URBANISME-S DE GUERRE | Vietnam

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Tout l'enjeu des guerres du Vietnam fut le contrôle des populations rurales, de disputer à l’ennemi la confiance et l’estime des paysans, puis leur adhésion, leur soumission à un programme idéologique. Une guerre politique de « contrôle des corps », condition préalable au « contrôle des âmes », et selon le stratège Charles Lacheroy cette guerre a pour principal objectif le contrôle de « l’arrière » [1], c’est-à-dire de la population : « le problème numéro un, c’est celui de la prise en main de ces populations qui servent de support à cette guerre et au milieu desquelles elle se passe. Celui qui les prend ou qui les tient a déjà gagné. » Le Peuple plutôt que le territoire est à conquérir.

Afin d'y parvenir, le président dictateur du Sud Vietnam Ngô Đình Diệm décida d'une grande réforme rurale, dans le cadre plus large de sa révolution totale, imposant aux villageois des hameaux et villages isolés, un déplacement regroupement dans des Agrovilles, Agro-hameaux et Hameaux stratégiques fortifiés, remparts contre la propagande communiste. Entre 1957 et 1963, près de sept millions de paysans – près de la moitié de la population totale - ont été forcé d'abandonner leurs maisons et rizières pour rejoindre des « Centres de prospérité » les suspects étaient condamnés aux « Centres de ré-éducation ».



Dans les régions séparant la capitale, Sài Gòn, du Cambodge, les maquisards Viêt-cong, aidés par l'armée de Giap, résisteront et entameront la guérilla souterraine, en creusant des réseaux de galeries ponctués de villages et de bases elles-aussi enterrées, protégés en surface par un second réseau défensif. Y vivaient là, ceux et celles refusant la dictature du gouvernement et l'impérialisme Nord américain. [2]

La science militaire de l'US Army ne parviendra pas, malgré une supériorité technologique écrasante, à les déloger des complexes souterrains. En réponse, les américains greffèrent des villes-bases fortifiées en territoire ennemi, et c'est là, à nouveau, un urbanisme militaire spécifique à la guerre du Vietnam, dont l'ancêtre lointain est le fort implanté dans les régions ennemies des nations Peaux Rouges. La terrible efficacité des souterrains, que personne ne soupçonnait, plaçait cette tactique dans le domaine particulier de la guérilla psychologique, dont un des rôles est de démoraliser l'ennemi, de le décourager à poursuivre la guerre, et de terroriser le simple soldat ; les snipers Viêt-cong embusqués ont été au rural, ce qu'étaient à l'urbain les terroristes Viêt-cong commettant sabotages et attentats à la voiture piégée, en particulier à Sài Gòn. D'ailleurs, les bases souterraines proches de la capitale, aboutissement de la piste Ho Chi Minh, étaient les sanctuaires et l'un des points de ravitaillement des guérilleros urbains. C'est à nouveau une particularité des guerres de Libération d'Indochine puis du Vietnam, d'être simultanément sur les deux fronts, encercler les villes par les campagnes comme l'exige la stratégie de Mao Zedong, mais aussi agir dans les villes, et y semer la terreur.

Le génie militaire, à la demande du Pentagone, inventa alors de nouveaux types de bombes aériennes, et un déluge de feu et de napalm [3] s'abattit sur les zones suspectées d'être des nids souterrains ; en 1970, le paysage du district de Cu Chi était méconnaissable, ne subsistait plus rien de vivant, végétation, animal et humain, un No Man's Land en surface et en sous-sol, une succession enchevêtrée de cratères atteignant 10 mètres de profondeur. Les américains avaient bien gagné la ou une bataille décisive contre la guérilla souterraine, mais à quel prix.

Car outre l'écologie dévastée, les millions de paysans déportés dans les camps de réfugiés, les New Life Hamlets ou laissés pour compte dans les bidonvilles de Saïgon, toutes ces victimes collatérales s'engageront contre l'envahisseur destructeur, contre l'impérialisme ; et la puissance des « faibles » écrasa finalement l'arrogance des « forts », non pas militairement, mais par une guérilla d'usure, psychologique, sur le front intérieur, comme extérieur, grâce à la multitude de manifestations faites dans tous les pays du monde, contre la guerre au Vietnam ; de là sont nées les organisations de l'extrême gauche, notamment les plus virulentes, en Allemagne, et au Japon, pays hier dévastés par les bombes américaines. C'est encore à nouveau, une des particularités de la guerre du Vietnam, car l'objectif du Pentagone de « vietnamiser » le conflit, engendra au contraire son « internationalisation ».

Libérer la Terre mère de la présence des « Yankees » a bien été le principal leitmotiv des maquisards Viêt-cong, mais à cela se superpose une lutte à mort contre l’oligarchie urbaine de Saïgon, les « laquais » des USA, et leurs représentants en poste dans les hameaux stratégiques ruraux, accusés – y compris par les observateurs américains - d’avoir organisé un système de corruption généralisée, dont les premières victimes ont été les paysans sans terre, le prolétariat rural. Dès lors, les partisans de l’Oncle Ho n’eurent guère de difficultés à les convaincre du bien-fondé du socialisme, teinté de nationalisme, sous la bannière :

« Mieux vaut mourir pour la Libération, que de vivre en esclave ».


Dans cette guerre politique avant d’être militaire, les uns défendaient un système corrompu et perverti, rejeté par tous ceux qui n’avaient pas, d’une manière ou d’une autre, su profiter de la prodigieuse manne financière des USA, pour s’enrichir, ou améliorer substantiellement leur sort, 5 % de la population totale selon un journaliste suisse, et les Autres, exclus, qui ne pouvaient qu’épouser la cause de l’Oncle Ho, par pure conviction ou non. Dans cet affrontement, assure Eqbal Ahmed, grand stratège pakistanais, pour les stratèges militaires Occidentaux, et en particulier les «experts de la doctrine de la contre-insurrection permanente» américains «aucune prix - ni la déformation de leurs prétendues valeurs par le développement de pratiques et d’institutions totalitaires, ni la destruction d’une culture, ni la dépossession et le déplacement d’un peuple - n’est en fin de compte, trop élevé pour ces hommes qui risquent la vie et le futur des masses à la façon de joueurs obsédés et résolus à gagner coûte que coûte. Dans leurs discours, ils insistent sur le «réalisme», la «rationalisation» et l’ «objectivité» ; mais ils sont rarement influencés par ces notions lorsqu’ils rejettent les réalités qui menacent leurs chances de succès. Leurs rationalisations s’inscrivent plus dans le domaine de la pathologie politique que dans celui de l’analyse objective. Pour expliquer leurs échecs, ils ont tendance à montrer les carences de leurs actions et par conséquent à souligner la nécessité d’un «effort plus grand» - manque d’exécution, insuffisance de personnel entraîné, sabotage par les politiciens ou les généraux de l’armée régulière, et enfin absence, en métropole, de soutien populaire à une guerre prolongée. La doctrine de la contre-insurrection permanente présuppose le refus de reconnaître l’absence ou la perte de la légitimité du gouvernement.» 




LA
GUERRE
D'INDOCHINE


Si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire une cause particulière, mine un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule bataille.

Montesquieu
Considérations sur les causes
de la grandeur des Romains
et de leur décadence

La guerre d'indépendance du Vietnam, comme toutes les guerres de ce type, est le fruit d'une longue succession de rébellions et d'insurrections. Car si le colonialisme a apporté la modernité en Indochine, les prolétariats urbain et rural étaient soumis à un système féodal-colonial dégénéré faisant d'eux des esclaves au service des colons et des grandes familles aisées vietnamiennes ; en 1931, le revenu annuel moyen du travailleur était de 49 piastres, le fonctionnaire sans grade européen gagnait 5000 piastres. La condition ouvrière est telle que P. Monet évoquait la « traite des coolies » (Les Jauniers). Tous les acquis sociaux des travailleurs obtenus en France depuis la fin du 19e siècle étaient interdits en Indochine : les syndicats, le droit de grève, la journée de 8 heures, la liberté de la presse, jusqu'à l'ascenseur social étaient bannis des colonies.


Le prolétariat urbain était plus sage, lorsque les insurrections paysannes de 1916 fomentées par la Société secrète du Ciel et de la Terre (Thiên-dia hôi) débutèrent. Le Gouvernement y répond par un massacre sanglant, comme pour toutes les autres jacqueries passées et à venir. Des soulèvements spontanés qui intéressèrent naturellement le Parti communiste Indochinois, organisé par Ho Chi Minh et des révolutionnaires professionnels formés à Canton et à Moscou encadrant des collégiens et bacheliers, journalistes, des paysans, des ouvriers, des coolies, des notables, des jeunes femmes. Dès lors, débuta la chasse aux indépendantistes communistes (toute la stratégie de l’Oncle Ho est de mettre en avant l’indépendance, puis la réunification du pays, avant le socialisme), une répression policière d’une violence incroyable : bien avant l’Algérie, la torture est pratiquée dans les prisons, les suspects envoyés au bagne dont le tristement célèbre Poulo-Condor. Le régime colonial d’Indochine n’est plus qu’une dictature policière permanente.

En 1930, les paysans, en cette période de disette et de crise économique, exigeant la baisse de l’impôt qui les affamaient, manifestent dans plusieurs villes du pays, et sont réprimés par les armes. À Thanh chuong et Nam-dan, les insurgés incendièrent les riches demeures des mandarins et les locaux de la sous-préfecture; ils marchèrent sur Hung-nguyên le 12 septembre pour demander la suppression de l’impôt ; les avions envoyés pour les bombarder en tuèrent plus de 200 et en blessèrent un millier. À Huong-son, Cau-lôc, Can-xuyên, Ki-anh... les manifestations sont réprimées par les armes. Cette jacquerie, le mouvement des soviets de Nghê-tinh, organisée par le Parti communiste Indochinois fut écrasée par une répression dont le caractère de barbarie dépasse l’imagination. Mais la détresse et la disette étaient telles que les troubles continuaient malgré les menaces, malgré les morts. On lâcha la Légion étrangère qui fusilla des centaines de personnes sans jugement, de sang-froid, pour l’exemple; déjà, des villages suspectés d’être des foyers insurecctionnels furent bombardés par l’aviation et complètement rasés, tel le village de Phu-an à 60 km de Vinh. Des milliers de paysans périrent dans les camps de prisonniers. En 1933, la cour criminelle d’Hanoi acquittait les légionnaires dont les tueries avaient ému quelques colons provoquant un scandale à Vinh, justice coloniale fidèle en cela à la politique du gouverneur général de l’Indochine qui, en 1931 récompensait en argent les militaires et gendarmes chargés de la répression. En 1933, Albert de Pouvourville, grande plume indochinoise, défendait ces massacres et exprimait une opinion parfaitement admise des colons, aisés ou non :

« Il est évident qu’il ne sera jamais possible de rallier les nationalistes irréductibles. Il n’y a pas, en ce qui concerne cette catégorie d’individus, de réforme qui tienne (...). La seule politique à suivre à leur égard est celle de la répression impitoyable(...). Tout indigène qui se pare de l’étiquette révolutionnaire doit être hors la loi ; il ne faut pas qu’il y ait d’équivoque à ce sujet. Il est heureusement certain que le nombre de ces irréductibles n’est pas élevé, quelques centaines au plus pour le Nord-Annam, mais ils sont très ardents. Ce nombre augmenterait très vite si, par une générosité mal calculée, nous commettions la faute de composer avec eux, de leur témoigner de l’indulgence ».



Des voix s’élèvent contre le système colonial-féodal, en 1930 Andrée Viollis, journaliste célèbre et peu suspecte d’extrémisme, rapporte de son voyage un livre reportage, Indochine S.O.S et témoigne que la torture à l’électricité est, déjà, formellement attestée ; et que ces pratiques étaient devenues journalières dans certains commissariats. L’espoir du Front Populaire en juin 1936 sera de courte durée, le socialiste Brévié, nommé gouverneur de la colonie, prit en main la répression, les gendarmes tirent moins souvent sur les foules, les communistes non indépendantistes, peu nombreux, sont tolérés, mais l’on envoie les meneurs nationalistes, indépendantistes, trotskystes, et autres opposants croupir dans les sinistres bagnes et camps de «formations spéciales de travailleur», camps de la mort, situés dans des régions insalubres, peu survécurent [4]. Les arrestations préventives n’empêchèrent pas les paysans Cochinchinois de s’insurger en décembre 1940 notamment à Bacson au Tonkin. Les prisons étaient tellement pleines qu’un certain nombre de détenus furent enfermés dans des péniches amarrées près de Saigon où ils périrent.

Bombardements et destructions de villages, massacres à répétition de manifestants, répression policière sournoise et violente, élimination physique des meneurs, limitation des libertés, interdictions de toutes sortes, marquent ainsi la période où l’on entend déjà scandés les mots d’ordre : À bas l’impérialisme français (Da-dao dê-quôc phap) ! Vive l’Indépendance du Viêt-nam (Vietnam hoàn dôc-lâp) !

La guerre arriva ; dans le nord, vers 1943, dans la région montagneuse de Tuyên-quang, proche de la frontière chinoise, Hô chi Minh organise son foyer de guérilla, se met en contact avec les Américains pour leur demander des armes, se proclamant aux côtés des «alliés démocratiques» «contre le fascisme japonais»; son «armée populaire» est officiellement proclamée dans le maquis le 22 décembre 1944. La Libération arriva, l’insurrection pour l’indépendance du Vietnam, offerte par les Japonais à un empereur, suivit, affrontement d’une multitude d’organisations politiques, et tous les insurgés qui ne se rangent pas sous le drapeau Viêtminh sont aussitôt qualifiés de Viet-gian, traîtres ; les trotskystes en particulier. Aux insurrections urbaines répondent celles des campagnes : les paysans ont saisi les notables qui s’étaient distingués par leur cruauté, les propriétaires fonciers réputés pour leurs extorsions ; beaucoup sont mis à mort, leurs maisons incendiées. Des militants paysans communistes tentèrent d’intervenir pour tempérer les violences mais furent eux-mêmes menacés, suspectés de protéger leurs anciens oppresseurs. De même scènes se déroulèrent dans tout le pays. Mais Ho Chi Minh, conciliant et diplomatique préférait une révolution pacifique plutôt qu’une guerre, et il entamera des pourparlers avec les autorités françaises. L’historien Philippe Devillers, spécialiste du Viêtnam, écrivait :

« Ces excès ne pouvaient que déconsidérer la révolution, la faire sombrer dans le chaos. Les dirigeants communistes le sentent immédiatement. [...] Réprimer les excès, obtenir l’union du peuple : c’est à ces deux objectifs que Ho Chi Minh et son équipe s’emploient immédiatement. Ho Chi Minh reste en effet convaincu, comme en 1930 lorsqu’il fonda le Parti, de l’impossibilité d’une instauration brutale du socialisme au Vietnam. Le peuple n’y est absolument pas préparé, à la fois de par ses traditions et de par son esprit. Pendant de longues années, le Vietnam devra s’acheminer lentement vers le socialisme par l’apprentissage et la pratique de la démocratie. Ce qui importe avant tout, c’est l’indépendance sans laquelle il n’est pas de régime réellement démocratique possible. Le peuple vietnamien doit pouvoir librement décider de son destin sans intervention étrangère. Le socialisme sera son but. Mais le chemin sera long qui y mènera, car il faudra des années pour consolider le régime «démocratique», liquider les tendances réactionnaires, jeter les bases d’une économie et d’une «vie» nouvelles. Pendant cette période, l’union de toutes les classes, de toutes les couches de la population est indispensable. Du reste, la prépondérance écrasante de la classe paysanne ne permet pas d’édifier au Vietnam un régime de dictature de la classe ouvrière. Celle-ci est trop peu nombreuse (3 % de la population active) et elle n’est pas préparée du tout à jouer un rôle dirigeant. Le régime démocratique ne peut se permettre au départ de rejeter des intellectuels et des techniciens sous prétexte qu’ils sont d’origine bourgeoise. L’important est de sceller en toute confiance et de façon indissoluble l’alliance de la bourgeoisie nationale, de la paysannerie et de la classe ouvrière. Cette clarté de vue, cette conscience des réalités et des nécessités vietnamiennes ce sens de l’évolution historique, cette absence de sectarisme, font sans conteste de Ho Chi Minh un des leaders les plus remarquables du mouvement de libération asiatique. Sa vaste culture, sa connaissance des mondes occidental, russe et chinois, font de lui un homme à part dans le communisme jaune. Il est certes marxiste, profondément marxiste, et cependant il ne donne pas l’impression de croire au matérialisme de la dialectique. Ses paroles, ses actes sont en effet marqués d’un sens profond de l’humain. Toute sa vie il a lutté. Il a été traqué, pourchassé, emprisonné même. Il garde cependant une sérénité impressionnante. Cet homme frêle, ascétique, de santé fragile, nourrissait l’ambition de devenir le Gandhi de l’Indochine ? Certains, qui l’ont beaucoup approché, l’assurent. Il était en tous cas indiscutablement un adversaire de la violence, surtout inutile. Le zèle excessif des «militants de la base» avait maintenant plongé le Vietnam dans le chaos. Pour reprendre le contrôle, Ho Chi Minh ne disposait que d’une équipe réduite, quelques dizaines de «têtes» à Hanoï, à peine autant dans toutes les provinces. La Propagande, la persuasion (car la force n’existe pas encore) sont les seuls moyens sur lesquels il puisse compter.»

Les quelques militaires français présents en Indochine, aidés par un régiment britannique de Gurkhas tentent de protéger les ressortissants étrangers à Saïgon, mais ne peuvent empêcher le massacre de colons français, meurtres condamnés par l’Oncle Ho, mais les colonisés ont des comptes sévères à régler avec les anciens esclavagistes, qui désormais, dans les rues, baissent la tête humblement.

L’arrivée de la troupe commandée par le célèbre général Leclerc, héros national, mit un terme à l’anarchie, les colons redressent le torse et la tête, et débuta alors la guerre militaire d’Indochine en 1946 par le bombardement de Haiphong, par les canons de la marine française, 6000 victimes d’un coup, l’un des grands massacres de la longue liste de la répression coloniale. Ho Chi Minh se réfugie dans les montagnes, sanctuaire protecteur ; il espère rallier la paysannerie qui représentait plus de 90 % du total de la population, composée aux deux tiers par le prolétariat rural pauvre, coolies agricoles sans terre (ta-diên, ta : prendre en location, diên : rizière), et pour l’autre tiers, d’une majorité de paysans possédant de misérables lopins de terre. Mais la guerre qu’il lance n’est pas une lutte entre les classes, c’est une guerre d’Indépendance, et à ce titre, de nombreux fils de bonne famille, aisée, iront combattre dans les rangs Viêtminh.







LA GUERRE
CONTRE-INSURRECTIONNELLE

La plupart des théoriciens militaires français, spécialistes de la contre-insurrection, reconnus mondialement pour leurs talents, ont vécu la guerre d'Indochine, puis celle d'Algérie, en tant que simple officier. L'Indo fut ainsi le premier territoire de leur formation. Faute de cette élite militaire, l'état major français adapte la stratégie contre-insurrectionnelle élaborée par ses deux premiers théoriciens et praticiens les plus illustres, les généraux Gallieni et Lyautey qui lui donnèrent ses premières bases, élevant la dimension politique de la guerre au même niveau que celle de la conquête militaire d'un territoire, Thomas Rid résume l'esprit de leur stratégie par « la pacification doit reposer sur un subtil dosage entre coercition et adhésion. La première se caractérise par la démonstration de force, la capture de rebelles et le strict contrôle des populations ; la seconde repose sur la cooptation des élites locales (gouverner avec le mandarin, non contre le mandarin selon la formule), l’action sociale dispensant les bienfaits de la civilisation moderne, et quelques missionnaires en prime. »

Grossièrement, c'est sur ces bases théoriques que l'Etat major français s'emploie à combattre les insurrections dans les pays de l'Indochine. L'on accorda l'indépendance au Cambodge, Laos, et pour le Vietnam l'autonomie, et un roi, un gouvernement et un parlement de notables vietnamiens et la présence de l'armée française ; et en tant qu'élément démonstratif de la puissance de la France, et de sa détermination de conserver le Vietnam sous le giron du drapeau national, les militaires prolongèrent le terrorisme d'Etat, mais ne pouvant plus employer les méthodes expéditives d'antan, tirer sur une foule de manifestants par exemple, ils perfectionnèrent celles plus discrètes concernant le renseignement, reprenant ici les méthodes des nazis utilisées contre la Résistance  : tortures, élimination physique, déportation, représailles contre la famille d'un suspect, infiltration par des taupes, délation fortement récompensée, opération de ratissage, etc. Alain Ruscio évoque dans un article :

« Ainsi, les « gégéneurs » d’Alger n’ont rien inventé. Dans les années 1930, sous les tropiques, à l’abri du drapeau français, toutes ces méthodes dégradantes existaient bel et bien. On se doute que les explosions nationalistes de l’après-seconde guerre mondiale vont accroître encore ces pratiques. Sétif 1945, Indochine 1946, Madagascar 1947... partout, le système colonial se fendille, partout la réponse est la même. » Alain Rusico note que « dès 1945, alors que les pratiques nazies [5] sont encore présentes dans tous les esprits, la presse se fait l’écho des méthodes détestables de la reconquête. Le journaliste Georges Altman dénonce, dans Franc-Tireur, les « représailles sauvages que les défenseurs d’un certain ordre colonial exercent envers les hommes du Viet-minh ». Puis : « On n’aura point réduit l’énorme tache de sang qui couvrait l’Europe pour laisser - parce que c’est si loin - s’étaler la tache de sang en Indochine française.» En 1949 Jacques Chegaray, un journaliste est envoyé en Indochine. Ce qu’il rapporte est très loin de ce qu’attendaient ses patrons : horrifié, il a recueilli le témoignage de tortionnaires qui, tranquillement, lui ont décrit diverses méthodes. Son quotidien refuse (évidemment) de publier son article. Il se tourne alors vers Témoignage chrétien, qui titre, le 29 juillet 1949 : « A côté de la machine à écrire, le mobilier d’un poste comprend une machine à faire parler. Les tortures en Indochine. » On retrouve maintes traces de ces pratiques également sous la plume de Jules Roy. Jeune lieutenant-colonel, et déjà écrivain célèbre, il est volontaire pour l’Indochine. Mais ce qu’il voit en Indochine refroidit ses ardeurs :

« Sur toutes les bases aériennes, à l’écart des pistes, étaient construites des cahutes qu’on évitait et d’où, la nuit, montaient des hurlements qu’on feignait de ne pas entendre. Sur la base de Tourane de mon camarade Marchal, où je disposais d’une certaine liberté de mouvement, on m’avait montré cela avec répugnance : les hommes de main des renseignements s’exerçaient là. Marchal me disait : “C’est comme ça partout, c’est obligé.” Pourquoi ? Comment ? Un jour, au cours d’une nouvelle opération, comme je parcourais la zone en Jeep, j’aperçus devant une pagode un troupeau de paysans accroupis sous la garde de soldats. Je demandai à l’officier qui m’accompagnait ce que c’était. “Rien. Des suspects.” Je demandai qu’on s’arrêtât. J’allai à la pagode, j’entrai : on amenait les files de Nha Que devant les tables où les spécialistes leur brisaient les couilles à la magnéto.» Le tortionnaire anti-communiste Nguyễn Văn Tâm Secrétaire d’Etat à la Sécurité, surnommé le Tigre pour sa cruauté, fit exécuter en 1950 par ses services les agents Viêt-minh infiltrés dans Saigon et capturés, faisant accrocher sur les cadavres exposés publiquement dans les rues : « il est un agent des communistes, il a été puni ».

Concernant le territoire, Gallieni et Lyautey évoquaient cette tactique opérationnelle civilo-militaire de la tâche d'huile, qui consiste à sécuriser une zone, un village, à protéger les habitants, à y organiser la vie politique économique et social, et à distribuer aides (médicales, alimentaires, etc.) et avantages, de telle manière qu'elles suscitent progressivement un effet d’attraction auprès des populations extérieures. L'effet attendu est de marginaliser les insurgés, de les couper de la population. Puis dans un second temps, de lancer des opérations militaires afin d’étendre la zone nettoyée. La tache d’huile progresse d’elle-même, en quelque sorte par capillarité, dès lors que la « région- pilote », sécurisée et développée efficacement, peut jouer son rôle d’aimant.

La stratégie militaire française adoptée pour la pacification des campagnes est d’occuper le terrain, de sécuriser les villages et de reprendre à l’ennemi les villages libérés, le plus souvent en les bombardant, si la résistance était vigoureuse. Nous avons évoqué les premiers bombardements aériens dans les années 1930 par l’armée française contre les villes insurgés. Ces mêmes bombardements reprennent tout au long de la guerre, mais avec une nouveauté, car les avions larguent aussi à présent, comme ce fut le cas en Allemagne ou au Japon, des bombes au napalm, destinées à éliminer les sanctuaires Viêt-minh. Demande fut faite par l’état major français d’une intervention massive des bombardiers stratégiques de l’US Army, qui après avoir tracé les grandes lignes de l’Opération Vautour refusa l’offre, notamment de nettoyer le secteur de Dien Bien Phu [6].


Le village de Mao Khe repris par les français en 1951



Opération de ratissage dans un village du Tonkin

Une fois le village sécurisé, souvent protégé dans les zones de combats, par un poste ou une base militaire implantée à proximité, les habitants des hameaux voisins isolés étaient forcés de s’y établir. Arrive alors la nouvelle administration, composée de fonctionnaires vietnamiens. Bernard Full, historien spécialiste du Vietnam, décrivait ainsi la scène de leur arrivée dans un village reconquis, au trois quart démoli, par les parachutistes français, cela se passe en 1953 :
« Il s’agissait à présent d’organiser le contrôle permanent de la zone nouvellement occupée. [...] Timidement, des administrateurs vietnamiens firent leur entrée dans les villages pour s’occuper d’une population hostile ou terrorisée qui, au terme d’une semaine de combats et d’années d’isolement manquait de tout, depuis le riz quotidien jusqu’aux comprimés anti-paludiques.
- C’est curieux remarqua le commandant Derrieu, qui observait un petit groupe de fonctionnaires prenant possession du village de Dong-Qué, c’est curieux, ces gaillards n’arrivent jamais à trouver la note juste ; lorsqu’ils arrivent, ils se confondent en excuses à cause des déprédations provoquées par nos chars et nos avions, ou bien ils plastronnent et malmènent les paysans, comme s’ils avaient affaire à des ennemis – ce qu’ils sont souvent d’ailleurs, il faut le reconnaître.
- Évidemment, admit Dujardin, un jeune lieutenant qui s’abritait à l’ombre de son M 24, mais je n’aimerais pas être à la place d’un de ces types, cette nuit quand nous serons loin. Il va rester ici avec la seule compagnie de sous-fifres et il couchera dans la maison occupée hier encore par le commandant Viêt ; le poste français le plus proche sera à trois cent mètres. Au fait, je vous parie bien qu’il couchera au poste et pas ici !
- C’est probable et, du coup, il perdra la face vis-à-vis de ses administrés et il deviendra complètement inutile.
- Et s’il agit autrement, demain matin on le retrouvera mort et aussi inutilisable ! Bref, voilà tous les résultats psychologiques à attendre de l’opération – et des résultats militaires... n’en parlons pas. On pourra recommencer dans trois mois. Quel gâchis sans espoir... »
[Extrait de Street Without Joy, 1957]. 















LA
STRATEGIE
VIET CONG

La stratégie militaire du général Giap puise ses sources à la fois dans celle de Mao Zedong, de guerre révolutionnaire populaire rurale encerclant les villes, libérant des régions et dans celle des anarchistes, en particulier russes, qui dans les villes semaient la terreur par des attentats spectaculaires. La guerre d’Indochine a sans doute été la première guerre moderne de Libération à intégrer ces deux stratégies simultanément (Fidel Castro à Cuba sera contraint de s’y résoudre après l’offensive manquée contre les villes l’obligeant à se replier dans la Sierra Maestra).

Le Duan, élu premier secrétaire du Parti des travailleurs du Nord Vietnam, dans un texte intitulé : « En avant sous le glorieux drapeau de la Révolution d’octobre » expliquait l’originalité de la Révolution vietnamienne par rapport à la pratique chinoise. Elle se définit comme un acte total aux multiples formes. Certes, au Sud- Vietnam, « les plaines et les deltas qui couvrent de vastes régions comportent une économie naturelle très peu dépendante des villes avec une population en grande majorité paysanne vivant de l’agriculture », elles constituent ainsi « le maillon le plus faible où le pouvoir fantoche est le plus rapidement ébranlé ».

Pour autant, il ne saurait être question d’en faire le seul théâtre du combat insurrectionnel, le lieu privilégié où la révolution forge ses armes, avant d’encercler les villes. Bien au contraire, dans l’évolution de la lutte, les mouvements révolutionnaires urbain et rural ont été étroitement coordonnés, l’un impulsant l’autre de façon vigoureuse. Le raz de marée révolutionnaire, qui a secoué les campagnes il y a quelques années, a exercé une action profonde sur le mouvement des villes, et la lutte bouillonnante des masses citadines a créé des conditions éminemment favorables par le soulèvement dans les villages et l’extension de la guerre du peuple.


Life Magazine 1952

La ville n'est pas laissée à l'adversaire en attendant l'assaut final parti des bases rurales; les masses urbaines sont organisées, encadrées pour «paralyser ou bouleverser les activités militaires de l'ennemi ». Les deux combats sont inséparables. De même, la lutte armée se combine étroitement avec la lutte politique. Les buts immédiats du combat du peuple sud-vietnamien sont, en effet, « l'indépendance, la démocratie, la paix, la neutralité, la prospérité du pays, l'acheminement vers la réunification nationale ». Dans ce dessein patriotique, le jeu politique est aussi important que la lutte armée; le développement des forces politiques doit accompagner celui des forces militaires.

Fatalisme ancestral

Le fatalisme de la paysannerie constituait le principal rempart auquel se heurtait l’idéologie communiste, exprimé par un Vietnamien :
« Si vous êtes un fermier dont la famille a travaillé tout au long du siècle dernier la même terre pour le même propriétaire, gardant juste de quoi vivre et lui donnant le reste, et si vous avez toujours entendu dire, ainsi que votre père et son père avant lui, que c’était juste, et que rien n’est venu mettre en question cet état de fait, alors il est probable que vous réagirez en fermier obéissant, tout comme le feront vos enfants. »

Comme le reconnaissait un ancien GI américain ayant servi au Vietnam, devenu par la suite stratège militaire, Jeffrey Race, la principale force des Viêt-minh a été d’avoir brisé le « fatalisme » de la paysannerie pauvre du pays, et évoque de même le lieu du couchage des mandarins déjà observé par Beranrd Full :
« Ce fut comme donner des lunettes à un myope de naissance. Les paysans avaient vu les propriétaires fuir, les conseils de village contraints de dormir dans des avant-postes et de se déplacer dans la campagne accompagnés d’escortes armées. À la nuit tombée, ils voyaient où se tenaient les forces des parties en conflit : les Viêt-Minh dormaient avec eux, et les conseillers du village avec les soldats dans les avant-postes. Les neuf années qu’avait duré la Résistance avaient détruit ce fatalisme auquel on devait que les ‘’paysans satisfaits’’ aient continué de travailler paisiblement la terre. »

La plus grande réussite des Viêt-Minh, durant la guerre contre les Français, a été de briser ce fatalisme. Bien plus tard, le rapport de Hilsman de décembre 1962 concédait :
« The Viet Cong also uses non-violent, positive means to appeal to the peasantry. Although their tactics vary and depend partly on prevailing local conditions, they have, for example, purchased rather than seized rice and food stuffs in many cases, have taxed the wealthy with effective publicity, and reportedly even distributed land to landless peasants. Even their terrorist acts from time to time have been against harsh, disliked, or corrupt officials. These acts are held out as proof of the Viet Cong’s ability to improve the peasant’s economic and political lot. Their appeal is enhanced by the peasant’s basic distrust of government officials engendered partly by their excessive and harsh implementation of government programs and by the average Vietnamese bureaucrat’s belief that he does not serve but is to be served by the people. »




Guérilla Souterraine

S’enterrer pour se dissimuler et se protéger, creuser la roche, évider la matière et bâtir ainsi des complexes habitable et/ou militaire, cette méthode remonte à la nuit des temps, dont on trouve trace dans plusieurs villes ou villages en ruine ou encore aujourd’hui préservées à travers le monde. En tant que stratégie offensive militaire, l’utilisation de souterrains est pratiquée afin d’approcher au mieux l’ennemi retranché, saper les fondations d’une portion de muraille d’un château fort par exemple ; dans sa forme moderne, les stratèges américains estiment que cette technique fut employée durant la guerre de Sécession : les soldats creusaient des galeries pour atteindre les positions défensives ennemies, un camp fortifié, pour attaquer ou pour les miner. C’est aussi une tactique pour lancer des contre-offensives comme ce fut le cas pendant la guerre des Tranchées en 1914-18. La Ligne Maginot en France, et la ligne Siegfried en Allemagne, construites dans l’entre-deux guerres, longues galeries enterrées en béton de plusieurs dizaines de kilomètres, pourvues de postes défensifs en surface, représentent l’aboutissement ultime de la stratégie militaire souterraine.

Dans le cadre d’une stratégie de guérilla, les maquisards chinois contre les occupants Japonais dans les années 1930, avaient creusé d’interminables galeries dans la province de Hopei, un réseau enterré servant de protection contre les bombardements et de communication entre villages et points stratégiques de défense ou d’attaque. D’aussi longues galeries, ayant les mêmes rôles, furent creusées par les Coréens et les Chinois pendant la guerre de Corée dans les années 1950, près du 38e parallèle.

Peu avant, au Vietnam, les premiers réseaux souterrains apparaissent vers le milieu des années 1940, lorsqu’est déclarée la guerre entre Vietnamiens et Français. Les militaires français découvraient les premières caches d’armes enterrées à proximité des villages et dans les maisons des bourgs, servant également de caches d’hommes, le plus souvent destinées aux commissaires politique (Cun Bo) ayant pour mission d’embrigader ou de commander la population d’un village. Pour chaque village reconquis par les militaires français, et leurs auxiliaires vietnamiens, il fallait ainsi des centaines de soldats armés de longue tige de métal, de détecteur de métaux pour fouiller les maisons, les champs et les rizières.

