. Cette association est particulièrement active à Paris pendant toute la décennie, se concentrant notamment sur les voies à grand trafic (voie express rive gauche, radiale Vercingétorix). Une association qui se veut apolitique basculant progressivement vers le passéisme folklorique rétrograde. Les deux maires socialistes Delanoë et Hidalgo en sont les dignes continuateurs.




1970 | La Corse
Un des premiers attentats « touristiques » est perpétré contre le Transat Hôtel Club de la Marana, situé au sud de Bastia. Ouvert en 1969, il est entièrement détruit par un attentat le 19 mars 1970. Cette action non revendiquée est cependant justifiée par les responsables de l’Action Régionaliste Corse :
« L’ARC déplore la violence... Mais elle refuse de confondre culpabilité et responsabilité. En provoquant de manière systématique en dépit d’avertissements multiples l’implantation d’une forme de tourisme dont les Corses ne tirent aucun profit... l’administration est responsable d’une frustration favorable à tous les débordements».
Dénonçant le risque de massacre de l'île, les régionalistes, autonomistes, nationalistes prennent conscience qu'une défense de l'environnement peut faire l'unanimité dans l'île et mobiliser une grande partie de la population insulaire contre l'État central. Des comparaisons métaphoriques sont établies entre les idéaux nationalistes et la beauté des paysages et du patrimoine naturel de l'île.

1970 | Baneberry
Cette année se termine aux USA avec l’une des plus grandes catastrophes nucléaires : le 18 décembre 1970 sur la zone d’essais militaires des Yucca Flats dans le Nevada, l’essai nucléaire, le test «Baneberry» supposé sous-terrain a échoué laissant accidentellement un nuage radioactif se déployer dans l’atmosphère et la poussière radioactive se disperser sur plus de cinq états de l’Ouest des Etats-Unis.



ARCHITECTURES
ALTERNATIVES
RADICALES


Théories


1969 | Reyner Banham
Le britannique Reyner Banham (1922-1988), historien, théoricien et critique d’architecture, féru d’écologie, publie The Architecture of the Well-Tempered Environment_:
«_Dans un monde répondant à des critères plus humains, un monde où les architectes seraient plus prompts à reconnaître en quoi consiste leurs principales responsabilités vis-à-vis de l’homme, ni la présente apologie, ni cet ouvrage n’auraient été nécessaires_».
Après un chapitre consacré à l’histoire iconoclaste de l’introduction dans l’architecture des «technologies environnementales_» (ventilation, chauffage, lumière artificielle, etc.), il pourfend nombre d’architectes de renom, toutes tendances confondues, qui ignorent splendidement les enjeux cruciaux liés à l’environnement, et il dénonce le divorce entre leurs projets architecturaux classiques et l’ingénierie des nouveaux dispositifs techniques écologiques:
«_Il faut accepter le fait que l’architecte tel que nous le connaissons aujourd’hui n’est qu’un des nombreux environnementalistes en concurrence avec d’autres […]. Dans un nombre croissant de situations dont on pensait autrefois qu’elles pouvaient se résoudre seulement par l’érection d’un bâtiment, des alternatives viables deviennent aujourd’hui disponibles._»
Reyner Banham défend l’idée, dans l’air du temps, que l’architecture doit « disparaître dans la technologie environnementale ».

1969 | Vernaculaire
L’historien anglais de l’architecture primitive et autochtone, Paul Oliver publie Shelter and Society, d’une portée et d’une influence considérables, suscitant après l’exposition Architecture without Architects de 1964, l’intérêt des architectes des milieux alternatifs et radicaux, intérêt autant qu'une source d’inspiration. Ses recherches successives les emmènent aussi bien dans la campagne anglaise, en Afrique que dans les communautés hippies de Californie. « Architecture is not the prerogative of a few nor the privilege of an elite; it is for all, and by all ».

1971 | Biomorphisme
Le théoricien et architecte Charles Jencks publie Architecture 2000, predictions and method, il y évoque le biomorphisme, terme emprunté à la littérature scientifique pour définir une architecture s’inspirant des formes naturelles, ainsi que de leurs matériaux et de leurs systèmes de croissance, à la recherche d’un équilibre entre la technologie, la science, et la construction d’une part, et la nature de l’autre. Cet équilibre ne pourrait selon lui être atteint qu’en s’inspirant du développement organique des plantes et des cellules naturelles, et des habitats traditionnels, sans pour autant renoncer aux récentes avancées scientifiques et technologiques, mais en les utilisant avec mesure et conscience.
Pour Jencks, cette « tendance » architecturale était l’une des seules à pouvoir proposer un habitat viable pour l’avenir, en considérant qu’en raison des futures découvertes dans les domaines de la biologie et de l’automatisation, l’architecture biomorphique s’imposera en l’an 2000, offrant à ses occupants plus d’autonomie personnelle et de liberté.

1971 | Banham
Reyner Banham publie Los Angeles: The Architecture of Four Ecologies dans lequel il présente quatre modèles d'écologie (Surfurbia, Foothills, The Plains of Id et Autopia)de cultures architecturales distinctes. Un éloge à la banalité architecturale et urbaine comme moyen de pourfendre la critique architecturale classique et d’appréhender le champs de l’architecture et de l’urbanisme à toute la culture populaire. Cette culture populaire, cette architecture populaire qui est selon Banham :

« les bars à hamburgers et toute une floraison pop de constructions éphémères ; à l’autre, les autoroutes et les ouvrages de génie civil. Tous, pourtant, sont aussi essentiels à l’écologie humaine et à l’environnement construit de Los Angeles que les oeuvres datées, au style répertorié, et réalisées par des architectes reconnus. »
Proche des architectes Pop d’Archigram qui à leur manière consacre également la culture populaire, la non-architecture, la pensée de Banham traduit l’intérêt pour le « laisser-faire » (non-plan) antithèse de la planification techno-scientifique alors triomphante en Europe, et pour la fantaisie architecturale libérée des rigueurs du « Style International ». Los Angeles est appréhendée en tant que modèle de l’anti-ville paradigmatique de l’ère des loisirs, du spectacle, de l’automobile, de la consommation de masse et de l’archipel communautaire. Mais prévient-il :
« Je ne partage ni l’optimisme de ceux qui en font le prototype de la cité future, ni la mélancolie de ceux qui y voient le présage funeste d’une universelle décadence urbaine. »
En retraçant rapidement l’histoire de la mégapole, il évoque :
« Quoi que l’homme ait ensuite pu faire subir au climat et à l’environnement de la Californie du sud, celle‑ci demeure l’une des merveilles écologiques du monde habitable. Il suffit de verser de l’eau sur son sol léger et quasi désertique à l’état naturel, pour produire un fac‑similé très acceptable du jardin d’Éden. On trouve d’ailleurs à Los Angeles quelques‑uns des jardins les plus spectaculaires qui soient,où les palmiers du sud poussent littéralement au coude à coude avec les conifères du nord. Cette promesse d’un miracle écologique constitue le premier produit commercialisable de ce pays — la ‘ terre du printemps éternel ‘. Mais pour produire un paradis instantané, il faut ajouter de l’eau, et puis ne plus cesser d’en rajouter. Sitôt que les sources locales eurent été exploitées, taries ou polluées, la politique hydrologique devint donc un problème crucial, voire un facteur décisif dans la définition des limites politiques de Los Angeles. »

1972 - 2000 | Utopies réalisables
Yona Friedman s’attaque pendant près de trente ans aux Utopies réalisables, œuvre « parapolitique » et sans modèle formel, mais illustrée par des graphes. Sa pensée, plus que théorie, plutôt optimiste et flirtant avec une certaine naïveté, intègre l’écologie sociale, impulsée intimement par un nouvel ordre – bienfaiteur – mondial ! Privilégiant les petites communautés – de survie - du type fouriériste, pratiquant entre autres le troc entre elles, il propose par exemple, un scénario, de concentrer les zones d’habitat dans le sud, afin de d’éviter une surconsommation d’énergie, pour y produire des fruits ; au nord serait développée la culture des céréales…
« Cette image semble étrange, à première vue: l'Occident, paysan, faiblement habité, et le Sahara, densément peuplé et industrialisé. Après tout, pourquoi pas? Je ne veux pas ici défendre cette répartition de l'occupation de la ville globale (répartition qui pourrait assurer une vie agréable à cinq ou six fois autant d'êtres humains que la répartition actuelle). Je ne veux pas la défendre, car si je réussissais même à convaincre les Nations Unies et tous les gouvernements possibles de l'intérêt d'une telle solution, ils n'auraient pas de pouvoir suffisant pour la réaliser. Par contre, en parlant de cette solution, à seule fin d'y faire réfléchir, il est possible que cette répartition se fasse par lente migration libre. Si les gouvernements enlèvent un jour les obstacles qu'ils ont dressés à cette migration libre... »

Pour ce faire, Friedman envisage un nouveau Etat ou infrastructure mondiale qui arbitrera en matière de territoires et de migrations, d’accès aux ressources et de distribution des richesses inégalement réparties. Il affinera ses propos en 1982, avec son essai intitulé Alternatives énergétiques ou la civilisation paysanne modernisée, Pour une réelle économie des ressources : comment désindustrialiser l’énergie.


1972 | Las Vegas
Les architectes américains Robert Venturi et Denise Scott Brown publie en 1968 un article dans la revue Architectural Forum intitulé Learning from Las Vegas, puis en 1972 un essai sous le même titre. Textes faisant l’apologie du « laisser-faire » et du chaos urbains, du paysage commercial de la ville, et du vernaculaire américain, soit la plus parfaite anti-thèse des positions de Lewis Mumford et de Peter Blacke ; ouvrage ouvrant la polémique entre les partisans de la planification et de la « belle » architecture aux adeptes de l’urbanisation spontanée, de la sous-culture pop-ulaire et de son effroyable laideur, tel le « canard architectural ». Remarquons ici les propos de l’artiste Pop, Andy Warhol qui évoquait ainsi un de ces roadtrip depuis New York jusqu’en Californie en 1963 :
« Plus nous roulions vers l’Ouest, plus toutes les choses que nous croisions sur la route nous semblaient Pop. Nous nous sommes soudainement sentis comme des initiés parce que malgré le fait que le Pop soit partout - c’était là sa particularité, la majorité des gens le prenait pour acquis, alors que nous, cela nous émerveillait - pour nous, c’était le nouvel Art. Une fois que vous comprenez le Pop, vous ne regardez plus jamais une enseigne de la même manière. »

La critique des « spécialistes de l’urbain » et des architectes « progressistes » dès après la parution du livre, est acerbe, ils arguent, entre autres, que Learning from Las Vegas est une esthétisation architecturale de l’autoroute et de ses affiches publicitaires, du mauvais genre populaire, et de ses symboles spatiaux, une propagande en faveur de la frénésie consumériste et capitaliste, etc., sans se préoccuper davantage à leurs conséquences sociales – la vie des habitants - et environnementales. Kenneth Frampton insista sur « le culte camp du « laid et de l’ordinaire » ne peut être distingué des conséquences environnementales de l’économie de marché. »
Et l’on critique de même leur manque total d’engagement politique et social et sont taxés de « nixonisme » puis de « reaganisme », du nom du président américain qui mit un terme au Welfare State. Dans son article «Leading from the rear» publié en 1970 dans la revue Architectural Design, le critique anglais Martin Pawley déclare que c’est la première fois que des figures de l’avant-garde « ont cherché refuge dans le palais de l’empereur plutôt que de se joindre à la révolution. » Jean-Claude Lebensztejn jugeait ainsi :
« ce que Venturi proposait, c'était la tentative la plus intelligente et la plus ambitieuse de recyclage de l'environnement poubelle. Au lieu de se lamenter sur la laideur du paysage urbain et suburbain, la civilisation de l'automobile et les méfaits du capitalisme, Venturi acceptait comme son matériel de base ces données incontournables. Autant les affronter, tirer de ce chaos un ordre, non pas idéal, mais le seul possible… » [In : "Hyperréalisme, Kitsch et Venturi, Critique, 1976]

Les débats polémiques entre les uns et les autres, s’est poursuivi pendant une vingtaine d’années, car Venturi Brown ont bien introduit le concept de post-modernisme en architecture, puis au fil du temps sinon un style mais une école de pensée ralliant de très nombreux architectes talentueux du monde entier, acceptant, adaptant avec leur propre langage et exacerbant ce « laisser-faire » dont l’idéal est pus proche du capitalisme libertaire que de l’anarchie. Et le théoricien, Tomas Maldonado prophétique ne s’y trompa pas:
« l’enthousiasme naïf pour Las Vegas s’explique comme l’expression d’un refus polémique de toute forme d’utopie dans le domaine de la projetation. Learning from Las Vegas est donc tout un programme. Le programme de la contre-utopie, du contre «tout-ou-rien» des grands modèles idéaux. »

1972 | Goodman
L’urbaniste américain et homme de gauche publie After the Planners ; en tant que Advocacy Planner, il défend l’idée d’une participation citoyenne aux décisions politiques, comme un moyen d’établir une « effective urban democracy », une décentralisation de la gouvernance en matière de planification urbaine ; il critique un système par trop centralisé par les techniciens, instrument du « bureaucratic conservatism » servant à renforcer, plutôt qu’à résoudre, les inégalités sociales spatiales. Dès lors, il doit s’agir selon Goodman, d’intervenir en-dehors des structures de l’État, « from outside the system » et avec « those people who are excluded from the machinery of government and power ».
Ainsi, Goodman, et son équipe regroupés au sein du Urban Planning Aid, aidera de nombreuses associations de quartier, de riverains, qui s’opposent aux plans d’urbanisme de l’administration ; à Boston, par exemple, il se fera l’avocat d’un groupe de familles pauvres protestant contre le projet urbain décidée par la ville, concernant la destruction de leur quartier et la construction d’une luxueuse gated community. À Cambridge, Goodman viendra en aide aux habitants pauvres d’un quartier menacé de destruction par le projet de construction d’une autoroute décidé par l’administration.

