PEROU | DICTATURE & ARCHITECTURE SOCIALISTES | 1968 - 1975





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En 1963, au Pérou, le candidat socialiste – et architecte – Fernando Belaúnde Terry est élu président de la République, mais plutôt que d’appliquer les belles promesses qu’il avait adressé au Peuple, il composera d’abord, puis pactisera ensuite avec l’oligarchie, les clans les plus libéraux et rétrogrades du pays, et son gouvernement décréta une série de lois à l’opposé de l’idéologie socialiste, programme politique critiqué au sein même de son parti (Acción Popular Socialista) [1], comme d’ailleurs les retentissants scandales politico-financiers symbolisant son alliance avec le diable. Les « injustices » sont telles, qu’elles décident de jeunes révolutionnaires [2], dès 1965, à s’engager dans la voie de l’insurrection armée, qui sera vite maîtrisée par les Forces Armées.



Un nouveau scandale, concernant un accord commercial concédé à une compagnie nord-américaine particulièrement défavorable pour le pays, et contraire aux engagements du p-résident, provoque l’indignation nationale, (un acto de traición a la patria) et déclenche, le 3 octobre 1968, un coup d'Etat militaire institutionnelgolpe - porté par le Jefe del Estado Mayor peruano, le général Juan Velasco Alvarado [3], accompagnés par les généraux les plus progressistes de l’État major, une « révolution » (comme ils l’affirment) devant, enfin, mettre un terme à la« traición de los partidos políticos reformistas » et de l'oligarchie, accusée elle, de tous les maux. Les plus sensés de l'époque qualifient cette dictature comme étant progressiste, nationaliste, réformiste socialiste, une « dictature de gauche » de type « populiste », conduite par le « Gouvernement révolutionnaire des Forces armées », le Gobierno Revolucionario de las Fuerzas Armadas (GRFA), qui osa le sacrilège de s'opposer de façon autoritaire à la suprématie des intérêts étrangers et, mieux encore, à l'oligarchie péruvienne, afin d'éliminer « la dependencia externa y la dominación interna », causes de la « desunión nacional ». Le « Manifiesto del Gobierno Revolucionario de la Fuerza Armada » résumant le programme social de la révolution reprenait dans un curieux mélange, les propositions de réformes faites depuis des années par les mouvements politiques socialistes, le Partido Democrata Cristiano, l'Alianza Popular Revolucionaria Americana, et l'Acción Popular de Belaúnde, le président destitué. Les historiens jugent que ce qui distinguait la révolution de la Junte n'était pas l'originalité du programme social, mais bien la capacité des militaires à appliquer effectivement les promesses électorales des socialistes, et celles plus théoriques du Movimiento Social Progresista, bloquées par le viejo orden oligárquico.






Une révolution antioligárquica fortement matinée d'humanisme chrétien, ni communiste ni capitaliste, où s'opposaient plusieurs courants, du cercle des généraux – notamment de la Marine et de l'Aviation - liés à l'oligarchie mais minoritaires, les socialistes progressistes radicaux ou modérés qui formaient le plus gros du contingent intellectuel, mais aussi des éléments de l’extrême-gauche, dont des guérilleros marxistes des années 1960 libérés par le président, acceptant pour la plupart des postes de haute responsabilité au sein des nouvelles structures de l'administration [4]. Au centre du dispositif, tentant de concilier les appétits et divergences politiques des uns et des autres, l’autoritaire, le charismatique, et génial diplomate Juan Velasco Alvarado.

Mais selon Julio Cotler [5], le projet de ce type de dictature militaire populiste est bien « la modernisation du système capitaliste et la neutralisation de la mobilisation populaire ». Et poursuit Lowy [6], «  La modernisation signifie d'une part l'élimination des structures oligarchico-traditionnelles et, d'autre part, la reformulation du système de dépendance ; la neutralisation implique la démobilisation de tout mouvement populaire dépassant le cadre ou les rythmes du processus de modernisation proposé par le régime militaire. » [7]Le développement économique et le progrès social sont la meilleure garantie contre la subversion. Comme le souligne en 1966 le sociologue américain L. North, 

« la nouvelle idéologie militaire préconise l'amélioration des conditions sociales et économiques pour faire disparaître tout mécontentement sur lequel pourraient s'appuyer les groupes révolutionnaires.»

Concernant l’urbanisme et l’habitat, les réformes décidées étaient, comparées aux réformes structurelles des autres secteurs économiques, inconséquentes, et n’avaient pas ce caractère utopique ou radical qui animait, par exemple, la grande réforme agraire. Lors du coup d’État de 1968, les généraux des trois Forces Armées, en premier lieu et au cours d’âpres négociations, décidèrent du partage des secteurs de l’administración pública. A la Marine, revenait les ministerios de l’Industrie, de la Marine et du logement (Vivienda), à l’Aviation ceux du Travail, de la Santé et de l’aéronautique, le reste allant à l’Armée de Terre. Ainsi, le clan militaire des plus conservateurs de la révolution, intimes voire appartenant à la haute finance péruvienne, à l’oligarchie, obtinrent le Ministère du logement, de l’habitat, domaine particulier au Pérou qui avait été, qui était, et qui donc serait, l’un des secteurs les plus lucratifs où l’oligarchie urbana et la bourgeoisie haute, y avaient conquis des fortunes considérables, et ils entendaient bien poursuivre leur œuvre, avec l’appui de financements internationaux, des grands propriétaires urbains, des maîtres de sociétés immobilières et des banques liées à la construction. Peut-être, aussi, mais on peut en douter en 1968, voulaient-ils ainsi priver la révolution d’une grande réforme urbaine, susceptible de rallier les masses populaires des barriadas (bidonvilles) au programme radical du président Velasco.




REVOLUTION
1962


Déjà, le coup d'Etat militaire de 1962 plaçait à la tête de la dictature des officiers progressistes, socialistes, certes modérés, et n'était pas, comme d'autres pays du continent, l'instrument des forces oligarchiques pour garantir le maintien du statu quo économique et social, à être au service de l’ordre établi ; au contraire, le golpe de 1962 est dirigé précisément contre l'oligarchie. Ainsi, la prise du pouvoir de 1968 a été le résultat d’un long processus de mûrissement pour les officiers progressistes, una élite de militares de tendencia progresista, formée, notamment au sein du Centre des Hautes Études Militaires, institution créée en 1952. Ici, les militaires, au contact avec les plus grandes personnalités intellectuelles du pays, de la Cepal (Commission économique pour l'Amérique latine), invitées à tenir des conférences, étaient sensibilisés aux problématiques sociale et économique, dans le cadre de la sécurité et de la souveraineté nationales, malmenées d'une part par la domination impérialiste étrangère et les déséquilibres provoqués par un sous-développement endémique, entretenu par l'oligarchie.

Pendant l'année qu'elle gouverne le pays, l'armée entend essentiellement jeter les bases irréversibles d'une politique de modernisation qu'un président civil, à qui elle transmettra le pouvoir, devra réaliser avec l'appui d'un parti cohérent. Ce président sera Fernando Belaunde Terry – architecte -, et ce parti l'Accion Popular. Avant les élections présidentielles, la dictature promulgue de nombreuses lois jetant les bases d'une société redistribuant au mieux les richesses nationales, notamment un décret-loi-cadre de réforme agraire, donnant à la Banque de développement agricole les moyens de financer les expropriation des latifundios, et un programme de redistribution des terres.

En 1963, Belaunde, soutenu, porté par les militaires progressistes est élu à la présidence, mais, les clans de l'oligarchie - ayant majorité au Sénat - redoublèrent d'efforts afin de bloquer ou de dénaturer les projets de réforme ; ainsi, la loi de réforme agraire préparée par le gouvernement, inspirée par le décret-loi-cadre des militaires, est finalement repoussée. Plus grave, plutôt que d'affronter la minorité conservatrice, avec le soutien des militaires, il préféra au contraire composer d'abord, puis pactiser avec l'opposition. En 1964, est promulguée une loi de réforme agraire votée par le Congrès, dont l'enjeu est de protéger les grandes plantations de sucre et de coton de la côte, qui constituent les bases des empires économiques de l'oligarchie.

Face aux promesses non tenues par le président, à sa collaboration avec les instances les plus conservatrices et rétrogrades du pays, en 1965, deux groupes révolutionnaires s'engagent dans la guérilla : le Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR) [Mouvement de la Gauche Révolutionnaire]sous la direction de Luis Felipe de la Puente Uceda et l'Ejército de Liberación Nacional (ELN) [Armée de Libération Nationale] dirigée par Hector Béjar. Ce fut une guérilla rurale perdue en à peine quelques mois, n'ayant pas véritablement inquiété le gouvernement, si ce n'est le spectre d'une guérilla urbaine à l'image d'autres pays voisins. L'armée péruvienne utilisa pour liquider les guérillas les techniques les plus modernes de la guerre anti-subversive. Les militaires restèrent relativement discrets sur leur victoire acquise avec des moyens et des méthodes hors de proportion avec la puissance de feu et l'implantation réelle de l'adversaire. Sans doute, comprirent-ils l'illusion idéologique d'une guerre nationale contre un ennemi infiltré ou dirigé du dehors, par Fidel Castro, qui ne résista pas à l'épreuve de la réalité. L'armée péruvienne, la troupe, formée de paysans, et les officiers péruviens pouvaient concevoir des doutes sur la conception de leur mission, au cours des campagnes de « pacification » meurtrière : 8000 paysans furent tués, selon des estimations.

Par contre, la guerre conte-insurrectionnelle psychologique apporta, en parallèle des massacres, des résultats incontestés : aider les paysans pauvres des vallées andines à améliorer leur quotidien s'avéra judicieux. En exemple, la Federacion de Campesins del Centro organisée par les révolutionnaires dans les régions de Huancavelica, de Junin et de Pasco, qui devait leur fournir un appui logistique, bascula en faveur de l'armée lorsque celle-ci fit siennes les revendications des paysans syndiqués, ou bien, l'aide des techniciens du génie militaire, dans leur entreprise de construire des routes, des écoles, des infirmeries, des coopératives. Pour les plus progressistes notamment, il apparaît clairement que les moyens militaires ne sauraient suffire à étouffer les rébellions agraires mais que pour désamorcer la poudrière paysanne il convient d'aller à la racine du mal : l'oligarchie incapable d'apporter prospérité et paix sociale, depuis des décennies. Plus tard, le général Mercado Jarrin, ministre des Relations extérieures, dans un discours donné en septembre 1969 évoquait :

« Les concepts de bien-être, développement et sécurité sont donc étroitement et constamment liés, puisque la misère et l'exploitation qui se trouvent à la base des nations sous-développées aiguisent une situation explosive dont je ne veux pas dramatiser ici les conséquences avec des mots excessifs... »

Carlos Delgado, dans un article [8] daté du 26 janvier 1973, expliquait cette prise de conscience :

« Aussi la conviction se fit jour que l’agitation révolutionnaire dans les campagnes ne pouvait s’expliquer de façon satisfaisante par la seule considération simpliste d ’une pénétration des campagnes par des extrémistes. Bien au contraire, la guérilla devait être considérée comme le conséquence directe d'un ordre social profondément déséquilibré et injuste dont les problèmes exigeaient une politique sociale et économique transformatrice, et non des solutions de type répressif. En premier lieu, il faut rappeler que la grand majorité des officiers des Forces Armées sont originaires des secteurs populaires et de classes moyennes, et qu'ils viennent de la province. Il n'existe donc aucun lien préférentiel entre les officiers péruviens et les intérêts de l'oligarchie ou de la classe dominante. En deuxième lieu, le fonctionnement de l'organisation militaire est basé sur la rotation constante des officiers dans les établissements militaires de l'ensemble du pays. C'est pour eux l'occasion d'entrer en contact avec pratiquement tous les aspects les plus dramatiques de la réalité du pays. La connaissance directe de cette réalité représente un complément très important de 1'entrainement professionnel et théorique des officiers, en leur faisant saisir l'ampleur et la complexité des problèmes fondamentaux de notre société. Cette prise de conscience joua un rôle décisif dans la conviction naissante des Forces Armées que leur fonction traditionnelle au Pérou devait être revue de façon radicale. En troisième lieu, l'expérience de la lutte anti-guérilla de 1965 eut également un impact significatif sur l'effort de redéfinition de l'image de marque traditionnelle des institutions militaires. La guérilla ne mobilisa jamais la paysannerie péruvienne de façon massive. Mais elle démontra l'importance des problèmes sociaux agraires, elle mit en évidence, sous un jour nouveau, l'injustice sociale existante dans le secteur rural; et elle manifesta la capacité qu’avaient de petits groupes venus de la ville, en particulier des étudiants et des fonctionnaires, d’entreprendre une action révolutionnaire dans un pays marqué par de profondes inégalités sociales et aux prises avec de grands problèmes non réglés qui affectaient l’existence quotidienne d’une majorité de péruviens. Aussi la conviction se fit jour que l’agitation révolutionnaire dans les campagnes ne pouvait s’expliquer de façon satisfaisante par la seule considération simpliste d ’une pénétration des campagnes par des extrémistes. Bien au contraire, la guérilla devait être considérée comme le conséquence directe d'un ordre social profondément déséquilibré et injuste dont les problèmes exigeaient une politique sociale et économique transformatrice, et non des solutions de type répressif.»

En outre, l'Etat major supportait difficilement la réticence de leur principal allié, les USA, de leur fournir des équipements militaires sophistiqués, qu'ils limitèrent à des armes légères et des véhicules blindés pour des opérations limitées de maintien de l'ordre. Le Pérou s'adressa ainsi à l'Europe pour s'équiper (la France vendit en 1967, quinze avions de chasse Rafale...). Cette parade de l'état-major péruvien au refus des Etats-Unis, puis à leur acceptation postérieure (après le rapport Rockfeller de 1969 qui soulignait l'émergence d'une nouvelle génération de militaires « idéologiquement indécis » qui pourraient fort bien adopter des positions anti-impérialistes et nationalistes) de fournir certains types d'armement assortie de conditions d'utilisation contraires aux principes de la souveraineté, fut la première étape d'une politique d'affirmation nationale. Non seulement l'Etat major s'affranchissait ainsi du fournisseur unique d'équipement militaire, mais affirmait des motivations ultra-nationalistes, échos de l'anti-impérialisme des partis politiques de la Gauche et de l'extrême Gauche.

Ce nationalisme latent, sera exacerbé par le contrat signé par le gouvernement, en août 1968, avec l'International Petroleum Company, filiale canadienne de la Standard Oil of New-Jersey, qui lui confère un quasi-monopole de fabrication d'huiles et de lubrifiants pour une durée de quatre-vingts ans, et entre autres, un accord scandaleux faisant de la société pétrolière, non pas le concessionnaire mais le propriétaire du gisement, alors que la constitution péruvienne stipule que le sous-sol est propriété exclusive de l'Etat. Et pourtant, ce fût là une promesse du candidat Belaunde de réintégrer dans le domaine public cette et d'autres sources de richesse nationale indûment aliénées par des compagnies étrangères. Pour les militaires progressistes, cela signifiait une atteinte grave à la sécurité et à la souveraineté nationales, tandis que l'extrême-gauche groupée au Congrès dans un Trente de Unidad de Izquierda exigeait que l'armée délibère sur la question. Le gouvernement démissionne, et celui que le président nomme à la suite est renversé douze heures après sa formation par les forces armées. La première mesure que prend le gouvernement militaire consiste à dénoncer le contrat, et le 9 octobre, la raffinerie de la filiale de la Standard Oil est nationalisée et son administration est confiée à l'entreprise pétrolière d'Etat.






REVOLUTION
1968



Quelques paragraphes ne peuvent suffire à expliquer et commenter les grandes réformes adoptées par le Gobierno Revolucionario de la Fuerza Armada, tant elles sont nombreuses et structurelles, bouleversant le paysage social, politique et culturel du pays. A différents degrés, tous les domaines de la vie publique, et du quotidien des Péruviens, ont connu de substantiels changements, outre le passage à une économie sinon socialiste mais en théorie plus équitable, les grandes réformes ont concernées l'agriculture, l'industrie, l'éducation, la Justice, la santé publique, etc., et la reconnaissance des minorités ethniques, jusqu'alors méprisées.

Ces changements « révolutionnaires » devaient faire naître un nouvel appareil d'Etat, soumis au principe premier de « moralizar la burocracia», considérée par les militaires comme étant clientéliste, paternaliste, corrompue, et « ineficiente, lenta y deshonesta », parfaitement « antipatriótica ». Dans un de ses premiers discours publics (las Fiestas Patrias, le 28 de juillet 1969), Velasco affirmait la nécessité de

« moralizar el aparato estatal [...]. Anteriormente existían innumerables ejemplos de actuación inmoral y corrupta de los funcionarios públicos ».

Entre 1968 et 1975, le gouvernement s'occupa de notamment et par ordre chronologique :
  • nationaliser les compagnies pétrolières ; notamment l'International petroleum corporation, société américano-canadienne filiale de la puissante Standard Oil of New Jersey exploitant le précieux liquide au Pérou, qualifiée par le dictateur socialiste de « compagnie usurpatrice et criminelle ».
  • contrôler les changes ;
  • concevoir un nouveau système de planification national ; les gouvernements précédents avaient formuler de tels plans, restés lettre morte car dénaturés par les clans de l’oligarchie afin de protéger leurs propres intérêts.
  • d'ouvrir des relations diplomatiques et économiques avec les pays socialiste et communiste (relations engagées, il est vrai par le précédent gouvernement) ; le 26 octobre 1968, une mission tchécoslovaque est à Lima et signe un accord commercial, le 8 novembre, une délégation roumaine signe un accord commercial et d'assistance technique, le 3 décembre, un accord péruano-polonais commercial est signé, en janvier 1969 des relations diplomatiques sont établies avec l'URSS et un accord commercial, le 12 mars un accord est signé avec la Bulgarie, et plusieurs experts de Belgrade seront invités à donner une série de conférences à Lima, des relations diplomatiques sont nouées avec la Chine (1971) et Cuba (1969) : en 1971, Fidel Castro sera ainsi reçu avec tous les honneurs. Fidel avait laissé entendre dès 1969 que la réforme agraire décrétée par Velasco était sans aucun doute la plus radicale qui ait été réalisée à ce jour sur le continent latino-américain, et à La Havane les autorités observaient avec le plus grand intérêt l'évolution de la situation politique.
  • d'adhérer au mouvement des pays non-alignés ; les USA n'aimèrent pas ce Gouvernement révolutionnaire des Forces armées mais prirent acte de son adhésion au Club des pays souverains Non-alignés, en juin 1973 (3e pays sud-américain Non-aligné avec Cuba et le Chili) : « La politique péruvienne est nationaliste et révolutionnaire. Elle rejette toute recette étrangère » déclarait Alvarado en juillet 1969 : ni communisme, ni capitalisme, mais une troisième voie.
  • nationaliser le commerce extérieur ; la fermeture des frontières était décrétée en septembre 1969 pour un certain nombre d'articles manufacturés de fabrication simple que le Pérou pouvait sans trop de difficultés produire lui-même.
  • nationaliser les principales banques ; en 1969, les banques privées sont touchées par le renforcement des pouvoirs de la Banque d'État en matière de crédit à moyen terme. La fuite des capitaux des riches familles péruviennes vers les banques nord-américaines plombait l’économie, et des dispositions sont prises pour les inciter à investir dans les secteurs industriels du Pérou.
  • nationaliser le secteur de la pêche, secteur important pour l’économie du pays.
  • défendre son périmètre maritime (contre les pêcheurs nord-américains) ;
  • réformer, en 1969, en profondeur l'agriculture (7 millions d'hectares attribués) sous le sigle : “la tierra para quien la trabaja” ; l'oligarchie terrienne péruvienne fut stupéfaite par son ampleur considérable mettant fin, théoriquement, aux latifundios, et lui portant un coup fatal. Toutes les grandes propriétés, sans exception, de la montagne à la plaine et à la côte, sont touchées. Epargnées par les lois précédentes (notamment sous le gouvernement Belaunde), les grandes exploitations de canne à sucre et de coton, sur la côte, font également partie du lot. L'oligarchie est atteinte dans ses fondements, les biens et revenus fonciers qui s'investissaient dans des opérations financières ou immobilières, sources de son prestige dans ce pays de vieille tradition hispanique et rurale. Les principales industries agroalimentaires du nord du pays passent sous le contrôle de l'État (un peu plus tard, en 1972, elles seront transformées en coopératives). Les grandes propriétés sont limitées à un certain nombre d’hectares, et les terres expropriées sont organisées en structures coopératives. Les paysans adjudicataires peuvent racheter leurs terres en vingt ans,individuellement, ou collectivement dans le cadre de coopératives ou de sociétés agricoles d'intérêt social.
  • nationaliser l'eau, propriété exclusive de l'Etat, abolissant les privilèges des propriétaires disposant sur leurs terres d'une voie d'eau, d'un canal, d'un lac, qui octroyaient des autorisations de pompage à des prix prohibitifs, limitant le développement d'un territoire.
  • réformer drastiquement le secteur industriel ; tous les industriels sont affectés par la mise en place d'un système de « communautés de travail » qui assurait la participation des travailleurs à la propriété, à la gestion et aux bénéfices de l'entreprise.
  • réformer les statuts des syndicats ;
  • réformer l'éducation et lancer une campagne d'alphabétisation nationale ;
  • nationaliser le secteur des télécommunications ;
  • nationaliser la production et la distribution d'électricité ;
  • créer le SINAMOS, Sistema Nacional de Apoyo a la Movilización Social, pour la participation effective de la population ;
  • nationaliser la puissante compagnie nord-américaine minière, Cerro de Pasco Copper Corp. ;
  • reconnaître et affirmer les droits des minorités ethniques (principalement Quecha) ;
  • d'exproprier, en 1974, les quotidiens de diffusion nationale opposés au régime ;
  • promouvoir les diverses cultures ethniques du pays ;
  • d'appuyer la production cinématographique ;
  • et enfin, de défendre l'idéal de la propriété "sociale".

En 1970, le président dictateur socialiste dénonçait devant un parterre d'officiers supérieurs de l'armée et de la police des groupes oligarchiques qui menaient une campagne diffamatrice, accusant la junte militaire d'être communiste, ce à quoi il répondit :

« Ce n'est pas être communiste que de lutter contre le sous-développement et de tenter d'arracher les paysans à leur misère : cela constitue l'essence de la morale chrétienne. »

Raison pour laquelle les relations diplomatiques, avec les USA et alliés, leurs aides financières et les investissements privés de leurs ressortissants ne furent jamais interrompues, au contraire même. Cela étant, les relations vont dans le temps se tendre entre les deux pays, notamment à la lecture par la CIA de tels tracts signés de l’administration péruvienne :


« Une société qui repousse l’égoïsme du capitalisme et la tyrannie bureaucratique du communisme, une société dans laquelle le pouvoir sera exercé par le peuple et non par des compagnies impérialistes ou par un Etat omnipuissant. » 





LE
TERRITOIRE



A l'arrivée des militaires révolutionnaires, le problème majeur structurel du pays pouvait se résumer par la macrocéphalite de Lima, version péruvienne du « Paris et le désert français », mais exacerbé par 30 années de flux continu d’émigrants paysans, arrivant notamment de La Sierra, et une démographie galopante, et sans pour autant que les gouvernements successifs aient adopté une politique en conséquence concernant l’habitat – à la différence de la France -, secteur laissé aux mains du capital privé, quasi exclusivement. L'aménagement du territoire fut pour le gouvernement révolutionnaire, comme d'ailleurs pour leurs prédécesseurs depuis l'après-seconde guerre mondiale, un programme clé, le « Plan Inca » devait théoriquement booster le développement économique des régions sous-développées de la Sierra et de la Selva, et de fait, la décentralisation a été au cœur de la politique de l'aménagement du territoire, justifiée pour :

  • faire participer pleinement les régions géographiquement marginales et leurs habitants aux fruits du développement ;
  • mieux utiliser les ressources nationales, notamment des régions amazones;
  • éviter des économies régionales négatives qui risquaient de résulter de la concentration de l'exponentielle croissance, et de l'attractivité de la capitale Lima, par notamment la déconcentration des industries stratégiques, autant pour diminuer la tension sociale en redistribuant géographiquement la croissance ;
  • et parallèlement, renforcer la sécurité nationale par une occupation territoriale plus étendue, mieux organisée et régionalement, et localement contre les forces anti-révolutionnaires ;
  • en définitive, endiguer l'exode rural.

Un nouveau Plan nacional de Desarrollo Economic y Social 1971-75, fut préparé par l'Instituto Nacional de Planification, organisme sans ministère placé sous l'autorité directe du président, présenté en décembre 1970, dont l'objectif principal était la « réduction des déséquilibres régionaux » et une meilleur répartition de la population sur l'ensemble du territoire. Grossièrement, les conclusions de l'Instituto Nacional de Planification prônaient certes le développement simultané et immédiat des régions, mais privilégiaient les régions côtières, considérant que leurs richesses et ressources naturelles étaient largement sous-exploitées (notamment la pêche industrielle) et argumentaient sur la grande probabilité d'existence de pétrole (on le trouva effectivement mais plus tardivement en Amazonie...). Les régions andines devaient capter leurs populations par la modernisation des villes existantes et leur développement dans les vallées. Les régions sud devaient profiter de l'importance du développement de la seconde grande ville du pays, Arequipa, destinée à devenir un véritable pôle industriel régional grâce à la construction de barrages hydroélectriques, et d'un système de canaux d'irrigation, etc.


Un des dispositifs légaux les plus importants pour encourager la décentralisation des investissements privés fut « La nouvelle Loi de Décentralisation industrielle » accordant aux industriels, non nationalisés, de considérables avantages pour les inciter à s'implanter hors Lima, et au contraire des taxes supplémentaires s'ils s'obstinaient à s'implanter dans l'aire métropolitaine de la capitale. Le gouvernement militaire estimait ainsi que ces taxes ou détaxes seraient en mesure de lui permettre le contrôle de l'implantation des secteurs industriels. D'autre part, dans le cadre d'accords commerciaux avec l'URSS, le gouvernement prévoyait, par exemple, d'investir 31 millions de dollars pour la création d'une flottille de pêche industrielle dans la région nord du Pérou. 



REFORME
URBAINE


Au Pérou, le déficit de logements pour les classes moyennes et pauvres était structurel et chronique. En 1970, les autorités identifiaient 610 barriadas [9] (bidonvilles appelés maintenant pueblos jóvenes) dont 273 implantés dans le Grand Lima. Dans la capitale et son agglomération, le déficit en logement « social » était devenu un gouffre sans fin : ceinture autour de Lima de bidonvilles autorisés, tolérés et illégaux, sur les flancs de colline, en bordure de fleuve, et taudis (tugurios [10] surpeuplés dans les villes formant le Grand Lima. Bien sûr, le déficit en équipements et services publics était tout aussi structurel. Selon les études réalisées par Matos Mar, il dénombrait en 1955 39 bidonvilles dans le Grand Lima dont 9 en périphérie, en 1966, il comptabilisait 181 bidonvilles dont 108 en périphérie; 512 hectares en 1955, contre 1,700 hectares en 1966 était occupé par des barriadas. Matos Mar estimait pour Lima :
  • 120,000 habitants de bidonvilles et taudis en 1956 (9.5% del total de la población de Lima Metropolitana),
  • 316,000 en 1961 (17,2%),
  • 761,000 (25,5%) en 1970,
  • 805,000 en 1972 (24,4%)
  • 1'460,471 en 1981 (32.5%)
  • 2'184,000 en 1983 (36.4%)

Matos Mar estimait que 80 % du Grand Lima, dans la décennie 50, se composait de barriadas, tugurios y barrios populares, et asentamientos urbanos populares, et 20% de barrios residenciales de los sectores medios y opulentos ; et :

« Del 80% de la población considerada como sectores populares, casi el 37% radica en barriadas, un 23% en urbanizaciones populares (Censo 1951) y un 20% en tugurios, callejones y corralones (Plandemet 1980). Esto significa que la barriada en lo urbano, constituye el asentamiento mayoritario de los sectores populares. »

La situation n'est guère enviable pour les villes de province ; le recensement de 1970, fait apparaître pour la ville de Trujillo, un taux de 63 % d'habitants dans des zonas marginales, 62 % à Iquitos, 37,5 % à Arequipa, seconde ville du pays, près de 50 % à Piura. D'autres chiffres laissent songeur, au recensement de 1961, le Pérou comptait dans les bidonvilles, 61 % d'habitations individuelles indépendantes, 18 % d'habitat collectif et 21 % de locaux habités ; en 1970, le recensement fait apparaître un taux de 77 % de maisons individuelles, 9 % d'habitat collectif et 14 % de locaux habités. En 1961, 78 % des habitations du pays n'étaient collectées aux réseaux (eau, eau usée, électricité), contre 61 % en 1970 ; dans les bidonvilles, en 1961, 71 % des habitations n'étaient pas connectées, contre 65 % en 1970, ce dernier chiffre étant considéré par les autorités comme relativement satisfaisant, car en effet, pour cette période, le nombre d'habitants des barriadas avait pratiquement doublé.

Enfin, en 1966, la part de l’État dans le secteur de l'habitat était de 3,6 % - 96,4 % pour le privé -, de 2,8 % en 1967, et 2,6 % en 1968. Historiquement, le total des viviendas edificadas à Lima entre 1949 et 1967 par les pouvoirs publics (Corporación Nacional de la Vivienda, puis Instituto de la Vivienda, et la Junta Nacional de la Vivienda) s'élèvent misérablement à 26,514 unidades, incluant les entités des ministères pour leurs personnels (Fondo Nacional de Salud y Bienestar Social, Ministerio de Marina, la Banco Central Hipotecario, le Fondo de Jubilación Obrera, entre autres). A Callao, voisine de Lima, 2,768 viviendas ont été construite entre 1951 et 1967 par la Junta de Obras Públicas del Callao et 1,609 albergues provisionales y viviendas de emergencia sont bâties entre 1958 et 1967 ; soit pour le Grand Lima, pour une période de 18 ans, un total de 30,991 viviendas, financées directement ou non par l’État. A l'échelle du pays, 11,707 viviendas ont été construite entre 1955 et 1967 ; le total pour le pays, s'établit donc à 42,698 viviendas pour une période de 18 ans, selon les calculs méticuleux de Carlos Delgado.










Le poète et écrivain péruvien Sebastián Salazar Bondy critiquait dans son livre Lima la Horrible, publié en 1963, l'idéalisation coloniale symbolisée par ce qu’il qualifiait de « Arcadia Colonial », une « saturación del pasado » et le mirage « d'un âge qui n'a pas ce caractère idyllique, que l’on lui a attribué de manière tendancieuse, et qui plutôt est ordonné gouverné en fonction « de regidas castas y privilegios de fortuna » pour quelques-uns au détriment de tout l’immense reste» ; et dénonçait les conditions d’existence des andino-migrantes « subalternizado y segregado »: « La masa popular se hacina en cambio, en tres especies de horror: el callejón, largo pasadizo flanqueado de tugurios misérrimos; la barriada, urbanización clandestina y espontánea de chozas de estera que excepcionalmente deriva en casita de adobe o ladrillo, y el corralón, conjunto de habitaciones rústicas en baldíos cercados. Son núcleos éstos en lo que se refugia más de medio millón de limeños (…) el pueblo, que ocupa las tres clases de no-vivienda mencionadas y otras semejantes, como un cinturón de barro ajusta día a día al sitio de la capital peruana. »


C'est dire que lorsque les Forces Armées prennent le pouvoir en 1968, la situation concernant l'urbanisme et l'habitat est catastrophique, et ce d'autant plus que le terrible séisme de mai 1970, 100,000 victimes et 200,000 blessés, ravagea la ville de Chimbote, plus grand port de pêche du pays, et les villages des campagnes.


