ZANZIBAR Socialiste




ZANZIBAR

ARCHITECTURE 
URBANISME 

SOCIALISTES

[1964 - 1984]


Peu après la révolution de 1964,  en Zanzibar socialiste, Abeid Karume, le dirigeant du Conseil révolutionnaire Zanzibari,  déclarait :

« une personne qui vit dans une hutte branlante plutôt que dans un appartement moderne ne peut véritablement être dite libre ».

Loger le Peuple dignement : pour y parvenir, le premier Conseil révolutionnaire de la République de Zanzibar reprend les mesures  - adéquates - déjà instaurées auparavant en d'autres terres socialistes : réquisition, confiscation des biens immobiliers appartenant à de riches propriétaires, aux opposants, puis nationalisation et redistribution des biens et partage équitable des terres, création de coopératives agricoles, et, construction de logements, avec comme objectif, d'édifier la ville nouvelle socialiste, et au-delà, l'Homme nouveau. Ainsi, le vaste bidonville Ng'ambo, « l'Autre côté » - sordide héritage du colonialisme britannique -, qui encerclait les quartiers huppés, Stone Town, de la capitale, Zanzibar City, devait, à terme, être complètement éradiqué afin d'y bâtir la ville moderne. Pour mener à bien cette tâche gigantesque, titanesque même, Karume invita architectes, urbanistes Est-allemands, spécialistes renommés de l'architecture sociale, héritiers du Bauhaus. 



ZANZIBAR CITY

STONE TOWN
et
NG'AMBO


Installés sur les îles à partir du XVIIIe siècle, les Arabes originaires d'Oman avaient fait de Zanzibar le plus important centre de commerce d'esclaves originaires de l'Afrique de l'Est. Au XIXe siècle, le développement des plantations (et principalement celle de girofliers) provoqua un afflux de main d'oeuvre africaine continentale, qui ne cessa pas avec l'abolition de l'esclavage par les Britanniques en 1897.



Mji Mkongwe, en swahili, ou Stone Town


La ville et capitale Zanzibar Town, était le centre névralgique du pays, formée par le centre historique (Mji Mkongwe, en swahili), ou Stone Town, situé sur une péninsule, où se dressaient l'ancien fort portugais, le palais du Sultan et de sa famille, les belles demeures en pierre de plusieurs étages de style arabe et indien, habitées par les classes dominantes, les bâtisses de l'administration, les mosquées et le bazar ; au Nord se développait le port, et les cases en bois des pêcheurs et des dockers. Une ville d'une saleté repoussante et dangereuse : en 1858-59 une épidémie de choléra décima les îles, faisant 25.000 victimes ; le célèbre explorateur David Livingstone visitant Zanzibar en 1866 s'attrista des mauvaises conditions de vie et d'hygiène favorisant les épidémies ; et en 1869-70 le choléra fit à nouveau une hécatombe : 35.000 victimes, dont 1/6e de la population de Zanzibar city ; ce n'est qu'en 1884 qu'une Mission portugaise y établit un embryon d'hôpital moderne.


Plan de Zanzibar City daté de 1846 : Stone Town à droite, NGambo à gauche : entre, une crique les sépare.

Originellement séparée par une crique, s'étendait l'autre ville, Ng'ambo (en swahili : l'Autre côté), le quartier « africain » qui figure sur une carte de 1846. Les terrains appartenaient au domaine de la famille du sultan, à quelques conseillers de la Cour et quelques grands marchands, qui autorisaient sous certaines conditions, leurs esclaves, leurs domestiques, leurs employés à s'y établir en toute liberté, sans règles spécifiques concernant l'aménagement urbain et moins encore pour les constructions.



La vaste crique séparant Stone Town de Ng'ambo 

Selon le voyageur du nom de Christie, visitant Zanzibar en 1876, les riches propriétaires « allowed to do just as they liked in most matters of house form and residential development ». Ce « Doing as they like » fabriqua ainsi Ng'ambo, sans contrainte aucune, ni règle, un « indigenous micro-planning system » conçu selon les traditions, les modes de vie et de sociabilité des habitants Swahili, majoritaires, mais aussi des autres communautés, dont nombre étaient issus de la paysannerie ; modes de vie et d'habitat s'adaptant au fil du temps et du développement du quartier, au monde urbain. Une grande tolérance faisait que les différentes communautés religieuses et les classes sociales cohabitaient sans heurts, sans haine ni animosité. Paradoxalement, si les visiteurs occidentaux évoquaient Stone Town comme un foyer d'infections malodorant, sur-peuplé et crasseux, Ng'ambo présentait au contraire certes un visage pauvre, mais l'ensemble se composait d'humbles cases bien entretenues, propres, et leurs potagers, leurs jardins et la végétation luxuriante lui prodiguaient un certain charme rural exotique.








WAKF

Les récits des voyageurs occidentaux notaient peu avant l'abolition de l'esclavage dans leurs descriptions de Zanzibar, la vie difficile des esclaves du Sultan, toutefois adoucie par sa mansuétude, car si leur labeur était pénible, ils disposaient de deux jours de repos par semaine, et eux-mêmes pouvaient avoir des esclaves à leurs services ; et il était fréquent qu'un dignitaire Arabe offre à sa mort, la liberté à ses esclaves, aux plus méritant ou fidèles.

Le Sultan, sa famille étaient propriétaires de l'ensemble des terres des îles, outre les domaines de leurs conseillers, quelques terres de riches marchands, et concessions appartenant à des étrangers. Selon le droit islamique de la loi Wakf, le sultan pouvait offrir, dans sa grande bonté, à un esclave, un métayer, un domestique affranchi, le droit d'occuper une parcelle gracieusement et d'y bâtir une maisonnée, car en effet, le plus riche, s'il consentait à aider charitablement les familles les plus humbles, d'une manière ou d'une autre, s'ouvrait les portes du Paradis ; et, d'une certaine manière, lui économisait la construction d'habitations.

Des domaines bien délimités étaient ainsi offerts par des familles aisées, gérés le plus souvent par une œuvre religieuse, une fondation d'utilité publique, charitable, ou placées sous le contrôle d'un administrateur – un Mutawalli – nommé par le donateur, qui décidait. S'érigeait souvent à proximité d'un grand domaine Wakf, une mosquée. Selon qu'il soit Ibadhi ou Shafi'i, cet acte juridique inaliénable accordé à un père de famille pouvait se transmettre de père en fils, à perpétuité ; toutefois, la terre restait la propriété du donateur ; la foi Ibadhi autorisait la vente d'une Wakf sous certaines conditions, tandis que la foi Shafi'i l'interdisait, mais dans tous les cas, celui qui avait bénéficié de ce droit savait qu'il ne pouvait pas en être chassé, à moins de commettre une faute, ou un acte irréparable (il pouvait toutefois être exproprié-relogé en cas de constructions publiques : route, mosquée, etc.).



ARCHITECTURE SWAHILI

Les maisons reflétaient le degré de richesse de leurs occupants,  plusieurs typologies se côtoyaient : en bas de la pyramide sociale-architecturale, la plus simple masure construite en coconut palm, appelée Vibanda, que l'on retrouvait souvent dans les zones les plus inhospitalières – mangroves, zones inondables lors de la mousson, etc. -, la Mtomo house, déclinée en une multitude de variantes, caractérisée par leurs murs en pierre, dont l'épaisseur déterminait la richesse de son occupant ; les plus humbles sont petites, deux pièces généralement les composent, non fondées dans le sol, sans fenêtres ; les plus confortables, plus grandes, s'ancrent dans le sol, disposent de fenêtres en bois et d'une cour extérieure (uani). Enfin, les Swahili houses forment la troisième catégorie « supérieure », elles se démarquent par des murs épais et solides ancrés dans le sol, une bonne charpente en bois, des portes et fenêtres en bois, éclairant plusieurs pièces prolongées pour certaines par une véranda donnant sur une grande cour extérieure, où l'on retrouve un four. Là encore, une multitude de variantes marque le degré d'aisance de leurs occupants.

UJIRANI

L'on connaît l'architecture des demeures, mais le mystère reste entier quant au processus urbain de fabrication de Ng'ambo ; des historiens avancent l'idée que ce grand quartier s'est constitué par entités spatiales sociales, professionnelles, ethniques et de confession religieuse, sur la base d'une « solidarity consciousness », appelée Ujirani. Ils accordent une grande importance aux Mitaa, des espaces extérieurs communs à plusieurs maisons, lieux de sociabilité où s'exprimait la solidarité entre membres d'une même communauté. Les habitants réservaient cet espace et bâtissaient tout autour leurs demeures, laissant d'étroits passages les reliant aux voies. Une configuration spatiale faite d'une succession de cours extérieures encerclées de maisons, que l'on retrouve dans d'autres contrées, jusque dans les bidonvilles de Guadeloupe. D'autres espaces extérieurs communs, ou parfois les mêmes Mitaa, étaient les lieux de travail des artisans, des pêcheurs, des placettes faisaient office de marchés, le plus souvent bordées d'échoppes, d'autres encore étaient des espaces de récréation, de jeux, ou bien des dancing squares où se produisaient musiciens et danseurs, notamment pendant la période de l'esclavage.

Mais nos connaissances s'arrêtent ici, car aucune étude sérieuse détermine avec précisions quels étaient les protagonistes urbanistes qui décidaient de la forme urbaine, de la trace des chemins et passages, de la configuration des Mitaa. Est-ce là le fruit du hasard - ovyoovyo – qui forma un tissu urbain chaotique et désordonné, ou bien le résultat d' « une » intelligence collective populaire ayant adoptée ce qu'il convenait de mieux aux pratiques quotidiennes des habitants ?







URBANISME

COLONIAL 

BRITANNIQUE


C'est en 1890 qu'à la suite de « la plus courte guerre de l'histoire », le Sultanat de Zanzibar devint protectorat britannique. Les administrateurs anglais étaient assez hostiles, par principe, à la classe des grands propriétaires planteurs arabes pratiquant l'esclavagisme, et souhaitaient créer un prolétariat agraire et un libre marché de la terre. Retenus par leurs craintes des troubles sociaux, et le mécontentement des grands propriétaires, ils décidèrent à s'en tenir à une demi-mesure : abolition de l'esclavage en 1897, donc libération de la main-d'oeuvre mais maintien du monopole arabe sur les plantations : il ne sera jamais question de légaliser les éventuels titres de propriété des anciens esclaves affranchis, le nouveau prolétariat agraire, ouvriers qui vivaient à proximité des cultures, squattant souvent des franges des plantations que leurs propriétaires leur abandonnaient en échange de leur travail. 

Ainsi privés d'un droit, d'une sécurité qui leur permettait d'améliorer leur « microfundia », nombre d'anciens esclaves travaillant dans les plantations de l'île, préféra soit s'installer à Zanzibar City, soit limiter au possible leur temps de travail, pour se consacrer à d'autres activités. La conséquence fut une pénurie de main-d'oeuvre, à ce point dangereuse, qu'un décret de 1904 imposa le travail forcé ; mais le rendement des forçats fut particulièrement faible. Les grands planteurs allèrent chercher une main-d'oeuvre plus complaisante en faisant appel à des travailleurs africains immigrés.


Oligarchie Rurale
Bourgeoisie Urbaine

Les britanniques contribuèrent largement à l'apparition et au développement de la classe des grands marchands Sud-asiatiques, en leur accordant de substantiels crédits, en leur facilitant les démarches administratives et douanières. La conséquence, intentionnelle, a permis la création de l'upper-class Indienne, la bourgeoisie urbaine commerçante, contre ou au détriment de l'oligarchie terrienne arabe, qui, pour les moins aisés connurent des difficultés lorsque fut décrété l'abolition de l'esclavage ; endettés, certains pour survivre vendirent leurs terres ; convoitées par l'administration britannique.

La tâche principale de l'administration coloniale fut de libéraliser l'économie, et d'introduire les mécanismes liés aux marchés foncier et immobiliers, mécanismes timides jusqu'alors, grâce notamment à la Loi Wakf. Une commission spéciale s'occupant des propriétés Wakf fut instaurée afin de gérer au mieux ces espaces hors droit commun, qui échappait à la logique – capitaliste - toute britannique ; l'objectif fut bien d'y mettre un terme. Les Britanniques tentèrent ainsi de s'approprier le contrôle foncier des terres de Ng'ambo, préalable obligatoire afin de recomposer la ville, et pour cela, fallait-il s'arroger les prérogatives du Sultan, des familles puissantes, pour ce qui concerne le droit de propriété, d'attribution des parcelles et le recouvrement des taxes ou loyers. Cela fut facilité avec l'abolition de l'esclavage, l'apparition de nouveaux propriétaires terriens d'origine Indienne, et de fait de la spéculation foncière, éprouvant la générosité des riches propriétaires terriens musulmans qui s'affaiblissait grandement. Plus tardivement, eux-mêmes formés par les britanniques, devinrent plus redoutables que leurs maîtres.

Zanzibar City se développait, les britanniques s'efforcèrent d'assainir Stone Town, de l'embellir, lui donner un caractère occidental affirmant son rôle stratégique et militaire et commercial et ainsi, les habitations les plus humbles de Stone Town, proches du port et celles du quartier sud, furent expropriées ; Ng'ambo devint le réceptacle des expulsés, de nombre d'anciens esclaves affranchis, des nouveaux migrants Africains venus travailler au port et dans les plantations. Mais Ng'ambo fut aussi le lieu de résidence d'une population plus aisée, des traders, des marchands, des caravaniers itinérants, des commerçants, d'artistes renommés, musiciens et danseurs, et d'aventuriers de tous les pays du monde.