Dans le district de Cu Chi, aux portes de Saïgon, des abris souterrains aménagés derrière les maisons, souvent dans l’enclos aux bestiaux, s’étendront progressivement en galeries étroites reliant les maisons, puis des hameaux, afin de permettre aux maquisards de se soustraire aux opérations militaires de ratissage de village et aux avions de reconnaissance. Le maquisard Nguyen Quot expliquait ainsi leur origine :

« On s’est mis à creuser des galeries dans des régions qui se trouvaient temporairement aux mains de l’ennemi. Les forces révolutionnaires étaient peu nombreuses et nous n’aurions pas pu nous maintenir s’il avait fallu nous battre à découvert. Nous devions nous arranger pour choisir le lieu, le moment et l’objectif d’une attaque. En 1948, nous avions déjà mis en place un réseau de galeries. Chaque famille, chaque hameau disposait d’un souterrain lui permettant de communiquer avec les autres. »

Dans le registre strictement militaire, un réseau de galeries souterraines et de tranchées fut également creusé à Dien Bien Phu, durant l’offensive, au fur et à mesure de la progression contre les positions retranchées des soldats français, de même les maquisards n’hésitèrent pas à s’attaquer à la roche dure des montagnes entourant la grande plaine, pour percer des tunnels et acheminer leur artillerie.

Mais d’une manière générale pour l’ensemble du pays, les partisans de l’Oncle Ho peuvent s’abriter sous le grand couvert végétal des plaines, et trouver protection dans les montagnes, leurs sanctuaires. Là, sont bâtis des Chien Kuo, des petites forteresses ou centres de résistance fortifiés où sont entreposés des vivres, installés des usines d’armement, des écoles de cadres, des centres de regroupement de troupes, et d’apprentissage de la vie militaire pour les nouvelles recrues. Et partant de ces bases, leurs missions est de conquérir chaque village du pays, avec patience et méthode, selon Ho Chi Minh :

« La guérilla n’a pas pour but de gagner de grands combats, mais plutôt de grignoter les forces de l’ennemi, de lui couper l’appétit et. le sommeil, de l’éreinter, l’user moralement et matériellement pour finir par l’anéantir. Faire en sorte que, partout où il met les pieds, l’ennemi soit aux prises avec nos guérilleros, qu’il tombe sur une mine, essuie quelques coups de feu. Voici ce que les soldats français écrivent dans leurs lettres: ‘’Au Viet Nam, la mort nous guette dans chaque trou de roche, chaque buisson, chaque étang...’’»

Une stratégie ainsi expliquée par Giap :

« L’ennemi ratissait, nous luttions contre le ratissage. Il organisait des troupes supplétives vietnamiennes et installait des autorités fantoches ; nous maintenions ferme le pouvoir populaire local, renversions les notables collaborateurs, éliminions les traîtres, et menions une active propagande pour la désagrégation des forces supplétives. Patiemment et progressivement, nous créions des bases de guérilla grandes et petites. Sur la carte du théâtre d’opérations, en dehors de la zone libre, des « zones rouges » qui ne cessaient de s’étendre et de se multiplier commençaient à apparaître au coeur même des régions occupées. »

Selon les rapports militaires français de l’époque, lors de chaque opération militaire de reconquête de villages, de ratissage, se posait le crucial dilemme de choisir entre une avance rapide contre l’ennemi, ou bien, une lente progression afin de débusquer leurs abris, cachettes, trous bien camouflés dissimulant maquisards, vivres et matériels et autres installations ; à moins de disposer d’une troupe nombreuse, et de la complicité des villageois : atouts que les forces françaises n’avaient aucunement. Pour la réussite de telles opérations, il convenait donc d’engager des effectifs en nombre, souvent en réaffectant des unités chargées de sécuriser-protéger une zone déjà reconquise, et leur départ signifiait automatiquement le retour des maquisards... Le général Giap présentait leur principale erreur :

« Durant toutes ces années, le Corps expéditionnaire français passa par un processus d’extrême dispersion, éparpillant ses forces dans des milliers de postes de toutes importances pour l’occupation et le contrôle. Mais les difficultés militaires et financières, chaque jour plus nombreuses, amenaient peu à peu les impérialistes français à ouvrir la voie à l’intervention des impérialistes américains. »

La défaite était inéluctable, autant sur le plan militaire, que sur la plan psychologique, car la destruction systématique de villages, comme la répression, les actes de torture, ne pouvaient qu’engendrer la haine. Quant au plan politique, écoutons un commissaire politique Viêt-cong, haranguant ses soldats avant un combat :
« J’étais moi-même un pauvre opprimé, comme il s’en trouve des centaines dans notre armée populaire. Ce sont les paysans de nos rizières, de nos montagnes, les gardiens de buffle et les ouvriers des plantations qui font la force de notre peuple. […] Vous luttez et vous mourez pour que les oppresseurs colonialistes et les mandarins à leur solde soient définitivement rejetés de la terre de vos pères. […] Tout autour de vous le Viêt-nam vous regarde. Combattants de la … compagnie, face à l’ennemi, mort aux occupants colonialistes, pour la Révolution et pour le Viêt-nam, en Avant !... »
[Ngo Van Chieu, Journal d’un combattant Viêt-minh, 1955]

Bas relief du mémorial de Dien Bien Phu représentant la capture des généraux français


LA 
DICTATURE 
DE DIEM


Après le départ des colons et militaires Français, après le partage du pays en 1954, Hõ Chí Minh et Võ Nguyên Giáp estimèrent nécessaire d'entamer au Sud Vietnam des activités de propagande politique et de dissimuler, dans les grandes villes comme dans les villages, les armes en vue d'une prochaine utilisation, possible. Car en effet, une élection démocratique prévue dans les accords de Paix devait être organisée en 1956, et décider du sort politique du Vietnam réunifié. Mais le président du Sud Vietnam, Ngo Dinh Diem, ancien mandarin impérial, catholique, en décida autrement et l'annula, avec l'appui du gouvernement des USA qui n'avait pas reconnu les accords. A partir de ce moment, le régime de Hanoï estimait qu'une voie pacifique nationaliste était possible pour faire tomber la dictature. Jeffrey Race a recueilli le témoignage d'un chef de hameau qui témoignait en 1959 de la progressive implantation des Viêt-Cong :

« Les Viêt-cong étaient très habiles. S'ils apprennent que la famille de Binh avait été maltraitée par le gouvernement, ils basaient leur action sur ce mince fait. Peut-être un officiel avait-il extorqué de l'argent à Binh. Celui-ci devait en éprouver du ressentiment. Aussi, de temps en temps, venaient-ils le trouver pour lui dire :''Tu vois comme le gouvernement est mauvais, il se prétend nationaliste et pour finir il vole ton argent... Est-ce que tu vas rester sans rien faire ?'' Ainsi, comme un feu attisé, le ressentiment de Binh se transformait en colère, sa colère en haine et sa haine en révolte. Xoai construisait sa maison. Les Viêt-cong venaient l'aider et, tout en travaillant, parlaient de leur vie dans les marécages, sans salaire, avec la menace d'être tués à tout moment. Naturellement Xoai les prenait en pitié et, lorsqu'ils venaient ensuite lui demander à manger, il les invitait chez lui. Mais leur comportement n'avait rien à voir avec celui de nos soldats qui font irruption chez les gens, exigent qu'on leur serve un repas, attendent sans rien faire qu'il soit prêt, et, pour finir, partent en emportant quelques volailles. Les Viêt-Cong, au contraire allaient dans la cuisine pour laver le riz et, pendant qu'il cuisinait, balayaient la maison, faisaient la vaisselle et mettaient la table. Après le repas, ils nettoyaient et rangeaient puis remerciaient tout le monde poliment. Aussi l'habitant se disait-il :''Les soldats viennent ici en maîtres des lieux alors que celui-là est très poli et me donne un coup de main.'' et il acceptait que le Viêt-Cong vienne manger chez lui tout le temps. C'est ainsi que les Viêt-Cong gagnèrent l'appui du peuple. Ils utilisaient simplement les occasions que nous leur donnions. »

Nguyen Van Tieu, membre du Comité central du FNL, expliquait d'autres méthodes d'infiltration : « Il y avait aussi de nombreux cadres révolutionnaires qui vivaient hors du village, dans la jungle ou dans les régions abandonnées, ou en montagne. À la tombée de la nuit, ces cadres cherchaient à pénétrer dans le village – qui était leur propre village – afin de maintenir les contacts. En général, les cadres révolutionnaires ne quittent presque pas leur village. Ils connaissent le terrain, les gens, ou des parents. Il y a des cadres qui ont vécu des années, terrés le jour et sortant la nuit. Certains, à force de ne pas voir le jour sont devenus aveugles. »

L'infiltration des villages par les commissaires politiques formés à Hanoï portait ses fruits, les sympathies pour l'Oncle Ho grandissaient et se propageaient de manière dangereuse au sein de la paysannerie pauvre. Reprenant la stratégie élaborée contre les Français, ainsi résumée par un cadre Viêt-Minh :

« Il y a d'abord le gouvernement central, puis viennent la province, le district et en bas de l'échelle le village. Mais c'est le village que dépendent les gens. Si ce dernier échelon est faible, je peux vous garantir qu'il ne pourra rien faire, quelle que soit la puissance du gouvernement central. »

Même ambition pour le président Diem, qui comme l'Oncle Ho, estimait que la reconstruction du pays, cette « fédération de villages » devait accorder au village traditionnel la première place, ainsi exprimée par un ministre : « In many respects, the village is the key to the future of Vietnam. »

La bataille des Villages était lancée.


LA RÉVOLUTION TOTALE

En 1954 les Vietnam Nord et Sud étaient économiquement en faillite, les français laissaient après leur départ un pays divisé sans aucune infrastructure industrielle sérieuse, ayant privilégié l'exploitation et l'exportation des ressources naturelles ou détriment de leur transformation en marchandises. La colonie Indochinoise avait été administrée exclusivement par un personnel administratif de souche européenne, outre les rares mandarins des familles aisées ayant quelques pouvoirs décisionnaires à l'échelle locale, quelques grandes personnalités vietnamiennes érudites occupant des postes à responsabilité, et il s'avéra en 1954 que le Sud-Vietnam manquait de personnel compétent sachant diriger l'appareil administratif, en particulier dans les échelons les plus bas. Les conseillers militaires américains jugeaient ainsi de l'incompétence prodigieuse des bureaucrates vietnamiens, préoccupés essentiellement par des affaires de corruption, et incapables d'assumer les changements intervenus après les grandes réformes de Diem, bousculant les habitudes administratives héritées du colonialisme. Le Vietnam Sud dût en outre, après dix années de guerre, recevoir 800.000 réfugiés du Nord Vietnam, des paysans, sans terre, sans emploi, qui s'entassèrent dans les bidonvilles des grandes villes, des familles aisées et nombre d'anciens fonctionnaires, tous sans exception fuyant le régime communiste, en majorité catholique et qui reçurent ainsi tous les honneurs de Diem. De grandes réformes s'imposaient et Diem lança une vaste réorganisation administrative, ce qu'il nomma une révolution totale.

Diem divisa la population du pays en trois classes ; la classe I, la plus privilégiée était constituée par les ennemis du communisme, combattants militaire et politique, avec en haut de la pyramide, les partisans de la famille Diem ; la classe II représentait les administrateurs de l'Etat, les élus et les cadres politiques ; la classe III, la moins dotée en avantage, concernait les prolétariats urbain et rural. En d'autres termes, Diem accorda les plus grands avantages à ses partisans, et la révolution qu'il annonça ne fut, selon un rapport de l'US Army, qu'un « grotesque and self-service experiment in social engineering ».

En Juin 1956, il décida d'abolir les élections des conseils de village, par crainte d'une part qu'un grand nombre de sympathisants communistes infiltrés, ou d'opposants puisse les gagner, et d'autre part, afin de les intégrer au mieux à l'appareil policier. Nguyen Van Tieu, décrivait ainsi la vie villageoise : « Pour contrôler les villages, le régime de Diem s'est appuyé sur les Ac-on, ses agents les plus cruels, il y en avait six à douze par village. Chaque village était divisé en groupes de foyers qui étaient continuellement contrôlés. Il y avait un tableau devant chaque foyer où était inscrit le nom, le sexe et l'âge de tous les occupants ; il y avait des contrôles de nuit et si l'on s'absentait il fallait pouvoir le justifier. Les Ac-on étaient mieux implantés que l'administration française et les notables d'autrefois. Tout étranger était immédiatement signalé. »

Diem balayait une autonomie administrative quasi ancestrale, malgré ses imperfections, et le gouvernement nomma de manière autoritaire, sans concertation, de nouveaux chefs de village, le plus souvent étrangers, des militaires, des personnalités locales « fiables » issues des classes aisées, et des anti-communistes notoires nommés malgré un niveau d'incompétence prodigieux.

Cette loi préparait la grande réforme rurale d'octobre 1956 concernant la redistribution de terres agricoles, en particulier, les deux millions d'hectares distribués par Ho Chi Minh aux paysans, durant la résistance contre les Français, furent repris, « l'erreur fondamentale de Diem » selon Nguyen Van Tieu, membre du Comité central du FNL. En 1960 Diem déclarait officiellement la fin et le succès de sa réforme, très largement critiquée par les conseillers américains car, d'une manière générale, cette redistribution avait profité à la famille du dictateur, aux officiers militaires, aux responsables politiques de son parti, aux hauts fonctionnaires et aux familles les plus aisées du pays. Elle fut accompagnée par une augmentation de ce que l'on peut nommer, la taxe foncière, peu appréciée par les paysans les plus humbles. Pour ceux qui étaient de simples travailleurs agricoles, les sans terre, la réforme signifia la reconduite du système féodal-colonial, les familles vietnamiennes les plus aisées, les grands propriétaires terriens, proches ou partisans du dictateur ayant simplement remplacé les colons français. Le prolétariat rural a été la principale victime des réformes de Diem exigeant d'eux le plus grand effort pour financer l'effort de guerre contre le communisme.

Répression

Avec l'arrivée massive de capitaux et d'aides financières, de matériel et de conseillers militaires américains [7], Diem mit en place un régime autoritaire et sans compromission avec tout ce qui s'opposait à son gouvernement. Son frère, à la tête de l'appareil de sécurité, s'occupa de liquider toute opposition ; et la répression s'abattit sur les anciens soldats Viêt-minh, les sympathisants communistes déclarés, supposés, soupçonnés ou dénoncés, d'ailleurs comme n'importe quel autre opposant politique trop virulent, dont des ministres de son propre gouvernement.

En 1956, une campagne anti-communiste envoya 50.000 communistes ou sympathisants, dont nombre d'anciens maquisards ayant combattu les Français, dans des « centres de rééducation politique », l'on guillotina sur la place publique à Saigon, suivant en cela, la règle coloniale française. Mais selon un expert britannique en poste au Sud-Vietnam, PJ Miel, qui avait été missionné par Diem pour organiser les « centres de rééducation », concluait dans un rapport que «La majorité des détenus ne sont ni communistes, ni pro-communistes ».

En décembre 1958, à nouveau, plusieurs centaines de suspects communistes et de dissidents furent arrêté et interné dans le camp de prisonniers à Phu Loi, à quelques kilomètres de Cu Chi. Tortures et meurtres qui suivirent indignèrent la population. Peu après, en 1959, le président Diem déclarait officiellement hors la loi tous les combattants Viêt-minh. Une campagne de dénonciation fut organisée, la police se chargea d'arrêter les supposés communistes dénoncés qui devaient présenter des aveux en place publique, et recevoir une correction : là aussi, comme il est de tradition, cette campagne de dénonciation terrorisa littéralement la population, chacun pouvant être dénoncé en tant que tel, pour d'autres motifs. Ce même chef de hameau exprimait la situation après l'épuration communiste :

« Mais en 1959, la situation dans le Sud avait atteint une phase que les communistes considèrent la plus sombre de leur vie : leur appareil politique avait été presque entièrement démantelé, la population n'osait plus apporter son soutien, les gens n'osaient plus communiquer avec les membres de leur famille qui appartenaient au mouvement et les assemblées de village, composées de 100 à 200 membres se voyaient réduites au nombre de 5 ou 6 individus contraints de fuir dans la brousse. […] Le Comité central vit qu'il n'était plus possible de prendre le pouvoir dans le Sud selon une ligne pacifique puisque le régime de Saïgon, avec l'aide des Américains, devenait plus fort au lieu de s'écrouler, comme on l'avait prédit. »

Nguyen Van Tieu exposait les difficultés de la lutte : « Pour revenir au problème de l'implantation dans la population, disons que ce qui nous paraît essentiel, c'est de se cramponner au village. Entre 1954 et 1959 nous avons perdu beaucoup de cadres paysans, parce que les diémistes étaient bien implantés. Mais les autres ont tenu, dans des conditions très dures. Des paysans sympathisants avaient creusé des trous chez eux pour les cacher quand ils étaient de passage […] Le cadre qui travaille au niveau du village doit être obstiné et prudent. Il emporte sa nourriture dans le souterrain et il doit tenir là, manger, dormir, attendre la nuit pour agir. Parfois la surveillance se relâche et les sympathisants peuvent l'héberger chez eux. De toute façon, le cadre bénéficie de la protection des paysans avec des abris dans plusieurs maisons, dans les jardins, parfois dans les puits. C'est très dur. On ne peut pas être révolutionnaire à la légère.[...] Les Ac-on avaient des piques de métal pour déceler les caches : ils en ont trouvé, naturellement. Mais les cadres ont réussi à maintenir des contacts avec les paysans. Ils ont réussi à tenir des petits meetings de cinq, sept personnes sûres, dans la nuit, pour discuter de la situation locale et distribuer le travail. Chaque cadre avait au moins trois caches dans le village. Il y a eu des comités de lutte élus par les villageois eux-mêmes, constitués par les plus actifs et les plus conscients des paysans, ceux en qui les autres ont confiance.»

La répression de Diem pouvait terroriser les uns, et au contraire réveiller la combativité des autres ; tel ce jeune paysan, suspecté à tort d’être communiste, emprisonné entre 1957 et 1960, qui une fois libéré et retourné dans son village natal, subissait les brimades des fonctionnaires locaux :

«When I came back to mu hamlet, the way the hamlet policeman treated me infuriated me again. Whenever I reported to him, as required, his first act was to curse me. I felt depressed and hate the gouvernment. I made up my mind to joint the Front. I wanted to find the reason for my existence. I could not bear the villagers and on myself. The propaganda of the Front seemed quite right to me, and I also believed that the Front would win over the government. I did not know much about Communism. I followed them because I felt that the society needed a revolution. I was young and willing to fight for an ideal, and the Front, in my eyes, represented the ideal indeed.»
J. Zastoff | Origins of the Insurgency in South Vietnam | Rand Corporation | 1968

Plusieurs autres témoignages de Viêt-cong consignés dans le rapport de Zastoff, affirment que si la répression avait permis l’arrestation de nombreux cadres politiques, et désorganisée complètement les réseaux clandestins, ils purent toutefois se reformer rapidement :

«From 1957 to 1960 the cadres who had remained in the South had almost all been arrested. Only one or two were left in every three ou five villages. What was amazing was how these one or two cadres started the movement so well. The explanation is not that these cadres were exceptionally gifted but that the people they talked to were ready for rebellion. The people were liked a mound of straw, ready to be ignited.» 

La Guerre

Face à un pouvoir de plus en plus despotique, la résistance s'organise et des anciens Viêt-minh communistes reprenaient, fuyant l'épuration, le maquis et quelques troubles armés sporadiques étaient signalés dans la province de Quang Ngai en 1957, et en 1958 dans la région de Tay Ninh. Le 8 juillet 1959, dans un village près de Bien Hoa, au nord-est de Saigon, deux conseillers militaires américains sont tués [8]. Septembre 1959 est considéré par les historiens comme le début officiel de l'insurrection armée lorsqu'une unité Viêt-cong tend une embuscade à deux compagnies de l'armée Sud-Vietnamienne, l'ARVN. Nguyen Van Tieu affirme que les premiers affrontements se déroulèrent dans la région du delta du Mekong, avec des fusils de chasse, « il n'y avait aucune munition venant du Nord. La question paysanne tient dans cela : il ne faut pas presser le pas ; si les paysans ne comprennent pas, il est dangereux et souvent inutile d'avancer tout seul. Ce sont les paysans qui ont posé en 1959 le problème de la lutte armée. »

Contre la répression, l'impatience peut-être de ses alliés Viêt-cong, Hõ Chí Minh et Võ Nguyên Giáp levèrent l'interdiction de la résistance armée ; le Front National de Libération du Sud Viêt Nam (FNL), une coalition de groupes antigouvernementaux dont communiste, les Viêt-cong, fut constitué le 20 décembre 1960, pour superviser la reprise de la guérilla au Sud-Vietnam. Les activistes clandestins reçurent ainsi l'ordre de débuter la guerre de guérilla, et les premières attaques furent lancées contre des postes de l'armée et de la police dans les villages, et de paralyser le pays en sabotant ponts et voies de chemin de fer, tandis que retentissaient les premiers attentats et sabotages à Saigon même.

Dans la région de Cu Chi, les postes militaires attaqués opposèrent une faible résistance, d'autres livrèrent sans combattre leurs armes. L'armée Sud-Vietnamienne laissait ainsi à son ennemi de vastes portions de territoires, faute d'effectifs et de moyens, d'expérience militaire, voire selon le Pentagone, d'enthousiasme à la tâche. Des villages sont ainsi libérés et les cadres politiques communistes instaurent une nouvelle vie sociale. Comme l’écrit Aqbel Ahmed, en pratique, le mouvement révolutionnaire «doit faire la preuve qu’il existe d’autres structures plus conformes aux aspirations du peuple à un système juste, communautaire et de participation. [...] Assurer l’isolement moral de l’ennemi et légitimer la révolution exigent non seulement que les anciens rapports politiques et sociaux soient rompus mais que de nouveaux soient constitués. [...] La tâche essentielle est de vaincre le gouvernement, non sur le plan militaire, mais sur celui de la contre-insurrection.»

Nguyen Van Tieu expliquait que le premier objectif des Viêt-cong, dans le delta du Mekong, en 1959-1960 « a été de desserrer l'étau en liquidant les Ac-on. On les a jugé en séance publique. Avec la libération des villages, on a pu accentuer notre propagande. » Les représentants de l'administration et leurs auxiliaires, les chefs de village à la solde du gouvernement assassinés ou en fuite – 8500 selon un rapport du gouvernement entre 1960 et 62 - étaient remplacés par des commissaires politiques chargés d'administrer les villages, de la chasse aux grands propriétaires terriens, du partage et de la redistribution de leurs terres (les terres cultivées ne sont pas collectivisées, les paysans petits propriétaires gardent les leurs, on leur demande d'augmenter les salaires, et l'on attribue des parcelles aux sans-terres), de l'élection de conseils, ils fondent des écoles, des organisations, etc., assurent aussi le recrutement quasi obligatoire de jeunes partisan-e-s, la collecte de l'impôt révolutionnaire, et organisent les corvées obligatoires pour la construction des fortifications et des tunnels. En contrepartie, les maquisards aident les paysans dans leurs travaux agricoles, et les protègent des abus faits par les soldats du gouvernement. Le 18 Septembre 1961 un bataillon n'hésita pas à s'emparer de la capitale provinciale de Phuoc Vinh.

Un rapport de Roger Hilsman, daté de décembre 1962, indiquait que les terroristes communistes détenaient 20 % des villages du Sud-Vietnam, et étaient en mesure de contrôler l'ensemble des voies de communication du pays, par des actions surprises, des embuscades effectuées par de petits groupes, le mouvement constant et la dispersion en retraite  :

« On the contrary, the Viet Cong has expanded the size and enhanced the capability and organization of Its guerilla force -- now estimated at about 23,000 In elite fighting personnel, plus some 100,000 irregulars and sympathizers. It still controls about 20 percent of the villages and about 9 percent of the rural population, and has varying degrees of influence among an additional 47 percent of the villages. »


LE TERRITOIRE

L'aménagement du territoire fut une préoccupation presque paranoïaque de Diem, et il porta une attention particulière aux programmes de contrôle du territoire, et de déplacement massif de populations rurales. Il prolongeait à l'échelle du pays, la politique de l'administration militaire française qui durant la guerre d'Indochine avait déjà établi des camps de réfugiés pour les habitants des villages jugés trop proches des zones de combat, trop au contact avec le Viet Minh, trop suspects. Ou au contraire, en prenant des mesures en faveur des tribus rurales alliées.

Entre avril 1957 et 1961, Diem supervisa la construction d'un «mur humain» de protection au pied des massifs montagneux du centre du pays, sanctuaires des maquisards communistes. 200.000 « Montagnards » des tribus ethniques Bahnar, Rhade et Jhari dispersés dans des villages et hameaux en montagne, furent réinstallés dans 147 centres, des établissements «stratégiques» situés dans les plaines ; une opération fort coûteuse, car bien qu'elle n'ait affecté que 2% de la population du Sud-Vietnam, elle a absorbé 50% de l'aide américaine dédiée au secteur de l'agriculture. Mais malgré les promesses du gouvernement, ces centres restèrent en friche, le matériel ne parvint jamais pour la construction des maisons et des équipements, de même que les aides alimentaires promises. Le résultat eut l'effet inverse, les Montagnards mécontents feront cause commune avec la dissidence anti-gouvernementale, voire communiste, malgré les antagonismes. Et progressivement, nombre de Montagnards retournèrent à partir de 1963 clandestinement dans leur village, malgré l'interdiction militaire.


Les Agrovilles

En 1959, le 7e jour du 7 mois de l'année, jour anniversaire de la 5e année de pouvoir de Diem, celui-ci annonça à la radio : «  On Double Seven Day this year I wish to lay down the main tasks which the government and people will endeavor to perform ...  »

Parmi ces « tâches » figuraient un nouveau programme concernait le regroupement des paysans dans ces «  rural concentration centers »: «  this year I propose to create densely populated settlement areas in the countryside, where conditions are favorable to comunication and sanitation and where minimum facilities for the grouping of the farmers living in isolation and destitution in the back country exist. These settlement areas will not only improve the life of the rural population, but they will also constitute the economic units which will play an important role in the future development of the country as a whole.  »

Ainsi, Diem, dans le cadre de la grande réforme rurale, et d'un programme de développement des communautés rurales, inaugure le programme des « agrovilles », « Ku Tru Mat » en vietnamien, ou « Closer Settlement Areas » villes nouvelles regroupant de 300 à 500 familles paysannes, une base militaire, des fonctionnaires chargés de l'administrer et le plus grand nombre possible de commerces et d'échoppes. Des « centres de prospérité » équipés en théorie d'école, dispensaire, grand marché, jardin public, etc., et même de l'électricité, reliés le long d'un « système de routes stratégiques ». Les paysans déportés auraient droit à de nouvelles terres, pourraient y exercer leurs activités artisanales, travaux auparavant fastidieux mais à l'avenir grandement améliorés et plus productifs grâce aux nouvelles techniques et engins agricoles fournis par les USA. L'agroville selon Diem, devait constituer en principe un « heureux compromis » entre la vie dans la grande ville et la « placide existence en milieu rural » ; il évoqua à ce titre la « Hinge city », la ville charnière. Notons que Mao Zedong, peu de temps auparavant avait exprimé son souhait de ruraliser les centres urbains et d'urbaniser les bourgs ruraux... Etrange coïncidence. Le Ministre de l'Intérieur précisa une semaine après l'annonce les contours de ce programme :

« Following the President's Double Seven Day speech one of the principal duties of 1959 will be the creation of agrovilles. The reason for this work is that the population, especially in the south, is living in such spread out manner that the gouvernment cannot protect them and they are obliged to furnish supplies to the Viêt-cong. Therefore it is necessary to concentrate this population, especially the familles who have children still in the North or who are followers or the Viet Cong here. The echelons of government are requested to explain this policy to the people. »



Des informations transpirèrent de membres du gouvernement, faisant allusion que la totalité des populations rurales des régions sud du Delta du Mekong, soit 500.000 paysans devaient être déportés concentrés entre 1960 et 1963. dans 80 agrovilles centrales et leurs proches satellites, appelés ab tru mat. Vingt trois à titre expérimental furent effectivement en activité, accueillant une population totale estimée à 40.000 habitants. Les grands principes s'appuyaient sur :
1. Regroupement des populations dans des centres sécurisés, reliés par un nouveau « système stratégique de routes » tout aussi surveillé par l'armée.
  1. Nomination de cadres compétents au sein des conseils des agrovilles et aux postes administratifs. Le niveau de corruption et l'incompétence notoire des administrateurs étaient autant d'éléments négatifs pour convaincre les déportés des bonnes intentions du gouvernement. De la même manière pour assurer le bon développement économique des nouvelles villes, le gouvernement fut confronté au problème de recrutement d'ingénieurs sérieux.
  2. Car les agrovilles devaient en outre être autonomes et produire de la richesse nationale, sur le modèle des kibboutz d'Israël. Des incitations fiscales étaient accordées aux marchands des environs pour venir établir leur commerce dans ces nouveaux marchés,
  3. Formation des jeunes agrovilliens, tant sur le plan scolaire que politique, enrôlés de force dans des associations, afin de bâtir la nouvelle élite rurale au service du gouvernement.
  4. Dans certains, les agrovilles implantées dans des zones à forte activité Viêt-cong, devaient soutenir les efforts militaires, de contrôle du territoire et des mouvements de l'ennemi ; ou bien contrarier les sectes bouddhistes opposés au président catholique, et soutenus par les paysans.


Deux types d'agroville devaient en principe être distingués : un premier appelé qui khu, pour la déportation des familles de paysans suspectés d'être sympathisants, ou favorables à l'Oncle Ho, ou bien ayant un fils disparu, ayant certainement rejoint le maquis Viêt-cong, ou bien encore ayant de la famille au Nord-Vietnam ; un second type appelé as qui ap, concernait la paysannerie loyale au gouvernement, patriotique et anti-communiste, mais habitant dans des zones peu sécurisées, vulnérables aux terroristes communistes, ou proches de l'infection rouge. Toutes ces familles déportées et déplacées ne seraient plus en mesure de fournir une quelconque aide, amicale ou forcée, aux forces ennemies. Dès l'annonce du programme, des voix « amies », haut placées, s'élevèrent sur le problème de la grande difficulté de distinguer les « Familles Viêt-cong » des « patriotes », notamment dans le labyrinthe des familles nationaliste (y compris du gouvernement), indépendantiste, pro-communiste, et pro-Oncle Ho ayant combattu les français. Ils jugeaient que dans les qui khun, les familles déportées considérées ennemies auraient encore davantage de raisons de préférer le communisme, et que les qui ap we, destinées aux familles déplacées « amies » pouvaient devenir, malgré les bonnes intentions, des foyers de mécontentements, « We gave them reason to be unhappy with their lot and to turn against us. » Et soulignaient-il, il convenait plutôt de concentrer dans un même agroville, différentes classes sociales et convictions politiques, pour les annuler. Pour autant, le programme débuta tel qu'il avait été défini. Les militaires américains apportèrent leur enthousiasme et leur gouvernement les fonds nécessaires à leur construction, comme l'indique cette lettre :

« Agrovilles and land development projects materially to the solution of security problems In the rural areas. All possible efforts should be made to speed up these programs. »
Letter from the Vietnam and United States Special Financial Groups to President Diem and President Kennedy. July 14, 1961.




Les 23 agrovilles expérimentales échouèrent laborieusement, pour une multitude de raisons. La propagande du gouvernement ne fut pas à la mesure des réformes « radicales » ; les paysans déplacés de force regrettaient et leur village ancestral, et la terre leur appartenant que leurs parents avaient cultivé, et les tombes de leurs ancêtres qu'ils ne pouvaient plus honorer ; les agrovilles s'apparentaient davantage à des camps de concentration, surveillés par l'armée et la milice locale, comportant des postes de garde aux accès, et les barrages le long des routes principales renforçaient le dispositif de contrôle, les militaires surveillaient également les paysans travaillant les rizières  ; à cela, et c'est déjà beaucoup, s'ajoutait le fait que les déportés étaient dédommagés pour leur déplacement (300 piastres, une misère) devaient sans aucune contrepartie financière – dans le cadre du principe du développement communautaire (Gong Dong Phat Trien) - construire les nouvelles villes en plus des travaux agricoles ou artisanaux, c'est-à-dire, leurs propres maisons ( le plus souvent, la structure en bois de la maison ancestrale était démontée, puis remontée sur le nouveau site, tout du moins pour celles qui supportaient le choc) et nouveaux « quartiers », les infrastructures tels que les routes d'accès, les ponts, les canaux d'irrigation et leurs digues, les défenses et les équipements publics ; d'une manière générale, ils pestaient contre une administration corrompue, des chefs de village autoritaires, et finalement contre leurs conditions de vie, harassantes et liberticides. Logiquement, les agrovilles destinées aux « patriotes » étaient bien plus confortables que celles où étaient déportés les « familles Viêt-cong ».

Mais, d'une manière générale, les agrovilles perpétuaient, en pire, les structures et l'organisation sociales des anciens villages : en principe, chaque famille se voyait attribuer un lopin de terre cultivable – potager, verger, ou pour l'élevage, etc. - à l'intérieur même de l'agroville, et une rizière de son hinterland, selon leur fortune, et leur fidélité au gouvernement. Ces familles aisées disposaient des meilleurs terres, ou les plus proches, au détriment des plus humbles, à qui l'on attribuait les rizières les plus éloignées (plus de 5 kilomètres) de l'agroville, ou le droit d'être de simples travailleurs agricoles, sans terres, employés par un militaire gradé en poste, ou une famille aisée ; ces dernières, en outre, étaient dispensé des corvées obligatoires, pour la construction de leurs maisons et de la ville, en payant des travailleurs pour effectuer ses travaux à leur place ; elles pouvaient également s'offrir le luxe de transférer les tombes de leurs ancêtres sur leurs nouvelles terres, tandis que la plus grande majorité devait s'y rendre à pied, et/ou en sampan, et pour les plus longs déplacements, les militaires exigeaient d’eux une contribution pour leur transport, souvent les 300 piastres qu'ils avaient reçu en dédommagement.


La construction de ces nouvelles agglomérations rurales, atteignant le plus souvent, six kilomètres de diamètre en comprenant les rizières et les champs, exigeait au préalable l'expropriation des paysans, qui obtenaient des dédommagements selon la qualité de leurs terres et la superficie, mais, en contrepartie, ils devaient payer au même prix les nouvelles terres qu'on leur assignait, et devaient participer aux corvées d'intérêt général pour la construction de l'agroville, également sans compensation (le gouvernement y répondait en insistant sur la faiblesse de leurs impôts et taxes, et la présence de militaires les protégeant).