Oficina Nacional de Desarrollo
de Pueblos Jóvenes



L'Oficina Nacional de Desarrollo de Pueblos Jóvenes (ONDEPJOV, Office national pour le développement des « villes jeunes », c'est-à-dire bidonvilles, nouvelle dénomination dans les documents officiels comme dans les débats publics, remplaçant le terme peu élogieux de barriada également nommé barriada popular, urbanizacion clandestina, barriada clandestina, barrio flotante, pueblo en formacion, barrio marginalizado, barrio marginale ou bien plus péjorativement, cancer social, aberracion social) fut créé dès décembre 1968, supplanté en 1971 par le Sistema Nacional de Apoyo a la Movilización Social (SINAMOS, Système national pour l'aide à la mobilisation sociale) devant organiser et promouvoir l'idéal de la révolution, et plus particulièrement celui de la participation populaire.



Les Oficina de Desarrollo de Pueblos Jóvenes ont été établi dans 21 régions, et 4 autres spécialement pour l'aire métropolitaine de Lima. La pyramide hiérarchique de chaque office régional plaçait au sommet un Secrétaire général (un officier de l'armée), supervisant un Comité de coordination composé de six directeurs, et à sa base des Comités de riverains composés, pour chaque quartier, de représentants élus par la population. Ces Oficina de Desarrollo de Pueblos Jóvenes se plaçaient au-dessus des responsabilités et des prérogatives des municipalités : les Pueblos Jóvenes avaient désormais un statut particulier. L’ONDEPJOV était largement subordonné à d’autres institutions, administrations locales, aux prises aussi avec d’autres organisations privées – ONG, Eglises, etc. - qu’il s’agissait de coordonner sur le terrain, tandis que les domaines de l’urbanisme et de l’architecture étaient placés sous la direction de la Junta Nacional de la Vivienda (JNV).




Lt. Col. José Otárola Salcedo, Coordinateur General de l'ONDEPJOV (1969).



Les travaux effectués tout au long des années 1960 sur les barriadas par les intellectuels marxistes, les étudiants en sciences sociales, les technocrates progressistes n'ont pas été sans influencer l'orientation du programme de participation populaire destiné à ces quartiers. Ainsi, Velasco nomma au comité ejecutivo, un personnage important de l'intelligentsia urbano-architecturale, spécialiste des barrios marginales qui avait travaillé au sein d'une institución gubernamental de planificación (PLANDEMET), et militant de l'Apra, Carlos Delgado, secondé par l'architecte Diego Robles ayant travaillé sur des programmes d'auto-ayuda, en collaboration avec l'architecte anglais John Turner, et monseñor Luis Bambarén, connu comme « el obispo de los Pueblos Jóvenes » dirigeant une fondation privée, la Oficina de Pueblos Jóvenes, bien implantée dans les barrios marginales. Désireux d'obtenir leur soutien – ou leur neutralité – le général président sollicita naturellement les autorités religieuses, les organisations caritatives des Églises des barriadas, avec lesquelles il partageait une certaine conception du changement et de l'organisation sociale. Certaines d'ailleurs se jetèrent dans l'aventure révolutionnaire avec enthousiasme, comme monseñor Bambarén.


D'autres organisations bien implantées dans les Pueblos Jóvenes ont été sollicité, les associations de riverains, les coopératives d'auto-constructeurs, et en particulier les Pro-Obras de Bienestar Social, une fédération créée en 1965 regroupant 600 organisations locales représentant 100.000 membres en 1968, ou bien les Organisations non gouvernementales internationales, comme par exemple, l'Acción Comunitaria del Perú, succursale locale de l'Acción Internacional de New York, oeuvrant dans les bidonvilles de l'Amérique Latine. Mais l'ambition du gouvernement ira bien au-delà de ces structures, car il devait s'agir de supprimer leur matière paternaliste, clientéliste ou autoritaire même, et d'exacerber le mythe de la communauté œuvrant collectivement pour l'intérêt général, sans à chercher un maximum de contreparties, en théorie.



La Grande Alliance




Pour les dirigeants, l'héritage urbain de plusieurs décennies de capitalisme prédateur ne pouvait être simplement améliorer par l'Etat sans l'aide du secteur privé. Une des premières publications de l'ONDEPJOV en 1969, présentait 17 types différents de projets pouvant être programmés au sein des Pueblos Jóvenes en coordonnant, en combinant les intérêts d'une vingtaine de groupes publics et privés, et les habitants ; une autre publiée en 1972, concluait ainsi :

« Sólo la combinación del sector público, el sector privado y los pobladores, puede lograr los objetivos de la promoción del desarrollo económico y del desarrollo social y cultural de los pueblos jóvenes. »

La première vocation de l'organisme fut ainsi de persuader les investisseurs privés à s'y intéresser, et de coordonner les activités du secteur privé, dont notamment les banques, avec les efforts des pobladores ; et de former, seconder les leaders élus démocratiquement au sein des comités de quartier. Une vision politique reprise directement d'un ancien premier ministre, Pedro Beltran, appartenant à l'oligarchie pro-américaine et ultra-libérale, qui tenta, sans y parvenir d'ailleurs, dans le cadre du programme du président Kennedy « Alliance for Progress » d'impliquer au mieux le monde des affaires, et de l'industrie, pour améliorer, moderniser les quartiers pauvres des villes, relancer l'industrie de la construction, sous le prétexte de l'incapacité de l'Etat à pouvoir seul résoudre le déficit structurel chronique du logement.


L'invitation du monde des Affaires, de la finance internationale à intervenir dans les bidonvilles du monde capitaliste, fut ainsi faite par le programme anti-communiste « Alliance for Progress », et en 1968, MacNamara nommé à la tête de la World Bank initia les premiers programmes économiques en faveur, toute relative, des zones habitées pauvres de la planète. Le gouvernement péruvien pouvait ainsi compter sur l'aide internationale et les missions d'assistance technique. En 1972, 33 agences internationales étaient impliquées dans des programmes concernant la planification et l'urbanisme dont notamment la World Health Organization (WHO), l'Organization of American States (OAS), l'United States Agency for International Development (USAID); et l'Inter-American Development Bank (IDB) ; suivies de l'United Nations family International Labor Office (ILO), l'UNESCO et l'UNICEF. Le Programa Interamericano de Planeamiento Urbaao y Regional (PIAPUR), de l'Organization of American States (OAS), a été important, concernant notamment la formation de spécialistes de l'urbain, d'échanges étudiants, ou la participation de grandes universités. L'USAID apporta une aide avec le Stanford Research Institute pour la planification régionale. D'autres pays intervenaient ponctuellement, comme par exemple la mission de spécialistes d'Israël à Arequipa organisée par l'Organization of American States, concernant une assistance technique pour la création de villages agricoles autonomes, sur le modèle du kibboutz. Ou bien encore, mais nous y reviendrons plus en détail, le programme Proyecto Experimental de Vivienda, PREVI [Projet expérimental d'habitat] co-organisé et co-financé par l'United Nations Development Program (UNDP) et l'United Nation Habitat. Les pays de l'Est participèrent également à plusieurs missions d'assistance, plusieurs urbanistes de Pologne aidèrent dans différents services, trois ingénieurs yougoslaves spécialistes de reconstruction post-séisme (sur le modèle de la ville de Skopje, détruite puis reconstruite) apportèrent leurs compétences, de même qu’une équipe française et une autre japonaise après le séisme de 1970. Selon David Collier, la continuation de la politique d'un gouvernement ultra-libéral, représentait une manière d'affirmer pour les militaires socialistes, après l'exploit de la Réforme agraire contre les intérêts de l'oligarchie, son a-politisme, sa technocratie, puisant ses recettes autant dans le capitalisme le plus cristallin, que dans les expériences socialistes. 




Réforme Urbaine...



Ainsi, la magistrale Réforme agraire ne fut pas accompagnée par une grande Réforme urbaine, mais par une série de lois, naviguant entre les intérêts de l'oligarchie, de la bourgeoisie urbaine et le socialisme. Dans une de ses dernières interviews, le général Velasco alors destitué, admettait et regrettait d'ailleurs de ne pas avoir donné la même impulsion au secteur de l'habitat public. Sans doute, estimait-il que le coup – de poignard – de la réforme agraire porté contre l'oligarchie ne l'autorisait pas à intervenir aussi radicalement dans l'un des domaines qu'elle privilégiait : le secteur de la construction qui avait fait ses fortunes colossales, domaine partagé avec – justement- les élites bourgeoises urbaines. A ce titre, il nomma au ministère de l'Habitation, Ministerio de Vivienda, , selon l’accord conclu entre les trois corps d’armée au premier jour de la révolution,l'amiral Luis Vargas Caballero, entre 1969 et 1971, chef de file des conservateurs de la faction la plus proche de l'oligarchie et des intérêts du secteur privé. A la tête du ministère, il s'imposa comme défenseur des intérêts des grands propriétaires terriens péruviens, en refusant catégoriquement l'adoption d'une réforme urbaine envisagée qui aurait freiné la spéculation et empêché l'urbanisation d'un bon nombre de terres cultivables en périphérie des villes. Tout du moins, pour un temps. Plus tard, Luis Vargas Caballero pressa le gouvernement de nommer une commission dont le mandat était d'enquêter sur les abus dont auraient été victimes les propriétaires terriens.



… et Grande Réforme Urbaine



Pourtant, une grande Réforme urbaine fut bien envisagée, souhaitée, par les responsables – civils et militaires - les plus radicaux. Ses grandes lignes adoptaient les contours des lois de la Révolution cubaine concernant notamment la réorganisation fondamentale de la propriété privée en milieu urbain, l'héritage, et le contrôle de l'Etat dans le développement urbain des villes : une édition de la « La Ley de Reforma Urbana »[11] de Cuba circula en abondance dans les ministères et les administrations concernés pendant les premiers mois du gouvernement Velasco, distribuée à profusion par le courant le plus radical de l'izquierdismo, et commentée par la revue hebdomadaire pro-gouvernement Oiga [12]. Parmi les propositions les plus remarquables, l'élimination de la spéculation par l'expropriation pure et simple des fonciers et immobiliers en ville ou en périphérie appartenant à de grandes sociétés privées, offrir la possibilité aux locataires d'acquérir leur logement, en obtenant des aides de l'Etat. donner à l'Etat le secteur de la construction de logements, imposer de nouvelles règles pour l'héritage de biens immobiliers et décider que l'avenir de l'expansion urbaine des villes était sous contrôle gouvernemental strict.

Velasco [13] en personne mit un terme à ces fantasmes en assurant dans un message daté du 28 juillet 1969, que la propriété privée urbaine, foncière et immobilière, était inaliénable, mais que son gouvernement imposerait un strict contrôle et des mesures en conséquence contre les sociétés agissant sous la bannière de la spéculation :

« todos sabemos que en el Perú se han amasado inmensas fortunas a través del encarecimiento artificial de la tierra rústica [. . .]. Esta es una situación de clamorosa injusticia que no puede continuar en el futuro. »

Ainsi, la Loi 17803 instaurait des instruments pour lutter contre la spéculation foncière, par l'application d'un impôt progressif frappant les propriétaires de terrains non construits ou non utilisés dans les zones urbanisables (mais uniquement ceux acquis après le vote de la loi). Mesure exceptionnelle devant mettre un terme à la spéculation foncière, notamment à Lima : tout propriétaire d'un terrain vacant s'exposait à verser aux autorités municipales plus de la moitié de la valeur de son terrain au bout de deux ans, la totalité voire plus que sa valeur au bout de cinq années. Une telle mesure fiscale ouvrait la voie à une grande réforme urbaine d'envergure, mais ce nouvel impôt affecta sans trop de préjudices, notamment les grandes sociétés de promotion immobilière, et les dérogations furent très nombreuses. Cette loi a servi de base pour l'expropriation des terres qui seraient utilisés pour la construction de logement social et comprenait des critères très stricts pour déterminer les prix de l'expropriation et le paiement aux propriétaires. C’est dans ce secteur de l’économie que s’exile l’oligarchie, ayant perdu ses bases latifundiaires et bancaires, il lui reste l'immobilier, mais les promoteurs, les détenteurs de capitaux provenant des indemnisations versées à la suite des expropriations (rurale et urbaine) et des nationalisations 
« n'ont plus aucun pouvoir politique » selon Hugo Neira [14].




LES
PUEBLOS
JÓVENES




Le Plan national pour le développement urbain des Pueblos Jóvenes prévoyait à présent, à Lima comme en province, de les moderniser, de les équiper, et comportait :
  1. Un programme d'équipement en infrastructures, notamment en eau et électricité; les premiers grands travaux ont consisté à améliorer l'accessibilité des barriadas périphériques et ceux situés comme à Lima en flanc de collines, afin notamment, de faciliter les trajets domicile-travail ;
  2. Un programme éducatif – construction d'écoles et formation professionnelle - et culturel – notamment par la promotion des cultures andines ;
  3. Un programme de développement de coopératives artisanales, industrielles, et agricoles, devant théoriquement assurer, pour les plus périphériques, leur autonomie totale, sur le modèle du kibboutz socialiste, par exemple.
  4. Un programme ambitieux basé sur l'auto-ayuda (aide-mutuelle) en s'appuyant sur les associations, collectifs, movimientos de pobladores et autres organisations existantes et à venir.


Le gouvernement de Velasco modifia à peine la Loi 13517 votée sous le gouvernement de Beltran, ayant régularisé nombre de barrios marginales. Entre 1961 et octobre 1968, 3000 titres de propriété, seulement, avaient été accordé par les autorités à Lima ; le gouvernement révolutionnaire en accorda plus de 10.000 entre octobre 68 et octobre 72, et 6.500 jusqu'en août 1974. Ce n'était pas simplement la continuation de la politique des gouvernements précédents, car les titres étaient accordés de manière plus souple, moins réglementaire et plus généreusement. De même, les programmes comportaient l’extension urbaine sous certaines conditions de barriadas, dont celle de préparer le terrain et de l’équiper. On inverse ainsi le processus de formation et d’extension des barriadas : d’une urbanisation « sauvage » illégale et incontrôlée, formant des zones ou des poches urbaines chaotiques, l’on préfère « préparer » légalement le « terrain », et accorder aux familles, sous certaines conditions également, un titre de propriété. Les phases de régularisation de la propriété du terrain, de la légalisation des lots, et l'enregistrement et l'attribution sont faits avant l'occupation et non pas après. 



ORDRES CONTRE DESORDRES URBAINS



Dans cette volonté d’une légalité retrouvée, le gouvernement ne toléra plus aucune invasion illégale à Lima. Les politiques décidées par la Junte militaire concernant le logement pour le plus grand nombre posèrent cependant leurs limites, car les occupations illégales continuèrent, de manière plus discrète et moins massive, voire individuelle, le seul moyen pour les habitants de Lima, d'échapper à l'enfer des taudis du centre-ville, et tenter d'obtenir au mieux un lot où construire une maisonnée. Toutes, à Lima furent réprimées, et une seule et unique de grande ampleur parvint à être autorisée par le président en personne. En réponse, le 26 Juin 1973, le gouvernement décréta la loi 20066, punissant ceux qui participaient aux invasions, mais aussi toute personne liée à son organisation, à deux ans de prison. Des moyens juridiques existaient cependant pour une famille afin d'obtenir légalement un lot à bâtir à Lima dans un Pueblo Jóvenes « parrainé » par le gouvernement : une simple demande administrative suffisait. Mais craignant une demande massive, la municipalité de Lima les délivrait au compte-goutte, préférant seulement légaliser les illégaux des plus anciens bidonvilles. Cette apparente fermeté à l'égard des invasions ne pouvait cacher les défaillances majeures et les limites des politiques gouvernementales. 


Les raisons d'une telle politique pour Lima ont été évoquées, l'objectif premier du gouvernement était bien de développer les régions provinciales et de stopper net l'immigration intérieure des campagnes vers Lima, et ne pas contrarier la réforme agraire, et en parallèle, le programme de construction publique d'habitations ouvrières dans les villes de moyenne importance de la Sierra et de la Selva. D'autre part, cette politique s'expliquait par le fait qu'une politique plus volontariste ou autoritaire multipliant les expropriations, aurait pu être un frein pour le secteur privé de la construction-promotion, principal pourvoyeur en logement, qu'il s'agissait, au contraire, de soutenir et à la fois, de réguler. Enfin, il s'agissait également pour les autorités de préserver les terres agricoles du Grand Lima.

C'est une des principales différences avec les gouvernements précédents : d'une politique « distributive » accordant des terres ou tolérant les invasions – n’importe comment -, se substitue une politique de régulation d'usage des sols impliquant une bien plus grande participation de l'Etat pour leur contrôle. Cette préoccupation majeure pour le gouvernement s'inscrivait dans le cadre plus large du décret-loi n° 1, de « restaurer le principe d'autorité » et du « respect de la loi » au Pérou, contre d'une part les malversations malhonnêtes des propriétaires légitimes, et d'autre part, la corruption des services municipaux.

VILLES DE PROVINCE


Dans les villes de province, la politique concernant les Pueblos Jóvenes était tout autre, car les autorités locales favorisaient les occupations illégales, voire les autorisaient sous certaines conditions, et dans certaines zones, ou bien, jouaient le rôle de conciliateur entre propriétaires légitimes et occupants illégaux, souvent en leur faveur. Dans d'autres cas, les municipalités pouvaient exproprier des terrains et décider de les lotir sommairement, au besoin avec les futurs habitants et l'armée, puis de vendre ou d'offrir des lots à bâtir, et enfin, lancer des programmes d'auto-construction.


PARTISANS


En 1968, l'organisation des pobladores, en tant que force revendicative, dans les quartiers populaires et dégradés des villes a déjà une longue histoire, qui débute dans les années 1930 au sein des premiers « barios clandestinos » de Lima, souvent emmenée par des anarchistes venus d’Europe. A ces comités créés par les habitants, s’ajoutaient avec les dictatures (notamment Odría (1948-49 et 1950-61), de nouveaux comités de pobladores liées, de manière clientéliste, au monde politique, l’Asociación de Padres de Familia, les juntas asistenciales, les cooperativas de viviendas, los comités de ayuda-mutua. les asociaciones de pobladores, les Pueblos en formación (APRA), et au monde religieux, moins revendicatives.

Car en effet, les pobladores des barriadas se devaient pour obtenir quoique ce soit se mobiliser, se constituer en association et plus grand était leur nombre, plus leurs revendications avaient des chances d’aboutir. Il s’agissait de luttes urbaines et pour le droit au logement mobilisant des sans-logis squatters pour l’obtention d’une régularisation, ou des habitants de quartiers déjà établis, dans des processus conflictuels de résistance à des opérations d’urbanisme, ou plus souvent de revendication matérielle autour des multiples carences en équipements collectifs et services publics urbains (transports, eau, électricité) qui s’exprimaient également dans les domaines de la santé, et plus particulièrement de l’éducation. L’on comptait plusieurs milliers d’associations dans les barriadas de ce type au Pérou à cette période, les « mouvements de pobladores » (mouvements des habitants des quartiers populaires, que l’on peut comparer aux « nouveaux mouvements urbains » en France) très actifs constituaient un réservoir potentiel de militants ou de sympathisants pour les partis politiques, qui, comme il se doit, y avaient plusieurs représentants et s’activaient lors des périodes électorales.

La situation était plus complexe au sein des tugurios, des taudis, du centre ville de Lima, qui opposaient les habitants aux propriétaires des maisons anciennes et corralones délabrés, contre notamment l’augmentation des loyers, mais aussi aux intérêts de la bourgeoisie et de l’État, contre les expulsions ou déportations dans des barriadas de la périphérie : les premiers, spéculateurs en particulier, désirant récupérer leurs biens pour une opération immobilière, le second pour des opérations de salut public, de rénovation urbaine lourde ou de construction d’équipements publics (centre civique, etc.). Les conditions de vie au sein des tugurios étaient particulièrement difficiles (sur-population, promiscuité, insalubrité, délinquance, etc.), mais les résidents bénéficiaient de multiples « avantages » dont celui d’être en centre ville et ainsi d’être proches de leurs lieux de travail : l’exil forcé dans un lointain barriada en périphérie signifiait pour beaucoup des temps de transport et un coût par trop conséquents. Ainsi, dans ce cas, les associations de pobladores étaient certes nombreuses mais parce qu’elles occupaient des zones de spéculation en centre-ville ou dans les quartiers anciens, elles affrontaient cet ennemi redoutable, l’oligarchie « urbaine ».



Ces associations étaient donc depuis longtemps un enjeu pour les politiques, même si ces mouvements de pobladores, instables et localisés, ne montraient que de faibles capacités à produire des alternatives sociales et politiques, au delà des objectifs matériels des revendications concrètes, et que leurs activités solidaires, leur combativité s’effaçaient souvent subitement lorsque leur revendication était satisfaite (notamment en période pré-électorale, ceci expliquant cela). De même ces mouvements a-politiques n’étaient pas l’expression d’une position de classe, mais plutôt l’attachement territorial des militants-habitants à un quartier, un barriada. Mais, en ce pays où les relations clientélistes étaient puissantes, ces mouvements de protestation, ou de défense, dessinaient de nouvelles articulations entre les partis politiques, les mouvements sociaux, l’église, qui entraient en inter-relation dynamique. Et les sociologues observaient que ces organisations communautaires étaient aussi des instances d’expression de l’identité collective, de défense contre l’exclusion matérielle et culturelle et d’expression de stratégies collectives de survie. Les relations entre l’État et les habitants se révélaient moins importantes que leurs mécanismes de solidarité, et d’auto-gérance et d’aide mutuelle. 


Populisme Urbain


Ainsi, l'intérêt majeur des Forces armées révolutionnaires pour les barriadas a bien été, avant tout, d'y créer une base populaire d'appui politique afin de légitimer son autorité contre notamment les partis politiques adverses. D’autant plus que dans leur majorité, les pobladores des barriadas de Lima et de la côte, venaient des Andes, et que le gouvernement leur avait accordé à la fois une reconnaissance culturelle et offert la grande réforme agraire, et en outre, que la nouvelle génération tendait de plus en plus à s’émanciper des ancestrales coutumes, à adopter celles de la modernité, tout en revendiquant leur origine, et leur culture.

Cet intérêt fut évident lorsque le maire de Lima, l'alcalde León Velarde, proche partisan du président qui légalisa nombre de squatters, organisa une semaine après la création de l'ONDEPJOV, une grande manifestation de soutien au gouvernement sur la place d'Armes, face au palais présidentiel, démonstration prévue comme une expression de gratitude pour ce nouveau programme, mais de peu d'ampleur en fait, probablement parce que les rivaux politiques, en particulier de l'APRA, et au sein même du comité exécutif de l'ONDEPJOV ont fait de leur mieux pour décourager les habitants à y participer. Et il fallut un certain temps avant que les autorités de Lima organisent une manifestation populaire de ce type.

En attendant, le Général Armando Artola, ministre de l'Intérieur, vint souvent visiter les habitants les plus pauvres des Pueblos Jóvenes, souvent de façon spectaculaire, arrivant en hélicoptère, distribuant généreusement friandises fraîches et vêtements usagés, cérémonies parfois accompagnées par des danses typiques, et parfois de bulldozers de l'armée utilisés pour niveler les rues. Ces visites spectaculaires et nombreuses et grotesques finirent de convaincre ses collègues, que le Général Artola, personnage imitant le dictateur populiste et paternaliste Odria, s'occupait non pas de promouvoir la révolution, mais bien sa propre personne. En outre, il contrariait le programme « politique » de l'ONDEPJOV, qui exigeait d'éviter toute sorte de publicité excessive ou démonstrative – à l'image des précédents dictateurs – comme moyen pour gagner la confiance du peuple. Ainsi en mai 1969, Mgr Bambarén, membre du comité exécutif ONDEPJOV, au cours d'une conférence de presse s'autorisa à critiquer ouvertement Artola, en arguant que les problèmes des bidonvilles « ...ne peuvent pas être résolus avec des cadeaux et des vêtements usagés », mais plutôt, en aidant leurs habitants à construire leurs propres maisons et en construisant des services et équipements publics. Ces événements, et d'autres encore, marquent d'une part les rivalités politiques au sein de la coalition de la Junte, entre les services concernés, et le manque de coordination entre le programme et les efforts pour constituer un soutien politique populaire.




PROPAGANDE REVOLUTIONNAIRE



Une de ses missions fut bien la communication, les publications de l’ONDEPJOV magnifiait notamment les scènes de travaux en commun, où les soldats assistaient les pobladores des pueblos jóvenes, renversant les relations jadis plus qu’antagonistes entre les squatter settlers et les militaires, les défenseurs de l’ordre oligarchique et de la propriété privée, et ce, même si de très nombreux soldats sans grade, comme nombre de policiers d’ailleurs, avaient vécu, où vivaient, dans des barriadas illégaux. Ce n’était pas non plus une nouveauté, le dictateur Odrià s’était déjà emparé quelques années plus tôt de la coopération civile-militaire au sein des barriadas, le président Belaúnde avait également proposé la collaboration des Forces Armées dans le cadre du développement national, et leur assignait des missions de construction de routes, de bâtiments publics, de relevés cartographique et d’aides à la population dans les domaines de la santé, de l’éducation, etc., en particulier dans les régions de la Sierra et de la Selva.



Extraits d'une brochure de l'ONDEPJOV. Folleto de Divulgación No. 1: Guia
para la organización de los Pueblos Jóvenes (1970).








SINAMOS
Sans maîtres



Une grave crise se dessine pour le gouvernement dans la première moitié de l'année 1971, en particulier une série de grèves dans l’éducation nationale et de violence dans les coopératives de sucre de la côte et dans les mines du nord. Ces grèves ont considérablement réduit les exportations de minéraux, mettant en difficulté économique le pays, déjà sur la voie d'une inquiétante faillite, et fin mars voit l'arrestation d'un grand nombre de dirigeants syndicaux, et les premières victimes lors de manifestations. Contre les attaques portées à la fois par les opposants ultra-conservateurs et celles des partis politiques de la gauche, via leurs syndicats opposés au régime, le gouvernement avait instauré en 1969-70 des « Comités pour la défense de la révolution » (Comités de Defensa de la Revolucion), des « Comités pour la défense de la réforme agraire » (Comités de Defensa de la Reforma Agraria), et en 1971 fut créé le Sistema Nacional de Apoyo a la Movilización Social [SINAMOS, Système national d'appui à la mobilisation sociale] (Sin Amos acronyme de Sans maîtres). La plus haute mission du SINAMOS, répondait, selon le général Graham, à ces questions :

« ¿Y cómo organizar a los simpatizantes? No teníamos un partido. Teníamos un diálogo interno: de crear un partido o no. ¿Cómo formar, pues, un partido? No éramos, pues, un organismo político. ¿Cómo, entonces, cómo organizar, cómo movilizar a las masas sin crear un partido? Se creó el organismo para movilizar y organizar las masas, que fue SINAMOS. »

Trois alternatives avaient été évoqué pour la constitution d’un réservoir de partisans : faire alliance intime avec un parti politique existant, créer ex-nihilo un nouveau parti, «partido de la revolución », ou bien organiser un appareil technocratique avec des fonctions politiques. L’aversion de Velasco pour les partis politiques existants [15], le peu d’enthousiasme des militaires pour la seconde et difficile voie, et les nouvelles grandes réformes à venir par une série de décrets, décidèrent le gouvernement à choisir la troisième option.



Izquierda


Le sociologue Carlos Delgado, ancien secrétaire de la Haye Torre de l’APRA, et à présent conseiller intime du président, fut chargé de l'organisation de cette nouvelle institution, présidée par le général Leonidas Rodríguez [16], proche du président, architecte du coup d'Etat ; et nombre de militants socialiste de l’Izquierda Unidal et de l'extrême gauche furent séduit par le programme SINAMOS [17] et occupaient tous les postes de la direction à Lima, et d’importance en province, de ce qu'ils nommaient la « Guérilla bureaucratique », espérant faire pression pour la radicalisation du régime et utiliser cette structure comme vecteur de promotion-propagande des idéaux auprès des habitants. Plusieurs responsables dont beaucoup d'universitaires spécialistes en sciences sociales, qui avaient pour la première fois la possibilité d'appliquer sur le terrain leurs connaissances, reconnaissaient qu'il y avait alors 

« une sorte de mystique de l'État et du processus révolutionnaire qu'il fallait faire avancer ».




Brochure SINAMOS : " De quien, para que ?"


Dans notre société la grande majorité n’a pas participé aux grandes décisions
qui concernent la vie quotidienne...


 De temps en temps se tenaient des élections : on disait ainsi que le peuple
exerçait son droit à gouverner. Vaine promesse. Les politicards élus se
partageaient ensuite le pouvoir.



... et se soumettaient au capitaliste étranger qui accapare les grandes
fabriques, les mines, les haciendas, le commerce, aidé par ses « alliés
» péruviens...

... et n’augmente pas leurs salaires, ... bzzz... bzzz...




Créé par décret en juin 71, le SINAMOS s'organisait en structures nationale, régionale, de ville et/ou de quartier, et comptait en 1973 onze bureaux régionaux [Oficina Regional de Apoyo a la Movilizacion Social] et 35 bureaux de zones désignés sous le nom de Oficina Zone de Apoyo a la Movilizacion Social. Le programme se focalisa dans principalement les nouvelles organizaciones rurales et comunidades campesinas, des sociedades agrícolas de interés social, des coopératives, des syndicats, des associations culturelles, de la jeunesse (notamment au sein des Brigadas de voluntarios, la Juventud Revolucionaria Peruana, organisée par Héctor Béjar), des comités de moradores des pueblos jóvenes et des Áreas de sub-desarrollo urbano interno (ASDUI), c'est-à-dire, les taudis des quartiers anciens, les tugurios ainsi officiellement renommés. Cette dernière tâche qui dépendait initialement du ministère de l'Habitation et de la Junta Nacional de la Vivienda (JNV) fut désormais assigné au SINAMOS, placé sous la plus haute autorité du président [18].

Ainsi, en prenant la tête du programme de participation populaire, le SINAMOS [19] s'adressait à tous les citoyens concernés par les réformes. Ses activités ne s'orientaient donc pas – seulement - vers les catégories déjà organisées de la société, mais vers ceux encore faiblement intégrés. Tout en s'attaquant à plusieurs clientèles-cibles, il ne poursuit qu'un seul et même but : se substituer aux formes traditionnelles de représentation et épuiser les partis politiques, les syndicats, les corporations, l'Eglise sur leur propre terrain ; d'où l'intérêt du SINAMOS d'occuper spatialement un espace stratégique, les bidonvilles, et d'intégrer les associations de pobladores, et d’en créer de nouveaux ; comme ce fut le cas dans les villages des Andes. Car SINAMOS avait le pouvoir de décision de reconnaître ou non, de dissoudre même les associations, coopératives, organisations de base, comités, etc., qui lui conférait une importance considérable au sein des barriadas et des communautés rurales.