Sa critique contre le capitalisme d’État – le « laisser-faire » - porte en particulier sur les conséquences néfastes de l’industrialisation, et sur le développement urbain des mégapoles. Une de ces conséquences des plus alarmantes est la destruction progressive de l’environnement par les industriels. Il prend en exemple :
« To regulate environmental pollution, for example, forty states have created anti-pollution boards. But of these forty, thirty-five have officials who are at the same time officials in private corporations that are among the biggest industrial polluters in the country. Ranging in position from government board members to chairmen, these officials represent over one hundred firms, including Monsanto Chemical, Union Carbide, Du Pont, Stauffer Chemical, Scott Paper, United States Steel, Anaconda, Reynolds Metals, Aluminum Corporation of America, and the Weyerhauser Lumber Company. Rarely do these government boards contain more than one or two, if any, members representing the general public. To cite just a few outstanding cases, four of five members of Ohio’s Air Pollution Control Board have ties to industries that pollute. All six “industry” seats in Alabama are occupied by executives from companies involved in pollution legal proceedings. The only so-called “public” member of Pennsylvania’s eleven-member Air Pollution Control Board is the former vice president of a steel company. In Colorado, a state hearing on stream pollution by a brewery was presided over by the pollution control director of the same brewery. »



Science
&
Ecologie




1967 | Planète
La NASA diffuse pour la première les images de la terre vu de l'espace : le monde s'émerveille et prend conscience de la finitude de la planète.


1969 | Lune
Juillet : Premiers pas lunaires pour l'homme.

1969 | Ian McHarg
Ian McHarg enseigne au sein du département paysage à l'Université de Pennsylvanie de Philadelphie, et se préoccupe scientifiquement plutôt qu’empiriquement d’écologie et d’environnement, et nouveauté, dans une approche pluridisciplinaire regroupant des botanistes, hydrologues, géologues, géographes, climatologues, etc. Il publie en 1969, Design with Nature, un ouvrage fondamental pour la planification urbaine intégrant avec rigueur la protection de l’environnement. Le français Max Falque, étudiant de Ian McHarg, traduira son livre et introduira en France ses méthodes d’études d’impact environnemental (1971), qui deviendront obligatoires quelques années plus tard.

1970 | Sim Van der Ryn
Sim Van der Ryn, architecte et enseignant à l'université de Berkeley se veut plus sérieux et pragmatique que ses homologues alternatifs et radicaux, et il ne dédaigne pas d'accepter le poste de conseiller écologique du gouverneur démocrate de Californie Jerry Brown. Préoccupé d'écologie appliquée à l'architecture, il fonde le Farallones Institute, un institut de recherche et d’apprentissage de « technologies appropriées » (appropriate technology) qui se préoccupe d'écologie et d'environnement dans divers domaines, comme le recyclage des déchets domestiques par les habitants, ou bien, celles consistant à être « self-reliant », moins dépendants des énergies fossiles, ou bien la restauration des sols pollués. En 1974, l’institut retape une maison à Berkeley pour en faire un modèle d’habitat écologique en milieu urbain, l’ « Integral Urban House ».




1971 | Off-the-Grid
Avec la profusion d'avancées technologiques, se développe l'idéal, déjà ancien, de l’autonomie énergétique dans des filières plus institutionnelles, idéal impulsé par la contre-culture américaine et les expérimentations hippies Off-the-Grid.
Parallèlement, au sein de la recherche scientifique, le défi de la maison autonome est d’abord technique, plus que sociétal. Des expériences sont menées au sein degrandes et sérieuses institutions ; l’Autonomous Housing Project d’Alexander Pike à l’Université de Cambridge (Grande-Bretagne) est lancé en 1971 ; les Bioshelters de Sean Wellesley-Miller et Day Chahroudi développés au Massachusset Institute of Technology (USA) à partir de 1974 illustrent cette vague formaliste et technicienne.

1971 | Courriel
Envoi du premier courriel sur le réseau ARPANET. En 1972, naissance de l'International Network Working Group, organisme chargé de la gestion d’Internet. Les architectes des avant-gardes technologistes voient dans ces inventions une véritable révolution pour l'avenir urbain et rural écologiques de la planète.


Earth
Art


1968 | Land Art
Le_Land Art_ est selon la formule de Gilles Tiberghien une «_appellation commode pour désigner des pratiques artistiques qui ont élu la nature comme matériau et comme surface d’inscription._» Il émergea en tant que tel en 1968, avec une exposition intitulée Earthworks ou encore Back-to-the-Landscape à la Dawn Gallery de New York. Beaucoup d’entre eux, à l’origine, revendiquent un engagement politique et social, et conçoivent leur art comme le témoignage de leur contestation de «_l’ordre établi_» et de l’appareil culturel, en particulier de l’institution muséale, lieu symbolique de la culture avec laquelle ils se veulent en rupture_; ils tentent en fait d’échapper à la notion traditionnelle d’exposition, au musée, à la galerie, aux circuits restreints, accusés de les maintenir à l’écart de la société et de creuser le fossé entre eux et le public_; leur désir est de réinventer des formes et des lieux d’expression pour donner à leurs créations des espaces nouveaux, naturels ou urbains. Les Land Artists, et en particulier Robert Smithson auront une influence toute particulière sur les architectes radicaux, qui le citent volontiers, ou s'emparent de ses oeuvres photographiées.


Robert SMITHSON
Floating Island to Travel
1970


Architecture Radicale


C'est au milieu des années 1960 que naît quasi simultanément en Angleterre, en Autriche et en Italie, le courant que lecritique Germano Celant nomme l'Architecture radicale, composé d'une myriade de groupes d'architectes et de personnalités isolées - qui souvent s'associent - s'attachant moins à la pratique du métier d'architecte, qu'à une réflexion critique sur les bases, les fondements de l'architecture. Ces groupes et personnalités opèrent, à divers degrés et chacun à leur manière, une critique radicale de la société, mêlant à la fois pensée politique distillée par les Situationnistes, les mouvements de contestations des USA, et notamment des hippies et des yippies, par l'anarchiste écolo américain Murray Bookchin, et son opposé le Pop Art ; d'autres révoltés sont inspirés par les précurseurs que sont Yona Friedman, Frei Otto, Buckminster Fuller et Constant. Ils imaginent alors de nouvelles architectures et villes, et, fait majeur, à l'instar de leurs inspirateurs, ils prennent en haute considération les problèmes d'environnement et écologiques, qu'ils intégrent, d'une manière ou d'une autre, dans leurs projets ou visions contre-utopiques. Ainsi, co-existent différents courants : certains se distinguent par des prises de position politique appartenant à la Nouvelle gauche, tandis que d'autres revendiquent sinon un apolitisme assumé mais une conception sociétale davantage tourné vers les idéaux anarcho-hippies. S'y opposent les utopiens, les utopistes, les contre-utopistes adeptes de l'ironie, et les partisans d'une confrontation avec le réel, et de l'action directe.
Le groupe anglais ARCHIGRAM composé de jeunes architectes naît en 1961, et l'on considère qu'il est le premier à avoir lancé la transgression et le non-conformisme en architecture et urbanisme, en leur appliquant l'idéal de la culture du Pop Art. Archigram se distingue des groupes italiens radicaux par leur apolitisme assumé, et leur penchant pour la culture Pop, insouciante et ironique. Il tend davantage vers l'anarchisme typiquement anglais et savent apprécier le «_culte du désir et de son accomplissement immédiat_» et leurs membres ne se présentent pas comme des destructeurs du capitalisme, mais selon Gianni Pettena, "comme les derniers vitalistes d'un milieu déjà dévitalisé". Le groupe Street Farm, établi à Londres est actif en 1970.
En Italie, la naissance des courants de l'architecturale radicale est initiée avec le biennale de 1966 qui conscacre le Pop art., débute le procès de désacralisation de l'architecture, voire de l'architecte, et de la société capitaliste, dans un pays où les bidonvilles encerclaient les grandes villes, ce qui explique, en partie, un discours plus politisé, et certains architectes se considéraient comme des terroristes en architecture. Archizoom Associati est un groupe de designers et d'architectes fondé en 1966 à Florence ; leur nom rend hommage à Archigram. Design Studio 65, groupe de jeunes artistes et étudiants en architecture naît à Turin au même moment. Superstudio, groupe de jeunes architectes est actif à Florence à partir de 1966. UFO est fondé en 1967 à Florence. Strum (Gruppo per un'architettura strumentale - groupe pour une architecture instrumentale) est né en 1971 à Turin.
En Autriche, les architectes Walter Pichler et Hans Hollein sont actifs dès le début des années 1960, ils signent en commun le Manifeste de l'architecture absolue en 1962. A Vienne, se forme le groupe d'architectes Haus-Rucker-Co, suivi en 1970 de leurs compatriotes du groupe Missing Link. Max Peintner, à Vienne officie également.


PNEU WORLD


Les architectes poursuivent plusieurs objectifs, avec des expressions différentes mais le même désir analogue d'essayer de contrôler l'environnement grâce aux moyens les plus économiques, et en l'adaptant aux nouvelles technologies. La finalité est la disparition, la liquidation de l'architecture ancrée ad vitam eternam dans le sol. Inspirés par les techniques de leurs aînés précurseurs, Fuller et Otto mais aussi Klein, influencés par les expérimentations hippies, et les catalogues des fabricants, ils adoptent et adaptent pour leurs projets les moins utopiques, les structures gonflables, les enveloppes et membranes les plus fines, étirées, etc., car selon C. Toraldo,
« la membrane qui sépare l’extérieur et l’intérieur devient de plus en plus ténue ; l'étape suivante sera la disparition de cette membrane et le contrôle de l'environnement a travers l’énergie (coussins d'air, courants d'air artificiels, barrières d'air chaud ou froid. plaques qui dégagent de la chaleur, etc.).»
Mais, à la différence de leurs illustres aînés, ils conjuguent, expérimentent plutôt ces techniques constructives à d'autres, le réseau de distribution énergétique, l'informatique et les terminaux personnels - soit le futur ordinateur portable -, le système complet des communications -soit internet -, etc., et à d'autres modes de vie, l'utilisation cyclique du territoire, le nomadisme universel, les mouvements des populations, et à de nouveaux comportements : les techniques de respiration, l'épanouissement mental, les techniques de contrôle corporel, y compris le yoga, la chimie - drogues - et la médecine ; et enfin, des nouvelles techniques pour la production de l'agriculture et celles écologiques.

L'architecte autrichien Günther Feuerstein expliquait ainsi l'importance de l'interaction entre Espace et temps :
« Dans la gamme abondante des influences, l'espace-voyage occupait une place très particulière. Les sphères et cylindres pneumatiques avaient déjà montré le désir apparent de I'homme de se retirer seul -ou a deux, au mieux - dans un cocon privé. Alors, l'espace-voyage fournit un nouveau modèle aux cas limites de l'existence humaine. [...] Un environnement mobile, flexible et portable était l'une des idées de base des années 60. L'idée de flexibilité, d'une société en perpétuel changement se reflétait dans l'espace et le bâtiment, la ville et le paysage. Les aspirations de l'architecture a construire pour l’Éternité furent abandonnées. Les nouveaux concepts en architecture furent la dynamique et le mobile: les mouvements de la structure, les promenades, les volets, les rabats.»
Ainsi, la ville éphémère mobile, s'oppose à la ville ancrée, et présente cet avantage de préserver le paysage et l'environnement naturels. Les nouveaux concepts étaient la légèreté, la flexibilité, la portabilité et le provisoire, le transitoire, etc., et les moyens technologiques appropriés étaient l'architecture pneumatique, les objets gonflables, conjugués sous toutes ses formes possibles : montgolfières, zeppelins, dômes, et mobiliers... Günther Feuerstein précise :
« De nouveau, l'idée ancienne du bâtiment sphérique devint un topos de la scène architecturale, quoique dans des dimensions plus modestes que la magnifique sphère de Montréal de Buckminster construite en 1967.»
Ainsi, des architectes, des artistes et des designers s'emparent de la structure gonflable et la conjuguent sous différentes échelles, mobilier habitation ville.

1970 | ANT FARM
Inflatocookbook, paru en 1970, est une brochure éditée le collectif d’artistes-architectes Ant Farm (Chip Lord, Curtis Schreier, Dough Michaels), actif depuis 1968 à Sausalito, haut lieu Hippy aux USA, présentant à la manière des Domebooks, des informations pour réaliser une enveloppe gonflable concernant les renseignements techniques, les adresses de fournisseurs et services de distribution par correspondance, et des exemples illustrés de schémas de détails. Le groupe commercialise également leur propres éléments :
« Avec ces éléments, tu peux réaliser tes fantasmes constructifs car tout le sale boulot est déjà assuré par nos soins. »
La première brochure sera rééditée et augmentée à plusieurs reprises.
En 1970, Ant Farm gonfle une structure de 15 mètres de diamètre à l'occasion de la conférence Freestone, en Californie, au solstice du printemps.