La sécurité était assurée par une force militaire stationnée dans l'agglomération rurale, ou dans une base militaire proche. Les paysans mâles devaient en outre être organisés en brigades nocturnes chargées de missions de soutien militaire pour la surveillance des abords, tout ceci, en plus des corvées et de leurs activités... Dans les premières agrovilles, les attaques Viêt-cong consistèrent essentiellement, après avoir perturbé les chantiers, à dissuader les paysans de se rendre aux rizières, obligeant les militaires à les escorter et à changer souvent d'itinéraires pour échapper aux embuscades, rallongeant d'autant le temps de parcours. Les fonctionnaires, les officiers, les responsables politiques se déplaçant sur la « principale route stratégique » en véhicule étaient des cibles idéales, obligeant les miliaires à les escorter, eux-aussi. De fait, les déplacements étaient pour tout le monde sources de dangers, et les hauts gradés en visite depuis Saïgon se déplaçaient en longue escouade de blindés légers, plus souvent en hélicoptère, fournis généreusement par les USA. Une méthode pour les Viêt-cong de persuader les simples soldats et les paysans de rejoindre le camp de l'Oncle Ho était, après une embuscade victorieuse (minage ou barrage de la route), d’éliminer prioritairement le ou les officiers, et de laisser libre la soldatesque, après une réprimande-harangue solennelle.

Un rapport de l'économiste Eugene Staley, établi après la fin du programme, concluait ainsi :

« Its solution also demands stepped-up economic and social action, especially In rural areas, closely integrated with the military action, For example. one of the more promising counter-guerilla methods tried up to this time Involves regrouping scattered rural populations Into more readily defensible to communities so designed and assisted as also offer improved opportunities for livelihood.  »

Seth Jacobs les présentaient ainsi :
« Diem's insistence that the peasants build the agrovilles themselves – in forced labor gangs, no less, and without compensation – did nothing to improve his reputation in South Vietnam, but even more counterproductive was the fact that the peasants grouped into agrovilles had to abandon their ancestral lands. In a culture like ’s, where people were deeply attached to home and village, such uprooting was traumatic, and many South Vietnamese resented it. »
Cold War Mandarin: Ngo Dinh Diem and the Origins of the War.

Stanley Karnow en visita une, et jugeait :

«  Another blunder at the time was the creation of Khu Tru Mat, known as agrovilles, farm communities designed mainly to isolate the rural population from the Communists…The agroville near Vi Thanh looked magnificent…Flanking a canal, it was enclosed by a bamboo fence, and neat rows of thatched-roof hits had been laid out. Its director…showed me the school dispensary, and power plant…He boasted that he had completed the project in fifty days on Diem’s personal instructions. In reality, it was a disaster…peasants assigned to the agroville had been uprooted from their native villages and ancestral graves, and their traditional social pattern disrupted, for reasons they could not fathom. Worse still…twenty thousand peasants were mobilized to construct a project that could only hold six thousand.   Thus, fourteen thousand men and women had been compelled to abandon their crops and work without pay for others. »


Un rapport très critique de groupe « Caravelle », composé de hautes personnalités nationalistes non communistes (11 des 18 signataires avaient été membres du Cabinet dans le gouvernement Diem ou de Bao Dai) stipulait que :

« Des dizaines de milliers de personnes sont mobilisées... pour rejoindre une vie en collectivité, construire de belles mais inutiles agrovilles ce qui fatigue les gens, leur fait perdre leur sympathie pour le régime, augmente leur ressentiment et surtout donne un soutien supplémentaire à la propagande de l'ennemi. » ; et, « La taille du territoire a diminué, mais le nombre de fonctionnaires a augmenté et encore le travail ne se fait pas.»

Face au tollé général, le programme « Agroville » est ralenti dès 1960 et suspendu en 1961. Pour autant la trentaine d’agglomérations rurales construites se sont développées tout au long de la guerre. L’échec du programme incita les conseillers américains à une intervention plus directe dans les affaires intérieures du pays, et notamment dans celle de l’urbanisme de guerre. 

Agro-Hamlet

L'« Agroville » fut remplacé par le « Agro-Hameau » ou « Agro-Hamlet », un nouveau programme correspondant, en principe selon l'administration militaire (les Agro-hameaux sont sans doute une invention des militaires américains), aux aspirations des paysans : un village plutôt qu'une petite ville regroupant une centaine de familles, plus proche, si possible, des terres cultivées, et une moins forte présence de l'armée. Qu'il convenait de remplacer par quelque chose d'autrement plus sympathique : par des milices locales rurales d'auto-défense effectives depuis quelques années mais incapables d'assurer la défense d'un poulailler (la Rural Police Force était une invention de la Michigan State University mise en place après 1954), ou par la Civil Defense Guard composée de volontaires, au nombre de 50.000 mais mal équipés et inexpérimentés ayant pour rôle de surveiller essentiellement, ou par les « Forces Populaires » apparues en mi-1961, sous l'égide d'un frère du président, Ngo Dinh Can, et formées par les agents spéciaux de la CIA... qui s'impliqua directement dans le programme de pacification des campagnes : William Colby, chef de la CIA détaché à Saigon, suggéra de former des « Citizens Irregular Defense Group » par son personnel, et 400 agents de la CIA débarquèrent en mai 1961 pour rejoindre les agrovilles et premiers agro-hameaux, et apprendre les rudiments de maniement des armes aux milices villageoises et aux paramilitaires des « Forces Populaires » ; et dans le même temps, renseigner leur service.

Le gouvernement initia en août 1961, une « Campagne de reconstruction rurale » dans la région de l'est du pays (provinces de Tay Ninh, Binh Duong et Phuoc Tuy), avec un effort particulier pour le district de Cu Chi, sanctuaire rouge aux portes de Saigon. En décembre 1961, le hameau Xom Hue de Tan An Hoi fut fortifié et protégé par une milice paramilitaire, et à ce titre, fut sans doute, l'ancêtre proche du « Strategic Hamlet ».

Strategic Hamlet

Mais tout ceci se passait de manière empirique, sans théories ni normes, sans véritable coordination. Le 17 septembre 1961, le British Foreign Office annonçait l'établissement d'une Advisory Mission à Saigon, placée sous l'autorité de son ambassadeur, Harris Hohler, et Sir Robert Thompson fut désigné chef de la mission consultative britannique au Sud-Vietnam. Et ce n'est pas le fruit du hasard mais une demande du dictateur. Car Sir Thompson fut un personnage clé de la contre-insurrection en Malaisie, Permanent Secretary of Defense in Malaya, architecte de la pacification rurale par le « hameau stratégique », méthode efficace inventée par les Anglais pour contrecarrer la révolte des fermiers Boers en Afrique du Sud au 19e siècle, puis adaptée, modernisée et appliquée avec succès contre le maquis communiste en Malaisie en 1948. Diem visita d'ailleurs la Malaisie en 1960, et les New Villages imaginés par Thompson, invité à venir visiter le Sud-Vietnam. En 1961, ainsi, Sir Thompson fut chargé d'élaborer un programme similaire au Sud-Vietnam. Un programme faisant suite au « Agro-hameau », lui donnant ses bases théoriques et ses lettres de noblesse, une invitation propre à agacer les conseillers de la Maison Blanche.

En effet, même alliés intimes, les conseillers militaires américains n'apprécièrent guère l'arrivée d'un intrus britannique, des objections s'élevèrent au sujet d'une mission de « conseils sans responsabilité », mais finalement, leurs craintes furent apaisées quand il fut convenu que la mission de Sir Thompson serait limitée à une mission simplement consultative concernant des questions d'aménagement de territoire, et d'urbanisme, dans un programme s'inscrivant ou pouvant l'être, dans la ligne politique du président Kennedy, favorable au Plan de Contre-insurrection (CounterInsurgency Plan, CIP) pour le Vietnam Sud élaboré en 1961 par les stratèges du Pentagone [9].

Sir Thompson

Sir Thompson après analyse ou selon la terminologie militaire américaine « estimation de la situation » proposa dès octobre 1961 une esquisse de plan contre-insurrectionnel pour la pacification « douce » des régions rurales du delta du Mékong, proches de Saigon. Il s'avéra que ses conclusions empiétaient plus que largement sur les plates-bandes militaires des conseillers américains, voire les critiquaient, et il fut considéré à ce titre comme un rival potentiel par les stratèges du Pentagone, notamment à propos de ces considérations sur la création, ou le développement de milices paramilitaires, et l'idée d'un National Internal Security Council renforçant les pouvoirs du dictateur, qui de cette manière pouvait se protéger d'un coup d'état militaire, le dictateur paranoïaque ayant déjoué plusieurs tentatives. D'autres au contraire critiquaient ouvertement l'aspect social du programme, les efforts économiques à fournir, considérables, en particulier Rod Paschall, haut gradé de l'US Army, qui défendait plutôt l'usage exclusif de la « brute force » pour éliminer la rébellion communiste. Mais le président Kennedy en personne, fut favorable au concept du programme, sensible au fait qu'il fonctionna parfaitement en Malaisie, et suivant l'avis de ses conseillers militaire et politique, exigea quelques aménagements pour son financement, qui seront négociés âprement avec le dictateur.

Sir Thompson recommandait la construction de nouveaux hameaux dits stratégiques sur le modèle malaisien ou plus simplement la reconfiguration de villages existants. L'objectif principal, selon Sir Thompson, ne devait pas simplement se résumer à la destruction des forces ennemies, mais proposer une « alternative » crédible et concrète au communisme, en faisant un effort particulier, et en parallèle de l'effort militaire, pour la modernisation et le développement économique des zones rurales peuplées.

En somme, et contre l'avis des stratèges du Pentagone, son objectif était de gagner le coeur et l'esprit, la loyauté de la paysannerie, plutôt que de tuer des insurgés paysans. L'idée maîtresse se résumait à « Clear and hold » (nettoyer et tenir) plutôt que « Search and destroy » (Chercher et détruire) prônée, déjà, par le Pentagone, et selon Thompson, « Using a medical analogy, the remedy should be clinical rather than surgical ». Tout du moins, dans un premier temps, car, selon les prévisions de Sir Thompson, une fois confortablement installés dans des hameaux modèles sécurisés, fontaines de bien-être, leurs habitants eux-mêmes, pour défendre leurs biens, « the killing of communist terrorists would follow automatically ».

Les hameaux stratégiques devaient, en théorie, constituer des sortes de foyers contre-insurrectionnels chargés de sécuriser et de surveiller les zones proches de forte activité Viêt-cong. Il s’agissait d’adapter et technique et stratégie militaires conventionnelles à une guerre de guérilla, ou plutôt une contre-guérilla « populaire » rurale, dont les effets attendus devaient isoler les insurgés communistes des populations à la fois physiquement et politiquement et ainsi protéger les populations :

1 Neutraliser la tactique Viêt-cong d'infiltration et de propagande politique dans les villages ;
2 Priver les Viêt-cong de zones favorables à leur concentration ;
3 Mettre un terme aux attaques-surprise ;
4 Priver les Viêt-cong de leur principal source de ravitaillement et de recrutement ;
5 Briser la tactique Viêt-cong de destruction systématique des mécanismes de l'administration (bâtiments, postes militaire et policier, infrastructures, etc.) ;
6 Protéger au mieux les fonctionnaires locaux, les représentants de l'Etat, les policiers, etc., principales cibles de l'ennemi.


Un hameau stratégique n'était pas forcément une construction neuve, un village pouvait accueillir les habitants des hameaux voisins isolés et être pourvus de défense, ou d'un poste de l'armée. Dans ces cas, on leur attribuait une parcelle de terre pour la construction de leur maison, et ils continuaient à travailler leurs champs ou rizières, certes plus éloignées. D'ailleurs plutôt que démolir et brûler d'anciens hameaux, et d'en construire de nouveaux, Sir Thompson préconisait de les conserver dans la mesure du possible et de les équiper. De même, dans la vision optimiste du gouvernement, les habitants des hameaux stratégiques seraient autorisé, après la fin de la guerre, à retourner sur leurs terres ; mais Thompson assurait qu'en Malaisie, la majorité des déportés avaient préféré y demeurer.

Le programme prévoyait une «armature de sécurité fondée sur les hameaux stratégiques» barricadés qui devaient former un réseau et une frontière impermé able, sécurisée, pour se développer selon le principe de la tâche d'huile, par phases successives. L'on reconnaît là la tactique du général Gallieni... Et pour contrôler et surveiller ces zones rurales, Sir Thompson préconisait des mesures de sécurité dignes d'une dictature mais conduites principalement par le corps policier, des milices locales armées plutôt que par les forces militaires régulières, peu appréciées. La police mais surtout des milices armées locales, bien intégrées à la vie de leur village, pouvaient établir des liens étroits avec les habitants, les militaires ne le pouvaient pas, ou plus difficilement.


Sir Thompson avait prévu, deux types particuliers de hameaux : les « Defended Hamlets » établis dans les zones où la guérilla communiste était bien implantée, comme par exemple, dans la région proche du Cambodge ; et les « Strategic Hamlets » dans les zones sécurisées, ou en passe de l'être. En pratique, des normes de sécurité à respecter pouvaient varier en fonction de la nature du terrain, et de sa proximité ou non d'une zone rouge, infectée par la guérilla communiste. Les hameaux pouvaient ainsi être de véritables bastions bien défendus, pourvus de fossés, de palissades de bambous épointés, d'une enceinte en bois surmontée de barbelés, et encerclés de champs de mines. Dans le cas d'un hameau proche d'une base militaire, d'une ville, ou situé dans une zone sécurisée sans activités terroristes, un simple poste tenu par une milice paramilitaire ou la police était construit. Entre ces deux cas, existait une variété de combinaisons possibles.


Mais un principe leur sera commun, celui d'être auto-défensif. La sécurité devait en principe être assuré par des organisations différentes ayant chacune des responsabilités et des zones d'interventions bien délimitées. En premier lieu, l'armée régulière devait, bien avant la construction d'un nouvel hameau, sécuriser la zone, puis surveiller le chantier, et enfin, y stationner le temps nécessaire de la formation des miliciens paramilitaires devant en principe pouvoir résister à une attaque, en attendant des renforts. Pour cela, chaque hameau était en principe équipé d'une radio – ce ne fut pas le cas -, permettant l'intervention de troupes militaires régulières de la plus proche base : «Il ne s’agit pas simplement de regrouper au centre du hameau quelques maisons isolées, puis de construire autour un épais rempart de barbelés, de pieux, de douves et de pièges. Il faut aussi, et de préférence simultanément, d’une part créer un bon réseau radio entre les hameaux, les villages et la capitale du district, d’autre part armer et entraîner les hommes du hameau et les réunir en une milice locale qui assurera la défense étroite du village même.»

Sir Thompson insistait sur le fait que l'entière réussite du programme hameaux stratégiques reposait sur les principes qu'ils devaient être autant des bastions auto-défensifs, que des havres de bien-être social, améliorant la vie des paysans « économiquement, politiquement, socialement et culturellement » ; afin selon Thompson, « d’unir les gens et de les entraîner à soutenir activement le gouvernement. [...] La création d’un hameau stratégique et d’une organisation initiale de défense devrait faire naître un esprit de communauté fondé sur l’intérêt de tous. Tout en développant cet esprit de communauté au niveau local, il faut encourager le sens de la solidarité nationale. Cela n’est possible qu’en impliquant un peu les gens dans les affaires politiques nationales qui les affectent et les avantagent, tout d’abord dans la défense puis dans le développement de leur communauté. Le troisième objectif des hameaux stratégiques est d’assurer ce développement en matière sociale, économique, politique. [...] [Les mesures] concernent les écoles, les dispensaires, les marchés, des meilleures méthodes de culture, l’adduction d’eau, l’électricité, la radio, les journaux et les moyens de communication pour permettre un contact continu avec le monde, et, pour finir, l’élection des conseils de village à l’échelon local et des corps législatifs à l’échelon national. C’est à ce stade que le regroupement des maisons, qui de prime abord aurait pu sembler une dure épreuve, montre ses avantages. Si l’homme du foyer doit aller plus loin pour travailler ses champs, sa famille en revanche accède plus facilement à beaucoup de commodités de la vie : l’école est proche pour les enfants et le marché et les magasins le sont pour la femme. L’adduction d’eau et l’électrification deviennent faciles à réaliser dans une communauté compacte, tandis qu’elles restent impossibles financièrement dans des communautés éparpillées, même dans la plupart des sociétés modernes.»

Des villages de propagande pro-gouvernement, incitant les indécis, les neutres à choisir la voie pacifique et le confort capitaliste plutôt que l'aventure de la guérilla, à l'horizon incertain. Les villageois devaient avoir la garantie de leur sécurité contre les terroristes communistes et bénéficier d'améliorations économiques et sociales conséquentes, tout l'enjeu du programme de Sir Thompson. Ce fut là, la grande différence, entre les « agrovilles » de type militaire, et le programme « Strategic Hamlets » plus « social » dans les termes.


Cette argumentation fut présentée au dictateur Diem le 13 novembre 1961, dans le cadre plus limité d'un plan, intitulé « Delta Plan », pour la pacification de la région du delta du Mékong. Le président Diem convaincu et fervent partisan du programme exprimait en avril 1962 :

« Les hameaux stratégiques représentaient les éléments de base dans la guerre engagée par notre peuple contre nos trois ennemis: le communisme, la discorde et le sous-développement. Dans ce concept, ils représentent aussi le fondement de la société vietnamienne où les valeurs sont réévaluées selon la révolution personnaliste où la réforme sociale, culturelle et économique va améliorer les conditions de vie de la grande classe des travailleurs jusque dans les villages le plus reculés ».


Le 2 février 1962, Roger Hilsman présentait un rapport au président Kennedy intitulé « Strategic Concept for Vietnam » établissant trois principes de base : le problème Vietnamien était autant politique que militaire ; le plan anti-insurrectionnel devait proposer protection et sécurité aux populations rurales ; les forces anti-guérilla devaient adopter les mêmes tactiques que les Viêt-cong. Hilsman concédait que le programme « Strategic Hamlet » (Âp Chien-Luoc) élaboré par Sir Thompson était, dans ce cadre, parfaitement approprié, et son programme stratégique s'appuyait sur le même principe, sans pour autant en faire l'élément central, accordant à l'armée régulière un rôle plus important.

Le dictateur Diem approuva en février 1962, peu de jours après le rapport de Hilsman, le « Plan de pacification du Delta » de Sir Thompson, et obtint les accords nécessaires de ses alliés pour le financement du programme. Mais Diem, peut-être sous la pression des généraux de l'US Army, ne limita pas le programme à une seule région, il imposa la construction de 12.000 « Strategic hamlets » en six mois, concernant les trois-quarts des villages du Sud-Vietnam, pour atteindre 16.000 au final (étaient recensés en 1962 selon un rapport de l'Agency for International Development, 2.579 gros villages et 16.398 hameaux). Fin septembre 1962, le ministère de l’Intérieur annonçait l’achèvement de 3.235 hameaux stratégiques concernant exactement 4.322.034 villageois – fichés par la police – soit 33,39 % de la population. En octobre 1962, Diem en personne assurait que 7.267.517 villageois étaient installés dans les hameaux stratégiques achevés (3.074) ou en construction (2.679), dont la moitié dans la région du delta du Mékong, aux portes de la capitale ; et il annonçait qu’à la fin 1962, 9.253.000 personnes vivraient dans des hameaux stratégiques, soit les deux tiers de la population.


Mais la mise en pratique du programme s'échappa du strict cadre théorique, et fut son plus parfait contre-exemple. Sir Thompson, tout en continuant à l'alimenter, déplorait des adaptations majeures, faisant « la perte du concept même du programme ». S'inspirant des programmes établis par Sir Thompson et Roger Hilsman, Ngo Dinh Nhu, le frère et conseiller politique du dictateur, chef du Can Lao, la police secrète politique, le modifia, certainement avec l'accord et l'approbation de généraux américains [10], en profondeur pour en faire un programme national privilégiant le contrôle des populations, leur endoctrinement politique et l'organisation de milices paramilitaires, au détriment de leur bien-être social et de l'amélioration de leurs conditions d'existence. Un programme d'aménagement du territoire rural conçu comme une opportunité d'établir l'autorité du président, un pouvoir politique fondé par et pour son seul parti.

Plusieurs rapports d'évaluation du programme « Strategic Hamlet » ont été rédigés par des observateurs militaires des différents corps de l'US army, britannique et australienne, et de la CIA, tout au long de leur développement, aujourd'hui consultables. D'une manière générale, ces rapports insistaient sur le caractère expérimental du programme, et jusqu'à la mi 1963, malgré les difficultés, les plus qu'imperfections qu'il s'agissait de corriger, l'optimisme prévalait, les résultats étaient encourageants. Par contre, le mémorandum établi en décembre 1962 par Roger Hilsman, le spécialiste des hameaux stratégiques décrivait les limites de l'application du programme incapable d'altérer la force des maquisards, et :

« President Ngo Dinh Diem and other leading Vietnamese as well as many US officials in South Vietnam apparently believe that the tide is now turning in the struggle against Vietnamese Communist (Viet Cong) insurgency and subversion. This degree of optimism is premature. At best, it appears that the rate of deterioration has decelerated with improvement, principally in the security sector, reflecting substantially increased US assistance and GVN implementation of a broad counterinsurgency program. » [11]
Research Memorandum
RFE-59, December 3, 1962 [11]

L'on se posait la question de savoir, quelle aurait la progression communiste, si le programme n'avait pas été, en partie, réalisé, et pour beaucoup d'observateurs, les hameaux avaient permis de ralentir leur progression. Deux spécialistes chargés du Plan de contre-insurrection au Vietnam, le général américain Victor Krulak, et Joseph Mendenhall, aux avis divergent quant à la réussite du programme présentèrent leur évaluation au président Kennedy, qui conclut l'entretien par un :

« Were you two gentlemen in the same country ? »



FAILLES & FAILLITE

Le premier avertissement, commun à tous ces rapports, critiquait le trop grand nombre de mises en chantier simultanées et le caractère hasardeux et incohérent des implantations des hameaux ; plutôt que de construire ou d'équiper progressivement des hameaux, ou plutôt un ensemble cohérent de hameaux dans des secteurs bien circonscrits et peu investis par la guérilla, selon le principe de la tache d'huile et des préconisations de Sir Thompson d'une seule zone limitée au delta du Mékong, au sud et à l'ouest de Saigon, dans une première phase expérimentale, l'on saupoudra sur tout le territoire et simultanément, des hameaux peu stratégiques devenant progressivement des foyers de mécontentements.

De fait, si le palais présidentiel décidait parfois de la construction d'un hameau stratégique dans la région de Saïgon, la décision était prise au niveau de chaque province, sans concertation ni même de plan d'ensemble ; même si dès février 1962 fut créé un comité interministériel chargé de coordonner le programme, le Inter-Ministerial Committee for Strategic Hamlets, dirigé de manière informelle par Ngo Dinh Nhu. Comité qui parvint à établir les rôles précis des différents acteurs, de l'administration et de l'armée, mais pas à aplanir les trop nombreuses difficultés et les antagonismes entre les uns et les autres, entre militaires peu favorables à Diem et grands administrateurs de l'Etat, partisans du dictateur, entre les régions et les provinces, et surtout, à faire admettre à la population rurale, le bien-fondé de leur déplacement forcé. Malgré les appels de Ngo Dinh Nhu d'une « révolution sociale » pour l'amélioration du niveau de vie des Sud-Vietnamiens et d'une unité retrouvée dans la guerre contre le communisme au sein des communautés rurales vivant dans les « Strategig Hamlets » grâce au généreux président Diem...

Outre les propos de Ngo Dinh Nhu, les difficultés étaient telles, qu'elles décidèrent le Pentagone, de la création de son propre comité, le Interagency Committe for Province Rehabilitation (COPROR), en mars 1962, basé à l'ambassade américaine à Saigon, animé par les représentants de l' Agency for International Development, de l'Office of Rural Affairs, de militaires des différents corps d'armée et de la CIA. Son rôle était d'apporter une aide au Comité interministériel du gouvernement, de préparer en parallèle des plans provinciaux pour l'établissement des hameaux après visite et analyse et évaluation de spécialistes, et entre autres, d'estimer le budget pour leur financement. Progressivement l'on passa de l'assistance technique à la gestion directe d'opérations humanitaire et militaire, parfois, contre l'avis même du président Diem, et celui de son key advisor principal, Sir Thompson.

C'est sans doute, la principale raison de l'échec du programme « Strategic Hamlet » : la mise en chantier simultanée de milliers de hameaux sans que le gouvernement ait les moyens financiers de le concrétiser dans des conditions optimum définies par le stratège Thompson. De fait, le plus souvent supervisée par des militaires locaux, la priorité était accordée aux travaux de fortifications, et aux différents aspects sécuritaires, au détriment des équipements et services publics. Se posa également le problème des stocks de matériaux disponibles qui ne pouvaient suivre le nombre de mises en chantier. Nombreux sont ceux qui disposaient seulement d'une palissade de bambous et de quelques baraquements les plus sommaires, faisant dire à Radio Hanoï, qu'ils étaient des véritables camps de concentration et de travaux forcés. Mais nous verrons bientôt qu'un key advisor de Diem, chargé du programme, était en fait une taupe Viêt-con infiltrée...

Corruption

Dans la liste des problèmes structurels posés par le programme « Strategic Hamlets », figure en bonne place l'obligation faite aux villageois déplacés de participer aux travaux de construction des fortifications, de leur demeure, des équipements publics, et des routes. Des travaux d'intérêt général pour le bien de la communauté, du pays même, qui ont été plutôt considérés comme des corvées – les corvées ont une longue histoire au Vietnam -, car le temps consacré était autant de temps passé en moins pour leurs propres travaux agricoles : les forçats, les déplacés éloignés de leurs champs, se plaignaient de leurs maigres récoltes, attribuées aux corvées exigées par le gouvernement.

Les dédommagements promis pour la réinstallation d'un déporté forcé dans un hameau stratégique étaient, souvent, diminués de moitié, voire supprimés par un quelconque fonctionnaire ou chef de village ; mieux, ils devaient contribuer financièrement d'une manière ou d'une autre, notamment en fournissant les matériaux (notamment bois et bambous), en payant leur repas fournis par l'armée sur les chantiers, etc. Les salaires journaliers pour ces travaux, promis par le gouvernement ne parviendront que rarement aux intéressés, corruption généralisée oblige, révélée par les observateurs militaires américains. Dans d'autres cas, les paysans des zones dites sécurisées devaient participer à des travaux de construction de hameaux, ou de routes, ou de ponts, qui ne les concernaient pas, destinés à accueillir des déportés des zones rouges, sans aucune contrepartie.

Les conseillers du Committe for Province Rehabilitation pointèrent ce problème majeur, d'un formidable niveau de corruption, à tous les échelons, du chef de village jusqu'aux ministères, et celui d'une prodigieuse incompétence bureaucratique, ceci expliquant cela. Ces deux caractéristiques formaient ensemble un véritable frein au bon développement du programme, un gaspillage de temps, d'énergie et d'argent, c'est-à-dire de dollars. L'on peut affirmer sans exagérer que les aides – financières ou alimentaires - destinées aux habitants des hameaux, aux forçats les construisant, subissaient l'avidité des fonctionnaires et militaires, tout simplement « pocketed by local officials » selon un rapport, faisant état de « Many of the programs were subject to corruption ». Un service spécial dans chaque province, et des procédures de contrôle pour la stricte application des fonds alloués par les Etats-Unis et ses alliés furent intégré afin d'enrayer ces mécanismes. Sans grand succès, semble-t-il, car la corruption généralisée a été l'un des principaux motifs de mécontentement des villageois aux prises avec le programme.

Et l'on se rendit compte, lorsque le programme fut stoppé en 1963 à la chute du dictateur, que sur les 8600 hameaux stratégiques déclarés par son administration, 20 % d'entre eux, seulement, pouvaient être considérés en tant que tel, selon les critères initiaux du programme. Les statistiques régulièrement données par les administrations corrompues, aux services américains concernés, étaient, pour la plupart, fausses, pas tant dans leur nombre, mais plutôt dans leur état d'avancement.



Milice parasite

La radio, élément central de la défense, devait permettre aux habitants attaqués de prévenir les militaires, mais il s'avéra que les militaires n'étaient pas toujours disposés à se rendre sur place, notamment lors d'attaques nocturnes. De même, Homer Bigart, journaliste au New York Times, écrivait dans un article daté du 11 mai 1962, que le Strategig Hamlet de Luong Son, qu'il visita ne disposait pas de radio et qu'il fallait au moins quatre heures de marche à pied pour aller prévenir les militaires. Et il n'était pas le seul à en manquer, qui décida les USA en 1963 à débloquer 5 millions de $US pour équiper les hameaux de 2000 radios émetteurs (récupérés en partie par les Viêt-cong).

La Garde civile était responsable de la sécurité extérieure des hameaux, des patrouilles étaient chargées de surveiller les abords, les routes y menant et les ponts. Ces milices paramilitaires mobiles, mal équipées, mal entraînées, avaient la charge de plusieurs hameaux proches. Composée, pour beaucoup, de mercenaires, d'anciens brigands mis à la disposition des administrateurs provinciaux, le rôle des milices, souvent, se borna à rançonner ou voler les villageois, à exiger d'eux repas gratuits et volailles à emporter, à les brutaliser au besoin, avec toute l'arrogance des dominateurs, et à fuir à la moindre attaque communiste... Les miliciens du Corps d'auto-défense étaient responsables de la sécurité à l'intérieur du hameau, et de la surveillance depuis les fortifications. Les villageois les composaient, entre cinq et douze d'entre eux, ayant reçu quelques heures de formation militaire, consistant à apprendre le maniement d'un fusil. Ils étaient assistés de jeunes adolescents membres de la « Jeunesse républicaine ».

De la sorte, les observateurs américains estimaient que chaque hameau éloigné d'une base militaire pouvait être pris avec sans grande difficulté par une unité Viêt-cong, la sécurité des habitants, enrôlés de force, n'était tout simplement pas assurée ; et la plupart notaient la désertion systématique des milices paramilitaires – salariées du gouvernement, donc des USA - face au combat...


Méthodes

Un rapport de Rufus Phillips de l'USOM, daté de septembre 1963, concluait que cette guerre était avant tout politique plus que militaire, et prophétique annonçait  : « It was a war for men's minds more than a battlle against the Viêt-Cong, and it was being lost. »

Tant il est vrai que les méthodes employées pour l'évacuation des villageois étaient particulièrement, pour beaucoup, inhumaines. Denis Warner, un observateur américain jugeait en 1963 que les déplacements s'effectuaient :

« Without warning, preparatior, or consent, peasants saw their homes, and often their belongings, behind them.  »

Trois méthodes, grossièrement, furent employées pour l'établissement des hameaux stratégiques : historiquement la première concernait le déplacement forcé, sans grande préparation, de plusieurs milliers de villageois, prévenus quelques jours à l'avance de leur déménagement vers des hameaux stratégiques et camps de réfugiés éloignés ; plus pacifique, la seconde méthode de déplacement était appliquée plus progressivement aux villages non encore atteints par la fièvre rouge ; la dernière se consacrait aux villages ennemis tenus par les maquisards, catégorie comportant deux temps : avant et après l'arrivée des troupes américaines.

Dans le premier cas, la procédure pour les opérations de déplacement forcé des villageois d'une région entière, ou d'un district consistait à construire au préalable des camps de fortune, disposant du minimum vital pour l'accueil de centaines de déportés – eau, latrines publiques, électricité, aides alimentaire et médicale -, de prévenir les populations concernées de leur date de départ, avant que les troupes de l'armée interviennent pour déménager en camions les villageois, leurs biens et leur bétail. Ce fut le cas dans la région des montagnes, où nous l'avons évoqué, près de 200.000 Montagnards furent déporté de force, la plus vaste opération de ce type. Durant l'été 1962, le 31e régiment d'infanterie de l'ARVN investissait une zone rouge dans la région du Delta près de Ca Mao, déclarait le couvre-feu et débuta l'opération de nettoyage par le déplacement forcé de 11.000 villageois dans neuf hameaux stratégiques en zone sécurisée.




Strategic Hamlet Construction Team

Dans le second cas, la méthode « douce » prévalait. L'organisation et les procédures pour la construction d'un hameau stratégique étaient à la charge d'un Comité provincial, prenant au préalable, les avis des chefs de district et des officiers militaires locaux. Le chef du district – son échelle varie mais en général un district comprenait un gros bourg chargé d'administrer plusieurs dizaines de villages et hameaux – organisait la « Strategic Hamlet Construction Team », entre dix et trente représentants locaux de la Garde Civile, des Self Defense Corps, de la police, de l'Action civique, du ministère de l'agriculture, de la santé et de l'éducation, dont la mission était de visiter un village, sous la protection d'un détachement militaire, devant faire l'objet d'un réaménagement ou être « déplacé ». La première tâche était de démasquer les intrus communistes, les infiltrés, par des séances d'interrogatoires, la vérification des identités, la fouille des maisons, la photographie de chaque villageois, etc. Dans un second temps, la « Strategic Hamlet Construction Team » demandait, exigeait plutôt, des villageois d'organiser des groupes civiques collectifs, tels que l'Association des fermiers, le Mouvement des femmes solidaires, le Corps d'auto-défense, le Comité des parents, le Comité des patrons, etc., et pour les adolescents de s'embrigader dans la Jeunesse républicaine, créée par décret présidentiel en 1960 et quasi obligatoire dans chaque village. Des parfaites nouveautés dans la vie des villages traditionnels, volonté du président de les « moderniser ».


Un nouveau chef du village était désigné par le chef du district, parfois élu démocratiquement par les villageois, ainsi que trois assistants (un pour les affaires économique et sociale, un pour l'administration et les affaires politiques, un troisième chargé de la jeunesse et de la sécurité), formant le conseil de village ou « Hamlet management board » ou « Ban tri-su ap ». Leur première charge était d'organiser les travaux de fortifications, et selon les cas, d'agrandissement du village afin de permettre le regroupement stratégique de villageois de hameaux isolés « déplacés ». En principe, nous l'avons évoqué, les matériaux destinés aux travaux étaient gracieusement offerts mais corruption oblige, ils feront l'objet de transactions, ou seront détournés de leur vocation initiale, etc. Dans l'immense majorité des cas, les travaux de fortifications n'ont pas été achevé, ou construits selon les normes, plus encore pour les équipements publics, faute de matériel, et du peu d'entrain des villageois, d'autant plus que la nécessité de se protéger par des palissades, fossés et au besoin, champ de mines des terroristes communistes, paysans comme eux, était peu compréhensible, ces derniers s'en prenant exclusivement, sauf exception, aux fonctionnaires, chefs de village nommés par la province et paysans aisés corrompus. Des compensations, des salaires devaient en principe les inciter aux corvées, mais les villageois chargés des travaux seront rarement indemnisés de leur labeur. Dans le même mouvement, les paysans aisés pouvaient grâce à la corruption échapper aux travaux forcés, et obtenir maints avantages que ne pouvaient s'offrir d'autres moins fortunés.