L'ONDEPJOV n'avait guère apporté de réponses innovantes au sein des bidonvilles, sa mission d'organiser les habitants au sein de comités de blocs, de quartier, d'associations, de coopératives, etc., avait en partie échouée car, comme jadis, leur « participation » effective avait été limitée à n'être qu'informative, c'est-à-dire à approuver les plans techniques et les méthodes décidées par l’État. Au-delà, l'ONDEPJOV avait souffert dans sa propre organisation d'un manque de coordination entre les différents ministères concernés par les barriadas, et autres instituts et différentes administrations municipales, mais aussi des rivalités entre partisans et ennemis - los enemigos de la revolución - de Velasco dans chacun de ses organismes, et, ceux du secteur financier privé, et ceux des partis politiques bien implantés et depuis longtemps au sein des barriadas.






 ... et se permettait de donner des « conseils » à son complice péruvien. C’est
ainsi qu’était gouverné le pays.

... et tu sais bien... il faut me réduire mes impôts, jeter en prison ces
syndicalistes, me donner le monopole de...


AVEC LA REVOLUTION, LA SITUATION COMMENCE A CHANGER. 

Le paysan devient propriétaire de la terre. Le travailleur de l’industrie, le mineur et le pêcheur participent à la propriété et à la direction des entreprises.



La révolution veut susciter la participation populaire, pour que les secteurs « sociaux » majoritaires interviennent dans les décisions, avec toujours plus de confiance et de force. Nous avons pensé changer un certain nombre de choses dans cette entreprise, savez-vous ?

Par exemple que diriez-vous de réinvestir les bénéfices dans le pays au lieu de les envoyer à l’étranger ?



Pour cela le peuple doit créer ses propres organisations paysannes, de quartier, de travailleurs, etc. Des organisations AUTONOMES, c’est-à-dire dirigées par leurs propres affiliés.


Tu n’es pas un bon dirigeant communal, Anastasio

Tu te laisses manipuler par en-haut, mon vieux



PURGES



A ce titre, En 1971, le Ministerio de Vivienda, l'amiral Luis Vargas Caballero particulièrement proche des clans de l’oligarchie, est limogé, car par trop critique contre les programmes de la Révolution. A sa place, à la tête du ministère du Logement, est nommé le vice-amiral Ramon Arróspide. En réponse, dans la presse de l’opposition, Vargas Caballero, reprenait les grandes lignes du Manifeste révolutionnaire, d’une politique fidèle aux principes de la civilisation chrétienne occidentale. Et il dénonça vivement le communisme, la lutte des classes, l'élimination de la propriété (après son éviction et ces déclarations, la rumeur publique courait que la réforme urbaine allait voir le jour).

Les objectifs du SINAMOS renforçaient les Oficina de Desarrollo de Pueblos Jóvenes, devant entraîner [capacitación], guider [orientación], et organiser la population et promouvoir ou intensifier « la communication et le dialogue entre le gouvernement et la population », et exacerber les capacités créatives, les forces vives de la population, dans des actions communautaires au service de l'intérêt général, avec l'aide du gouvernement. Le SINAMOS, a été la véritable colonne vertébrale de la politique de participacion popular,

« un processus par lequel les travailleurs et les organisations de base interviennent directement ou avec le minimum d'intermédiaires dans les décisions de tout ordre de l'activité sociale et dans l'orientation du développement de la société péruvienne ».

Comme pour l'ONDEPJOV, cette structure témoigne d'une stratégie de fusion politico-administrative et territoriale, et devait, en théorie, fonctionner comme une organisation politico-étatique chargée de :

« transférer progressivement le pouvoir de décision politique aux organisations sociales issues du développement des réformes structurelles » mais aussi « d'intervenir dans les processus d'information, de communication et d'habilitation des nouvelles organisations socio-politiques des travailleurs et d'être l'organe de coordination entre la direction politique du gouvernement et les organisations populaires » .






L’organisation du peuple en finira avec la manière paternaliste traditionnelle des affaires « à partir du haut » et avec les accords contractés sur le dos du peuple.

Finies les combines, Messieurs, maintenant c’est le peuple tout entier qui va prendre les décisions.


!!!





ARCHITECTURE
SOCIALISTE





La répartition des rôles et des missions entre le SINAMOS et le Ministerio de Vivienda, peut symboliser les dissensions entre clans de militaires radicaux et conservateurs, le premier s’occupant des populations les moins aisées et les plus humbles des villes qu’il s’agissait de rallier à la révolution, le second dédié aux classes moyennes supérieures, devant par le biais des crédits alloués par la Banco de la Vivienda, promouvoir la construction publique (notamment auprès des municipalités), et dans le cadre d’une étroite collaboration entente avec les secteurs financiers privés de l’immobilier – la haute bourgeoisie urbaine péruvienne et les investisseurs étrangers, aussi – de réguler leurs activités « afin de faciliter le développement socio-économique du pays », « en harmonie avec la politique générale et les plans du gouvernement », selon le décret-loi 17528 de mars 1969. Ainsi, de très nombreux nouveaux quartiers virent le jour, dessinés par le Ministerio de Vivienda destinés à la classe moyenne, aux fonctionnaires des ministères et de l’administration, aux comités de salariés d’ouvriers d’une grande entreprise nationalisée.





Nouveaux lotissements pour les classes moyennes ; Brochure pour le Conjunto Habitacional Túpac Amaru, Ministerio de Vivienda, 1971. 

(Un autre modèle urbain différent ) ; (Conjunto Túpac Amaru est un modèle de sécurité)



BARRIADAS



Les occupations illégales de terre étaient depuis longtemps au Pérou, l’unique moyen pour les classes les moins aisées et les plus pauvres – mais aussi les classes moyennes dans les grandes villes -, de se constituer une baraque précaire, qui progressivement passait au statut de maisonnée puis pour les plus aisés de maison confortable de plusieurs pièces, comportant presque toujours un patio intérieur et un jardin potager et/ou d’agrément, et souvent un enclos pour les volailles.

Dans l’immense diversité des cas, l’on peut cependant retracer, lors d’une invasion illégale, le processus de construction commun aux auto-constructeurs dans les grandes villes du pays ; la recherche d’un terrain à occuper illégalement est la première étape et sans doute la plus importante, car d’une part, les « invasions » ne pouvaient être envisagées individuellement, et il fallait donc constituer un groupe de plusieurs familles, d’autre part, recherches d’un terrain et constitution du groupe devaient être effectué le plus discrètement possible, pour ne pas éveiller les soupçons et se garder des informateurs de la police. La seconde étape était de se constituer une réserve de matériaux destinée à la construction d’une baraque précaire, qu’il s’agissait ensuite d’emmener (les convois de camions et d’automobiles chargés de matériaux étaient de fait systématiquement contrôlé par la police) et de monter sur le lieu choisi, forcément de nuit et rapidement. Si l’invasion d’un terrain était tolérée, ou bien accordée, la baraque ou la tente précaire devait être consolidée au plus vite, et débute alors soit l’achat de matériaux, soit la recherche de matériaux de récupération, et pour les plus aisés, l’obtention d’un crédit soit chez le depósito de materiales du coin, qui d’ailleurs proposait un maestro constructor spécialisé dans ce type de construction, soit auprès d’une banque, et notamment de la Banco de Materiales de l’État. La rigueur du climat et violent séisme exigeaient de se fournir rapidement en matériaux nobles et durables (ou l’inverse pour les plus pauvres des pauvres), afin que la structure organique de la – future – maison résiste aux intempéries (généralement les invasions se préparaient à la saison des pluies et se faisaient au printemps). A partir de cette cellule de base, ce noyau ou module de survie parfaitement construit, et fondé dans le sol, la maisonnée pouvait, selon les moyens de la famille, être agrandie au fil du temps.


L’autre cas de figure était le processus légal d’acquisition d’un lot à bâtir au sein d’un barriada régularisé, légal, encadré par les services de l’État, et devenu officiellement un Pueblo Joven, aux plus anciens déjà constitués, l’urbanisation ou l’extension de zones d’habitations populaires, consistait en un premier programme de « lotes con servicios », consistant à préparer un terrain (souvent avec le système de corvées collectives pour les futurs résidents) pour son urbanisation (terrassement et voirie) et à l'équiper en réseau public (eau, eau usée, électricité) puis de vendre ou d'offrir des lots à bâtir aux habitants regroupés en comité de pobladores qui pouvaient adhérer à une association ou comité d’auto-constructeurs, encadrés par les techniciens et architectes de l’administration, qui leur fournissaient soit des modèles de maisons, soit des conseils, et dans certains cas, l’obtention de crédits pour l’achat des matériaux ou le paiement d’artisans spécialisés (pour les fondations, notamment, la charpente, etc.). 




Auto-constructions érigées avec John Turner au Pérou vers 1960.




Dans le cadre de la participation populaire au sein des barriadas et des tugurios étaient organisé des séances de concertation entre les leaders des associations, des comités d'habitants, d'auto-constructeurs, etc., les fonctionnaires de la Junta Nacional de la Vivienda, de la Dirección de Promoción Comunal Urbana, et le personnel des SINAMOS locaux, pour décider du tracé des routes, du choix de l'emplacement des fontaines et toilettes publiques, des équipements, etc., et des Plan de Acción Inmediata, c'est-à-dire, de travaux collectifs (ou de corvées collectives). Chaque famille devait y contribuer, obligatoirement, soit en y travaillant, soit par contribution financière (rare)


Mais le rôle des SINAMOS n'était pas de répondre à tous les besoins des habitants, il consistait davantage dans la coordination des efforts des habitants et du secteur privé pour promouvoir la modernisation de leur quartier, et l'auto-amélioration ou construction de leurs demeures. 



LE MYTHE
DE
L’AUTO‐CONSTRUCTION
AIDÉE





Les familles des comités d’auto-constructeurs n’étaient pas véritablement associées dans le processus de conception de leur baraque, au sein de ces groupes, on leur prodiguait des conseils, on les formait au maniement des outils, on leur enseignait les techniques de construction, sans pour autant les consulter ; cette forme de paternalisme, ou d’assistencialisme, ce à quoi avait été confronté l’architecte John Turner dans les années 1950, n’incitait pas les pobladores des bidonvilles à s’engager dans ce type de communautés ou de groupes de travail, d’autant plus, qu’ils s’avéraient être également un moyen de contrôle : les crédits alloués, par exemple, étaient obtenus en étapes et fonction de la qualité constructive, ou d’un agenda trop strict, le travail en commun était obligatoire, les postulants étaient sélectionnés selon des critères rigoureux et indiscrets, etc. D’autre part, dans le cas de programmes concernant l’auto-construction de maisons ouvrières d’une fabrique ou de salariés agricoles d’une hacienda, les syndicats s’y opposaient catégoriquement, considérant que cette forme de travail supplémentaire, payée à crédit ou bien prélevée sur le salaire, tombait dans le domaine de l’esclavagisme [20].

Dans le cadre de l'idéal de la participation populaire, les programmes de self-built community jusqu'alors considérés comme marginaux, prirent une importance non négligeable, mais pas hégémonique. Diego Robles, architecte ayant travaillé au côté de Turner sur les « aided self-help housing programs » à Paramonga, a été le principal artisan du programme l'ONDEPJOV, et peu avant la révolution militaire, il critiquait avec d'autres confrères et spécialistes de barrios marginales (dont Rodriguez et Jaworski et Pradilla), sévèrement la politique considérant les programmes de proyectos de lotes con servicios (sites and services) et d'autoconstruction comme LA solution au problème du logement pour le plus grand nombre. En 1969, A. Rodriguez dans ces Notas para una interpretaci6n del Desarrollo Fisico de las barriadas, de l’ONG péruvienne Centro de Estudios y Promocion del Desarrollo (DESCO) [21] dénonçait également cette idéalisation faite entre tradition rurale et ancestrale d'autoconstructions et autres pratiques communautaristes adaptées en ville au sein des barriadas. Une étude de la Junta Nacional de la Vivienda de 1967 concernant l’impact des programmes d’auto-construction de l’État dans les barriadas de Lima, rendait ses chiffres : sur 350 pobladores questionnés,
  • 11 % - seulement - avaient d’une manière ou d’une autre utilisé leurs services techniques,
  • 30 % avaient demandé une simple assistance,
  • 28 % avaient refusé,
  • 31 % « ne savaient pas » ;

et 7 % - seulement - avaient demandé un crédit auprès d’un organisme d’État (selon le nombre de réponses, cela n’était pas nécessaire, incompréhension du système, impossibilité d’obtention ou de remboursement, et préférence d’autonomie). A la question de savoir quels étaient leurs besoins, 33 % souhaitaient des matériaux de construction, 30 % des plans ou modèles de maisons, 12 % seulement l’aide d’un ingénieur (architecte n’était pas une option). Bref, selon Henry A. Dietz [22]:

« Soit par préférence ou par méfiance, la majorité des pobladores… ne veut pas de l’assistance du gouvernement – ou ce qui pourrait constituer une interférence - pour la construction de leurs maisons, sans doute parce qu’une telle aide représente un effort financier que les pobladores veulent éviter. »








Ainsi prouvées, les expériences de John Turner, puis de ces collègues péruviens n'étaient pas probantes car même si les formes d'action collective, d'aide mutuelle, de travail en commun pouvaient résoudre certains problèmes spécifiques, abaisser le coût des constructions, fabriquer des baraques et de la solidarité, elles ne se traduisaient pas par un changement radical pour les familles ainsi logées misérablement. En outre, ce système renforçait à la fois le paternalisme et les mécaniques ultra-conservatrices du clientélisme politique. Comme l'avait écrit Adolfo Córdova en 1958, Robles estimait que l'unique solution pour résoudre le problème du logis était, avant tout autre considération, d'ordre économique, et donc politique. Il notait dans un article aux accents marxistes, qu'au sein d'un « système économique capitaliste » les programmes de self-help housing n'avaient en aucun cas permis aux pobladores d'améliorer substantiellement leur situation socio-économique, et avaient au contraire renforcé les inégalités entre habitants d'un même quartier, brisé la solidarité. Les Self-help programs retardaient les changements sociaux car ils étaient restreint au court terme, assignés à une basse ambition immédiate de survie, et ne correspondaient pas ou peu aux intérêts de base des pobladores, que ce soit dans les formes de crédit accordés et pour le lopin de terre et pour les matériaux de la maisonnée, l'absence remarquable des services publics, leur faible participation dans le système de décisions, considéré autoritaire, concernant leur vie quotidienne, la charge exténuante de devoir à la fois travailler et bâtir sa demeure le soir, les jours de repos. A propos du dernier point, Pradilla jugeait en 1974, d'une surexploitation de la force du travail :

« L'agent social qui produit et qui consomme le logement est le même: le consommateur final construit avec, comme base, l'investissement d'un temps de travail personnel qui correspond à l'extension de sa journée de travail. Il travaille ainsi plus qu'il ne faut pour obtenir ses moyens de subsistance. Quelquefois, il s'y ajoute un travail collectif gratuit ou de petites quantités de travail salarié. »


De fait, accorder un titre de propriété, et/ou plus souvent l'accès à un crédit pour bâtir la baraque, maintenaient les familles dans une relative pauvreté, des ghettos, et engendraient, selon les mots d'Oscar Lewis, la « culture de la pauvreté ». Ce fut l'époque pro-marxiste, des jeunes chercheurs du DESCO et de l'Instituto de Estudios Peruanos (IEP) qui reprenaient à la lettre les conclusions de Marx et Engels que ces lieux de misère étaient intentionnellement institués pour abriter l'armée ouvrière de réserve (ejército industrial de reserva), tout en les actualisant par les notions nouvelles de marginalité (ce terme se retrouve dans la plupart des écrits sur la ville à cette époque), divisant la société entre participants et marginaux, économies formel et informelle, et dans une perspective post marxiste, adoptèrent les théories de la Nouvelle Gauche internationale superposant les thèmes de l'exploitation par le travail avec ceux de la relégation, de l'exclusion. En accordant une place dominante à la « marge » indigène, exclue du système et principale pourvoyeuse de cholos pauvres des barriadas et tugurios. Ainsi, si ce type d'habitat laissait une large marge à la « liberté de bâtir » des futurs occupants, ils réduisaient à néant la participation des services d’État, assigné à un simple rôle d'accompagnement technique, moyen efficace pour déresponsabiliser la puissance publique et pour transférer les frais des politiques sociales vers les familles les plus démunies, mais solvables selon des critères sociaux et de mérite (l’épargne), laissant ainsi par le biais des banques, se développer l’investissement de capitaux privés pour la production de logements sociaux. Le sociologue français Etienne Henry, en poste à Lima dans les années 1970 critiquait ainsi :

« La majeure partie de la production capitaliste moderne est pas encore orientée vers les marchés de la consommation des secteurs populaires, quand il n'est pas exporté, il est dirigé vers les couches moyennes et supérieures de la société urbaine. En particulier, la crise du logement est une expression de la crise de la reproduction de la main-d'œuvre, dont le niveau moyen est réglé historiquement, en fonction du degré atteint dans le développement des forces de la production et dans l'organisation de la défense des intérêts populaires. En effet, alors que dans les exploitations minières et les enclaves agricoles, le capital se doit de fournir des conditions de logement minimum pour leur personnel, le capital industriel n'est pas concerné par une telle attention. Dans les ville où la production industrielle prédomine, la crise du logement devient une ''Institution nécessaire'' pour reprendre l'expression de F. Engels décrivant les conditions du prolétariat britannique du XIXe siècle vivant. Contrairement à ce qui est traditionnellement assu, ce ne sont pas les migrations qui provoquent la crise du logement, mais plutôt un type de développement industriel capitaliste. »




MARGINALITÉ & MODULARITÉ



Mais, malgré ses vives critiques, il était hors de question de pouvoir abandonner ce type de programmes :
  • En premier lieu parce que les grandes organisations internationales privilégiaient les financements pour ces types de programme, alors en vogue;
  • parce que les programmes initiés par les gouvernements précédents devaient se poursuivre;
  • et dans le même ordre d'idée, parce que le Pérou disposait, après des années d'expérimentations et de réalisations, d'un certain savoir-faire et d'équipes spécialisées d'assistance technique ;
  • parce que, aussi, les grandes réformes de Velasco contre l'oligarchie et l’impérialisme suscitaient un réel espoir de changement politique radical, et dans ce nouveau contexte politique, l’auto-construction aidée prenait une toute autre dimension;
  • et, surtout, parce que ce processus d'urbanisation spontané était considéré comme inéluctable, l’auto-construction assistée était un palliatif irrémédiable de par l’insolvabilité des populations démunies, et de l’autre, les limites de l’intervention des pouvoirs publics.  




Et l'ombre de l'architecte anglais John Turner, apôtre de l'auto-construction planait encore dans ce pays où il travailla, et développa ses théories, à présent appréciées par la World Bank, avec comme collaborateurs et associés et interlocuteurs, des architectes et professionnels de la ville – des barriadas - occupant à présent des postes importants au sein de l'administration, dont Diego Robles et Federico Mevius. Ce dernier a été un des principaux contributeurs d'une étude datée de novembre 1970, faisant l'apologie de l'autoconstrucción insistant sur la nécessité de créer une institution capable de coordonner un « Programme national d'expérimentations » afin de déterminer les meilleurs best self-help systems, de former des professionnels du bâtiment, autant sur les techniques et les pratiques, l'organisation, que sur leur capacité à collaborer avec les auto-constructeurs. C'est bien toute une génération de jeunes professionnels concernés par l'urbanisation accélérée et chaotique qui fut sinon formée, et influencée par les les thèses de Turner, et de Matos Mar dans les années 1950, aux prises et au contact avec la réalité, et de jeunes ingénieurs et architectes diplômés de la Universidad Nacional de Ingeniería, prolongèrent leurs efforts. Sur leur terrain d'analyse, ils étudièrent avec minutie les formes d'urbanisation spontanée et d'habitat précaire auto-construit. Parfois, s'ils étaient tolérés, ils aidèrent les occupants illégaux à dresser les plans de leur nouvelle cité, le plano global del nuevo asentamiento.

Les thèses de John Turner et de ses collègues péruviens s’étaient d’ailleurs épanouies dans d’autres contrées, reprises avec ferveur par les familles d’architectes allant de l’anarchie jusqu’à l’humanitaire, tel Robert Goodman, un Advocacy planning au service des habitants, qui magnifiait « la population [est] capable de créer des relations personnelles plus étroites avec son environnement  » et « l'efficacité des formes d'architecture les plus rudimentaires, comme les bidonvilles, par exemple, où l'expertise doit être partagée entre les professionnels et le peuple, voire -le cas est fréquent- être prise en mains complètement par la population, est qu'elle commence à ouvrir les yeux de celle-ci en détruisant la dépendance antérieure. La population sent qu'elle peu commencer à agir sur ses besoins sans attendre que le gouvernement et ses experts prennent soin d'elle » [23].

A cette époque de l'architecture, au Pérou comme dans le reste du monde, la nouveauté se situait entre la marginalité – quelle soit hippy ou sociale – et les structures modulaires pouvant se développer, s'étendre, et à l'exemple des structures de l’architecte Yona Friedman, des métabolistes japonais, ou bien de « l'architecture sans architecte », engendrer un chaos constructif et créateur, où l'habitant libéré de l'emprise de l’État, devient un acteur à part entière dans le processus de création et de formation et de développement de la ville par le biais de sa propre cellule individuelle. Le module architectural en incessante tranformation-développement (et pour certains déplacement) comme méthode d'urbanisation, était en vogue. Dans cet ordre d'idée, les processus d'urbanisation des « barrios marginales » étaient pour beaucoup considérés comme un phénomène souhaitable à la condition, notamment de les organiser et les encadrer économiquement; et pour justifier ce choix, et le choix du Ministerio de Vivienda, architectes et sociologues évoquaient le fait que les maisons traditionnelles étaient le meilleur moyen d’intégrer les populations rurales à la vie-ville moderne, de préserver leur « culture » et également la solidarité qui s’exprimait lors de l’auto-construction d’une baraque entre les membres de la famille, des cercles d’amitié ou même de bon voisinage.
Le SINAMOS, parallèlement aux programmes d’autoconstruction aidée, lança également des programmes plus ambitieux pour la reconfiguration, parfois d’agrandissement, d’expansion urbaine de barriadas, et pour la planification de nouveaux quartiers populaires, où au traditionnel plan d’urbanisme s’ajoutaient à la fois des emplacements strictement réservés aux équipements publics, et des typologies de maisons formant des entités urbaines modulaires. Comparer aux époques précédentes, l’on observe ainsi un saut qualitatif dans le dessin des Pueblos Jovenes.

L’une des premières opérations de ce type vit le jour au nord de Lima en 1969, dans le district de Comas, consistant au design urbano-architectural du quartier Nueve años, d’une superficie de 175 hectares, pour 13.565 casas, conçu par l’architecte Miguel Romero Sotelo du Ministerio de Vivienda. D’autres opérations semblent vouloir ordonner au mieux l’extension d’une barriada, telle l’opération San Hilarion, à Lima, conçue en 1969 par le même architecte, avec les mêmes objectifs de formes urbaines modulaires, délimitant espaces publics privés. De même pour l’opération San Gabriel Alto dans le district de Villa Maria des Triunfo à Lima, d’une petite superficie de 40 hectares, conçue encore par Miguel Romero en 1970, destinée à ordonner cette zone à proximité d’une barriada sauvage en extension. 













PROPAGANDE
ET
CONTRÔLE



Les grèves de 1971 qui ont eu lieu peu avant la création de SINAMOS avaient été organisées par les partis d'opposition, et dès lors, l'objectif de la Junte militaire sera bien de renforcer ses actions pour limiter le pouvoir des partis de l'opposition et de rivaliser avec eux pour obtenir un massif soutien populaire, et l'objectif de SINAMOS sera de combler l'espace politique qui avait été ou aurait pu être occupé par l'opposition, par la création de nouvelles organisations directement liées à l’État dans tous les secteurs de la société péruvienne. Mais pas seulement. Leur rôle a été, aussi, d'établir dans les bidonvilles, les coopératives rurales, des instruments de renseignements dirigés contre les opposants reconnus, ou ceux suspectés de l'être ou de le devenir, et notamment les éléments les plus subversifs de l'extrême gauche susceptible de fomenter une guérilla urbaine, comme dans de nombreux pays voisins [24].

Le rôle du Service de renseignement de l'Armée allait avec le temps devenir hégémonique. Les élections au sein des pueblos jóvenes des représentants d'habitants d'un quartier, ou bien des multiples associations, comités, etc., étaient ainsi soumises à des règles strictes : avoir 18 ans, savoir lire et écrire, avoir une profession reconnue (les chômeurs étaient admis) et un casier judiciaire vierge, et surtout habiter le quartier, exigence destinée à exclure les organisateurs politiques professionnels extérieurs. Tous les services locaux des SINAMOS disposaient d'un fichier répertoriant tous les dirigeants, et les opposants, centralisés dans les offices régionaux, et à disposition des services de renseignement. Après la destitution du président Velasco en 1975, et au fil du temps, ces tâches policières seront la principale fonction vocation des SINAMOS.

L'un des rôles du SINAMOS fut d'être dédiée à la propagande de la révolution, dont une des activités consista à éditer un magazine bi-mensuel et une série de brochures expliquant les bienfaits de la révolution (39 booklets), sur des thématiques particulières, dont notamment Education & Changement, Urbanisme et changements sociaux, Qu'est-ce qu'un titre de propriété ?, ou encore d'autres concernant les changements socio-économiques structurels au Chili d'Allende, à Cuba, et en République Populaire de Chine... Ces éditions servaient de support aux réunions populaires et, afin d'être comprises par tous, y compris des illettrés, les rédacteurs utilisaient au maximum la technique de graphiques simples à déchiffrer et à comprendre, voire souvent, sous forme de bandes dessinées.

De même, le temps des grandes réjouissances populaires est remis à l'honneur, le SINAMOS organisa maintes grandes fêtes et manifestations dans les quartiers populaires, comme la manifestation de Chimbote, le 29 Juillet 1972, pour la célébration de l'indépendance nationale, en présence, selon un bulletin SINAMOS, de 120.000 personnes pouvant admirer un grand panneau accroché derrière le podium affirmant « Tu presencia es Revolución », rassemblement populaire qui est « le résultat d'une politique cohérente qui vise à promouvoir la participation des citoyens dans les tâches de développement et progrès »; ou celles nombreuses de Villa El Salvador, où les participants enthousiastes, agitent des drapeaux péruviens et des bannières avec des slogans de soutien au gouvernement.











VILLA
EL
SALVADOR




Interdire de nouvelles invasions illégales de terres à Lima reprenait les espoirs du président architecte Belaúnde, et de ces prédécesseurs, de contenir les Indios dans leurs régions de la Sierra, par leur développement économique accéléré par les grands travaux publics. Le gouvernement de Velasco appuya ce développement régional par la grande réforme agraire, destinée à « detener el torrente de migración hacia Lima » et pour contenir ce torrent des Andes, il opta pour une grande tolérance quant aux invasions illégales faites dans les villes provinciales. Mais, en facilitant l'obtention de titre de propriété dans les pueblos jovenes de Lima, ceux tout du moins les plus anciens, le gouvernement offrait ainsi un stimulant, une possibilité, un espoir, pour les habitants des plus sordides tugurios du centre ville de la capitale.

Ceci devint évident au matin du 29 avril 1971, quand 80 familles occupèrent le site de Pamplona, dans la périphérie sud de Lima. L'invasion a été parfaitement organisée, coïncidant avec une réunion de l'Inter-American Development Bank se déroulant à Lima, le 10 mai. Les organisateurs, car ce ne fut pas là une action spontanée, espéraient ainsi embarrasser le gouvernement et le forcer à régulariser les lots de terrains qu'ils s'étaient auto-attribués, mécanique habituelle des squatters péruviens. Selon les témoins de l'époque, aucun parti politique ne fut à l'origine de cette action, mais l'un de ses leaders-organisateurs, Epifanio Pérez Yarasca, chauffeur de profession, était proche des milieux anarchistes, ayant participé au sein d'une asociación pro-vivienda appelée Delfín Levano, du nom du héros péruvien de l'anarco-sindicalismo. De même, figuraient Antonio Aragón trotskyste et compagnon de lutte du célèbre leader Hugo Blanco auprès des paysans, membre du Partido Socialista de los Trabajadores (trotskista) mais appréciant l'oeuvre du président Velasco, et Apolinario Rojas, syndicaliste très actif à Lima (Confederación General de Trabajadores del Perú, CGTP), ils seront parmi les premiers leaders de la ville modèle, occupant des fonctions au sein des premières organisations populaires, avec des militants missionnaires de l'APRA. Rojas fut le premier élu en 1973 secrétaire général de la Comunidad Urbana Autogestionaria de Villa El Salvador (jugé dangereux, il sera démissionné en 1974 par Velasco), ayant implusé la création de la Federación Departamental de Pueblos Jóvenes y Asentamientos Humanos de Lima y Callao, et Aragón, inventeur et fondateur de la Comunidad Urbana Autogestionaria, puis plus tard du PSR - Marxista - Leninista avec Carlos Urrutia. Pour la petite anecdote, Robert McNamara, président de la World Bank vint en visite ici, occasion pour Antonio Aragón de décorer la mairie aux couleurs du Vietnam...

Puis d'autres centaines, puis milliers de familles rejoignirent spontanément les premiers squatters illégaux. Le 5 mai, une véritable bataille entre la police et les envahisseurs fait deux victimes civiles, Monseñor Bambaren proteste publiquement et vivement, en ces termes :

« … Votre exemple va pousser le gouvernement à poser de nouvelles pour sa politique de logement. Il est injuste de planifier des urbanisations et des terrains seulement en faveur des classes favorisées et moyennes. Vous aussi, vous avez droit à la dignité humaine. Ne vous considérez pas comme des envahisseurs, vous êtes les fondateurs de nouvelles villes. »,

et pour cela est emprisonné, une congrégation religieuse propose de les accueillir sur des terrains qu'elle possède, et la presse de l'opposition s'en donne à coeur joie pour dénoncer le chaos qu'engendre la Révolution. Velasco, qui semble-t-il n'avait pas pris toute la mesure de l'événement, désavoue son Ministre de l'Intérieur, le congédie et ordonne la libération de Bambaren, et les occupants illégaux obtiennent leur transfert sur un autre site, inscrit dans une zone à urbaniser, le Ministerio de Vivienda avait déjà complété le plan d’extension de la Zone Sud de Lima Metropolitana, et l'équipe de projet de la Dirección de Promoción Comunal Urbana proposa dans ce cadre et dans l'urgence, l'élaboration d'un plan directeur pour un proyectos de lotes con servicios étendu sur 2,900 hectares ; l'armée procéda au déménagement des familles à Villa El Salvador. Le gouvernement peut alors déclarer contre les critiques de l'opposition :


« mostró una capacidad de decisión inmediata, al ordenar el traslado de las familias ocupantes a un área, donde con anterioridad se había previsto su habilitación urbana en forma adecuada ».











Le président Velasco (vu de dos) présent à Villa el Salvador.



L'architecte français G. Candilis, en visite au Pérou, fut le témoin direct de l'invasion...



En quelque sorte, Villa el Salvador se devait être la « vitrine urbaine » de la dictature, la primera comunidad urbana planificada en el Perú. Eloignée de Lima, située dans une zone désertique sans aucune installation industrielle, Villa el Salvadore fut, avant tout, projetée pour être, devenir, une ville industrielle, une « compay town », un asentamiento urbano industrial autogestionario, susceptible d'employer l'ensemble des habitants de cette zone du Grand Lima, et de faire modèle.