Eco-Cité
Idéale


1969 – 70 | Medium Total
Dans cette installation présentée à la Galerie Nächst St. Stephan de Vienne en 1970, et qu’ils qualifient de « projet utopique », Huth et Domenig empruntent à la théorie cybernétique et transforment l’architecture en organisme biologique mutant. Habité par les « suprahominidés du futur », Medium Total est une membrane cellulaire qui s’adapte à son environnement, en se modifiant et en évoluant : il s’étend ou se réduit, se densifie ou s’étiole, parfois jusqu’à la formation de nouvelles colonies autonomes. Medium Total fonctionne comme un réseau parcouru de multiples flux d’informations : chaque « cellule » agit et réagit en fonction des interactions entretenues localement ou globalement avec la matrice, qui traite en retour chaque information afin de s’autoréguler. Plus les « cellules » seront actives, et plus Medium Total se développera. Avec cette proposition « biotechnologique », Huth et Domenig imaginent l’avenir que Medium Totalréserve à l’humanité. La destruction de la Terre obligera Medium Total à émigrer dans l’espace sous la forme de sous-systèmes qui se constitueront en « corps célestes extraterrestres ». Une fois le système d’énergie solaire de nouveau stabilisé, des « clusters Medium Total » reviendront satelliser la terre, puis coloniseront les océans. Naîtront alors des « nova-supra-hominidés », qui se répandront sur la terre ferme sous forme de tribus, entraînant de nouvelles frictions, de nouvelles émulations, de nouvelles guerres. Huth et Domenig : « La troisième partie de l’histoire des hominidés peut commencer avec le souvenir infiniment lointain de la naissance du rédempteur et la reconnaissance ‘medium total’ de l’irrémédiable ! ». Les panneaux de l’installation montrent la colonisation de la Lune et de Mars. Sur Terre, Medium Total agit comme un cataplasme, un baume recouvrant des territoires menacés de destruction (la baie surpeuplée de Rio ; la région du Sinaï, théâtre de la guerre des six jours en 1967) ou réputés extrême (une montagne). Huth et Domenig offrent ainsi une vision à la fois ironique et utopique – entre invasion bactériologique et pansement thérapeutique – du contexte sociopolitique de l’époque, marqué par la guerre froide et la peur de la surpopulation.






1970 | Ecopolis, ville solaire
Guy Rottier avec l’hélio-physicien Maurice Touchais proposent le projet d’une cité solaire et un nouveau procédé, les « lumiducs », des tubes à parois intérieures réfléchissantes qui, reliés à un miroir capteur, transportent et distribuent la lumière solaire là où elle est nécessaire, permettant d'éclairer des volumes aveugles, et, donc, de réduire la pollution. La ville devient "colline verte habitable", et les profondeurs sont éclairées par les ingénieux « lumiducs ». Ecopolis retiendra l’attention de l’UNESCO pour son Congrès international intitulé « Le soleil au service de l’homme » qui se tient à Paris en 1973. Congrès qui a constitué une occasion inédite pour promouvoir auprès du grand public des inventions et des architectures solaires.



1971 | Artic City
L’architecte Frei Otto, associé à l’architecte Kenzo Tange, imagine une nouvelle cité-dôme pouvant être construite dans les régions les plus froides de la planète. Un dôme gigantesque de deux kilomètres de diamètre climatisé approvisionné en électricité par une centrale nucléaire située à l’extérieur de la « ville ».



1970 | Luigi Pellegrin
Luigi Pellegrin imagine un éco-urbanisme redéfinissant les frontières entre nature et vie civilisée. Selon le commentaire du FRAC Centre :
« À partir des années 1950, l’architecte italien projette de gigantesques infrastructures urbaines qui tiennent aussi bien d’une approche organiciste inspirée de Franck Lloyd Wright que d’un goût prononcé pour la science-fiction. Pellegrin développe des structures technologiques complexes, intégrées à des formes architecturales primitives, dans un rapport de « continuité organique » au paysage et toujours chargées d’une dimension
cosmique. Ce projet futurologique étudie l’hypothèse d’un urbanisme aérien capable d’absorber toute trace de vie humaine pour libérer la surface terrestre et la rendre à son état sauvage. Propulsée à 30 mètres au-dessus du sol par des pylônes contenant les liaisons verticales, cette ville réseau nourrie à l’énergie solaire suit les mouvements géographiques de l’écosystème planétaire. »



Luigi Pellegrin 
Ricerche su componenti infrastrutturali lineari vettore habitat a scala geografica
1970

1971 - 72 | Juan Navarro Baldeweg
L’architecte espagnol développe une recherche sur les systèmes atmosphériques et le contrôle climatique appliqué à des environnements artificiels. Il étudie la possibilité de recréer les différents écosystèmes terrestres au sein de grandes structures
pneumatiques dérivant dans toutes les régions du monde. Il propose ainsi des « greffes environnementales », donnant lieu à des images incongrues comme une forêt tropicale nichée au coeur de la banquise.







Contre-Utopie

1968 | Hiroshima
L’architecte japonais A. Isozaki imagine son projet Re-Ruined Hiroshima. Dans un article de 1967, intitulé La ville invisible, il évoque le traumatisme de la destruction « instantanée » des villes atomisées : «_Tout ce que j'avais considéré comme durable et immuable en architecture était oblitéré, un bâtiment après l'autre.»



1970 | Archizoom
Le groupe développe son projet théorique utopique No-Stop City présenté comme : « Ville chaîne de montage du social, idéologie et théorie de la métropole », ou de « l’idée de la disparition de l’architecture à l’intérieur de la métropole ». Pour Andrea Branzi, No-Stop City est une utopie critique fondée sur une vision réaliste du monde : « Aux utopies qualitatives, nous répondons par la seule utopie possible : celle de la Quantité ». une contre-utopie « marxiste » qui exacerbe la logique anti-humaine du capital ; qui illustre la logique même du capital à ses extrêmes. « ce sont toutes des utopies négatives puisqu’elles ne conduisent pas à la construction de villes idéales, dans le but de libérer l’homme de toutes les structures formelle et morales qui l’empêchent de juger librement sa propre condition et histoire » jugeait Filiberto Menna, à propos des propos contre-utopiques (1972).






Analyse radicale du projet d’architecture et de design, No-Stop City offre ainsi le modèle d’une ville immatérielle et sans qualité, vouée au seul flux continu des informations, des réseaux technologiques, des marchés et des services, consommant la disparition de l’architecture. Projet qui propose une grille isotrope à l’infini, une ville « non discontinue et homogène ». Dans une perspective marxiste radicale, Archizoom en affirmant que « le capital propose dans la Consommation son propre Modèle social, qui dépasse la réalité de la classe, en tant qu’il suppose, pour son développement une réalité sociale homogène. » No-Stop City « cesse d’être un lieu pour devenir une condition. » (Archizoom, Casabella, 1970).
La grille-ville, enterrée et climatisée constituée d’un empilement verticale de plateaux libres, mais qui émerge toutefois du sol, reprend l’idéal architectural du plan libre, appliqué à la ville infinie, au territoire, à l’espace universel, un « plan libre, rendu homogène par un système de micro-climatisation et d’information optimale. Les équilibres naturels et spontanés de la lumière et de l’air sont en réalité dépassé : la maison devient une aire de parking équipée. A l’intérieur, il n’y a plus de hiérarchies ni de figurations spatiales conditionnantes. » (Archizoom, Domus, 1971). Cette superstructure neutre et infinie, ce « village planètaire » évoqué par Marshall McLuhan, « doit devenir une structure ouverte, s’offrant à la production intellectuelle de masse comme seule force figurant le paysage collectif. » (Archizoom, Domus, 1971).




Le toit de No-Stop City, qui émerge du sol, qui l’affleure (Plan supérieur d’affleurement), est dédié à la nature ; parfois, la toiture d’un bloc émergent du sol, soulève littéralement le paysage existant (comme par exemple Central Park à New York), le laissant tel qu’il était, et d’autres illustrations présentent de gigantesques jardins parcs aménagés sur les toitures terrasses desservi par la trame grille régulière des ascenseurs. Ce dernier niveau, ce niveau maximal est la surface, et la seule, de contact direct avec l’extérieur et le soleil. Mais des éléments naturels apparaissent également dans les plateaux libres de la ville souterraine : des bosquets, ou des bois résidentiels, des rochers, des plans d’eau viennent contrarier la rigueur de la trame, de même que déambulent des oies. Selon C. Toraldo di Francia : 
« La ville, en tant que produit artificiel, et la nature, ne se limitent plus à un seul plan, ayant pour conséquence un nouveau type de relation entre elles. Dans la ville bourgeoise, la nature feint une harmonie parfaite aux yeux du citadin, avec des lois naturelles, et est manipulée comme un moyen de consolation. Dans la No-Stop City, la nature a cessé d’être un instrument servant à la figuration de la ville, ou un épisode urbain, en récupérant complètement son autonomie. L’individu n’accepte plus du tout la nature contaminée par des éléments architectoniques qui visent à attribué – à cette nature – un sens culturel ; au lieu de cela, la nature apparaît comme un domaine neutre sans valeur, à la disposition d’une connaissance totalement physique et sans intermédiaire. »


1969-72 | Superstudio
Superstudio imagine le Monument continu. Illustration de leurs théories de l'Utopie négative ou anti-utopie élaborées en 1968. Selon Cristiano Toraldo :
« Nous croyons à un avenir d' "architecture redécouverte", à un avenir dans lequel l'architecture récuperera tout son pouvoir, abandonnant toute l'ambiguité du design et devenant la seule altemative à la nature. [...] En éliminant les mirages et les chimères comme l'architecture spontanée, l'architecture sensible, l'architecture sans architecte, l'architecture biologique et l'architecture fantastique, nous nous dirigeons vers le "monument continu" (un genre d'architecture qui surgit également d'un seul environnement continu), la technologie, la culture et toutes les formes d'impérialisme inévitables qui ont fait que le monde paraisse uniforme.»



1971 | The Electric Aborigene
David Greene du groupe Archigram liquide à nouveau l’architecture et consacre l’homme et son environnement. « L’architecture n’a pas lieu d’être » proclamait-il en 1970, car les inventions technologiques peuvent à présent permettre à l’humanité de retrouver un état primitif, un monde nouveau où interdisant toute nouvelle construction.

1972 | Sottsass
L’architecte et designer italien propose « La planète comme festival ».

1971-72 | Superstudio
Les architectes italiens radicaux du groupe Superstudio, propose le «_Sauvetage des centres historiques italiens_» comme réponse aux discours alarmistes et académiques pour la préservation des centres historiques. Superstudio défend ici l'idée manifeste d'« une destruction salutaire » et leur « ensevelissement radical », c'est-à-dire une extinction de l'histoire et l’avènement d’un nouvel environnement construit sur les ruines de la vieille ville, « cette maison emplie de poussière antique, de souvenirs déformés et de mots sans signification ». Ainsi Florence (qui fut inondée en 1966) et sa région sont submergées par les eaux du fleuve Arno, qui retrouve son lit originel du tertiaire_: les villes englouties deviennent des curiosités balnéaires. Dans un texte de 1971, Adolfo Natalini écrivait :
«_…si le design est plutôt une incitation à consommer, alors nous devons rejeter le design ; si l’architecture sert plutôt à codifier le modèle bourgeois de société et de propriété, alors nous devons rejeter l’architecture ; si l’architecture et l’urbanisme sont plutôt la formalisation des divisions sociales injustes actuelles, alors nous devons rejeter l’urbanisation et ses villes… jusqu’à ce que tout acte de design ait pour but de rencontrer les besoins primordiaux. D’ici là, le design doit disparaître. Nous pouvons vivre sans architecture_».