Ben Cat Project

Enfin, dans le dernier cas, la méthode consistait en une opération militaire destinée à évacuer complètement les habitants d'un ou plusieurs villages soit tenus par les maquisards, soit susceptibles de l'être prochainement, dans des camps éloignés, après épuration des agents infiltrés, et sympathisants communistes. Avant l'arrivée des troupes américaines en 1965 les villages étaient souvent laissés à l'abandon, parfois incendiés. Ce ne sera plus le cas après l'invasion américaine, car chaque village ennemi sera rasé des cartes de l'état major. Les villages, les hameaux étaient alors détruits jusqu'aux fondations, les vergers, les récoltes y étaient saccagés, et souvent, la zone devenait interdite aux civils.

Une des premières opérations de ce type fut inaugurée le 22 mars 1962, par l'ARVN : l'opération « Sunrise » (nommée aussi Ben Cat Project), proche de la zone du Triangle de fer, sanctuaire Viêt-Cong imprenable depuis les français, aux portes de Saïgon ; ici, ceux présents dans les villages refusèrent l'engagement et se réfugièrent dans les galeries, laissant les militaires investir la zone. Mais nombre de villageois préférèrent – ou seront invités – à rejoindre les souterrains, et à occuper le sous-sol de leur village.

L'objectif prévoyait la déportation de 1200 familles, mais fut limitée à 223, 70 seulement acceptèrent bon gré mal gré le déplacement, les autres refusèrent catégoriquement. Après interrogatoires, fouilles des maisons, pour détecter les éléments communistes, les militaires incendièrent les maisons et les habitants furent conduits dans le nouvel hameau stratégique modèle de Ben Thuong, l'on concédait aux familles le droit d'emporter quelques effets personnels et leur bétail. Mieux, l'ambassade américaine s’engagea à dédommager les déportés en offrant à chaque famille 1500 piastres, soit 21 $ US, mais déductions faites pour leur nouvelle maison à Ben Thuong, les déportés reçurent 400 piastres, 5,57 $US. Le United States information Service (USIS) leur offrit gracieusement une brochure intitulée « Towards the Good Life », leur expliquant les objectifs de l'opération « Sunrise ». Le hameau Ben Thuong était en fait, qu'un chantier et les déportés auront la charge de construire fortifications et maisons. Éloignés de leurs terres, du marché du village de Ben Cat, ils seront forcés d'emprunter à prix prohibitifs les rares bus reliant leur hameau, perdant ainsi un temps inestimable pour les travaux agricoles.

Cette opération fut la première du genre car organisée conjointement par l'administration, l'armée Sud-Vietnamienne et le Pentagone, les militaires américains ayant conseillé leurs homologues asiatiques, organisé et planifié l'opération, et participé en tant qu'observateurs. Selon le journaliste Homer Bigart du New York Times, cette opération représentait :

« une mesure militaire drastique qui peut marquer un tournant dans la lutte au Vietnam contre la guérilla communiste. »

Plusieurs autres opérations du même type suivirent dont l'opération « Sea Swallow » dans la province de Phu Yen, « Royal Phoenix » dans la province de Quang Ngai, celle de « Let's Go » dans la province de Binh Dinh. L'opération « Sea Swallow », en tenant compte des leçons de l'opération « Sunrise » eut plus d'égards pour les déportés : les dédommagements furent immédiats et bien plus généreux, le hameau stratégique était terminé, fortifié et bien équipé, notamment en matériel médical.


Paradoxalement, le dictateur Diem n'appréciait guère ces opérations, trop liées aux américains, prodiguant aides médicales, matériels, brochures et $US aux déportés forcés, faisant de lui véritablement une « marionnette des USA », et Sir Thompson rapportait ses propos concernant ce type d'opération : « It makes the Americans happy and it goes not worry either me or the Vietcong ». C'est à cette époque que le dictateur lança la campagne d'amnistie : les Viêt-cong rendant leur arme avaient l'assurance d'avoir la vie sauve, un traitement médical si nécessaire, et une période de probation incluant un interrogatoire serré, avant leur retour dans la vie civile au sein d'un hameau stratégique. Sans grands résultats, l'énorme majorité des déserteurs était des jeunes maquisards sans grade, enrôlés depuis peu.

Massacre

Robert Thompson estimait ainsi que «Au cours du conflit, il arrive un moment où, pour parvenir à une sécurité totale, l’on doit recourir à des mesures plus dures, à la fois pour éliminer l’organisation insurrectionnelle des haeaux et pour créer une barrière physique entre la population et les unités de guérilla.
[...] [Le gouvernement] doit montrer qu’il est non seulement déterminé mais préparé à être impitoyable. Le meilleur moyen de le faire comprendre est de donner quelques exemples de ce qui peut s’avérer nécessaire.»

A contrario, un rapport de Michael Forrestal daté de 1962 soulignait les dangers d'une répression aveugle instaurée par l'armée Sud-Vietnamienne et regrettait que les 20.000 « Viêt-Cong » éliminés pour cette seule année étaient, probablement, des innocents, « or at least persuadable villagers ». Et si les Viet Cong procédaient de même, leurs victimes, au contraire, étaient connues pour leur collaboration avec les autorités locales, elles n'étaient pas « innocentes », la différence est de taille, (ajoutons qu'au fil du temps et des atrocités commises, la terreur des Viêt-Cong s'étendra aveuglément à l'ensemble du corps des fonctionnaires, instituteurs ou infirmières y compris).

Sir Thompson préconisait des mesures impitoyables pour les rebelles, cela étant, il convenait de les employer en particulier dans les territoires sécurisés, et au contraire, «quand une zone n’est pas sous le contrôle du gouvernement et que le paysan est à la merci des insurgés, il n’a alors aucun choix et le gouvernement n’a pas le droit d’être impitoyable.» Lorsque son programme prit fin, il reconnaissait que «Au Vietnam, le gouvernement avait une certaine tendance à adopter l’attitude contraire ».


Camps de Concentration

L’une des conditions de la réussite du programme Thompson était : «Il faut d’abord établir dans tout le pays un système de cartes d’identité auquel devront être soumises toutes les personnes, de préférence dès l’âge de douze ans.»


Ainsi, chaque habitant de chaque hameau étaient fiché (les ordinateurs américains ont ainsi ingurgité toutes les données) et une carte d’identité lui était attribuée, véritable passeport intérieur. Ils devaient obligatoirement la laisser au responsable de la sécurité du village lorsqu’ils se rendaient dans leurs champs, ou au marché d’un village voisin, et de fait, les déplacements des villageois étaient pratiquement limités aux abords de leur village. Si le villageois voulait se rendre en ville, rendre visite à un parent éloigné, il devait fournir au responsable de la sécurité de son village, explications et justificatifs pour obtenir sa carte d’identité. Même si en réalité le système était plus ou moins lâche, tolérant et permissif, facile même à contourner, il en restait pas moins que les villageois ressentaient ces contraintes comme une immense perte de liberté. D’autant plus que dans certains hameaux stratégiques était instauré un couvre-feu interdisant aux villageois de se déplacer à l’extérieur comme à l’intérieur du hameau ; certaines zones rurales vidées de la population étaient zones interdites pour les civils.

Si les communistes disposaient d'une armée de cadres politique formés spécialement pour effectuer des missions de propagande dans les villages libérables, et administrer les villages libérés, la dictature de Diem disposait également d'un service de propagande au sein des hameaux stratégiques, visités régulièrement par des militants de son parti pour y tenir séances d'intoxications politiques, où les villageois à l'unisson devaient répéter des slogans. Pour les encourager, parfois, des denrées alimentaires, de sacs de fertilisants, étaient distribués gratuitement. Parmi les associations et comités qui se créaient au sein des hameaux, ou devaient être créer, l'on retrouve évidemment les comités politiques du dictateur Diem et de son parti National Revolutionary Movement, et une sorte de syndicat, la Government Employee League, regroupant les fonctionnaires partisans de Diem : y adhérer ouvrait automatiquement une porte pour un poste, ou un quelconque avantage.

Mais selon divers rapports des observateurs militaires alliés, sauf rares exceptions, ces groupes étaient généralement à l'état d'embryon, et la plupart ne fonctionnaient tout simplement pas. Peut-être par peur de représailles communistes qui avertissaient du danger ceux et celles participant, sans y être forcé et contraint, à une activité de ce type.


SAÏGON BOMBSVILLE

À la chute de Dien Bien Phu, en 1954, le nombre des conseillers étrangers, en augmentation permanente, imposa la réquisition des hôtels puis la construction de gated communities leur étant réservé. Parallèlement, l'arrivée de 800.000 Nord Vietnamiens fuyant le communisme, puis les opérations de déportation concentration de populations rurales dans des hameaux stratégiques, conduisaient souvent les plus jeunes à venir s'établir dans les villes, et à Saïgon, vaste marché noir où il était possible d'y trouver un emploi. Les bidonvilles de la capitale s'étendirent, comme les quartiers réservés aux américains et leurs alliés. Mike Davis expliquait ainsi :

« En outre, à partir de la fin des années 1950, le régime de Diem commença à expulser des citadins ordinaires de leurs quartiers et de leurs logements pour faire place aux centaines, puis bientôt aux milliers, de conseillers et de techniciens américains. « À Saigon, se souvient l’ancien ministre de la Justice viet cong Truong Nhu Tang, le gouvernement encourageait une politique agressive de “développement urbain”, rasant des quartiers entiers au profit d’édifices commerciaux modernes et d’immeubles résidentiels de luxe auxquels seuls avaient accès les Américains et les élites locales… Les populations expulsées n’avaient guère d’autre choix que de se réfugier sur des sampans sur le fleuve ou de déménager vers des zones encore plus pauvres et plus éloignées. Dans les taudis et les bidonvilles, le ressentiment contre les Américains se mêlait à une rage croissante à l’encontre du régime. »




Et poursuit Mike Davis, débuta un long cycle d'attentats meurtriers contre les établissements militaires et civils :

« le Viet Cong avait réussi à instiller la peur dans la communauté américaine, à tous les niveaux. D’après un habitant de Saigon, « les enfants vietnamiens ne tardèrent pas à surnommer les Américains les “grands singes”, parce qu’ils passaient leur existence derrière d’énormes grillages qui ressemblaient à des cages». Une infirmière de la marine, Bobbi Hovis, raconte que « Saigon était devenu un poste de plus en plus dangereux. Les militaires stationnés en dehors de la capitale la baptisèrent bientôt Bombsville. Beaucoup préféraient passer leur permission ailleurs – partout sauf à Saigon la périlleuse. J’ai rencontré des soldats qui se sentaient plus en sécurité en mission dans le delta du Mékong». Cette appréhension n’avait rien d’irrationnel. Le dynamitage du restaurant flottant de My Canh, le 25 juin, qui fit trente-trois victimes (dont douze Américains), suscita une nouvelle panique généralisée et un renforcement drastique des mesures de sécurité. »


LES TAUPES VIETCONG

Effectivement, pour l'Etat major Viêt-Cong, les hameaux stratégiques posèrent problèmes, en premier lieu celui de l'impossibilité, tout du moins dans un premier temps, de leur infiltration par des cadres politique assurant les missions de propagande, de renseignements et le recrutement. Plus grave, le ravitaillement du maquis communiste par les paysans n'était plus aussi généreux, voire complètement rompu, et imposa effectivement quelques contraintes, dont le rationnement dans quelques secteurs, notamment dans la région de Saigon. Mais le riz fut acheminé par la piste Ho Chi Minh, les GI's en découvrirent plusieurs tonnes dans les galeries, dans le seul district de Cu Chi.

Enfin, dans certains hameaux modèles, les mieux équipés et les plus confortables, et malgré les difficultés de toute sorte, les paysans appréciaient les efforts du gouvernement – notamment en matière d'éducation et de santé, les programmes pour améliorer la production agricole, etc. -, les dédommagements américains et, sans pour autant dénigrer l'oeuvre de l'oncle Ho de réunification du pays, attendaient la réalisation concrète des belles promesses du dictateur Diem. Si l'on accorde crédit aux rapports des militaires américains, des régions entières étaient peu disposées à devenir des satellites communistes et de nombreux villages étaient considérés comme fiables, alliés, imperméables à la propagande de l'Oncle Ho ; aux partisans du régime, souvent fonctionnaires et chefs de villages, bénéficiant de multiples avantages s'ajoute la résistance passive d'un grand nombre de villageois refusant à la fois la dictature et le communisme, des « neutres » pris entre deux feux.

Jusqu'en 1963, les attaques Viet Cong contre les hameaux furent sporadiques et « négligeables » sur le plan militaire, selon un rapport de Sir Thompson, pourtant, leurs forces étaient capable d'enlever, si telle était leur volonté, n'importe quel hameau éloigné d'une base militaire. Nguyen Van Tieu expliquait le cas de hameaux libérés : « Naturellement, les forces répressives ne tardent pas à arriver. Alors les paysans disent : '' Dans la nuit, des gens bien armés sont venus. Ils ont liquidés un tel et un tel. Ils nous ont donné la consigne de ne pas nous aventurer hors du village. Ils nous ont forcé à détruire tout le système de défense du hameau stratégique et ils ont caché des choses sous les arbres là-bas et ils nous ont dit de ne pas nous en approcher.'' Les diémistes ne les croient pas. Certains y vont et ils sautent sur des mines. »

En attendant, leur tactique consiste à les isoler, en sabotant toutes les voies de communication les reliant : les ponts, nombreux au Vietnam, sont dynamités, les routes minées ou endommagées, les voies de chemin de fer privées de leurs rails sur plusieurs centaines de mètres (utilisés pour construire des bunkers). Les miliciens sont sans pitié pour ceux et celles ayant collaboré d'une manière ou d'une autre avec les autorités, ils sont jugés publiquement et liquidés, après la prise d'un hameau, les responsables politiques, les chefs de village, les fonctionnaires sont ciblés par des attentats ; mais on les informe du danger à collaborer avec le gouvernement par courrier, comme celui-ci :



La propagande est assurée par de nombreux tracts et brochures, dénonçant les Americano-Diem Strategic Hamlets :

« Concentration camps into which the Vietnamese government will forcibly herd 14 million rural, urban, and mountain people…to trample upon the life customs, habits, democratic freedom, and the most common sentiments and interests of human beings…and ultimately to annihilate the Vietnamese people. Resist the program and destroy hamlets wherever they exist. »

Pour les stratèges de l'US Army les plus réalistes, il semblait que l'Etat Major communiste avait décidé de laisser s'accomplir l'oeuvre du gouvernement, laissant ainsi augmenter le mécontentement des populations rurales aux prises avec le programme, et celles apeurées du sort qui leur était réservé. Des rapports de l'US Army, rédigés après la guerre, évoquaient également la probable infiltration de Viêt-cong dans les rouages des administrations provinciales et locales chargées du programme, ayant pour mission d'entretenir d'une manière ou d'une autre le mécontentement général. Mieux encore, au niveau supérieur, gouvernemental, un des principaux adjoints de Diem, chargé du programme aurait été un agent Viêt-cong, « Albert » Pham Ngoc Tho [12], aurait ainsi saboté dès les phases décisionnelles, le programme, notamment en se montrant particulièrement actif pour satisfaire la volonté du président ou des généraux américains d'accélérer le nombre de mises en chantier, c'est-à-dire le point faible de toute l'opération, entre autres sabotages... Selon un membre militaire de la RAND Corporation, John Donnell :

« In reality the program often converted peasants into Viet Cong sympathizers…Interestingly, Nhu’s chief lieutenant in carrying out the strategic hamlet program was Colonel Pham Ngoc Thao, the secret Communist operative…had deliberately propelled the program ahead at breakneck speed in order to estrange South Vietnam’s peasants and drive them into the arms of the Vietnam. Nhu had been duped. »



L'offensive

A partir de juillet 1963, les activités militaires Viêt-cong gagnèrent en puissance contre les hameaux les moins défendus, les plus vulnérables, ou en chantier faisant écho aux mécontentements des villageois, lassés d'attendre les bienfaits de Diem tant promis, et nous l'avons évoqué, un système de corruption généralisé. Les maquisards purent s'emparer facilement de centaines de hameaux stratégiques sans grand effort, voire sans combattre du tout. Ce regain d'activités ne fut pas, selon les conclusions des militaires américains, le facteur décisif de l'effondrement du programme, il y contribua certes dans certaines régions, mais le système se serait effondré de lui-même, car simplement, les paysans déportés s'en retournaient dans leur village d'origine, sans que les forces armées, les milices paramilitaires ne puissent les en empêcher. Peter Francis Leahy, militaire australien ayant analysé en 1974 avec précisions la faillite du programme, concluait ainsi :

« Above all, the peasants, who had been identified as the focus in the war against the insurgents, rejected the program because the promised reforms did not materialize amid the corruption and bureaucratic inefflcency associated with the Implementation of the program.  »

À la fin de 1963, après l'assassinat de Diem, les hameaux les plus isolés étaient la plupart déserts, dépouillés de leurs tôles, récupérées par les maquisards Viêt Cong : 

« Les rangées de maisons sans toit ressemblaient à des villages de huttes que les enfants auraient érigés pour jouer puis bizarrement abandonnés » écrivait Neil Sheehan.

Des années plus tard, Roger Hilsman se lamentait sur le fait que le programme hameau stratégique avait été si mal exécuté « qu'il avait été inutile, pire qu'inutile.» Il est vrai que ce programme avait permis aux maquisards Viêt-cong de s'équiper en matériels, récupérant les armes des milices, les postes de radio, les barbelés, les tôles des toitures, les clous, les outils, le bois, etc.



NEW LIFE HAMLETS

1er novembre 1963, le dictateur est finalement victime d'un coup d'état, orchestré par les USA, et sa fin marque le déclin du programme des hameaux stratégiques. La junte militaire le remplaçant ayant parfaitement compris leurs dangers potentiels et la forte impopularité que ces villages engendrait au sein de la paysannerie. Pour autant, l'héritage était là, même si des centaines de hameaux avaient été libérés par les maquisards communistes, ou désertés, des centaines d'autres poursuivaient l'oeuvre posthume de Diem. Son successeur, le général Duong Van Minh, ou plutôt l'administration américaine, diminua les mises en chantier, et les «Strategic Hamlets » devinrent des « New Life Hamlets » (Ap Doi Moi), et dans une veine tentative, l'on tenta de terminer les aménagements prévus initialement, avec quelques modifications, mais la tâche était hors de portée. En effet, la chute du régime entraîna celles des grands administrateurs de l'Etat, des provinces et des régions, des chefs de district, partisans de Diem et six mois seront nécessaires à la junte militaire pour rétablir le bon fonctionnement des infrastructures administratives. Et ce chaos politique fut doublé comme il se doit d'un chaos économique affaiblissant davantage les ressources allouées aux hameaux stratégiques. Entre 1964 et 1966, ils deviendront l'objet d'un programme, au nom plus qu'étrange de « Revolutionary Development Program » qui devait gagner le coeur et l'esprit de ses habitants, pacifiquement, et plus tard, on les renomma Secure Hamlet (Ap Tan Sin). Un tract de l'US Army daté de 1967 présentaient les « Onze objectifs des New Life Hamlets »:

Éradiquer les communistes
Éradiquer les officiels tyranniques et corrompus
Bâtir un nouvel esprit
Établir des institutions démocratiques par des régiments de civils
Organiser le peuple pour la lutte anti-communiste
Éradiquer l'illettrisme
Combattre les maladies
Initier la réforme rurale
Développer l'agriculture et l'artisanat
Développer les moyens de communication
Soutenir fortement les combattants

La vaste propagande qui accompagna la construction des Hameaux Stratégiques, se poursuivit plus que jamais, les services américains, dont les Special Forces advisory, et la PSYOP Company – Psychological Operation -, multiplièrent l'édition de brochures et tracts, de posters, expliquant aux populations rurales, la vie confortable et sécurisée au sein des New Life Hamlets, et prévenaient les Viêt du danger à les attaquer, tel en 1964 ce tract illustré par un hélicoptère de combat Bell UH-1 Iroquois « Huey » :


« To Our Friends Fighting in the Ranks of the Viet Cong If you attack the Army of the Republic of Vietnam or if you attack the New Life Hamlets, you will die horrible deaths as the result of the fire of the weapons that are carried by this helicopter. It will appear whenever and wherever you launch an attack.
In order to avoid a pointless, needless death, you should leave the ranks of the Viet Cong and bring your weapons with you to return to the arms of the Republic of Vietnam. The government will give you a reward and will ensure your safety and the safety of your families. The people, your relatives, your families, and your wives and children are waiting for you. »

Un tract de la 246th PSYOP Company, accompagnait les soldats Sud-Vietnamiens, ou étaient par milliers directement largués par avions, prévenant les villageois de leur prochaine déportation :

« Pour protéger vos vies et vos propriétés, vous devez immédiatement partir et rejoindre les new life hamlets dans les zones sécurisées de Ben Cau, Can Giang, and Ben Keo. Votre hameau sera bombardé et incendié chaque nuit pour détruire les installations Viêt-cong de votre zone. Le Gouvernement du Vietnam regrette que vous deviez quitter vos rizières et vos champs, toutefois, vous serez autorisé – si la requête est présentée au Chef du district – à retourner travailler dans vos rizières et vos cultures, à prendre soin de votre propriété, et retourner avant la nuit dans votre nouveau hameau. »



Dans la multitude, le slogan de ce tract est plus percutant :

« NOUS PRÉFÉRONS QUITTER NOTRE VILLAGE NATAL PLUTÔT QUE DE VIVRE SOUS LE COMMUNISME » ; et au verso : « Le slogan par le de lui-même. Les paysans doivent quitter leur village natal et vivre libre plutôt que sous les lois du communisme. Le gouvernement aide les réfugiés de My Ca à construire leurs nouvelles maisons et re-commencer à vivre en terre de liberté. »

De l'autre côté, la propagande communiste anti-hamlet appelait au boycott, tel ce tract :

« BOYCOTT THE PACIFICATION TEAMS

Resolutely kill the pacification team members and boycott the New Life hamlets. The pacifiers are the Number One enemies of our people. They carry out the orders of the American imperialists and their lackeys, actively implement their schemes of terrorizing, attacking, and destroying villages and hamlets, and of conducting pacification programs that force the people into the so-called "New Life Hamlets," which are just a disguised form of the Diem-Nhu regime's old strategic hamlets, and are in fact prison camps. Their objective is to steal our population, steal our resources, prolong the war of aggression, and murder our compatriots. Resolutely combat the enemy to protect yourselves and to protect the lives and the property of our compatriots. Every citizen should do everything he or she can to resolutely resist letting the enemy quarter soldiers in their homes. In addition, our people should dig solid bunkers to protect themselves from the bombs and shells of the American pirates.

MILITARY COMMITTEE
Rach Gia Province »


GUERRE SOUTERRAINE

Des villages étaient conquis, des hameaux stratégiques étaient libérés puis vidés, mais pour autant, l'armée Sud-Vietnamienne pouvait lancer une opération militaire d'envergure de nettoyage, et la menace d'un bombardement d'un village libéré planait. Dès lors, dès l'offensive de 1960, et sans doute bien avant, les maquisards entreprirent de rétablir et de réparer les souterrains utilisés contre les Français, et d'en creuser de nouveaux dans chaque village libéré, et dans les plaines entre Cambodge et Saïgon, de les relier formant ainsi plusieurs importants réseaux souterrains.

Les premières grandes salles creusées dans la terre servaient à la fabrication d'armes, en effet, l'acheminement de matériel provenant du Nord-Vietnam, par la piste Ho Chi Minh n'étant pas encore fait, les maquisards devaient fabriquer leurs propres armements. Les armes américaines récupérées aux soldats de l'ARVN, de la Garde civile, seront les modèles et a été organisé une importante industrie rurale d'armement – les Jungle Factories - dans les souterrains, qui fonctionna jusqu'à la fin des années 1960, époque où Hanoï commença à acheminer massivement les AK-47 de fabrication chinoise. Ba Huyet, ancien maquisard Vietminh de Cu Chi rendait compte du labeur :

« Quand nous recevions l'ordre d'installer une base sûre ici, nous commencions toujours par creuser trente kilomètres de galeries. C'était en 1960. cela nous servit non seulement d'avant-poste proche de Saigon, mais aussi de Poste de Commandement tout au long de la guerre. »

L'on estime que des 48 kilomètres de galeries creusées dans le seul district de Cu Chi pendant la guerre contre les Français, on était passé à deux cent kilomètres en 1965, lors de l'arrivée des GI's.

Technique

Le fascicule manuel du parfait terrassier prévoyait les règles à suivre pour leur bonne construction et les méthodes à employer. Ainsi, dans chaque village libéré, tout le monde participait d'une manière ou d'une autre au creusement des tunnels et des fortifications ; les vieillards avaient la tâche de fabriquer les paniers en osier pour charrier la terre, les femmes âgées préparaient les repas, les jeunes gens et jeunes filles creusaient, et les enfants devaient ramasser des feuilles, jeunes pousses pour le camouflage des trappes d'accès, ou bien surveiller innocemment les environs.

D'une manière générale, une personne pouvait en une journée de 6 heures, creuser 1 m³ de terre, l'équivalent d'environ trente centimètres de longueur (cette distance peut augmenter ou se réduire en fonction de la saison, de la nature du sol, et de la profondeur de la galerie) ; sachant que le réseau souterrain de Cu Chi comporte environ 250 kilomètres de galeries (nul ne connaît son étendu) et un nombre inconnu de salles, de casemates, etc., sans compter les kilomètres de cheminées de ventilation, l'on saisit l'ampleur pharaonique de l'ouvrage, fait, faut-il le souligner, sans aucun engin mécanique, voire parfois, à mains nues (comme il était indiqué dans un manuel) ou armées d'une canette de Coca.

D'abord, on creusait deux puits verticaux de trois à cinq mètres de profondeur éloignés d'une dizaine de mètres ; dans chaque puits, un creusait la terre, un second terrassier la mettait dans le panier, un troisième hissait le panier plein, et d'autres se chargeait de l'évacuer. Arrivé à la hauteur souhaitée, l'on forait horizontalement une galerie en se dirigeant l'un vers l'autre ; ceux qui creusaient s'orientaient uniquement par le bruit pour arriver à se rencontrer. Pour ne pas constituer un indice révélant leur présence, la terre prise au sol était jetée dans les cours d'eau et les lacs, ou bien dans les cratères de bombes.

L'épaisseur suffisante de terre pour se protéger du poids et des vibrations des blindés et des tirs d'artillerie était fixée à 1,5 mètre minimum, 3 mètres de terre représentaient une bonne sécurité contre les bombes, 5 mètres un gage de survie, à moins qu'une bombe aérienne de forte puissance tombe exactement sur une galerie. Bien que les souterrains étaient des abris plus ou moins sûrs, une protection renforcée fut nécessaire quand les bombardements aériens redoublèrent d'intensité, et la profondeur des galeries augmenta considérablement pour atteindre 10 mètres, voire davantage.

Avant que les forêts ne disparaissent, le bois était utilisé pour étayer les plus grandes salles, construire les bunkers, renforcer les salles de commandement, ou d'entrepôt de munitions, et l'on utilisait des tiges de bambou de bon diamètre tapissant le plafond et les murs, une protection très efficace qui amortissait les tremblements. Des abris en forme de cône A résistèrent parfaitement dans les zones les plus bombardées. Leur forme faisait office d'amplificateur sonore et augmentait le bruit lointain des chenilles d'un blindé, les discussions des soldats ennemis, et même des avions en approche.

Les galeries étaient toujours creusées en pente, afin que l'eau de pluie puisse s'écouler. Étroites pour la circulation (80 cm à 1,20 m. de large, 1,20 m. à 1,50 m. de haut), l'on rampait, les galeries pouvaient s'élargir pour, par exemple, faciliter le transport des blessés vers l'hôpital. Elles devaient être ni droites, ni sinueuses mais décrire des zigzags avec des angles compris entre soixante et cent vingt degrés, afin de se protéger des tirs directs et d'amortir le souffle d'une explosion. Les galeries pouvaient se superposer sur plusieurs niveaux, selon la nature du sol et la profondeur de la nappe phréatique, et l'accès entre chaque niveau de galerie était soigneusement camouflée, quasiment indétectable pour le novice. Des trappes parfaitement étanches à l'air, à l'eau, isolaient les niveaux mais également des portions de galeries, contre le souffle d'une explosion, la propagation des gaz ou les inondations. Tous les 20 ou 30 mètres, pour empêcher les inondations, l'on forait verticalement des puits, des drains d'une profondeur de 10 ou 15 mètres. Tous les 100 mètres, des puits verticaux où stagnait une eau nauséabonde étaient creusés, servant à contenir, tel un siphon, les gaz corrosifs des grenades fumigènes ou anti-émeutes pouvant être lancés par l'ennemi. D'autres puits profonds faisaient office de toilettes.

Le système de ventilation était rudimentaire, des cheminées faites de bambous évidés de faible diamètre, mais nombreuses, partant en oblique afin d'éviter l'infiltration de l'eau de pluie de la mousson, amenaient et évacuaient l'air. Certaines étaient orientées en direction du vent dominant, favorisant son arrivée dans les plus profondes galeries. Des cheminées internes permettaient d'aérer les niveaux inférieurs. Ce système suffisait à peine le plus souvent, au besoin en oxygène des occupants mais ne parvenait guère à refroidir les galeries en été, et à chasser les odeurs corporelles, de cuisine et des « toilettes » souterraines : de fait, une puanteur pesante imprégnait l'atmosphère, d'autant plus que les hommes et femmes des souterrains se lavaient, au plus fort de la guerre, rarement.

Avec le temps, dans le sous-sol du district de Cu Chi, les maquisards creusèrent de véritables villages étagés sur plusieurs niveaux comportant tous les équipements nécessaires à leur survie et ceux militaires : dortoirs et cellules individuelles, cuisines, réfectoires, salles communes faisant office d'école et de spectacle, latrines, hôpital, infirmerie, bureaux administratifs, et salles de commandement, dépôts de munitions et de vivres, fabriques d'armes et imprimerie. L'éclairage était assuré par plusieurs sources : bougies, lampes à huile et à pétrole, générateurs Honda à essence, batteries d'hélicoptère ou de blindés récupérées à l'ennemi, et dynamos de bicyclettes.

La piste HO CHI MINH

À partir de 1964, nombre de militants communistes passés au Nord après 1954, se ré-infiltrèrent au Sud, avec comme bagages un entraînement militaire et politique conséquent, ils allaient se battre aux cotés des Viêt-Cong sous la direction de l'Office central pour le Sud-Vietnam. La piste Ho Chi Minh prit alors une importance stratégique considérable pour l'approvisionnement en armes et matériels des unités implantées entre le Cambodge et la capitale. Cette portion la plus dangereuse de la piste empruntait le couvert des jungles, où étaient implantées régulièrement des bases, proches des villages, puis des tranchées dissimulées et camouflées, puis enfin le réseau souterrain du district de Cu Chi. À partir de là, le matériel de guerre était acheminé à Saïgon, dissimulé dans des camions, corbillards, sampans, etc.

L'objectif de Giap était bien d'armer les guérilleros urbains de Saïgon, et ruraux des environs avant de lancer l'attaque générale, l'offensive du Têt, dont la cible principale était la prise de la capitale, par ses soldats aidés des civils. En attendant, l'on s'attaque à la propagande, comme cette journée de 1965, à Cu Chi, c'est-à-dire aux portes de Saigon, où les Viêt-Cong eurent l'audace d'organiser un défilé militaire triomphal, sans que cela n'entraîne une réaction du 49e régiment de l'ARVN, resté impassible dans son camp retranché, situé à un jet de roquette.

VINH MOC

Bien sûr, il existe plusieurs types d'enterrement, trou dans le sol dissimulant quelques kilos de riz, base militaire de commandement, base stratégique sous un village, base servant de relais ou de repos aux porteurs de la piste Ho Chi Minh, ou bien simple abri anti-aérien. Le cas du village, ou plutôt des villages en surface et enterré de Vinh Moc est particulier car situé au Nord Vietnam à proximité de la Zone Démilitarisée séparant sur plusieurs kilomètres le Vietnam Sud du Nord, en principe zone interdite aux combats. Le Sud-Vietnam placé sous l'autorité militaire américaine construira le Mur McNamara, destiné à empêcher les infiltrations communistes, et en 1965 toute la région était déclarée « Free Fire Zone » et les habitants de ce village bombardé s'installèrent sous terre. Quatre cent personnes vivront ainsi pendant six années. Les premières galeries servaient principalement à s'abriter des bombes, puis deviendront un véritable village s'étendant sur 1.600 mètres, sur trois niveaux de 12, 15 et 23 mètres de profondeurs. Grossièrement, une galerie principale assez large, bien étayée, distribuait les salles communes, dont un un meetig-hall pouvant accueillir 80 personnes, les cantines, les écoles, l'hôpital, etc., et les petites alcôves pour le logement de chaque famille. Vinh Moc sera également une base militaire souterraine pouvant abriter plusieurs dizaines de soldats, plusieurs tonnes de riz et de matériels militaires, car point effectivement de passage clandestin vers le Sud, en bateau car le village est proche de la mer. L'architecte du village souterrain Le Xuan Vy, affirmait après la guerre,
« It would be meaningless if we could not protect our people. Without the people our post would cease to exist. »

Premiers Avertissements

Les soldats Sud-Vietnamiens de l'ARVN étaient confrontés aux souterrains, et leur existence avait été signalée au Pentagone par des observateurs militaires américains et australiens. En 1963, un rapport établissait la gravité de la situation :

« Les souterrains offrent à l'ennemi de réels moyens de résistance. Ils sont installés dans des zones sous contrôle Viêt-cong. Pour détruire totalement un réseau de souterrain, il faut mener une opération de longue durée et payer le prix fort. »

Ce rapport répertoriait de manière lacunaire la structure et les principales caractéristiques des galeries, admettant qu'il était inutile d'y lancer des grenades, y compris lacrymogènes car celles-ci étaient pourvues de séparations étanches et de conduits d'aération. Bien après la guerre, un militaire américain concédait que pas un seul soldat de l'ARVN ne s'était jamais aventuré dans un souterrain pour l'explorer. Les officiers n'avaient même pas envisagé de charger un soldat d'une telle mission. Propos confirmé par un ancien Vietcong, Hguyen Thanh Linh, qui affirmait que les soldats de l'ARVN dissimulaient eux-mêmes à leurs supérieurs les entrées de galeries, de peur, selon lui, d'y être envoyé. Leurs principales actions consistèrent à cerner une entrée et attendre que les maquisards en sortent... ou bien à les insulter à bonne distance de l'entrée.