Toutefois, à partir de la domination britannique, les nouveaux résidents de Ng'ambo devaient respecter plusieurs règles concernant le droit d'y résider ; obtenir du propriétaire, par le biais d'un Land controler, l'autorisation d'occuper une parcelle de terrain, et une fois obtenue, payer une taxe pour y construire une maison – Premium tax, qui perdura jusqu'à la révolution -, puis chaque mois lui verser un loyer, mais la demeure était leur propriété. Ceux qui ne pouvaient faute de ressources financières s'établir légalement, ou s'y maintenir, squattaient des parcelles libres, éloignées de Stone Town, et d'une manière générale, les grands propriétaires arabes les toléraient ; mais le développement urbain de Zanzibar City posa les problèmes de logement, et d'espace libre, qui excitèrent les mécanismes de la spéculation, et les squatters illégaux, hier tolérés, seront progressivement pourchassés.





A Garden City 



En 1920, Ng'ambo formait la moitié de la superficie de Zanzibar City, et empêchait littéralement l'expansion de Stone Town. En 1922, Londres  confia à l'ingénieur urbaniste Henry Vaughan Lanchester la tâche d'établir un véritable plan d'urbanisme. Ce fut d'ailleurs la première étude d'urbanisme sérieuse jamais élaborée dans l'empire britannique africain. Lanchester rapporta dans son ouvrage A Study in Tropical Town Planning paru en 1923 son labeur africain : le plan était ambitieux car il s'agissait d'ordonner la ville, dans son ensemble, sous l'égide du garden city movement, formes urbaines et méthodes originales élaborées par l'urbaniste autodidacte britannique Ebenezer Howard. 

Le master plan pour Zanzibar de Lanchester concède, à la demande des autorités, une large place à l'extension et la modernisation du port ; et il imagina un nouveau water-front à l'échelle de la ville, ponctué dans Stone Town d'imposants bâtiments administratifs et commerciaux, de monuments de style impérial. Face aux problèmes conséquents de circulation, il préconisa la création de larges boulevards partant de Stone Town devant irriguer la périphérie et, surtout, d'un « ring road going around the edges of Stone Town », c'est-à-dire,  le remblaiement de la crique et la création d'un boulevard séparant Stone City de Ng'ambo, une green beld - une ceinture verte - faisant office de jardin public. Un de ses objectifs fut également d'assainir Stone Town, de réduire au possible la densité urbaine, d'aérer la ville en détruisant, au besoin, les parties de quartiers les plus labyrinthiques et, en proposant la création d'un nouveau quartier résidentiel à Kilimani, au Sud-Ouest de Zanzibar. Une gated community composée de somptueuses demeures – de planter houses – disposées dans un parc. Un autre nouveau quartier, le Goanese Village, devait voir jour afin de reloger les habitants de Stone Town expropriés par les travaux de "clearing space" " for a more rational and regular city".




Lanchester proposa pour le quartier Ng'ambo la construction d'habitations sociales, inspirées lointainement des maisons Swahili, regroupées par trois cent unités dans des clusters isolés, connectés par de larges avenues. Il recommandait également plusieurs mesures afin d'assainir Ng'ambo, notamment un système de gestion des déchets et d'approvisionnement en eau potable, de crainte des épidémies, préconisations reprises du médecin Andrew Balfour, spécialiste des maladies et inconvénients de la vie tropicale pour les occidentaux. Il imagina également un autre type d'habitat social, des dortoirs communs pour le logement provisoire des milliers de marins arrivant en mai avec la mousson et devant attendre pendant plus d'un mois les vents propices pour leur départ.



Le plan programme de Lanchester fut approuvé dans ses grandes lignes, même s'il supposait des efforts financiers conséquents, car, pour les plus hautes autorités,  et selon le Chief Secretary Crofton, en charge des questions urbaines des villes des colonies anglaises [décrit comme un "amateur planning enthusiast" et auteur d'un rapport intitulé "Secret Memorandum of Town Planning"] : " the whole area of any city including  the whole of the outside suburban regions, must be planned and controlled permanently by the civics authorities". Autant pour prévenir les insurrections urbaines et autres maux sociaux, que pour contrôler au mieux les actions plus insidieuses des riches spéculateurs, entravant le bon et harmonieux développement des villes.

Dans les faits, le plan se développa modestement, faute de moyens financiers et de volonté politique, et d'une certaine résistance des habitants.  A Londres, les plus hautes autorités manifestèrent leur inquiétude quant au financement de cette opération urbaine de grande envergure, même si Crofton soutenait avec ferveur le plan de Lancaster en arguant that to save money, the government first have to spend a lot of it. Le comité du Colonial Advisory Medical and Sanitory, associé au projet, jugea d'une trop grande disproportion entre les moyens financiers et les travaux à engager, et fut décidé afin de réduire le budget, de circonscrire la zone opérationnelle à Stone Town, estimant que la "native population at any rate" ne méritait aucun investissement. D'autre part, le budget pluri-annuel alloué par le gouvernement britannique à Zanzibar imposait d'une part une participation financière de la colonie, jugée irréaliste, et d'autre part, un calendrier des travaux s'étendant sur plusieurs années. Les autorités donnèrent la priorité à la modernisation du port, et encore, bien loin des prescriptions de l'urbaniste et des fonctionnaires coloniaux locaux, qui exigeaient un chantier d'ampleur pour supplanter les villes-ports concurrentes (Dar es-Salam notamment), et celles plus ambitieuses qui imaginaient de métamorphoser l'île en un Hong Kong Africain ; de grands bâtiments publics furent cependant construits, dont le palais de Justice, et l'hôpital.  De riches investisseurs privés s'intéressèrent à la construction d'équipements de loisirs, notamment de cinémas, de grandes salles faisant office de salle de concerts, de spectacles. En exemple, Hassanali Adamji Jariwalla, riche commerçant de soie indien établi à Zanzibar, propriétaire de plusieurs théâtre et cinéma, décida en 1921 de bâtir le Royal Theater, dessiné par le consul britannique, féru d'architecture, John Sinclair.





TWO COUNCILS

Rien d'envergure ne fut construit à Ng'ambo. La réalisation de la green beld à la place de la crique - ce pourtant "waste volume" - , séparant Stone Town de « l'autre côté » fut souvent évoqué pour le développement de la ville ancienne, mais le coût et la technicité des travaux jugé trop important dissuadèrent les autorités, d'autant plus qu'elle constituait une barrière efficace ; et même si, au fur et à mesure des années, la crique vaseuse devenue un vaste dépotoir à ciel ouvert prodiguait une odeur pestilentielle nauséabonde aux quartiers riverains, riches et pauvres. 



Afin de bien dissocier Stone Town de Ng'ambo, les autorités décidèrent en 1928, mais l'idéal était ancien, d'instaurer deux Councils, deux municipalités distinctes : le Zanzibar Town Council pour Stone Town et le Ng'ambo Town Council pour administrer la ville « indigène ». Cette décision fut expliquée par l'autorité coloniale du fait que le précédent Council, tel qu'il était et pouvait l'être, ne représentait pas toutes les différentes communautés de l'ancienne Zanzibar Town, et qu'il était plus sage de dissocier les deux entités. Cela étant, à la tête du premier Ng'ambo Town Council furent nommé 2 Africains (un était chrétien alors que 95 % de la population était musulmane), 1 Indien, 1 Comorien et 3 Britanniques. Ainsi, 82 % de la population de Ng'ambo, Africains musulmans, étaient représentés par seulement 11 % du Council. Tous désignés par les autorités, et non élus par des élections municipales démocratiques, ce qui sera le cas à la fin du protectorat britannique, théoriquement, car ces élections seront, comme les autres, un chef-d'oeuvre de fraudes et malversations politiques en faveur des élites.




Ainsi, cette période de l'entre deux guerre se caractérise par des investissements minimum de Londres, principalement dédiés à la modernisation du port et aux flux des transports marchandises, au détriment, selon les critiques avisés de l'époque, des équipements de première nécessité, de quartier, tels les écoles, les collèges, les dispensaires et maternités, etc., et des réseaux d'eau, d'électricité, etc. En d'autres termes, Londres estimait primordial d'investir en premier lieu dans ces infrastructures qui lui garantissaient richesses et prospérité, et, les arguments du Consul britannique Hollis pour justifier cette priorité "économique" et expliquer le peu de ressources budgétaires allouées au "social", plaidaient en faveur d'un "sacrifice" de tous les habitants de l'île, d'une "solidarité collective", les enjoignant à adapter leurs efforts face à une situation critique "in a calm a bussinesslike manner", et enfin, les assurant que cette situation de crise serait somme toute provisoire. Les "efforts" demandés par les autorités s'attaquèrent également au gel des salaires, et en contrepartie à l'augmentation des taxes, dont notamment ce qui correspond en France à l'impôt foncier et taxe d'habitation. Bien sûr, le sacrifice exigé ne fut pas le même pour tous, il effleura à peine les populations européennes, mais il contribua à appauvrir, dans tous les domaines, les populations pauvres de l'île : en 1928, les habitants des Wafq de Zanzibar City, se rebellaient et déclaraient une grève générale des loyers.




GREVE 
DES 
LOYERS


Les Britanniques persuadèrent le Sultan, et sa suite, de modifier la Loi Wafq en introduisant les ground rents, les loyers, le sultan accepta le principe, toutefois, les leaders religieux musulmans s'y opposèrent avec force, et sa mort soudaine fut ainsi perçue et interprétée comme une intervention divine ; son successeur, apeuré sans doute, mit un terme aux ground rents. Mais si les plus grands propriétaires de confession musulmane continuèrent à pratiquer la loi Wafk, il n'en était pas de même pour les propriétaires occidentaux et indiens, la New class commercial landlords, dont nombre était d'origine indienne qui exigeaient des loyers, conséquents. Au fil du temps, les administrateurs britanniques parvinrent à s'accaparer la maîtrise foncière des plus grandes waqf de Ng'ambo, et tentèrent d'ordonner ces territoires par l'introduction de plan quadrillé. Le Medical Officer of Health, l'imposa aux gérants d'autres waqf. Un incendie opportun et particulièrement dévastateur réduisit en cendres le quartier de Mitiulaya, et là encore, les Britanniques imposèrent sa reconstruction selon un plan ordonné et des normes architecturales plus strictes.

A partir de 1914 débute un long cycle de mouvements de protestations, persuadant cette fois-ci le gouvernement d'intervenir afin de protéger notamment les plus humbles habitants des huttes, au nom de la Paix sociale et raciale, d'une longue tradition religieuse, car leur lutte apparût très tôt comme un « anti-Indien movement » ; les indiens ont été d'ailleurs les premiers touchés par les grèves de loyer, organisées par des leaders nationalistes exhortant les locataires « not to pay rent to the Indians », accusant les Britanniques d'être les « brothers of the Indians » et d'avoir contraint le sultan à coopérer.

Ainsi, par exemple, en 1924, une grande propriété Wakf mise en vente fut achetée par plusieurs riches commerçants d'origine Indienne. Trois cent habitants de condition modeste étaient ainsi dépossédés de leur droit et soumis à présent soit à un loyer exorbitant, soit à un ordre d'expulsion. Ils protestèrent auprès du gouverneur, en lui adressant une lettre de supplique, en vain :

« We beg to lay for His Honort he British Resident's information that there is a large ground situated at Ng'ambo. It was Seyyid Suleiman bid Hamed's Wakf for the benefit of both Fakir [destitute] and Miskin [poor] classes to build their huts and live on it free of charge. The said ground was recognised as the Wakf of poormen for many years, and now we see the Wakfship of that ground is nullified under the very eyes of the British Resident.... Seif bin Hamed, the Arab who has misappropriatedth is Wakf ground, is ... now selling the land and has employed certain brokers to offer higher bids for every piece of land sold, so that it had become impossible for us to buy the ground on which our huts are built. Mostly Banyans [Hindus] and Indians buy the ground; we poormen cannot buy it, and the result is that we will be turned away from our homes. We appeal to you Sir to come forward and help us. »


Les mouvements de protestation se multiplient contre la hausse des loyers et les évictions forcées de squatters ou bien d'habitants ne pouvant plus assurer le loyer. A cette époque, les premières grèves ou boycott des loyers apparaissent, isolées et non coordonnées, généralement circonscrites contre un propriétaire, mais la résistance s'organise, et en 1928, une grève générale des loyers est lancée. La cause de cette grève générale inédite provient d'une décision des autorités de juillet 1928 donnant le droit aux propriétaires de se saisir de la maison d'un locataire – qui est sa propriété – en cas de non paiement de loyer du terrain. Les propriétaires avaient ainsi le droit soit de la vendre, soit de la démolir et vendre les matériaux récupérables. L'histoire retient que l'un des meneurs fut Feraji Mpira, un habitant de Ng'ambo, fils d'une famille d'esclave, un bandit réputé être très violent « as a rapist and a thief », et à ses côtés se tenaient des leaders religieux de la communauté Noire musulmane, qui invoquaient, eux, des sanctions divines contre les « wroungdoers ».

En août 1928, Feraji organisait avec ses compagnons, ou s'invitait lors des réunions dans les mitaa de Ng'ambo et offrait aux habitants ses services de brigands contre les propriétaires expulseurs, ceux qui exigeaient des loyers ; il proposait simplement contre ses derniers d'attaquer les collecteurs de loyer, sous-fifres des propriétaires, de leur barrer le chemin de Ng'ambo. Il fût décidé d'engager une grève générale coordonnée, qui débuta effectivement en août pour atteindre progressivement la plupart des quartiers de Ng'ambo.