Garbage Cities



1960's | Nouveaux Réalistes & Pop Art
En 1956 l'exposition à Londres This is Tomorrow lance le Pop Art ; y est exposée la cabane pauvre construite avec des matériaux de récupération et des objets quotidiens imaginée par les célèbres architectes Alison et Peter SMITHSON aidés d'Eduardo Paolossi. Peut-être un manifeste contre l'architecture trop propre dite moderne. Les déchets entrent dans les musées_: les plasticiens composent fresques, bas-reliefs et sculptures en détournant des objets ayant vécu. Membre du courant des Nouveaux Réalistes, Arman commence à travailler avec des ordures, et de cette manière il dénonce la société de consommation et le gaspillage. Quelques artistes du Pop Art américain s’engageront de même sur le thème de la récupération «_artistique_», nouveau courant malmené par des critiques de l’intelligentsia européenne qui estiment que les ordures ainsi mises en valeur, recyclés par la machine artistique peuvent prendre une nouvelle valeur d’usage, «_être réintroduites dans le cycle production-consommation_» selon M. Tafuri, des métaphores de la sur-consommation puis de la crise, qu’il convient non de critiquer, ni même de révéler, mais d’accepter voire de sublimer, hors de toute posture héroïque.
Déjà, en 1953, Henry Miller dans son livre Remember, Remembers, rapportait l'expérience de Varda :
« ...à piller les décharges publiques et à créer avec son butin de véritables palais de lumière et de joie. Une des premières choses qu'il m'a apprise, lorsque je vins vivre avec lui, fut de ne jamais jeter les boîtes de conserve ou les bouteilles vides, ni les chiffons, les papiers, les bouts de ficelle, les boutons, les bouchons, ni même les dollars. Ni même les ordures, car, où qu'il aille, les oiseaux et les bêtes suivent Varda, tout comme Bobi, l'inoubliable héros de Giono. Comme Bobi, Varda a quelque chose d'un saltimbanque. »
This is Tomorrow
Alison et Peter SMITHSON et Eduardo Paolossi
Cabane
London, 1956


Pour certains critiques, rien ne caractérise mieux le Pop art que son optimisme, pour d’autres il s’agit bien d’une forme de dépolitisation, ou de neutralité idéologique, par rapport aux courants avant-gardistes les plus créatifs du début du 20e siècle. Naturellement avec la montée de l’idéologie écologique, ces critiques s’estomperont pour finalement consacrer le Pop art, le Récup’art, etc.
Depuis l’exposition de 1956 où les architectes Alison et Peter Smithson avaient choisi de présenter une pauvre cabane construite avec des matériaux de récupération, le concept de recyclage d’objets usés ou le détournement d'objets en tant que matériaux de construction, mis en pratique par les auto-constructeurs hippie, va connaître une fulgurante et prodigieuse destinée dans le monde intellectuel des avant-gardes architecturales.

1964 | Heineken WoBo (World Bottle)
Le célèbre brasseur de bière Alfred Heineken invente avec l'architecte néerlendais John Habraken, un éco-recyclage révolutionnaire, un mur construit par des bouteilles de verre qui se transforment, une fois consommées et nettoyées, en briques empilables. L'idée de Heineken lui serait venu en 1960, après avoir constaté, sur une plage de Curaçao, île alors pauvre des Caraïbes, que le sol était jonchée d'une multitude de bouteilles vides et d'autres déchets susceptibles d'être recyclés en matériaux de construction. Le WoBo était une réponse visionnaire mais réaliste pour répondre aux problémes du recyclage et du logement destiné aux moins fortunés, dans un dessein, sans doute, d'offrir à sa firme une image responsable. En 1964, le modèle est breveté et 100.000 briques de bière sortent de son usine. Heineken bâtit dans le jardin de sa demeure à Noordwijk (pays-Bas) un premier prototype. Mais l'aventure n'ira pas plus loin, pour des questions, notamment, de responsabilités légales...
Le projet retrouve vie en 1975, après la parution en 1973 d'un dossier spécial de la revue Architectural Design concernant la "Garbage Housing" où le projet WoBo figurait en bonne place. Habraken écrivait à Heineken : « L'initiative WOBO est maintenant largement considérée comme la première initiative industrielle pour développer des emballages recyclables » ; convaincu Heineken répondit favorablement au projet, développé par Habraken et des membres de l'Université technique d'Eindhoven ; Habraken contacta d'autres firmes industrielles pour développer son projet de construction (Philips, Van Leer Emballage, et Automobielhandel Pon) dans l'idée de reprendre certains de leurs matériaux.






1964 | Woodstock
Sur-consommation = question urbaine des déchets. Cette pré-occupation s'affirme dans les années 1960. Ce fantastique problème est traité par les écolo de manière individuelle, faute de mieux, par nous l'avons vu le recyclage des matériaux pour la construction, mais aussi pour les déchets organiques qui font office d'engrais pour les potagers, s'y ajoutent des campagnes de boycott des consommateurs, la conservation de l'eau, etc. Ces actions dont l'impact est plus que limité sur l'environnement, traduisent cependant leur volonté de changer les mentalités, les comportements et les habitudes et à dénoncer la consommation excessive des surconsommateurs et les intérêts économiques qui y sont liés ; une injonction pour consommer moins et de manière responsable.
Cette problématique de la gestion des déchets, inhérente aux villes, se retrouve même dans les grandes manifestations de l'époque, symbolisée au mieux par le festival de Woodstock, en 1969 (et qui marque, d'ailleurs, pour les primo-hippy, la fin de leur mouvement) : à la fin de ce festival, le site verdoyant est transformé en une vaste décharge, dont la presse se fera écho très négatif.





Les déchets : pour les architectes radicaux, c'est une préoccupation majeure, elle n'est pas centrale mais est récurrente dans leurs propos. Concernant les festivals, CRISTIANO TORALDO DI FRANCIA estimait :
« Des concentrations telles que celles de l'Ile Wight ou Woodstock montrent la possibilité d'une vie urbaine, sans I'apparition de structures tridimensionnelles pour base. Le libre rassemblement et la libre distribution, le nomadisme constant, le choix des relations interpersonnelles qui depassent toute hiérarchie préétablie sont des caractéristiques qui sont de plus en plus évidentes, dans une société libérée du travail.»

1969 | Archizoom
Le groupe d’architectes italiens radicaux Archizoom illustre les «_Collines d’ordure pour une ville de plaine_» par un photomontage d’un quartier de ville où s’érige des monticules de déchets.





1971-72 | Superstudio
Superstudio, dans son Livre des exorcismes (voir supra), propose de noyer le centre historique de Rome d’ordures, devenu une décharge, fondation pour une nouvelle ville et terrain de fouilles archéologiques_: «_20 ans pour remplir totalement la zone_».




1969 - 72 | WC
Dans leur No-Stop City Archizoom s'attaque au problème des excréments, des besoins induits aux besoins primaires, et sur les plateaux libres sont disposés des WC, accolés à une douche, un lavabo : «_un WC pour 100 m² et basta » selon A. Branzi.



Pop Ecolo !


1968 | Instant City
Un environnement mobile,flexible et protable était l'un des thèmes de prédilection pour nombre d'architectes radicaux. L'idée de flexibilité, d'une société en perpétuel mouvement devait pouvoir s'appliquer dans l'espace et l'architecture, la ville et le paysage ; les nouveaux concepts, idéaux, en architecture furent la dynamique et la mobilité, la portabilité et le provisoire, le transitoire et le nomadisme. Les aspirations des architectes radicaux à construire pour l'éternité sont abandonnés...





 Archigram
Instant City 
1968 © Archigram Archival Project University of Westminster.


David HURN
Isle of Wight festival
1969

ARCHIGRAM présente son projet Instant City_: une recherche inspirée par le manque d’équipements de culture et de «_distractions_» dans les petites villes de province, de banlieues, au contraire des grandes agglomérations, suréquipées. Le projet propose ainsi un centre culturel et de loisirs mobile, une sorte de foire ludico-culturelle itinérante, une «_métropole en mouvement » pouvant être déplacé d'un site à l'autre, par camions, hélicoptères et zeppelins, et connectée à un «_national telecommunication network._» Un package superpose au site existant, pour un temps, et instantanément, de nouveaux espaces de communication, un environnement où l'architecture n'est plus prépondérante en tant que telle, les éléments architecturaux s'adaptent à l'environnement, le transforment mais le préservent.
Des illustrations montrent Instant City dans diverses localisations et configurations possibles, zones industrielles sur le déclin, au-dessus d’un quartier de ville, aux abords d’un nœud autoroutier, où dans la Death Valley aux USA.
Ce projet allie à la fois deux thématiques essentielles dans l'air du temps, la mobilité et l'éphémère conjuguées à l'architecture_: à nouveau, il ne s'agit plus de bâtir un monument architectural. Instant City n’a pas d’existence en soi, éphémere et mobile, elle n'est ni formelle, ni permanente, elle créée un environnement artificiel, une situation, et offre avec la débauche audiovisuelle une sorte de spectacle qui s'oppose à la société du spectacle de Guy Debord. Sans doute s'inspirent-ils des grands festivals de musique, tel le Isle of Wight Festival en 1969, photographié par DAVID HURN.



Planter



1970 | Max Peintner
A propos de mai 68, Max se souvient «_C’était bon de voir les voitures utilisées comme des briques ou des pavés durant la révolution de mai à Paris_», inspirant son projet de grande arène où le public assiste au spectacle donné par une fôret (Die ungebrochene Anziehungskraft der Natur).

1970 (?) | Famery
L’architecte Jacques Famery préconise pour Paris de planter la place de l’Opéra, et la rue de Rennes est offerte en pâturage aux moutons, thème récurrent.

1971-72 | 9999
Le groupe d’architectes radicaux italiens proposent pour le sauvetage de Venise, de combler les canaux devenus des espaces agricoles, ludiques ou de loisirs.





En 1971, ils réalisent leur installation Space Electronic Dance Floor à l'occasion d'un festival (co-organisé avec Superstudio) : la nature y est conviée.





En 1972, La maison-jardin, Giardino Doméstico, présentée à l'occasion de l'exposition au MoMa de New York intitulée Italy, The New Domestic Landscape, est remarquée, ainsi décrite par les architectes :
« Our project must be understood, therefore, as the model of a real object, which must find its place in the home. It is an eco-survival device, to be reproduced on a global scale. It is itself a habitable and consumable place in accordance with the principles of the recycling of resources. Intentionally, it makes use of very simple elements: a garden, water and an air bed. [...] If technology keeps on destroying nature, the possibility of having contact with the vegetable kingdom in its integral cycle will assume even greater significance. The vegetable garden will become the sacred place of a new religion.»





1971 | Street Farm
Le groupe d’architectes anglais, Street Farm, animé par Graham Caine, Bruce Haggart et Peter Crump, inspiré par l’éco-anarchisme de Murray Bookchin et les Situationnistes étaient considérés comme une version health de l'architecture radicale, plutôt tournés vers les expériences hippies de la Californie. Ils se définissent comme des revolutionary urbanists, eco-anarchists, experimental architects, et même rock’n’roll architects et ils proposent un green urbanism, une «_realistic alternative to the exploitational vision of the environment_», dans une vision «_Clever and funny, pratical anarchists and guerilla architects_».
Leurs idéaux les conduisent à vivre dans les squats de Londres et à les défendre, à participer aux grandes manifestations contre les démolitions prochaines, et contre la guerre du Vietnam, et à s’intéresser également aux problèmes de gentrification de la capitale, déjà à l’oeuvre. Ils théorisent sur la transmogrification of the city, soit la transformation future de l’urbain par une révolution sociale, et ce, avec comme condition que l’homme établisse au préalable une nouvelle relation plus respectueuse avec son environnement, un Back-to-Land comme moyen de re-construction et re-formulation de la vie quotidienne.



La revue qu’ils éditent proclame la nécessité d'un engagement politique et écologique de l'architecture et de l'urbanisme. De très nombreux dessins évoquent d’une manière radicale la destruction prochaine des villes sous les actions conjugués des hommes libérés et de la Nature elle-même qui reprend ses droits_: un tracteur sortant victorieux d'un gratte-ciel enveloppé par un arbre, les bâtiments transformés en bosquet, les rues envahies de moutons et autres illustrations du genre sont certainement les premières faisant le lien archi-urba-écologie dans une vision éco-socialiste. A ce titre, ils fustigent leurs homologues du groupe Archigram.
Ils appellent à former des communities self-organised, mais au contraire de nombreux hippies ayant décidé de fonder une communauté à la campagne, ou dans un pays idéal, ils préfèrent la grande ville et s’établir dans une banlieue proche de Londres pour y édifier en 1972 une ferme urbaine «_écolo_», animés par l’idéal de réconcilier la ville et la campagne, le travail intellectuel et les tâches agricoles, reprenant grossièrement les idéaux de William Morris, d’abolir la distinction entre la cité et la campagne et entre le lieu de travail et la résidence. Ne furent utilisés pour la construction, que des matériaux de récupération, des technologies «_libératrices_» dont des panneaux solaires, et un potager venait compléter l’autonomie recherchée. Cette Ecological House, la première du genre à Londres, connût un certain intérêt auprès des milieux anarchistes, alternatifs et de la presse underground _‘Undercurrents’ et ‘Mother Earth News’ , mais également des grands médias du pays dont un reportage de la BBC, et s’invita même dans un débat à la Chambre des Lords discutant un projet de loi pour la protection de l'environnement en 1973. Le groupe se dissout en 1974.









Camoufler


1969 | Archigram | L.A.W.u.N.
David Greene élabore, parallèlement au projet de Monaco (voir infra), le projet L.A.W.u.N. (Locally Available World unseen Networks) [«_Réseaux mondiaux invisibles accessibles localement_»], dont l'objet consiste, dans un premier temps, à imaginer un réseau enterré distribuant énergie et services, par par des «_Plug Connections_» camouflés en branche d'arbre ou en rocher, etc. Des Treeplug, Rokplug et Logplug ainsi expliqué par David Greene :

The ranges of Logplug and Rokplug shown here are selected simulations of real logs and rocks. They serve to conceal service outlets for semi- or non-autonomous mobile living containers. They would be unrecognisable from the real thing and would thus bring into any setting a high degree of support without detracting from natural beauty (this means that when no hardware is plugged in, the village ceases to exist). All ranges are supplied with an embedded spore finish, to suit any locality, which will promote rapid moss, lichen or fungi covering.
This diagram [above] explains the workings of a typical simulation log. The fixing gasket for both roks and logs is standard and interchangeable:
1. Access lid,
2. Cold water service,
3. Cable line delivering: A/C and D/C current, Telephone, International information hook-up, Educational hook-up,
4. Operating credit card slot.
5. Plug connection.
6. Service metering and control.
7. Removable cover,
8. Plug find original source.
9. Supply cable.