Selon un ancien officier américain militaire en poste à Saigon, l'ARVN était en mesure de contrôler, dans les campagnes de Saigon, « un mètre ou un mètre cinquante autour de l'endroit où elle se trouvait ». Le Pentagone estima que cette armée alliée défaillante, qui cumulait échecs sur humiliations (notamment la défaite d'un bataillon de la Mort du gouvernement, particulièrement cruel), la risée du pays, n'était plus en mesure d'assurer sa mission de rempart anti-communiste, et le président des Etats-Unis décida de l'invasion du Sud-Vietnam afin d'aider le peuple ami et allié du Sud-Vietnam à se débarrasser définitivement des dangereux terroristes communistes, et pourquoi pas, à reconquérir le Nord-Vietnam.

COMMUNISTES ?

Telle est la question de savoir si le socialisme de l’Oncle Ho a été dans les zones rurales du Sud-Vietnam, imposé de force aux villageois Sud-Vietnamiens par des terroristes, la version de la dictature et du Pentagone, ou bien s’ils ont accepté spontanément de collaborer à la libération et la réunification du pays, la version de Hanoï. Nul ne le sait, sans doute, la réponse doit se situer sur le fil de ce rasoir, tout du moins avant l’invasion américaine.

Et il est certain que les programmes « Agrovilles », « Agro-Hameaux » puis « Hameaux stratégiques », les libertés contraintes, la corruption ont été autant d’éléments clés ayant favorisé la haine grandissante du peuple envers le dictateur Diem, considéré comme la « marionnette des USA », sentiment parfaitement admis et consigné dans les rapports par les conseillers militaire et politique américains en poste à Saigon, qui exigeaient des réformes sociales structurelles jetant les bases d’une véritable démocratie.

Consommateurs

Les observateurs américains notaient, pour les optimistes, que le Sud Vietnam en ce début des années 1960, connaissait les premiers fruits de la prospérité, les aides massives en $ US modernisaient le pays ; les plus lucides jugeaient que cette prospérité était cependant concentrée dans les grandes villes, creusant un fossé entre urbanisés et ruraux, et concédaient que « By the unreserved support, moral and financial of the US, from which so many urban Vietnamese hoped to benefit. » Les plus pessimistes soulignaient que le pays était en fait sous perfusion, sous respiration économique artificielle, un vaste bordel – dans les deux sens du terme - survivant grâce au marché noir, et que l’écart se creusait également et dangereusement entre les classes sociales urbanisées, sans pour autant annoncer une «guerre des classes».

Mais le départ des colons, des fonctionnaires, des militaires français, soit plus de 200.000 consommateurs qui selon Bernard Fall « en général dépensaient une partie assez importante de leur solde sur le marché local jeta sur le marché des milliers de Vietnamiens depuis des secrétaires-dactylos des téléphonistes ou des plantons aux mécaniciens de chars et spécialistes des transmissions ou de arsenal de Saigon qui pour la plupart ont pu être utilisés par une économie en pleine déflation Le remplacement de ces 200.000 hommes par 2.500 Américains vivant en vase clos et circuit économique fermé -- avec un bateau ravitailleur amenant chaque quinzaine de Manille tous les produits dont la colonie américaine a besoin de son essence jusqu’à ses chaussures ou victuailles -- n’a évidemment pas eu d’effet vivifiant sur l’économie vietnamienne auquel attendaient les commerçants locaux fondant leurs espoirs sur ce qu’ils avaient entendu dire des effets de cette implantation au Japon ou en Allemagne. On ne peut quand même pas faire fortune en leur vendant du soda et de la glace est une plainte que on l’entend assez souvent de la part des restaurateurs saigonnais qui exception de quelques restaurants chinois et d’un snack-bar ont pas réussi assurer une clientèle américaine.» Il leur faudra patienter jusqu’en 1965-66 lorsque l’US Army débarqua au Sud-Vietnam.

Exceptions

En 1958, Bernard Fall, pro-américain, jugeait qu’ «Il n’y a pas encore eu d’incidents graves entre Américains et Vietnamiens, mais le fait que les soldats américains stationnés au Vietnam ne sont justiciables d’aucune autorité locale fût-elle américaine, mais sont transférés aux Philippines pour être jugés devant un tribunal militaire américain ne manque pas d’indisposer les Vietnamiens qui ne voient jamais un Américain puni pour une infraction commise au Sud-Vietnam.Ce manque apparent autorité de administration vietnamienne contribue à atteindre son prestige et donne lieu à des règlements de compte personnels entre GI’s et chauffeurs de taxi ou cyclo-pousses. Mais c’est l’insularité sociale des Américains qui semble vraiment blesser les Vietnamiens et le Times of Viet-Nam journal américain publié à Saigon, dans un récent editorial attira l’attention de ses lecteurs sur le fait qu’il y avait à Saigon un cinéma exclusivement réservé aux Américains, chose inconnue sous le régime colonial, et une école primaire également réservée aux Américains, mais ouverte aussi aux deux enfants d’un secrétaire ambassade français précédemment en mission aux Etats-Unis, tandis que les écoles françaises au Sud-Vietnam étaient non seulement largement ouvertes aux Vietnamiens mais en fait ouvertes pour eux. Selon le Times of Viet-Nam, ‘‘il serait souhaitable que les Américains puissent consentir (could see fit) à vivre dans le vrai Saigon au milieu duquel ils résident. Les Français, eux aussi, avaient leurs clubs exclusivement français. Mais ces clubs sont depuis l’avènement de l’indépendance devenus comme il se doit accessibles aux citoyens de la République. Il est malheureux que des institutions exclusivement américaines soient en train de surgir à leur place’’.»

Bernard Fall évoquait également l’ «américanisation» du Sud-Vietnam, au détriment de la culture française : «Dans le domaine culturel un effort sérieux est fait pour supplanter la France et ceci avec le consentement bienveillant des autorités vietnamiennes. Pour le moment 25.000 jeunes Vietnamiens fréquentent des écoles françaises des écoles maternelles au baccalauréat et des centaines d’autres étudient en France tandis que les Etats-Unis absorbent en moyenne 200 universitaires vietnamiens par an. Il ne faut pas oublier cependant que ce sont ces derniers qui rapidement prennent en main les leviers de commande et par un réflexe défensif en servent pour se débarrasser de collègues ayant acquis leurs grades sous administration française.»

The First Big Decision

Mais on observa une « baisse » prodigieuse de sympathie des Sud-Vietnamiens à l’égard des USA à partir de 1961. Année où l’administration Kennedy autorisait sur le sol vietnamien les premières expériences à grande échelle de pulvérisation de puissants défoliants – Chemical plant killer – dont le Dinoxol. Les test furent effectués sur les rives de longues portions de routes stratégiques, afin de les sécuriser. Au terme de ces premières expériences in situ, les résultats furent décevants, la végétation tropicale ayant fâcheuse tendance à se renouveler rapidement, et, surtout, l’on pointait la dangerosité des produits pour les populations (civiles et militaires), à la limite des conventions internationales régissant l’emploi de produits chimiques toxiques et biologiques. Pourtant, le président Kennedy autorisa, à la demande pressante du président Diem, leur utilisation, et en janvier 1962, débuta le programme de défoliation – opération Ranch Rand – avec la pulvérisation aérienne dans les zones ennemies de l’agent bleu, et surtout de l’agent orange, un herbicide puissant provoquant l’assèchement des bois. Opérations qui furent répercutées par la propagande de Hanoï, articles, photographies et documentaires filmés ont été les supports d’une campagne d’information dans les villages, puis internationale.

Pour Noam Chomsky, cette décision d’utiliser de telles armes, représente l’un des premiers tournants majeurs de la guerre, « the first big decision » :

«One [decision] was in November and December 1961, when the internal resistance was overthrowing the U.S. client regime after it had already killed probably 80,000 people, eliciting internal resistance which Washington’s terror state couldn’t withstand. Kennedy just turned from straight terror, which it had been before, to outright aggression. They unleashed the American air force against Vietnamese villagers, authorized napalm, started crop destruction.» 


L'ENVAHISSEUR

Nous les bombarderons de telle façon, avec nos moyens aériens et
navals, et non pas avec nos forces terrestres, qu’ils régresseront à
l’âge de pierre.
Général Le May,
Chef d’état-major de l’US Air Force

La fin de la guerre d'Indochine fut l'occasion attendue pour les USA de reprendre le flambeau et de s'implanter au Sud-Vietnam, et dans un premier temps, d'apporter à son armée, l'ARVN, soutien logistique, formateurs et conseillers militaires. La naissance en 1949 de la République populaire de Chine, la guerre de Corée, la guerre d'Indochine, les insurrections en Malaisie et plus largement en Asie, incitèrent l'Etat major des USA, et leurs alliés, à se préparer à la guerre anti-guérilla. Les USA, peu favorable à la présence coloniale française en Asie, apporteront cependant une aide conséquente à la France, en matériel, mais refuseront l'emploi de leurs bombardiers ; préférant établir avec l'Organisation du Traité de l'Asie du Sud-Est (OTASE), leur propre présence dans les pays alliés – dont la Thaïlande -, et ceux aux prises avec les insurrections pro-communistes. Débarrassé de l'élément français, le Pentagone jugeait pouvoir s'emparer de son ancien Empire, et asseoir – finalement facilement - sa domination asiatique. Bernard Fall jugeait que « Le premier indice des objectifs de guerre américains concernant l’Indochine peut être trouvé dans les Mémoires de l’amiral William D. Leahy, ambassadeur des Etats-Unis auprès du gouvernement de Vichy jusqu’en avril 1942. Averti, le 15 juillet 1941, par l’amiral Darlan que le Japon avait demandé des bases supplémentaires en Indochine en vue de ‘‘ préparer des opérations militaires vers le sud ‘‘, il lui répondit, le 19 juillet, ayant consulté Washington, ‘‘ crûment (bluntly) que, si le Japon gagnait, les Japonais prendraient l’Indochine française et que, si les Alliés gagnaient, nous la prendrions.’’»


THE OTHER WAR

Le président américain Johnson envahissait militairement le Sud- Vietnam, mais engageait en parallèle un vaste programme de modernisation du pays et de pacification des campagnes, appelé Hop Tac. Johnson exigea de McNamara d’accroître les aides en particulier de l’Agency for International Development et de la nouvelle Asian Development Bank destinées au développement de l’industrie, des infrastructures, dans le cadre du Plan de pacification placé sous la bannière d’une “Peace Without Conquest”.

Le modèle de Plan de modernisation du Sud-Vietnam reprend dans ses grandes lignes, les réformes du New Deal de Roosevelt engagées aux USA après la crise de 1929, et du programme d’aménagement du territoire concernant la Tennessee Valley. Un projet en partie réalisé ayant pour objectif de moderniser un vaste territoire du Tennessee par la construction d’une série de barrages et centrales hydrauliques et de villes «rurales», les greenbelt towns, d’autoroutes et d’industries fonctionnant grâce à l’électricité produite, bâtis par une armée sous-payée de chômeurs, victimes de la crise. Urbanisation ainsi résumée par Manfredo Tafuri :
«Conçue comme un instrument de rationalisation globale d’une réalité régionale largement sous-développée, à travers la gestion de la production d’énergie, la réorganisation de la navigation intérieure, la restructuration de la production agricole, le renforcement des infrastructures, le lancement d’activités industrielles rattachées au marché local.»

Paradoxalement, si le projet ne fut pas une réussite, et échoua, un programme identique fut élaboré pour aménager la région du delta du Mékong, le Mekong River Valley Project (MRVP), ainsi résumé par Johnson : «The vast Mekong River can provide food and water and power on a scale to dwarf even our own Tennessee Valley Authority.» David E. Lilienthal sera nommé directeur du programme, ayant été le principal architecte de la Tennessee Valley Authority. L’électrification de la région, puis du pays, et de l’Asie capitaliste, devait en principe aboutir au développement industriel et artisanal, à l’amélioration substantielle des conditions de vie des populations rurales, à introduire en masse, dans les villes en proie à des coupures d’électricité longues et quotidiennes, téléviseurs et téléphones, dans une vision d’offrir du travail à ses habitants pauvres, et l’occasion de s’enrichir grâce aux vastes chantiers qui devaient sortir de terre.

«The Other War» imaginée par les conseillers les plus proches de Johnson était en théorie parfaitement réalisable sur le long terme, mais elle fut considérée par les militaires comme une utopie niant la réalité du terrain (notamment après l’échec des Strategic Hamlets), car plusieurs obstacles se dressaient. En premier lieu, le territoire, le pays même n’était pas militairement sécurisé ; les principales infrastructures de transport étaient systématiquement détruites ou endommagées par les milices Viêt-cong (les sabotages des terroristes urbains prenaient en cible les installations électriques par exemple) ; le pays disposait effectivement d’une armée de réserve de chômeurs, immédiatement disponible mais manquait dramatiquement de personnels d’encadrement, d’ingénieurs, d’experts, etc. ; et d’une manière générale, les familles paysannes refusaient cette modernisation allant à l’encontre de leurs traditions, et avec elle, la venue d’une culture alien, ennemie.


THE WAR

Ainsi avant de pacifier et de moderniser le pays, de lancer de grandes opérations d’urbanisme dignes de la mythique Tennessee Valley, il convenait de sécuriser les territoires, militairement, sans quoi, rien ne pouvait être envisagé, et ce, y compris dans les périphéries des grandes villes.

Maître absolu du ciel, il semblait pour le Pentagone que la « partie » était jouée d’avance, même si Vo Nguyen Giap pouvait bénéficier des aides de l’URSS et de la Chine. D’ailleurs les premiers combats de guerre conventionnelle infligèrent de très lourdes pertes à l’armée communiste. Les hélicoptères jouèrent un rôle prépondérant dans chaque victoire, contraignant le général Giap à engager ses troupes dans la guerre populaire prolongée, la guérilla.

Mais les témoignages d’anciens GI’s insistent sur le fait qu’ils n’étaient pas préparé à ce type de guerre, aux snipers, aux pièges et aux souterrains, au climat, aux insectes, aux moustiques et à l’hostilité des populations civiles. Le Pentagone consacra une seule unité d’élite, la 25e Division d’infanterie, dite Tropic Lightning, à intervenir sur le sol asiatique dans les conditions de la jungle et de ses dangers, insectes, serpents, maladies, ayant pour modèle l'Ecole de guerre de jungle britannique de Malaisie. Basée à Hawaï, la 25e Division forte de sa devise « Prête à frapper... toujours et partout », s’entraînait à la guerre anti-guérilla dans les douze faux villages, et au camp de comportement, un camp de prisonniers nord-coréen simulé où ils étaient soumis à des humiliations et des brutalités contrôlées mais assez réalistes pour faire démonstration des méthodes de torture communiste que l'on pourrait leur infliger. Pendant la guerre d'Indochine, des unités de la 25e Division furent envoyé en Thaïlande, pays allié, au camp d’entraînement de Cobra de Korat. Là on simula une vaste zone vietnamienne de combat, avec son village Potemkine baptisé Ban Kara Eboo. Dans ce décor authentique, l'entraînement consista aussi à préparer les GI's à la guerre psychologique et leur inculquer les bienfaits de l'action civico-militaire auprès des paysans. Mais pas d'entraînement à la guérilla souterraine...



LA GUÉRILLA SOUTERRAINE

Le général Vo Nguyen Giap avait anticipé l'invasion américaine et si l'ennemi allait envahir la surface de la terre, son peuple occuperait ses entrailles, aurait-il annoncé prophétiquement. Mais certains affirment que l'Etat Major Nord-Vietnamien ne pouvait se douter, avant l'arrivée des Yankees, du rôle majeur des tunnels dans la IVe région militaire. Le fait que le réseau enterré se soit développé pour atteindre une dimension pharaonique témoigne de sa terrible efficacité.

Dans les documents Viêt-cong rédigés peu après l'arrivée des GI's, on retrouve toujours le même leitmotiv, un exhortation aux cadres à rappeler au peuple que le combat est une priorité absolue et les souterrains étaient dès lors l'infrastructure idéale pour continuer la lutte armée même lorsque l'ennemi occupe l'espace sol. La remarquable confiance des Viêt-cong reposait non seulement sur ce qu'il considérait comme une Juste cause, mais aussi, sur le fait qu'ils avaient le temps pour eux. Tout ce qu'ils avaient à faire, c'était de ne pas perdre de terrains et de harceler l'ennemi.

Découvert en 1967 par l'US Army, une sorte de fascicule exposait les potentialités et les dangers, les perspectives et les limites, expliquait avec maints détails les techniques de la guerre souterraine, sans doute édité par l'Etat major Nord-Vietnamien pour les cadres supérieurs des régions et leurs homologues locaux. Le rôle primordial des souterrains est évoqué à plusieurs reprises :

« Ils fournissent la vitalité et la combativité de nos villages. Ils fournissent aussi une sécurité pour nos groupes armés, pour nos milices et pour les masses. Mais leur fonction d'abri n'est valable que s'ils sont utiles à nos soldats dans leur action combattante. Ne les prendre que pour des abris serait négliger leurs immenses avantages. » ; « Il doit y avoir des postes de combat et du matériel à l'intérieur des galeries souterraines afin de procurer au soutien ininterrompu à nos hommes – même si l'ennemi occupe le village. » ; « Si les galeries sont creusées de façon à exploiter à fond les possibilités qu'elles peuvent offrir, les villages et les hameaux deviendront des places fortes. L'ennemi aura beau nous être plusieurs fois supérieur en effectifs et en armement moderne, il ne nous chassera pas de notre champ de bataille parce que nous lancerons des attaques-surprises depuis notre sous-sol. Nous savons que ces galeries souterraines sont très favorables pour des forces armées aussi limitées que sont les nôtres. »


La Guerre Psychologique

L'arrivée d'une force militaire redoutable obligea les architectes des tunnels à les perfectionner et en particulier à renforcer leurs protections. Les galeries et leur emplacement exact étaient connu seulement par les maquisards et les occupants d'une portion plus ou moins étendue d'un ensemble de galeries. De fait, le déplacement pour un étranger à l'intérieur d'un réseau de galeries ne pouvait se faire qu'accompagné par un guide, connaissant les pièges, les galeries impasses, sachant s'orienter parfaitement dans les méandres labyrinthiques ténébreuses. Arrivés à une portion de galerie, le guide passait le flambeau à un autre, et ainsi de suite.

Les pièges à l'intérieur des galeries étaient de toute nature, des mines explosant sous le poids d'un homme, des grenades enfouies déclenchées à distance ou par un fil invisible, des trous hérissés de pointes de bambou ou de métal, des puits cachés dissimulés armés d'un arc tendu délivrant sa flèche par un mécanisme actionné par un fil tendu, des fausses parois dissimulant un maquisard équipé d'un poignard, ou d'une courte lance attendant le passage de l'ennemi, le système de trappes qu'il s'agit de soulever – avec la tête ainsi offerte - pour continuer le parcours, etc., en plus des postes de tir camouflés... Les galeries ne devaient en aucun cas être les lieux des combats.

Le point faible de ce système, était, bien sûr, les accès extérieurs. Il en existait de plusieurs types, tous recevant un camouflage ingénieux, indécelable, sauf pour les « rats de tunnels » qui apprendront, avec le temps, à les découvrir. Pour les protéger étaient construits des postes de tir, des bunkers semi-enterrés pouvant résister aux impacts proches d'une bombe, et un réseau de tranchées camouflées, chacun défendant l'autre. Dans le cas de villages, deux lignes de défense, le plus souvent, composaient la défense, une extérieur au village, la seconde à l'intérieur même du village. Ces éléments défensifs étaient disposés sans ordre apparent, dessinant une ligne défensive irrégulière, illogique, d'autres isolés étaient utilisés pour les contre-offensives ou comme leurres et étaient piégés, d'autres encore, les mieux camouflés, disposés dans des lieux peu propices pour leur défense (entre deux collines, ou en bas d'une colline, etc.), ou ne défendant rien du tout, intentionnellement, ne manquant pas de surprendre l'ennemi.



Tunnels et tranchées étaient également utilisés pour lancer des contre-offensives sur les flancs ou les arrières de l'ennemi. Les positions stratégiques disposaient d'un téléphone de campagne reliées au QG. Enfin, les terrains sans couvert végétal, les champs proches d'un village susceptibles d'être utilisés pour l'atterrissage des hélicoptères étaient minés et/ou protégés par des postes de tir camouflés, reliés aux galeries. Une autre tactique consistait pour les maquisards d'entraîner l'ennemi - hit-and-run - vers ces zones minées et/ou bien défendues. D'une manière générale, les contacts étaient très rapprochés, entre 10 à 30 mètres, rendant obsolète l'utilisation de l'artillerie, et de l'aviation, et pour les maquisards, le repli était planifié à l'avance, chaque maquisard connaissant les tranchées ou les galeries de ralliement, celles évitant l'encerclement, et celles piégées.

La défense consistait également à disposer mines, grenades et pièges aborigènes en bambous qui constituaient une très sérieuse protection. Ces derniers étaient la hantise des GI's, dont notamment les redoutables pièges à pieux Punji : des pointes de bambou acérées placées dans un trou bien camouflé, capables de transpercer les semelles renforcées des chaussures de brousse des GI's ; un autre mécanisme rudimentaire emprisonnait la jambe et son extraction ne pouvait se faire qu'au prix d'un douloureux effort, lacérant les chairs. Les abeilles ont été utilisés : au passage d'un soldat, un fil tendu sur un chemin et attaché à l'essaim suspendu à une branche d'arbre, le détachait et les abeilles, une espèce particulière au Vietnam, plus grosse et agressive à la piqûre très douloureuse, attaquaient les intrus, qui en tentant de fuir s'empalaient dans les puits Punji. Le partisan paysan qui eut l'idée d'utiliser de telles redoutables alliées, et qui en fit l'élevage quasi industrielle tout au long de la guerre, obtint le titre suprême de héros national. Un autre reçut ce même titre en ayant inventé une mine volante soulevée du sol par les turbulences d'air provoquées par les hélicoptères, qui explosaient – mystérieusement – à plusieurs mètres au-dessus du sol...


Les soldats Vietnamiens inventèrent également le champ de mines mobiles télécommandées à distance par impulsion électrique, de fabrication artisanale ; en effet, faute de ressources en explosif, ce dispositif ingénieux limitait leur nombre, et provoquait surprise et incompréhension dans le camp ennemi, qui là encore, s'attendait à trouver les champs de mines classiques et statiques...

Ces pièges primitifs et ingénieux, intérieurs comme extérieurs aux galeries appartenaient aussi, selon un ancien officier Vietcong, au registre de la guerre psychologique. Selon un rapport de l'US Army, les pièges ont été responsable de 11 % des morts et de 17 % des blessés, ils décimèrent la 9e Division d'infanterie, à ce point, que fut créée l'Ecole des galeries, des mines et des pièges. À un niveau supérieur, le Pentagone se livra à des analyses statistiques élaborées portant sur les seuls pièges, les informations étaient ingurgitées par un ordinateur, qui devait en théorie indiquer leur probable emplacement.

Cette stratégie de harcèlement psychologique était à l'oeuvre dans les grandes villes, et en particulier à Saïgon, où les attentats, les sabotages étaient plus que fréquents, parfois meurtriers lorsqu’était utilisée la méthode de la voiture piégée.

MOBILITE

Ces pièges étaient bien sûr utilisé pour tuer, mais leur fonction fondamentale était de ralentir la progression de l'ennemi, de mobiliser un grand nombre de soldats occupant les uns à chercher et désamorcer les pièges, les autres à surveiller la zone, les détournant ainsi de leur objectif et faisant d'eux des cibles idéales pour les snipers. De même, ce fut là la meilleure défense des souterrains : la vitesse d'un GI's explorant minutieusement un boyau – à la recherche des pièges - équivalait à celle d'un escargot fatigué. Cette vitesse était réduite à néant lorsqu'un – seul - maquisard embusqué tuait ou blessait dans un boyau l'explorateur de tête, laissant le temps, par exemple, à ses camarades de se replier, d'évacuer les blessés d'un hôpital, un entrepôt de munitions, etc.

Les militaires américains disposaient d'une armada d'hélicoptères susceptibles de transporter le plus rapidement possible depuis les nombreuses bases militaires, des troupes en quelques minutes sur un théâtre d'opération ; les maquisards communistes avaient l'avantage de pouvoir se déplacer aisément, certes lentement mais sans grands dangers, et sans aucune possibilité pour l'ennemi de les repérer. L'US Army disposait d'une force considérable, mais les maquisards paysans avaient l'initiative du point de vue militaire : c'étaient eux qui choisissaient le lieu et l'heure, et la nature du combat, ils avaient l'initiative.


LIMITES PSYCHOLOGIQUES

L'obscurité de ce monde souterrain conjugué à l'odeur, la saleté, aux insectes venus s'établir là, la peur des gaz, d'être enterré vivant, pouvaient rendre fou, d'ailleurs de nombreuses désertions ont été observées au plus fort des bombardements de Viêt-cong pourtant aguerris ne pouvant plus supporter tout cela. Les nombreuses interviews des rares survivants de Cu Chi dévoilent une vie souterraine cauchemardesque : l'absence d'air rendant le moindre effort pénible, le silence imposé la journée dans les galeries, les bruits, les conversations pouvant être perçus par l'ennemi via les cheminées d'aération, la présence de serpents venimeux et autres insectes, de la vermine, et après l'arrivée des Américains, la privation de nourriture et d'eau : l'US Army déversait dans l'eau retenue par les cratères des bombes, charognes ou poisons. Selon un médecin Viêt-cong, une forte proportion de maquisards souffraient de troubles digestifs, de malnutrition, de malaria, et des démangeaisons sous-cutanées très douloureuses d'une bactérie ayant proliféré dans les boyaux, ajoutées à celles des moustiques, là encore une espèce très vorace propre au Vietnam. Faute de matériel médical, d'un acheminement trop long des blessés par les galeries étroites, les chirurgiens des hôpitaux ne pouvaient soigner que les blessés légers, les plus graves étaient laissés sur le champ de bataille, agonisant au pire, capturés au mieux. Qui explique le nombre impressionnant de maquisards tués, et qui laisse apercevoir le degré de courage et d'abnégation des maquisards, pour ne pas dire, héroïsme.

Dès la pénombre, dans les secteurs plus ou moins protégés, les maquisards avaient la possibilité de rejoindre le monde terrestre, de cuisiner et de manger, de satisfaire leurs besoins naturels et de se laver. Mais, dans les zones sensibles, le moindre grain de riz oublié, les traces d'un feu, une herbe trop foulée, une branche cassée pouvaient constituer des indices révélant leur présence dans le secteur ou l'emplacement d'une entrée.

L'on avait bien conscience des conditions de survie extrêmes des maquisards et l'on tenta au mieux des les distraire : l'on creusa alors des salles plus spacieuses, destinées aux spectacles et des artistes, musiciens, comédiens, poètes venaient régulièrement distraire les combattants. Car les permissions étaient rarissimes voir inexistantes pour les officiers et sous-officiers. En outre, ces derniers seront la cible privilégiée du programme de l'opération Phoenix, initiée après 1968, dont l'un des objectifs était leur liquidation (ou celles de leurs familles) par des traîtres infiltrés : l'armée vietnamienne est plutôt discrète concernant les statistiques, mais un officier reconnaissait après la guerre que ce fut une hécatombe (un historien affirme que dans les discussions des accords de Paix, les Nord-Vietnamiens exigeaient la fin de ce type de « missions ». Ajoutons encore, que les voitures piégées Viêt-cong et autres attentats à la bombe faisaient aussi nombre de victimes).



LES VILLES MILITAIRES

Le commandant Ernesto Che Guevara synthétisait ainsi la tactique de guérilla : « dynamisme, initiative, mobilité, décision rapide face aux situations nouvelles » et par une célèbre formule : « Quand l'ennemi se concentre, il perd du terrain, s'il se disperse, il perd sa force. » Les hélicoptères de l'US Army vont tenter de répondre à ce dilemme, la guerre du Vietnam fut celle de ces engins volants, il en existe de toutes sortes spécialement conçues pour chaque type de missions ; la hantise des Viêt-cong. Et pour leur plus grande autonomie et rapidité d'intervention, il fallait leur construire des bases.

Pour le général Westmoreland, commandant au Vietnam, l'importance numérique était la seule solution pour contrer la guerre de guérilla, devant permettre la « pacification » des campagnes, la protection des grandes villes, et de la capitale Saigon. Westmoreland décida donc et obtient des présidents Johnson et Kennedy d'augmenter considérablement les effectifs – jusqu'à 500.000 hommes -, et faute d'ennemis visibles et d'armée conventionnelle, de ligne de front, de quadriller le territoire de gigantesques camps militaires fortifiés, après évacuation totale des populations rurales, regroupés pour certains, employés dans les bases, dans des hameaux stratégiques implantés à proximité. et ce fut une création militaire spécifique à la guerre du Vietnam. Dans la région de Saïgon, ces villes-forteresses devaient constituer un rempart impénétrable, et surtout, servir de bases aux unités héliportées de combat, et d'hôpital de campagne afin de limiter au mieux les pertes humaines, peu appréciées du grand public américain (selon les rapports de l'US Army, le rapatriement rapide des blessés par hélicoptère vers ces bases médicales a considérablement réduit le nombre de tués).

Le secrétaire à la Défense Robert McNamara, féru d'urbanisme militaire, face à l'augmentation des attentats à Saïgon ordonna dans le même esprit la construction d’une vaste « cité militaire », Long Bin, une véritable ville autarcique située à vingt-cinq kilomètres au nord de la capitale, protégée par un système défensif imperméable aux attaques, y compris kamikaze, Viêt-cong. Le New York Times publiait à l’automne 1966 cet article : « Sur le papier certaines des rues de Long Binh ont déjà un nom – de Fargo Street à Eisenhower Loop. Les soldats seront logés dans des préfabriqués en bois de deux étages et disposeront de toutes sortes d’aménités : entrepôts réfrigérés, terrains de base-ball et salles de cinéma. Les généraux habiteront des bungalows climatisés »

Opération Crimp

Mais avant d'établir ces forteresses modernes, convenait-il de ratisser les zones. En janvier 1966, l'opération Crimp fut le premier ratissage opéré par les américains et leurs alliés dans la jungle de Ho Bo et d'autres secteurs de Cu Chi, destinée à « nettoyer et pacifier » le territoire ennemi, bastion des Viêt-cong. Après le passage des bombardiers B-52, initialement conçus pour des attaques stratégiques nucléaires, mais adaptés pour transporter des centaines de bombes classiques, les bataillons du Génie s'occupèrent de la construction de la base, soldats australiens, GI's et Sud-Vietnamiens de l'ARVN, à terminer le ratissage.

Le lieutenant Vietcong Nguyen Thanh Linh – futur héros national – à la tête du 7e bataillon de Cu Chi composé de 300 jeunes maquisards, allait initier la stratégie de la guérilla souterraine aux soldats américains des 28e et 16e d'infanterie qui étaient confrontés à un inquiétant mystère : l'ennemi attaquait par surprise puis disparaissait sans laisser de trace, l'adversaire semblait se volatiliser... Nguyen Thanh Linh donnait ainsi ses explications :

« Nous étions cachés dans nos abris couverts aménagés en poste de tir, et les américains ne nous virent pas. Je donnai l'ordre de tirer. Un GI tomba. Les autres restaient là, autour de lui, tellement étonnés qu'ils ne cherchaient pas à se cacher ou à se mettre en position défensive. Ils ne comprenaient même pas d'où étaient venus les coups de feu. […] Les américains regardaient autour d'eux. Ils étaient aussi naïfs que courageux : leurs camarades continuaient à tomber mais eux continuaient à avancer. Ils auraient dû reculer. Puis ils ont fait donner leur artillerie. Quand les premiers obus sont tombés, nous nous sommes enfoncés dans les galeries de communication pour changer d'endroit. Les américains avançaient toujours, mais nous, nous n'étions plus là. Tel était notre plan. Rien de bien compliqué ! Toute la journée, nous avons continué à tirer et nous en avons tué beaucoup. »

Outre les snipers embusqués enterrés, le secteur avait été préalablement miné : zones de mines artisanales de type Claymore, de pièges artisanaux fait de bambou ou de grenades... et l'opération Crimp, devint, en fait, selon le correspondant de guerre de l'Associated Press, Peter Arnett,

« Une marche à mort entre les arbres où se cachaient les snipers ennemis et sur la terre où ils avaient enterrés leurs mines. »

Un camp retranché protégé par un large périmètre de sécurité fut établi en cette première journée, mais là aussi, au cours de la nuit, plusieurs grenades firent dégâts : ainsi dans l'enceinte même du camp, inexplicablement l'ennemi pouvait frapper. Dans les jours qui suivirent, les GI's découvrir plusieurs entrées camouflées de tunnel, des postes de tir, des tranchées, et comprirent enfin le mystère des apparitions disparitions, et la réalité des tunnels.


En 1966, les premières observations faites par les soldats - le premier soldat américain connu s'étant engagé, avec courage, dans un tunnel a été le Platoon Sergeant Stewart Green (25 th Infantry Division), le 11 janvier 1966, dans le district de Cu Chi -, et les premières reconnaissances dans les boyaux faisaient état de galeries de plusieurs kilomètres, étagées sur plusieurs niveaux. Les premiers prisonniers Viêt-cong, les documents retrouvés dans les salles souterraines, les renseignèrent sur ce que le Pentagone n'avait jamais imaginé, soupçonné, un instrument de guérilla auquel il n'avait jamais été confronté, et auquel il ne pourra rien opposer. Un rapport de la 173e Brigade aéroportée de Williamson, conclut ainsi la portée de l'opération Crimp :

« Le système de fortifications dans la zone d'opération était le plus étendu et la plus complexe que la brigade ait jamais rencontré. Il comprenait des galeries et des casemates défendues les unes par les autres et un labyrinthe de tunnels à plusieurs niveaux, dont certains construits en béton. Ils étaient protégés par des mines à déclenchement à distance et les accès étaient fortement piégés. De nombreux ensembles de galeries étaient en mesure d'abriter un bataillon. Les galeries ont été creusées sur une longue période et étaient invulnérables aux actions d'artillerie et aux raids aériens, sauf si elles étaient atteintes de plein fouet. Elles étaient d'une telle longueur et avaient tant d'entrées qu'une destruction complète exigerait un effectif important agissant pendant au moins un mois, utilisant des moyens anti-émeutes et du matériel de destruction en grande quantité. »


Un Miracle

Le général Westmoreland décida alors, de lancer une vaste opération de nettoyage de la zone nommée Le triangle de fer, toute proche de Cu Chi, une citadelle naturelle de jungle et de taillis couvrant une centaine de kilomètres carrés, une véritable enclave communiste aux portes de Saigon, un refuge depuis 25 ans pour les maquisards au cours desquelles toutes les tentatives pour le conquérir avaient lamentablement échouées. Westmoreland n'envoya pas sur le champ de bataille ses bataillons de GI's, les B'52s se chargèrent de déverser sur la jungle une pluie de défoliant chimique lors de la saison sèche. De la jungle, ne restait que les squelettes des arbres, et par tracts et haut-parleurs héliportés, l'US Army demanda aux combattants leur rédition et à la population civile des villages d'évacuer la zone avant son bombardement. Les B'52s revinrent pour larguer cette fois, bombes au napalm et incendiaire. Un formidable incendie, embrasant les bois morts et secs, provoqua alors un phénomène incroyable : la chaleur intense dégagée du sol forma à la rencontre avec l'air tropical humide, un tout aussi formidable nuage et une pluie diluvienne s'abattit sur la jungle en flammes, éteignant l'incendie en quelques minutes à peine ! Communistes ou non, voyaient dans ce phénomène inédit un signe des Dieux, qui sauva d'une mort atroce, les maquisards coincés dans les galeries les moins profondes.