Les premiers plans d' « urbanización popular », ont été conçus par l'arquitecto Miguel Romero Sotelo, à nouveau. Le plan de lotes con servicios conçu selon « les normes et techniques modernes » prévoyait une première zone dédiée à l'habitat de 1725 hectares, une seconde dédiées aux activités industrielles et artisanales occupait 380 hectares, lesquels ont été réduits à 179 hectares, et une dernière de 150 hectares est laissée à l'agriculture : la nouvelle ville, devait, en théorie être autonome et auto-sufficante et auto-gérée par les comités de pobladores. A ce titre, les quartiers d'habitations ont été conçus afin de répondre au mieux à l'organisation politico-sociale en faisant de groupes résidentiels les unités de base de l’organisation spatiale : ville en damier, les zones dédiées à l'habitat sont subdivisées en manzanas (îlots réguliers identiques de 24 lots), en grupo residencial (16 manzanas, 2,000 habitants) où prend place en son centre un espace libre dédié aux équipements, en barrio (7,500 habitants), et en secteur (10,000-30,000 habitants), équipés en écoles, crèches, salles communautaires, paroisses, etc. Devant l'urgence, la ville devait absorber les 7,000 illégaux déplacés ici, 100,000 habitants dans un premier temps et au final 250,000 sur le long terme. 





Les premiers lots à bâtir furent tracés au sol et alloués aux familles, installées provisoirement dans des tentes ou des abris de fortune. Les nouveaux lots à bâtir sont octroyés gratuitement aux demandeurs à la condition de ne pas avoir pas d'autre propriété – enregistré - sur le territoire national, et dès lors, les autorités locales leur assignaient une parcelle délimitée et un titre de propriété inscrit sur le cadastre. La condition restrictive, que l'on retrouve dans d'autres pueblo jovenes, s'attaquait au sport national pratiqué par les moins aisés, de se constituer dans plusieurs barriadas d'une ville, d'une région, en voie de légalisation-régularisation, un patrimoine de plusieurs lots qu'ils pouvaient par la suite louer, voire revendre : un véritable fléau pour les autorités. Naturellement, les familles habitant les sordides taudis du centre ville de Lima, notamment, y viendront en grand nombre ; lors de l’occupation initiale, trois premiers secteurs ont été rendu « viables », selon le schéma modulaire, et entre mai 1971 et janvier 1972, l'occupation a été massive, 17,300 lots étaient tracés, occupés par environ 70,000 personnes, c'est dire l'ampleur de la crise du logement dans la capitale.










La Dirección de Promoción Comunal Urbana del Ministerio de la Vivienda, fut intégrée dans la X et IV Regions du SINAMOS, qui décida pour cette nouvelle ville socialiste d'appuyer ses efforts sur plusieurs fronts :
  • Actions en faveur pour la formation -et motivation - politiques (notamment des leaders et des élus des comités, associations, coopératives, etc.),
  • Organisation de comité de quartiers, faisant le lien entre habitants et Etat, et création de la Comunidad Autogestionaria de Villa El Salvador (CUAVES) en 1973,
  • Création de coopératives auto-gérées devant produire et/ou commercialiser les biens essentiels de consommation pour les résidents,
  • Programme de Autoconstrucción.


Ainsi, la « participation populaire » devint dans ce cas et officiellement un « projet d'initiative populaire » aidé par le gouvernement. Mais l'aide gouvernementale s'arrêtera à l'obtention des titres de propriété individuelle, à quelques fontaines d'eau potable, au tracé des routes et des emprises constructibles, des aides alimentaires distribuées aux associations, et à la bénédiction du président Velasco. L'aide attendue sera principalement octroyée par les organisations religieuses et privées, notamment internationales, et ne sera pas immédiate. En d'autres termes, les habitants de la ville modèle auront la charge de Tout bâtir, habitations et équipements et services publiques, comme leurs propres locaux d’activités, commerciaux, etc. ; et ce, dans des conditions climatiques désertiques très difficiles, le choléra en particulier y trouvera un terreau favorable et ce, jusqu'à l'épidémie de 1991. De même, les transports publics se feront attendre, comme les services funéraires ou le service de collecte des ordures, le grand complexe industriel du Sud de Lima prévu sera abandonné par le gouvernement, et le site boudé par les capitaines d'industrie, les activités industrielles et artisanales seront véritablement effectives une vingtaine d'années plus tard ; de même, la pauvreté du sol aride impliquait des investissements trop importants pour la culture maraîchère pour les petits producteurs, (les légumes consommés à Villa el Salvador proviennent du centre du pays, et l'on préféra s'adonner à l’élevage de boeuf, de porc, de cobayes, de lapins, de volailles), tout ceci faisant, pendant longtemps, de la cité modèle une véritable cité dortoir [Cuidad dormitorio], composée de masures, privées d'électricité (cité en partie connectée en 1975 après des manifestations) et d'eau potable pour la plus grande majorité des habitants (distribution effectuée par des camions citernes offerts, pour beaucoup par des ONG).







ARCHITECTURE ?


Le programme initial encourageait, ou plutôt laissait le choix aux habitants d'auto-construire des maisonnées bon marché ; la Dirección de Promoción Comunal Urbana leur proposa un modèle expérimental, en bois et béton, et une assistance technique pour leur montage sur site. Deux prototypes furent réalisés à la Villa El Salvador, destinés à promouvoir la commercialisation de la maison modèle, mais en 1971, personne n’avait acquis la maisonnée : le prix et/ou la suspicion générale à l'égard des expérimentales maisons mirent un terme au programme. Une autre opération fut cependant tentée par cette fois-ci le SINAMOS local, intéressé par l'idée d'un programme de maisons préfabriquées assemblées sur le site par des groupes formés spécialement à l'ouvrage, et un programme pilote fut élaboré par un architecte. 69 maisons furent ainsi construite mais le programme prit subitement fin, étrangement, à la mort prématurée de l'architecte.

Les auto-constructeurs pouvaient ainsi bénéficier des aides d'architectes et d'ingénieurs, de leurs plans, de leurs conseils, gratuitement, et surtout, ils avaient la possibilité d'obtenir un crédit par le biais d’un programme public, la Banco de Materiales, ou d’une institution privée, PROVIPO. Mais semble-t-il, selon les témoignages, l'obtention d'un crédit était réservé aux habitants ayant un revenu régulier, laissant de côté la plus grande majorité des pobladores, et les micro-crédits accordés, allongeaient dans le temps la construction de la maison. Dans leur cahier de doléance, les habitants considéraient également que ces programmes de autoconstrucción privilégiaient les plus riches, ou les moins pauvres de la cité, et qu'une fois bâtie leur maisonnée, ils se désengageaient de la participación comunitaria, pour adopter une attitude purement individualiste. Et ce, même si l'entraide et la solidarité étaient les seules conditions possibles pour la survie même de la communauté. Pour faire face à ces difficultés, des banques locales spécialisées (construction, artisanat, etc.) firent leur apparition, mais leur fonctionnement demeure aujourd’hui mystérieux, faute d’archives, et des témoignages d’époque laissent entendre que les artisans, vendeurs de matériaux, etc. locaux, accordaient des facilités de paiement, ou échangeaient ceci contre un service.

Ainsi, en 1972, selon une étude, l'on comptait environ 18,000 habitations de toutes sortes, mais 500 maisons seulement présentant des conditions d'habitabilité décentes (appartenant notamment à des commerçants locaux). Cependant, cette étude notait que la propriété privée incitait une grande motivation aux auto-constructeurs et observait quantité de matériaux de construction – bois, sacs de ciment, matériau de récupération, etc. - en attente d'utilisation.

John Turner dans un article publié en 1988, alors au sommet de sa gloire, concernant Villa el Salvador, constatait d'une part la formidable énergie des habitants pour fabriquer par eux-mêmes leur cité, et les bonnes réponses faites par le gouvernement de Velasco d'établir un plan d'urbanisation censé et réaliste, de promouvoir l'auto-construction, et d'inciter la création des mécanismes de participation populaire, à la différence d'autres expériences antérieures, dans le cadre d'une intervention publique de planification leur déléguant un rôle décisionnel local substantiel, mettant en valeur les rôles complémentaires des actions « low-budget » de l’État et des « managements » de la communauté d'habitants. La principale critique de Turner porte sur la part du financement octroyée par l’État, pour la construction des services et équipements publics, trop faible selon lui, et, des trop grandes difficultés pour les habitants pour obtenir des crédits afin qu'ils puissent bâtir au plus vite leurs maisonnées, et/ou développer leurs activités localement (commerciales, artisanales, agricoles, etc.), là encore, les efforts de l’État ont été quasi nuls, et le développement des activités pourvoyeuses d'emplois a été particulièrement difficile.








LA CITE DES ONG



Les habitants étaient donc à la fois producteur et consommateur, et en partie, gérant, et organisateur de leur espace en voie d'urbanisation, ou plutôt, en urbanisation constante du fait de la venue incessante de nouveaux colons. Il est curieux de constater que dans la plus grande majorité des écrits, analyses, études, etc., concernant Villa el Salvador, (les auteurs français en particulier) font l’apologie de la formidable solidarité entre les habitants, en omettant le fait que c’est bien sous l'impulsion du SINAMOS, qu’ils s'organisent en associations, comités, etc., et qu’ils s’approprient ces objectifs gouvernementaux de participation populaire, d’auto-gestion et de fait, de solidarité communautaire. Sans SINAMOS, et ses multiples organisations canalisées par, notamment, la Unidad de Promoción de Organizaciones, ce processus de formation d’une conscience collective, que l’on retrouve dans presque chaque barriada, aurait été sans doute plus long et laborieux, et cet organisme l’a véritablement motivé et accéléré, et ce, dans une vision politicienne de se forger une clientèle de partisans, dans une concurrence acharnée contre les Autres. Car Villa el Salvador, dès sa création, intéressa à peu près tout le monde ; les Universités y envoyèrent des missionnaires, et notamment l'Universidad Católica, et les jésuites (Foi et Joie) pour fournir le personnel des nouvelles écoles ; plus largement, les congrégations religieuses y seront nombreuses à s'y établir, afin de propager la foi, telle la Congregación de San José de Liverpool, qui fera plus tardivement donation du premier hôpital ; les partis politiques de l'opposition iront à l'assaut de ce bastion révolutionnaire, d’ailleurs leurs militants étaient eux-mêmes des invadores de la première heure ; les ONG du monde entier y verront une expérience intéressante et y enverront aussi leurs représentants ; et pour financer tout ceci, les fonds d'aide internationaux, appréciant les programmes d'auto-construction, et les donations de pays ou de grandes villes, de mécènes et de multinationales...

D'une manière générale, les matériaux servant à la construction d'édifices ou infrastructures publics étaient offerts par l’État, des mécènes, et le plus souvent par des ONG du monde entier ; les cuisines collectives fonctionnaient grâce aux subsides en aliments et / ou en argent des partis politiques (notamment l’Alianza Popular Revolucionaria Americana (APRA), ennemie historique des militaires), et de l’Église (CARITAS) ou du gouvernement central via le PRONAA. De fait, ces aides ont participé à créer une sorte de système clientéliste, assistancialiste, à l'échelle de la cité, qui, sans elles, aurait pu sonner son glas. D'ailleurs, la devise de la cité, ironique, a été pendant longtemps « Aide-toi et la coopération internationale t’aidera. » tandis que des témoignages soutenaient qu'au fil du temps, les personnages les plus actifs de la cité apprirent à se méfier des aides « extérieures » et à entreprendre des activités qui les rendaient plus autonomes, moins soumises aux aléas du clientélisme politique, idéologique, religieux, et à la générosité des donateurs volatiles.








LOS
INDIOS



« Paysan, plus jamais le patron n'exploitera ta misère. »

Tupac Amaru
(investigateur de la grande révolte indienne 
contre les Espagnols, 1781).

Velasco Alvarado
(le 24 juin 1969).



En 1970, lors du discours présidentiel célébrant le deuxième anniversaire de la Révolution, Velasco dénonça le régime d'exploitation antérieur qui avait permis des « fortunes fabuleuses » amassées « sur le dos d'un peuple plongé dans la misère » et où on avait l'habitude, en maints endroits, de vendre les paysans avec la terre. « Notre pays était alors habillé de haillons et de tristesse. » Et ces haillons étaient portés notamment par les Améridiens, Quechas et Aymaras des régions andines, mais également les Ashaninkas, Shipibo-Conibos, Machiguengas, Jivaros et Aguarunas qui peuplent les régions de l'Amazonie et du piémont amazonien, victimes d’un racisme extraordinaire : « el indio es el animal que más se parece al hombre » (L’indio est l’animal qui ressemble le plus à l’homme), résume son amplitude; de même que les métis étaient péjorativement appelés Cholos, ou Cholos di Mierda, une insulte marquant bien leur statut d'Indiens ou demi-Indiens acculturés, analphabètes et pauvres. « Los peruanos, come un todo, no nos apreciamos entre nosotros » affirmait O. Ugarteche en 1998. C'est le résultat de tout un processus historique qui est resté profondément ancré dans la mentalité des classes populaires et dirigeantes et intellectuelles. Nelson Manrique dans son essai « La Piel y la Pluma » paru en 1999, c'est dire, écrivait ainsi :

« S'il est un problème sur lequel il est difficile de débattre aujourd'hui au Pérou, c'est bien celui du racisme... Mais les réticences à traiter le thème ne se rencontrent pas seulement chez les personnes ordinaires; ces réticences montrent une vigueur surprenante chez les intellectuels s'occupant de la compréhension de la société et de ses transformations. »


Jusqu'à la Seconde guerre mondiale, les discours proposant l'élimination des éléments Indiens, ou de les confiner dans l'« isoloir », la montagne, afin de ne pas contaminer la race blanche [25], ou son utilisation comme « machine », ces discours étaient courant dans le monde des affaires, politique et parmi les intellectuels progressistes. Avant la révolution de 1968, si le sort des indigènes des Andes était peu envieux, les ethnies peuplant l'Amazonie, considérées comme une sous-race, ont été victime de ce que certains désignent comme un véritable génocide, à l'échelle du bassin amazonien, convoité pour ses richesses naturelles. Le grand aventurier français, Don Fernando, surnommé Le seigneur de l'Amazone, de son vrai nom Fernand Fournier Aubry, forestier pendant de nombreuses années dans la jungle péruvienne et marié à une Indienne campas, dénonçait ainsi en 1960,

« le massacre Indien, le carnage pour quelques tonnes de caoutchouc ou de minerai, avait contraint les plus fortes tribus à un exode mortel. Des bandes armées traquaient, fléchaient, décimaient, sous la cynique et hypocrite conduite de petits commerçants ou de métèques cossus et protégés. Or, uranium, pétrole! Les hommes nus, dont le seul tort avait été de naître sur un sol inviolé, avaient, par milliers, rencontré la mort. Embuscades, maladies, gaz, mitraillage, rien n'avait paru trop efficace. Un soir, des forestiers descendus des Cordillères de Carrahaya m'apprirent la triste fin des tribus campas. Kinchokré (le chef de la tribu), ma femme, mes petits étaient restés libres jusqu'à la fin ».

Le gouvernement révolutionnaire s'accorda l'immense tâche de réconciliation nationale comme une priorité en brisant l'idéologie dominante de l'anti-indigène intégrée dans la culture du pays, et du continent, acceptée comme un fait historique, une fatalité. Cette tâche a été facilité par la présence de nombreux intellectuels pro-marxistes et indigénistes au sein même des ministères. Le gouvernement allait ainsi dans le « sens de la survivance du communisme », et a substitué la rhétorique ethnique par une rhétorique de classe : entre les riches et les pauvres, entre ceux qui possèdent, et ceux qui n’ont rien, en suivant les grandes lignes de la pensée de Mariategui (1894 - 1930) [26] et de Castro Pozo (1890 – 1945) qui estimait :

« Les ayllus ou communautés indigènes devaient se transformer en coopératives de production car c'était la voie du progrès économique et de la justice sociale pour le Pérou socialiste de demain. »


Il s’agissait également de gommer « les diversités ethniques des différentes régions du Pérou. » En effet, pour les dirigeants de Nouvelle Gauche du SINAMOS, les différents peuples et ethnies minoritaires du pays n’étaient plus reconnus en tant que tel, culturellement ou racialement, mais en tant que catégories sociales, et ce, dans une volonté de les conscientiser et mobiliser en utilisant cependant des caractéristiques de leur identité ethnique et des symboles de leur histoire. A ce titre, le portrait du héros Tupac Amaru [27] était l’emblème de SINAMOS. Il s’agissait d’aplanir les divisions de jadis, d’unir le Peuple du pays et de forger une identité nationale, et non pas, une pluralité de groupes pouvant nuire à l’entente et l’unité nationales.







Et ce fut la formidable réforme agraire annoncée le 24 juin 1969, jour de la « Fête de l'Indien »... placée sous le signe de « La terre sera à ceux qui la cultivent ». Pour ce qui concerne les Andes, l'objectif de la réforme agraire était d'intégrer les six millions d'Indiens à la vie économique du pays, et surtout, de les maintenir dans leurs régions afin d'arrêter la migration vers Lima. Parmi les différentes directions de travail du SINAMOS la Réforme Agraire et l'organisation des « comunidades campesinas » [28] - devant être appliquer quelque soit cette diversité culturelle - furent leurs principaux objectifs. Dans le cas des villages des Andes, ils, constituaient en quelque sorte une prédisposition favorable selon selon Francisco Guerra Garcia :

« Dans le pays, d'importants secteurs de la population considéraient - et considèrent encore - le passé incaïque comme une source d'orgueil et un symbole d'identité nationale. Le cours du temps n'a pas flétri l'image idéalisée du Tawantinsuyo, de ses institutions collectives et du travail communautaire. Grâce aux communautés indigènes se sont maintenues certaines formes de propriété communale, de gouvernement local comme également la tradition des corvées collectives auxquelles participaient des centaines de paysans contribuant ainsi à la tâche communale... Pour toutes ces raisons, il existait dans le Pérou de 1968 une prédisposition favorable au développement d'une politique de participation. [29] »

Il y a donc reconnaissance et utilisation d'une spécificité culturelle. Mais cet idéal communautaire et cette solidarité interne de groupe sont avant tout considérés par ces nouveaux politiques comme les caractéristiques d'une classe sociale discriminée et non celle d'un peuple. C'est donc la mobilisation d'une paysannerie et non d'un groupe ethnique que le gouvernement cherchera à organiser. D'où la redéfinition des "communautés indigènes" en "communautés paysannes", la célébration du "jour du paysan" qui remplace celle du "jour de l'indien". Tout en redéfinissant les indiens comme paysans et en introduisant dans les programmes d'école la valorisation du travail manuel et les activités agricoles comme actes patriotiques, le gouvernement officialise en même temps la langue quechua, l'un des principaux marqueurs de ce groupe ethnique, lance en 74 ses programmes de transformation de la société qu'il choisit d'appeler "Plan Inca" lequel deviendra sous Bermudez le Plan "Tupac Amaru".

Comme au sein intime des barriadas, le SINAMOS s’implanta dans les villages et communautés rurales de toutes les provinces, toujours avec les mêmes objectifs de rallier ses populations à la Révolution, se constituer un réservoir de partisans, d’organiser la vie politique et sociale et économique selon les décrets instaurant la grande réforme agraire, qui fut dans certaines régions mal acceptée par la paysannerie - outre les grands propriétaires expropriés -, comme les Andes, tout du moins, pour la plus grande majorité d’entre eux, car ici, la participation populaire, réduite à sa plus simple expression tenait de l’autoritarisme pur et simple [30]. Dans un processus extrêmement complexe et long à mettre en œuvre, des terres furent attribuées aux familles Indios, invitées ou forcées, selon, à se regrouper en communautés, en coopératives agricoles, à collectiviser le travail, à mettre en commun les outils, et entre autres, à partager de manière équitable les bénéfices au sein des Sociétés agricoles d'intérêt social. Une réforme qui se proposait de lutter à la fois contre le latifundio et le tout aussi dangereux minifundio. Les lois réglementèrent les échanges, les ventes mais aussi l'héritage d'une propriété cultivée [31], afin de ne pas morceler les domaines expropriés ou hérités en minifundios improductifs, d'autres lois imposèrent afin de réduire l'extrême division des parcelles, des opérations de remembrement.
Dans le cadre de la politique d'intégration des différents secteurs sociaux de la population – des minorités -, de leur « péruanisation », SINAMOS organisa à différentes reprises des festivals d'art à Lima. Le premier en 1972, appelé CONTACTO, avait pour but de faire découvrir l'art ancestral de la Sierra, sous ses formes plastiques, aux habitants de la capitale, et ce fut, selon les témoignages, une véritable « découverte» pour eux. Pendant longtemps, la musique andine fut interdite dans les lieux publics de la capitale, et il était normal d'organiser des fêtes populaires où musique et folklore andins seraient également à l’honneur. Hector Béjar, alors à la tête de la Direction Juvenil de SINAMOS, fut nommé responsable de son organisation, sans doute, parce qu’étant en 1965 un des leaders de l'Armée de Libération Nationale partie combattre dans les Andes, il pouvait mesurer le gouffre qui séparait l’homme de Lima et le paysan, mépris des uns et méfiance des autres se complétaient. Hector Béjar donnera à cette fête culturelle, nommée INKARI, un sens plus politique, celle d’une rencontre entre les « différents secteurs sociaux du peuple péruvien ». Cette fête populaire sera inaugurée le jour du 5ème anniversaire de la Révolution par le Général de brigade Leonidas Rodriguez Figueroa, chef du SINAMOS. Devant le succès remporté par ce premier Inkarri on réitéra l'année suivante. Plus de 15.000 artistes, selon Hector Béjar, se déplacèrent pour apporter leur concours à cet Inkarri 2 qui dura toute une semaine. Des milliers de résidents de pueblos jovenes vinrent danser et jouer de leurs instruments. Mais en 1975, ces fêtes populaires ne seront pas renouvelées (Béjar ayant quitté le SINAMOS). 
Cela étant, Françoise Morin, anthropologue, analysait : «ces réjouissances ont servi de catalyseur pour une prise de conscience de la richesse des cultures indiennes et une meilleure diffusion de
celles-ci. » «Il semble donc que l'idéologie de la participation, l'un des fondements de la Révolution Péruvienne, ait servi à créer un vivier de conduites collectives, en particulier dans les villes et à Lima, chez les populations indiennes. Mais pour atteindre cette participation, l'entreprise de conscientisation, principalement l'oeuvre de SINAMOS, s'est servi de symboles et de valeurs essentiellement indiennes. En les valorisant ainsi, les indiens ont appris à ne plus les percevoir négativement, à ne plus avoir honte de leur langue, de leur culture et de leur groupe. Ayant réappris à valoriser leur indianité, ils veulent aujourd'hui la revendiquer et l'affirmer. Si le Vélasquisme a donc échoué comme processus politique, il semble qu'il ait réussi par contre à conscientiser une population indienne en servant paradoxalement de creuset à l'indianité [32].







LE
CAS
CUZCO



Retenir les populations des Provinces dans leur région pour développer harmonieusement le territoire du pays a été l'objectif des gouvernements précédent la dictature socialiste, qui elle-aussi considéra cet enjeu comme étant la principale solution aux dysfonctionnements urbains de la capitale Lima. La ville de Cuzco, ancienne capitale de l'Empire Inca devenue capitale régionale, perchée à 3,399 mètres d'altitude, et fief historique de l'oligarchie terrienne, offre un excellent exemple pour illustrer la politique urbaine de la dictature, en province.

Le séisme de 1950 avait été l'occasion pour le gouvernement du général Odria d'un premier processus de modernisation de la ville, incluant déjà l'expropriation de terrains périphériques, nécessaires pour son développement, détenus par l'oligarchie locale, possédant à la fois les terres agricoles de son hinterland et les vieilles demeures coloniales du centre historique délabré, véritables taudis surpeuplés loués à des familles de condition modeste ; grossièrement, les riches hacendados préféraient vivre ensemble dans des ensembles résidentiels composés de chalets luxueux modernes, ou même à Lima, mais, avec le développement du tourisme, ils conservaient jalousement leurs propriétés historiques ; la classe moyenne habitait des immeubles collectifs et des lotissements de maisons réalisés par des sociétés immobilières privées ; les fonctionnaires peuplaient des cités résidentielles financées, souvent, par leurs associations ou syndicats ou ministère. Les ouvriers pouvaient trouver à se loger dans les rares immeubles du secteur public des « lotissements populaires » construit et gérés par un syndicat ou une corporation, ou bien encore dans des bidonvilles accrochés aux collines. Les terrains plats de la vallée ayant été progressivement accaparés par le secteur public et les projets de cités pour les classes moyennes et aisées, les pauvres furent refoulés sur les collines périphériques. Celles du district du Cuzco furent les premières à être occupées, étant relativement faciles d’accès.

Les premières directives de la nouvelle administration du gouvernement de Velasco, concernent les grands travaux publics, la construction de nouvelles routes, l'élargissement d'autres reliant Cuzco aux villages voisins, d'un aéroport, d'une centrale électrique, d'un réservoir d'eau potable et d'une usine moderne de traitement de l'eau, d'une usine de traitement des d'ordures ménagères, d'un terminus ferroviaire, d'une nouvelle prison, d'un collège militaire, d'un hôpital régional, etc. La loi concernant la décentralisation industrielle incita Coca-Cola à y construire une usine, et la Petroperu, entreprise de l'Etat, à y implanter des installations industrielles. Les gros bourgs situés à proximité de Cuzco ont été rattachés administrativement à la ville, pour former une agglomération, le Gran Cuzco s'étendant sur 11 kilomètres de long et 3,5 kilomètres de large, et chacun d'eux, comme d'ailleurs les plus éloignés, ont été équipé en écoles, dispensaires, marchés, etc.

Cet ensemble imposant de travaux publics incita tout naturellement les paysans de la région à venir y chercher du travail - ici et non à Lima -, notamment dans le secteur des travaux publics, ou bien des services (gardiennage, domestique, employé municipal, etc.), ou des activités liées au tourisme, et à s'y établir. Dès 1969, la croissance du Gran Cuzco en nombre d'habitants est observée. En outre, les classes moyennes, rassurées par la relance économique et bénéficiant des salaires relativement élevés se décidaient enfin à construire sur les terrains qu’elles avaient acquis grâce à l’appui financier de la Caja de Ahorros et Préstamos para Vivienda (Caisse d’Epargne et de Crédit pour le logement). Parallèlement, le gouvernement militaire décida à partir de 1971-72, la construction de nouveaux projets de lotissements populaires, dont Marcavalle, lotissement destiné à la classe moyenne, composés de 250 maisons dont l'achèvement était laissé aux soins des occupants. De même, les ministères s'engagèrent à construire des immeubles d'habitations pour leurs fonctionnaires, comme les universités, et les grandes entreprises, et les Armées.





Pueblo Joven » de « Construcción Civil ». Faubourg récent (après 1960) des
ouvriers de la construction. Photo : Jeannine Brisseau-Loaiza.



Pueblo Joven de « Construcción Civil ». Type de lot subdivisé et occupé par
plusieurs maisons et cabanes. Photo : Jeannine Brisseau-Loaiza.


Car en effet, comme dans toutes les villes du Pérou, le premier problème était celui du logement. Selon le Ministère du logement, il y avait en 1972 un déficit de 9,647 habitations - soit 6,789 maisons de trois pièces ; par ailleurs, 16,196 maisons étaient à rénover (301 hectares étaient nécessaires pour la construction d’habitations couvrant le déficit en logement). A cela, s'ajoutait les rivalités entre les nouveaux décideurs et fonctionnaires partisans de Velasco, et les clans de l'oligarchie historique qui pouvaient encore sur de solides réseaux afin d'échapper aux lois et, d'une certaine manière, entraver les actions du gouvernement.

En 1968, au centre ville historique paupérisé en partie, s'ajoutaient une vingtaine de barrios marginales, disséminés sur les collines. Pour les plus anciens, relativement aménagés, les pobladores illégaux s'étaient organisés pour les plus actifs en « Associations d'occupants d'intérêt social », exigeant leur reconnaissance, la régularisation officielle, et l'équipement en services de leur lotissement illégal ; au contraire des plus récents plus précaires, et d’autres encore dépourvues de tout service comme les misérables faubourgs ayant grandi depuis 1968 derrière l’aéroport et dans la vallée du Huancaro. Leur croissance fut particulièrement nette entre 1969 et 1971, et ces zones faisaient figure de véritables bidonvilles avec leurs baraques sommaires de planches et carton couvertes de tôle ondulée.

La politique du SINAMOS concéda aux plus anciens barrios marginales leur régularisation et pour les plus récents, une grande tolérance, et une aide. En 1972, treize faubourgs illégaux ont été reconnus pueblos jovenes, et six autres récents étaient en voie de l'être. Les terrains qu'ils occupaient illégalement étaient régularisés et inscrits sur le registre municipal de la propriété, pour le lot de chaque habitant. L'intervention de l'Etat pour chacun d'entre eux consista à bâtir les équipements publics qui pouvaient faire défaut (écoles et dispensaires), les relier par de nouvelles voiries ou des ponts à la ville, et les connecter aux réseaux d'eau, d'électricité, de téléphone, et d'égouts. Le conseil municipal de la commune périphérique de Santiago autorisa même l'occupation et le lotissement d'un vaste terrain lui appartenant, sans pour autant procéder aux travaux d'urbanisme préalables.

Bref, le SINAMOS non seulement aidait mais incitait les migrants à occuper les terres municipales, tout du moins celles choisies par les autorités compétentes dans le cadre du plan d'urbanisme. Si le SINAMOS régularisait nombre de bidonvilles, il pouvait ignorer nombre de poches urbaines de pauvreté, notamment celles présentant des risques majeurs (inondations, éboulements, etc.) qui n'obtenaient aucune reconnaissance officielle. De même, les précaires baraques situées dans le lit même d’un cours d’eau canalisé, ont été détruites. En 1973, nombre de bidonvilles, y compris récents, étaient déjà pourvus en eau et électricité, et avaient déjà les mêmes caractères que les faubourgs plus anciens.


Les autorités étaient moins conciliantes avec les nouvelles invasions de terres appartenant à des particuliers ; dans ce cas, la garde civile intervenait pour les déloger, ou bien le propriétaire pouvait intenter un procès contre une association de pobladores, et souvent le SINAMOS se plaçait en conciliateur entre les uns et les autres, incitant notamment les propriétaires à vendre leurs terrains occupés. Certains propriétaires, d'ailleurs, préféraient concéder leurs terres à une société immobilière en devant actionnaires de celle-ci, pour se prémunir d'une possible invasion tolérée par les autorités et, bien sûr, s'adonner à la spéculation. Ce sport, à Cuzco, était d'un genre particulier, où la société immobilière procédait au lotissement d'un terrain, sans pour autant réaliser les travaux et normes d'urbanisme exigés par la loi (voirie, eaux potable et usées, installés en principe avant la construction, mais aussi respect des normes officielles en matière d'utilisation de l'espace : 2 % réservé à l'Etat, 10 % aux espaces verts, 28 % aux voies de circulation), et vendait les parcelles le plus souvent à des familles de condition très modeste, non constituées en associations. Parfois une même parcelle était vendue à plusieurs personnes différentes ; parfois sur des terrains à vocation agricole inconstructibles. Sous le coup d'une expulsion possible décidée par les services techniques de la ville, car non en conformité avec les règlements d'urbanisme, les nouveaux propriétaires devaient ainsi payer les travaux nécessaires, souvent réalisés au prix le plus fort par la même société immobilière, qui savait manier chantage et intimidation. Dans d'autres cas, propriétaires ou sociétés immobilières préféraient bâtir de sordides corralones, toujours non conformes au regard des lois, et les louer aux familles les plus pauvres. Ici, se formait une chaîne d'exploitation formée par le propriétaire, ses avocats et souvent complices, les dirigeants des associations de pobladores. Mais contre ses agissements, qui allaient en s'amplifiant, le SINAMOS intervint et outre les procès intentés, interdisait la location pour les habitations non conformes, expropriait les propriétaires en forçant la vente des terrains en faveur des locataires, et régularisait la situation juridique de la plupart des quartiers de la ville, et s'attachait, dans chaque Pueblo Jovenes à promouvoir de nouveaux comités d’habitants, et d'associations.