En septembre la poursuite de la grève inquiéta les autorités britanniques, tandis que Feraji expliquait à des foules plus nombreuses que seule une réforme abolissant la « private land ownership » serait en mesure de les protéger de l'avidité des propriétaires. Fin septembre la foule empêcha la tenue du procès d'un rent striker refusant de quitter sa maison ; il fut cependant emprisonné mais 400 manifestants menés par Feraji protestèrent devant la prison de Kilimani. En janvier 1929 la grève se poursuit encore, et cette fois-ci, Feraji emmena une foule d'une centaine de grévistes aux portes du palais du sultan. Il fut convié à y parlementer avec deux officiels anglais, mais on tenta de l'arrêter, il s'échappa puis fut rattrapé dans la foule qui tentait de le dissimuler. Ses partisans décidèrent alors, quelques jours après son arrestation, de plaider sa cause au sultan, qui résidait alors dans son palais de Kibweni, à plusieurs kilomètres de Zanzibar City. Trop éloigné, une marche fut organisée regroupant deux cent rent strickers, armés pour certains de machettes, afin de libérer leur leader, ou d'attaquer le poste central de la police. Mais un important détachement de policiers mit fin à leurs projets.

Selon la police, ce n'étaient plus des grévistes mais bien un gang de brigands armés, qui semait la terreur au sein de la communauté Indienne, pas des plus riches, mais des petits commerçants de quartier qu'ils rançonnaient. Il n'est pas certain que la majorité des grévistes ait suivi le criminel Feraji, et ses partisans, semble-t-il, appartenaient à la classe des plus défavorisés, aux marges de la communauté Noire africaine, mais ici, la frontière entre criminalité et respectabilité est mince, lorsqu'un brigand se donne mission d'aider sa communauté, de dénoncer les injustices, et, pour la première fois de tenter de les résoudre, au besoin par la force.

La menace d'une insurrection fut à ce point sérieuse qu'elle décida les autorités à instaurer le Ground Rent Restriction Decree (GRRD), ayant fonction de contrôler les prix des loyers et à fixer des limites aux landlords, décret s'appliquant uniquement pour les « Native huts », et non aux « Stone houses ». Ceci laissa de l'amplitude aux landlords qui affligèrent une hausse de loyers aux locataires d'un terrain ayant bâti une Stone house, et qui exigeaient en cas de transformation d'une hutte en maison de pierre une premium tax. À ce point élevée qu'elle interdisait de fait aux Africains, par forcément pauvres, la construction d'une maison confortable.




LE 
PROGRAMME 
LIMITS OF ALIGNMENT

Le permis de construire fit son apparition, obligatoire et le programme « Limits of Alignment » - limites d'alignement - du règlement d'urbanisme imposa aux habitations concernées par les tracés des grandes avenues projetées, une limite de constructibilité, y compris pour celles existantes. Le Medical Officer of Health procéda à l'introduction de « sanitary lines », des tranchées-égouts à ciel ouvert éventrant les quartiers et préfigurant le tracé des grandes avenues. En 1943 ce service établit un recensement des habitations à Ng'ambo, et 301 huttes, pour un total de 8000 habitations, étaient condamnées à la démolition pour raisons sanitaires.

Les masures ainsi désignées sanitairement et celles plus nombreuses empiétant sur les alignements étaient marquées par une plaque apposée sur leur porte, indiquant leur démolition prochaine, et/ou un remaniement cadastral. Système que découvrait les habitants, non prévenus, se demandant la signification des symboles inscrits sur cette plaque, dont notamment le « X ». Débuta alors une low-intensity door plaque war entre la Building Authority et les landlords et leurs locataires qui s'opposèrent vivement à cette vaste opération de remembrement, contrariant leurs intérêts, même si des dédommagements étaient accordés. À cela s'ajoutaient le manque crucial de précisions du cadastre – de bornage des terrains -, à l'origine d'une multitude de conflits fonciers entre propriétaires, tandis que les habitants locataires, dans certains quartiers, détruisaient les plaques, notamment les fameux « X » signifiant leur destruction. Tout ceci rendait impossible la poursuite de l'opération dans de nombreuses parties de la ville.


TEN-YEAR

DEVELOPMENT PLAN


1946 fut l'année où les autorités décidèrent d'un Ten-Year Development Plan (1946-1955), supervisé par le Chief Secretary, Eric Dutton, haut fonctionnaire anglais devenu city planner ayant servi-sévi dans d'autres colonies anglaises (Lusaka au Lesoto, Nairobi au Kenya), un « Conservative Progressive » (il correspondait régulièrement avec Arthur Creech Jones, Secrétaire d'Etat aux Colonies en Angleterre, membre du Labour Party) passionné d'architecture et travaillant « in the shadow of power », selon ses mots, « to remake African urban landscapes ». Ses détracteurs le désignaient comme un personnage ambigu, dont la doctrine teintée de paternalisme racial s'efforçait de trouver le plus parfait système de contrôle, de légitimation et de domination spatiale-coloniale, et ce, dans une vision et moderniste, et à long terme. À Nairobi, en 1922, en réponse à un vaste « urban protest movment » (35 morts Africains), Dutton fut à l'origine de la création d'un campsite, Caldbeck à Pumwani, le premier « segregated native location » de la ville, destiné aux « unruly elements », des Africains expulsés de la ville des squats qu'ils occupaient.

Son programme plus qu'ambitieux pour Zanzibar City, il y était venu en 1942 nommé protectorate's chief secretary avec la ferme intention de « stupendous hammer to crack a few nuts », celle de la conquête des quartiers de Ng 'ambo, une réplique corrigée des grandes lignes du plan de Lanchester ; c'était d'ailleurs depuis longtemps un des enjeux de l'administration coloniale qui rêvait d'étendre Stone Town de « l'autre côté ». Mais plus que cela, à long terme, c'est bien la plus grande partie de Ng'ambo qui devait être reconfigurée, opération d'envergure expliquée par Dutton et Juma Aley dans une brochure intitulée « Why Ng'ambo Was Demolished To Be Built Again ? » de cette manière :

« As many of you know, the government has made it its true intention to repair the state of many things in Unguja (Zanzibar Island] over the next ten years... It is work that will take a long time and will cost a lot of money, but the costs of this work are outweighed by its benefits. Like the elders say, ''a tree goes nowhere without a dolly to carry it''. »

En premier lieu, il fut décidé de la construction d'un complexe administratif moderne, un civic center entouré de son jardin, placé au coeur même du quartier Ng'ambo. Pour Dutton, il devait matérialiser la volonté de changer l'extrême « conservative-minded » des populations, et il déclara lors de son inauguration en janvier 1947 :

« This bulding – in fact the whole of this little sheme here – is an earnest of what we are trying to do in Ng'ambo. Here is not only betterment, but recreation and enjoyment as well. »


Sa construction, et celle de la route y menant depuis Stone Town, impliqua la destruction de plus d'une centaine de maisons, et le relogement n partie des habitants expropriés dans un nouveau quartier appelé Mji Mpya, New City. Plutôt qu'un Civic center (plus tard renommé par Dutton ''Happiness Today''), sa localisation lui donnait davantage la fonction d'un poste avancé en territoire ennemi, chargé tel un spot ou un fort, d'irradier la culture occidentale, voire de surveiller les populations indigènes, et de les éduquer : le Civic center comprenait dans son programme un movie theater où étaient diffusé des films de propagande anglais, des documentaires. Cela étant, le paternalisme de Dutton fit qu'il programma non loin, la construction de plusieurs écoles destinées aux autochtones, dont la Ng'ambo Girls School. De ces écoles seront issus nombre de leaders révolutionnaires, ou progressistes, tous anti-colonialistes...

Eric Dutton s'attaqua en priorité aux quartiers limitrophes de Stone Town, qui virent se bâtir deux grandes universités, un hôpital moderne, réservé à l'élite mais aussi aux classes moyennes indigènes, paternalisme oblige, et également le premier hôpital psychiatrique de Zanzibar, et, tout aussi important clarifia le réseau viaire entre Stone Town et Ng'ambo. Tous ces nouveaux édifices implantés à la frontière des deux villes devaient être bien visibles depuis Ng'ambo, marquer symboliquement le paysage, prouver à la fois la puissance britannique et assurer aux zanzibaris ses meilleures intentions sociales. Dutton préparait ainsi méthodiquement un plan à long terme d'expansion de Stone Town sur les quartiers de l'« Other Side », îlots par îlots :

« There is a ten years job waiting to be done here, a job after my own heart. Provided that it is done in a sympathetic and pratical fashion, it will be well worth doing » affirmait-il en 1944.

Pour autant, la classe moyenne africaine, l'African working-class, habitant la buffer zone entre ville riche et les vastes slums plus à l'Est, devait, elle-aussi, connaître les bienfaits de la modernité occidentale prodigués par l'Angleterre, et ses services imaginèrent des ensembles résidentiels de standardized houses ouvrières, disposées avec ordonnance dans les plans de quartiers. Une opération modèle fut ainsi bâtie, un nouveau quartier résidentiel baptisé « The Holmwood neigbourhood », une centaine de cottages low-cost destinés à la classe moyenne. L'opération Holmwood – du nom de Frederick Holmwood, célèbre anti-esclavagiste anglais mort à zanzibar au 19e siècle, choisi spécialement pour rappeler aux Africains noirs le rôle crucial de l'Angleterre pour mettre un terme à l'esclavage -, était destiné au relogement des habitants prochainement expropriés du quartier de Mwembetanga, qui, une fois démoli, fut reconstruit sur le modèle du quartier Holmwood. Les habitants réintégrèrent leur quartier, Holmwood devant servir de relogement provisoire pour les habitants d'autres quartiers reconfigurés, ou plutôt, selon la vision de Dutton, de tous les quartiers de Ng'ambo.

Les nouveaux quartiers ordonnés de Dutton furent sévèrement critiqué par les « indigènes » dont l'un des reproches était qu'il bannissait totalement les « Zanzibar's customary domestic life », imposant une rigueur planificatrice spatiale, des maisons bien alignées, ne correspondant pas du tout à leurs modes de vie, d'habiter et de sociabilité, et à cette longue tradition de « Order without framework » jadis concédé aux habitants, locataires et propriétaires : Dutton en imposant ses lois strictes, ses règles contraignantes, la modernité urbaine occidentale entamait les prérogatives des uns et des autres, et leurs libertés, et ce, pour la première fois, à grande échelle, dans l'histoire de Zanzibar. Ainsi les nouveaux quartiers Mwembetanga, Holmwood et Miji Mpya n'auront guère les faveurs des zanzibaris, et le design des Natives modern Houses, de type occidental – conçu par l'architecte d'origine indienne Aijt Singh -, s'opposait aux maisons traditionnelles Swahili, irrégulières, largement ouverte sur les espaces extérieurs privé et public, faisant qu'il était difficile de percevoir la limite entre la rue et la maison ; ce n'était pas tout à fait le cas avec les Dutton's Houses, instaurant une limite entre intérieur et extérieur policés. Pendant longtemps les habitants de Mwembetanga exprimèrent leurs doléances aux administrations et demandaient, par courriers respectueux, l'autorisation de procéder à des changements structurels.

La brochure que nous avons cité était destinée à calmer les esprits des habitants de Ng'ambo inquiets de l'ampleur des travaux, car ces années sont celles des grandes luttes syndicales et urbaines qui se conjuguaient l'une l'autre, comme dans d'autres villes africaines de l'empire britannique. En 1948, les travailleurs d'origine africaine décrétaient une grève générale paralysant totalement Zanzibar. Les opérations urbaines lancées ou projetées par Dutton, dont l'extension de l'aéroport de Zanzibar à partir de 1949 coïncident avec un cycle de luttes urbaines menées par les habitants expulsés, ou menacés de l'être, et parmi les expropriés figuraient de nombreux militants et activistes syndicaux. Ces derniers faisaient le lien entre luttes syndicales et urbaines, mais d'une manière générale, et plus simplement, les habitants de Ng'ambo revendiquaient avant tout, des droits « post-reconstruction » concernant leur statut et la nature du bail, interrogeaient avec anxiété les agents officiels pour ce qui concernaient les superficies et de la maison et du terrain, et la qualité de la construction. Les mères de famille ont d'ailleurs été très actives pour ces dernières questions, critiquant, nous l'avons évoqué, l'architecture des Dutton's houses, épouses regroupées pour certaines au sein du Ladies Committee, elles organisèrent la résistance et exigeaient des aménagements intérieurs et extérieurs répondant à leur mode d'habiter, et des dispositions précises quant à l'emplacement des maisons les unes par rapport aux autres, entre autres revendications. Dutton, d'ailleurs, tenta de les encadrer en créant des associations – Women's welfare offices – chargées de leur expliquer, de leur apprendre comment tenir une maisonnée moderne, et pourquoi, pour des raisons sanitaires, fallait-il s'y contraindre. Selon Dutton, « If our model houses appeal to the native, we have won half the battle » précisait-il en 1944. De même des émissions radio répercutaient cet argumentaire, et des réunions d'information étaient régulièrement organisées dans le movie theater du new Civic Center de Ng'ambo. La bataille menée par Dutton fut perdue, la résistance des opposant-e-s à son programme de destruction-relogement, cimenta les populations concernées et, plus que tout autre lutte, fit jaillir de son carcan historique, l'émancipation et l'expression politique des femmes. D'autre part, tout ceci avait un coût, répercuté sur les loyers, les factures d'eau et d'électricité, et ce que l'on peut nommer, la taxe d'habitation. Selon les leaders syndicaux, les relogés peinaient à les payer, en exemple, un docker journalier ne pouvait pas y prétendre, son salaire suffisant à peine pour les besoins vitaux – basic needs.