CU CHI
VILLE-BASE 
MILTIAIRE


A la fin de 1966, la base militaire américaine de Cu Chi était installée, confortable : une petite ville dans la campagne à une quarantaine de kilomètres de Saigon. Camp de regroupement de soldats, de ravitaillement pour la région (dépôts d'essence, napalm, obus, etc.), base pour les hélicoptères, hôpital ultra-moderne d'évacuation (400 lits), QG du 25e régiment d'infanterie, comprenant administration et salle d'ordinateurs, etc., affairaient plusieurs milliers de GI's et d’auxiliaires qui y vivaient. Le plus grand confort prévalait : chaque grande tente de soldats disposait de l'air climatisé, les officiers bénéficiaient de maisons préfabriquées, et des terrains de sport avaient été aménagés. Ils pouvaient se distraire entre deux missions dans les salles de cinéma, les « Holidays Inns », officiellement appelés « Centre de repos » : bières glacées, concert pop music, jeunes vietnamiennes et Dough-Dollies s'y produisaient. D'autres préféraient les maisons closes situées à proximité immédiate du camp. L'Amérique ironisait un GI's avait greffé un morceau de son sol au Vietnam, visité par les grandes stars de l'époque, Marylin Monroe, John Wayne, etc., venus soutenir le moral des troupes.


La ville base militaire ne fut pas, pendant longtemps, un lieu sécurisé : ironie du sort, elle fut construite pratiquement au-dessus d'un volcan : sur un immense complexe souterrain. La situation de la base militaire de Cu Chi, au-dessus de galeries déjà existantes était, c'est le moins qu'on puisse dire, une véritable aubaine pour les maquisards. Les premiers attentats Viêt-cong, à la faveur de la nuit et depuis les boyaux, survinrent pendant la construction de la base, ayant pour objectifs, les tentes de l'intendance, les dépôt d'essence, de munitions, les hélicoptères, etc. En avril 1966, trois maquisards semèrent la panique en tuant plusieurs GI's, en parvenant à s'échapper sain et sauf. Bien sûr, les Américains ne tardèrent pas à soupçonner la présence d'une galerie sous leur camp, et des équipes de construction mirent à jour par hasard, avec leurs bulldozers, non pas une galerie, mais plusieurs galeries. Elles seront inspectées et rendues impraticables mais les attaques nocturnes continuaient. Il faudra plusieurs mois aux militaires américains pour sécuriser le camp, le rendre étanche aux galeries souterraines, mais pas à d'autres attaques.

Une fois que les militaires américains eurent réussi à bloquer toutes les galeries creusées sous la base de Cu Chi, les maquisards organisèrent une nouvelle structure souterraine l'encerclant, ponctuée en surface de postes de tir camouflés. Et la base militaire de Cu Chi a été la nuit, la cible régulière, tout au long de son existence, d'attaques extérieures, de tirs de sniper, de roquette, de grenade, de mortier : la meilleure méthode pour démoraliser les GI's empêchés de dormir, leur rappelant qu'ils n'étaient pas à l'abri d'un obus de mortier malchanceux, ou d'un raid kamikaze (à ce propos, un ou plusieurs officiers de l'armée impériale japonaise avaient rejoint après la guerre, l'armée de Giap, et étaient instructeurs militaires au Nord-Vietnam).

Les convois de camions de ravitaillement, accompagnés de blindés, venant de Saigon et de Long Binh (le plus gros entrepôt militaire de Saigon) étaient attaqués tout au long de la route, et le ravitaillement devint une véritable entreprise militaire en soi, baptisé Road runner. En moyenne quatre convois de soixante véhicules, le Cu Chi Express, faisaient quotidiennement le voyage, et il suffisait pour les maquisards d'immobiliser le véhicule de tête (mines, roquettes) ou bien un camion citerne ou de munitions, pour bloquer le convoi, puis d'ajuster un à un les véhicules arrêtés au mortier. Ainsi après de multiples attaques, les Américains décidèrent d'établir une zone de sécurité tout au long de la route : jungle, bosquets d'arbres, villages seront rasés au bulldozer, et d'accompagner les convois par une escorte d'hélicoptères.

La 5e Colonne

La base grouillait d’informateurs Viêt-cong, civils chargés du nettoyage, de l’entretien, de la blanchisserie, de la morgue, des ordures, etc., main d’oeuvre locale nécessaire pour assurer le fonctionnement du complexe militaire. Les employés indigènes vivaient à l’extérieur de la ville, dans des hameaux stratégiques ou non. Ils étaient fichés et fouillés systèmatiquement à leur arrivée et départ de la base par la Military Police. A proximité immédiate de ces villes militaires étaient implantés les bordels - pour soldats et plus luxueux pour les officiers - occupant plusieurs dizaines de prostituées.

La principale activité de cette 5e colonne était le renseignement, attentifs à la moindre conversation ou allusion concernant une prochaine attaque, notant les préparatifs et les fébriles activités des militaires inhérent avant une opération d'envergure. Les prostituées Vietnamiennes – les Boom boom girls – ont été particulièrement efficaces pour renseigner leurs camarades sur les défenses de la base : strictement interdites dans l'enceinte militaire, les GI's, qui en faisaient commerce, imaginèrent plusieurs moyens pour les faire rentrer clandestinement, en échappant aux postes de contrôle, et aux patrouilles de la Military Police, en empruntant des chemins peu surveillés... Informations qu'elles notaient précieusement, en plus des indiscrétions de leurs partenaires en mal d'affection, quant à leur prochain départ pour une mission périlleuse. Légende ou non, certains militaires Viêt-cong affirment que leur Etat Major du district de Cu Chi connaissait à l'avance, la date approximative, le lieu et la nature de toutes les plus grandes opérations militaires...

Plus tard, mieux équipés en armes, les Viêt-cong effectueront d'audacieux raids, en franchissant la ligne de défense de la base. Ces raids, souvent suicidaires, étaient exécuté par une trentaine de maquisards, parfois même par la cellule classique de trois hommes, et pouvaient provoquer des dégâts considérables. En février 1969, la base fut l'objet d'un raid hardi et particulièrement destructeur. S'approchant à la faveur de la nuit au plus proche de la base par les galeries, après s'être frayé une piste à travers le champ de mines, avoir franchi les barbelés, les maquisards pénétrèrent dans la ville-cité militaire et s'attaquèrent à ce qu'ils redoutaient le plus : les hélicoptères. 14 seront détruits et plusieurs soldats américains tués avant même que sonne l'alerte. Embusqués dans les recoins de la base, ils semèrent la panique pendant une heure puis se replièrent. 38 GI's tués, de nombreux blessés, contre 13 Viêt-cong morts héroïquement au combat dans l'enceinte. 

OPERATION ATTLEBORO

L'opération Attleboro débute en septembre 1966, connaît ses premiers combats en octobre et se prolongea tout au long du mois de novembre. Une opération Search & Destroy afin de sécuriser le périmètre d'une base militaire alors en construction, et de dénicher et détruire les probables souterrains ennemis, opération se déroulant autour de Tay Ninh (Tai Bi, Suoi Da, Dau Tieng), dans les environs du Triangle de fer et de la plantation Michelin.



Cette simple promenade militaire engageant peu d'unités américaines, aux prises avec un bataillon Viêt-cong bien retranché dans les galeries et les bunkers, devint une vaste offensive de l'US Army supportée par 22 000 GI's. Les rapports indiquaient que les snipers Viêt-cong – en particulier ceux camouflés dans les arbres – eurent un effet dévastateur dans les rangs US (les troupes américaines faisaient ici leur baptême du Feu, ignorant les ruses de l'ennemi), obligeant son commandement à faire venir en renfort pour les soutenir des forces aguerries. Profitant d'une certaine confusion dans la chaîne de commandement US, incapable de coordonner les différentes compagnies, les Viêt-cong lancèrent des attaques surprises sur les arrières et les flancs, compliquant davantage la confusion générale. Après une stabilisation du front, toutes les forces US présentes sur le terrain furent retirées le 5 novembre afin de laisser place à des bombardements intensifs. Les rapports indiquent la découverte par l'US Army de nombreuses entrées de tunnels et de caches enterrées contenant plusieurs tonnes de riz.

L'opération Attleboro révéla à l'US état major toutes les difficultés d'utiliser au mieux les troupes et leur matériel contre un ennemi insaisissable et déterminé, rompu à l'art de la guérilla dans la jungle. Elle révéla également que le système de rotation des soldats appelés au Vietnam pour une période d'une année, puis remplacés par d'autres nouvelles recrues, était parfaitement inadapté à la situation ; découvrant un pays, un climat et des pièges auxquels ils n'étaient pas préparé, ils étaient ainsi des cibles idéales pour les Viêt-cong. C'est tout le sens du film Apocalyps Now de Francis Ford Coppola, qui fait dire au colonel Marlon Brando, qu'avec moins d'hommes plus entraînés, et aussi moins confortablement installés dans les bases-villes militaires, la victoire aurait été évidente...

Cela étant les pertes Viêt-cong s'élevaient à plus de mille maquisards tués et une quarantaine de blessés, contre 155 Kill in Action pour l'US Army et près de 500 Wounded in Action.


OPERATION CEDAR FALLS

Incapables de dominer ces zones ou même d'en assurer la sécurité, chaque jour apportant son lot de soldats victimes de snipers, de convois attaqués, le Pentagone décida alors d'amplifier la stratégie déjà amorcée de la « Terre brûlée ». Les régions entourant Saigon ont été vidé de leurs populations, déplacées dans des hameaux stratégiques surveillés, dans des camps dans la périphérie de la capitale et d'autres grandes villes, voire tout simplement invitée à déguerpir ;les plantations, les forêts ont été rasés, méthodiquement par plusieurs tonnes de produits toxiques, de défoliants chimiques déversées, qui devaient, en théorie, contaminer et la terre, l'eau, et empoisonner son sous-sol. Le paysage ancestral de belles rizières et de jungles profondes se transforma en sol lunaire, désertique parsemé de cratères. Malgré cela, malgré les pertes importantes, la résistance Viêt-cong ne faiblissait pas.



Parmi la multitude d'opération Search & Destroy, 15.000, prenons l'opération Cedar Falls (du nom d'une ville de l'Iowa) de 1967 qui avait pour objectif premier la localisation et la destruction du QG souterrain de l'armée communiste pour sa IV région militaire, basée, selon le Military Intelligence au coeur de l'Iron triangle. Pour arriver à cet objectif, le commandant des Free Forces ne lésina ni sur les effectifs - 30.000 GI's et une armada d'hélicoptères lourds -, ni dans sa détermination à éliminer la résistance, en ordonnant la destruction des villages de Ben Suc – 3500 habitants-, de Rach Kien, Bung Cong et Rach Bat, et les hameaux isolés. Le 8 janvier 1967, les bataillons américains et Sud-Vietnamiens investissent la zone par surprise, aéroportés par une soixante d'hélicoptères, sans préparation d'artillerie pour augmenter l'effet de surprise ; sans conséquences car la cinquième colonne Viêt-Cong des bases militaires avait informé les préparatifs annonçant une opération d'envergure, les maquisards présents dans la zone, sur leur garde, gagnèrent au plus vite leurs galeries, bunkers et tranchées, mais n'opposèrent aucune résistance sérieuse.


Dans chaque village, hameau, les habitants furent soumis à l'interrogatoire par un bataillon de l'ARVN, plus particulièrement les hommes de 15 à 45 ans, afin de démasquer les éléments et cadres communistes, un seul officier fut démasqué, 28 fortement suspectés d'être maquisards ou cadres politique Viet Cong chargés de la propagande, dont un professeur de mathématique de l'université de Pékin – c'est peu pour une opération concernant 5.987 villageois. En attendant l'interrogatoire, des médecins de l'US Army, examinèrent et soignèrent les habitants « n'ayant reçu aucun soin depuis trois ans ».

Le lendemain, et jusqu'au 16 janvier, tous les villageois furent évacués par péniches de débarquement, par camions et par hélicoptères dans un camp de « réfugiés » temporaire, Phu Cuong, autorisés tout ce qui leur était possible d'emmener, y compris leur bétail (poules, cochons et buffles d'eau) et réserves de riz, « le plus humainement possible », selon un rapport de l'US Army. D'autres sont déportés dans des camps de « réfugiés » autour de la capitale, sortes de bidonvilles surpeuplés et surveillés.


Les derniers villageois de Ben Suc n'étaient pas encore évacués, que les équipes de destruction se mirent à l'oeuvre : les maisons en bois et bambou couvertes de chaume furent arrosées d'essence et incendiées. Puis avec acharnement, les bulldozers entrèrent en action, rasant leur fondation, et les constructions plus solides, les murs et clôtures, jusqu'au cimetière, cherchant et détruisant les galeries. Après quoi, cinq tonnes d'explosifs et quatre tonnes de napalm, furent disposés dans un cratère au centre du village détruit, puis recouvert de terre compactée par les bulldozers. La phénoménale explosion qui suivit devait en principe détruire toutes les galeries souterraines du village dans un large rayon, et leurs occupants, ou plus probablement le matériel militaire, les réserves de vivre non découverts.

Au final, il ne restait de ce village prospère après le départ de la troupe, plus aucune trace, mais un énorme cratère de terre brûlée imprégnée par l'odeur de napalm. Rien n'avait été prévu dans le camp de Phu Cuong, si ce n'est des tentes de l'armée en nombre insuffisants, une source d'eau potable, et des latrines vite engorgées par des milliers de déportés. Le général Westmoreland le reconnaissait en personne : « Unfortunately, the resettlement phase was not as well planed or executed as the actual evacuation. For the first several days the families suffered... ».


Mais l'opération Cedar Falls ne s'arrêta pas à la destruction de villages, son objectif étant la destruction du QG ennemi, situé, selon toutes les probabilités au cœur du Triangle de fer. Des formations spécialisées du Génie furent affectées à cette besogne : une soixantaine de bulldozers, des chars M48 équipés de charrues labourant en profondeur le sol, insensibles aux mines et capables de déraciner ou de sectionner les arbres, creusaient le sol et mettaient à jour les entrées des galeries, les tranchées, les bunkers, les fantassins suivaient et les « rats des tunnels » exploraient les galeries. Trois semaines seront nécessaires aux militaires pour dégager nettoyer 7 % de la surface du Triangle, seulement, et une infime partie de l'immense complexe souterrain.

Pour autant, le butin de l'armée américaine était exceptionnel : au total ont été découvert dans les galeries 500.000 pages de documents, dont certains ultra-secrets comportant des plans d'attaque (notamment un plan précis d'un attentat prévu à Saigon contre le général McNamara), des cartes détaillées de ravitaillement, des listes de noms d'agents infiltrés et le nom du village où ils étaient en fonction, etc., et les codes de cryptage permettant de déchiffrer les messages codés ; une tonne de médicaments, 7500 uniformes, 3,7 tonnes de riz, quantité d'armes et d'explosifs rejoindront de même les entrepôts américains. 740 maquisards communistes furent tués, 280 fait prisonniers, en plus des 5987 villageois évacués ; 9.445 mètres de galeries, 1100 abris et 60 bunkers furent détruits, 4 villages, 7 camps et 10 kilomètres carrés de jungle furent rasés. 72 GI's furent tués et 337 blessés, 11 morts et 8 blessés pour l'ARVN.


Le Pentagone considérant comme capitale la découverte de ce butin, estima qu'il s'agissait effectivement du QG Vietnamien pour la IVe région, et qualifia Cedar Falls d'opération pleinement réussie ayant atteint ses objectifs « Search and destroy ». D'autant plus que 540 partisans paysans communistes avaient, selon l'US propagande, préférés se rendre et rallier le camp du gouvernement (appelés Chieu Hoi).

Bien entendu, l'Etat major américain prenait ses désirs pour la réalité en annonçant qu'« une base stratégique ennemie a été attaquée de façon décisive et détruite », car il ne s'agissait, en fait, que d'un QG local, malgré la valeur des documents trouvés. De même, en annonçant à la presse que le Triangle de fer était sécurisé, que la plus grande partie des galeries avait été rendue inutilisable, les plus hauts gradés occultaient le fait que deux jours après l'annonce de la fin de l'opération et le retrait des troupes, des escouades Viêt-cong étaient déjà repérées dans la zone. Et peu de temps après, les avions de reconnaissance annonçait que la zone grouillait de maquisards...

Un officier Viêt-cong interrogé sur l'opération Cedar Falls, évoquait un fiasco militaire pour l'armée américaine, mais déplorait les pertes en hommes et en matériel, et jugeait que le plus grand danger avait été les « traîtres » qui informèrent l'ennemi et de l'infrastructure et du fonctionnement des complexes, et de l'emplacement des mines et pièges qu'ils avaient, pour certains, placés eux-mêmes. Mais la plus éclatante démonstration de l'inutilité et de l'inefficacité de l'opération Cedar Falls, ainsi que des opérations gigantesques du même genre, fut administrée exactement un an plus tard : la fête lunaire du Têt de 1968 allait voir une série d'attaques Viêt-cong contre les bases et les villes de tout le pays, et l'action la plus dévastatrice contre Saigon même, surgit directement des galeries du Triangle de fer, où était installé le poste de commandement chargé de l'offensive, par où transitait hommes et matériels, pour atteindre les jardins de l'ambassade américaine, opération suicide mais décisive qui ébranla les Américains et marqua le commencement de la fin de leur intervention au Sud-Vietnam.



TOO MUCH


Too much, jugeait un officier américain. Le général Bernard Rogers dans un rapport officiel adressé au Pentagone concernant l'opération Cedar Fall, soulignait l'exploit de son armée, mais se déclarait ému par le spectacle « pitoyable et pathétique » de ce déplacement massif de population ; plus tard, en 1973, le général reconnaissait :

« Il fallait s'attendre à ce que le déracinement de ces paysans provoque du ressentiment, et c'est ce qui arriva. »


L'opération Cedar Falls fut la première d'une série qui allaient bientôt vider la campagne. Le seul bataillon de la 25e Division d'infanterie stationné à Cu Chi tira en un mois pas moins de 180.000 obus sur le district, c'est-à-dire une moyenne de 4500 quotidiennement. En un mois, dans l'ensemble du Sud-Vietnam, les Américains tirèrent près d'un milliard de balles, dix millions d'obus de mortier et près de 5 millions de roquettes. Les Américains déclarèrent alors Cu Chi "Zone de tir à volonté", interdite à quiconque ne portait pas un uniforme des Free Forces : les GI's étaient autorisés à faire feu sur tout ce qui bougeait, hommes, femmes, enfants et buffles.

La destruction massive et organisée de la région de Cu Chi, et d'autres au Sud-Vietnam, provoqua, comme il se doit, l'effet inverse recherché dans la constitution d'un No Man's Land : plus l'armée américaine s'acharnait à tuer et évacuer, plus les réseaux de tunnels s'étendaient et se perfectionnaient, plus la détermination des partisans augmentait, et plus la haine – le mot est ici, faible - contre les Américains grandissait, et la volonté de Vaincre l'ennemi, l'envahisseur-destructeur, l'Alien, devenait un leitmotiv partagé, dès lors, par le plus grand nombre. Pham Van Chinh, un ancien maquisard en poste dans le village de Ben Suc confiait ainsi :

« Quand la population [du village de Ben Duc] a été évacué, cela a été très difficile pour nous. Les gens avaient soutenu les maquisards, qui étaient leurs fils et leurs frères. La destruction des maisons a fait naître en moi une haine profonde. L'ennemi avait fait du pays un désert. Il ne restait plus un arbre. Pendant l'opération Cedar Falls, je pouvais compter encore sur 200 hommes pour combattre à mes côtés. »

Un ancien soldat Vietcong racontait :

« Les souterrains sont issus d'une stratégie logique. D'abord ils ont servi à des individus, puis à des familles, et bientôt, nous nous sommes mis à construire des galeries pour relier un hameau à un autre. A la fin, il y avait des tunnels de communication principaux, des galeries secrètes, de fausses galeries. Plus les Américains nous chassaient de notre terre, plus nous nous enfouissions en Elle. »


GENIE VIETNAMIEN

Dans ce déluge de millions de bombes, les maquisards communistes pourront récupérer la charge de celles non explosées, nombreuses, et acquérir ainsi quelques tonnes d'explosifs et de métaux servant à la fabrication d'armes ou de pièges. Comme le reconnaît un ancien maquisard, la plupart de leur matériel, avant et même après l'ouverture de la piste de ravitaillement Ho Chi Minh, entre le Cambodge et Cu Chi, provenait de l'US Army : vols discrets dans les entrepôts maritimes, notamment de Saigon, marché noir, trafic de médicaments et de munitions, et surtout, récupération de n'importe quel objet laissé par les GI's, outre les précieuses armes et munitions prises sur un cadavre ennemi. C'est-à-dire, matériel et métal des épaves d'hélicoptère ou de blindé, les parachutes, douilles, gourdes, caisses métalliques de munitions, barils d'essence, boîtes de conserve ou en carton, canettes de Coca ou Budweiser, sacs plastique et sacs de riz vides, etc., le moindre objet abandonné était recyclé, d'une manière l'autre ; la canette, par exemple, devenait le plus souvent une grenade artisanale, un parachute faisait plusieurs hamacs ou des dizaines de masque à gaz, etc. Un général affirmait qu'il pouvait très bien faire d'une petite cuillère, une arme meurtrière, et ordre avait été donné aux soldats de ne rien laisser derrière eux après un bivouac. Les maquisards pouvaient également se procurer d'autres matériaux sur les chantiers des hameaux stratégiques (notamment bois, bambous, barbelés, clous, etc.), ou s'approvisionnaient en métal en démontant les voies de chemin de fer (servant notamment pour la construction de bunkers).

Plus tard, lorsque les troupes américaines commencèrent à évacuer le pays, d'étranges commerces apparurent entre Viêt-cong et soldats de l'AVRN qui leur vendaient volontiers munitions, médicaments et vivres. En 1974, le général Tran Quo Lich fut ainsi destitué pour avoir vendu une ou plusieurs tonnes de riz à un homologue ennemi... Mais les services de renseignement américain estimait que ce type de commerce existait dès 1968, et notamment lorsque l'armée Sud-vietnamienne remplaça les GI's à partir de 1971-72 de la base militaire de Cu Chi, affaires de taupes infiltrées et de hauts gradés avides de s'enrichir, avant la défaite qui venait inéluctablement.

Ce système D va même s'appliquer à améliorer, à partir de 1972, les batteries de missiles Sol-air SAM 5 livrées par les Soviétiques (moins performants que les SAM 6), afin d'atteindre les B-52 volant à haute altitude. Les premiers abattus sont fêtés comme il se doit à Hanoï : avec humour plusieurs carcasses de B-52 seront présentées au public dans les cages du Jardin botanique réservées autrefois aux fauves...

GENIE AMERICAIN

En 1962, la Section d'études pour les actions de guerre spéciales, le Limited Warefare Laboratory (LWL), fut chargé par le Pentagone, d'inventer du matériel anti-guérilla dans le cadre d'un programme destiné à équiper de nouvelles armes adaptées à ce type de guerre, les forces spéciales de l'armée américaine. Plusieurs armes virent ainsi le jour, faisant dire, au sénateur William Fullbright, alors président des Affaires étrangères du Sénat, que le président Johnson « croyait que la société primitive des Vietnamiens était incapable de l'emporter sur la puissance illimitée des Etats-Unis ».

En vertu d'une opinion admise par l'ensemble des chefs militaires, la guerre du Vietnam devait être non pas un conflit classique ordinaire mais plutôt une opération policière d'envergure, avec le soutien des Vietnamiens hostiles au communisme, fatalement nombreux. L'on songeait alors sereinement aux succès de l'armée de l'Afrique du Sud, pays de l'apartheid confronté à la guérilla socialo-communiste du terroriste Mandela, plutôt qu'à l'écrasante défaite française.

Mais l'opération Crimp démontra que les armements conventionnels étaient parfaitement inadaptés à la guérilla souterraine, et que le soutien des armes de technologie avancée risquait fort de ne rien soutenir du tout, même si le Pentagone considérait encore que la technique primitive des tunnels reflétait parfaitement l'infériorité de l'ennemi, et de l’arriération de son peuple.

Nécessaire pour l'exploration des souterrains

Dès 1966, à la demande du Pentagone, les techniciens inventeurs d'un laboratoire de recherches, le Limited Warefare Laboratory (LWL) élaborèrent une arme dédiée à la guerre souterraine, un « Nécessaire pour l'exploration des souterrains », comprenant trois objets. Une lampe torche puissante montée sur une casquette – sur le modèle classique de l'équipement spéléologique ou des mineurs -, mais équipée d'un interrupteur que l'on pouvait actionner par la bouche, en le mordant pour l'allumer ou l'éteindre, afin de laisser les mains libres aux combattants des étroits boyaux. Un système de transmission par fil à partir d'un enrouleur fixé au ceinturon, muni d'un « micro à conduction par les os », la réception se faisant par un écouteur placé à l'intérieur de l'oreille. Enfin, un revolver calibre 38 muni d'un silencieux et d'une lampe de pointage minuscule mais de grande intensité, fourni avec une paire de bouchons destinés à obturer les oreilles au moment du tir. Les premiers essais furent désastreux : l'interrupteur buccal était réticent, la torche aveuglait son utilisateur, et la casquette le faisait davantage transpirer, le système de transmission était défectueux, et les fils déroulés emmêlés s'avéraient gênant en cas de retraite rapide (le retournement du corps était souvent impossible, le soldat devait donc reculer). Le calibre 38 était une véritable catastrophe, encombrant, trop grand pour une bonne manipulation rapide dans les boyaux, comme d'ailleurs le M16.



Dogs

Le Pentagone décida d'utiliser, tout comme les Viêt-cong, une arme primitive afin d'inspecter les tunnels pour prévenir de la présence ennemie : les chiens. Ce fut là une véritable hécatombe, les chiens sentaient effectivement l'ennemi et prévenaient leurs maîtres, mais ils étaient incapables de dégainer devant l'ennemi embusqué, ou de détecter les multiples pièges disséminés dans les galeries. Les Viêt-cong pour prévenir de telles intrusions utilisèrent de leur côté quantité de poivre, méthode primitive mais terriblement efficace. L'on arrêta le désastre canin, imploré par les maîtres-chiens de l'armée.

People Sniffer

La compagnie General Electric, apporta sa contribution à l'effort de guerre, en inventant le « People Sniffer » (renifleur d'homme), officiellement appelé « Détecteur olfacto-électronique de personne » qui devait permettre la « détection d'humains par la saisie et la sensation des exsudations et des effluves naturels de l'homme », qu'ils soient de nature gazeuse ou solide. Un instrument d'une taille et d'un poids généreux, que les GI's déposaient par hélicoptère aux abords d'une entrée de galerie, d'une inefficacité remarquable : les pannes étaient légion, et l'appareil ne faisait aucune distinction entre les soldats des deux camps. Utilisé pour un temps, les maquisards vietnamiens profitèrent de l'engin pour laisser de fausses traces (des sacs d'urine, par exemple), entraînant GI's et B 52 sur de fausses pistes.

Tropical tree

Puis vint un autre appareil sophistiqué, l'Air Delivered Seismic Intruder Device (Appareil largable de repérage d'intrusion sismique), surnommé Tropical tree (arbre tropical). C'était un petit engin d'un mètre de hauteur et de quinze centimètres de largeur qui ressemblait à une bombe. Lâché d'un avion, l'appareil s'enfonçait dans le sol et une antenne jaillissait, camouflée en feuillage. Il était en mesure de capter et de transmettre des informations sismiques – vibration des pas de personne, de vélo, de camion, etc. -, et fonctionnait avec une batterie qui durait un mois. Les émission codées étaient relayées par avion survolant la zone, et à la moindre alerte, l'artillerie ou les bombardiers intervenaient. Une version perfectionnée du système Mark One. Cet engin causa effectivement, pour un court temps, quelques dommages aux maquisards, étonnés d'être repérés aussi facilement dans des zones où nul avion ou patrouille de reconnaissance n'avait été aperçu. Après rapide découverte de l'ingénieux engin, les maquisards purent cependant très facilement les rendre inoffensifs et s'emparer des batteries pour éclairer leurs galeries...

Le cri de la punaise

C'est le summum de la sophistication technique Made in USA, concocté par les chercheurs du LWL, financé par le Pentagone : le cri de la punaise. Il s'agissait d'une utilisation tactique de vulgaires punaises de lit (des arthropodes chercheurs d'hommes selon les ingénieurs) pour avertir la présence de Viêt-cong, car, en effet, les punaises émettent un hurlement - de joie – causé par leur excitation lorsqu'elles sentent la présence de nourriture, c'est-à-dire en l’occurrence, le maquisard enterré. Il suffisait donc d'équiper des sacs de punaises de lit d'un puissant amplificateur, et de les disposer dans les galeries : les GI's devaient être ainsi prévenus de leur présence par les crissements de joie des punaises flairant la proximité d'un repas communiste ! Les premières expériences in situ démontrèrent que les vaillantes punaises embrigadées étaient, l'on ne sait pourquoi, en état d'excitation permanent, même si nul communiste se trouvait à proximité, qui mit fin à cette brillante technologie.

Magnétomètre différentiel portable

Le Portable Differential Magnetonmeter (Magnétomètre différentiel portable), ou plus simplement le Détecteur de galeries, était censé, comme son nom l'indique, révéler dans le sous-sol la présence de vide. Théoriquement il suffisait de planter le capteur dans le sol et l'émission d'un signal sonore avertissait ses manipulateurs d'une probable galerie. Simple. Apporté à Cu Chi par les équipes spéciales du New Equipment Training Team (NETT), le détecteur s'avéra décevant : d'un poids de 50 kilos, l'engin était quasi intransportable dans la jungle, ou de ce qu'il en restait après le passage des B52, son installation effective prenait beaucoup trop de temps et la manipulation des commandes était malaisée, et son rayon de détection était faible. Quelques engins expérimentaux tombés en panne seront tout bonnement abandonnés dans la jungle : la chaleur tropicale, les pluies et le désintérêt des GI's avaient eu raison de l'engin.

Seismic Tunnel Detector

Les échecs répétés constituèrent, sans doute, une sorte d'émulation entre les laboratoires : les scientifiques, ingénieurs, redoublèrent d'efforts et multiplièrent les inventions. Parmi les dizaines, plus farfelues que les punaises de lit, le Seismic Tunnel Detector (Détecteur sismique de tunnels), un instrument utilisant cette fois la technologie du sonar. A nouveau, le secteur de Cu Chi fut choisi pour tester en conditions réelles, l'appareil. A nouveau, la déception fut grande : il ne fallait pas moins d'une heure pour installer l'encombrant et lourd instrument dans la jungle pour examiner une zone de cinq m², un temps largement suffisant pour les snipers d'ajuster leur tir... Le projet fut abandonné.

UNIVAC 1005 et NCR 500 [13]

Les premiers ordinateurs ont été employés dès 1965 au Vietnam : l’UNIVAC 1005 et le NCR 500, pour la première fois participaient à une guerre. Chaque service des différents corps d’armée disposait de puissantes machines, employées dans un premier temps pour la gestion, la maintenance, la logistique et l’intendance des tonnes de matériel importées des USA, et des soldats, pour l’administration, les statistiques, etc. Les ordinateurs vont progressivement envahir les domaines dédiés aux civils et au contrôle des populations, fichées informatiquement.Dans le domaine du contre-espionnage, le moindre engagement, aussi bref ou minime soit-il, était introduit dans les machines, alors imposantes, pour compiler une banque de données qui, espérait-on, permettrait, par déduction, de prévoir où et quand l’ennemi allait déclencher une attaque, mais aussi, quelle était la réponse la plus appropriée. Étaient également ingurgité par les machines, les listes des Viêt-cong et des sympathisants communistes, prisonniers, connus et supposés, leur nom, ville ou village d’origine, leur âge, etc., permettant au programme Hamlet Evaluation System (Système d’évaluation des hameaux) de classer l’ensemble des villages du Sud-Vietnam par degrés selon les affinités qu’on leur supposait avec le Vietcong. Ce programme offrait ainsi une aide à la décision à l’Etat major pour la destruction ou non d’un village.


Noyer

Si la détection des galeries, des maquisards enterrés s'avéra être une mission impossible pour les savants, de leur côté, la soldatesque sur place chercha, de manière moins originale et plus pragmatique, les moyens de détruire ou d'endommager gravement les réseaux souterrains. Et l'on pensa que les inonder serait un moyen facile et commode. Une première tentative fut faite en décembre 1967, après la découverte d'un vaste complexe souterrain, situé à proximité de sources d'eau. L'idée était simple mais pas aisée à mettre en œuvre, les travaux pour amener l'eau en quantité aux entrées de galeries exigèrent la contribution d'un bataillon du Génie, de bulldozers, de pompes à eau et de générateurs, de kilomètres de tuyau flexible, de kilos d'explosif, de dizaines de camions et d'un bataillon chargé de surveiller la zone. Le résultat ne fut pas à la hauteur de l'objectif, l'eau pompée et déversée dans le complexe – 3500 litres d'eau par minute pendant 3 jours – ne réussit nullement à l'inonder, tout du moins dans sa totalité. Et en désespoir de cause, l'on envoya les faisant flotter des charges creuses de terrassement qui explosèrent dans les galeries supérieures ; mais même ainsi, une partie seulement du complexe souterrain fut détruit. Pour le capitaine Herbert Thomas, en charge de l'opération : « Même si nous avions détourné la Rivière de Saigon ou une rizière entière pour amener l'eau dans les galeries, ça n'aurait pas marché. Le problème, c'est qu'à la saison sèche la couche de latérite argileuse absorbe l'eau. » Le colonel Thomas Ware jugeait également le procédé inopérant : « Cela les endommageait peut-être pendant un moment, mais les fermetures étanches fonctionnaient bien. Et les Viets revenaient toujours. »

Exploser

La méthode souvent employée de destruction par explosif était, de même, inopérante, et selon un officier, essayer de détruire de cette manière les – kilomètres de – souterrains revenait à vouloir vider un fleuve à la petite cuillère. D'autant plus que les maquisards souterrains reconstruisaient ou réparaient les galeries, imperturbables. Un nouvel explosif fut spécialement inventé, un explosif liquide, devant, théoriquement, s'infiltrer dans les moindres recoins des souterrains. L'on choisit une galerie de 300 mètres abandonnée pour procéder à des essais in situ. Une pompe injectait le liquide mortel dans la galerie par des tuyaux flexibles, mais ceux-ci ne passèrent pas les coudes à angle droit des boyaux, s’emmêlèrent et finalement se bouchèrent, même chose pour les fils électriques servant à la mise à feu de l'explosif... Les ingénieurs déclenchèrent cependant l'explosion, faisant trois blessés grave en surface parmi les GI's : une bagarre suivit entre ingénieurs et la troupe. Les concepteurs s'en retournèrent à leur laboratoire et l'on renonça au nouveau liquide explosif.