OPERATIONAL PROCEDURE to use Logplug and Rokplug
Raise access lid 1.
Insert standard plug from mobile unit into female connection 3. Secure locking device. Place credit card in slot 4.
Select service required on dial next to slot. Throw opening switch. All charges will be made onto your own credit number; these charges are displayed on your log-find device by pressing the yellow button. It is assumed all waste is handled electrostatically and the ash either thrown to the wind or deposited in bags inside the logs or roks.





Archigram développera ce premier concept à chaque projet, et l'adaptera aux conditions et problèmatiques posées, pour le projet de Monaco, en particulier, et dans le domaine théorique, dans leur projet BOTTERY, consistant à installer un ensemble de matériel robotique, matériel inventé ou commercialisé, sur un territoire naturel, un parc ou un jardin. L'idée est le replacement of architecture by series of small mobile robots allowing free use of amenities in the landscape ; un projet anti-building et pro-landscape.

Get LAWUN [Locally Available World Unseen Networks] onto your lawn –

Could the whole world be an all-green-grass-sphere?

If you had a quiet chuckle over Electronic Tomato or Manzak then take a fast look under your bed or your better-than-real-leather Naugahyde chair and check that MOWBOT isn’t sleeping there, purring like some overloved kitten waiting to chew up your carpet when you go out the door. This is the mower that sleeps in the shed. You groove away in the rose-bed while the lawn-mower-with-the-brain makes out in the grass of your own back door great yonder.

Mowbot has no appetite for flowers, plants, shrubs, etc; while it completes its grass-cutting chores you may now potter in the garden with no concern for the safety of your flowerbeds – any time of the day or night. The real point is it’s available, it’s on the market; mow now pay later.

Nowhere is safe from unseen signals and like all your enemies it is far better to embrace them as your friend and learn to live rather than cry morality or history. Get your local authority to electrify their park and give the gardeners time to tend the blossoms and cover the cities with geraniums. Take a look at Mowbot: is it a freak? ... another natty gadget? Can you be sure a Fridgebot won’t be marketed tomorrow, or a Bed-bot, Housebot, all ready and responsive to Lawun, and everyone knowing about Lawun and it being all over and calling up your bots from some kind of a scene in the forest glades and setting up your village without moving? Don’t move, it’ll come to you.

DEFINITION : A Bottery is a fully serviced natural landscape.

1. The picture of this man by the river collects together most of the images and influences that produced this project – the transient non-specialised environment made possible by the development of sophisticated portable hardware.
Here he is sitting with his TV, ice box, car behind him, all neat, got his own scene going for him, and yet it can all be taken away, and when it’s gone there’s nothing to show that it was there at all, except a small amount of crushed grass and perhaps a tyre track, a footprint. So it’s all invisible in a way. The temporary place, retained perhaps permanently in the memory. An architecture that exists only with reference to time.



It’s funny that for some years now time has been an important influence in the ‘arts’; that is, except in architecture. (Apart from nominal and superficial concessions to ‘movement’ and ‘communications’.) Perhaps architects knew all along that if they came to grips with time they would be right out of a job.
2. I have a desire for / The built environment / To allow me to do / My own thing.
More and more people want to determine their own parameters of behaviour. They want to decide how they shall behave, whether it’s playing, working, loving, etc. People are less and less prepared to accept imposed rules and patterns of behaviour. Doing your own thing is important.
... people are becoming more interested in people and reality, rather than in feeding mythical systems.
Unfortunately, however, in terms of doing your own thing, architecture is clearly not working. It is important to note that all the trends in society and technology are searching for flexibility and versatility. Specialisation is dead. In the building world the idea of the multi-purpose shed pays lip-service to this observation; the idea of non-specialised systems and architecture begin to interact: the place that jumps, the boat that walks, the tie that is a pen.
The idea of rooms for specific purposes is not viable any more – that’s obvious, even before you ask whether rooms are viable any more. Everything is all mixed up, it’s all fragmented.
That is, except for architects, who still seem to think that building types exist and that it’s useful to give ‘rooms’ specific purposes on their drawings.
3. I have a desire for the environment to be invisible in order that I may be free from the pornography known as buildings …
One of the most interesting observables for the architect about some recent ‘sculpture’ (if it exists) is that it takes great care not to disturb the existing environment and in fact draws from its situation and feeds on all the on-going events and processes that any particular site contains.
using the untapped energy and information network of the day-to-day environment. (Jack Burnham)
The common threads that exist between the fisherman and his Sony and the project above. Robert Smithson’s ‘Incidents of mirror travel in the Yucatan’ are important.
Both involve the temporary placing of bits of hardware in the natural scene and their ultimate removal; about this project Smithson writes: ‘It is the dimension of absence that is to be found.’ So maybe you might say that the development of portable hardware produces an architecture of absence. You’ve got to know about when it’s not there as well as when it’s there.
4. Cowboy international nomad hero.
It used to seem a nice idea to carry your environment around with you (spaceman, cushicle, suitaloon, etc), but it can be as much of a drag as having it stuck in one place. The cowboy was probably one of the most successful carriers of his own environment because his hardware needs were low (mug, saddle, bedroll, matches) and because his prime mover, horse, selected its own fuel and was a fairly efficient animal robot. The ranch was his oasis, his base. The modern nomad needs sophisticated servicing. Howard Johnson understands this; and in the Bottery this is achieved by the technique of calling it up wherever you are, it’s delivered by robots. It’s anarchy – and it’s hardware supported until it’s under the skin or in the mind.




5. Marshall McLuhan has said that planet earth can be understood now as a piece of sculpture in the galaxies. The Bottery is part of the idea of the Spacepark Earth (write to Sierra Club Foundation, Mill Tower, San Francisco, California 94101 for further information).
6. Keymatic (purchasable), is a familiar piece of hardware, part of a long line of crude domestic robots, dishwasher, mixer, central heating, etc. The thing about keymatic that’s nice is the system of programming, which is done by a plastic plate. It is interesting to compare the image of keymatic to much recent cooker design which has jet-fighter cockpit aesthetic. The kitchen robot has become, in keymatic, not a vast piece of technical iconery, but an anonymous box and slot into which you place your programme. Every house now contains crude robots. Everybody wants a house full of robots but no one wants to look like a house full of robots, so why not forget about the house and have a garden, and a collection of robots.
7. This is the diagram of L.A.W.U.N. This project is about calling it all up wherever you are (Environmental anarchy). A Bottery is a robot-serviced landscape. This project is about the setting up of an experimental Bottery used solely by pedestrians for the purposes of (a) studying the nature and operation of the bot/man relationship (b) the development of reliable and efficient bot systems. […]
8. For hardware lovers: a selection of electric aids to natural growth to help the gardener in the world park. Also a diagram of a cross-section of a Skinbot. The basic bot consists of a primary frame, a power module and an exchange unit. On to this are clipped combinations of modules for various performance requirements. Compatibility is assured by the exchange unit, which rejects any mismatched modules.
9. Mowbot (purchasable), like Keymatic, is easy, no sweat: set the grass cutting height on the dial and it will sense when the grass is needing a trim, you don’t need to worry. And it’s anonymous, and it’s invisible, it’s not a piece of permanent lawn furniture. It’s still a fairly crude robot however, because you will still need a hard network of wires embedded under the ground at the perimeter of its territory. It has to be a very short step from having just Mowbot to having a shed full of bots and then all you would need would be a shed, and a lawn.
10. Firebot is a piece of experimental hardware, a heat-sensitive bot, homing in to do its own thing. Developed by Professor Thring at Sheffield. (Who said sleepbot, the deliverer of slumbermatic comforts to the needy body and mind, was an absurd idea?)




11. Bot base module for maintenance, storage, etc. They are contained within prefabricated plastic shells designed to blend in with the local scene.
12. Picnic Groove (dressed) somewhere in the world park. Skinbot delivers 18 cubic metres of air-conditioned deformable space, enclosed by a Sunfilta gossamer membrane that can glow at night by voice command and whose opacity is infinitely variable to choice. Combot brings to your side out of the bluebells a way into your own secret mind, or selects out of the world’s transmitted invisible pictures and sounds your own pattern of information and shows it on your shirt or on a screen. This is a brief community of people gathered together in the world park. They have called up their bots. The gathering is only related to time. Tomorrow, in half an hour, next week, it will all have changed, there’ll be nothing remaining to indicate that it was there. The natural scene will remain unchanged. This small instant village will only exist in the memories of the people that were there and in the information memory of the robot. An invisible village. An architecture existing only in time.



13. This couple, still living in their nice house turn on with Combot in the evenings. However, they are already wondering why they need any furniture and have their Combot networked into their office in town and don’t need to commute any more.


1970 | Archigram


Leur revue n° 9 paraît avec un sachet de graines “Night Scented Stock seeds” agrafé, et reprend les propos concernant le projet L.A.W.u.N., et en particulier les robots jardiniers. La page d'introduction explique leurs propos :

IN THIS ARCHIGRAM
WE ARE FOLLOWING OUR DREAMS YET FURTHER
and seeing now a gentler softer and more tantalising environment
than in earlier Archigrams: into areas where machines and natural forms are together, interdependent, and directly responding to people. We have talked about response before: now it is CRITICAL
It is possible that inventions, occurrences, births and rebirths of the active environment can come and go: not just in a dramatic ‘look what’s new’ way, but pulsating with the life of the times
The Futurist gear of Plug-in-City was necessary at the time, in order to make the statement that ‘Architecture does not need to be permanent’. Later this can be simplified to ‘Architecture does not need to be’.
A strange world is beckoning, which will depend upon an awareness of what environment can be generated within the brain, and perhaps the old, tactile/tangible environment become the dream
Environment, environment, environment;
what do we mean by this word that is already over-used. Is it that the word ‘Architecture’ is too limiting or is it language that is giving the hint to us first?

Propos illustré quelques pages later par l’image intitulée Cheek by Jowl - High Street. 



 La double page illustrée au jardinage cybernétique annonce :

Gardener's Notebook
L.A.W.U.N. PROJECT
NUMBER 1
AN EXPERIMENTAL BOTTERY
L'article présente quelques outils électriques afin de favoriser la croissance naturelle des plantes TO HELP THE GARDNER IN THE WORLD PARK, et un robot tondeur de pelouse à la hauteur désirée "Autogrow Electric Gardening Aids", etc. Un saut de pages plus tard, est publié un encart publicitaire (une quasi demi page) présentant le WHOLE EARTH CATALOG (disponible au Royaume-Uni) ainsi qu'un bon de commande. Avec un postscript de Dave Greene qui recommande deux articles insensés:
Futurism is gardening—1. To avoid any possible risk of contamination from concentrated doses of chemical, horticultural workers often wear protective clothing. These strange outfits, in use at Kew Gardens fernery, have cool air pumped into the suits to give air-conditioned comfort while working;
Futurism in gardening—2. If hovercraft can take your car to the Continent for a sky’s-the-limit holiday, what’s wrong with adapting the idea to gardening? This 8 ft. x 4 ft. pallet, ideal for transporting garden equipment and produce (and for spraying) laughs at snow, ice, mud or water hazards. It cost £140.



A présent, l’écologie occupera une place prépondérante dans leurs futurs projets et utopies, W. Chalk déclarant même en 1971_: «_C’est notre survie qui dépend de l’utopie écologique, sans laquelle nous serions détruits._» :
«Ecology - there, I've said that word - is a social problem. We have been told so by Time, Life, Newsweek, Look and the Nixon administration. Pollution is insidiously growing. Either the environment goes or we go. And you all know what will happen if the environment goes. We have produced a society with production for the sake of production. The city has become a market place, every human being a commodity. Nature is a resource. Human beings are a resource. Well. Our very survival depends on an ecological utopia, otherwise we will be destroyed.» Touch not..., Architectural Design, Avril 1971.

1969 | Archigram | Monaco
Concepteurs de projets irréalisables, de contre-utopies inconstructibles, ils sont cependant lauréats du très sérieux concours international organisé par la Principauté de Monaco pour la construction d’une salle polyvalente (2000 personnes) pouvant accueillir des spectacles, cirques, grands galas et manifestations sportives, etc., sur un terrain pris en étau entre la mer et une grande avenue. Archigram, à la surprise de tous, fait acte de réalisme et adopte une architecture sinon écologique mais partisane d’une approche paysagère : la grande salle polyvalente disparaît totalement, semi-enterrée, elle s'incruste dans le sol et sa toiture végétalisée efface toute présence d'objet architecturé limité à l'entrée et son intérieur ; et l'omniprésence de la nature apprivoisée achève ici, l'idée d'objet d'architectural pour introduire le concept de Landscape Architecture. Archigram n'invente pas ce concept d'édifice pseudo-naturel, emprunté et déjà expérimenté ou théorisé par les anti-modernistes (Jorn Utzon, Felix Candela, etc.), mais traité exclusivement dans une approche formelle sculpturale, et leur innovation propose un édifice-toit végétalisé comme espace public accessible, et plutôt qu'un nouveau moment d'architecture, une architecture sculpture, les architectes offrent ainsi à la ville un grand jardin public, une "Land Beach" en bord de mer. Un concept parfaitement approprié pour Monaco, ville avare en espace vert public (le jardin botanique), pauvre en terrain, mais riche en oisifs...