Tout ceci, et d'autres initiatives radicales menées par le SINAMOS à Cuzco et dans les villages de sa région, concernant notamment la réforme agraire, indisposaient à la fois l'oligarchie – historique – locale, et les militants de l'APRA. Ainsi, en réponse à la grande manifestation populaire du 4 Novembre 1973, quatre-vingt mille paysans cuzqueños rassemblés sur la place principale de la vieille ville Inca fêtaient la naissance de la Federación Agraria Revolucionaria Túpac Amaru, en présence du général Leonidas Rodriguez, Président du SINAMOS, les jeunes étudiants universitaires, membres de familles qui avaient été expropriées par la réforme agraire, appelaient à une manifestation pour le lendemain contre la présence de SINAMOS et contre la création de la nouvelle fédération. Les affrontements avec la Garde civile ont été violent, causant un mort et trois blessés. En réponse, une centaine de manifestants mirent le feu aux locaux du SINAMOS, une ancienne maison coloniale située dans le centre-ville de Cuzco. La résistance de l'oligarchie terrienne, et de l’APRA, notamment pouvait également compter sur la passivité toute relative d'anciens dirigeants syndicaux, leaders de paysans sans terre de la région, des luttes paysannes héroïques contre les grands propriétaires fonciers des années 1961-62, par conviction idéologique ou intérêt personnel.


Ce ne fut pas une action isolée et rare, au contraire, partout au Pérou, les contre-révolutionnaires de l'oligarchie, et des partis politiques de la Gauche opposés au régime, par des actions spectaculaires dans l'espace public et plus insidieuses au sein des administrations, des ministères, des usines, des coopératives rurales, au sein des barriadas et des taudis des grandes villes, sabotèrent avec conviction et méthode le projet socialiste des Forces Armées révolutionnaires. A cela s'ajoutaient encore un taux de corruption élevé, un clientélisme exacerbé – de part et d'autres - et une vaste propagande anti-gouvernementale soigneusement et quotidiennement entretenue par les plus grands quotidiens nationaux et régionaux – comparant les fonctionnaires du SINAMOS à des « agitadores profesionales »- , qui décida Velasco de leur « socialisation » nationalisation et d’une purge au sein des radio et télévision





PREVI
Proyecto
Experimental
de Vivienda




Le président et architecte Fernando Belaúnde Terry, destitué par les Forces Armées révolutionnaires n’appréciait guère les concepts, théories et réalisations expérimentales des programmes « Self-help Houses », initiés par l’architecte britannique John Turner et ses associés péruviens lorsqu’il était employé au Ministerio de Viviendas péruvien ; l’élection de Belaúnde le jeta d’ailleurs hors du pays. Le modèle de Belaúnde était au contraire l’architecture moderne rationnel, exprimée au mieux par Le Corbusier, et la capitale voisine Brasilia, et dans son programme électoral figurait en bonne place la construction massive d’immeubles d’habitations modernes, et la reconfiguration spatiale des centres villes historiques du pays, pour la plupart en état de taudis, et ce, y compris à proximité même du Palais présidentiel à Lima : des nouveaux centres civiques monumentaux, accompagnés de centres commerciaux, et donc de buildings d’habitations, à Lima, Arequipa et Cuzco devaient être bâtis au plus vite. Les finances du pays en décidèrent autrement, même si son projet de modernisation architecturale était admis et approuvé par les spéculateurs et autres rapaces de la finance immobilière. Pour autant, de nombreux ensembles résidentiels ont été construit au Pérou, destinés à la classe moyenne supérieure, notamment à Lima (où le jeune architecte Enrique – Henri – Ciriani signa quelques grandes opérations, avant de rejoindre la France).

Selon les mots mêmes de John Turner, Belaúnde n’aimait pas non plus les plus humbles vivant dans les infâmes barriadas, tous deux des cancers urbains, symboles concrets de l’anti-modernité et de l’arriération du pays. Mais, finance oblige, coopération et aide internationales alors enthousiasmées par les « Self-help programs », leur accordant maintes subventions, ou crédits, Belaúnde fut bien contraint de poursuivre ce type de programme. Cependant, en 1966, l’architecte, homme rusé, tenta de contourner ce problème, en faisant appel à l’aide internationale pour l’organisation d’un concours tout aussi international pour réfléchir et proposer des solutions de modèles de maisons donc modernes et low-cost. Son programme Proyecto Experimental de Vivienda, PREVI [Projet expérimental d'habitat] fut approuvé et en partie co-organisé et co-financé par l'United Nations Development Program (UNDP) et l'United Nation Habitat, supervisé par l'architecte britannique Peter Land. L’organisation d’un tel concours international d’architecture et d’urbanisme ayant l'objectif la participation de l'avant-garde architecturale du monde entier pour réfléchir et proposer des solutions pour l'habitat social au Pérou, prit un certain temps, et arriva le moment où Velasco destitua Fernando Belaúnde Terry, le moderne.

Velasco, au contraire des visions modernistes de son prédécesseur, préféra les visions sans doute plus réalistes, de ceux et celles qui avaient élaboré au Pérou, avec John Turner, les programmes d’auto-construction aidés et de site-and-services, personnages reconnus occupant à présent des postes les plus hauts perchés au sein des ministères et des administrations. Toutefois, le gouvernement de Velasco se prit au jeu, toujours à la recherche de la moindre avancée susceptible d’améliorer la vie quotidienne des habitants, et, semble-t-il, demanda quelques modifications quant à l’énoncé du programme. Le PREVI devait consister à l'élaboration de projets pilotes complémentaires développés en réponse à la crise – structurelle – de l'habitat social, caractérisée par trois facteurs :
  • un déficit quantitatif de logements du à l'exode rural massif,
  • un déficit qualitatif d'habitations dégradées et surpeuplées devenues des taudis,
  • et la formation spontanée de barriadas aux abords des villes.

Le Proyecto Experimental de Vivienda comportait plusieurs programmes distincts :
  1. le Proyecto Piloto 1 (PP1) s'attaquait à la conception de villes nouvelles pour une population de 10.000 habitants, soit environ 1.500 unités d'habitations.
  2. le Proyecto Piloto 2 se focalisait sur les techniques de réhabilitation lourde des taudis des quartiers anciens, des Áreas de sub-desarrollo urbano interno.
  3. le Proyecto Piloto 3 abordait les aménagements pour les nouvelles zones à urbaniser par des programmes du type lotes con servicios et d'Aided self-help.
  4. Le Proyecto Piloto 4 vint plus tardivement suite au tremblement de terre de 1970, et concerna un programme de reconstruction basé sur l'Aided self-help housing.


Avec cette attaque tripartite (hors PP4), les organisateurs espéraient ainsi pouvoir concevoir des modèles facilement généralisables à Lima, au Pérou, et selon la volonté de l'UNDP, dans le reste du monde. Chaque Projet pilote correspondait, grossièrement aux niveaux d'aisance des habitants : familles pouvant prétendre à un crédit à long terme pour le PP1, aux ressources limitées pour le PP2, et insolvables pour le PP3, le PP4 étant un cas particulier. 


Proyecto Piloto 1



Un concours d'architecture fut organisé pour le Proyecto Piloto 1 ouvert aux architectes péruviens et 13 grands noms de l'architecture de renommée internationale ont été invités à y participer, représentant les différents courant et sensibilité du moment : les polonais Oskar Hansen et Svein Hatløy, l'équipe de Colombie Esguerra, Saenz, Urdaneta, Samper, les plus célèbres japonais Kiyonori Kikutake, Fumihiko Maki, and Noriaki Kurokawa, Charles Correa de l'Inde, le britannique James Stirling, le danois Knud Svenssonsn, l'équipe suisse de l'Atelier 5, le finlandais Toivo Korhonen, l'allemand Herbert Ohl, l'équipe espagnole J.L Iñiguez de Onzoño, A. Vázquez de Castro, le néerlandais Aldo van Eyck, les français Candilis, Josic, Woods et enfin l'américain Christopher Alexander et son Center for Environmental. Six propositions devaient être déclarées lauréates. En mars 1969, les équipes étrangères furent invité à Lima pour une dizaine de jours, afin qu'ils puissent se familiariser avec le site retenu pour la future construction, la population, le climat, connaître les matériaux locaux et leur mise en oeuvre, apprécier les opérations existantes de low-cost housing, et d'autres opérations d'habitat social, etc.

Le programme du concours portait sur le design urbain et architectural pour la construction effective d'une unidad comunal comprenant 1,500 habitations individuelles groupées, les équipements publics, les commerces, les square ou parc publics, etc. Les habitations devaient, si possible, selon l'intitulé du programme, être facilement agrandie, être adaptable ou évolutive (horizontalement ou verticalement ou les 2) selon les besoins des occupants : les couples devaient avoir la possibilité d'ajouter une pièce à la naissance de leurs enfants, ou pour une activité artisanale, etc. Le système constructif des habitations low-cost devaient obligatoirement être industriel, produit en série, avec des matériaux économiques, résistant aux séismes, facilement assemblés sur le site par les habitants eux-mêmes, dans la ligne du Manual on Self-Help Housing édité en 1964, par l'United Nation Department of Economic and Social Affairs, concernant l'habitat low-cost de type modulaire. De même, les participants pouvaient s'inspirer des études de l'UNESCO concernant les critères pour la construction des écoles, et de l'UNICEF pour ceux des centres communautaires.


41 propositions ont été soumises au jury qui sélectionna les projets de Herbert Ohl, de l'équipe Fumihiko Maki, de l'Atelier 5, et trois autres projets d'architectes péruviens, Elsa Mazzarri et Manuel Llanas, Fernando Chaparro, Víctor Ramírez, Víctor Smirnoff et Víctor Wyskowsky, Jacques Crousse, Jorge Páez et Ricardo Pérez León. Les organisateurs annoncèrent la construction effective des projets lauréats mais ils suggérèrent également que les meilleurs projets d'autres équipes, soit l'ensemble des architectes étrangers invités et dix architectes péruviens, devaient faire l'objet d'un approfondissement conceptuel, suivi de prototypes construits. 





PREVI PP1 ‑ Projet ATELIER 5




 PREVI PP1 ‑ Projet ALEXANDER & CES




 PREVI PP1  Kikutake, Maki, Kurokawa



PREVI PP1 STIRLING


  PREVI PP1 VAN EYCK





PREVI PP1 CANDILIS









PREVI PP1 Herbert OHL




En 1970, décision fut prise de bâtir à titre expérimental quelques unités des six projets lauréats et des 30 autres retenues. L'architecte Peter Land et le « PP1 working group » auront la charge du plan d’urbanisme d’ensemble, et l’on assigna aux architectes retenus, leurs lots. En 1975, étaient construites une vingtaine d'habitations prototypes des 24 architectes sélectionnés – sur 36 -, composant un ensemble résidentiel de 467 habitations, prenant place à une dizaine de kilomètres au nord du centre ville de Lima.

La déception fut grande, en premier lieu par le nombre d'habitations construites, un tiers seulement du programme initial ; et aucune autre réalisation ne vint compléter l'ensemble ; les propositions urbaines, c'est-à-dire la partie la plus précieuse du projet, étaient complètement dénaturées, sans aucun doute, l’erreur des organisateurs du concours a bien été de ne pas avoir choisi un unique lauréat ; et de procéder à la construction de son seul projet permettant ainsi une fabrication en série ayant permis une baisse substancielle des coûts, et de laisser à disposition aux autoconstructeurs, soit une réserve de modules préfabriqués, soit une machine les fabriquant, leur permettant, peut-être, plus de facilités pour développer leurs demeures. Certains estimaient que l'ensemble résidentiel était, en fait, une sorte de zoo architectural, una ciudad collage, un village Expo de maisons pas vraiment lowcost. Un membre de l'Atelier 5 critiquait que l'énoncé
du programme était dans les termes mêmes, trop ambitieux et :


« At the gigantic, empty site, first 26 type of stairs were finished and erected as a test. 26 differents staircases, outside the city, that rose up into the sky... a grotesque sight, that only made clear how here time and energy would be frittered away. »

Des critiques émanant de responsables du Ministerio de Vivienda même qui jugeaient qu'après quatre années d'efforts – et huit millions de dollars – le résultat était décevant et n'avait quasiment aucune portée pratique. Ce à quoi les organisateurs répondaient qu'il s'agissait bien d'un programme expérimental ayant la mission d'analyser avec précisions les défauts – de conception des espaces, de fabrication, etc. - et les qualités des habitations. Mais les critiques, d'architectes notamment, jugeaient qu'aucune proposition ne répondait pas à l'énoncé du programme, tout du moins pas en terme global, si ce n'est la proposition de l'architecte allemand de Herbert Ohl, également directeur de l'Institute of Industrializd Building d'Ulm.


Finalement, les maisons seront terminées en 1975, après la déchéance du président Velasquez Alvarado, et le nouveau gouvernement, sous l’emprise des programmes d’austérité du FMI, estima que les réponses apportées étaient inadéquates, autant sur le point architectural, et… financier. Le programme stipulait insistait que le coût total de la construction d’une maison (incluant le prix des terrains et les réseaux) devait se situer dans une fourchette de 78,000 / 164,000 sols, accessible à des familles ayant un revenu mensuel compris entre 2,800 et 5,800 sols. En janvier 1975, le coût d’une maison s’élevait entre 275,000 et 425,000 sols, accessible pour des familles disposant d’un revenu mensuel compris entre 15,000 et 24,000 sols, représentant 12 % de clients potentiels au sein de la population. Par contre, le prix au m² des maisons était inférieur, en moyenne de 5 % par rapport aux constructions traditionnelles, et l’on estimait qu’il pouvait atteindre environ 15 % en cas de construction industrialisée, et d’un programme de self-help labour. Mais quoiqu’il en soit, les prototypes du PREVI PP1 étaient destinés à la classe moyenne supérieure pouvant accéder à la propriété, en aucun cas aux classes inférieures. De même, les maisons modulaires dont le principal objectif était de pouvoir être agrandie par leurs occupants, l’ont été effectivement, au fil du temps, mais sans aucune aide technique ou cahier de préconisation, avec souvent des principes constructifs et matériaux différents, etc., et comme la cité Pessac de Le Corbusier jadis, les travaux effectués ont parfaitement dénaturé leur esprit originel, voire même massacré ; toutefois, ce genre d’appropriation architecturale par des néophytes profanes, sera bien acceptée, un peu plus tardivement, par une secte de l’intelligentsia architecturale mondiale, accordant au « kitch » populaire, au vernaculaire moderne, le plus grand intérêt.





35 ans après 1978 2003 :
Réalisations de Atelier 5, Charles Correa, et Maki

Fernando García Huidobro et al, “PREVI Lima: 35 años después,” ARQ (Santiago) 59 (2005); ¡El tiempo construye! Time Builds! (2008).


Un concours [de trop ?]


Etait-il vraiment nécessaire d’organiser un tel concours ? Car en effet, depuis le début des années 1950, et sans interruption aucune, les architectes du Ministère du logement s’échinaient à imaginer des solutions low-cost architecturales destinées, en principe à une clientèle à peine solvable, mais disposant de temps
« libres » comme force de travail, modèle architectural pouvant et devant même intéresser les industriels, les grands acteurs de l’immobilier du pays et, notamment, nord-américains, les crédits et subventions d’organismes étrangers puis plus tard dans le cadre spécifique du programme « l’Alliance pour le Progrès » du président Kennedy, etc., bref, toutes choses « du privé » mais coordonnées permettant de prolonger le désengagement de l’État dans le secteur de l’habitat. Les architectes péruviens s’inspiraient des concepts de l’architecte allemand Martin Wagner concernant « Das wachsende Haus » (the growing house) développés contre notamment ces confrères partisans de habitat minimum (Existenzminimum), d’Ernst May. 





En 1954, sur une idée de
Fernando Belaúnde Terry, alors simple architecte, un grand quotidien conservateur, La Prensa propriété de Pedro Beltran, idéologue ultralibéral, diplômé de la prestigieuse London School of Economics, admirateur de Ludwig von Mises et Friedrich Hayek, nommé en 1959, premier ministre. Décida d’organiser le concours d’architecture « La casa barata » (the low-cost house) ouvert aux architectes du pays. Et l’on désigna un architecte, lauréat, ayant
imaginé une « minimum growing self house » qui intéressa effectivement le monde mentionné ci-dessus ; mais après plusieurs expériences malheureuses, les – nombreux programmes de ce type de maisons minimum, même préfabriqué et/ou industrialisé, même subventionnés, avaient permis certes une économie réelle, mais leurs prix les destinaient aux classes moyennes. Howard
Wenzel, de la puissante compagnie World Homes détaché à Lima jugeait ainsi en 1963, d’une opération de ce type, ayant –lamentablement – échouée, conçue par l’architecte John Turner :
« Self-help housing is a nice text book solution sort of like Utopia, the early Utopian Socialists, but it just doesn’t work in practice. Sounds wonderful when you read it in a book but it takes too many technicians and too much administration.… If it isn’t done properly, the people gradually lose interest and the whole thing falls on its face. »

Cet avis et d'autres, sûrement partagés par nombre de responsables, explique en partie le peu d'entrain pour ce type de programme low-cost, des fonctionnaires du ministère, et des architectes du pays, qui plus est, malmené par la crise.






Santiago Agurto Calvo (militant du Movimiento Social Progresista, puis du Frente de Unidad de Izquierda), La casa que crece. El Arquitecto Peruano 18, no. 204-205 (Juillet Août 1954).




PROYECTO PILOTO 2



Pour le Proyecto Piloto 2 (PP2), les enquêtes préparatoires ont été entreprises dans seize quartiers différents de la ville, à la demande du bailleur de fonds, la Caja de Pensiones del Seguro del Social Empleado. Finalement, un site fut sélectionné à Barranco: un quartier qui ne correspondait pas tout à fait à l’énoncé initial du programme du concours, d’être très dégradé [tugurizada], mais qui présentait l'avantage d’être soutenu par la municipalité locale et la
plupart des résidents. Prévus pour la rénovation de 295 unités, 26 maisons seulement seront mises en chantier, à cause des complications juridiques, des difficultés financières, et de la question non résolue de la manière d'obliger les propriétaires à investir dans ce type de travaux sans trop augmenter les loyers.






PROYECTO PILOTO 3




Le programme PREVI PP3 surpasse le PP1 car les maisons devaient être entièrement construite par leurs résidents. Federico Mevius, ancien collaborateur de John Turner à Arequipa, et partisan farouche des « Self-help programs », a été, évidemment, nommé à la tête de ce Projet 3, et l’on lui accordait ce qu’il préconisait, nous l’avons évoqué, il y a fort longtemps.

Le PP3 a été conçu comme un programme traditionnel de sites-et-services d'environ 1000 lots avec ses services et équipements publics pour une population de 6000 habitants. C’était, selon Mevius, la solution pour contrer la crise du logement et permettre de loger le plus grand nombre, « la première véritable étape réaliste pour le contrôle du développement urbain. » Rien de bien nouveau dans cet exercice de proyecto de lotes con servicios sinon une préoccupation nouvelle qualitative, peut-être inattendue concernant le paysagement du site, les espaces verts apparaissent dans le plan général et qualifient le projet, que l’on retrouve « dans les petits noyaux, donnant sur le plus grand nombre de logements » apparemment dans un effort de promouvoir un sentiment d'appartenance et d'assurer ainsi leur entretien par les pobladores eux-mêmes. Les dimensions de chaque lot et des maisons modulaires étaient standardisées. Pour les maisons, un système structurel fut conçu, des éléments préfabriqués en béton pour les murs, en bois pour les planchers facilitaient la construction, rendue possible pour des non-spécialistes, aidés de techniciens ou même de maçons. Une grande liberté était laissée aux auto-constructeurs, du fait de la modularité, flexibilité données par les différentes possibilités d’assemblage des éléments; en d’autres termes, le principe constructible modulaire offrait plusieurs combinaisons possibles de plans, selon les moyens financiers mais aussi les envies des habitants. En quelque sorte, l’on offrait la possibilité aux auto-constructeurs d’assembler leur maison comme il le souhaitaient, sans être asservi par un plan ou une technique rigides ou par un architecte. Federico Mevius préconisait également de laisser le libre-choix aux pobladores de s’organiser par eux-mêmes, de se grouper par affinités, et non par obligation, de choisir également leur site, et il recommandait vivement le crédit supervisé, la solution la moins coûteuse pour financer tout ceci.


En 1979, seulement 286 prototypes maisons de base et incomplètes ont été bâties, et pour des raisons de temps, par des ouvriers spécialisés, et non des auto-constructeurs, qui devaient les terminer, selon leurs souhaits. Les coûts de construction dépassaient les estimations initiales : 166,500 soles pour un núcleo básico et 187,500 pour une vivienda básica ; mais comme pour le PP1, l’on estimait pouvoir abaisser les coûts de 30% en usant du self-help labour. Pour cette raison, le ministère recommandait un deuxième projet d'essai de 1000 lots à auto-bâtir dans les conditions données par l’architecte. Et compte tenu de la détérioration de la situation économique du pays, presque en faillite, il était demandé d’abaisser les coûts, et d’envisager « des normes beaucoup plus faibles ». 









Mais le PP3 s’arrêta aux seuls 286 prototypes, pour des raisons financières, sans doute, nous le verrons, le programme d’ajustement structurel ordonné par le FMI, exigeant du Pérou, une baisse drastique et immédiate des dépense publiques. D’autres assurent également, et contrairement à Mevius, que ce type de programmes d’auto-construction low-budget, était, quoiqu’il en soit, boudé par les pobladores des barriadas, ce qui était, nous l’avons vu, parfaitement exact. Depuis les premiers travaux exploratoires de John Turner et de ses collègues péruviens, en 1954, jusqu’à cette date, 25 années plus tard, les programmes d’auto-construction aidée – ajoutons de qualité et d’habitabilité décentes -, malgré un nombre conséquent de solutions imaginées et peu souvent construites par des concepteurs talentueux, n’ont pas convaincu les pobladores, ni leur porte-feuille et ni celui des investisseurs publics et privés. Restait la solution la plus enviable, de leur préparer une zone urbaine et de les « laisser tranquilles », sinon de leur permettre d’accéder à un micro-crédit. Programme minimum convenant parfaitement au FMI, et à la World Bank!


PROYECTO PILOTO 4


En 1970, un grave séisme ravage la région de la ville de Chimbote, dans la province de Ancash, l'un des plus graves du continent sud-américain de l'histoire ayant fait 300.000 victimes, blessés et disparus, et 1.5 million de sansabris, qui provoquent un exode de réfugiés vers Lima. L'aide internationale sera immédiate (notamment de l'armée française) et conséquente tant l'émotion dans le monde entier a été grande. La tâche de reconstruire la ville, les villages des campagnes et les infrastructures est tout aussi immense. Ainsi, le PP4 aura pour programme de concevoir un système de construction rationnel pour des maisons auto-construites low-cost, usant de l' “ayuda mútua dirigida”, devant marier les nouvelles technologies avec les matériaux locaux.








LA
DETTE


Les Forces Armées révolutionnaires, dans leur objectif d’établir une indépendance et une souveraineté nationales, s’étaient attaquées frontalement aux grandes compagnies étrangères en les nationalisant, et ce, de manière spectaculaire. Pour autant, une série d’accords et de concessions pétrolières furent signés avec nombre d’entreprises américaines ou multinationales : Occidental Petroleum Corporation, British Petroleum, Belco Petroleum, Getty Oil, Standard Oil of Indiana, etc., avec la Southern Peru Copper pour l'exploitation des gisements de cuivre de Cuajone. Des contrats furent également signés avec l’URSS, pour notamment l’exportation de farine de poissons. La grande différence avec les gouvernements précédents faisait que ces accords et concessions étaient, selon les militaires, plus avantageux pour le pays. Dans un discours du 28 juillet 1968, le général affirmait :

« Le développement de l'Amérique latine a besoin du capital étranger. Mais ce capital ne vient pas ici pour des raisons philanthropiques. Il vient ici par intérêt. Il s'agit donc d'un intérêt mutuel qui doit être normalisé de façon claire et juste pour le profit des deux parties. »

Cependant, une série d’événements, associés ensemble, vont mettre à mal l’économie du pays; en 1970, un des plus violents séismes qu’ait connu le continent Sud-américain ravage Chimbote, le plus grand port de pêche du pays, et la région ; des années de sur-pêche, et le phénomène El Nino, à partir de 1972, eurent pour conséquence l’appauvrissement conséquente des fonds de pêche ; la grande réforme agraire s’accompagna comme il se doit d’une baisse de la production agricole; entre 1968 et 1972, le Pérou connaît 350 grèves qui limitent et la production et l’exportation ; en 1971 la crise économique aux États-Unis (dévaluation du dollar en 1971 et en 1973) puis celle de l'économie mondiale expliquent la faillite économique du pays, l'attrait que le Pérou offrait aux capitaux étrangers diminue. Les prix à l'importation du pétrole, des céréales et des autres denrées essentielles grimpèrent vertigineusement; les prix à l'exportation sur le marché mondial du cuivre et du sucre baissèrent ; les recherches désespérées pour trouver des gisements pétroliers d’importance échouent ; tandis que les grosses dépenses du gouvernement pour les travaux publics, l'armement, les projets industriels ambitieux continuèrent à s'accroître accompagnées au contraire de pertes dans les entreprises nationalisées.

Ainsi, le déficit entre 1969 et 1971 est passé de 382 millions de soles à 8103 millions de soles, à partir de 1975 il devient considérable passant de 14 090 millions de soles en 1975 à 28 458 millions de soles en 1976. L'endettement du pays s'est accru de manière considérable : de 737,4 millions de dollars en 1968, l'endettement public est passé à 4171 millions de dollars en 1977, accroissant considérablement la dépendance de l'économie péruvienne vis-à-vis des groupes financiers internationaux. En 1968, la dette publique représentait 15,4% du P.I.B..; en 1977, elle se montait à 30% du P.I.B., c'est-à-dire que 10 unités de valeur produite, vont aux grandes entreprises financières étrangères. Depuis le début du régime militaire, l'endettement a surpassé les possibilités nationales et représentait en 1968, 15,2% des exportations et en 1977 : 35,8%. Alors qu’il était établi comme limite dangereuse que 12% des exportations. Le gouvernement péruvien a choisi de refînancer sa dette, c'est-à-dire de s'entendre avec les créanciers afin de différer les services de la dette, trop importants pour ne pas mettre l'économie nationale en danger ; or différer les paiements implique également l'obligation de payer des services plus chers dans l'avenir. Dès 1971, le Pérou connaît un coefficient d'endettement de 23,9%. Or aucun pays ne peut, sans faire courir de graves dangers à son économie, emprunter davantage à partir d'un coefficient de 15% afin de payer les services de sa dette extérieure. [33]

Cela étant, l’économie n’étant pas une science exacte, certains spécialistes de la chose, affirment que le régime de Velasco a certes endetté le pays, mais qu’il ne peut être jugé seul responsable de la crise du pays ; en résume court, selon Amílcar Vargas Gavilano [33], la dette Publique en millions de $ s’élevait en :
  • 1964: 250 $
  • 1968: 737 $
  • 1975: 3,066 $
  • 1980: 6,046 $
  • 1984: 9,755 $
  • 1989: 14,000 $

Des 14,000 millions de $ de dette extérieure en 1989, le gouvernement de Velasco est ainsi responsable de – seulement - 2,329 millions de $.

Quoiqu’il en soit, l'ensemble de ces difficultés explique l'intervention croissante bien déterminante du Fonds monétaire international dans les affaires intérieures péruviennes. Et, sans aucun doute, la disparition du Général Velasco, affaibli par une maladie, amputé d’une jambe à la suite d'une embolie et dont on assure qu’elle affecte gravement ces facultés intellectuelles.

Dès 1973, la coalition forcée établie autour de l’autorité de Velasco tend à se briser, et la question de sa succession, déjà, est évoquée. D’autant plus que la répression contre les grands quotidiens opposés au régime, et la purge au sein des radio et télévision, et la nationalisation de la compagnie pétrolière Gulf Oil & Marcona (1974), exigées par le président lui-même, renforçaient l’agressivité et la détermination des clans conservateurs et modérés, et les plus intégristes observaient avec intérêt le coup d’État militaire au Chili, en septembre 1973, par Pinochet [34]ayant destitué et assassiné le président réformiste Allende.

Cela étant, le ciment liant conservateurs et progressistes, un nationalisme exacerbé résiste encore, car en effet, les exigences d’austérité de la finance internationale, sont perçues par les militaires comme une intrusion contre la souveraineté – économique –, contre les propres intérêts du Pérou, et pour les plus radicaux, comme un retour de l’ère impérialiste néo-coloniale, inacceptable. Et les clans conservateurs, dont les opinions différaient, se cherchaient en mode compétition acharnée, un leader susceptible de faire l’unanimité ; entre 1973 et la fin de Velasco en 1975, au sein du palais présidentiel, ce ne sont des complots avortés, querelles, coalitions, démissions, mises à la retraite qui s’y déroulent entre les uns et les autres.

En 1974, les consortiums bancaires européens et américains ne consentait à accorder au Pérou les prêts nécessaires pour sa survie que si le gouvernement suivait un programme d’austérité vigoureux. Le président Velasco tenta d’y faire face au nom du processus révolutionnaire, mais même si son gouvernement est contraint sous la menace d’accepter en juin 1975 peu avant son renversement un plan conjoncturel de réajustement de l'économie, il fut bien considéré par la finance internationale et les forces contre-révolutionnaires nationales, comme un obstacle qu’il convenait d’éliminer définitivement. D’autre part, les plans de redressement de l’économie, à la recherche d’un impossible compromis, ne contentaient ni l’aile droite du gouvernement, ni les partis politiques et syndicats de la Gauche, et sans parti politique constitué, le clan Velasco ne pouvait pas compter sur un large soutien populaire [35], pour tenter de le sauver.