Gazer

L'on utilisa alors les gaz explosifs classiques, exigeant moins de technologie et d'un maniement moins laborieux : un engin civil du commerce fut adapté, le Mighty mite, appareil soufflant un gaz très volatile, le plus souvent de l'acétylène (inversement, il insufflait de l'air frais lorsque les GI's exploraient un souterrain), dans les galeries dont on avait bouché les accès, et les cheminées de ventilations, tout du moins celles découvertes, puis une charge ordinaire déclenchait les explosions en chaîne à l'intérieur des galeries. Mais là aussi, les résultats étaient efficaces mais décevants : le gaz s'échappait souvent d'issues non découvertes, fuyait par les conduits de ventilation de faible diamètre difficilement détectables en surface, les trappes étanches et pièges à gaz des galeries limitaient à merveille leur propagation. De plus, pour venir à bout efficacement d'une galerie de 500 mètres, cela exigeait à la fois une quantité de matériel – générateurs électriques, pompes, réserves de gaz – et de temps – trouver puis boucher toutes les issues et conduits d'aération, installation du matériel, etc. – et d'hommes – bataillons du Génie et de protection – incompatibles pour des missions en territoire ennemi. L'entêtement des ingénieurs, pourtant, n'en demeura pas moins acharné, qui inventèrent une turbine souffleuse d'une plus grande efficacité, mais pesant 400 kilos, et comme d'autres engins, inadapté au climat vietnamien...

L'utilisation de gaz chimique connut plus de succès, c'était d'ailleurs la hantise des maquisards vivant dans les souterrains : la mort par asphyxie était, selon les témoignages, la plus horrible des choses. Mais les inconvénients pour installer une machinerie efficace étaient aussi prodigieux qu'avec le gaz explosif.

Bulldozer

Les bulldozers, les tanks munis de charrues ou de lance-flamme de l'opération Cedar Falls avaient parfaitement réussis leur mission d'échapper à la fois aux protections ennemies, peu vulnérables aux mines, aux snipers embusqués dans les bunkers, et de découvrir les défenses et les accès des galeries souterraines, mais pour être totalement efficace, cette tactique exigeait pour une zone étendue, une soixantaine d'engins, tombant régulièrement en panne (les mines jouèrent leur rôle) et plus grave, consommant plusieurs centaines de litres de gas-oil par jour : l'intendance suivit difficilement au prix d'un effort considérable pour acheminer barils d'essence, d'huile, pièces de rechanges et équipes de mécaniciens, qu'il convenait de protéger. Et malgré l'enthousiasme de l'Etat major américain, une telle opération tactique de cette envergure ne sera d'ailleurs jamais renouvelée.


Les rats des tunnels

Ainsi, malgré les efforts des scientifiques, les bricolages parfois ingénieux des GI's, aucun moyen, aucune arme, aucun procédé, aucune technique, ne put venir à bout des souterrains, ou plutôt ne dissuada pas l'ennemi d'abandonner ce type de guérilla. Le général Ellis Williamson, commandant de la 173e aéroportée pendant l'opération Crimp, à propos de l'impossibilité de détruire les souterrains, exprima son avis de manière très imagée :

« Ça revenait pratiquement d'essayer de combler le Grand Canyon à la fourche. On travaillait encore et toujours, on faisait sauter et exploser, et on se remettait encore à travailler, mais leur réseau de souterrains était toujours en place. Ils étaient tellement grands, tellement profonds et tellement nombreux que cela devenait matériellement impossible. »

Et dès lors, le principal instrument contre la guérilla souterraine imaginé par le Pentagone, aura été une section spéciale, composée de volontaires, surnommés « les rats des tunnels », Américains et Australiens, et Sud-coréens de petite corpulence, utilisant, eux aussi dans le boyaux, les armes dites primitives : le vieux Colt 45 de l'US Army, et le couteau de combat, arme aussi antique que la guerre elle-même. Peu nombreux seront les GI's à accepter de s'engouffrer ainsi dans les boyaux et les quelques rats ne pourront rien contre l'immensité du réseau.



Psychologie

« Jamais dans l'histoire des Etats-Unis nous n'avons, autant qu'au Vietnam, utilisé les tactiques de guerre psychologique » affirmait le capitaine américain Andria Endrijonas, officier des PSYOPS – Opérations Psychologiques – de la 25 Division d'infanterie à la base de Cu Chi en 1968. Nous l'avons évoqué, le président Diem avait instauré en 1963, en même temps que le programme Startegic Hamlets, les lois d'amnistie pour les Viêt-cong rendant leurs armes, mais les résultats furent peu probant. Avec les bombardements massifs des B'52s de l'US Air Force, le nombre de déserteurs Viêt-cong nommés Chieu Hoi, augmenta considérablement, et en particulier dans l'enfer de Cu Chi.

À peu près toutes les techniques furent employées ; en juin 1968, plutôt que des bombes, les avions larguèrent sur le seul district de Cu Chi 22 millions de tracts ; les hélicoptères sillonnaient, le plus souvent la nuit, les plaines où étaient situées les galeries et diffusaient par haut-parleurs des messages enregistrés de toutes sortes, les exhortant à déserter, le très classique « Pendant que vous battez sur le front, vos épouses à l'arrière vous trompent », ou le plus sentimental « Ta mère s'use les yeux à force de pleurer », etc. Des messages intitulés « Âmes errantes » rappelaient aux maquisards, par des sons terrifiants, une ancestrale superstition d'une âme errante à jamais parce que le corps n'a pas été enseveli sous une tombe marquée de son nom. Au sol, pendant les opérations de nettoyage, les haut-parleurs placés sur des camions, ou des tanks, diffusaient les paroles de déserteurs Viêt-cong qui appelaient leurs anciens camarades, par leurs noms, à cesser le combat et à le rejoindre. D'autres messages les informaient que les déserteurs pouvait bénéficier d'une « prime » en argent. Etc.

Au plus fort des bombardements du district de Cu Chi, les militaires américains observèrent ainsi l'augmentation du nombre de Chieu Hoi, mais il s'agissait en majorité de simples combattants, peu de cadres politique et d'officiers désertaient. Ces derniers plus âgés le faisait presque toujours au nom de l'appel de la famille, car les permissions étaient rares, voire inexistantes, et les maquisards séparés de leurs épouses, familles depuis plusieurs années cédaient à la tentation. Les centres Chieu Hoi, comprenant habitat et services, regroupaient les déserteurs qui y étaient soignés et interrogés pendant deux ou trois mois ; après cette période d'incubation, ils pouvaient soit rejoindre leurs familles, soit s'engager dans l'armée et devenir les auxiliaires des Rats des Tunnels, ou guides éclaireurs dans d'autres bataillons.

Mais des US militaires, sceptiques et soupçonneux, estimaient que pour un certain nombre, leur désertion était toute provisoire : les faux déserteurs profitaient ainsi de quelques mois pour soigner une blessure, se refaire une santé, manger à leur guise, se distraire aussi, peut-être revoir leurs familles, avant de rejoindre le maquis Viêt-cong. Le spécialiste américain des questions militaires, Cincinatta, écrit dans son livre Self Destruction :

 « Une fois bien rétablis, ils disparaissent de nouveau et allaient retrouver leurs camarades. Il y a des signes tendant à prouver que certains Viet-cong, à des intervalles suffisants pour ne pas éveiller les soupçons, changèrent de camps pas moins de cinq fois. »


L'OFFENSIVE DU TÊT

Les No Man's lands entre la frontière du Cambodge et Saïgon ne profitaient à aucune armée en présence, qui d'une certaine manière, se neutralisait l'une l'autre, aucune n'avait l'avantage décisif. Dans le district de Cu Chi, malgré les pertes conséquentes du camp Viêt-cong, la résistance restait acharnée, incapable de conquérir militairement le territoire mais bien déterminée à s'y maintenir. Du côté américain, il était devenu évident, malgré les nombreuses victoires, qu'il serait impossible d'éliminer le réseau souterrain, qui d'ailleurs proliférait, et donc, de s'assurer du contrôle parfait et constant du territoire.

Le 30 janvier 1968 est lancée l’offensive du Têt par les Viêt-cong appuyés par les soldats de Giap, toutes les villes et les bases militaires du Sud-Vietnam sont attaquées. En principe, les populations urbaines devaient rejoindre ou aider l’offensive générale, l’erreur de Giap, car elles resteront passives, faisant de cette gigantesque opération un échec total sur le plan militaire, et plus inattendue, une victoire éclatante psychologique : l’opinion publique américaine préparée par la propagande de l’armée à une victoire certes douloureuse mais bien acquise regarde effarée sur leurs écrans de télévision, les dégâts faits à l’ambassade américaine à Saïgon, et la grande ville de Hué prise et résistant aux contre-offensives des GI’s. A nouveau, les soldats américains ne font pas dans la demi-mesure car les villes sont réoccupées mais en ruines, les quartiers urbains sont simplement détruits par l’aviation et l’artillerie américaines. La belle ville historique de Hué qui résista pendant plusieurs semaines est endommagée à 80 % à la fin des combats. L’officier américain chargé de reprendre la ville de Ben-Tre déclarait à un jour naliste de l’Associated Press, Peter Arnett :
« It become necessary to destroy the town to save it »
New York Times des 5-6 février 1968.





Le 31 janvier, le « commandement des forces armées révolutionnaires » affirme dans un appel adressé aux « compatriotes»: « l'offensive générale tant attendue contre la clique Thieu-Ky est déclenchée ». Il s'agit de « renverser le pouvoir » établi à Saigon et d'obtenir, pour mener à bien « cette mission lourde et sacrée », l'aide de la population. Cette aide est censée acquise, puisque le 3 février le Comité central du F.N.L. prétend que « partout, en coordination avec les forces armées populaires de libération, les couches populaires se sont lancées à l'attaque des Yankees et des fantoches, ont libéré les villes et les campagnes pour y établir. le pouvoir révolutionnaire» Le texte se termine par une invitation au soulèvement général. Il est certain que ce dernier ne s'est pas produit, que les insurgés n'ont pu se maintenir dans aucune des villes qu'ils avaient attaquées ; et sauf cas isolés, les populations urbaines n'ont pas rejoint l'offensive.

Pourtant, la haine contre « l’Américain» était prégnante, décrite par le journaliste Fernand Gigon , pas particulièrement partisan des Viêt-cong. Son récit publié dans le mensuel Connaissance du Monde en février 1968, évoque la dure vie journalière des habitants de Saïgon et leurs sentiments ; ces extraits sont éloquents :

« D’abord et en premier lieu, une haine générale à l’égard des Américains. Trois, quatre pour cent, peut-être cinq, de la population se déclarent enchantés de leur présence. Et les autres ? De l’hôtesse de bar au secrétaire de ministre, en passant par le coolie-pousse et la dactylo de l’administration, tous, unanimement, crachent leur haine sur l’occupant et essaient d’en profiter. A aucun moment, ils ne pensent qu’il se bat pour eux, pour leur «liberté de choisir leur genre de vie» comme le dit la propagande made in U.S.A. [...]




Toute la journée les mêmes plaintes, confites dans le mépris et dans le ressentiment. Cette haine ne se transforme pas encore en agressivité, mais est assez vive pour empoisonner l’existence. Les permissionnaires américains de la base de Bien Hoa ne sont pas autorisés à descendre à Saïgon, sauf en petits groupes. […]

Les américains se rendent compte de cette marée de haine qui les entoure et un jour risque de les submerger. Leur section psychologique vient d’envoyer dans le delta du Mékong des groupes de spécialistes pour interroger les villageois, ou ce qu’il en reste, victimes d’un napalmage. Les conclusions de cette Commission sont réellement ahurissantes : elles tendent à prouver que les nha-qués du Sud-Vietnam ne sont pas mécontents, qu’ils se nourrissent nul ressentiment à l’égard des Américains car, dit le rapport, «ils comprennent pourquoi, dans notre lutte contre les agresseurs communistes, nous sommes obligés d’utiliser tous les moyens de destruction mis à notre disposition». Dans leur recherche éperdue de justification, ces spécialistes oublient peut-être que des Asiatiques aussi polis que des Vietnamiens ne diront jamais un mot, une phrase qui puissent déplaire, surtout s’il s’agit de ces «grands nez» d’Américains, distributeurs de riz, de médicaments et de paillotte. A mesure que l’escalade monte sur ses sommets, le nombre de mutilés et d’estropiés augmente. On les voit dans la rue traînant leurs moignons de membres à moitié dévorés par le napalm ou boîtant bas, béquille à l’appui. [...]





De plus en plus souvent, des villages sud-vietnamiens sont attaqués aveuglément par l’aviation américaine qui pense ainsi en déloger les partisans vietcong. Le Général Westmoreland, dans un récent rapport, parlait de quatre cent soixante attaque par erreur. Dès que les avions U.S. ont regagné leur base, les notables des villages sortent de leur coffre de santal leur tunique noire, s’en vêtent et partent à Saïgon demander aux autorités américaines des indemnités. [...] Les réfugiés : dans le sud du Vietnam, ils sont près d’un million à vivre loin de leur village et de leurs champs. Le napalm, les gaz BZ 7, les produits chimiques qui provoque la défoliation, les attaques aériennes des B 52, les ont chassés de leurs terres. Pauvres et dénudés, parmi les plus miséreux, ils vivent en marge des villes ou des hameaux reconstruis à leur usage. Sans contrôle, sans hygiène, ils deviennent facilement les victimes et les proies des maladies.»





L’offensive du Têt est une défaite militaire, mais elle a prouvé l’incapacité des autorités de Saigon à préserver la population invitée à se placer sous leur protection, et l’existence de complicités populaires particulièrement efficaces qui ont permis à 5 000 maquisards de s’infiltrer sans obstacle dans Saïgon. Selon le Lieutenant-colonel Jean-Louis Dufour :
«Il est finalement peu d’exemples de villes bien défendues qui soient prises délibérément d’assaut avec succès. Mais la victoire ne se situe pas toujours où l’on croit. Elle n’est pas forcément militaire. Lors de la guerre du Viêtnam, dans la nuit du 30 au 31 janvier 1968 et les jours suivants, les Nord-Vietnamiens ont vainement tenté d’emporter Hué. Sans doute estimaient-ils qu’après une minutieuse préparation, leur attaque ne pourrait pas être repoussée par les troupes « fantoches » sud-vietnamiennes, mal appuyées par des unités américaines estimées à tort peu combatives et qui se battront avec ardeur. La véritable ambition de cette opération stratégiquement réussie est dans l’écho espéré de cette bataille. Grâce aux médias, il n’est pas de meilleur argument que des combats urbains, forcément spectaculaires, pour attirer l’attention du public sur les méfaits d’une guerre détestable. En assaillant Hué, la partie nord-vietnamienne, qu’elle soit ou non tactiquement victorieuse, espère en tout cas saigner, au vu et au su de tous, ses adversaires yankee ; elle attend de son offensive un retournement de l’opinion publique américaine, marquée par les images insupportables des boys tués dans les combats de rues.»



CONTRE-OFFENSIVE


La pression de l’opinion publique (et notamment des jeunes appelés), des médias, la diplomatie de pays préférant une issue politique au conflit, et les manoeuvres des politiciens américains cherchant à conquérir la masse grandissante des «opposés» à la guerre, décidèrent le gouvernement à se désengager honorablement de ce qui était considéré comme un bourbier, et les partisans de la «vietnamisation» de la guerre obtiendront le départ progressif de l’infanterie - troops ground -, l’aviation et la marine restant pour aider les forces militaires Sud-Vietnamiennes.

Car le Pentagone veut laisser à son allié un territoire nettoyé, épuré, vidé. Dans ce dessein, le bombardement aérien systématique des campagnes, par hélicoptères armés et par les B'52s, s'intensifie. L'objectif « vise à créer autour des principales cités des glacis difficilement franchissables, à l'abri desquels se développe la ''nouvelle société'' urbanisée, facilement contrôlable par le régime au pouvoir ». Selon Mike Davis, le vidage des campagnes et l'urbanisation forcée faisait ainsi partie intégrante de la stratégie militaire américaine :

« Puisque, selon le stratège militaire Samuel Huntington, le vietcong constituait « un pouvoir puissant que l'on peut déloger de sa base tant que sa base continue d'exister », lui et d'autres faucons plaidèrent pour l'éradication de cette base. Les bombardements américains de terreur furent opérés avec une telle force, « à une échelle si énorme qu'elle entraîn[a] une migration massive des campagnes vers les villes [au point que] les présupposés sous-jacents de la doctrine maoïste de la guerre révolutionnaire [ont cessé] d'opérer [sic]. La révolution rurale d'inspiration marxiste est sapée à la base par la révolution urbaine soutenue par les américains. » Au cours des années de guerre, comme le souligne l'historienne Marylin Young, le taux de population urbaine du Sud-Vietnam est passé de 15 à 65 %, avec le déplacement de 5 millions de paysans transformés en habitants de bidonville ou de camps de réfugiés. »






L'Etat major américain décida alors, afin de mettre un terme définitif aux réseaux souterrains, de recourir à la bonne vieille recette du stratège « Bomber » Harris, le désurbaniste britannique qui durant la seconde guerre mondiale avait organisé la destruction systématique des villes de l'Allemagne – et de France dont Royan -, et initié son homologue américain au bombardement aérien massif pour les villes du Japon. Les savants américains inventèrent donc des bombes plus adaptées, plus puissantes, s'enfonçant profondément dans le sol, et la monstrueuse bombe de sept tonnes creusant un cratère de 100 mètres de diamètre largable depuis un hélicoptère pour une plus grande précision, et la CBU-55, et la « bombe à dépression tremblement de terre » - et suivit la plus grande opération de bombardement aérien devant « Ramener à l'âge de pierre, le Vietnam ».


Ce fut effectivement le cas du district de Cu Chi, car lorsque cessèrent les bombardements aériens contre le Nord Vietnam, en octobre 1968 au terme d'un accord, les B'52s furent en partie réaffectés en mission dans la région du delta, et commença alors un déluge de feu. En 1969 le district était anéanti, les installations souterraines en partie détruites, car les chapelets des nouvelles bombes perforaient le sol sur plusieurs mètres avant d'exploser, creusant des cratères de 10 à 12 mètres de profondeur, et les tremblements qui suivaient provoquaient l’effondrement des souterrains sur une largeur de plusieurs dizaines de mètres. Les quantités de terres ainsi soulevées retombaient au sol dans un rayon de plusieurs centaines de mètres, obstruant les orifices des cheminées de ventilation. Ce fut l'enfer, et en 1970 une poignée seulement de maquisards enterrés tentait d'y survivre dans la hantise.


Opération Phoenix

Peu avant, un secrétaire Viêt-cong d'un village du district de Cu Chi, qui était passé à l'ennemi, avait fourni aux militaires américains de précieux renseignements concernant entre autre, l'emplacement des réseaux qu'il connaissait. Plus de trois cents maquisards furent ainsi capturés lorsque le traître accepta de guider les soldats dans le dédale des zones minées pour attaquer une base souterraine, avec succès. L'on découvrit alors d'importants documents, dont la liste précieuse des membres du F-100, organisation clandestine s'occupant des attentats et des sabotages dans la capitale : elle fut elle-aussi décimée, la liste comportant le nom, l'adresse, l'emploi des terroristes.

C’est à partir de cette époque que le programme américain Phoenix de contre-renseignement donna amples satisfactions : des infiltrés – et là aussi l’on utilisa les charmes de demoiselles pour séduire des cadres politique – fournissaient maintes informations. L’opération Phoenix visait, entre autres et très officiellement, à la liquidation physique de 33.000 cadres désignés Viêt-cong. Et ce fut une hécatombe, 20.000 Viêt-cong assassinés affirmait le chef de la CIA en 1971 (qui d’ailleurs fut confronté à une commission d’enquête) ; la méthode était simple de s’offrir les services de vietnamiens malfrats chargés de s’infiltrer dans un village et de liquider son commissaire politique, l’officier supérieur. Selon le colonel Bui Tiau, cette opération « cruelle et désastreuse » avait partiellement désorganisée la chaîne de commandement, instituée une méfiance généralisée, et fait plusieurs milliers de victimes, innocentes comprises. Plus tard, William Colby estimait que l’opération Phoenix aurait coûté 60.000 « authentiques agents Viêt-cong », y compris les déserteurs. Ici, les ordinateurs UNIVAC 1005 et les IBM 7010/1460 jouèrent un rôle déterminant.

Enfin, Abrams, en collaboration étroite avec W. Colby, s’inspirant des méthodes de la guérilla Viêt-cong, constitua des commandos chargés de missions spéciales - hit and run - en territoire ennemi, concernant la destruction de dépôts de vivres, munitions, etc. ; et assura le recrutement de mercenaires vietnamiens, en particulier au sein des tribus rurales, surveillant et défendant leurs villages - small-unit patrolling -, aidés par des petites unités de Marines y stationnant en permanence : soit la tactique infructueuse du Corps expéditionnaire français...


Secure Hamlet (Ap Tan Sin)

Cependant la puissance des USA - dont 540.000 GI’s en 1968 - permit d’obtenir des résultats bien plus satisfaisants, et le programme «Accelerated Pacification Campaign» débute en novembre 1968. Plusieurs caractéristiques le démarque des précédents programmes de pacification des campagnes ; en premier lieu, le long terme est abandonné au profit d’opérations, d’actions et de mesures en faveur des populations, leur offrant à court terme des avantages ; programmes militaire et civil doivent être menés en simultané : l’enjeu selon un militaire américain était de dépasser les facultés de nuisance des Viêt-cong en bâtissant plus rapidement : «saturing the enemy and enabling us to build faster than he could destroy. Given the real-life circumstances of wartime Vietnam...» ; les programmes sont menés sur le terrain par des responsables Vietnamiens, afin ne pas les polluer, les dénaturer de «standards américains», les années d’expérience en matière d’urbanisme de guerre, et les nombreuses écoles d’ingénieur établies depuis une dizaine d’années offrent une nouvelle génération de cadres et d’instructeurs vietnamiens; enfin, les USA ne lésinent plus sur les moyens financiers, le montant des aides pour le programme de pacification atteint 1.5 milliard de $ en 1970, contre 582 millions de $ en 1965.

L’on reprend le Hamlet System et la tactique de «Local clear and hold» : en 1970, 2.600 hameaux stratégiques où vivent près de 3 millions de paysans sont parfaitement sécurisés. Cette fois, une armée d’ingénieurs militaires américains procède à la construction des équipements techniques et publics, avec une attention particulière pour les dispensaires et les écoles ; les USA offrent également le matériel qui leur faisait défaut, des pompes à eau pour les travaux agricoles, des tracteurs et motoculteurs, les semences et les fertilisants. Une loi, quasi imposée par les conseillers américains est votée à l’assemblée, afin d’accorder des terres cultivables aux plus modestes familles paysannes, sous certaines conditions (200.000 hectares par an pendant 7 ans) ; les impôts locaux baissent pour certaines catégories de la population. Les élections des conseils de village, abolies par Diem, redeviennent véritablement démocratiques, le gouvernement ne nomme plus de manière autoritaire leurs membres et le chef du village. Celui-ci en outre, dispose à présent d’une autorité plus importante car le conseil décide des travaux à effectuer en priorité - militaires ou d’intérêt général. Pour défendre les hameaux, la tactique ne diffère guère des précédents, sinon par le nombre : 4 millions de Sud-Vietnamiens ont été enrôlés dans les People’s Self-Defense Force, bien équipés en armes et matériels modernes, et surtout, étroitement encadrés par les unités de l’US Army. Des postes de police sont installés dans chaque village.

Un effort plus important est fait pour la reconstruction et la modernisation des grandes voies de communication : les premières grandes autoroutes asphaltées sillonnent le territoire, y compris dans les zones montagneuses ; des canaux sont réparés ou construits, l’électrification des districts proches des grands centres urbains s’accélère, afin, notamment, d’alimenter les postes de télévision, nouvel objet de curiosité pour les populations et principal instrument de la propagande du gouvernement, qui apparaissent dans les villages.


Hamlet Evaluation System


Grossièrement, ce nouveau modèle de programme de pacification concernait plus de 10.000 hameaux et 250 villages répartis sur 250 districts : la tâche est gigantesque ; et le Pentagone décida d’établir un programme de «pacification measurement system», le «Hamlet Evaluation System», initié en 1967, en utilisant la puissance des ordinateurs. Un questionnaire standard était, chaque mois, envoyé aux conseils de chaque village, chaque hamlet du pays, concernant la productivité, le nombre d’habitants - et leur identité -, les travaux effectués, les dépenses et les recettes, le nombre et la nature des attaques Viêt-cong, le résultat des élections, etc. A partir de ces données mensuelles ingurgitées par les ordinateurs, le «Hamlet Evaluation System» définissait 18 indicateurs de sécurité et de développement socio-économique pour chaque communauté rurale du pays.

Les données concernant l’identité des habitants, ainsi fichés, servaient, bien sûr, à la police, aux unités de contre-espionnage, au programme Phoenix de la CIA de William Colby et à ses milices «de la mort», qui de leur côté bénéficiaient des mêmes ordinateurs ingurgitant le nom et qualités des déserteurs Viêt-cong des Chieu Hoi centers, des camps de réfugiés, et plus largement, des maquisards Viêt-cong ; le moindre attentat, la moindre attaque aussi minime soit-elle, l’infime sabotage, le simple tract anti-impérialiste, le nom des terroristes et maquisards, étaient enregistrés dans la section Terrorist Incident Reporting System. L’enjeu de recouper ces informations, à l’échelle d’un pays, devait permettre, en principe, de connaître immédiatement le lieu d’habitation de la famille, et le réseau de relations - amical, scolaire, universitaire, de travail, etc. - d’un Viêt-cong tué au combat, d’une personne suspectée de sympathie communiste, de taupes capturées ou d’un déserteur.

Mais, ce système n’échappera pas aux mêmes limites vécues par les militaires français : sans la présence d’un contingent de l’armée à proximité immédiate, les milices locales d’auto-défense d’un hameau, d’un village isolé, ne pouvaient pas, seules, opposer une grande résistance face aux maquisards expérimentés Viêt-cong (tous équipés à présent du terrible AK-47, arme redoutable, et de lance-roquettes) et à leur détermination ; et le général sud-vietnamien Minh Van Hieu donnait ainsi tout l’enjeu du problème de la «vietnamisation» en affirmant que les troupes dont il disposait ne pouvaient pas et ne pourraient jamais remplacer les 540.000 soldats américains sur le départ, et ce, même si les B’52s poursuivaient leur oeuvre destructrice.

Dans les districts «nettoyés» des éléments Viêt-cong, les paysans étaient bien conscients des dangers de mort qui pesaient sur les collaborateurs, les «traîtres» salariés par le gouvernement, les chef de village, dangers symbolisés par l’élimination de plusieurs dizaines de fonctionnaires lors de l’offensive du Têt ; à ce moment de la guerre, dans l’escalade de la violence, les Viêt-cong condamnent à mort ceux et celles qui occupent un poste quel qu’il soit dans l’administration, y compris dans les services sociaux, scolaires et médicaux ; plus aucune distinction est faite entre collaborateurs passifs et pro-gouvernementaux. Selon les rapports de l’US Army, 1971 se caractérise par la formidable recrudescence des liquidations politiques au sein des populations civiles dans les villes et les hameaux. L’évaluation de la situation par le général sud-vietnamien Nguyen Duy Hinh était pessimiste car, selon lui, le fait d’avoir rétabli les élections démocratiques des conseils de hameaux, ces «American-fostered village democracy», exigée par les conseillers américains, avait conduit les paysans à élire, par conviction ou par peur, les éléments Viêt-cong infiltrés ; et poursuivait-il, le «good people», les paysans loyaux au gouvernement et/ou anti-communistes avaient été éliminé, ou émigré dans une ville, ne restaient ainsi que les «bad people», «draft dodgers», et «people designated by the Viêt-cong infrastructure as candidates for such elections.»


Ghost Soldiers

Après l’annonce de Nixon d’un retrait progressif de l’infanterie américaine, le proche horizon sonnait la défaite inéluctable. Les stratèges américains savouraient la désertion de plusieurs milliers de Viêt-cong, au plus fort des bombardements, mais l’inverse se produisait également ; d’une manière générale, plus le pays se vidait de GI’s, plus le nombre de désertion des soldats des troupes régulières Sud-Vietnamiennes augmentait, et la majorité des paysans indécis, neutres, préférait, avec sagesse, attendre la suite des événements, ne s’engageant ni pour l’un ni pour l’autre, se tenant à l’écart ; logiquement.

A nouveau, les rapports américains des premières années 1970 constatent un niveau de corruption phénoménal atteignant même le Palais présidentiel, résumé ainsi : «In first place, there was not one hight-ranking person in the Saigon government who was not accused by at least some of the respondents as having participated in the corruption and profited from it.» A l’échelon le plus bas, un rapport faisait état des «Ghost Soldiers» : les officiers ne déclaraient pas à leurs supérieurs la mort, la disparition ou la désertion de leurs soldats, et empochaient leurs soldes ; ou bien, ces mêmes officiers autorisaient l’absence d’un soldat en contrepartie de sa solde. Le nombre de déserteurs étant estimé à plus de 100.000 par an, l’on comprend que cette activité était plus que lucrative. Au niveau supérieur, les plus aisés, et incompétents au demeurant, pouvaient monter facilement en grade en payant leur promotion. Un rapport de la Rand coporation daté de 1978 estimait que cette corruption a été l’un des facteurs clés dans l’effondrement du moral de l’armée, les haut-officiers corrompus impliqués dans ce type d’affaire, «to benefit from corruption was actually the principal motivation of a substantial part of the military and civilian leadership», «destroying the figting morale of the young ARVN officers.»

Les effets sur la population civile des hameaux, en particulier fut tout aussi dévastateur, les auteurs de ce même rapport de 1978 estimaient, pas moins, que la corruption a été «largely responsable for the ultimate collapse of South Vietnam» ; selon le témoignage d’un officier Sud-Vietnamien :

«Corruption always engenders social injustice. In Vietnam, a country at war, social injustice was more striking than in any other country. Corruption had created a small elite which held all the power and wealth, and a majority of middle-class people and peasants who became poorer and poorer and who suffered all the sacrifices. It was these prople who paid the taxes to the government, the bribes to the police, who had to buy fertilizer at exorbitant prices and to selle their rice at a price fixed by the government, and it was also these people who sent their sons to fight and die for the country while high governement officials and wealthy people sent theirs abroad. An army doctor once told me that he was disheartened to see that all the wounded, all the amputees who crowded his hospital came from the lower class, from the peasant’s families, and that they had suffered and sacrificed for a small class of corrupt elite. The government professed to win the heart and the mind of the people, but all it had done was to create a widening gap between the leadership and the mass ; and this increasing conflict, this internal contradiction, if we were to use Communist parlance, could not last ; it had somehow to be resolved. Unfortunately it was resolved in the Communist way.»
The Fall of South Vietnam |Homer, Kellen, Jenkins | Rand Corporation | 1978

Les auteurs concluaient que «The government was corrupt, inefficient, and regarded by the people to some extent as a puppet of the Americans. It was nonfunctioning at the top and, as some claimed, had no dedicated cadre at the midlle levels. And in the most urgent situation, it had no sense of urgency.»


Statistiques

Les experts militaires américains en contre-insurrection, certains, feront une sévère critique contre le «Hamlet Evaluation System», incapable d’évaluer la haine grandissante - the measure of popular attitudes - des populations rurales contre l’envahisseur-destructeur, et de «trop» simplifier la réalité. R.W. Komer, dès 1970 s’inquiétait de la statistification de la guerre : « When HES data is used by officialdom and the media without suitable qualification to claim that ‘x percent of South-Vietnam population is now secure’, it is not surprising that such oversimplification contributes to the Vietnam credibility gap.» Et R.W. Komer insistait sur le fait que pratiquement la tactique militaire se basait d’une manière ou d’une autre sur les interprétations subjectives, la signifiance faites à partir des données du «Hamlet Evaluation System», la plupart erronée, déformée, complaisante, en dehors de la réalité. Le questionnaire standard fut étoffé en 1970, amélioré, mais selon Komer, la psychologie des uns et des autres, dans les affres d’une guerre civile restaient comme auparavant absente. Kissinger dans ses mémoires affirmait qu’au Vietnam, les responsables militaires prennaient leurs illusions pour des analyses objectives, car évaluer la sécurité à travers ce pays équivalait à quantifier l’impondérable : «Il est clair qu’il y a ici deux guerres distinctes : (...) celle que reflètent les statistiques de l’armée (...) celle qui affecte la population.»

Pourtant, les militaires américains appréciaient les statistiques du programme HES : en janvier 1967, exactement 46.3 % de la population rurale habitaient en zone relativement sécurisée pacifiée ; en juin 1970 HES estimait ce pourcentage à 91 %, 7.2 % habitaient dans des zones contestées, et seulement 1.4 %, soit 256.000 paysans, dans des zones libérées par l’armée de Giap. Il est vrai que les bombardements massifs avaient éradiqué dans toutes les régions les maquisards Viêt-cong, le programme Phoenix avait éliminé les officiers supérieurs, les réseaux terroristes de Saïgon, les commandos spéciaux détruit nombre de leurs dépôts de munitions et vivres dans les jungles préservées du napalm, mais HES n’avait pas estimé, était incapable de calculer, l’intensité anti-impérialiste, ou nationaliste, immense ; et d’apprécier les effets destructeurs de la corruption ; et l’état d’esprit des troupes américaines présentes sur le sol vietnamien, et celui des appelés sur le sol même des USA.