Tandis que le gouvernement autorisait sous certaines conditions l'augmentation des loyers, en 1950, il laissa un des plus grands propriétaires fonciers de Ng'ambo augmenter les loyers de 300 % avec la menace pour le locataire récalcitrant d'une expulsion forcée en cas de non paiement, et la destruction de sa maisonnée.


GROUND RENT 

RESTRICTION DECREE


Eric Dutton fut remercié en 1952, après avoir splendidement réussi à coaliser les habitants de Ng'ambo et s'être attiré les foudres des propriétaires terriens. Ces résistances de plus en plus virulentes avaient simplement saboté son ambitieux programme. John O'brian, le Urban district commissioner sous les ordres de Dutton, exprimait cette idée que la résistance acharnée des habitants de Ng'ambo s'expliquait par le fait que leurs maisonnées, leurs masures étaient les seuls biens qu'ils possédaient : « The townsman is touchy about his hut ; it is his all. » Les déposséder de cet unique bien, le détruire même, les reloger de force dans des maisons inappropriées dans un quartier moderne-occidental, programme prouvant le racisme sous-jacent et le peu de considérations pour la culture Swahili, ne pouvait qu'engendrer mécontentements et résistances, exacerbés par la hausse des loyers et la faiblesse des salaires, par le développement des slums à l'Est et la sur-population – overcrowded situation - d'une partie Ouest de Ng'ambo.

« The rule of those days bestowed on all a greater measure of happiness and security than had ever before been know » affirmait-il, comme d'ailleurs de hauts fonctionnaires britanniques servant dans les colonies, sans égards pour l'extrême pauvreté qui sévissait à Zanzibar, bien installée dans les slums éloignés de Stone Town : là, No Happiness prévalait. Eric Dutton le reconnut plus tardivement, dans ses mémoires publiées en 1983 : « But to me far the greatest of all was the failure to prevent the growth of slums. Then was the chance to stangle them at birth. »

Les Native Africans employés dans l'administration étaient soulagé de le voir quitter le pays, car sous son autorité, pas un seul Black Zanzibari n'avait obtenu la moindre opportunité d'un avancement, sans grades consignés dans des postes subalternes.

En 1955, au terme du Ten-Year Development Plan, les autorités de Zanzibar décidèrent de poursuivre leur politique de ségrégation spatiale, mais différemment. Si quelques bâtiments officiels décidés par Dutton verront le jour après son départ, dont les Archives nationales et d'autres plus mineurs, la politique de modernisation des quartiers de Ng'ambo et la construction d'équipements publics ouverts aux autochtones prendra fin avec son départ.

Une des premières mesures fut de modifier le Ground Rent Restriction Decree de 1928, toujours en vigueur, en autorisant l'augmentation libération des loyers et en introduisant un nouveau type de maison entre la « hut » et la « stone house », car en effet, les habitants de Ng'ambo afin d'échapper aux taxes et loyers excessifs de ces dernières, avaient imaginé de substantielles et confortables améliorations pour ce qui étaient officiellement considérée comme une « hutte ». La révision du décret de 1928 eut pour conséquence de souder au mieux les habitants de Ng'ambo qui entamèrent la lutte contre le nouveau décret, intéressant au plus haut niveau le leader syndical Abeid Amani Karume, qui fit de ces luttes un axe politique essentiel, et il se dressa contre le nouveau Ground Rent Restriction Decree : lors d'un rassemblement public, il prévint les autorités :

« to save the... poor tenants from the clutch of the landlords' or face another rent strike »,

forçant l'administration à réviser le décret, annulant et l'augmentation et la nouvelle typologie. La menace Abeid Amani Karume était sérieuse, le formidable réservoir Ng'ambo lui fournissait ses plus ardents partisans, dont nombre débutèrent en politique par le biais des luttes urbaines et pour le droit au logement.

Car la surpopulation et les loyers élevés eurent pour conséquence le développement des terrains squattés, situés le plus à l'Est de Stone Town. En 1958, les slums de Zanzibar Town concernaient 20 % de la population totale de la ville, chiffre qui augmenta considérablement jusqu'en 1963.

Les squatters, que l'on tente d'expulser, se rebellent et organisent la résistance, aidés par les syndicats, et un appel est lancé pour le boycott total des magasins Arabes et Indiens. Au même moment, en Afrique du Sud, le parti de Nelson Mandela invitait les Africains a boycotter les magasins tenus par des Blancs, et dans certaines villes, les compagnies de transports en commun, une arme très efficace qui fut à l'origine de faillites, et du mécontentement politique des commerçants boycottés.



Time 
For 
Politic

La seconde guerre mondiale imposa un rationnement alimentaire très strict, mais selon les témoignages, il fut bien plus contraignant pour les populations africaines que pour les communautés arabes et indiennes, et les occidentaux. Cette inégalité fit apparaître au grand jour les discriminations raciales, et en affectant durement les communautés Noires, elle renforça la politisation des masses, et plus particulièrement des adolescents, des jeunes étudiants, ceux et celles qui engageront les luttes syndicales et urbaines dans les années 1950, années mouvementées nommées Time For Politic.

Au lendemain de la guerre, en 1948, la société insulaire était alors fortement divisé en quatre grands groupes :
Les Arabes représentaient 16 % de la population et étaient eux-mêmes divisés en deux groupes : le plus important était celui des vieilles familles, présentent sur l'île depuis le XIe siècle, et qui monopolisaient les richesses (une cinquantaine d'Arabes possédaient à eux seuls la plupart des plantations de girofliers qui généraient 90 % des valeurs d'exportation des îles), et les « manga », immigrés récents et pauvres venus du Golfe persique.

Les masses africaines étaient économiquement, socialement et politiquement marginalisées. Elles se divisaient également en deux groupes : les Africains originaires des îles, Wapemba, Watumbatu et Wahadimu, appelés les Shirazi (55,8 % de la population), en majorité paysans et planteurs, et les Africains venus du continents qui travaillaient comme salariés agricoles, dockers, portefaix, etc. (19%)

Une importante minorité indienne (5,8 %), fortunée, très présente dans le commerce, les professions libérales, bien représentée dans l'administration.

S'ajoutaient à cela quelques autres petits groupes (européens, comoriens, goans, persans, etc.), en tout 3,4 %.

L'éveil du nationalisme zanzibari fut tardif, la communauté arabe étant la première à l'organiser. Elle fondit en 1956 le Zanzibar Nationalist Party (ZNP) qui, pour élargir sa base, chercha l'alliance avec les Shirazi. En 1957 apparut l'Afro-Shirazi Party (ASP) qui se fondait sur l'union des Shirazi et des Zanzibari africains originaires du continent. L'ASP était dirigé par Abeid Karume, un ancien marin qui était revenu à Zanzibar en 1938 où il était devenu pionnier du mouvement syndical. L'ASP avait une aile gauche marxiste dont le dirigeant Abdullah Kassim Hanga, avait été formé à Moscou. En 1959 apparut le Zanzibar Pemba Peoples Party (ZPPP) qui regroupait les Shirazi de l'île de Pemba, qui estimaient le ZNP trop arabe et l'ASP trop africain.


Town 
Planning 
Decree 

En 1958, un nouveau schéma de développement urbain fut élaboré soutenant le Town Planning Decree de 1955. Ce master plan conçu par les urbanistes britanniques Henry Kendall et Geoffrey Mill, préconisait des lignes directrices pour la planification, le développement urbain ordonné et progressif à l'horizon 1980. Trois zones distinctes apparaissent dans leur master plan, Stone Town et le littoral dédiés aux élites – Zone A hight class -, les quartiers de Ng'ambo les bordant reconfigurés destinés aux classes moyennes – Zone B middle class -, faisant l'interface – buffer zone - avec les quartiers les plus pauvres – Zone C native type hut, là où se développaient les slums sordides. Toutefois, cet ambitieux programme urbain, impliquant des financements pluri-annuels considérables ne fut jamais appliqué dans les zones pauvres, et les dernières années de la présence britannique se résumèrent pour le domaine de l'urbanisme à la reconduite tacite de la politique conduite depuis le départ de Dutton : tout pour Stone Town, rien pour Ng'ambo. En 1961, 150 des 371 plots prévus dans le plan d'urbanisme de 1958 destinés à l'upper and middle-class étaient constitués, légalement dans les zones A et B, mais pas un seul des 932 plots officiellement prévus dans le plan d'urbanisme étaient achevés dans la « Native Zone C ».



La situation était à ce point dramatique qu'un journal conservateur s'alarmait et préconisait la construction massive de logements, voire d'offrir aux indigents une terre. Les landowners exigeaient des autorités des équipements publics de survie, dont notamment des fontaines d'eau potable, des latrines, le tout-à-l'égout, des routes, afin de fructifier leurs biens, qu'ils puissent exiger des Slumers un loyer minimum. Le colonial government accorda ces équipements à certains plots, qui incita des milliers de personnes - the Ng'ambo's plebeian crowd - à venir s'y installer illégalement, au mépris des landowners.


La plus grande partie de l'espace de Ng'ambo - les deux tiers grossièrement - était la propriété de seulement douze landlords, appartenant au sultan, à son clan et à la caste des riches marchands, outre les terres propriétés du gouvernement. Pour le Senior District Commissioner de la « Zone C », un proche du sultan, le développement exponentiel des slums présentait l'inconvénient majeur d'être situés sur le chemin de l'aéroport :

« if the number such huts is allowed to increase, we shall be faced with a serious of problem in the near future when the time comes to develop the area. [It] run along a very important which visitors arriving air have to travel along .... A sight of the kind that has begun to show it self can create unfavourable impression. »

Et, plus que jamais, urbanisme et architecture - the planning and building control - ont été des centres d'intérêt pour les groupes politiques nationalistes et, ou, socialistes, nourris par la frustration et la colère des Africains, dénonçant les injustices spatiales, et la discrimination prolongeant exactement, après l'indépendance accordée en 1963, celles de l'ère coloniale britannique. L'architecte Ajit Singh, le protégé de Dutton, décrivait en 1962 la situation : « Labours... sweet dream of independance ».




1963

LA REVOLTE 


En 1963, survint une scission parmi les nationalistes arabes. Les partisans de l'oligarchie gardèrent la mainmise sur le ZNP tandis que l'Umma Party (UP) rassemblait les arabes révolutionnaires dans le cadre d'un projet panafricain multiracial et socialiste, sur le modèle lointain de la Chine maoïste. Le dirigeant de l'UP était Mohamed Abdul Rahman dit Babou, qui fut un des premiers combattants de la libération de l'Afrique à visiter la Chine en 1959.


Abdul Rahman "Babou" avec Malcom X

Les autorités de tutelle britanniques organisèrent des élections générales le 24 juin 1963. Grâce à un découpage des circonscriptions électorales défavorable aux Africains, et peut-être à une fraude, la coalition ZNP-ZPPP acquit la majorité de siège avec la minorité des voix. Les masses africaines se voyaient voler leur victoire. Avec 54 % des suffrages, l'ASP, soutenue par les militants de l'UP, ne remportait que 13 des 31 sièges du Conseil législatif. Les Africains d'Unguja acceptaient d'autant moins le résultat que sur cette île, l'ASP avait recueilli 63 % des suffrages.

Zanzibar devint une monarchie constitutionnelle dans un climat d'émeutes et de répression. La même année une émeute spontanée de travailleurs agricoles africains se propagea rapidement à Ng'ambo. Des groupes d'insurgés composés de travailleurs agricoles pauvres, n'ayant aucun droit de sol et de logis, attaquent les plantations et fermes situées aux abords de Ng'ambo, faisant une soixantaine de victimes, les britanniques imposent l'état d'urgence. La police et l'administration furent purgées des Africains et réservées aux fidèles du sultan. L'UP fut interdit et Babou n'échappa à l'arrestation qu'en se réfugiant sur le continent. Les intérêt de l'oligarchie arabe et de la bourgeoisie asiatique semblaient ainsi étroitement verrouillés.



LA RÉVOLUTION 
DU 
12 JANVIER 1964


Mais en évinçant les Africains de la police, le gouvernement du sultan forgea le fer de lance de la révolution zanzibari. Le 12 janvier 1964, John Okello, d'origine ougandaise devenu policier à Zanzibar, membre influant de l'organisation de jeunesse de l'ASP, rassembla un groupe d'anciens policiers et les lança, armés de coupe-coupe et de lances, à l'assaut des arsenaux, des commissariats, et de la station radio. Cette dernière, située dans le quartier africain Ngambo, fief des partisans de Okello, fut aux mains des insurgés dès les premières heures de la révolution, privant ainsi le gouvernement du principal cordon ombilical communicationnel avec ses partisans et l'organisation effective d'une quelconque stratégie de défense (notons que la plupart des révolutions de l'ère moderne, les stations radios sont des cibles privilégiées). Les deux principaux commissariats de la ville, Ziwani et Mtoni, étaient de même situés à proximité immédiate du quartier africain, et donc, rapidement investis par les insurgés, leur fournissant avec les arsenaux, quantité d'armes. Le succès fut rapide.

Tandis que le sultan Jamshid ben Abdallah Al Said fuyait l'île, la révolution s'y répandit comme une traînée de poudre. Les plantations furent occupées par les ouvriers agricoles, mais les partisans de l'ASP se livrèrent aussi à un terrible pogrom anti-arabe et anti-asiatique, qui aurait fait 8.000 morts. Ce fut un massacre largement communautaire puisqu'une grande part des Arabes tués étaient de pauvres Arabes manga n'appartenant pas à l'oligarchie.