LA
CHUTE
DE
VELASCO




En février 1975 éclatent des incidents graves qui marquent la fin de son règne ; le 3 de ce mois, le corps policier, peu apprécié par certains ministres généraux, considéré comme d’importance mineur, se rebelle à Lima pour exiger à la fois une reconnaissance, la nomination d’un nouveau chef au sein du gouvernement, et des meilleurs salaires. Les leaders rebelles de la Garde civile établissent un comité de grève dans le commissariat du quartier de La Victoria, proche du centre ville et sont rejoint en quelques heures par des centaines de confrères, la grève devient générale et illimitée. Une grève inédite mettant face à face soldats et policiers, surprend tout le monde et inquiète, serait-ce un coup d’État ? Elle se poursuit le 4, le gouvernement entame des négociations et prépare les chars, contre les rebelles et pour patrouiller dans la capitale, sans défense. Le 5 février au matin, dans le centre même de Lima, des habitants des barriadas et des tugurios, en grande partie, s’attaquent aux boutiques, et repartent les bras chargés de téléviseurs, machines à laver, victuailles, etc. Au pillage s’ajoutent des incendies. Scènes de violence retransmises par la télévision. L’armée intervient, faisant victimes et blessés et le calme revient dans l’après-midi. Ce ne fut pas une action organisée. Par contre, les dirigeants d’APRA profitent de l’occasion pour agiter ses partisans, dont ceux étudiants de l’Universidad Villarreal qui en soirée forment foule face aux bâtiments du journal Correo y Ojo, qui est incendié, tout comme le Círculo Militar, et les locaux du Congresos del Centro Cívico puis du journal Expreso. Les chars sont là pour tenter de rétablir l’ordre et sont accueillis par des jets de pierre. D’autres blindés attaquent le quartier général des policiers rebelles, faisant de nombreux blessés, qui se rendent. Selon les chiffres officiels, il y avait 86 morts et 155 blessés. 500 officiers de police ont été arrêtés, et contre 53 d'entre eux des actes d'accusation ont été émis. L’état d’urgence est décrété.


Pour beaucoup de péruviens, la prétendue puissance d’un gouvernement militaire était mis à mal par quelques centaines de pillards et d’agitateurs politiques, pillant, incendiant la capitale. Selon les commentateurs de l’époque, l’APRA, le principal investigateur des émeutes – et y compris de la grève illimité de la garde Civile -, espérait provoquer dans le chaos des pillages « populaires », une insurrection, qui n’eut pas lieu, car elle ne disposait pas, malgré le mécontentement général, de base populaire sérieuse, en tout cas, prête à descendre dans les rues. Le président déclarait à ce propos, que ces troubles avaient été fomenté par les leaders réactionnaires de l’APRA, et des conspirateurs du CIA américain.











Mi-février, le président est souffrant et évoque à présent lui-même et la question de sa succession [36] et celle de la poursuite du processus révolutionnaire par la consolidation des réformes engagées depuis 1968 ; le général Francisco Morales Bermúdez Cerruti lui semble digne de poursuivre la révolution, mais ses plus proches partisans (contre l’avis des dirigeants du SINAMOS) insistent et tentent de le convaincre de créer un parti, un Movimiento de la Revolución Peruana, qui d’ailleurs est annoncée ou plutôt évoquée par la presse « expropriée », et finalement acceptée par le Conseil des ministres, parti politique placé sous la bannière « nationaliste et indépendant et fondé sur l'humanisme révolutionnaire » pour une société « pluraliste et participative. » Le 1er Août 1975, quelques semaines avant la chute de Velasco, le gouvernement annonce la création d'une Organización Política de la Revolución Peruana (OPRP) composés de 32 membres, représentant les grandes institutions de l’État. Il n'y avait aucun ministre ou militaire, tous les membres étaient des civils, dont l’ancien révolutionnaire Hector Bejar et le communiste Carlos Franco [37] du SINAMOS.

Tout ceci a peut être précipité la réaction des conservateurs ; le 29 août 1975, un groupe de commandants militaires provoque un coup d’État estimant que Velasco a échoué à atteindre les buts de la « Révolution péruvienne » et est dans l’incapacité de rester à son poste. Ironie du sort, c’est le général Francisco Morales Bermúdez Cerruti alors président du Conseil des ministres, qui relève Velasco de ses fonctions et est nommé président. Il prend pour prétexte la mauvaise situation économique du pays et la santé fragile du président (il souffrait en plus de pertes de la mémoire). Ce dernier en convalescence décide de réunir son conseil des ministres, mais dans un dernier discours à la nation, il fait part de sa décision de ne pas opposer de résistance. Le « Général des Pauvres » disparaît sans aucune réaction de la part de ceux et celles qu’il avait défendu. Mais le Caudillo avait décidé…





UNE DICTATURE



Le premier discours de Francisco Morales Bermúdez, le 5 Septembre 1975, présentait ses bonnes intentions: plus encore de participation populaire, plus d'espace pour les femmes, dialogue ouvert avec et entre Tous dans un contexte de pluralisme idéologique. Une semaine plus tard, dans un discours, il soulignait la nécessité de changements radicaux pour former une « Société de solidarité ». A la mi-Octobre, lors d'une conférence nationale concernant l’avenir de l’industrie, il annonce que désormais, sa mission serait d'éradiquer l'égoïsme et la persécution du profit: « Nous devons lentement construire une nouvelle économie moulée dans le véritable socialisme. » À une autre occasion, Morales affirme que le la propriété sociale serait « le secteur dominant de l'économie péruvienne. »

En novembre 1975, Morales forme des commissions pour rédiger le nouveau programme gouvernemental, « Tupac Amaru » du nom du rebelle Inca. Parmi les idées proposées, la décentralisation de l’État était plutôt radicale, divisant le pays en cinq régions autonomes, avec un président et un parlement, grands électeurs du président et des députés du parlement national. La population avait le pouvoir d’élire également des représentants au sein des administrations, grandes et petites. Le modèle participatif des pueblos jóvenes était de même adapté à l’ensemble des petites villes, et quartiers de grande ville, avec comme objectif de renforcer et de créer partout les comités de défense de la révolution. Le président Morales rencontrait régulièrement les membres de la commission, et selon un témoignage, et à l’étonnement de tous, il les conviait à imaginer des propositions plus radicales encore, comme l’affirme Otoniel Velasco, un des auteurs du programme révolutionnaire :

« El proyecto salió discutido con Morales Bermúdez línea por línea, discusión que tomó un par de semanas. Incluso el concepto fue radicalizado por Morales en varios aspectos. »

En février 1976, le projet « Tupac Amaru » est présenté au Conseil des Ministres qui doit le discuter et le valider. Mais les formalités pour l'approbation du plan tend à la confrontation, que Morales n’avait pas soupçonné. Le président situé dans le clan des modérés, fut pris à parti par l’aile droite conservatrice de son gouvernement, les généraux de la Marine notamment, qui désapprouvaient catégoriquement ce plan programme, le jugeant, dans son essence même, communiste. Le projet « Tupac Amaru » est rejeté, et, dès lors, les intégristes de la droite, occupant des ministères d’importance, dont le ministre de l’Intérieur, vont attaquer frontalement leurs homologues considérés « socialistes », en premier lieu par la mise en retraite ou démission forcées de tous les éléments de leurs personnels ministériels, et l’arrestation et l’exil d’anciens partisans civils proches de Velasco. Aucune réaction du président qui voit au fil des mois disparaître de ses ministères tous les éléments Velasquistes déclarés, civils et militaires, y compris modérés, dont certains sont emprisonnés. La répression des intégristes de droite arriva jusqu’aux membres de la famille de Velasco, sa demeure est surveillée et son épouse et lui y sont confinés, un de ses fils est emprisonné, et une vaste campagne médiatique les accuse d’avoir commis des actes frauduleux, de corruption aggravée durant son règne ! Le Peuple péruvien ne peut y croire, et une cascade de déclarations en faveur de Velasco, y compris de ces anciens ennemis, ridiculise la nouvelle dictature.

Son décès en 1977 est un grand moment d’émotion nationale, 700,000 personnes assistent à ces funérailles à Lima, une foule qui s’étend sur plusieurs kilomètres, et sous la pression de la menace d'une grève de 24 heures appelée par les syndicats, le gouvernement a décrété le jour des funérailles, le 26 Décembre, jour de deuil national. Des militaires emportent le cercueil, après la cérémonie religieuse, mais Efrain Salas, l'un des leaders SINAMOS est la première personne à enlever des mains d’un officier le cercueil, accompagné par la foule qui le porta. Sur le chemin, les proclamations se font entendre contre le président Morales, très hostiles.

Car en effet, en 1977, l’idéologie qu’il prône tient davantage du fascisme de Pinochet, modèle des militaires du palais péruvien, que de l’humanisme de Velasco ; la répression des opposants est féroce. Car entre temps, avec leurs bénédictions, le Fondo Monetario Internacional, a pris progressivement les rênes de l’économie du Pérou, pour devenir par la suite le seul canal possible de négociation pour la grande finance internationale : la souveraineté et l’indépendance nationales ont volé en éclats sous les coups de la mondialisation. Matos Mar pouvait ainsi se désoler :

« La nueva clase dominante, cuya hegemonía es disputada por sus tres segmentos: el narcotráfico, el capital privado asociado al Estado y el capital transnacional, es indiferente a toda visión nacional de nuestro desarrollo. Sólo pretende usar al Estado, o para acrecentar fortunas familiares o para satisfacer las exigencias y pretensiones del capital internacional. Su sentido pragmático, la lleva a desbordar permanentemente el orden establecido. Tal vez, su proyecto está más ligado al de un gobierno dictatorial, arbitrario, permeable a sus necesidades, como ocurrió en Bolivia entre las décadas de 1970 y 1980. »


Le Fondo Monetario Internacional, s’est emparé du Pérou pour redresser son économie en mode urgent, prévenir le pays d’une faillite imminente. Pourtant, malgré une longue succession de mesures radicales ultra-libérales, dont les programmes de relance économique en janvier 1976, plan de stabilisation et de relance économique en juillet 1976, programme d'urgence en mai 1977, le Pérou plonge dans une spirale de récession – de « brèches » - et en 1978, les économistes capitalistes évoquent pour la première fois une situation de récession globale, de faillite.

Un processus graduel qui s’étale jusqu’à la fin de la dictature en 1980, dans un premier temps, de réajustement économique afin de ne pas provoquer d'explosion sociale, car au final, le programme d'austérité fit disparaître toutes les réformes concernant les avantages sociaux et économiques obtenus pour/par les classes ouvrière et moyenne, leur participation au sein des coopératives, par les nationalisations, etc.. C’est la fin de l’« Estado benefactor. » En juillet 1976 le FMI dévalua le sol de près de 50 %, doubla le prix de l'essence, augmenta le prix des denrées alimentaires courantes de 10 à 56 %, ordonna un gel partiel des salaires du secteur public (c’est-à-dire dans nombre d’entreprises) et augmenta toutes les taxes sur les importations. Ensuite, le programme s’appliqua à dénationaliser l’ensemble des entreprises de l’État, et à ouvrir une autoroute pour les multi-nationales, ayant mission de les dépecer, comme les services publics, etc. Citons, entre autres, la loi sur la communauté industrielle, qui exigeait que les sociétés privées reversent une partie de leurs profits aux travailleurs sous la forme d'actions avec des droits de vote, a été modifiée de manière à retirer tout droit de vote aux détenteurs de ces actions. Le secteur social de la propriété, qui devait créer des entreprises entièrement gérées par les travailleurs, a été supprimé. La redistribution des terres par la réforme agraire fut déclarée achevée, laissant sans terre des milliers de paysans dans la Sierra. Les programmes de crédit rural et d'assistance technique destinés aux bénéficiaires de la réforme agraire, sans lesquels la redistribution des terres n'a aucun sens, ont été annulés. Le gouvernement intervint plus durement dans les coopératives sucrières appartenant aux travailleurs sur la côte Nord. Etc.

Finalement, si les forces économiques étrangères purent investir dans les entreprises dénationalisées, et profiter ainsi de dividendes substantielles qu’il était à présent possible de rapatrier, si le rôle souverain de l’État était pratiquement anéanti dans le domaine de son économie, les programmes structurels du FMI, en contre partie, auront comme conséquence l’appauvrissement considérable de la population, la prolétarisation des classes moyennes, principales bénéficiaires du gouvernement Velasco, et la paupérisation des classes inférieures, par une baisse des salaires (à Lima, les revenus réels du travail ont été réduits de 37,5% entre juin 1975 et juin 1977), par la hausse des prix, des faillites et donc du chômage, des impôts, et des taux d’emprunt auprès des banques (qui ne prêtent plus), par la réduction drastique, voire la disparition pure et simple, des aides sociales, des subventions publiques et autres financements de l’État, notamment en faveur des barriadas et barrios populares (retrait rapide des institutions gouvernementales, suspension progressive des travaux publics, réduction des personnels des services publics (le SINAMOS, purgé de ces éléments gauchistes, se métamorphose en agence de renseignements et disparaît courant 1978), faiblesse des moyens et corruption de la police, inefficacité du système judiciaire, etc.).

Comme il se doit avec le FMI, les Forces Armées seront invitées à intervenir pour étouffer l'agitation rurale, sur la côte comme dans la Sierra, et les manifestations dans les grandes villes. Le mouvement de révolte socialement très étendu éclata à Lima et dans quelques villes de province dès 1976, le lendemain du jour où furent annoncées les premières mesures d’austérité, et fut réprimé rapidement grâce à l'armée, à la police et au couvre-feu, puis par l’instauration durable de l'état d'urgence proclamé pour un an (juillet 1976-juillet 1977), et le licenciement de près de 1 800 syndicalistes, et l’arrestation de très nombreux dirigeants de la Gauche, et la dénationalisation des quotidiens de l’opposition, de jadis, à présent associés à la dictature.

Progressivement, au fur et à mesure de la paupérisation des populations urbaines l’on observa une hausse de la petite délinquance et le développement du gangstérisme (notamment lié au trafic de drogues et à la prostitution) aggravée par, à cette époque, des sous-effectifs policiers (dans le cadre du programme d’austérité de réduction des dépenses publiques, d’où la participation des militaires en renfort): assassinats, vols, cambriolages, marché en expansion des drogues et de la prostitution clandestine, etc., la violence urbaine devint un mode de vie acceptée avec résignation, et, pour les plus aisés, cette résignation fut amortie par l'organisation de systèmes autonomes ou privés de surveillance et de sécurisation de leur quartier, et la construction de gated communities. Plus tardivement, l’on retrouve ces mêmes phénomènes dans les quartiers populaires, confrontés à une violence exacerbée, les pobladores organisèrent, faute de policiers et de magistrats, des rondes de quartier et des tribunaux populaires ayant droit de condamner le voleur ou le délinquant [38]. Nouvelles pratiques qui comblent les lacunes laissées par la police et la justice. De même, l’on observe la montée en puissance de l’économie informelle [39], de l’illégalité sous toutes ses formes possibles, marchés et services clandestins, vendeurs à la sauvette envahissent l’espace public, notamment des enfants, etc., et les occupations sauvages.




Organisations Populaires Autonomes


Profitant d’un certain chaos accompagnant l’après Velasco, l’on observe également, une formidable recrudescence des occupations illégales à Lima. Et dans de très nombreux cas, à Lima, les habitants des plus anciens barriadas s’opposèrent vigoureusement aux familles qui tentaient illégalement de s’y établir. A Villa el Salvador, par exemple, les nouveaux venus ayant décidés de s’installer sur les terrains agricoles de la cité, seront chassés, au terme d’une bagarre violente faisant des victimes, par les pobladores. De pareils antagonismes ont été observés dans nombre de barriadas du pays, à divers degrés : la peur des pobladores installés de voire le fragile équilibre économique, social et « spatial » de leurs communautés, déjà vacillant, être ébranlé par l’arrivée de centaines de familles, les incitèrent à leur interdire de s’y installer.

Cela étant, face à la dislocation des services publics, et l’augmentation de la délinquance, les actes de solidarité entre les pobladores des barriadas retrouvèrent vigueur, notamment dans les cantines populaires, les comités chargés de la santé, de la garde des enfants, de la surveillance, etc. L’on remarque alors, une imbrication plus intime entre les luttes ouvrières et celles concernant les barriadas, un bon exemple, en mars 1976, est la solidarité des pobladores de AteVit (la convergencia de las luchas urbanas con el movimiento sindicalarte) qui se mobilisèrent pour soutenir les travailleurs de la fabrique voisine.

Les municipalités reprennent l’administration des barriadas,
supprimant des services, faute de moyens, qui entraîna de très nombreuses manifestations, telle la marche des habitants de la Villa el Salvador jusqu’au centre de Lima pour exiger des instituteurs, ou les mobilisations des habitants contre des locaux du SINAMOS, encore existants, pour obtenir des services publics. Faute de moyens, et d’un personnel expérimenté, et des nouveaux rôles
que l’on lui assignait de tenter de rallier les pobladores, au besoin en utilisant des moyens clientélistes, de surveiller les opposants politiques et autres leaders contestataires (sur les directives de la Policía de Investigaciones), fonctions qui devenaient hégémoniques, les SINAMOS locaux allaient devenir la cible de la population des Pueblos Jovenes.

Après la défaite du velasquismo, ces mouvements populaires deviennent autonomes de la tutelle étatique, inventent de nouveaux canaux pour leurs revendications, se diversifient et se multiplient, se coordonnent ou se fédèrent. Dans ce processus de mobilisation de masse qui se produit entre 1975 et 1980,
les mouvements articulent à la fois leurs propres revendications et la nécessité de s’agréger, dans la recherche d’une l'unité dans son incroyable diversité. Ainsi, les habitants des barriadas s’organisent au mieux, en 1978, naissent les Comités de Coordinación y Lucha barrial, puis la Confederación Nacional de Pueblos Jóvenes y urbanizaciones populares del Perú, sous l’impulsion du Parti Communiste Unidad. Puis la Confederación General de Pobladores del Perú née des différentes associations de quartier, un cadre
institutionnel pour stimuler la mobilisation pour trois revendications
fondamentales: le logement, l'infrastructure urbaine et les titres de propriété. Mais face à la menace, les autorités céderont sur plusieurs revendications locales, diminuant ainsi automatiquement l’union et leur agressivité.

Et une bonne partie de l'opposition populaire et de gauche se mit à défendre les réformes de Velasco, critiquées hier encore. La grève générale en 1977 contraint la dictature a organisé l'élection d'une assemblée constituante en 1978 et des élections présidentielles pour 1980. La première voit la victoire de l'APRA (Haya de la Torre, presidencia de la Asamblea Constituyente), qui dans un jeu politique ambigu affirme vouloir respecter les grandes réformes
vélasquistes, et se conformer aux exigences d’austérité, une sorte de « compromis historique » avec les Forces armées, jadis ennemies jurées. L’on observe alors un mouvement général de démobilisation, en attendant les présidentielles et la crise également faisant son office d’individualisation de la société.



ARCHITECTURE DICTATURE



a dictature de Morales Bermúdez ne profita donc pas aux pueblos jóvenes, pratiquement délaissés par les autorités, tandis que les invasions massives reprenaient de plus belles à Lima, de façon exponentielle. La déclaration des intentions du gouvernement sur ce problème ont été consignées dans le rapport officiel du Pérou pour la Conférence Habitat des Nations Unies en 1976 à Vancouver. Le remède proposé toujours et encore contre l’exode vers Lima, était un plan de développement national par « une occupation rationnelle du territoire national » qui établirait de nouveaux centres urbains dans le pays pour soulager la pression sur Lima, un « développement national basé sur les interdépendances » entre ville et campagne, à la place d’un développement fondé sur l'hégémonie et la domination.


Sur un plan pratique, le rapport décrivait les mesures visant à aider à la consolidation et à l’amélioration des barriadas, y compris leur reconnaissance juridique, la promotion des organisations de quartier, et une assistance technique. Le rapport considérait les programmes d’auto-construction sous un autre angle, et préconisait le développement de systèmes de construction adaptés au « contexte géo-socio-économique» pour améliorer l'accès au marché du logement, par notamment l’«auto fabrication» de briques d'adobe, sans remettre en cause toutefois les procédés déjà en œuvre des programmes de auto-construcción, ayuda mutua, esfuerzo propio et similaires. Il est intéressant de noter que si la première étape du programme de PREVI PP1, soutenu par l'ONU, était en cours d'achèvement à cette époque, aucun des projets et réalisations n’ont été mentionnés dans ce rapport comme solutions. Pourtant, les projets et réalisations des architectes du programme PREVI inspirèrent leurs collègues des administrations, comme les techniques utilisées, notamment, pour le renouvellement des formes urbano-architecturales. 






Le rapport suggérait ainsi la nécessité d'une approche plus visionnaire concernant l’habitat au Pérou, les «nouveaux modes d'habiter », dont notamment comme alternative à la forme traditionnelle de la maison, introvertie sur son patio intérieur, critiqué comme un « espace d’usage privé et passif favorisant « l'isolement de la famille » de la collectivité, et en préconisait des nouvelles formes architecturales et urbaines offrant davantage d’espace de sociabilité, communautaire; par exemple, en éliminant le patio intérieur remplacé par un espace extérieur, offrant un espace de loisirs commun à plusieurs maisons. Cette typologie fut d’ailleurs utilisée pour l’aménagement d’un zone d’urbanisation populaire à Canto Grande. 

Naturellement, le gouvernement se focalisa sur la production de résidences pour les classes moyennes solvables.



Sendero
Luminoso




Paradoxalement, devant ces changements, une bonne partie de l'opposition populaire et de gauche se mit à défendre les réformes de Velasco, critiquées hier encore. La grève générale en 1977 contraint la dictature a organisé l'élection d'une assemblée constituante en 1978 et des élections présidentielles pour 1980. La première voit la victoire de l'APRA (Haya de la Torre, presidencia de la Asamblea Constituyente), qui dans un jeu politique ambigu affirme vouloir respecter les grandes réformes vélasquistes, et se conformer aux exigences d’austérité, une sorte de « compromis historique » avec les Forces armées, jadis ennemies jurées. L’on observe alors un mouvement général de démobilisation, en attendant les présidentielles et la crise également faisant son office d’individualisation de la société.


Prolétarisation de la population, recrudescence des phénomènes de corruption et de clientélisme, enrichissement scandaleux d’une faible minorité, pouvant compter sur une répression violente contre les opposants à la dictature, et antagonisme exacerbé entre les différentes classes sociales – et raciales – , dans un climat d’injustice sociale tendant à la survie pure et simple, tout ceci et d’autres événements moindres, ont été le terreau pour le développement des organisations révolutionnaires marxistes maoïstes, décidées à entamer une guerre armée :dont le Movimiento Revolucionario Democrático Popular (MRDP) issu du Partido Socialista Revolucionario Marxista-Leninista (PSR), le Movimiento de Izquierda Revolucionario-El Militante (MIR-EM), le Movimiento Revolucionario Túpac Amaru (MRTA) et le principal, le PCP- Sendero Luminoso.

La révolution menée par le Sendero Luminoso, à partir de 1980, avait été en partie prédite par les anciens partisans et fidèles de Velasco, et plus généralement par les opposants aux prescriptions radicales du FMI, dont la conviction est intacte qu’une trop grande soumission à l’impérialisme, aux multinationales étrangères, pouvait être dangereuse pour la sécurité interne du pays, que ce traitement de choc économique pouvait conduire à une explosion sociale, et ils exigeaient, notamment et et à minima, de relever les salaires parallèlement à la hausse du coût de la vie. La révolution qu’ils entrevoient est également au centre des propos et des frayeurs des plus hautes instances internationales, qui le 1er janvier 1975, entérinent la Fondation des Nations Unies pour l’habitat et les établissements humains (UNHHSF), le premier organisme officiel des Nations Unies consacré aux questions d’urbanisation. Sous l’égide du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE/UNEP), sa tâche consiste alors à soutenir des programmes d’urbanisation nationaux par un apport de capitaux et une assistance technique, en particulier pour les pays en voie de développement. Puis, en 1976 à Vancouver, durant la première conférence internationale des Nations Unies spécialement dédiée à l’urbanisation, appelée Habitat I. À la suite, le 19 Décembre 1977, les précurseurs d’ONU-Habitat voient le jour sous la forme de la Commission des Nations Unies pour les établissements humains – un organisme intergouvernemental – et le Centre des Nations Unies pour les établissements humains (communément appelé «Habitat»), qui assure le secrétariat exécutif de la Commission. Dans le même mouvement, se développent les activités « urbano-architecturales » de la World Bank, en faveur des bidonvilles du monde entier.

Était-ce là un élan de générosité internationale du capitalisme occidental ? Sans doute, mais dans un contexte de guerre froide chaude, de révolutions marxistes indépendantistes victorieuses, au Vietnam, Cambodge, Seychelles, etc., de guérilla communiste offensive dans les pays sud-américains, en Afrique et en Asie ; l’inquiétude se focalise sur les ghettos sordides de l’Afrique du Sud qui se rebellaient et gagnaient en notoriété et sympathie internationale (malgré le fait que le parti indépendantiste socialiste de Nelson Mandela soit considéré par la plupart des pays occidentaux, dont la France, les USA, comme terroriste) ; les pays « développés » connaissent également des troubles, en Allemagne, en Italie (Brigades Rouges, notamment), et au Japon, tandis que les vieilles dictatures militaires européennes disparaissent enfin en Espagne, Grèce, et au Portugal, libéré également par des officiers progressistes.

Cet ensemble allait avoir des répercussions en particulier pour le Pérou, car après le traumatisme du Vietnam et les humiliations subies, les USA, décidés à maintenir leurs fiefs capitalistes, allaient concentrer leurs efforts – et plus seulement militaires - sur le dernier pays « libre » et intolérable du continent sud-américain, revêtant une importance stratégique croissante dans la lutte contre l’expansion soviétique, après les actions de la CIA pour y établir des dictatures féroces (Chili, Argentine, Brésil, etc.) : le Pérou, et selon Hector Béjar :

« A partir de ese momento, el Perú era una isla progresista en un mar conservador. Miles de refugiados chilenos eran acogidos mientras esperaban reubicación. También había exilados argentinos, uruguayos, brasileños y bolivianos. Nuestro país se convirtió en un lugar de trabajo donde los refugiados contribuían al proceso; o en un puente salvador hacia Suecia, Alemania del Este y otros países de Europa que podían acogerlos. Oscar Varsavsky, Neiva Moreira, Darcy Ribeiro y decenas de ilustres latinoamericanos trabajaron esos años en el Perú. »

Ainsi, humiliés par des défaites militaires consécutives majeures, ce sont bien les missiles tirées depuis les bureaux de la direction du FMI, et des autres instances internationales de la finance, et à la faveur d’une crise économique sans précédent, qui ont plus que contribué à la fin de la révolution socialiste péruvienne et qui ont déclenché la révolution armée menée par le Sentier Lumineux, bien implanté dans les provinces, aux côtés notamment, des laissés-pour-compte de la paysannerie, une base sociale qui le soutient décrite par Carlos Ivan Degregori comme 

« une frange sociale de la province andine qui se défend contre une modernité capitaliste qui l'écrase. [40]» 

Une révolution qui en 2016 se poursuit encore timidement, après une apogée historique et spectaculaire dans les années 1990 (la carte illustre la progression du Sentier Lumineux). La progression des guerrileros urbains à Lima s'observe notamment à partir de 1990, dans la ceinture de bidonvilles encerclant la capitale qu'ils occupent. Le soutien des populations est relatif car ils
commettent l'erreur grossière d'assassiner notamment les plus grands leaders populaires des associations de quartier, des ONG, qui refusent de collaborer ou de soumettre à leurs exigences. Par contre, les universités de Lima et du pays ont été un réservoir de sympathisants et de militants.





Una
vanguardia
apolítica



Les conclusions des plus grands économistes "censés" s’accordent à affirmer que l’idéologie de l’équilibre, essence même du socialisme, dans le cas particulier de celui exacerbé du gouvernement révolutionnaire de Velasco, était incompatible avec les logiques du grand capital.La recherche d’une « 3e voie », d’une alternative au communisme et au capitalisme, supposant dans le cas du Pérou, une indépendance et souveraineté économiques nationales allant à l’encontre des processus de la mondialisation capitaliste [41], est dans les termes mêmes, une contradiction évidente. De même, les politiques du « compromis » au nom de l’union sacrée nationale, de la stabilité ou paix ou équilibre sociaux, ont été balayées par une série de grèves, d’émeutes et, surtout, de plans programmes d’urbanisme affirmant leur rôle de ségrégateur, séparateur spatial entre les classes sociales. Dès les premières conséquences désastreuses de la crise de 1973, nombre d'intellectuels partisans
ou sympathisans de la révolution l'évoquait comme une utopie, une "vision structurelle de la totalité existante et en devenir" qui vise à "briser les liens de l'ordre existant" (Karl Mannheim, Das Konservative Denken (La pensée conservatrice) 1927) incapable de surmonter les contradictions du système du capitalisme avancé.Ce qui explique, en grande partie, la montée des mouvements maoïstes pour qui, le stade supérieur devait consister à briser non
plus l'oligarchie ou la bourgeoisie, mais le système capitaliste.








Les agressions économiques de l’ « extérieur »



Les raisons de l’échec du régime civil-militaire de Velasco sont pléthores, et il est difficile, aujourd’hui, de se frayer un chemin dans la jungle des ouvrages, études analyses prétendant en donner une explication rationnelle tant les positions des auteurs sont partisanes ; cela étant posé, nombreux s’accordent à affirmer que les difficultés économiques, après la crise de 1973, a privé le régime socialiste des fonds nécessaires pour véritablement asseoir, consolider la révolution, et nous l’avons évoqué, les actions de la finance internationale, sans aucun doute appuyées par la CIA, ont contribué à l’anéantissement de la révolution. Mais ceci ne peut expliquer la chute du président Velasco, d’autres pays socialistes, ayant connu les mêmes difficultés financières et les plans destructeurs du FMI purent prolonger leur régime, tant bien que mal, bien après 1973.


Populisme sans… Parti


Le système régime populiste, mais sans aucun parti politique constitué, ce système contradictoire pouvait difficilement fonctionner, et a laissé cette trop grande marge de manœuvre à ses opposants politiques, malgré sa nature antidemocrática y autoritaria, une répression non négligeable, et les bonnes dispositions du parti communiste et de la démocratie chrétienne avec, non sans réserves, un soutien de plus en plus marqué au fur et à mesure que grandissait leur confiance dans la volonté qu'avait Velasco de sortir le pays des mains de l'oligarchie et des États-Unis. Mais des premières années où le caractère graduel des réformes et la progression pacifique des organisations populaires dans les domaines de la gestion et de la propriété, délaissés par une oligarchie qui se repliait, retardèrent la formation d'un front commun de résistance, vint le temps, selon Hector Bejar, où :

« au fur et à mesure que la révolution progressait et que plus d'intérêts étaient touchés, les vaincus prenaient de la force ». Ils étaient nombreux « grands et moyens propriétaires terriens, capitalistes hostiles à la socialisation de l'industrie, avocats des entreprises impérialistes expropriés, industriels de la pêche, classes moyennes des villes, frustrés de voir les faveurs du gouvernement aller aux paysans et aux habitants des nouvelles implantations et, en général, tous ceux qui avaient le sentiment que la révolution remettait en cause leur situation bien établie ou les avantages qu'ils attendaient de l'avenir.»[42]

A ne pas vouloir établir une dictature, telle celle de Cuba, les « ennemis de l’intérieur », les « enemigos infiltrados » ont pu, tels des commandos en tant de guerre, saboter les lignes arrières, organiser une guérilla économique méthodique, au sein des ministères, comme dans les structures administratives locales, une autre idéologique au sein des universités, des Pueblos Jovenes, insidieusement et simultanément, attendant, patiemment la moindre opportunité pour attaquer ; le dirigeant de l’APRA, ennemi des militaires, Haya de la Torre, autorisé à résider à Lima avait cette formule reprise des anglais : « wait and see », commune aux groupes politiques réclamant la démocratie. L’oligarchie au sein des plus hautes instances du pays, regardait les conséquences de la crise mondiale, l'augmentation de la dette extérieure, la gestion du pouvoir qui n'était pas résolue dans la hiérarchie de l'armée. Les ennemis de la révolution pouvaient également compter sur l’opposition farouche des organisations trotskistes et marxistes-léninistes et notamment maoïstes, cette « nueva izquierda revolucionaria » dissidente du parti communiste, [43] tout aussi hostile à la « dictature » populiste du régime. Une opposition viscérale malgré le fait que les réformes puisaient allègrement dans un certain nombre de leurs idéaux, expropriations dans les campagnes et les mines, contrôle des moyens de production par les travailleurs, redistribution des bénéfices, systèmes d'autogestion, participation populaire, etc. En d’autres termes, la révolution – en marche, effective et non plus théorique, même si elle était inscrite dans le capitalisme d’État-, empiétait sur leurs plate-bandes idéologiques, et ces organisations par une hostilité grandissante contribuèrent indirectement mais sûrement, au retour de l'oligarchie.