La seconde innovation est le traitement particulier de ce grand jardin, car ici l'ultratechnologie y est omniprésente et, elle aussi, invisible : des machines camouflées en rochers distribuent des bikinis, un réseau enterré et des bornes distribuent air conditionné, électricité, téléphone, musique, et "you can dial for drinks from anywhere in the park." David Greene écrivait :

THE CYBERNETIC FOREST IN MONTE CARLO
I like to think (and the sooner the better) of a cybernetic meadow where mammals and computers live together in mutually programming harmony the pure water touching the clear sky. I like to think (right now, please) of a cybernetic forest file with pines and electronics where deer stroll peacefully past computers as if they were flowers with sipinning blossoms.
I like to think (it has to be) of a cybernetic ecology where we are free of our labours and joined back to nature returned to our mammal brother and sisters and all wathed over by machines of loving grace.




The Realist” All watched over by machines of loving grace, 1969.
L'architecte Greene n'évoquait pas une Green Architecture, mais il proposait l'idée d'une architecture of absence, inspirée par le Land artist Robert Smithson et de son oeuvre “Incidents of mirror Travel in the Yucatan”. Archigram produira pour ce projet de nombreuses illustrations incorporant l'iconographie psychedélique Pop, mais pour représenter la situation, l'évènement et non pas ou plus l'objet ou l'enveloppe architecturale. Le projet ne sera pas suivi de la réalisation mais donnera cette occasion au groupe de poursuivre et d'affiner leur concept de Réseaux mondiaux invisibles accessibles localement.

1973 | Famery
Jacques Famery imagine avec l'architecte italien Andréa Branzi (Archizoom), la première proposition de façade végétale pour un immeuble d'habitation sur le Champ de Mars à Paris, projet présenté dans la revue "Créé", en 1973.




1971 | Grass Architecture
En 1971, Gianni Pettena participe au concours «_Trigon_» à Graz (Autriche) avec une série de quinze propositions, dont_Imprisonment_et_Architectural Project #2_(proposition n° 7) et_Grass Architecture I_et_II_(Proposition n° 14), qui reçoit le premier prix. Visionnaires, ces différents projets interrogent la dimension temporelle de l’architecture ainsi que son rapport à la nature. Ils prolongent et complètent les interventions_in situ_réalisées à l’époque par l’architecte italien en vue d’élaborer une méthode de lecture physique du territoire.
Dans_Grass Architecture_(«_architecture d’herbe_»), des soulèvements du sol modèlent une architecture périssable. Elle se construit ici de l’intérieur, comme les rouleaux d’une vague et ne fait désormais qu'un avec son territoire. Les failles au sein de la matière génèrent une architecture soumise «_inconsciemment_» aux lents déplacements géologiques et culturels. Quelques années après la_Fonction Oblique_d’Architecture Principe, Pettena imagine à son tour une continuité avec le sol et explore des voies parallèles d’une mobilité qui renvoie à la dimension physique de l'architecture.






1972-73 | Archigram
le projet Lump and Secret Garden de l’architecte Peter Cook du groupe Archigram imagine un édifice camouflé en colline. Il évoquait son projet :
"I sought out a condition that seemed to have no history, no loading: 'the LUMP'. Remember that the mere 'lump' has none of the dynamics of a 'heap' nor the deliberateness of a 'pile'. It's just a nothing - no physiognomy - just a lump! After I had made the project, a drawing was found by the English artist Hurst Walker entitled I Love the Lump and when I visited the National Gallery in Oslo I found all sorts of Norwegian painters paying homage to selected lumps in the landscape of fjords. So one was unwittingly the child of a whole tradition of lump-lovers. In presenting my own lump I take you round from the first face where, if you look hard, you might see the odd insertion of 'constructed' objects...to the second face where there are more - and some of them surely skylights...to the third face which is the give-away: a path leading to an entrance. The thing was a building all the time! One has gone through a cycle, starting by saying, 'I'm going to take something that is totally abstract and has nothing to do with anything and make it into a building. I am too old and architectural to be totally 'lumpist'; in the end I make another architecture. From this point on I became interested in the conjunction of lumpy, stuffed 'Slurrrp' architecture with normal architecture. The easiest example - from the breakfast table - is that of scrambled egg on toast. What's nice about it is that it is so imperfect. The scrambled egg soaks into part of the toast and lies awkwardly over another part. In this particular case the egg is the 'lump' architecture and the toast is a regular strip of office building. the result becomes a model for later conjunctions such as 'Way Out West - Berlin' [Peter Cook, 1988] and the Breitscheidplatz project for the same city."
Peter Cook: Six Conversations, Architectural Monographs, no. 28, 1993.

1972 | London Tuning
Les architectes Ron Herron et Diana Jowsey d’Archigram, présentent leurs propositions pour Tuning London, et l’on peut considérer que ce programme d’ «_augmenter_» la réalité des événements et des structures, des atmosphères et des manifestations, des incidents et des monuments_ de la capitale est à la fois avant-gardiste et prémonitoire. Les architectes abandonnent avec ce projet réalisable, leurs penchants contre-utopistes de méga-structures pour s’attaquer à la ville existante qu’il convient ici d’ «_améliorer_», de rendre plus conviviale, joyeuse même, avec des «_infiltrationary elements_», devant permettre un changement radical pour les londoniens de «_life-style_» d’un swinging London. Et dans ce cadre, la présence de la nature, la «_végétalisation_» de la cité est primordiale_:
«_The English park and psychology of "the weekend" - what if this could be perpetuated ? [labelled 3] and the structures, sometimes a hard thing and sometimes ethereal or vegetable._»
Leur végétalisation n’est pas porteur de l’idéal d’embellissement de la ville, mais bien d’une réappropriation festive, pop-ulaire, des espaces publics par les habitants_:
«_At Stockwell [labelled 9] the gardens have been given over to the whole community. Again it is a matter of time and possibility and surface offering much more to city life if they are re-invested._» i
La ville préexistante, nouveau support de réflexion, remplace leurs projets de méga-structure (Plug-in City), et la réalité supplante leurs approches utopiques, mais Archigram lui applique tous les éléments qu’ils avaient imaginé dans leurs projets antérieurs pour garantir une expérience métropolitaine riche en oisiveté, spectacles, jeux, réseaux communicationnels et en une variété de stimulations sensorielles, en conceptualisant une nouvelle forme d'intervention dans la ville, sur la base d'une vision renouvelée et d’une réinterprétation radicale de la tradition fonctionnaliste.

Achigram, avec ce projet manifeste en particulier, jette les bases de certaines stratégies de programmation urbaine qui sont aujourd’hui d’actualité, celles de la ville festive, de la smart-city, des fonctions attendues des parcs, de la végétalisation urbaine, et au-delà de l’écologie urbaine.









Eco-loniser


1971 | Empire State Building
Les architectes autrichiens Haus-Rucker-Co illustrent la revanche de la nature sur l’architecture, dans Manhattan en ruine, seul subsiste l’Empire State building couronné traversé par un arbre gigantesque.





1971 | OASIS
Le collectif viennois Haus Rucker Inc – après une scission du groupe – établi à New York imagine pour New York des "Oasis", un dôme transparent climatisé abritant protégeant de la pollution une nature luxuriante.



1971 | ROOFTOP OASIS
Tandis que les toits sont colonisés par des dômes et autres structures pneumatiques, nouveaux lieux de loisirs, de détente, et pour la plupart végétalisés. Ce principe d’extension prothétique peut s'étendre à la ville toute entière : le centre-ville de Manhattan se voit ainsi contaminé.




1972 | Superstudio
Les architectes italiens proposent un Cubo di Foresta sul Golden Gate, un cube de forêt traversé par le Golden Gate, dans leur étude L' Architettura Riflessa, L'Architecture réfléchie.






LAND ART
CRITIQUE ARTISTIQUE


Les artistes, peintres, sculpteurs, plasticiens, Land Artists, etc., avaient depuis longtemps, déjà, élaboré des oeuvres aux confins de l’art et de l’architecture, critiquant la société de consommation ; peu nombreux ont été ceux ou celles s'attaquant à l'urbanisme dont les consonnances écologiques sont évidentes.


1972 | Pettena
En 1971 et 1972, Pettena réalise trois performances avec ses étudiants en architecture de l’université de l’Utah où il est alors professeur invité : Clay House, Tumbleweeds Catcher et Red Line. Intitulé The Salt Lake Trilogy, ce projet était envisagé comme une « trilogie de lecture métaphorique des contradictions de la ville contemporaine ». 




Leur première performance, Clay House, consiste à recouvrir entièrement, ouvertures comprises, une résidence de terre glaise humide : soit une re-naturalisation de l’architecture. Une fois séchée, la maison est ainsi "paysage", un organe vivant, une matière évolutive. 




La seconde expérience, Tumbleweeds Catcher, met en scène ces broussailles roulées par les vents, typiques du Grand Ouest américain : accumulées dans un tour elle-même faite de bois, érigée sur un terrain vague en centre-ville : Pettena définira cette installation comme un « gratte-ciel insolite, un lieu d’ambiguïté et de clartés physiques et conceptuelles ». Red Line est une « visualisation des limites administratives de la ville », matérialisée par une ligne de peinture rouge continue au milieu de la route sur 45 kilomètres en partant de l’université. Une oeuvre mentale conjuguant la ville et la campagne, nature et architecture.





1969 - 71 | Jean-Michel Sanejouand
L'artiste français imagine son Projet d’organisation des espaces de la vallée de la Seine entre Paris et Le Havre. Sanejouand, dans ce projet d'urbanisme citoyen, reprend de son confrère Constant (New Babylone) ses grands principes de sol libéré, de structures aériennes, de maintenir l'existant, mais dans une approche plus réaliste, pragmatique, reposant sur l'idéal d'un sol collectivisé. Et, déjà, il pose les questions concernant la pollution, et celle d'une information libérée de la censure et consultable dans des centres d'information, anticipation du web. L’artiste propose également de créer des zones ludiques, au sein desquelles il aménage des routes-expositions : « Le long de toutes les routes existantes dans ces zones sont installés soit à l’air libre, soit à l’intérieur de constructions provisoires, tout ce qui peut être matière à expositions.» Catherine Millet, célèbre critique, l'interrogeait en 1973, pour la revue Art Press : extraits :



« En concevant son projet à l’échelle d’une unité géographique, la vallée de la Seine, Sanejouand aborde des problèmes urbanistes toujours irrésolus_: opposition ville-campagne, activités agricoles-activités industrielles, habitat, information, loisirs… pour lesquels il propose une solution à partir d’un postulat_: «_le sol est à considérer comme un bien collectif_». D’où la mise en évidence des rapports entre un type de société et les théories urbanistes qui s’y pratiquent. Son projet se présente sous la forme de panneaux où sont dessinés des plans dont les signes associés à différentes couleurs constituent le code de couleur, le triangle jaune et gris les avertisseurs anti-pollution… Sanejouand a déjà utilisé ce procédé auquel il confère deux fonctions précises_: une fonction d’information et une fonction spécifique. On induit «_le visionneur de ce plan à entreprendre une démarche mentale particulière qui l’amène à recréer le plus précisément possible la réalité ainsi graphiquement présentée..._» Ses plans proposent une répartition générale des différentes zones, végétation, habitat, loisirs...et ensuite des structures_: la circulation (aérienne et souterraines), le système anti-pollution, les lieux de stockage et de diffusion d’information (avec comme principe «_le droit pour tous à une information totale_»), l’habitat sur pilotis (des quadripodes tubulaires), la densité obligatoire… Le projet exploite au maximum les possibilités données par la technologie et surtout par la remise en cause de l’occupation des sols. Au système conventionnel, il substitue un système d’économie d’espace au sol, et une urbanisation réalisée au-dessous et au-dessus du sol. Celui-ci redeviendrait nature, zone spécifique et productive, et lieu de détente. Sanejouand élabore cette organisation des espaces à partir d’un postulat qui implique un changement révolutionnaire du système social en vigueur. Mais il en occulte es conséquences puisqu’il reprend des structures existantes dans un système social nouveau. En ce sens, il n’y a pas utopie, mais plutôt un processus dialectique_: Sanejouand tient compte du code de base et il en étudie les exécutions inusitées pour les rattacher à sa problématique_: «_nous vivons dans un paysage architectural aliénant pour notre sensibilité et notre imagination. Il est temps d’en prendre conscience et de refuser cette laideur, cet inintérêt, cette frustration continue et sournoise. Il est surtout temps de prendre conscience de notre existence dans les espaces concrets._»