L'ASP, soutenue par l'UP, forma un gouvernement dont le premier ministre était Abeid Karume. Le nouveau pouvoir mit immédiatement Okello sur la touche. Cet électron libre, fantasque et imprévisible (il s'était auto-proclamé Maréchal) demanda et reçu mission d'informer des événements les dirigeants du Kenya, du Tanganyika et de l'Ouganda. A son retour, les services de sécurité le cueillirent et le renvoyèrent par avion sur le continent, mettant fin à son rôle politique.

Zanzibar était dirigée par un Conseil révolutionnaire où la présence marxiste était très affirmée, et qui alla vite en besogne. En quelques mois, les pauvres qui avaient engagé leurs biens pouvaient les récupérer sans indemnités, le Swahili remplaçait l'anglais comme langue officielle, le tirage des rickshaws était interdit et les rickshaws eux-mêmes furent brûlés en place publique, l'ASP était le seul parti autorisé, tous les clubs basés sur la race, la religion ou la richesse furent interdit et leurs immeubles confisqués, toutes les industries ainsi que le commerce extérieur étaient nationalisés et l'enseignement devenait prérogative de l'Etat.


Le premier gouvernement de la République populaire de Zanzibar : au premier plan de droite à gauche : Abdul Rahman "Babou", ministre de la Défense des Affaires étrangères, Abeid Karume, président de la République, et Kassim Hanga, premier ministre (en blanc).


Peu après la révolution, les 500 Européens et une bonne partie des 20.000 Asiatiques de Zanzibar avaient quitté l'île, créant une grande pénurie d'administrateurs, de techniciens, de médecins et d'enseignants. Les militants de l'ASP placés à la tête des administrations, des industries et des sociétés commerciales manquaient presque toujours des qualifications nécessaires et l'économie connu un temps d'effondrement. Le Conseil révolutionnaire fit alors appel aux pays socialistes, principalement la Chine et l'Allemagne de l'Est, qui envoyèrent spécialistes et techniciens. "Babou" était alors (et il le sera jusqu'en avril '64), ministre des affaires étrangères de Zanzibar, et ses rapports privilégiés avec les Chinois permirent à Zanzibar de bénéficier rapidement d'une aide importante. La Chine avait salué très tôt la révolution :

« Le triomphe du peuple de Zanzibar montre une fois encore que face à un ennemi armé jusqu'aux dents, les nations opprimées peuvent certainement battre l'impérialisme et gagner la libération si elles prennent les armes et mènent une lutte résolue. ».

Zhou Enlai se rendit en personne brièvement à Zanzibar en 1965, ainsi que Che Guevara. La lecture « anti-impérialiste » et « anti-oligarchique » de la révolution zanzibari, mise en avant par le mouvement communiste international, était certainement juste, mais elle ignorait la dimension communautaire africaniste qui allait devenir prépondérante.


Guevara à Zanzibar (1964)


Babou et Zhou Enlai (1965)


Interview de Mohamed Abdul Rahman 
à 
Révolution (mai 1964)


Révolution était, au début des années '60, la plus importante revue anti-impérialiste publiée en Occident (avec l'aide financière du gouvernement chinois) en français, en anglais et en espagnol. Son directeur était l'avocat Jacques Vergès et sa cheville ouvrière Patrick Kessel. Sa ligne politique était radicalement anti-impérialiste, à la fois prochinoise et procubaine (Che Guevara écrira un article pour le n°2 de la revue). "Babu" était dans le comité de rédaction de cette revue qui, dans son n°6 (février '64) pouvait ajouter cette note au bas de son éditorial :

« Au moment où ce numéro de REVOLUTION est déjà sous presse, nous apprenons qu'une révolution a eu lieu à Zanzibar où la république a été proclamée. Le camarade Mohamed Babu, membre de notre comité de rédaction, devient le ministre des affaires étrangères du nouveau gouvernement révolutionnaire. Tout l'équipe de notre revue lui présente ses félicitations chaleureuse et lui souhaite ainsi qu'au peuple de Zanzibar de nouveaux succès dans la lutte contre les féodaux et les néocolonialistes. ».

Le n°9 (mai '64) comprends une interview exclusive de "Babu" par Richard Gibson, le journaliste anti-impérialiste noir américain qui dirigea la campagne contre le boycott contre Cuba. L'optimisme de "Babu" traverse toute cette interview dans laquelle les seules menaces pour le processus révolutionnaire sont les intrigues impérialistes et les seules mesures évoquées consiste en la défense le littoral zanzibari. La possibilité d'une contre-révolution au sein de la révolution, telle qu'allait la mener Karume en quête de pouvoir personnel, n'est à aucun moment évoquée.



Interview : Révolution ininterrompue à Zanzibar

Gibson - Une partie de la presse de "gauche", en Angleterre notamment, a présenté les récents événements de Zanzibar comme un coup d'état (uprising). Il lui paraît, en d'autres termes, incroyable qu'il y ait eu une révolution sociale à Zanzibar. Y a-t-il eu révolution ? Si oui, comment la définiriez-vous ?

Babu – La réalité, c'est qu'il y a eu une véritable révolution à Zanzibar dont l'objectif était de détruire l'ordre ancien et d'instaurer une société nouvelle. Il est bien entendu difficile d'affirmer que tous ceux qui avaient participé à la révolution étaient socialistes, mais ils avaient une orientation socialiste. L'organisation marxiste de Zanzibar, le parti UMMA, a joué d'autre part un rôle dirigeant dans la révolution nationale et démocratique. Celle-ci s'engage d'ores et déjà, et définitivement, dans la voie de la révolution socialiste.

G. - Quelle était la base sociale de la révolution zanzibarite ?

B. - Ceux qui ont pris part à la révolution étaient principalement des ouvriers et des paysans. L'initiative partit de la ville. Des éléments parmi les syndicalistes et autres étaient en effet convaincus que la seule solution pour s'en sortir était l'insurrection. Mais ils n'ont pas été les seuls à en avoir l'initiative. Il y avait eu aussi la paysannerie. En fait, l'insurrection armée avait été menée de telle façon que, pratiquement, toute la population de Zanzibar y avait participé. Dans les principaux villages, du moins dans la plupart d'entre eux, des groupes se sont formés et se font fondus en un noyau d'environ neuf cents personnes qui mena l'attaque.

G. - On a comparé Zanzibar à Cuba. Y a-t-il quelque fondement à ces assertions ?

B. - Nous avons été influencés par Cuba socialiste dans la mesure où cette île est en butte à l'hostilité d'un puissant voisin qui cherche résolument à l'abattre, dans la mesure aussi où elle oppose une résistance efficace à son puissant ennemi. Si vous voulez dire que Cuba a été une source d'inspiration pour nous, nous répondrons par l'affirmative. Oui, dans ce sens, nous nous sommes effectivement inspirés de Cuba. Nous l'avons été aussi parce que Cuba a su mener à bien sa révolution, modifier les conditions d'existence du peuple, et transformer dans un court délai la révolution nationale-démocratique en révolution socialiste. Si vous considérez ces deux succès dans leurs rapports mutuels, vous pouvez facilement constater que nous avons été théoriquement influencés par le processus révolutionnaire de Cuba. Nous devons compter sur nous-mêmes tout comme les Cubains. Nous devons être sans cesse vigilants tout comme les Cubains. Nous devons nous attendre à un éventuel blocus impérialiste. Vous voyez ainsi que nous avons beaucoup appris de Cuba, mais personne n'est venu de Cuba pour nous aider. Vouloir dépeindre l'Africain comme un être incapable d'entreprendre quoi que ce soit, sauf sur ordre de Moscou, de Pékin, de Cuba, ou sur ordre de n'importe où et de n'importe qui, c'est avoir recours à une conception impérialiste des choses, et c'est penser que les Africains ne sont que des mineurs, comme le prétendait la propagande colonialiste.

G. - Une révolution socialiste est donc en cours à Zanzibar, mais c'est aussi une révolution africaine. Pouvez-vous établir un rapport entre les deux ? Qu'en est-il du "socialiste africain" ? En quoi la révolution à Zanzibar est-elle un exemple pour l'Afrique entière ?

B. - Zanzibar peut bien entendu devenir un exemple pour toute l'Afrique. Il serait très difficile d'affirmer que nous allons adopter le "socialisme africain" car jusqu'ici personne n'a été, à mon avis, capable de dire en quoi consistait ce "socialisme africain". Nous ne connaissons quant à nous que le socialisme ou le capitalisme. Il ne peut exister que deux voies, et seulement deux voies, et nous avons opté pour le socialisme scientifique. Une révolution africaine peut se transformer en révolution socialiste, et c'est exactement le processus qui s'est déroulé à Zanzibar. Je suppose que s'il éclatait quelque part en Afrique une autre révolution, surtout dans des pays comme le Mozambique, l'Angola et l'Afrique du Sud, ce ne pourra être qu'une révolution comme la nôtre. Je suis, d'autre part, convaincu que seule la lutte armée peut conduire ces peuples à leur émancipation réelle. Dès qu'un peuple s'est décidé à prendre les armes, il ne pourra plus s'arrêter à des demi-mesures : il ira au socialisme. C'est du moins notre conviction en nous fondant sur notre propre expérience.

G. - Pensez-vous donc que la lutte armée est une nécessité pour l'instauration d'un ordre socialiste ?

B. - Oui, c'est une nécessité. Il peut y avoir des possibilités de passage pacifique au socialisme, mais il n'y a pas eu jusqu'ici de précédent dans l'histoire. Ce qui ne veut pas dire que l'avenir ne nous réserve pas des possibilités de passage pacifique. Mais "passage pacifique au socialisme" peut aussi signifier le passage pacifique à un socialisme édulcoré. Toutefois, à partir du moment où le peuple est en armes, il est très difficile pour un dirigeant de modérer l'ardeur, l'allure et le rythme de la révolution. Je pense que la révolution armée elle-même oblige le pays à se transformer tôt ou tard en pays socialiste à cause de l'intensité même des revendications populaires.

G. - Vous être sur le point de regagner l'Afrique. Comment envisagez-vous les relations de Zanzibar avec ses voisins de l'Afrique orientale, et avec toute l'Afrique ?

B. - Nos relations avec les autres pays de l'Afrique orientale sont très cordiales. Pour la plupart des leaders d'Afrique orientale, aucune contradiction n'existe réellement entre Zanzibar et leur pays. Nous allons peut-être un peu plus vite qu'eux, mais nos objectifs restent les mêmes. Cependant, les impérialistes veulent faire croire qu'il y a des mésentente entre nos camarades d'Afrique orientale et nous. Il n'en est rien. Comme je l'ai déjà dit, nous sommes décidés à marcher un peu plus vite. Ce rythme tient aux conditions dans lesquelles nous avons conquis notre indépendance et nous obligent à devancer nos frères. Mais nous les aidons aussi à nous rattraper. Ce que nous avons fait crée nécessairement un état d'esprit nouveau qui encouragera d'autres leaders de l'Afrique orientale à se mettre au même rythme que nous. Quant au reste de l'Afrique, ce que nous avons fait a eu une grande influence sur les masses. Nous avons remarqué au cours de voyages dans toute l'Afrique que partout, le peuple nous acclamait, nous tendait la mains, nous encourageait, et semblait considérer notre révolution comme la sienne. Tout cela a contribué à promouvoir un nouvel état d'esprit en Afrique.


"Babou" et Guevara ; sur la table, un n° de la revue Révolution

G. - On a beaucoup parlé d'Unité africaine. Il existe un organisme qui s'appelle l'Organisation de l'Unité Africaine. Pourtant, quelques leaders africains tels que Bakary Djibo ont mis en garde contre l'abus de la notion d'unité africaine. Qu'est-ce que l'unité africaine pour vous ?

B. - Telle que nous l'envisageons, l'Organisation de l'Unité Africaine doit bénéficier de l'entière participation des masses. Sans leur participation, elle deviendrait une conférence des classes dirigeantes ou une autre variante des Nations unies où des gens se réunissent pour discourir à perte de vue sans que cela n'aboutisse à des résultats concrets. Nous avons fait quelques proposition à la dernière session de l'O.U.A. à Lagos (Nigeria). La délégation de Zanzibar a établi un plan qui doit permettre aux masses africaines de participer pleinement à la vie de l'O.U.A. Notre position était la suivante : il faut constituer dans chaque pays des comités de l'O.U.A. dont le rôle sera d'informer le peuple de ce qui se passe au moyen de rassemblements de masses et de publications, et de rendre compte du déroulement de chaque réunion particulière de l'O.U.A. Les délégués qui iront à une conférence devront d'abord faire appel aux masses, présenter devant elles leurs propositions, écouter ensuite l'explication des masses. A leur retour, les délégués devront rendre compte de la mission que les masses leur auront confiée. Les comités d'un pays pourront par des voies normales avoir des contacts avec les comités d'autres pays et entretenir avec eux des relations plus étroites. Nous pensons que la participation des masses est le seul et l'unique moyen pour rendre vie à l'O.U.A. D'autres préféreraient certainement une voie prudente. Ils affirment que si nous allions trop vite, nous risquerions peut-être de briser l'unité de l'organisation. Je ne le pense pas, bien que nous n'ayons pas suffisamment d'expérience en ce domaine. Je pense que plus nous montrerons de l'audace, plus vite nous pourrons démasquer les machinations des impérialistes.
A la conférence de Lagos, notre délégation a proposé la formation de deux comités : un comité qui aurait pour tâche de coordonner les activités anti-impérialistes dans toute l'Afrique, tandis que l'autre se chargerait d'élaborer une stratégie et une tactique commune à tous les états africains en lutte contre le néo-colonialisme. Quand nous avons fait ces propositions, quelques délégués ont été scandalisés et n'osaient plus nous regarder en face. Ils disaient que la presse occidentale était dehors, prête à en rendre compte au monde... J'ai été surpris de constater que quelques délégués de cette conférence avaient été effrayés d'être accusés d'anti-impérialistes. Quand nous leur avons demandé : « Quelle peut être la raison de cette organisation si elle n'est pas anti-impérialiste ? », ils n'ont pu nous opposer aucune réponse. Ces quelques personnes pouvaient se permettre de tenir de tels propos dans une telle conférence, mais ils n'auraient jamais osé manifester leur frayeur devant le peuple de leur pays.