Modernité contre Traditions



C’est une problématique qui revient souvent dans les analyses, l’archaïsme historique des couches inférieures de la population, du petit peuple, qui opposèrent une certaine méfiance ou réticence face aux réformes et ce, malgré les avancées sociales, et une incompréhension du fonctionnement très complexe des nouvelles structures et institutions de l’État. Le petit peuple n'était donc pas disposé à soutenir une révolution qui avait sa sympathie, mais que, dans son ensemble, il ne comprenait pas. L'entente entre les généraux radicaux et le peuple bénéficiaire des réformes était loin d'être parfaite. En effet, par formation, les militaires étaient hostiles à toute intervention du peuple et ne souhaitaient pas faire appel à lui ou à quiconque pour défendre une révolution qu'ils pensaient leur appartenir, jugeait Hugo Neira. Par la suite, les couches populaires durement affectées par la crise économique, qui exigeaient du travail, la paix, la fin d'une dégradation indéfinie de leur niveau de vie, « en avaient assez de l'utopie et de l'idéologie », des bouleversements radicaux, et selon H. Neira, l’anti-militarisme, l’anti-réformisme, se développèrent car « le pays avait soif de réalisme et de pragmatisme. » Dans le même mouvement, nombre d’intellectuels progressistes partisans ou sympathisants au régime concédaient que le programme révolutionnaire n’était qu’une utopie en ces temps de crise. Et, ironie de l’histoire, ce sera le conservateur modéré, partisan de l’ultra-libéralisme, et ancien président de la République, Belaunde, qui sera élu à la présidence en 1980 et poursuivra l’oeuvre de destruction des avancées sociales du régime de Velasco.



Le temps, ce grand prédateur


Certains observateurs les plus censés prétendent également, que la maladie (1973) du Conductor de la Revolución, entraînant finalement sa destitution (1975), n’ont pas laissé suffisamment de Temps au régime pour approfondir le processus révolutionnaire, pour forger l’ « Homme nouveau ». Tant il est vrai qu’au sein des ministères, des institutions de l’État, au sein des administrations, l’inexpérience des fonctionnaires partisans de Velasco était légendaire, qui s’exprime également – et surtout – dans les structures locales, notamment au sein des SINAMOS des Pueblos Jovenes et des communautés rurales. Des témoignages affirment qu’ainsi, les fonctionnaires de ce type de structure locale les plus méritants et efficaces étaient nommés à des postes de direction, abandonnant le « terrain » à des jeunes fonctionnaires certes partisans et enthousiastes mais n’ayant pas les capacité nécessaires – de dialogue ou d’orateur, d’organisateur, etc. - pour se charger des populations, qui elles au sein des barriadas, avaient depuis longtemps au sein des comités et autres organisations, des leaders rompus à ce genre d’exercice, et également, des militants de l’opposition tout aussi expérimentés. 


Le territoire fragmenté 
soumis aux lois du profit



L’aménagement équilibré du territoire, un des enjeux fondamentaux du gouvernement révolution peut-être considéré comme un échec. La politique du gouvernement se fondait sur des mesures de caractère général pour véritablement bâtir une industrie susceptible de rendre le pays moins dépendant de l’importation de produits manufacturés (associé à des mesures concernant le contrôle de l’État du commerce extérieur), et moderniser l’agriculture afin également de donner au Pérou une plus grande autonomie (il est à noter que le Pérou importait des denrées alimentaires par tonnes [44]). Le défi que lança la dictature socialiste aux élites intellectuelles du pays de l'extirper du Tiers Monde, de l'enrichir afin de redistribuir los ingresos personales y regionales., de le moderniser, de construire une réelle indépendance nationale, correspond à une révolution bourgeoisie urbaine, de ses élites contre le néo-féodalisme, le conservatisme de la minorité oligarchique terrienne. Aníbal Quijano estimait ainsi que

« una crisis de hegemonía producida por una tensión no resuelta entre los sectores de la oligarquía agraria y los sectores industriales de la burguesía. »

Et les objectifs des Fuerzas Armadas ont été de favoriser ou de créer les conditions pour intensifier, « intensificar la industrialización existente » ; et cela, en créant un procès inédit de rationalisation et de concentration capitaliste qui instaure les bases d’un renouveau des rapports en travail et capital, par notamment, le rôle inédit des coopératives, des syndicats ouvriers et agricoles, basé sur la participation des travailleurs au profit et à la gestion de l’entreprise, une sorte d’appareil institutionnel de contrôle des oligopoles [45]. La portée historique d’un tel projet est, pour le Pérou, incontestable, car en outre, y prennent place les revendications réformistes comme les positions radicales, organisées et rendues efficaces par une multiplication des organismes et des initiatives. Ce programme était inscrit dans l’adoption d’un plan général de rééquilibrage du territoire, conçu comme le principal instrument destiné à rationaliser les régions largement sous-développées, à travers la construction et la gestion de la production d’énergie, d’industries lourdes et de transformation des matières premières et d’activités industrielles rattachées aux marchés régional ou local, la réorganisation du secteur de la pêche industrielle, et la restructuration de la production agricole, etc. Un programme d’ampleur accompagné par une idéologie diffuse et une vaste propagande démagogique, dont les résultats sont décevants. D’une manière générale, les investissements publics ont à peine enrayé la situation antérieure, dans ce contexte – historique - de concentration spatiale et d’enclaves modernes industrielles et minières, des secteurs les plus productifs du pays liés aux investissements et à la technologie importés, qui répondaient à des impératifs inhérents à la logique de la concentration (du capital, de la main d’oeuvre, des services, etc.) et aux lois de l'accumulation imposées par le système de production capitaliste, incompatibles, avec les enjeux de décentralisation [46] du gouvernement. L'Agence nationale de Planification du Pérou en 1974 résumait de cette manière ces antagonismes :

« L'explication centrale de la situation actuelle de l'emploi est le maintien du modèle de développement capitaliste dépendant avec un secteur privé prédominant, qui détermine son rôle dans l'économie sur la base du profit maximum, et l'existence d'entreprises publiques qui en fait agissent selon les mêmes normes que le secteur privé. »

Ainsi, pour résumer grossièrement, si le gouvernement révolutionnaire a effectivement développé d’une manière considérable et diversifié les activités industrielles du pays, les grandes infrastructures de transport inter-régionales, les plans de décentralisation, confrontés aux « lois et logiques du profit » et de la technologie capital intensive, n’ont pas résisté aux contraintes structurelles du maintien des enclaves industrielles pré-existantes (bassins d’emploi, infrastructures de transport dont les ports, etc.), et du développement des industries dont la croissance est la plus forte, c'est-à-dire celles de haute productivité, pour stimuler-moderniser leurs productions. La logique fondamentale du développement capitaliste n'offre aucune autre possibilité (au Pérou comme ailleurs [47]). A cela, en outre, s’ajoutent les difficultés économiques du pays, les grèves conduites par les syndicats de l’opposition, les erreurs de prévisions, et les approximations faites entre les enjeux nationaux et régionaux. L’exemple de Villa el Salvador, par exemple, est symptomatique : nouvelle ville satellite du Grand Lima destinée à devenir, dans le cadre du plan de développement de la région, le support réservoir de population pour un nouveau complexe industriel programmé à court terme, qui ne vint jamais, faisant ainsi de cette ville de 100,000 pobladores, une cité-dortoir pour travailleurs « pendulaires » ou laissés pour compte du projet de modernisation.

Ainsi, telles ont été les principales  erreurs de la révolution portée par Velasco, et les difficultés extérieures comme intérieures non ou mal résolues, selon les analyses d’auteurs les plus censés. Évidement, à cela, d’autres causes et conséquences inattendues des grandes réformes, non prévues par le régime, qui jouait là à l’apprenti sorcier socialiste, peuvent compléter la longue liste.




CAPITALISME D’ETAT
ET
ARCHITECTURE
SOCIALISTES



Mais il reste un domaine particulier, un secteur pilier des économies nationales, quelle que soit la nature du régime, qui symbolise la négligence de la révolution contre ses plus farouches opposants : l’habitat social, le grand absent des réformes radicales (et par conséquence, des analyses des auteurs d’hier et d’aujourd’hui.) Hector Béjar évoquait :

« La ciudad, es decir la mitad de la población del Perú de la época, era el flanco débil de la revolución. »

La ville, « où résidait la moitié de la population du Pérou » était le point faible de la révolution ,ce qui est vrai, pour deux raisons essentielles :
  • Un ministère aux mains des intégristes de droite, bloquant systématiquement la grande réforme urbaine, et offrant à l’oligarchie, dépossédée de ses terres expropriées, un espace « sécurisé » (législation) où réinvestir leurs dédommagements, des opportunités de construction (bancaires) dédiées exclusivement à la classe moyenne solvable (et supérieure).
  • La croyance intime, pour une faction idéologique (anarcho-populiste) des dirigeants du SINAMOS, ayant la charge des Pueblos Jovenes et des Tugurios, d’une urbanisation de type populaire faisant l’apologie de la participation, et des Viviendas de interés social utilisant l’auto-construction aidée, (ayuda mutua et trabajo en comun), avec un investissement public minimum ; et une seconde, davantage pro-marxiste, très critique contre ces types de programmes, et exigeant comme force de proposition, une grande réforme urbaine calquée sur celle de Cuba, afin d’éliminer l’oligarchie urbaine (comme l’avait fait la réforme agraire pour l’oligarchie terrienne…).




Confrontations et Continuations et Convergences


En définitive, ces deux entités antagonistes, conservateur contre progressiste, chacune à leur manière, poursuivaient l’oeuvre des gouvernements précédents, les processus de fabrication, de développement et de [co]gestion de la ville sont identiques, comme ceux d’ailleurs concernant la pensée théorique et sa capacité à inventer de nouveaux modèles compatibles comme il se doit à la Real Politik du capitalisme d’État.

Pour ce qui concerne les barriadas, un fait est remarquable pour démontrer cette continuité politico-idéologique : l’on retrouve en effet, exactement les mêmes processus – dans tous les domaines – , entre l’invasion de la Noël 1954 à Lima sous la dictature d’Odrià, et celle de 1971, où dans les deux cas, les dictateurs-présidents interdisent puis autorisent les pobladores à s’installer, leur offrent titres de propriété, le dessin de leur nouvelle ville (Cuidad de Dios et Villa el Salvador), des modèles de maisons à auto-bâtir, quelques services publics pour la survie, des fonctionnaires bénévoles, leur bénédiction et aucune aide financière sérieuse, si ce n’est, un possible crédit dans une banque d’État. A presque vingt années d’écart, la pensée urbaine de l’intelligentsia péruvienne – et tiers-mondiste - est restée figée dans le mythe de l’urbanisation populaire minimum, qu’elle avait d’ailleurs théorisé dès les années 1950 (et qui lui conférait une certaine aura dans le monde). Leur principale motivation a bien été non pas d’inventer de nouveaux types de programmes ou de formes urbano-architecturales mais d’équiper les barriadas existants, c’est-à-dire engloutir des sommes considérables pour les programmes de travaux publics et d’assainissement des villes (construction des routes et des réseaux d’eau, d’eaux usées, d’électricité, de téléphone, et équipements publics), tout ce que n’avaient pas ou insuffisamment effectué les gouvernements précédents. A cet égard, par exemple, le concours PREVI PP1 fut particulièrement ignoré des dirigeants du SINAMOS, et les inventives propositions des architectes n’ont pas obtenu leurs faveurs, alors qu’elles introduisaient notamment de nouvelles thématiques concernant notamment l’écologie [48] et la densité urbaine, les relations espaces public-privé, etc. Et ce désintérêt ne vient pas du fait que ce concours international était sous l’emprise de leurs ennemis du Ministerio de Vivienda, qui de son côté, l’organisa mais sans grand entrain.









Concentration du Capital

Ainsi placé au centre des politiques concernant l’habitat, le rôle du secteur privé a été déterminant, mais les acteurs de l’économie de marché s’intéressaient depuis longtemps aux zones urbaines pauvres des villes. Selon H. Béjar, 
« Los industriales y comerciantes peruanos veían en los pueblos jóvenes un gran mercado de consumo para sus materiales de construcción, ropa, alimentos, artefactos para el hogar, etc. »

Effectivement, la bourgeoisie liée au commerce y trouvait là des activités très rentables, notamment dans les commerces spécialisés dans la construction, qui devaient alimenter en matériaux, outils, et équipements techniques (plomberie, électricité, etc., évier, douche, wc, etc.) le marché considérable, en constante évolution, des centaines de barriadas du pays, c’est-à-dire, un marché étendu à plusieurs millions de pobladores (leur nombre palliait leur peu de moyens). A ce marché considérable s’ajoute celui des services – mais davantage liés à l‘économie informelle -, concernant l’artisanat constitué par les maîtres-maçons [49],charpentiers, plombiers, etc., marché qui dit-on, a fait naître des fortunes [50]. Les études et analyses d’auteurs pro-marxistes considéraient ainsi ce marché comme le plus rentable, loin devant les activités de spéculation, et que l’oligarchie « commerçante » était tout à fait partisane pour ce type de concentration (de capital) urbaine populaire (à l’opposé des intérêts de l’oligarchie « terrienne » qui voyait ces terres soit envahies soit expropriées),et surtout, constitué de masures maisons sous le régime de la propriété individuelle, sans quoi, bien sûr, rien n’était possible. En cela, ils rejoignent les préférences des pobladores, et notamment des Indios émigrés [51]des campagnes d’habiter dans une maison avec un espace extérieur.


« Casa propia para todos los peruanos »


Ce qui caractérise ainsi les barriadas de Lima, à cette époque, est leur fabuleuse étendue de par l’absence remarquable, d’immeubles d’habitations collectifs verticaux, c’est-à-dire, le type de construction économiquement le plus viable pour l’habitat social, par la densité urbaine, par la réduction des « distances », de voirie et de transport, de canalisation, etc, et celle des matériaux utilisés (murs et planchers mitoyens, etc.). Mais ce type d’urbanisation ne correspondait pas selon H. Béjar aux :

« organismos capitalistas de infiltración, predominantemente norteamericanos, tanto laicos como religiosos, buscaban impedir el avance de las fuerzas de izquierda mediante el aliento a las expectativas de los pobladores hacia la propiedad privada. El mismo propósito estaba presente en la acción de los grupos oligárquicos nacionales. La iglesia católica propicia una importante red de líderes para mantener su influencia ideológica y moral frente a la penetración protestante de los cuerpos de paz y las iglesias norteamericanas. »

En 1968, déjà, la culture architecturale et urbaine affirmait la nécessité de la Ville compacte qui répondait aux exigences de l’économie urbaine. Mais au Pérou, dans ce climat d’ « architecture populiste » (entretenu par les progressistes), de propriétarisme exacerbé (par les conservateurs), pas de place comme à Cuba et d’autres contrées socialistes, pour les immeubles d’habitation sociale en location. L'institut National de l'Epargne et du Logement de Cuba, dirigée par l'admirable Pastorita Nunez, s'attaqua dès les premiers mois post-révolutionnaires aux bidonvilles de La Havane [52]– Las Yaguas, Llega y Pon, La Cueva del Humo, etc. - en érigeant des ensembles de maisons mitoyennes préfabriquées bâties collectivement par des « milices » organisées, aidées par des volontaires, on se souvient de Che Guevara, alors ministre, y participant le dimanche. Par la suite s’érigea dans la banlieue de la capitale cubaine des ensembles d’immeubles d’habitations et modernes et collectifs. Cela étant, le modèle cubain montra vite ses limites, par la qualité des constructions victimes d’un financement minimum, et leur nombre limité.

En 1990 Gustavo Riofrío dans son livre intitulé “Construir la ciudad (popular) de los 90. Entre el Estado y Mercado”, affirmait ainsi :

« En d'autres termes, la vision née dans les années soixante-dix, expliquant que la ville de Lima a connu une croissance vertigineuse en raison de la migration attirée par le boom du développement, ne correspondait pas à la réalité.(...) l'énergie développée par les classes populaires est un fait important, mais aussi la crisis de la barriada, comme un modèle d'auto-construction de la ville populaire qui pourrait être son symbole : des maisons à moitié construites. »


Spéculation


Les mécanismes de la spéculation ont bien été entravé par les directives intransigeantes du gouvernement Velasco, cela étant, malgré le risque de sanctions, et les difficultés pour y parvenir, l’oligarchie ne relâcha pas ses efforts afin de conserver ses biens fonciers, d’éviter l’expropriation et de les faire fructifier ; le plus souvent, par un système de corruption actif (l’on passait d’une zone constructible à une zone agricole, par exemple), par le jeu des dérogations (notamment en faveur des officiers aisés possédant des domaines, par exemple, ou bien par le jeu de complicité politique au sein de l’administration, de la municipalité, etc.), au pire, le propriétaire concédait à vendre un terrain mais « au prix fort », ou bien, préférait s’associer (ou créer) à une société immobilière de construction, et bâtir une résidence pour les classes solvables, et ce, avant une possible expropriation. Ce dernier cas était courant, parfois en contournant les lois et les normes exigées pour la construction (sur des terrains classés agricoles, en zone inondable, sans raccordements aux réseaux, etc.). Ces activités immobilières connurent un certain succès, car l’État accordait aux constructeurs maintes avantages et les banques nationalisées des taux d’emprunt incitant à investir dans ce secteur.


Les « mouvements de pobladores »


La troisième force en présence présentait, en fait, deux entités, la première concerne les associations de pobladores des Pueblos Jovenes tout aussi puissantes et bien organisées que les administrations de l’État, pour faire valoir leurs droits et leurs revendications, disposant elle-aussi de ces propres « instruments » de persuasion et de dissuasion pour parvenir à ces fins ; la seconde représente la masse « informe » et non constituée des « envahisseurs » illégaux, los grupos de invasores ; pouvant, parfois, rentrer en conflit avec les pobladores habitants des Pueblos Jovenes légaux. A Lima, où les invasions massives – interdites – étaient réprimées, les invasores expérimentèrent d’autres formes d’urbanisation « sauvage », plus discrètes, dans les zones éloignées du centre ville, ou celles de relief accidenté, ou bien, par l’extension « progressive » des barriadas existantes, « grignotant » progressivement un territoire.

On peut affirmer, sans exagérer, que ce sont eux, les illégaux, et les « mouvements de pobladores » qui ont façonné en grande partie et depuis l’après seconde guerre mondiale, les plans des grandes villes du pays, l’État intervenant là où ils avaient décidé de s’installer. L’armée ou la police les délogeaient ? Ils n’avaient alors d’autre choix que de s’installer plus loin, et ainsi de suite. José Matos Mar écrivait à ce propos :


« La inmensa gravitación adquirida en Lima por lo andino por causa de la migración, afecta y modifica no solamente al aspecto físico de la capital, sino también sus formas de cultura y su sociabilidad. »


Et ségrégation urbaine



Tout ceci conjugué anéantira la volonté supérieure et les efforts du gouvernement d’unifier la nation et de briser les barrières sociales (la organización y las relaciones entre las clases sociales), causes de la désunion et des antagonismes entre les uns et les autres, car ce qui caractérisait les villes péruviennes était bien une formidable ségrégation résidentielle [53] de l'espace urbain, qui se développa de manière exponentielle après la crise de 1973. Cette ségrégation spatiale sera à ce point affirmée que les militants armés du Sentier Lumineux pourront sans grandes difficultés (sous les menaces de représailles toutefois) s’implanter dans les barriadas du Grand Lima dans les années 1990, y recruter militants et sympathisants (et ce faisant, à égalité, nombre d’ennemis acharnés) et même y organiser séances politiques publiques et services à la population (notamment en expulsant exécutant voleurs, violeurs et délinquants).




Urbanisme Politique



Le Gobierno Revolucionario de las Fuerzas Armadas disposait de par ses réformes radicales d’une marge de manœuvres inédites et suffisantes pour sinon tenter d’équilibrer dans les villes, le laisser-faire dans le maillage des interventions publiques qui sont appelés à jouer – comme c’est le cas de l’habitat social – une fonction de médiation et de régulation. Les instruments dont disposaient les grands administrateurs de l’État étaient assez puissants pour y parvenir : le contrôle des terrains (expropriations et législation) leur offrant des opportunités foncières pour bâtir, le contrôle « radical » des banques nationalisées (et donc de la nature et des taux des crédits, des incitations fiscales pour le secteur de la construction, etc.), le contrôle des prix à l’importation, et en outre, d’une industrie du bâtiment moderne (incluant des cimenteries) et des matières premières en quantité suffisantes (le bois de l’Amazonie, les mines de la Sierra, etc.), et enfin, des professionnels de l’architecture et de l’urbanisme compétents, préparés aux problématiques spécifiques des villes du pays, dont un certain nombre employés au sein des administrations.

Mieux encore, plutôt que de renouveler le personnel, comme il se doit, des directions des administrations, des institutions de l’État, le gouvernement révolutionnaire leur affecte de nouvelles missions, les ré-organise de fond en comble, et pour mieux mettre en œuvre les réformes en crée de nouvelles : il se dote ainsi d’un appareil administratif bouleversant les traditions jusqu’alors bien établies -le train-train besogneux -, dont celle de corruption. Ce n’est certes pas la « grande » réforme urbaine de Cuba, mais l’ensemble de ses instruments – et la foi en l’avenir – aurait pu atténuer et de manière profonde, les dysfonctionnements de la ville capitaliste, par essence, chaotique, d’en corriger les distorsions, et ce, notamment par l’habitat social. Le gouvernement socialiste et les conservateurs radicaux estimèrent que l’équilibre social et économique des villes, et de la capitale en particulier, ne pouvait trouver réponse qu’à une échelle plus large par l’équilibre du territoire ; un « équilibre » jamais trouvé, mis à mal par les impératifs spatiaux des activités industrielles, qu’il s’agissait en particulier de soutenir pas des financements publics conséquents (avec un budget consacré à la Défense et la réforme agraire aussi important), au détriment de la construction publique. Et selon Hector Béjar :

« No se había definido aún una política urbana revolucionaria porque el foco de atención era la reforma agraria. »


Ainsi, les fonds publics dédiés à l’habitat social n’ont pas été à la hauteur des problèmes rencontrés par les populations, et, d’une manière générale, les autorités ont préféré rendre viable et équiper les « Pueblos Jovenes » existants, plutôt que de s’engager dans la construction d’immeubles d’habitations, d’ailleurs contraire aux intérêts de l’oligarchie « commerçante », et aux idéaux, faut-il le souligner, des organisations humanitaires du monde entier.







S’occuper des barriadas pré-existantes dans la métropole liménienne devait favoriser le passage de l’extrême pauvreté vers une pauvreté plus modérée, et cibler leurs populations dans un but essentiellement clientéliste. Et si l’intelligentsia architecturale n’a pas brillé pour renouveler les modèles et les types d’habitations en faveur des populations les moins solvables, les « « pro-marxistes » (les militaires conservateurs employaient le terme de « gauchistes » ou « d’agitateurs politique », et les militants de la gauche révolutionnaire les considéraient comme des traîtres) des SINAMOS ont, au contraire, apporté une autre « manière », une autre méthode, pour l’organisation politique et culturelle des habitants des quartiers défavorisés : sans doute est-ce là la grande nouveauté du gouvernement révolutionnaire, il s’agissait, peut-on dire, de « politiser » l’urbanisme.

Ainsi la « participation » populaire, la « construcción del movimiento popular » pour l’avènement d’une « democracia social de participación plena » ont été érigées en fer de lance pour l’ensemble des programmes de la révolution, et notamment au sein des Pueblos Jovenes avec le SINAMOS. L’expression de la nouveauté s’est affirmée par les théories des partisans du « no partido », contre la création ex-nihilo d’un parti de la révolution regroupant les partisans de Velasco ; ils estimaient que ce type d’organización tradicional était par essence anti-démocratique, favorisait le clientélisme, le paternalisme et la corruption, et dégénérait avec le temps, tel l’APRA, en force anti-progressiste, éloignée du -petit- peuple. Et plutôt qu’un parti politique, le gouvernement préféra se doter d’un appareil administratif à vocation politique, le SINAMOS, dont un des objectifs fut d’organiser les masses populaires dans une nuée [54] d’associations, comités, organisations, pratiquement pour chaque type de la population (jeunesse, femmes, etc.), d’activités, de lieux de résidence, et d’habitat (dont les auto-constructeurs), etc.

Toute l’intelligence de ce système a bien été d’être dynamique, et flexible répondant au bouleversement – continuel – imposé par les réformes, et en théorie, aux revendications des habitants ( incorporar progresivamente las exigencias populares a la vida del Estado), n’hésitant pas pour cela à créer d’autres organismes [55]. D’un modèle statique (administration) technocratique et a-politique dont la vocation la plus haute est la « suppression » des déséquilibres par l’adoption de plans programmes à long terme conçus selon des prévisions, se superpose – où s’oppose - un modèle dynamique [56] dont la logique peut être considérée comme une « gestion » à court terme des déséquilibres à l’échelle locale, et ce, dans une vision « politique » affirmée [57].

La « politisation » des masses populaires au sein des barriadas a, incontestablement, été un échec « politique » pour le gouvernement Velasco, n’ayant pas réussi à rallier les masses populaires à leurs programmes radicaux ; à l’inverse, la « participación plena » a permis effectivement d’appuyer et de développer la solidarité, de former les leaders de la multitude d’organisations elle-mêmes nées, pour beaucoup, sous les auspices du SINAMOS, et a plus que largement contribué, par ces enseignements, à leur dynamisme et… autonomie, et à auto-gérer leurs communautés, bien après la disparition de l’organisme.

Cela étant, était-il vraiment possible de concilier un régime militaire autoritaire, anti-démocratique donc, et répressif avec les idéaux de « democracia social de participación plena » ? Dans ce cadre, les bases populaires – consultées - ont-elles réellement influencé les décisions des technocrates ? Ce système n’était-il pas une sorte de « compensation sociale » destinée à encadrer au mieux les pobladores et éviter l’autonomie des « mouvements populaires » en les fragmentant, les isolant dans un système « corporatiste » ?


Etait-ce utopie, pour les intellectuels radicaux, les « agitateurs professionnels » oeuvrant au sein de SINAMOS, cette idéologie du proyecto participativo ? Hector Béjar répondait à cette question souvent posée :

« ...era una utopía. Pero aquella utopía era la única que expresaba una transformación real de la sociedad y no un cambio ficticio. »








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NOTES


[1] Cela nous rappelle un certain président socialiste de France.
[2] Le MIR Movimiento de Izquierda Revolucionaria (Mouvement de la Gauche Révolutionnaire), scission marxiste du parti politique Alianza Popular Revolucionaria Americana (APRA) dirigée par Luis de la Puente Uceda ; et l’ELN (Armée de Libération nationale), groupe communiste dissident dirigé par Hector Bejar. 
[3] Juan Velasco Alvarado, inconnu en France (de Gaulle était pourtant le modèle de Velasco), a été l’un des plus grands réformistes militaires du 20e siècle, il demeure aujourd’hui au Panthéon des militaires socialistes aux côtés du mexicain Lázaro Cárdenas,Torrijos (Panamá), du général progressiste Juan José Torres (Bolivie), Getulio Vargas (Brésil), Perón (Argentine), Arbenz (Guatémala), de Líber Seregni Mosquera (Uruguay, mis qui ne sera jamais président) de Nasser, Thomas Sankara (Burkina Faso), et de Hugo Chavez au Vénézuela qui admirait profondément Velasco (rencontré alors qu’il était un jeune officier en 1974), un de ses modèles. Contrairement à la plupart d’entre eux, il refusa catégoriquement d’organiser un quelconque culte de sa personnalité. Les grandes réformes de son gouvernement ont été en Amérique du Sud, parmi les plus radicales et les plus nombreuses, outre Cuba. Fidel Castro considérait à ce titre, que la réforme agraire péruvienne était ainsi la plus importante du continent, car elle avait brisé d’une part l’oligarchie terrienne et transformé fondamentalement les structures traditionnelles féodales encore en vigueur dans les campagnes du pays, et ce, habitées par des millions de paysans.
Son premier discours adressé au Peuple (en espagnol) :
http://www.marxistsfr.org/espanol/velasco/1969/octubre/03.htm
[4]Imaginez aujourd’hui en France, un conseil des Ministres avec M. Le Pen et N. Sarkozy aux côtés d’Olivier Besancenot, et Jean-Marc Rouillan... 
[5] « El populismo militar como modelo de desarrollo nacionál : el caso
peruano », International Political Science Association, Rio de Janeiro, Political Science Round Table, 1969 ; cité par Löwy Michael, Sader Eder. 
[6] Löwy Michael & Sader Eder. « La militarisation de l'État en Amérique latine. » In: Tiers-Monde, tome 17, n°68, 1976. L'Amérique latine après cinquante ans d'industrialisation.
http://www.persee.fr/doc/tiers_0040-7356_1976_num_17_68_2673
[7] Dans le même esprit : Theotonio dos Santos évoquait le Bonapartismo progresista : « ... (es) un gobierno autoritario, apoyado sobre todo en un
movimiento popular controlado y que, a costa de concesiones a los más dóciles
y de represión a los revolucionarios, garantiza al mismo tiempo el dominio
burgués sobre el movimiento popular y las medidas progresistas de la burguesía
contra los sectores más atrasados en la clase dominante. »
[8] Publications du SINAMOS: « Significado político y social del processo
revolucionario peruano »
[9] Carlos Delgado répertoriait plusieurs types :
• I Barriadas Internas de Alta Densidad.
• II Barriadas Periféricas de Alta Densidad.
• III Barrios Internos en Consolidación Incipiente.
• IV Barrios Internos en Consolidación Avanzada.
• V Barrios Periférico s Recientes.
• VI Barrios Periféricos en Consolidación Incipiente.
• VII Barrios Periféricos en Consolidación Avanzada.
• VIII Barrios Periféricos en Medios Rurales
[10] Plusieurs types d’habitat se retrouvent dans la catégorie « tugurios » :
• los corralones ;
• las callejones ;
• las casas subdividas (o conventillo) ;
• las quintas decadentes ;
• los solares ;
• las azoteas de edificios nuevos.
[11] Le Pérou était confronté aux mêmes problèmes structurels qu’avait connu
Cuba : prédominance économique de la capitale concentrant industries (90 % de
l’activité portuaire du pays y étaient concentré) et population (21 % de la
population du pays en 1959) au détriment des provinces sousdéveloppées,
crise
exceptionnelle du logement (en 1953, 53 % de la population nationale
habitaient dans les bidonvilles périphériques, taudis des quartiers anciens
urbains et des zones rurales, représentant près de 47 % des habitations du pays
contre 32,6 % d’habitations décentes ou confortables occupées par 27 % de la
population. Entre 1945 et 1958, la production annuelle de logements était
dérisoire : 10,200 unités alors que la population augmentait de 134,000
habitants. En 1959, le déficit de logements était estimé à près de 700,000 unités,
avec une demande annuelle de 28,000 unités pour absorber la croissance
naturelle, à compenser avec le départ massif de cubains vers d’autres contrées
capitalistes, les USA et la Floride en particulier…).
[12] Oiga : 8 de noviembre de 1968; 30 de noviembre de 1968 ; 21 de marzo de