C. MILLET : A propos de ce projet, ne peut-on pas parler d’ «_urbanisme utopique_» comme on parle d’ailleurs d’ «_architecture utopique_»_»_?
Qu’est-ce qui rend possible une chose utopique_? Le fait qu’elle soit impossible à réaliser, soit pour des raisons techniques (on suppose des matériaux que l’on n’a pas…), soit pour des raisons financières (des moyens dont on ne peut disposer dans l’immédiat). Je ne pense pas que l’on puisse parler d’utopie dans le cas du projet de la vallée de la Seine puisque je ne propose rien de techniquement difficile à réaliser. Tout est extrémement élémentaire.
C. MILLET : Si on voulait commencer à réaliser ce projet demain, ce serait possible.
Tout est possible à une seule condition, celle de transformer notre conception actuelle de la propriété du sol. Tous ceux qui ont touché à l’urbanisme se sont aperçus que ce n’était pas la peine de faire des propositions tant que notre conception de la propriété du sol demeurait statique. On ne peut pas concevoir un système dynamique à partir d’un appareil juridique statique. Et ceci sans même faire intervenir des considérations morales du type_: la propriété du sol, c’est mal, c’est du vol, etc.
[…]
C. MILLET : Ce projet est-il un projet d’urbanisme ou bien est-ce la réflexion d’un artiste sur un problème d’urgence_?
C’est me demander de me définir moi-même. Je suis un artiste. c’est la seule position sociale que je peux occuper, que j’ai le droit d’occuper. Le but de ma démarche n’est pas l’urbanisme, pas plus que l’architecture. Il est d’organiser des espaces, de rendre les gens plus conscients des espaces dans lesquels ils vivent. Il est de susciter – je vais employer un vocabulaire que je n’aime pas – une sorte de mutation de la conscience d’exister dans les espaces, ce n’est déjà plus celui de la perception.
[…]
C. MILLET : Souvent, une opération d’urbanisme consiste à d’abord raser ce qui existe, puis à reconstruire de façon complètement différente. Au contraire, votre projet respecte l’architecture en place ainsi que le découpage de l’espace que des générations d’habitants ont peu à peu organisé. Pourquoi ce principe_?
Par réalisme. Souvent, j’ai des discussions avec des architectes. Lorsque je leur parle des grands ensembles et leur demande si l’on peut en être content, ils répondent_: «_Non. On ne peut plus construire comme ça. En revanche, vous allez voir ce que nous allons faire, ça va être formidable..._» Mais que fait-on pour les gens qui, aujourd’hui, habitant Sarcelles_? Rien. Ils sont déjà morts. Leurs fils seront peut-être splendidement logés, alors que l’on oubliera leur existence, l’existence des gens dans les villes anciennes, dans l’habitat actuel, les usines actuelles. On ne songe qu’à ce que l’on va faire après. L’architecte part d’un principe de table rase. Ce que moi j’essaye de faire, parce que je suis très sensible aux choses existantes, c’est de réagir par rapport à des données très concrètes.
[…]




C. MILLET : Les centres d’information permanente seraient-ils destinés à remplacer les circuit d’information déjà existants_?
Ils répondent plutôt au problème de la mise à disposition de l’information. On prétend que nous vivons dans un monde où l’information est la chose la plus importante. Pour le projet de la vallée de la Seine, j’ai essayé de m’informer sur beaucoup de choses. Or, j’y ai passé beaucoup de temps. j’ai réalisé la difficulté qu’il y a à s’informer très précisément. On ne sait pas à qui s’adresser, on vous renvoie d’un endroit à un autre, etc. quant à l’information générale, elle est obtenue au travers des journaux, de la radio, de la télévision, au travers d’un filtre. Ce qu’il faut, c’est donc la mise à disposition réelle des informations et pouvoir d’abord les stocker en évitant toute censure. Si on accepte le principe d’un libre accès des centres d’information, c’est une question juridique. l’autre problème, beaucoup plus vicieux, est celui de la manipulation au niveau du stockage. Il faut savoir où va l’information, sinon on ne la retrouve jamais. Il faut que non seulement juridiquement, mais techniquement, la censure soit rendue impossible.»



1970 | Jean-Michel Sanejouand
L'artiste propose ce Contre-Projet de l’organisation des espaces du chantier situé à l’ancien emplacement de la gare Montparnasse à Paris, en 1970, expliqué ainsi :

Le chantier_: DEUX VASTES EXCAVATIONS située DE PART ET D’AUTRE DU METRO souterrain
PROPOSITION
1. INTERROMPRE LE CHANTIER
2. L’ORGANISER
a. EN CONSOLIDANT les PAROIS ainsi que les RAMPES D’ACCES_;
b. EN COLORANT es parois à l’aide d’un revêtement plastique BLEU pour la plus grande excavation, ORANGE pour l’autre_;
c. en transformant les deux parois courbes du passage du métro en DEUX MIROIRS GÉANTS (miroir sans tain)_;
d. EN GAZONNANT le sol préalablement nivelé de ces deux terrains_;
e. en installant un SYSTÈME D’ASCENSEUR pour remonter au niveau de la rue_;
f. en plantant des SAPINS tout autour de cet ensemble.
Cela revenant à proposer la création d’UN TERRAI DE JEU au lieu et place de la construction de la Tour Montparnasse.





DEBATS

1969 | Utopie ou Révolution
Les universités de l'Europe, libérées des carcans de l'académisme et de la tradition, deviennent des Lieux où s'organisent des débats. En avril 1969, un colloque est organisé par les jeunes enseignants et les étudiants en architecture de l’école polytechnique de Turin, sous le thème Utopia e/o Rivoluzione (U e/o R). Y seront conviés à venir débattre plusieurs architectes d’autres pays, dont Paolo Soleri, les français Paul Virilio et Claude Parent (Architecture Principe), Yona Friedman, des membres du groupe Utopie, et les anglais d’Archigram.

1960-70's | AD
Les revues spécialisées en Architecture en publiant les projets de l'architecture radicale, les fanzines des écoles ou des groupes (Archigram par exemple) ont contribué à d'une part se connaître l'un l'autre - et ce jusqu'au Japon - et d'autre part à les faire émerger sur la scène nationale puis internationale. Leur rôle a été essentiel pour aussi entretenir le débat théorique, à l'alimenter ; les plus poreuses et adeptes du non-conformisme architectural ont, souvent, dans leurs comités de rédaction, de jeunes recrues enthousiasmés par la révolte des architectes du même âge, par la naissance du Land Art et des Happenings architecturaux, politisés ou simplement artistiques, etc. La revue anglaise Architectural Design (AD) a joué un rôle fondamental pour la diffusion des théories novatrices et des propositions radicales, tallonée par celles d'Italie ; la revue assura la promotion de l'architecture écologique, et le World Earth Catalog en 1969 faisait leur éloge :
« En regardant et en utilisant AD, il est clair que c’est plus qu’une revue d’architecture. AD publie beaucoup d’informations sur les États-Unis des mois avant même les publications nord-américaines. La revue aborde des sujets tels que le développement de la cybernétique, la culture systémique, la philosophie. »



Architectural Design fera également connaître aux européens, la contre-culture architecturale des USA, par de nombreux articles ; en exemple, en décembre 1971, AD présente sur une douzaine de pages les habitation originales des communautés de Libre et de la Lama Foundation.

1972 | Italy, The New Domestic Landscape
La reconnaissance des nouveaux acteurs révoltés de l'architecture radicale a été très rapidement relayée par les grandes manifestations : biennales et triennales du monde entier s'arrachent les architectes dissidents, avant que les plus grands musées du monde entier leur offrent l'occasion de s'exprimer, et aux expositions collectives succèdent celles individuelles. Cet intérêt particulier amena logiquement les grands médias à s'y intéresser, quotidiens et télévisions leur accorderont également reportages et interviews. La plus prestigieuse est celle organisée conjointement par la Columbia University-Graduate School of Architecture Planning and Preservation et le Modern Art (MoMA) de New York sous la direction de l'architecte argentin Emilio Ambasz, qui convoque et consacre donc la fine fleur européenne des architectes et designers du mouvement radical (dont Joe Colombo, Gae Aulenti, Ettore Sottsass, Gaetano Pesce, Archizoom, Superstudio, Ugo La Pietra, Gruppo Strum et 9999).

1972 | Casabella
Les revues d'Italie rivalisent avec AD, dont Domus, Lotus et Casabella qui a joué un rôle déterminant pour promouvoir les architectes radicaux, présentant depuis 1969 à ses lecteurs de nombreux articles, et des projets. A partir de 1972, l'architecte Andrea Branzi y tient une rubrique : les Radical Notes. Selon son rédacteur en chef, Alessandro Mendini :
« Casabella a été, a cette période, le lieu de débat d'un petit système hétérogène de cultures minoritaires internationales qui sans elle, ne se seraient peut-être pas documentées.»
La revue consacre dans ce numéro titré Radical Design, la culture pop écologique et l'utopie sophistiquée de l'Architecture radicale.





1972 | Carré Bleu
D'autres revues plus politisés sont plus critiques face à ce qu'ils jugent comme une nouvelle mode, mais sans pour autant renier les avancées théoriques. La revue d’architecture internationale, Carré Bleu, consacre un numéro spécial à l’environnement aux accents anti-capitalistes_; l’architecte anarchiste italien Giancarlo de Carlo y déclare que «_Les problèmes écologiques sont en fait ceux de la survie de l'homme_», et_:
«_La divulgation relativement récente des problèmes de pollution,d'écologie, de "cadre de vie",d'environnement", a sensibilisé une grande partie de l'opinion. Leur ampleur ont amené certains pays à créer un Ministère de l'Environnement. Si la chose est louable en soi, il faut dire qu'à un certain niveau cela montre qu'on s'occupe de ses concitoyens, tout en leur évitant d'être responsables, et par trop informés ; cela permet également d'avoir un avocat, tout trouvé dans les conférences internationales pour maintenir l'image de marque d'un pays auquel on reprocherait quelques pollutions de type radioactif. Un expédient de politique traditionnelle aussi lénifiant n'est pas de nature à régler les problèmes._»
«_Pour transformer l'environnement,il faut une prise de conscience de chacun que l'environnement est un tout dont il fait partie et dont il doit être responsable. Ecologie et politique ne sont pas deux domaines séparés. Le cadre de vie ne se transformera pas sans transformation de l'homme. L'homme ne peut se transformer que s'il connaît les déterminismes, les jeux de forces qui l'entourent et surtout ceux qui le constituent. Se connaître soi même par introspection discursive n'est pas nouveau..._»
Et en guise de conclusion_:
«_Si nous parcourons la presse architecturale et si nous examinons le résultat des dernières compétitions architecturales nous pouvons nous rendre compte combien la situation est précaire,voire critique. Nous sommes arrivés à une impasse, situation qui exige des solutions claires et d'une portée politique._»

1972 | Angleterre
En Angleterre, le débat est lancé par la conférence Designing for Survival: Architects and the Environmental Crisis organisée par le Royal Institute of British Architects. Cette conférence publique est une réponse faite à la suite de la célèbre conférence de Stockholm et de la publication du Club de Rome « The Limits to Growth », et le thème général porte sur les conséquences de la crise environnementale pour l’architecture, qui débute en introduction par ce discours :
« The environmental crisis is not something for architects to think about only in their spare time, or as public-spirited citizens. Design decisions affect not only the internal and external environment, but also the use of land, the consumption of energy and materials, and the industrial process. Architects can create or minimise waste or pollution. They are part of the problem, and must be part of the cure.»
Alexander Pike et John Frazer, y présentent leur d’Autonomous Housing Project, le projet d'une habitation individuelle autonome (Off-the-Grid) dans une zone non raccordée aux réseaux :
« Un logement-type peut fonctionner sans aucun branchement. Mais l’argument n’est pas un retour à une “ vie simple ” ou archaïque. Nous défendons une autonomie très sophistiquée, comme l’a laissé entendre le titre de notre intervention Sociétés simples et techniques complexes. Nous devons utiliser toutes nos connaissances technologiques pour accroître l’efficacité dans l’utilisation des matériaux et des énergies alternatives. »

AA
La revue l'Architecture d’Aujourd’hui consacre peu d'espace aux architectures radicales ou alternatives, les architectes français, dans leur grande majorité, les regardant comme de simples curiosités. La ligne rédactionnelle de AA restera pendant longtemps focalisée sur l'architecture de Le Corbusier, Frank Lloyd Wright, les grands maîtres de l'architecture et de leurs dignes successeurs. AA se fait écho des actualités alternatives, mais il faudra attendre 1975, pour qu'elle consacre un numéro spécial, alors que la fièvre est déjà retombée. Pierre Lacombe, journaliste de L’Architecture d’aujourd’hui publie en août 1968 un court article agrémenté de photographies sur Drop City. ; en septembre 1968, Archigram est présenté. 







En septembre 1969 un numéro «_Nouvel environnement_» donne la parole à l’artiste Hundertwasser «_Boycott de l’architecture_», à l’architecte Emmerich «_L’architecte sans l’architecture_», au groupe anglais Archizoom avec un article reprenant leur déclaration prononcé au colloque «_Utopie et/ou Révolution_» de Turin. Une double page, non signée, illustre le «_nouvel environnement_» en France_: cinq photographies aériennes d’architecture (ultra) rationnelles présentent les fonctions de la société, simplement titrées par Apprendre, Manger, Habiter, Travailler, Organiser_; la fonction Manger est illustrée pat un hypermarché Carrefour, avec en premier plan son immense parking et une rocade, et au loin, la campagne encore vierge_; la photographie de la fonction Habiter est celle d’un ensemble d’habitat collectif, tours et barres, isolé de la ville lointaine par un vaste terrain vierge. Le numéro « USA 71 » d’août-septembre 1971, consacre un article à l'architecture alternative ou populaire mobile (maisons sur roue, camping-car et parcs de maisons mobiles, etc.). Quelques pages illustrées de photo pêle-mêle, sans commentaires, tentent de donner un aperçu (sic) des tendances architecturales.