G. - Comment envisagez-vous les relations de Zanzibar avec les grandes puissances, particulièrement avec les puissances occidentales.

B. - Nos relations dépendront entièrement de ce que feront ces puissances. Si elles veulent vivre pacifiquement avec nous, elles nous trouverons très pacifiques. Si, par contre, elles commencent à intervenir dans nos affaires intérieures et à encourager les mouvements contre-révolutionnaires, elles nous trouveront très difficiles à manier. Nous n'avons pas l'intention d'être les ennemis de qui que ce soit, mais certains se dénoncent eux-mêmes comme nos ennemis. Une certaine presse a mené en Occident une campagne on ne peut plus fantasque contre nous. Il y avait eu des attaques continuelles contre nous dans la presse de certains pays. Le New York Times était allé jusqu'à préconiser une intervention contre notre pays. Ces gens sont évidemment nos ennemis, et lorsque nous leur disons leur fait, ils nous répondent : « Vous êtes des communistes ! » Or, c'est bien eux qui se sont déclarés nos ennemis. Nous n'avons jamais voulu être leur ennemi et, par conséquent, notre position dépendra de la leur. Nous réagissons, nous n'agissons pas.

G. - Lors de votre récent passage à Paris, la presse française a annoncé que vous aviez invité le général de Gaulle à visiter Zanzibar. Est-ce exact ?

B. - En tant que ministre des Affaires étrangères, il n'eût pas été correct de ma part d'inviter un chef d'État. J'ai simplement exprimé le vœu que le général de Gaulle puisse venir jusqu'à Zanzibar lors d'une éventuelle tournée en Afrique. Une invitation en règle devrait, bien entendu, être adressée au général de Gaulle par le président Karume qui est, comme vous le savez, le chef de la république populaire de Zanzibar.

G. - Quel est l'avenir des relations diplomatiques et économiques entre la France et Zanzibar ?

B. - Les perspectives de meilleures relations entre la république française et la République populaire de Zanzibar sont bonnes. Nous attendons avec plaisir l'établissement de relations commerciales saines avec la France, et nous espérons que les relations d'amitié vont se resserrer entre nos deux États.

G. - L'aide, ou plutôt l'absence d'aide, donnée par les états africains indépendants aux peuples en lutte contre le colonialisme et le racisme a été sévèrement critiquée. Quelle est votre opinion sur l'aide à apporter aux mouvements de libération des colonies portugaise et d'Afrique du Sud ?

B. - Nous sommes moralement tenus d'appuyer la lutte des peuples de tous ces pays. Nous devons leur accorder toute notre aide. Nous savons que certains de ceux qui sont engagés dans la lutte ont été déçus par les activités du comité anticolonialiste de l'O.U.A. A tort ou à raison, je ne veux pas le commenter ici. Mais le fait demeure que nous sommes tous engagés dans la lutte et que nous devons les soutenir. S'ils ont besoin d'armes, nous les aiderons en leur fournissant des armes. S'ils ont besoin d'argent, eh bien, nous les aiderons en mettant nos fonds à leur disposition. Nous devons leur accorder notre aider sur tous les plans.

G. - Comment envisagez-vous l'avenir immédiat de Zanzibar ? Quels sont les projets du gouvernement révolutionnaire ?

B. - Nos projets immédiats visent d'abord à consolider notre révolution. Nous mobilisons les masses. Nous appelons à la création des comités de vigilance dans l'ensemble du pays. Des volontaires recrutés au sein de la Milice populaire montent une garde vigilante le long de nos côtes. C'est là notre plus grand souci. En même temps, nous essayons d'élever le niveau de vie du peuple. Il y a dès à présent des experts de la République démocratique allemande qui étudient pour nous ce qui peut être réalisé sur le plan du logement et de l'urbanisme. Nous voulons reconstruire la ville entière. Nous voulons également bâtir de nouvelles villes dans les zones rurales, afin de permettre à nos paysans de se suffire à eux-même sans avoir à aller jusqu'à la cité de Zanzibar.
Notre président a promis, au cours d'un récent rassemblement de masses, que le problème du plein emploi sera d'ici juin, résolu dans l'ensemble du pays. Des mesures sont en cours en faveur des pensionnés âgés, et notre président Karume a déjà posé la pierre de fondation de la Maison des Vieux. Il y aura des maisons pour les vieux qui ne savent où aller. Nous avons d'autre part aboli les dettes, car la majorité de la population était sous le joug des usuriers et des prêteurs sur gages. Tous ont été affranchis et n'ont plus à récupérer leurs dettes. D'autres ont pu récupérer leurs objets en gage sans rien payer. Les paysans ne payent plus des rentes à leurs propriétaires fonciers. La terre appartient, désormais, à l'État populaire, au peuple. Comme vous le voyez, les transformations ont commencé et nous n'avons plus qu'à rendre exécutoire nos décisions. Oui, chez nous, le peuple a confiance et marche de l'avant.

 
TANGANYIKA


Le 26 avril 1964, Julius Nyerere, président de la République du Tanganyka, et Abeid Karume, président de la République populaire de Zanzibar, signaient le traité d'union qui donna naissance à la République Unie de Tanzanie. Pour Nyerere, partisan de longue date de l'Union africaine, il s'agissait d'un premier pas vers une unité politique régionale est-africaine, voire continentale, et d'un moyen de neutraliser le processus révolutionnaire zanzibari qui était à ses yeux un facteur de déstabilisation régionale.

Pour Karume, il s'agissait d'un pas décisif dans l'établissement d'un pouvoir personnel dans les îles. Devenu automatiquement Vice-Président de la Tanzanie, il utilisera l'union pour marginaliser le courant communiste, mais aussi pour écarter définitivement toute menace d'une contre-révolution arabe.

Il y eu une intervention secrète des USA en faveur de l'union, comme l'a rendu public l'ouverture des archives américaines en 1988. Craignant que Zanzibar ne devienne le Cuba de l'Afrique orientale, Washington avait envoyé immédiatement sur place, après la révolution, l'homme qui avait géré pour les USA la crise du Congo en 60-64 : Frank Carlucci. Celui-ci favorisa en sous-main l'union comme meilleur moyen de neutraliser les communistes zanzibari en les diluant dans le tout tanzanien. Nyerere était perçu alors, à l'instar de Kenyatta et d'Obote, comme un dirigeant pro-occidental, ce qu'il était effectivement à l'époque. La Tanzanie établit une solide garnison de soldats continentaux à Zanzibar, garantissant le pouvoir de Karume. Le secrétaire général de l'UP, "Babou" fut un de ces communistes zanzibari envoyés par Karume occuper des postes de cabinet à Dar es Salaam. En Tanzanie, "Babou" joua un rôle clé dans le rapprochement entre Nyerere et la Chine. Il obtient notamment des Chinois qu'ils permettent (financièrement et techniquement) la construction de la voie ferrée reliant la Zambie à la Tanzanie.

Mais à la différence de Nyerere, Karume ne voulait pas d'un état unitaire. Non seulement il bloqua tout approfondissement de l'union mais, voulant assurer ses pleines pouvoirs à Zanzibar, il ne respecta pas certains termes du traité. C'est ainsi que son Conseil révolutionnaire garda la haute main sur le commerce (et les revenus) du girofle, alors que le commerce extérieur relevait, selon le traité, du gouvernement central. La politique menée sur les îles continua de différer de celle menée sur le continent. Toutes les singularités de la vie politique continentale tanzanienne, avec sa "démocratie" de parti unique et son "socialisme" non-marxiste, ne toucheront pas Zanzibar. Et alors que la violence socio-politique restait exceptionnelle sur le continent, elle devint la règle sur les îles. Nyerere était face à un dilemme : fermer les yeux sur les violations des droits de l'homme à Zanzibar, alors que la défense de ceux-ci était un axe de sa politique africaine, ou mettre en péril une étape dans l'unité africaine. La politique de Nyerere vis-à-vis de Zanzibar resta ambiguë : il ne s'en prit jamais au pouvoir de Karume mais donna asile aux victimes de la répression de ce dernier.




PAYS FRERES
ET
RIVAUX


Fin 1963, la RDA était classée avant-dernier pays de l'Europe de l'Est en matière d'aide au développement – le dernier étant la Bulgarie, le pays le moins développé du bloc. 18 mois plus tard, elle était la première. Les crédits d'aides de 1964 et du premier semestre '65 s'élevèrent à 257 millions de $, et les bénéficiaires étaient quatre pays non-alignés : l'Egypte, Ceylan, l'Indonésie et... Zanzibar.

Cette croissance s'explique par la décision de la RDA d'obtenir une reconnaissance internationale en tant qu'État. La coopération au développement était (comme les compétitions sportives internationales) un des axes d'activités choisis pour progresser en ce sens, et dans le cadre de Zanzibar, le résultat fut atteint au-delà de toute espérance. En raison de sa "décolonisation douce" et de la culture politique démocratique occidentale de Julius Nyerere, le Tanganyika avait gardé de bonnes relations avec la Grande-Bretagne et avec les puissances occidentales en général. Le soutien de ces puissances à l'Apartheid allait progressivement gâter ces bonnes relations, Nyerere ayant une politique de principe très stricte à cet égard. Mais la rupture avec la RFA eut une autre origine. Avec l'union, la nouvelle République Unie de Tanzanie héritait des relations diplomatiques nouées entre Zanzibar et la RDA. La RFA appliquait alors strictement la doctrine Hallstein, qui posait que la RFA n'établirait ni ne maintiendrait de relations avec un État lié à la RDA. Pour désamorcer la crise, la Tanzanie proposa de réduire la représentation de la RDA à celle d'un Consulat général officieux à Dar es Salaam. Cette proposition fut rejetée par la RFA : les relations diplomatiques furent rompues, entraînant l'annulation des programmes d'assistance et le départ de tout les coopérants ouest-allemands.


Le maire de Berlin-Est, Kurt Thimes, accueille en RDA le maire de Zanzibar City, Mtoro Rehani (octobre 1964). 

Les Est-Allemands furent les premiers à aider le gouvernement révolutionnaire de Zanzibar. Walter Ulbricht envoya Hans Dampf comme ambassadeur à Zanzibar avec comme mission d''accorder toute l'aide nécessaire. En février 1965, ils sont déjà nombreux sur l'île : plus nombreux que tous les autres, plus nombreux même que les Chinois dont le nombre ne grandira que par la suite. La première tâche des Est-Allemands sera de veiller au bon fonctionnement et à l'amélioration des finances et de la radio officielle zanzibari. Ils créèrent de nouveaux studios, installèrent de nouveaux équipements pour les émissions, etc. La mission était dirigée par Wolgang Meyer qui déclara aux membres du conseil révolutionnaire que « l'argent n'était pas un problème ». Un expert est-allemand, Martin Gentsch, devenait Conseiller du Ministre des finances, remplaçant l'ancien « secrétaire permanent aux finances », un Britannique, le seul étranger à avoir une haute fonction officielle à Zanzibar.

Zanzibar fut le théâtre de la rivalité sino-soviétique. Cette rivalité était généralement feutrée (le gouvernement zanzibari cultivant de bonnes relations avec l'un et l'autre), mais les différences politiques provoquèrent des clashs directs, impliquant les Est-Allemands. Ce fut le cas lorsque les conseillers chinois encouragèrent la nationalisation totale et immédiate du petit commerce, tandis que Martin Gensch conseillait un programme de nationalisations progressif, étalé dans le temps. Gensch eut finalement gain de cause, mais le poids des Chinois alla croissant.

A la fin des années 60, les 700 Chinois qui travaillaient dans les secteurs agricole, de la médecine, des travaux publics et dans l'armée, formaient le plus grand contingent de coopérants à Zanzibar. Les 200 Allemands de l'Est formaient le second, loin devant les Soviétiques (essentiellement des techniciens et des conseillers militaires), les Cubains et les Bulgares (des médecins notamment). Le départ des minoritaires, notamment Indiens, provoqua une pénurie de professeurs d'enseignement secondaire, qui se donnait en anglais. 60 professeurs est-allemands vinrent alors enseigner à Zanzibar. Les Est-allemands étaient actifs dans d'autres secteurs encore, mais leurs deux principaux secteurs d'activités étaient la formation des services de sécurité et la construction d'ensemble d'habitations collectives moderne, les Plattenbauten.