1969; 11 de abril de 1969; 12 de setiembre de 1969; 16 de noviembre de 1969.
[13] Notons ici qu’un des fils de Velasco était architecte.
« Au Pérou, le retour de l'oligarchie » Revue Études, 1980.« Au Pérou, le retour
de l'oligarchie » Revue Études, 1980.
[14] « Au Pérou, le retour de l'oligarchie » Revue Études, 1980.
[15] Discours de Velasco, 24 de junio de 1971 : « No es nuestra intención
propiciar la formación de un partido político adicto al gobierno revolucionario.
Sabemos muy bien que el proceso revolucionario debe plasmarse en una real
transferencia de poder hacia los sectores mayoritarios del país…. Y para
garantizarlo de manera efectiva es preciso que desde ahora los hombres y
mujeres de nuestro pueblo empiecen a ejercer su poder de decisión sobre todos
aquellos aspectos de nuestra vida que afectan su destino….Sólo así podremos
estar seguros de que el pueblo hace suya esta revolución. Y sólo así podremos
también estar seguros de la total irreversibilidad del proceso revolucionario. »
[16] D’origine très modeste, de petits paysans de la région de Cuzco, il avait pu
dans sa jeunesse être confronté avec toute la misère des Indios. Comandant la
División Blindada, l’unité militaire la plus importante de Lima, il est un des
principaux soutien de Velasco, classé « radical ».
[17] Dont Hélan Jaworski, Jaime Llosa, José Luis Alvarado, Diego Robles,
Francisco Guerra García, Gerardo Cárdenas, Ismael Frías, Willy Bezold, Mario
Vásquez, José Adolph, le révolutionnaire libéré Héctor Béjar, Carlitos Franco
du Parti Communiste, l'argentin Noberto Ceresole sociologue, qui rejoindra plus
tard les rangs des guérilleros trotskystes de l'ERP en Argentine, l'anthropologue
brésilien Darcy Ribeiro, fuyant la dictature de son pays, nommé plus tard
directeur du département scientifique, etc.
[18] Considérés comme des gauchistes, ils avaient pourtant la protection du
président en personne ; ainsi, par exemple, le 22 avril 1972, la Sociedad
Nacional Agraria protesta énergiquement contre les militants dirigeants du
SINAMOS, accusés de fomenter des troubles (labor de agitación) dans les
haciendas. Comme réponse, le SNA fut intégré le 12 mai 1972 au sein du
patrimoine administratif du SINAMOS, qui avant avait organisé des longues
marches de protestation de paysans contre la Sociedad Nacional Agraria.
[19] Ses principaux offices (nationaux, régionaux et locaux) :
•Oficina Nacional de Desarrollo de Pueblos Jóvenes.
•Oficina Nacional de Desarrollo Cooperativo.
•Oficina Nacional de Desarrollo Comunal.
•Fondo Nacional de Desarrollo Económico.
•Corporaciones Departamentales de Desarrollo y Juntas de Obras Públicas.
•Dirección General de Promoción Comunal.
•Dirección de Organizaciones Campesinas.
•Dirección de Promoción y Difusión de la Reforma Agraria.
•Oficina Nacional de Apoyo a la Movilización Social ORAMS (en 1972)
•Oficinas Zonales de Movilización Social OZAMS
•Oficinas de Promoción Local.
[20] En France, le parti Communiste faisait les mêmes reproches aux autoconstructeurs
des groupes affiliés aux Maisons Castor.
[21] DESCO est le diminutif de Desarroïlo comunltario, c'estàdire
développement communautaire, nom d'origine de cet organisme non
gouvernemental (ONG). Aujourd'hui, le véritable nom de DESCO est Centro de
estudios y promotion del desarroïlo (DESCO). DESCO est une des plus
anciennes ONG de développement au Pérou généralement situés à gauche. Ils
interviennent à la campagne, sur la côte, dans la montagne et en ville. Ils
soutiennent des projets de cuisines populaires, agissent comme professionnels
dans les mairies, et sont actifs dans le domaine de l'éducation populaire, le
développement du logement et des entreprises d'artisans (recherche de crédits,
technologies, etc.).
[22] “Bureaucratic DemandMaking
and Clientalistic Participation in Peru,” in
Authoritarianism and Corporatism in Latin America, ed. James M. Malloy
(Pittsburgh: University of Pittsburgh Press, 1977).
[23] After the Planners, New York, Simon & Schuster, 1971.
[24] L'ancêtre du groupe révolutionnaire Sentier Lumineux naît en 1967, le «
Comité régional José Carlos Mariátegui » sous l'emprise de Abimael Guzmán,
est actif à Lima. En 1973, le Frente de Estudiantes Revolucionarios (FER) de
Huamanga distribuait clandestinement dans les universités des tracts « Por el
Sendero Luminoso de Mariátegui ».
[25] Bien plus tard, le « Plan sanitaire » du président Fujimori (1996 à 2000)
visait à éliminer ou diminuer le problème indigène par des campagnes de
stérilisation forcées, dénommées Festivals des trompes bouchées. Il fut
condamné à 25 années de prison pour le massacre de Barrios Altos en 1991
(mort de quinze personnes dont un enfant de 8 ans); le massacre de l'université
de La Cantuta en 1992 (mort de neuf étudiants et d'un professeur) ; la
disparition de 67 étudiants à Huancayo et la disparition de plusieurs habitants à
Chimbote ; assassinats effectués par un escadron de la mort, Grupo Colina,
agissant sous ces ordres.
[26] Il est considéré comme l’un des socialistes latinoaméricains
les plus
influents du 20e siècle. Son oeuvre la plus connue, Sept essais d’interprétation
de la réalité péruvienne (1928), est l’apologie d’un socialisme adapté au
contexte péruvien. Mariátegui dénonçait l’oligarchie terrienne, coupable

d’avoir engendré la misérable situation économique du pays et les conditions devie indignes des indigènes. Il défend l'idée que la transition vers le socialisme
pourrait s'opérer sur les formes d'un collectivisme traditionnel comme le
pratiquaient les Amérindiens.Son influence est considérable au sein de la
Nouvelle gauche des années 1968, qui revisite son oeuvre.
[27] Figure légendaire, il prit les armes contre les Espagnols en 1780. Sa guerre
suscita l’adhésion des paysans des hauts plateaux et il constitua une puissante
armée. Malgré un siège acharné, Túpac Amaru ne réussit pas à prendre
l’ancienne capitale de l’empire inca. S’étant replié, il fut trahi par un cacique
rival, « questionné » et écartelé sur la place publique de Cuzco.
[28] Le SINAMOS devait former le nouvelles formes d’organisation du monde
rural, plus modernes et considérées comme plus efficaces pour accroître la
production. Le personnel SINAMOS allait ainsi dans les communautés
paysannes, dans les haciendas, et réunissaient les travailleurs pour leur
expliquer la réforme agraire, les nouvelles lois et les nouveaux droits dont ils
jouissaient. Puis, ils demandaient aux comuneros de se constituer en
coopérative : coopérative communale dans les communautés, coopérative
agraire de production (CAP) dans les haciendas, ou encore, selon un modèle
plus complexe, la Société agricole d’intérêt social (SAIS) qui regroupe des
haciendas et des communautés. On promettait la mise à disposition de nouveaux
facteurs de production, l’introduction du salaire dans les CAP et SAIS et une
série d’améliorations d’infrastructure (écoles, dispensaires, voie d’accès) dans
les communautés. Moyennant quoi les paysans devaient se mettre à la tâche en
suivant les « conseils » qui leur étaient donnés par les techniciens, et travailler
selon des méthodes rationnelles. Quant à la mise en application des bons
conseils du SINAMOS, c’est à la structure d’encadrement syndicale qu’il
revenait de s’en charger. La Confédération nationale agraire (CNA) supervisait
les nouvelles organisations de paysans : coopératives agraires, sociétés agraires
d’intérêt social, communautés paysannes et « groupes paysans », et
« associations agraires » de paysans sans terre. Ces organes de base étaient
coordonnés ensuite au sein des « ligues agraires », chacun élisant un certain
nombre de représentants.
[29] F. Guerra Garcia, « Politica e identidad nacional », in Peru : Identidad
Nacional, 1979, Lima, CEDEP.
[30] Il n’est pas aisé d’aborder les conséquences de la réforme agraire sur le
monde paysan dans les régions des Andes tant les textes et études et analyses
sont partisans, et les différences essentielles entre paysans sans terre et ceux
plus aisés ayant su se débrouiller pour obtenir maintes avantages dans le
nouveau système très complexe imaginé par le gouvernement ; cela étant des
témoignages de l’époque assurent que le collectivisme autoritaire des
203
techniciens et directeurs des organes de Velasco, au sein des nouvelles
structures, s’apparentait dignement, pour le travailleur salarié au sein d’une
coopérative, au paternalisme du grand propriétaire d’hacienda de jadis, que les
salaires étaient à peine plus élevés, privés en outre des cadeaux (mariage,
naissance, baptême, etc.) offerts par l’haciendero à ses travailleurs, entre autres
nombreux griefs.
[31] Toute partition d'une exploitation agricole de dimension inférieure à
l'unité agricole familiale fut interdite, en cas de succession les héritiers
désignaient, ou au besoin la Direction de la réforme agraire, celui qui devait
reprendre la terre et dédommager ses frères et soeurs.
[32] Des exresponsables
reconnaissaient qu'on ne peut traiter le problème de la
terre sans poser le problème des valeurs culturelles qui s'y rattachent. Carlos
Franco : « Les valeurs de coopération, d'échange et de réciprocité comme en
général les pratiques collectivistes de la culture andine qu'exprime l'organisation
communale ne furent pas suffisamment prises en compte par les responsables de
la politique de participation. »
[33] « La revolución de Velasco en cifras ». Lima: Ediciones INPET, 1989.
[34] Selon Hector Béjar, des documents déclassifiés de la Maison Blanche
révèlent qu’en décembre 1971, son président Richard Nixon planifiait déjà la
chute de Allende, mais aussi de Velasco, en citant le Diario La República de
Lima 18 octubre 2009.
[35] Le 16 mars 1973, une grande manifestation est organisée par plusieurs
organismes dont le SINAMOS, mais aussi les partis, Acción Popular Socialista,
la Democracia Cristiana et lel Partido Comunista, pour souhaiter un bon
rétablissement au président convalescent, qui rassemblent 300,000 personnes ;
mais tous les fonctionnaires, y compris ceux en vacances, par ordre, devaient
s’y rendre.
[36] Velasco pensait, peutêtre,
démissionner le 3 Octobre 1975, pour le
septième anniversaire du golpe. Au cours d’une grande cérémonie, il devait
livrer la présidence à Morales Bermudez, mais continuer à exister comme « chef
de la révolution ». Cette idée fut peutêtre
le fruit du général Graham qui avait
séjourné en Chine et s’était entretenu avec Mao, alors malade, incarnant
toujours et encore le symbole de l’unité, tant bien que mal (tout comme
Velasco) tandis que Chu EnLai
assumait la responsabilité du gouvernement.
Une solution plus ou moins identique devait permettre à Velasco de se retirer
avec dignité. Ce plan était tenu confidentiel, connu seulement des plus proches
fidèles.
[37] Licencié en Psychologie « con mención especial en Psicología Social »
(1969), militant pour un temps au Parti Communiste, il occupe en 1970 un poste vie indignes des indigènes. Il défend l'idée que la transition vers le socialisme
pourrait s'opérer sur les formes d'un collectivisme traditionnel comme le
pratiquaient les Amérindiens.Son influence est considérable au sein de la
Nouvelle gauche des années 1968, qui revisite son oeuvre.
[27] Figure légendaire, il prit les armes contre les Espagnols en 1780. Sa guerre
suscita l’adhésion des paysans des hauts plateaux et il constitua une puissante
armée. Malgré un siège acharné, Túpac Amaru ne réussit pas à prendre
l’ancienne capitale de l’empire inca. S’étant replié, il fut trahi par un cacique
rival, « questionné » et écartelé sur la place publique de Cuzco.
[28] Le SINAMOS devait former le nouvelles formes d’organisation du monde
rural, plus modernes et considérées comme plus efficaces pour accroître la
production. Le personnel SINAMOS allait ainsi dans les communautés
paysannes, dans les haciendas, et réunissaient les travailleurs pour leur
expliquer la réforme agraire, les nouvelles lois et les nouveaux droits dont ils
jouissaient. Puis, ils demandaient aux comuneros de se constituer en
coopérative : coopérative communale dans les communautés, coopérative
agraire de production (CAP) dans les haciendas, ou encore, selon un modèle
plus complexe, la Société agricole d’intérêt social (SAIS) qui regroupe des
haciendas et des communautés. On promettait la mise à disposition de nouveaux
facteurs de production, l’introduction du salaire dans les CAP et SAIS et une
série d’améliorations d’infrastructure (écoles, dispensaires, voie d’accès) dans
les communautés. Moyennant quoi les paysans devaient se mettre à la tâche en
suivant les « conseils » qui leur étaient donnés par les techniciens, et travailler
selon des méthodes rationnelles. Quant à la mise en application des bons
conseils du SINAMOS, c’est à la structure d’encadrement syndicale qu’il
revenait de s’en charger. La Confédération nationale agraire (CNA) supervisait
les nouvelles organisations de paysans : coopératives agraires, sociétés agraires
d’intérêt social, communautés paysannes et « groupes paysans », et
« associations agraires » de paysans sans terre. Ces organes de base étaient
coordonnés ensuite au sein des « ligues agraires », chacun élisant un certain
nombre de représentants.
[29] F. Guerra Garcia, « Politica e identidad nacional », in Peru : Identidad
Nacional, 1979, Lima, CEDEP.
[30] Il n’est pas aisé d’aborder les conséquences de la réforme agraire sur le
monde paysan dans les régions des Andes tant les textes et études et analyses
sont partisans, et les différences essentielles entre paysans sans terre et ceux
plus aisés ayant su se débrouiller pour obtenir maintes avantages dans le
nouveau système très complexe imaginé par le gouvernement ; cela étant des
témoignages de l’époque assurent que le collectivisme autoritaire des
203
techniciens et directeurs des organes de Velasco, au sein des nouvelles
structures, s’apparentait dignement, pour le travailleur salarié au sein d’une
coopérative, au paternalisme du grand propriétaire d’hacienda de jadis, que les
salaires étaient à peine plus élevés, privés en outre des cadeaux (mariage,
naissance, baptême, etc.) offerts par l’haciendero à ses travailleurs, entre autres
nombreux griefs.
[31] Toute partition d'une exploitation agricole de dimension inférieure à
l'unité agricole familiale fut interdite, en cas de succession les héritiers
désignaient, ou au besoin la Direction de la réforme agraire, celui qui devait
reprendre la terre et dédommager ses frères et soeurs.
[32] Des exresponsables
reconnaissaient qu'on ne peut traiter le problème de la
terre sans poser le problème des valeurs culturelles qui s'y rattachent. Carlos
Franco : « Les valeurs de coopération, d'échange et de réciprocité comme en
général les pratiques collectivistes de la culture andine qu'exprime l'organisation
communale ne furent pas suffisamment prises en compte par les responsables de
la politique de participation. »
[33] « La revolución de Velasco en cifras ». Lima: Ediciones INPET, 1989.
[34] Selon Hector Béjar, des documents déclassifiés de la Maison Blanche
révèlent qu’en décembre 1971, son président Richard Nixon planifiait déjà la
chute de Allende, mais aussi de Velasco, en citant le Diario La República de
Lima 18 octubre 2009.
[35] Le 16 mars 1973, une grande manifestation est organisée par plusieurs
organismes dont le SINAMOS, mais aussi les partis, Acción Popular Socialista,
la Democracia Cristiana et lel Partido Comunista, pour souhaiter un bon
rétablissement au président convalescent, qui rassemblent 300,000 personnes ;
mais tous les fonctionnaires, y compris ceux en vacances, par ordre, devaient
s’y rendre.
[36] Velasco pensait, peutêtre,
démissionner le 3 Octobre 1975, pour le
septième anniversaire du golpe. Au cours d’une grande cérémonie, il devait
livrer la présidence à Morales Bermudez, mais continuer à exister comme « chef
de la révolution ». Cette idée fut peutêtre
le fruit du général Graham qui avait
séjourné en Chine et s’était entretenu avec Mao, alors malade, incarnant
toujours et encore le symbole de l’unité, tant bien que mal (tout comme
Velasco) tandis que Chu EnLai
assumait la responsabilité du gouvernement.
Une solution plus ou moins identique devait permettre à Velasco de se retirer
avec dignité. Ce plan était tenu confidentiel, connu seulement des plus proches
fidèles.
[37] Licencié en Psychologie « con mención especial en Psicología Social »
(1969), militant pour un temps au Parti Communiste, il occupe en 1970 un poste vie indignes des indigènes. Il défend l'idée que la transition vers le socialisme
pourrait s'opérer sur les formes d'un collectivisme traditionnel comme le
pratiquaient les Amérindiens.Son influence est considérable au sein de la
Nouvelle gauche des années 1968, qui revisite son oeuvre.
[27] Figure légendaire, il prit les armes contre les Espagnols en 1780. Sa guerre
suscita l’adhésion des paysans des hauts plateaux et il constitua une puissante
armée. Malgré un siège acharné, Túpac Amaru ne réussit pas à prendre
l’ancienne capitale de l’empire inca. S’étant replié, il fut trahi par un cacique
rival, « questionné » et écartelé sur la place publique de Cuzco.
[28] Le SINAMOS devait former le nouvelles formes d’organisation du monde
rural, plus modernes et considérées comme plus efficaces pour accroître la
production. Le personnel SINAMOS allait ainsi dans les communautés
paysannes, dans les haciendas, et réunissaient les travailleurs pour leur
expliquer la réforme agraire, les nouvelles lois et les nouveaux droits dont ils
jouissaient. Puis, ils demandaient aux comuneros de se constituer en
coopérative : coopérative communale dans les communautés, coopérative
agraire de production (CAP) dans les haciendas, ou encore, selon un modèle
plus complexe, la Société agricole d’intérêt social (SAIS) qui regroupe des
haciendas et des communautés. On promettait la mise à disposition de nouveaux
facteurs de production, l’introduction du salaire dans les CAP et SAIS et une
série d’améliorations d’infrastructure (écoles, dispensaires, voie d’accès) dans
les communautés. Moyennant quoi les paysans devaient se mettre à la tâche en
suivant les « conseils » qui leur étaient donnés par les techniciens, et travailler
selon des méthodes rationnelles. Quant à la mise en application des bons
conseils du SINAMOS, c’est à la structure d’encadrement syndicale qu’il
revenait de s’en charger. La Confédération nationale agraire (CNA) supervisait
les nouvelles organisations de paysans : coopératives agraires, sociétés agraires
d’intérêt social, communautés paysannes et « groupes paysans », et
« associations agraires » de paysans sans terre. Ces organes de base étaient
coordonnés ensuite au sein des « ligues agraires », chacun élisant un certain
nombre de représentants.
[29] F. Guerra Garcia, « Politica e identidad nacional », in Peru : Identidad
Nacional, 1979, Lima, CEDEP.
[30] Il n’est pas aisé d’aborder les conséquences de la réforme agraire sur le
monde paysan dans les régions des Andes tant les textes et études et analyses
sont partisans, et les différences essentielles entre paysans sans terre et ceux
plus aisés ayant su se débrouiller pour obtenir maintes avantages dans le
nouveau système très complexe imaginé par le gouvernement ; cela étant des
témoignages de l’époque assurent que le collectivisme autoritaire des
203
techniciens et directeurs des organes de Velasco, au sein des nouvelles
structures, s’apparentait dignement, pour le travailleur salarié au sein d’une
coopérative, au paternalisme du grand propriétaire d’hacienda de jadis, que les
salaires étaient à peine plus élevés, privés en outre des cadeaux (mariage,
naissance, baptême, etc.) offerts par l’haciendero à ses travailleurs, entre autres
nombreux griefs.
[31] Toute partition d'une exploitation agricole de dimension inférieure à
l'unité agricole familiale fut interdite, en cas de succession les héritiers
désignaient, ou au besoin la Direction de la réforme agraire, celui qui devait
reprendre la terre et dédommager ses frères et soeurs.
[32] Des exresponsables
reconnaissaient qu'on ne peut traiter le problème de la
terre sans poser le problème des valeurs culturelles qui s'y rattachent. Carlos
Franco : « Les valeurs de coopération, d'échange et de réciprocité comme en
général les pratiques collectivistes de la culture andine qu'exprime l'organisation
communale ne furent pas suffisamment prises en compte par les responsables de
la politique de participation. »
[33] « La revolución de Velasco en cifras ». Lima: Ediciones INPET, 1989.
[34] Selon Hector Béjar, des documents déclassifiés de la Maison Blanche
révèlent qu’en décembre 1971, son président Richard Nixon planifiait déjà la
chute de Allende, mais aussi de Velasco, en citant le Diario La República de
Lima 18 octubre 2009.
[35] Le 16 mars 1973, une grande manifestation est organisée par plusieurs
organismes dont le SINAMOS, mais aussi les partis, Acción Popular Socialista,
la Democracia Cristiana et lel Partido Comunista, pour souhaiter un bon
rétablissement au président convalescent, qui rassemblent 300,000 personnes ;
mais tous les fonctionnaires, y compris ceux en vacances, par ordre, devaient
s’y rendre.
[36] Velasco pensait, peutêtre,
démissionner le 3 Octobre 1975, pour le
septième anniversaire du golpe. Au cours d’une grande cérémonie, il devait
livrer la présidence à Morales Bermudez, mais continuer à exister comme « chef
de la révolution ». Cette idée fut peutêtre
le fruit du général Graham qui avait
séjourné en Chine et s’était entretenu avec Mao, alors malade, incarnant
toujours et encore le symbole de l’unité, tant bien que mal (tout comme
Velasco) tandis que Chu EnLai
assumait la responsabilité du gouvernement.
Une solution plus ou moins identique devait permettre à Velasco de se retirer
avec dignité. Ce plan était tenu confidentiel, connu seulement des plus proches
fidèles.
[37] Licencié en Psychologie « con mención especial en Psicología Social »

(1969), militant pour un temps au Parti Communiste, il occupe en 1970 un poste à la Direction du Sistema Nacional de Apoyo a la Movilización Social
(SINAMOS), entre 1974 y 1975, au Ministerio de Educación (CAME) et
comme membre du Comité de Asesoramiento de la Presidencia de la República
(COAP). Il disparaît dans les purges anticommunistes
pour réapparaître comme
conseiller en 19851988
du président péruvien Alan García, comme beaucoup
d’autres d’ailleurs du gouvernement Velasco.
[38] Dans les villages, les tribunaux « populaires » jugeait les délinquants et
leur imposaient, en guise de peines, de travailler obligatoirement au bénéfice de
la communauté.
[39] C’est à partir du début des années 1980 que le péruvien Hernando de Soto
se consacre avec l’Institut pour la liberté et la démocratie, un organisme de
recherche, à l’économie informelle dans les pays en voie de développement, à
une époque où le secteur informel était un sujet qui n’intéressait guère que les
sociologues. Étonné de découvrir que, dans un pays comme le sien, l’économie
informelle fournissait un emploi à plus d’une personne active sur deux, et
distribuait un revenu global équivalent à 40 % du produit national, Hernando de
Soto renverse la problématique : ce qui passait jusquelà
pour un problème lui
apparaît être une chance, un atout extraordinaire : un formidable réservoir
d’énergies, de ressources humaines, et même de capital qui restent sousexploités
parce que bloqués par une absence de droits de propriété légalement
reconnus. Le message de Hernando de Soto pourrait se résumer ainsi en 3
points :
1) si les plus pauvres des pays pauvres restent pauvres, ce n’est pas à cause du
capitalisme, mais parce que les institutions du capitalisme n’y sont pas
suffisamment développées ;
2) leur problème n’est pas la pénurie de capital, mais l’absence de titres légaux
sur des biens et actifs dont ils sont déjà les possesseurs effectifs ;
3) le capitalisme n’est pas l’ennemi des pauvres, mais leur meilleur espoir. En
un mot, la solution ne consiste pas à rechercher d’impossibles alternatives, mais
à éliminer tout ce qui, sur le terrain, entrave l’accès du plus grand nombre, et en
premier lieu des plus pauvres, aux outils légaux du capitalisme.
Ses thèses vont renforcées et dans le sens de celles de l’architecte John Turner,
et vont devenir hégémoniques dans les directions des organisations
humanitaires, et bien sûr, celles du monde de la finance internationale et
nationale(son plan programme sera appliqué au Pérou à partir de 1995).
[40] « Sendero Luminoso los hondos y mortales desencuentros », dans le
recueil
Movimientos sociales y crisis el caso peruano, DESCO, 1986.
[41] Notons que si le Pérou passait des accords commerciaux avec les pays du
bloc soviétique, ils se basaient sur des principes de l’économie marchande
capitaliste, pas plus avantageux (voire moins) que ceux passés avec les pays
capitalistes. Che Guevara, d’ailleurs, dans une célèbre tribune, avait exigé des
pays « frères » une aide économique plus généreuse.
[42] « La revolución en la Trampa, Ed. Socialismo y Participación, Lima 1979.
[43] Le PC accusait la izquierda revolucionaria de « ultras », « agentes del
imperialismo », « desestabilizadores » et « antirevolucionarios ».
[44] Jusqu’à la seconde guerre mondiale, le Pérou importait le bois… des USA,
malgré un domaine forestier amazonien conséquent, faute d’infrastructures
routières et ferroviaires traversant la Cordillère des Andes, et d’une oligarchie
« commerçante » défavorable à ce projet…
[45] La réforme industrielle toucha surtout les grands centres urbains,
spécialement la métropole de Lima. Ainsi sur les 200 000 ouvriers qui ont
bénéficié de la réforme industrielle (participation et redistribution des profits),
86 % d'entre eux habitaient Lima, 3,5 % Arequipa, 3 % Trujillo et le reste, soit
7,5 %, étaient répartis sur le reste du pays. Source : Agence nationale de
Planification du Pérou, 1974.
[46] Malgré des investissements conséquents, dont les complexes chimiques
dans la région de Piura, l’agroindustrie
à Chiclayo, l’industrie automobile à
Trujillo, et métallurgique à Chimbote et l’infrastructure énergétique pour
l'accroissement de l'industrie privée à Lima, entre autres.
[47] A Cuba, la décision est annoncée en 1969 d’un programme de
développement destiné à renforcer le potentiel industriel de La Havane qui
semblait aller à l’encontre d’une politique jusqu’alors affirmée de
décentralisation et de développement harmonieux du territoire ; elle était
justifiée par des arguments classiques en géographie économique de tenir
compte de l’existence des infrastructures de la capitale, notamment le port, de la
masse de maind’oeuvre
qualifiée, etc. Il est probable qu’une des raisons
déterminantes ait été la pénurie d’investissements pour financer la fois des
programmes nationaux sanitaires et éducatifs d’une part, et la croissance
industrielle d’autre part. Dilemme fréquent dans les pays en voie de
développement contraints de préférer des investissements industriels
immédiatement productifs à des investissements d’infrastructures notamment
« décentralisées » produisant leurs effets à long terme, et/ou coûteux à réaliser,
et/ou nécessitant une technologie de pointe « étrangère ».
[48] L’on peut comparer l’urbanisation de La Havane socialiste, qui dans son
premier plan d’urbanisme instaure l’établissement d’une Ceinture Verte large
d’une vingtaine de kilomètres ayant pour fonction principale de limiter
l’extension de la capitale, de préserver des espaces verts et agricoles.
[49] Selon une étude plus tardive les maîtremaçons
ou maîtreconstructeurs
jouissaient d'un grand prestige dans les barriadas. Au sein d’un barriada de
Lima, sur un total de 124 habitants interrogés, 15% affirmaient que l'architecte
est celui qui connaît le mieux la construction, 27% l'ingénieur, et 43 % le
maîtreconstructeur
ou maçon.
[50] Les études sociologiques de l’époque démontrent que les maîtresmaçons
étaient très souvent appelés pour effectuer les travaux difficiles et, parfois, pour
la conception même de la maison. Lorsqu’il s’agissait, par exemple, pour le
néophyte de faire les travaux de fondation susceptible de résister à un séisme, il
faisait appel à un ouvrier spécialisé (travail au noir) ou à un maçon.7
[51] En exemple, en 1972, 80 % de la population de Villa el Salvador étaient
originaires des campagnes dont 62 % de la Sierra (après un passage dans les
taudis urbains de Lima et Callao, pour la plupart).
[52] L’on peut comparer l’urbanisation de La Havane socialiste, qui dans son
premier plan d’urbanisme instaure l’établissement d’une Ceinture Verte large
d’une vingtaine de kilomètres ayant pour fonction principale de limiter
l’extension de la capitale, de préserver des espaces verts et agricoles
susceptibles de lui fournir une indépendance agroalimentaire.
[53] Selon une étude, en 1972, 71 % de la population ouvrière vivaient dans 10
districts sur 45 que comptent l’Area Metropolitana de Lima.
[54] Le 9 octobre 1974 Velasco déclarait que depuis 6 années avait été créé :
40 sociedades agrícolas de interés social, 1,300 cooperativas de producción y de
servicios, 22 centrales de cooperativas, 133 comunidades campesinas
reestructuradas, 57 asociaciones de conductores directos de tierra, 36
asociaciones de campesinos sin tierras, 1,700 organizaciones campesinas de
base, 123 ligas agrarias departamentales, 3,400 comunidades industriales, 50
comunidades de telecomunicaciones, 67 comunidades mineras, 253
comunidades pesqueras, 700 pueblos jóvenes y 13.000 comités vecinales, aparte
de centenares de sindicatos y núcleos educativos comunales.
[55] Selon H. Béjar : « E implicaba además, por eso mismo, la búsqueda de
nuevos mecanismos de autogobierno, formas de organización, vías de
capacitación, de información, etc., diferentes y creadoras. »
[56] De l’avis d’Hector Béjar : « Y, en general, las trabas burocráticas internas
fueron considerables, a pesar de que el Sinamos fue una institución muy
dinámica comparada con el resto de la administración estatal. »
[57] Selon H. Béjar : « La participación tenía una expresión económica y una
expresión política. »



BIBLIO


BÉJAR, Héctor
1976 : « La revolución en la trampa ». Ediciones Socialismo y Participación.
1986 : «Reforma agraria y participación popular ». Ediciones En Franco
Sans date : « Velasco »

BLANCO, Hugo
1972 : « Tierra o muerte. Las luchas campesinas en el Peru »

COLLIER, David
1976 : « Squatters And Oligarchs, Authoritarian Rule and Policy Change in Peru. »
The Johns Hopkins University Press

FRANCO, Carlos
1974 : « La revolución participatoria, Lima. »

HENRY, Etienne
1975 : « El consumo urbano y sus expresiones en los asentarnientos urbanos populares », CISEPA, Publicaciones Previas.
1977 : « El desarrollo urbano y los sectores sociales en los barrios de Lima metropolitana. », Nueva Sociedad.



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