En fait : bien peu de choses convaincantes par rapport aux publications des revues étrangères qui s'acharnent sur l'architecture alternative préoccupée d'écologie, et qui se font écho des expériences intransigeantes des radicaux.



ECOLOGIE
CONSTRUITE

De la reconnaissance internationale des architectes de l'avant-garde radicale, des futuribles, célébrée par les revues, les musées, amusant les mass médias, ne sortent que des voeux pieux ; leurs réflexions, leurs propositions ne dépasseront pas le stade théorique, et aucune réalisation - outre de mobilier, de décoration intérieure - ne suivra leurs discours. Les projets de concours les incitent à se confronter au réel, et des projets maisons individuelles apparaissent ici et là, mais cette production n'est pas à la mesure de leur radicalité. Sollicités par les musées, triennales, biennales, etc., les plus célèbres s'occupent d'élaborer les panneaux pour les expositions.

1969 | Jean Renaudie
L’architecte à l’invitation d’Ivry-sur-Seine en banlieue parisienne, conçoit un édifice complexe en forme de nappe étoilée où s’imbriquent les circulations, les activités, les équipements et les logements disposant de grande terrasse plantée, et ce, en centre-ville, en milieu urbain dense, et non en périphérie.




L'édifice n'est pas à proprement parlé "écologique", mais il offre une excellente alternative au pavillon-de-banlieue avec ses grandes terrasses plantées qui rappellent les projets de Le Corbusier d'immeubles villas. La densité urbaine, ici, peut être conjugué avec le végétal : en somme, cette réalisation préfigure les réalisations et propositions verdoyantes d'aujourd'hui.
L'architecte Jacques Bardet, dans une même veine suggérait contre les lotissements péri-urbains:
« Je pense que l'avenir est aux jardins urbains, aux squares, aux patios suspendus d'étage en étage, aux "maisons-jardins", non pas éparpillées "dans la nature" mais imbriquées, voire superposées, selon une densité nécessaire et suffisante à l'éclosion de la vie urbaine, de la vie d'une cité d'hommes, et ne relevant pas que d'une seule addition de solitudes dans des parcages distendus de pseudo-jardiniers. La dégradation galopante de la Côte d'Azur devrait nous faire réfléchir. Mais symétriquement, Venise aussi devrait nous faire réfléchir : avant sa construction, il n'y avait que de tristes lagunes. Ce n'est pas la nature qui a fait Venise, ce sont les hommes.» In Aménagement et Nature, 1970.

1970 | Breda
Naissance de Breda, ville nouvelle des Pays-bas, qui depuis sa création adopte des solutions écologiques. En exemple, le plan en forme de fer à cheval du quartier de Haagse Beemden, réserve au centre une zone agricole protégée de 160 hectares. Une attention toute particulière est portée au traitement de l’espace public, aux circulations douce, à la place de la nature et de l’eau dans la ville.

1970 | Arcosanti
Naissance de l’écovillage fondé pour une communauté intentionnelle aux États-Unis dans l'état de l'Arizona, par l'architecte d’origine italienne Paolo Soleri, auteur de «_Theology of the Sun_» et personnage atypique dans le panorama des avant-gardes architecturales des USA. Ancien élève de l'architecte Frank Lloyd Wright, Soleri s'est imprégné de son idéal naturaliste, qui l'incite à s'établir dans l'Arizona désertique à Scottsdale, où il auto-construit en grande partie sa maison, là où il élabore sont projet de cité. Le site officiel d'Arcosanti mentionne:
«_Les bâtiments et le vivant interagissent ici comme des organes le feraient chez un être vivant hautement évolué. De nombreux systèmes fonctionnent de concert avec la circulation efficace des personnes et des ressources, les bâtiments multi-usage et l'orientation solaire qui fournit l'éclairage, le chauffage et le refroidissement des habitations._»
L'architecte Gianni Pettena émettait de vives critiques sur ce projet sectaire qui concerne
« le besoin d'entasser trente mille personnes dans un même édifice et de les insérer dans les systèmes de relations et d'obligations auxquels le thaumaturge Soleri pense, en toute bonne foi, les destiner.» Catalogue Architecture radicale, 2001.

1971 | Steve Baer
La maison de Steve et Holly Baer à Coralles, qu’ils construisent en 1971 expérimentent le solaire à énergie passive.




Une brochure au format PDF est disponible (650 pages, 100 MO)
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NOTES


[24] « Si une maison contient tant de tuyaux, de gaines, de conduits, de fils, de lampes, de branchements, de fours, d’éviers, de vide-ordures, de baffles, d’antennes, de canalisations, de freezers, de radiateurs – tant de services que l’ensemble de ces appareils pourrait tenir debout sans prendre appui sur elle –, alors à quoi sert la maison ? Si le prix de tous ces appareils représente la moitié du prix de revient total (ou plus, comme il arrive souvent), quelle est la fonction de la maison, mis à part de cacher pudiquement à la vue des passants nos organes mécaniques ?»

[25] Lire USA | Les Diggers : http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2012/01/usa-les-diggers-free-city-collective.html

[26] Lire Nomadisme Hippy : 
http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2012/05/nomadisme-hippy-tourisme-neo-hippy.html 
[27] Hélène Hatzfeld, Julian Mischi, Henri Rey, Dictionnaire de la gauche, Paris, Larousse, 2007.
[28] Yves Frémion (député européen de 1989 à 1994), Histoire de la révolution écologiste. Les termes « gauchistes » et « gauchisme » évoquent trotskistes et maoïstes.
[29] Le Comité des stations françaises de sport d’hiver dénombrait près de 300.000 lits touristes en 1968, 600.000 en 1977 ; 250 remonte-pentes étaient en service en 1959 contre plus de 1.500 en 1975.
[30] Jacques Chaban-Delmas, premier ministre stipulaite dans un courrier daté du 24 octobre 1969 :
« Dans le cadre de la politique française d'aménagement du territoire, je vous demande de bien vouloir me soumettre, avant la fin de l'année, un programme d'action propre à assurer une maîtrise plus grande de l"environnement", par les moyens notamment de la lutte contre les nuisances, de la réduction du bruit, de l'élimination des déchets, de la sauvegarde des sites et des paysages, de la protection des grands espaces naturels, etc.[...] J'insiste pour que le programme d'action, qui me sera soumis et qui pourra comporter des mesures d'ordre réglementaire ou législatif ainsi que des actions d'enseignement et d'expérimentation, demeure compatible avec les dotations budgétaires des prochaines années et n'excède pas, en 1970, les moyens accordés aux divers départements ministériels. »
[31] En 1974, des missionnaires sont envoyés aux USA ayant pour sujet de rassembler des informations sur l’architecture solaire, et leur enquête est publiée dans le Bulletin d’information inter-établissements. Y siège le futur « gratin » de l’intelligentsia architecturale (Jean-Louis Cohen, Monique Eleb, Bruno Fortier, Antoine Haumont et Jacques Allégret, Bernard Haumont, etc.) Monique Eleb interrogée par Jeanne Quéheillard  évoquait:
« Cependant, ça grondait au niveau de l’enseignement. A l’intérieur, les étudiants étaient revendicatifs, ils exigeaient et faisaient preuve d’une certaine déception, et puis il y avait l’opposition politique entre enseignants souvent communistes et étudiants souvent gauchistes. A l’extérieur, il y avait une grande jalousie. Le ministère de la culture avait mis des moyens. Les écoles estimaient qu’on puisait de l’argent sur leur budget pour former une élite. Les étudiants donnaient l’effet d’être élus et choyés cependant qu’ils se rebellaient contre la hiérarchie. Ça grondait tout le temps. Au bout de deux ans et demi, le ministère a décidé d’arrêter l’enseignement. L’institut de l’Environnement était un creuset intellectuel, une marmite d’échanges et de revendications sociales et intellectuelles, on voulait y tester des idées nouvelles pour changer la société. Il y avait une cafétéria et une terrasse où des gens qui venaient tous les matins pour discuter. J’y ai même rencontré Michel Foucault, et Roland Barthes. Nous avions l’idée, comme les étudiants des écoles qui fréquentaient L’institut, que là se trouvait la possibilité de construire une pensée d’avant garde, avec beaucoup d’interrogations sur les méthodes. C’était un creuset pour la recherche pluridisciplinaire.
Pourquoi le mot environnement ?
Le mot environnement était un mot valise. Le mot cadre de vie était très employé. Environnement permettait de parler de tout ce qui contribuait à l’urbanisme et à l’urbanité, à vivre en ville mais pas seulement, il permettait de parler de la ville, du paysage et de l’habitat. Le mot environnement traduisait tout ce qui contribuait à notre vie quotidienne, le bâti, l’ambiance, l’art... L’environnement c’était toutes les disciplines qui concourraient à construire le cadre bâti. C’étaient des phrases qu’on répétait à tout moment. »
[32] Pierre Bourdieu dédiait une étude sur ce sujet, Le mythe pavillonnaire : http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2012/10/pierre-bourdieu-mythe-pavillonnaire.html
[33] « La droite et la gauche se rejoignent sur bien d'autres thèmes fictifs de 68. Comment ne pas évoquer assurément l'Ecologie ? Encore une fois, le parti Communiste, seul, se trouve marginal dans la grande récollection écologique. L'Ecologie reste pour lui un gadget destiné à détourner le bon peuple des vraies questions et de la lutte des classes. Mais en dehors de lui, tout le monde, avec des formes diverses, à des degrés plus ou moins fervents, communie dans la grande découverte écologique. Elle devient une donnée si fondamentale de la conscience que l'on peut dire pratiquement n'importe quoi dans ce domaine, ce sera toujours cru. Chacun est désormais convaincu que nous respirons un air absolument empoisonné, que toute l'eau est polluée, que nos aliments sont recouverts de poison, que les centrales nucléaires vont produire automatiquement des générations de petits monstres. Et ceci se greffe curieusement sur des convictions anciennes, celle des réactionnaires - selon qui le passé était tellement mieux (autrefois le pain était du vrai pain...) - et celle des progressistes qui pensent que le grand capital nous empoisonne pour faire du profit.
La cause écologique me paraît suffisamment grave et décisive pour que je ne sois pas hostile à ces vagues d'opinion, de mode et de terreur, qui manifestent l'attitude de ceux qui vivent dans une sorte d'angoisse permanente, assurant la crédulité du pire. Or, 68 avait bien été une expression de cette angoisse et de cette crédulité.
Il reste à se demander ce que peut signifier ou représenter une pareille reprise, pour ne pas dire récupération. Il y a certes deux orientations qui paraissent évidentes, proches, immédiates. La récupération par le " pouvoir ". C'est une vieille histoire. Quand un pouvoir a été mis en question, il se hâte de ressaisir cela même qui a failli le faire échouer, il le retourne, en fait une parole de pouvoir, et s'en pare aussitôt envers l'opinion pour lui montrer à quel point il a changé, à quel point il est fidèle à cette opinion. C'est plus habile que la répression. Il entre dans les perspectives de cette révolution, de cette opposition et la proclame d'autant plus qu'il la stérilise concrètement. Bonaparte et la Révolution de 89.
La Fête, le Sexe, l'Ecologie, etc. tout devient indistinct, insaisissable, parfaitement irréel, dans la mesure où tout en est envahi : il n'y a plus d'objet qui le soit. Mais tout en est fictivement envahi. Rien ne peut plus être ce que le mot a désigné. Il y a exacte disparition du double réel, du réel désigné et du réel en soi. J'appartiens parfaitement au vocabulaire de groupe qui a servi à standardiser le groupe, à me donner une singularité au moment même où je renonçais à faire l'expérience qui me situerait en face du groupe ".  La ressaisie du vocabulaire de 68 est une entreprise collective, vraiment unanime, de stérilisation par le corps social d'un ferment dangereux, ou encore de phagocytose. Ce n'est pas une affaire du pouvoir politique. Il y a eu connivence exacte de tous parce que c'était, du somment du crâne à la plante des pieds, chacun dans ce tous qui avait été mis en question. Mais corollairement, le second facteur tient à ce que cette opération était possible par la faiblesse même de 68. »
[34] L’impact de la résistance des mouvements écologistes est suffisamment forte pour que le président Richard Nixon, en janvier 1970, dans son traditionnel message sur l’état de l’Union, parle de « la plus grande menace de notre histoire [...] la destruction de la nature et les pollutions... Un air pur, une eau limpide, des espaces libres doivent de nouveau devenir l’apanage de tous les Américains [...]. L’Amérique, qui a ouvert la voie de la nouvelle technologie, est appelée aujourd’hui à faire œuvre de pionnier dans le domaine des préoccupations nées de ces réalisations ». Mais, comme le rappelle François Duban (Hérodote n°100, 2001) « de nombreux observateurs ont relevé que cette soudaine ardeur verte, qui gagna toutes les couches de la population ou presque, fut si vite et si bien canalisée par un pouvoir empêtré au Viêt-nam que sa spontanéité est suspecte. »

[35] FRAMPTON Kenneth, « Place, Production and Architecture: Towards a Critical Theory of Building » dans Architectural Design, juillet / août 1982.

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