ARCHITECTURE SOCIALISTE

PHASE 1 :

NATIONALISATION

Dans un premier temps, dès l'après Révolution, le Zanzibar Revolutionary Government (Serikali ya Mapinduzi Zanzibar, SMZ) procède à la confiscation et à la nationalisation des biens des plus riches, Arabes et Indiens, tués ou en fuite. Leurs belles demeures, leurs palaces comme leurs sièges sociaux, ont été subdivisés en appartements assignés à des militants et sympathisants de l'ASP. Les nouveaux hauts fonctionnaires, ministres, connurent ainsi les charmes des demeures luxueuses expropriées bâties en front de mer. A Zanzibar City, le nouveau pouvoir expropria 611 habitations de toutes sortes, dont 371 situées à Stone Town. Cinquante demeures luxueuses, situées en front de mer, au sud de Stone Town, deviennent des propriétés de l'Etat, comme les 35 belles demeures, anciennes propriétés de marchands asiatiques, dans le quartier de Saateni. Dans Ng'ambo, plus d'une centaine – soit moins de 20 % des expropriations - étaient des Stone houses commercial, anciennes propriétés de marchands et commerçants Indiens, situées pour la plupart au Nord de la ville (Mchangani, Mbuyuni, Mlandege). 31 habitations où logeaient des Africains furent effectivement expropriées, mais elles appartenaient à de riches citoyens d'origine Arabe ou Asiatique. En fait, aucun propriétaire d'origine Africaine ne fut soumis aux lois de nationalisation à Zanzibar City.

Les petits commerçants Asiatiques, Indiens et Perses, ni riches ni pauvres, qui décidèrent de rester à Zanzibar, au péril de leur vie et après le pillage de leurs boutiques, étaient autorisés à poursuivre leurs activités, mais on les invitait à s'associer avec un African Partner Business, même si ce partenaire n'apportait aucun penny dans l'affaire. Invitation qui persuada nombre d'entre eux – les stateless - à quitter l'île socialiste. D'ailleurs, on invita tous les ressortissants étrangers non-africains et non-communistes – les unwanted persons - à quitter définitivement Zanzibar dans une opération d'épuration menée en 1971-72, faisant dire à Julius Nyerere : « Arabs would never return to Zanzibar ».

Dans un second temps, une réforme agraire radicale - the Land Confiscation Decree - fut menée à bien : toute la terre fut nationalisée, après un vif débat opposant les marxistes, partisans de la nationalisation intégrale, aux africanistes partisans d'une redistribution en parcelles à raison de trois acres par citoyen. Ainsi, les grandes plantations ayant appartenu à des propriétaires Arabes et Indiens, totalisant 71,145 acres, sur les îles de Pemba et d'Unguja, ont été redistribué à 23,715 travailleurs agricoles Africains, qui pouvaient exploiter leur parcelle comme ils l'entendaient, mais qui ne pouvaient pas la vendre. Les petits propriétaires terriens étaient autorisés à conserver leurs biens, mais dans la limite de 20 acres. Enfin, des fermes d'Etat furent bâties, regroupant des villageois dans des coopératives. Les nouvelles fermes coopératives étaient installées sur des terres vacantes, propriétés de l'Etat ; appelées par exemple « Urusi » (URSS).




L'URBANISME 
SOCIALISTE

Se posa, bien entendu, pour l'élite révolutionnaire, l'éternelle question de déterminer les rapports entre la grande ville et la campagne, de choisir de privilégier pour le développement du pays, l'urbain ou le rural. Les grandes lignes décidées se calquent sur le modèle de l'aménagement du territoire de la Chine maoiste, soit de limiter au possible le développement des villes, et de retenir au mieux les populations rurales dans leurs villages. L'accent porte sur les populations pauvres qui étaient jusqu'à présent condamnées à des conditions de vie inhumaines, il s'agit de leur donner à la fois un habitat décent, et d'équiper villages et quartiers de ville. Dans l'interview à Révolution, Babou déclarait :

«  Il y a dès à présent des experts de la République démocratique allemande qui étudient pour nous ce qui peut être réalisé sur le plan du logement et de l'urbanisme. Nous voulons reconstruire la ville entière. Nous voulons également bâtir de nouvelles villes dans les zones rurales, afin de permettre à nos paysans de se suffire à eux-même sans avoir à aller jusqu'à la cité de Zanzibar. »

Les Britanniques avaient bataillé ferme pour obtenir la maîtrise et le contrôle du foncier, sans jamais les avoir en main, sinon partiellement ; les révolutionnaires disposaient de cet avantage primordial pour re-façonner territoires, villes et quartiers, pour s'opposer au laisser-faire fabriquant la ville chaotique, capitaliste.

La stratégie d'urban-planning des révolutionnaires se consacra en particulier à Ng'ambo, considérée en tant que ville « typique » de l'oppression coloniale, et à présent épicentre politique, l'échine dorsale de la politique urbaine sociale, le lieu privilégié d'expériences égalitaires, le champ d'un vaste public-housing project, la vitrine africaine de l'urbanisme et de l'architecture socialistes. L'objectif à atteindre est clair : plus aucun taudis ne subsistera, remplacés par des habitations modernes confortables. Abeid Karume déclarait ainsi :

« Il est impossible de comparer une hutte de boue, aussi bien construite soit-elle, avec un appartement moderne. J'ai personnellement possédé douze de ces huttes, et elles ont toutes été démolies. Le but est de fournir à chaque famille un appartement, parce qu'une personne qui vit dans une hutte branlante plutôt que dans un appartement moderne ne peut véritablement être dite libre ».




Kikwajuni DDR

On peut s'étonner de la rapidité d'action du nouveau pouvoir, car un peu plus de six mois après la révolution, le 14 août 1964, Karume pose la première pierre de la résidence « expérimentale » à Kikwajuni, au sud de Ng'ambo, surnommée « New Berlin Street » ou « Kikwajuni DDR ». Une opération pilote dont l'intention politique est d'organiser la vie sociale-politique en « micro-district ». Sous la direction des spécialistes Est-Allemands, 150 appartements répartis en 12 immeubles de trois étages sont construits en six mois. Chaque appartement était doté d'une cuisinière électrique et d'un frigo. Les immeubles d'habitations seront surnommés la Njumba za Wajerumani, la « Maison des Allemands », dotée d'un ensemble d'équipements de proximité, dont une école et un supermarché. Les Est-Allemands ont assuré le financement total de l'opération et importé tout ce qui était nécessaire : le ciment, la main d'oeuvre qualifiée, les engins de chantier, et les équipements intérieurs. Ce fut une première opération expérimentale, un prototype construit grandeur nature avant de le généraliser dans le schéma directeur de Zanzibar city.






Kilimani

Deux années s'écoulent avant la construction de la seconde opération pilote à Kilimani, le 16 janvier 1966, Karume inaugure le chantier de plusieurs immeubles d'habitations de 403 logements ; opération ayant été conçue à partir des retours d'expérience de Kikwajuni, et l'on peut s'étonner, cette fois, du nombre d'années pour voir l’achèvement du chantier, en 1971 seulement.




NEW 
NG'AMBO

Ces deux premières opérations expérimentales ont été l'introduction du grand programme consacré à la démolition totale des zones de bidonville de Ng'ambo et à sa reconstruction en ville nouvelle. En 1967, l'architecte Est-allemand Hubert Scholz et son équipe d'urbanistes, d'architectes et d'ingénieurs sont chargés d'élaborer en détail le Master Plan de Zanzibar City. Scholz proposa pour la transformation révolutionnaire du nouveau Ng'ambo, plusieurs grandes étapes : construction de logements collectifs et d'équipements publics pour les habitants résidant misérablement à Ng'ambo, d'un nouveau réseau viaire doublé de réseaux d'eau, d'assainissement, etc., et à proximité la construction d'une nouvelle zone industrielle. Au total, Scholz préconisa 6992 logements répartis dans 229 immeubles d'habitations pouvant accueillir 30.000 habitants. Un programme établit en collaboration avec le « Conseil révolutionnaire de l'architecture », et son responsable de l'urbanisme – Town planning officer - Abdulawah Alawi Abdulwahab, qui avait déjà participé en tant qu'assistant à l'élaboration du plan d'urbanisme de 1958.




Le master plan de l'équipe Est-allemande reprenait d'ailleurs les grandes principes du plan d'urbanisme de 1958, mais en fusionnant la Zone B et la Zone C. La répartition sociale et politique de New Zanzibar City reste inchangée : l'épicentre historique Stone Town conserve son statut de lieu de résidence des nouvelles élites, et le cœur administratif et politique du pays ; les plages concentrent les représentations et ambassades des pays socialistes et les demeures accueillent leurs spécialistes venus en mission ; la partie orientale de Stone Town préserve également son statut de middle-class buffer zone entre le cœur historique et les quartiers les plus pauvres de la ville.



PLATTENBAUTEN 
MICHENZANI


C'est au cœur de la buffer zone que se concentre l'essentiel des opérations : Stone Town, comme les Slums, ont été « en-dehors » des programmes urbains. La tâche est gigantesque, l'effort à accomplir immense car Ng'ambo en 1968 outre quelques enclaves proches de Stone Town, et du Civic center ne disposait à peu près d'aucun réseau, d'eaux usée et potable, d'électricité et de téléphone, et d'éclairage public. La plus grande majorité des habitations s'approche davantage du bricolage, parfois ingénieux, selon une étude datée de 1966 seulement 15 % des maisons de Ng'ambo étaient bâties avec des « permanent-materials walls », la plupart rentre dans la catégorie des masures auto-construites avec des matériaux de récupération.




La première phase du programme concernant la buffer zone, commença peu avant 1970 avec la démolition de plus d'un millier d'habitations pour la construction de deux larges avenues rectilignes se croisant en un rond point monumental, éventrant le chaos de Ng'ambo. Cette première opération lance la construction des plattenbauten Michenzani, huit immeubles d'habitations de six ou huit étages, long chacun de 300 mètres, bordant les nouvelles avenues, et celle également du building headquarters de l'ASP. Soit un total de 1102 appartements. Selon la légende, Karume en personne exigea des architectes des hautes tours d'habitations, monumentales, alors qu'ils avaient imaginé un ensemble d'immeubles discrets à la manière des opérations de Kilimani et de Kikwajuni. Les architectes réussirent à le convaincre que les skyscrapers qu'il souhaitait voir bâtir étaient trop coûteux – fondations profondes, ascenseurs, chantier difficile, pression de l'eau insuffisante, etc. -, mais Karume, féru de monumentalité socialiste, aurait ainsi affirmé : « If we cannot get skyscrapers, we will build groundscarpers ».




Le choix de l'emplacement de l'opération Michenzani – et du siège social de l'ASP, le plus haut immeuble de Zanzibar - est emblématique car situé au centre de Ng'ambo, plutôt que de bâtir ce monumental ensemble résidentiel dans un quartier limitrophe ou excentré. Il s'agissait de magnifier par cet ensemble urbano-architectural – avenues + immeubles monumentaux – la « zone » pauvre d'hier, de glorifier la révolution socialiste, et dans ce cadre, sa localisation la plus appropriée ne pouvait être que péri-centrale, afin qu'elle irradie ses quatre points cardinaux. D'autres soulignent le fait que les grandes avenues reprenaient plus ou moins le tracé des avenues projetées, ou les grands principes logiques et rationnels d'irrigation routière retenus par l'administration britannique.

Les expropriés avaient droit à une compensation financière généreuse (s'ils refusaient le relogement dans les appartements neufs), dédommagements qui, avec le coût de l'importation de la plupart des matériaux, firent de cette opération un gouffre sans fonds. Selon les publications officielles, les travaux ont été entravés par les retards des éléments de construction importés, et la hausse des prix. Le coût des appartements était effectivement passé de 30.000 à 55.000 shillings.





Les rares témoignages des premiers habitants évoquent, sans complaisance, la réticence de nombreuses personnes à habiter les plattenbauten, et à l'opposé, la « fierté » d'autres de voir se moderniser la ville pauvre et le plaisir d'y habiter. Mais ce n'est pas tant l'architecture des monstres de béton qu'ils jugent, mais bien l'ensemble de la nouvelle vie socialiste urbaine : les équipements publics, les transports, les loyers bon marché et, pendant un bref instant, le système d'attribution des logements, avant le règne de la corruption généralisée. Les appartements étaient la propriété de l'Etat, les expropriés étaient prioritaires, on réserva officiellement 138 appartements à des militants de l'ASP, et la discrimination visant les Arabes et les Asiatiques fit qu'à de rares exception près, les appartements furent attribués à des Africains. A l'origine, l'État ne demandait pas de loyer, les habitants ne payant qu'une modique somme de 22 shillings par mois pour l'eau et l'électricité, une misère.



LES ANNÉES KARUME

Avant la révolution, le riz, la farine et le sucre étaient importés par des négociants qui se payaient avec les revenus du girofle. Une pénurie alimentaire survint, qui résultait d'une part, de la volonté du nouveau pouvoir de rendre l'île autosuffisante, en poussant les paysans à produire davantage de denrées alimentaires (fut-ce au détriment des cultures d'exportation), d'autre part par l'incompétence des administrations nouvelles. Celles-ci importaient des produits alimentaires est-européens étrangers aux habitudes alimentaires, des produits chinois souvent défectueux, des chaussures est-européennes aux pointures trop grandes pour les îliens, etc. Zanzibar souffrit de pénuries variées ; allumettes, ustensiles de cuisines, huile alimentaire et les queues devant les magasins d'Etat commençaient à 4 heures du matin. La balance commerciale était pourtant largement excédentaire. Les exportations de girofle, dont le cours était au plus haut, valaient cinq fois les produits alimentaires importés, et le gouvernement avait accumulé un excédent de 25 millions de £, déposés dans la branche londonienne d'une banque soviétique.


La fin de la lune de miel entre le Conseil révolutionnaire de Zanzibar et les Est-Allemand alla de pair avec la marginalisation du courant marxiste et la monopolisation des pouvoirs par Karume. Celui-ci critiqua alors le moindre aspect de la coopération est-allemande (de l'entretien trop compliqué des patrouilleurs côtiers au niveau d'anglais jugé trop faible des enseignants). Fin 1970, presque tous les Allemands de l'Est avaient quitté Zanzibar.

Le pouvoir du Conseil révolutionnaire devint chaque jour davantage celui du seul Karume. Il ne permit plus aucune élection, pas même entre différents candidats du parti unique, comme cela se faisait en Tanzanie continentale. Il évinça progressivement tous ceux qui s'opposaient à sa politique communautaire africaniste. Les leaders révolutionnaires, et notamment ceux de l'UP furent progressivement remplacés par des militants promus sur base de leurs seule fidélité à Karume, fidélité que celui-ci acheta en multipliant les privilèges de cette nouvelle nomenklatura : belles demeures, aile réservée à l'hôpital, possibilité de voyager sur le continent pour y acheter ce qui manquait sur les îles, etc. Karume lui-même commença à adopter les attitudes caricaturales de despote tropical : toute la circulation (même pédestre) devait s'arrêter lorsque passait sa voiture... Karume fit exécuter sous de faux prétextes tant Osman Sharif, le dirigeant de l'aile droite de l'ASP, que Kassim Hanga, le dirigeant de l'aile marxiste, son ancien premier-ministre...


Affiche de propagande pour Karume


Abeid Karume (en blanc) avec, à l'arrière plan à gauche, des conseillers chinois

Les habitants de l'île de Pemba ayant votés massivement pour la coalition ZNP/ZPP en '63, et n'ayant que peu participé à la révolution de '64, furent traités en citoyens de seconde zone. Cette île abritait pourtant presque la moitié de la population (en 1967, 164.321 personnes vivaient sur Pemba et 190.494 sur Unguja) et Pemba, plus fertile qu'Unguja, produisait 80 % du girofle zanzibari. L'île fut reléguée au second plan de travaux d'infrastructure et les visites des journalistes étrangers y furent interdites.

Karume passa rapidement de la défense des intérêts des Africains, discriminés sous le sultanat, à la persécutions des minorités non-africaines. Il menaça de révoquer de leur citoyenneté les familles arabes et asiatiques, alors que certaines d'entre elles vivaient à Zanzibar depuis de nombreuses générations, et que de nombreux Africains étaient primo-arrivants ou fils d'immigrants. En 1970, alors que 6.000 Arabes et Asiatiques vivaient du commerce, il décida que plus aucune patente ne leur serait délivrée. Beaucoup de minoritaires firent partir leurs enfants, mais Karume fit déchoir de leur citoyenneté les familles ayant envoyé leurs enfants à l'étranger ou en Tanzanie continentale. Ils furent parfois emprisonnés ou expulsés, et leurs biens furent confisqués. Le harcèlement des communautés Arabes et Asiatiques dura durant toute l'ère Karume, jusqu'en 1972. Il ne restait alors plus que 3.500 Asiatiques dans les îles : entre 1964 et 1972, 10 % de la population, soient 35.000 personnes, essentiellement des minoritaires, avaient fuit Zanzibar.

Le 7 avril 1972, Karume était abattu par quatre Zanzibari arabes au siège de l'ASP. Cet assassinat allait être à la fois l'occasion de frapper encore la gauche révolutionnaire et jusque sur le continent ("Babou" fut accusé d'avoir organisé l'assassinat et condamné à mort pour « trahison » avec 34 autres personnes), et pour Nyerere l'occasion d'avancer dans la « mise aux normes » tanzaniennes de Zanzibar. Il usa de son influence pour que soit porté à la tête du conseil Révolutionnaire Aboud Jumbe. Ce natif de Pemba mit fin aux persécutions des minorités, utilisa les revenus du girofle pour développer les infrastructures et améliorer les conditions de vie des îliens, libéralisa (relativement) le régime politique, et entama un processus de rapprochement avec les autorités centrales qui lui permettait de marginaliser les fidèles de Karume. Ce processus connu une étape essentielle avec la fusion de l'ASP avec le TANU continental dans un nouveau parti unique pour toute la Tanzanie, le Chama cha Mapinduzi (CCM), le Parti de la Révolution.



La corruption généralisée apparût lorsque Karume s'éloigna du socialisme et devint un despote aussi débile que le dernier Sultan de l'île. Dès lors, la nomenklatura ne se priva pas à tirer profit de leur position, corruption exacerbée dans la période 1978 - 1989. Dans le domaine de l'urbanisme, la corruption des cadres politiques imposa la fin des préoccupations d'aménagement et de planification urbaine, et un nouveau laisser-faire, où les citoyens corrupteurs, les fonctionnaires avides d'avantages, peuvent déroger ou interpréter différemment les règlements officiels d'urbanisme – cadastre, alignements, etc. - et du permis de construire. Ainsi, à la différence de la première époque révolutionnaire, un particulier pouvait, après avoir soudoyé le fonctionnaire local, obtenir une parcelle, le droit ou plutôt l'autorisation d'y bâtir une maisonnée, sans respecter les plans d'urbanisme, les limites d'alignement, etc. 

Dans les immeubles socialistes, l'attribution d'un logement était définitive, et il était possible de léguer l'appartement à ses enfants ou bien une tierce personne. On souligne le fait que cette « quasi propriété » explique la cohabitation de générations successives de fonctionnaires installés. Les fonctionnaires les plus habiles ont pu obtenir pour leur famille, deux voire trois appartements dans le même immeuble, l'un servant pour la vie commune, les autres comme pièces nocturnes ; ou bien pour leurs enfants, et leurs grand-parents. Certains locataires officiels les sous-louaient, illégalement, et avec les loyers s'offraient le luxe d'une maison swahili. Le Waqf était, d'une certaine manière, reconduit.


LE PLAN CHINOIS

La corruption généralisée du régime, à tous les niveaux, eut pour conséquence une situation urbaine catastrophique : le système corruptif de dérogations prévalait plus que largement sur les indications du plan d'aménagement général de Zanzibar City. D'autant plus que la capitale était confrontée à une démographie galopante, et à "l'attrait de la ville" : en 1968, 68.000 habitants peuplent Zanzibar city, dont près de 39.000 résidents à Ng'ambo, 11.500 dans les quartiers périphériques et 16.000 à Stone Town ; en 1978, la population totale a presque doublée, 115.000 habitants résident à Zanzibar city, dont 15.500 à Stone Town, 45.000 à Ng'ambo, 55.000 dans les quartiers périphériques. Les nouveaux venus reprennent la traditionnelle et classique méthode du squat de terres libres, loin du centre ville, dans la partie orientale de Ng'ambo, pour y bâtir leur maisonnée, et ainsi constituer de nouveaux bidonvilles, dignes de l'ère coloniale.

L'expansion chaotique et incontrôlée de Zanzibar City amena en 1982 les hautes autorités à demander un nouveau schéma d'urbanisme, sous la direction d'une équipe de la République Populaire de Chine, son principal partenaire économique. Le master plan for Greater Zanzibar  imaginé par Gu Yu Chang et Qian Kequan reprenait les grandes lignes du plan de Scholz, intégrant  la création de nouveaux lotissements, destinés à la classe moyenne, financés en partie grâce aux aides de l'Italie et la Scandinavie. Sa particularité fut la création de cinq grands secteurs délimités devant être réorganisés ou améliorés autour de nouveaux Neighbourhood Units, à Ng'ambo et un autre, notamment dans sa partie orientale. Le plan chinois intégrait également un autre plan programme concernant la conservation et le développement de Stone Town, élaboré par Royce Lanier, programme financé par l'organisation UN-HABITAT.



LIBERALISATION


Comme il se doit,  le master plan for Greater Zanzibar fut parfaitement inutile, car outre un niveau de corruption élevé à son maximum, la chute vertigineuse des cours des clous de girofle ruinant l'économie de l'île, Zanzibar à la suite de la Chine, avec comme président Idris AbdulWakil (1985-1989), basculait progressivement vers le modèle capitaliste, la libéralisation de son économie, entamant toutes les avancées socialistes, certes déjà bafouées, qu'avaient apporté la révolution. Le coup de grâce fut porté par le fonds monétaire international, imposant comme à son habitude, ses programmes "d'ajustement structurel", condition sine qua none pour que le pays obtienne les crédits nécessaires à sa survie économique, programmes particulièrement dévastateurs pour les populations les plus humbles, programmes nommés par le régime zanzibari, ruhsa (terme kiSwahili pour freeness ou permission).

Des exigences du FMI, retenons simplement pour ce qui concerne la ville, le désengagement de l'Etat caractérisé par une totale inadéquation entre les besoins populaires - notamment peu ou pas solvables - et les moyens budgétaires leur étant alloué,  la primauté de l'intervention du secteur privé, soutenu dans son élan par l'Etat, pour ce qui concerne les secteurs les plus rentables, c'est-à-dire, la production de lotissements pour les classes moyennes et supérieures, d'exploitations touristiques et ses infrastructures - par l'ouverture aux capitaux étrangers -, l'immobilier tertiaire, etc., système régi en outre, par à la fois la corruption et la spéculation, exacerbées lorsque le
Revolutionary Government of Zanzibar vota en 1990 la loi Land Adjudication Act no. 8, mettant un terme à la promulgation of the land confiscation decree de 1964, réintroduisant la propriété privée par la mise en vente ou adjudication des terres et biens de l'Etat (dénationalisation qui fut l'enjeu de luttes âpres, du fait notamment d'absence de plans cadastraux...). 

A Zanzibar City, grossièrement, Stone Town redevint l'espace des plus aisés, de l'élite, des hôtels de luxe (en 1992, été créé un Bureau spécialement destiné à encourager les investissements étrangers dans le secteur du tourisme, et l'on accorda la vente à des étrangers de grandes demeures dégradées à Stone Town, réhabilitées en hôtels de luxe) et musées, zone touristique folklorique classée au patrimoine mondial, Ng'ambo celui des classes moyennes, et dans la partie orientale de la capitale, trouva refuge les catégories les plus pauvres. 

A nouveau, Zanzibar City était divisée en deux parties, des investissements étrangers et une attention particulière pour Stone Town sous l'égide et les finances de l'ONU et ses satellites - dont le Stone Town Conservation and Development Authority,  l'Aga Khan Trust For Culture, le Swedish International Development Agency, ou bien la Ford Foundation, etc.-, à peu près rien pour les quartiers pauvres de Ng'ambo, et, selon les critiques de l'époque, se profilait à nouveau le spectre de deux villes distinctes ayant chacune leurs propres règles et lois, et financements, deux entités différentes, deux villes n'ayant plus de liens aussi étroits tels que lors de la période socialiste, mais au contraire, séparées à présent par les barrières de l'argent. 


LES 
PLATTENBAUTEN 
AUJOURD'HUI


On lit beaucoup, concernant les Plattenbauten de Michenzani, de sombres réflexions sur leur uniformité, leur peu d'entretien et le fait qu'elles heurtaient le mode de vie africain. C'est là, oublier les conditions de vie indécentes, inhumaines, d'une hutte surpeuplée dans un bidonville, sans eau courante, sans électricité, sans latrines, sans aucun équipement. Le changement pour les habitants de Ngambo était fantastique, ils découvraient l'eau courante, l'électricité, les toilettes, la salle de bains, la propreté, et l'assurance d'être protégé des incendies – courant dans les bidonvilles de Ngambo – et des tempêtes. Des appartements témoins indiquaient d'ailleurs aux futurs résidents, les fonctions de chaque pièce – Water closed, Kitchen, etc. Mais aussi certaines obligations, comme celle d'utiliser la cuisinière électrique et l'interdiction de faire du feu pour cuisiner.








Contre ce type d'urbanisme et d'architecture, la traditionnelle maison Swahili apparût pour beaucoup comme préférable aux immeubles de béton,  le peuple la préférait, et elle était une figure historique, un symbole africain de la nation. D'autres soutiennent encore aujourd'hui dans le même élan qu'il est préférable de vivre dans un bidonville plutôt que dans un monstre de béton. Abdulawah Alawi Abdulwahab dans un discours radiophonique diffusé le 28 août 1964 évoquait le problème du « haphazard building » : « Buildng is necessary, a person must have the opportunity to build a home where he or she wishes, this is indeed the policy of our government. » C'était déjà l'annonce d'une grande avancée allant à l'encontre des restrictions des règlements de l'ère coloniale britannique. Mais cette liberté ne pouvait qu'engendrer le chaos urbain et social et exacerber l'individualisme : 

« Look, until when will we build with the uncle south, brother north and faster east. There are no roads passing betwenn ; this type of construction is very bad, nor can the government endure seeing our city once again build as it is in Vega, Kajificheni or Vikotoni. »

Tel n'était pas l'avis des plus hautes instances de l'ONU et de la World Bank, dirigée par l'ancien militaire américain MacNamara, et de ses deux conseillers privilégiés pour ce qui concernait l'urbanisme et l'architecture des pays sous-développés : l'architecte anglais John Turner, et l'économiste péruvien De Soto, pour qui, le bidonville n'était pas un problème, mais bien LA solution, à la condition, toutefois, d'accorder aux squatters, un service d'hygiène minimum, et, surtout, le droit d'y résider, un titre de propriété, ou plus précisément, un [micro] crédit destiné à métamorphoser ces "proto-capitalistes" - selon la terminologie de De Soto -  en petit propriétaire auto-constructeur, soit, en capitaliste soucieux de préserver leurs biens plutôt que de fomenter une quelconque insurrection, révolution.






Photo : Helene Sandman


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