« Chercher et éviter »

D’une simple promenade militaire, la guerre du Vietnam devenait un véritable chemin de Croix pour les stratèges et soldats américains. Car lorsque le président Nixon décida du retrait progressif des troupes de l'US Army, le moral des GI's fit une chute impressionnante et l'on observa alors une prodigieuse augmentation de cas de désertion, les appelés aux USA refusent d'y aller, et au Vietnam, des cas de désobéissance, de mutinerie, et des formes plus modérées de protestation : en exemple, en 1969, une compagnie de la fameuse 1ère Division de Cavalerie Aérienne refusa catégoriquement - devant les caméras de CBS – d'emprunter une piste dangereuse. Dans les 12 mois suivants la 1ère Division de Cavalerie Aérienne enregistra 35 refus de combattre. À partir de 1970, les soldats partaient en mission « Chercher et éviter », esquivant intentionnellement les affrontements avec les vietnamiens, et cette année là, l’armée comptait 65 643 déserteurs et objecteurs, soit 4 divisions d’infanterie. Dans un article publié dans le Journal des Forces Armées (le 7 juin 1971) le Colonel des Marines Robert D. Heinl Jr., écrivit :

« Notre armée qui est actuellement au Vietnam est dans un état qui approche l’effondrement, avec des unités individuelles qui évitent ou ont refusé le combat, assassinant leurs officiers et sous-officiers… »

Les « fragg incidents » ou le « fragging » se multiplièrent, termes d’argot militaire utilisés par les GI's pour désigner l'élimination pure et simple d’officiers et de sous-officiers impopulaires, agressifs, par des grenades à fragmentation, lancées malencontreusement, au cours d'un affrontement, contre un officier isolé... Mieux, certains officiers considérés comme des bouchers verront leur tête mise à prix, dont notamment l'officier qui commandait l'assaut de Hamburger Hill (massacre pour la prise d'une colline tenue par les Viêt-cong qui fut abandonnée aussitôt prise). Un rapport du Pentagone estimait à 3 % le nombre d'officiers assassinés par leurs soldats en 1973. 

Kim Phuc 

Le 8 juin 1972, le photographe Nick Ut est sur la route menant au village de Tran Bang, tenu depuis 3 jours par les troupes du Nord-Vietnam et assiégé par les Sud-Vietnamiens. La plupart des habitants du village ont déjà fui les lieux et se tiennent sur la route, à quelques kilomètres, dans l’espoir de retourner chez eux après la fin des combats. Alors que tout indiquait qu’il n’y avait plus un Nord-Vietnamien dans le village, l’armée sud-vietnamienne décide néanmoins de bombarder le village au napalm. Sur la route, aux avant-postes, se tient une petite armada de soldats, de photographes, cameramen et autres journalistes, tous dans l’attente du « spectacle » annoncé. Après le bombardement, les rescapés du village en feu fuient et les journalistes voient, entre autres, Kim Phuc, une petite fille nue car elle s’est débarrassée de ses vêtements lui brûlant la peau.  










La photo ne paraitra que le 12 juin dans le New York Times, et a eu un grand impact sur le public occidental (paradoxalement, la photographie des enfants blessés portés par leurs parents n’eut pas autant de succès, et pourtant...) qui s’ajoute à la longue liste des photographies de massacres perpétués au Vietnam. De même, les reportages des chaînes de télévision, et ce fut le cas notamment pendant l’offensive du Têt, envoyés par les correspondants de guerre, étaient, souvent, présentés tel quel, et les présentateurs découvraient en même temps que les téléspectateurs, les horreurs : comme par exemple, le meurtre à Saïgon d’un Viêt-cong capturé, par le Chef de la sécurité (en partie censuré par la suite). 








Mais, en revanche, le Pentagone et la présidence se gardaient bien de divulguer les atrocités commises dans les zones rurales du pays, peu couvertes par les reporters, voire même les censuraient, et, au-delà, les missions gardées secrètes de bombardements massifs contre le Nord-Vietnam, le Cambodge, entre autres.






LE 4e POUVOIR

Henri Kissinger écrivait dans ses mémoires que «A la fin des années 1960, l’Amérique ressentait un doute et un dégoût (...) à la suite de la guerre du Vietnam. (...) Dans les années 1920, nous nous étions coupés du monde parce que nous nous croyions supérieurs à lui, mais dans les années 1960, la conviction naissait, insidieuse, que nous ne pouvions lui apporter que du malheur.» Et il analysait en détail les conséquences de l’hostilité manifestée par les moyens d’information et l’opinion publique américaine face à la guerre, vécue pratiquement en direct. Les mass médias étaient à présent le «quatrième pouvoir» aux USA, «plus puissants que le président pour susciter la vigilance publique ou former l’opinion, pour la simple raison qu’ils ont toujours le dernier mot.» 

Ce nouveau pouvoir fut à l’oeuvre, une première fois, en novembre 1969 lorsque le un journaliste d’investigation Seymour Hersh, révéla au monde entier, dans un article, la tragédie de My Lai, survenue en mars 1968, le massacre méthodique des habitants d’un village lors d’une opération Search & Destroy conduite par une unité américaine : des centaines de civils non armés sont assassinés froidement, sans raison. Un massacre planifié, coordonné et couvert par les officiers supérieurs commandant la Task Force, qui ne seront jamais inquiété par la justice militaire, protégés par le «secret militaire» et seul le lieutenant Calley fut accusé de meurtre prémédité, condamné à la prison à vie avant d’être finalement libéré après un plus de trois années, grâce au président Nixon. Ce n’était pas le seul massacre commis par l’US Army et leurs alliés : la presse révéla l’assassinat systématique de dizaines d’habitants du hameau de Ha My, survenu trois semaines auparavant, par des soldats sud-coréens. En mai 1969, le journaliste William Beecher révéla à la une du New York Times, les destructions massives faites par les bombardements aériens sur le Cambodge que Nixon et Kissinger tenaient à tout prix à garder secrets. 




Daniel Ellsberg

Non seulement le public américain découvrait avec stupeur les atrocités, mais apprenait qu’elles avaient été censurées et couvertes par la présidence. Pour autant, si My Lai avait suscité la compassion ou l’indignation, selon, de l’opinion publique, la divulgation d’autres massacres la laissait de marbre froid. En revanche, lorsqu’en février 1971, Daniel Ellsberg (économiste, officier de marine au Vietnam, collaborateur au Pentagone, puis de la Rand Corporation) confia au journaliste Neil Sheehan, du New York Times, les photocopies de 7 000 pages d’une étude ultrasecrète, nommée les Documents du Pentagone, le public américain n’apprécia pas du tout son contenu ; ce rapport commandité au milieu de l’année 1967 par McNamara concernait l’histoire - la véritable - de l’engagement militaire, politique et économique des États-Unis en Indochine depuis les années 1940. Les premières publications parurent le 13 juin, et eurent l’effet d’une bombe atomique, car les dossiers du Pentagone révélaient au public l’écart entre les justifications officiellement affichées et la réalité de la politique conduite par cinq administrations successives ; ils prouvaient en particulier que les administration Johnson et Nixon avaient systématiquement déformé les informations et les renseignements pour justifier l’intervention au Vietnam. Les limites entre «secret militaire» et mensonge éhonté volèrent en éclat. Tout y était révélé, en premier lieu, l’invention de l’agression Nord Vietnamienne contre deux navires américains, prétexte pour l’invasion militaire américaine, le coup d’Etat contre Diem, la tactique de la terre brûlée napalmisée, et celle des bombardements meurtriers - de terreur - contre des populations civiles, les oppositions et tergiversations peu tactiques entre les militaires partisans de la Force brutale et ceux d’une pacification politique et sociale et ceux exigeant le retrait des troupes, les revirements soudains de McNamara, etc., et de cette série interminable de révélations, l’opinion publique pouvait juger des mensonges d’Etat. Nixon, furieux, tenta d’interdire la série interminable des publications (et de traduire en justice Daniel Ellsberg), reprises par les médias du monde entier, en vain, un juge de la Cour Suprême, Hugo Black, ayant estimé que 

«Seule une presse libre, sans contrainte, peut effectivement dévoiler les erreurs d’un gouvernement. Et c’est justement l’une des responsabilités suprêmes d’une presse libre d’empêcher qui que ce soit au gouvernement de tromper la nation en envoyant ses fils dans des pays lointains, mourir de maladies exotiques ou sous les balles et les obus. À mon sens, loin de mériter une condamnation pour leur reportage courageux, le New York Times et le Washington Post et les autres journaux devraient être loués d’avoir servi l’idéal qui pour nos Pères fondateurs était si évident. En démasquant les manoeuvres d’un gouvernement qui nous a conduits à la guerre du Vietnam, ces journaux ont accompli avec noblesse ce que, précisément, nos fondateurs souhaitaient qu’ils fissent, certains qu’ils seraient à la hauteur de leur tâche »





Hannah Arendt dans son essai « Du mensonge en politique. Réflexion sur les documents du Pentagone » publié en 1971 jugeait ainsi : «Les trompeurs ont commencé par s’illusionner eux-mêmes. Du fait sans doute de la position élevée qu’ils occupaient et de leur imperturbable confiance en eux-mêmes, ils étaient tellement convaincus de de pouvoir remporter un succès total, non pas sur le champ de bataille, mais dans le domaine des relations publiques, et si fermement assurés de la valeur de leurs postulats psychologiques quant aux possibilités illimitées de manipuler l’opinion publique qu’ils ont anticipé et sur la conviction généralisée et sur la victoire dans cette bataille dont l’opinion publique était l’enjeu.» 


LE 5e POUVOIR

La «vietnamisation» de la guerre est sans doute la plus grande défaite du Pentagone et du gouvernement américain, qui découvraient la puissance phénoménale de la mondialisation en matière de communication instantanée, et le travail des journalistes d’investigation - dont fut victime Nixon avec le Watergate, issue fatale de l’affaire des Documents du Pentagone.Hanoï, d’ailleurs, ne se priva pas d’employer tous les moyens pour diffuser les images de destructions massives, leurs équipes de correspondants de guerre ont filmé sans relâche durant toute la guerre ces scènes. Et la «vietnamisation» du conflit aboutit à son internationalisation médiatisée ; dont une des conséquences fut une montée en puissance de l’anti-impérialisme, la naissance d’un nuée d’organisations pré-révolutionnaires, et dans le maelstrom idéologique des années 1968, cette lutte fut le point de convergence des nouveaux mouvements sociaux, féministes écolo, anti-militaristes, pacifiques, et, selon Hannah Arendt, au côté des traditionnels objecteurs de conscience apparût ceux qui organisaient la désobéissance civile : « Ces derniers constituent en fait des minorités organisées, unies par des décisions communes, plutôt que par une communauté d’intérêts, et par la volonté de s’opposer à la politique gouvernementale, même lorsqu’elles peuvent estimer que cette politique a le soutien d’une majorité».










Il faut cependant observer que la montée en puissance de la désobéissance civile augmenta considérablement après 1965, lorsque le système de recrutement des appelés changea : en effet, un système de sursis permettait aux étudiants d’échapper au Vietnam, tandis que ceux qui ne pouvaient pas s’inscrire à l’université, faute de ressources financières ou de qualification suffisante, n’y échappaient pas. En 1965, le gouvernement décida d’abolir cette régle et d’envoyer au Vietnam une certaine catégorie d’étudiants sélectionnés parmi les plus mauvais, ceux dont les résultats n’étaient pas suffisamment bons ! Ce système de sélection plaça ainsi les professeurs face à un cruel dilemme, et fit prendre conscience aux étudiants de l’incroyable injustice et immoralité d’un système politico-militaire. Ainsi, les manifestations contre la guerre se multiplièrent, autant par conviction morale pacifiste que par intérêt strictement personnel, souligne Bernadette Rigard-Cellard.



FORTS 
ET FAIBLES


Les stratèges américains argumentent l'échec de leur armée par les effets d'usure, d'astuce et de psychologie déployés par les maquisards, qui ensemble ont parfaitement joué leur rôle de puissant démoralisateur. Ils évoquent les extra-ordinaires « qualités » des maquisards, leur ténacité, leur courage, leur abnégation, et soulignent leur héroïsme, voire leur sacrifice, le caractère quasi suicidaire de nombre de leurs missions et attaques militaires, accomplis par des soldat-e-s animés par une sorte de fanatisme guerrier, des spartiates des temps modernes [14]. Le fanatisme avait d'ailleurs été avancé par les militaires français pour expliquer leur honteuse défaite, opinion exprimée par Jacques Défline, témoignant dans Historia, par cette formule lapidaire  : «  Nous étions face à une marée fanatique ». 

Sacrifice et Héroïsme

L'héroïsme des combattants Vietnamiens, civils, maquisards et militaires, est ainsi souvent évoqué pour expliquer la défaite des USA, mais le capitaine Nguyen Thanh Linh, héros national ayant été commandant d'une base souterraine, donnait cette explication, sur le site de Cu Chi :

« C'est un phénomène vietnamien, et il faut comprendre la relation entre le paysan vietnamien et la terre, sa terre. Sans cela, tout ce qu'il y a ici (il fait un large geste pour désigner l'ensemble) n'a véritablement plus de sens. Mais je crains que vous ne puissiez comprendre cela. Vous êtes de l'occident. » 

Nguyen Thanh Linh soulignait l'ardeur des maquisards paysans encore liés par de vieilles traditions à leur terre, source ancestrale de leurs vies, de leurs fortunes et de leur civilisation, cet héritage passant de génération en génération érigeant un vénérable culte à leurs ancêtres, enterrés dans les rizières, la « Terre Mère » ; sacrilège suprême, ces cimetières ont été, eux-aussi, les victimes de l'armée américaine lorsqu'il s'agissait de détruire un village.

La Haine

Ainsi, la Haine contre l'envahisseur américain donne un sens, toute sa plénitude à la victoire Vietnamienne.  Un ancien soldat américain reconnaissait que la majorité des GI's n'avait qu'une vague idée de la raison pour laquelle il se trouvait là à brûler un village, à évacuer la population. Les Vietnamiens, au contraire, avaient des dettes à régler avec l'envahisseur : leur village natal bombardé et détruit, leur région dévastée par le napalm, des membres de leur famille et des camarades tués, arrêtés ou déportés, ils vengeaient toutes ces atrocités commises par un gouvernement corrompu et les USA. 

Patientia

Le temps jouait à la faveur du camp Vietnamien contre les Américains, car comme l'écrivait le stratège Clausewitz : « La résistance est une forme d'action visant à détruire suffisamment la puissance de l'ennemi pour qu'il renonce à ces intentions. » Les Vietnamiens, un peuple fier, considéraient leur nation comme étant bien plus ancienne et sophistiquée que la jeune Nation des Etats-Unis, et l'on critiquait l'impatience des Américains à terminer leur « job » au plus vite et la guerre – on se souvient des paroles de MacNamara de leur possible départ en 1965. Le dictateur Diem leur faisait le même reproche, de perdre patience lorsqu'il s'agissait d'engager des réformes inaugurant de profonds bouleversements dans la vie quotidienne des Vietnamiens ; leur impatience, par exemple concernant une plus rapide mise en œuvre de l'agenda – time table - du programme « Strategic Hamlets » et les opérations de déportation immédiate que les conseillers militaires organisaient, contre son gré. 

Le Péril Jaune

Les communistes avaient pour eux le temps, mais aussi le nombre, exprimé ainsi par Ho Chi Minh qui avait lancé cet avertissement aux Français : 

« Vous pouvez tuer dix de mes hommes chaque fois que j'en tue un des vôtres, mais même dans ces conditions, vous perdrez et je gagnerai ».

La proportion de maquisards communistes tués – ce que l'on appelait le Péril jaune - est, sans doute, bien plus importante, et la République populaire du Vietnam estime qu'en plus des militaires tués au combat, un million de civils sont morts à leurs côtés. Les stratèges idéologues communistes expriment l'idée que les atrocités commises ont progressivement emmené le peuple du nationalisme, à l'anti-impérialisme puis pour les plus pauvres à l'anti-capitalisme, première forme du communisme, sous la bannière de « Mieux vaut mourir pour l'indépendance que de vivre en esclave ». 

Vive le Communisme !

Peu de stratèges militaires occidentaux évoque la nouvelle vie sociale et politique des villages libérés.  Si ce n'est, le stratège américain et ancien GI au Vietnam Jeffrey Race, qui explique que si une grande majorité de vietnamiens a préféré rejoindre le camps des communistes, plutôt que l'armée du gouvernement du Sud-Vietnam, c'est pour la simple raison, que les laissés pour compte, le prolétariat rural, soit,
« pour une large proportion de la population locale, occuper une fonction dans le mouvement révolutionnaire signifiait défendre ses propres intérêts, tandis qu'occuper une fonction dans le gouvernement impliquait de se voir manipulé par des forces extérieures opposés aux intérêts locaux – pour ne pas dire coopérer parfois avec les éléments criminels et corrompus du gouvernement et en assurer la protection. Les fonctions proposées par le gouvernement ne pouvaient donc pas apparaître comme une source de prestige. » 

Et ce d'autant plus que les paysans pauvres des villages libérés récupéraient la terre prise aux grands propriétaires terriens, en fuite, participaient au conseil du village, et selon leur mérite ou bon plaisir pouvaient gravir les échelons des organisations civiles instituées dans chaque village. À ce titre, le socialisme instauré dans les villages libérés comportait quelques entorses, car l'on attribuait des terres aux paysans jadis pauvres, sans terre ou de condition moyenne, sans exiger d'eux la collectivisation du travail agricole. Et selon les propos d'un vietnamien recueillis par J. Race : 

« Auparavant, les paysans, notamment ceux qui étaient pauvres ou sans terre, avaient le sentiment d'appartenir à la classe la plus méprisée et de ne jouir d'aucune considération. […] Maintenant que les communistes sont revenus, ils détiennent le pouvoir. La terre enlevée au propriétaire leur a été distribuée, de même que toutes les fonctions locales. Maintenant ils ne sont plus méprisés : ils jouissent d'un prestige et d'une position sociale. […] Ils ont donc maintenant le sentiment de bénéficier de droits convenables : matériellement, ils possèdent la terre et ne subissent plus l'oppression des propriétaires ; moralement, ils ont acquis une place dans la société et dirigent les propriétaires au lieu d’être dirigés par eux. Et les paysans aiment ça. Mais si les communistes devaient partir et le gouvernement reprendre sa place, ils retourneraient à leur statut antérieur d'esclaves. Aussi doivent-ils se battre pour préserver leurs intérêts et leur vie ainsi que leur pouvoir politique. »

Et en conclusion :

« Gouvernants et gouvernés avaient une perception si différente de la situation rurale que les mesures adoptées par le gouvernement ne pouvaient être mauvaise en raison de la compréhension gravement erronée qu'il avait du problème. Pour les hauts fonctionnaires, la campagne était fondamentalement heureuse ; les revendications émanaient des communistes et par conséquent ne devaient pas être prises en compte. Cependant pour la paysannerie, la situation était loin d'être satisfaisante. »

La guerre du Sud-Vietnam, cette fédération de villages, était dès lors gagnée politiquement par les maquisards communistes [14], et si dans chaque village libéré nombre de paysans propriétaires ont été forcé de collaborer bon gré mal gré avec les cadres politiques, plus nombreux ont été ceux et celles approuvant leur idéologie, n'hésitant pas à combattre l'impérialisme et le capitalisme, telle cette mère évoquée par le poète Duong Huong :


Quand elle creusait les galeries
Ses cheveux étaient encore bruns.
Maintenant sa tête est blanche comme neige.
Sous les balles, elle creuse et creuse.
La nuit, le passé revit dans le cri de la perdrix.
Vingt ans que le pays est en guerre.
Dans la nuit, la perdrix chante l'amour
de la terre natale.
La mère, elle, creuse ses galeries, ses défenses,
Protège chaque pas de ses enfants.
Notre terre est sans limite.
L'ennemi doit sonder partout.
Tes entrailles sont insondables, ô Mère,
Cachent des divisions entières sous cette terre.
Les sombres tunnels ont leur propre lumière.
Les Yankees l'ont capturée.
Sous les coups, elle souffle mot.
Ils ouvrent grands leurs yeux mais ils sont aveugles.
Les coups sont cruels et la mère s'évanouit.
Son corps n'est plus que plaies béantes.
Sa chevelure est blanche comme neige.
Nuit après nuit, le bruit des pioches
Ébranle le sein de la terre
D'où se lèvent hommes et divisions.
L'ennemi est saisi de panique,
Autour de lui tout est hostile.
Notre terre natale est sans limites.
Tes entrailles, ô Mère, sont insondables.

La mère – La terre natale
Duong Huong Ly





URBANISMES DE GUERRE

Dans une interview, en 1982, Noam Chomsky soutenait l'idée que :

« The real invasion of South Vietnam which was directed largely against the rural society began directly in 1962 [the Strategic Hamlet Program] after many years of working through mercenaries and client groups. And that fact simply does not exist in official American history. There is no such event in American history as the attack on South Vietnam. That's gone. Of course, it is a part of real history. But it's not a part of official history.  And most of us who were opposed to the war, especially in the early '60's -- the war we were opposed to was the war on South Vietnam which destroyed South Vietnam's rural society. The South was devastated. But now anyone who opposed this atrocity is regarded as having defended North Vietnam. And that's part of the effort to present the war as if it were a war between South Vietnam and North Vietnam with the United States helping the South. Of course it's fabrication. But it's "official truth" now. »


Les bombardements américains au Nord Vietnam avaient, pendant un court instant, cet objectif de cibler les digues de Hanoï, la protégeant des crues à la saison des pluies, afin d'inonder les plaines, d'endommager gravement villes, villages et cultures. À la demande du gouvernement Nord-Vietnamien, qui protesta énergiquement auprès des Nations Unies, une commission internationale constituée d'experts fut chargé d'enquêter sur la véracité de cette terrible accusation, de crime de guerre contre l'humanité en l’occurrence, les USA prétendant que les bombes ayant touché une ou deux portions de digues étaient des accidents collatéraux, et que telle n'était pas son intention de ravager la région de Hanoï. 

C'est pourtant dans le même esprit que l'US Air Force ravagea le Sud-Vietnam après 1968. Dans la stratégie de la Terre brûlée, l'objectif fut bien de vider les campagnes des populations rurales pour les « concentrer » en périphérie des grandes villes du pays. Dans ses mémoires intitulées A Soldier Reports, le général Westmoreland expliqua de cette manière, ou plutôt se justifia ainsi :

« Certaines localités peuplées s'imbriquaient à tel point avec les tentacules de la zone de base du Viêt-cong, dans certains cas littéralement intégrés dans les défenses, et certains si favorables au Viêt-cong, qu'à moins de se livrer à des opérations de combat constant au milieu de la population, le seul moyen de tenir la situation en main était d'évacuer cette population et de détruire le village. Le fait qu'il fut infiniment préférable dans certains cas d'évacuer la population de régions depuis longtemps favorable au Viêt-cong fut amplement attesté par la suite quand, en ce lieu nommé My Lai, une compagnie américaine eut perdu toute discipline. »

My Lai, paisible village, en mars 1968 vit l'arrivée de GI's de la 23 Division pour une opération « Search & Destroy » qui massacra froidement, et sans raison apparente, car aucun Viêt-cong armé n'y était, les habitants du village, des centaines de paysans non combattants, hommes, femmes, enfants, vieillards, nouveaux nés. Ainsi, selon l'opinion du général en chef commandant au Vietnam, la barbarie des bombardements, et des déportations de populations rurales vers les villes, devaient éviter une nouvelle tragédie, un nouveau My Lai !

La déportation massive des populations rurales vers les villes fut surtout commandée par l'impuissance des maquisards Viêt-cong et des soldats de Giap à s'emparer des villes, symbolisée par l'offensive du Têt, un échec, pour ne pas dire fiasco, militaire total ; d'une part les réserves humaines combattantes des Viêt-cong ont été anéanties, les réseaux clandestins en partie démasqués, d'autre part, les populations civiles urbaines n'ont pas répondu à l'appel de l'insurrection générale, et n'ont pas rejoint les maquisards urbains, sauf rares cas isolés. Les stratèges militaires occidentaux remarquèrent également l'exemple des militaires français en Algérie, la Bataille d'Alger contre les terroristes indépendantistes avait été victorieuse, les services policiers-militaires du contre-espionnage, en particulier, avaient grâce aux méthodes renouvelées tirées en grande partie des leçons de la guerre d'Indochine, éliminé définitivement la résistance dans la capitale ; n'y subsistait pratiquement plus aucun réseau clandestin opérationnel. 

A la même époque, en Afrique du Sud, les réseaux urbains clandestins de l'armée de partisans créés et organisés par le terroriste Nelson Mandela sont démantelés, et lui-même capturé. Ou encore, à Cuba, l'offensive lancée contre les villes, en particulier à Santiago, s'avère être une formidable catastrophe, obligeant Castro à se replier dans les montagnes, il ne l'avait pas prévu (Fidel se rappelle qu'il ne disposait même pas d'une carte de la région), et durant la guerre, à La Havane, plusieurs groupes terroristes, notamment étudiants, sont décimés. Plus tard, les Tupamaros d'Uruguay, premiers théoriciens praticiens de la guérilla urbaine moderne de l'Amérique, connaîtront quelques succès, mais ils seront eux-aussi décimés, rapidement ; bien plus tard les groupes révolutionnaires et de l'opposition de Buenos Aires tombaient un à un sous les coups de la dictature : il fallut à la junte militaire moins d'une année pour éliminer des milliers de Monteneros, et les délateurs, traîtres et torturés leur fourniront les noms des 30.000 « disparus ».

Bref, les stratèges de la contre-insurrection savaient désormais qu'il était plus facile de protéger une ville, centre névralgique d'une nation, aussi immense soit-elle, que de sécuriser une région rurale, aussi petite soit-elle, sans détruire son écologie. Ils détenaient la clé de la réussite : privilégier l'indigène, l'autochtone « retourné », récompenser grassement le traître à sa nation ou le délateur, l'informateur, traumatiser l'ennemi capturé, et reléguer les troupes de l'armée régulière à un rôle purement défensif, et les condamner à une fonction policière de surveillance ; et, au contraire, renforcer les pouvoirs de la police, et des milices paramilitaires, leurs rayon et champ d'actions, protégées par une législation permissive, par le secret militaire, l'état d'urgence permanent, leur permettant leurs activités terroristes hors les lois, hors les conventions de Genève, hors la décence morale. À Alger comme à Saïgon, à Santiago de Cuba, à Johannesburg, à Buenos Aires, la torture, les exécutions expéditives, les représailles contre les familles d'un terroriste seront érigées au nom de l'intérêt suprême militaire ; et les exécuteurs « locaux » des basses œuvres ont été recrutés dans les gangs de brigands (en particulier en Afrique du Sud), parfois libérés de prison en échange de services contre-insurrectionnels (élimination ou intimidation d'opposants), les délateurs, les informateurs étaient souvent enrôlés dans les bidonvilles que les autorités politico-militaires elles-mêmes avaient érigées. Ces mêmes stratèges militaires reprenaient la thèse marxiste que le Lumpenproletariat urbain est plus proche de l'idéologie des possédants que de l'horizon lointain des révolutionnaires. 

En fin de compte, ils observèrent que la ville favorise la contre-insurrection, la campagne engendre la révolution, qu'il est plus facile de recruter une armée de mercenaires délateurs, à bon compte et d'une remarquable efficacité, dans les centres urbains, que de s'employer à lancer dans les campagnes une armée conventionnelle dans des opérations Search & Destroy inutiles et particulièrement peu appréciées des populations comme de l'opinion publique occidentale. Et ainsi, puisque le territoire rural est imprenable, dangereux, convenait-il de déporter en ville, dans des conditions effroyables, les populations paysannes, formant le Lumpenproletariat urbain. Comme au Sud-Vietnam, durant toute la durée de la guerre d'Algérie (1954 1961), les militaires français ont déporté de force près de la moitié de la population rurale, dans des camps et bidonvilles proches des villes.

Et c'est surprenant. Car si les stratèges militaires américains et français s'occupaient à entasser dans les bidonvilles des grandes villes, les populations rurales déportées, sans ressources et sans emploi, fabriquant de la pauvreté urbaine, les dictatures les plus sordides, procédaient à l'inverse. Le modèle parfait était, et est encore aujourd'hui, celui de l'Afrique du Sud de l'apartheid, où 10 % à peine de sa population de souche européenne contrôlaient avec une remarquable efficacité 90 % d' « indigènes » Noirs et Métis, composée à 90 % de pauvres, et contenaient sans grands efforts les assauts de l'armée de partisans composée essentiellement de communistes du terroriste Nelson Mandela. Là, les stratèges de l'urbanisme militaire avaient simplement limiter le développement des villes, en bâtissant en lointaine périphérie des cités satellites dortoirs pour les ouvriers Noirs, cités prisons encerclées de barbelés, surveillées par des miradors et une armée de délateurs, et dans les campagnes, des sortes de villes rurales sous-équipées servant de vastes camps de concentration – de dépotoir - de populations pauvres indésirables. Et ce système liberticide, incroyablement, « fonctionna » avec certes quelques accrocs pendant des décennies.

Là, le génie contre-insurrectionnel français est plus que largement dépassé, et l'on peut se demander pourquoi les stratèges américains n'ont pas adopté ce modèle : des ghettos civils plutôt que des villes militaires [16]. Les échecs des Agrovilles des années 1960 bâties par le dictateur Diem, qui reprennent quelques caractéristiques des ghettos Sud-Africains, et le même système politique liberticide, nous donnent quelques éléments de réponse ; mais fondamentalement, l'élimination totale par les militaires et milices paramilitaires Sud-Africains, de toute forme de résistance, des maquisards ruraux et des terroristes urbains communistes et nationalistes sur son sol est bien la principale raison (après l'épuration, les partisans armés de Mandela agissaient aux frontières depuis les pays voisins socialistes). D'ailleurs lorsque la résistance armée reprit sur le territoire Sud-Africain (vague d'attentats meurtriers dans les grandes villes et rébellions des ghettos), après la libération de Mandela qui exigeait cette démonstration de force, préalable utile pour négocier, le régime de l'apartheid sera contraint et forcé à ouvrir les négociations, qui annoncent toujours leur fin, ou en l’occurrence ici, d'autres formes d'esclavagisme à caractère démocratique.


McNamara

Le Secrétaire de la Défense, Robert McNamara estimait dans un rapport daté d’octobre 1963 concernant le programme «Strategic Hamlets», et peu avant l’effondrement de celui-ci qu’il avait approuvé, et après avoir renvoyé 1000 conseillers militaires sur les 15 000 présents au Sud-Vietnam, qu’en 1965 : 
« It should be possible to withdraw the bulk of US personne... »

Qu’un Secrétaire de la Défense, le plus haut grade, puisse tenir de tels propos, et croire que plus de dix millions de paysans déportés dans des camps de concentration, ou des prisons enceintes de bambous, forçats privés des libertés les plus fondamentales, éloignés de leur village natal, estimer qu’ils n’opposeront aucune résistance face à la corruption ou la tyrannie d’un chef de village ou d’une milice, croire tout cela est tout bonnement incroyable de stupidité flanquée d’une sévère myopie de la réalité. John Donnell, membre de la RAND Corporation, juge que l’optimisme de McNamara reposait sur les statistiques, la lecture attentive des rapports “statistical razzle-dazzle”, des calculs mathématiques, des prévisions logiques, qu’il appréciait particulièrement, élaborés par une armée de fonctionnaires, d’experts militaires s’appuyant sur les chiffres de l’administration corrompue Sud-Vietnamienne. 

Vingt années après la fin de la guerre, McNamara publia ses mémoires intitulées The Tragedy and Lessons of Vietnam, sorte de Mea Culpa :
« Je n’avais jamais été en Indochine. Je n’en connaissais ni l’histoire, ni la langue, ni la culture, ni les valeurs. Mes collègues et moi décidions du destin d’une région dont nous ignorions tout ».

Il justifiait ses «fautes» en évoquant naturellement le contexte politique international de la Guerre froide, et un «système» idéologique plutôt que des personnalités commandant l’engrenage et l’escalade de la violence et de l’inhumanité, au-delà du président Johnson et de sa conviction - erronée - de pouvoir facilement écraser la rébellion communiste - dont il avouait s’être opposé - ; et déclarait que les décideurs « se sont trompés, terriblement trompés ». [17]
En récompense de ses erreurs monumentales, le stratège militaire en chef de la White House, McNamara sera peu après la guerre nommé directeur de la World Bank, et il fut à nouveau préoccupé par l'urbanisme, en inaugurant de nouveaux programmes d'aides – en particulier d'accès au crédit bancaire pour les plus humbles - destinés aux bidonvilles des villes des pays alliés capitalistes sous-développés, dans l'optique de métamorphoser le squatter illégal, potentiellement dangereux, en petit propriétaire habitant certes un bidonville, mais disposant légalement de sa maisonnée et de son potager, payés à crédit. En 1975, McNamara prononçait dans un discours à Washington : « Si les villes ne s’occupent pas de manière plus constructive de la pauvreté, la pauvreté peut très bien s’occuper de manière plus destructive des villes. Ce problème ne peut pas supporter d’atermoiements politiques. »

Puisant dans les théories architecturale et urbanistique de l’architecte anarchiste britannique John Turner, faisant l’éloge du bidonville «contrôlé», et celles économiques de De Soto, il soutient la politique d’« Augmenter la productivité des plus pauvres » : 

« Aider les éléments les plus défavorisés de la société à trouver des débouchés rémunérateurs et à devenir productifs est une obligation vitale puisqu’elle joue précisément en faveur de ceux qui sont si souvent les laissés-pour-compte du développement traditionnel (...) La Banque mondiale commence donc à axer son effort sur le financement d’activités à forte intensité de main-d’oeuvre, entraînant la création d’emplois productifs moyennant un faible investissement unitaire. »




McNamara adoptait et prolongeait par d'autres moyens et méthodes dans le cadre des salons feutrés de la World Bank, sa stratégie toute militaire de concentrer dans les villes un maximum de population pauvre ; et en parallèle de bâtir à l'écart des villes, de vastes gated communities surveillées et protégées, comme l'étaient les villes-bases militaires américaines implantées au Sud-Vietnam ; et pour faire fonctionner l'ensemble le plus efficacement possible, avec un minimum de moyens, en privatisant les entreprises du secteur public, opération entreprise conjointement avec son allié naturel, le Fonds Monétaire International, appelée Programme d'Ajustement Structurel. Opération d' « ajustement » d'une violence inouïe selon les économistes du Tiers monde, faisant du bidonville, le modèle de l'avenir des plus pauvres urbanisés.





Et afin de ne pas se laisser surprendre par une quelconque tactique insurrectionnelle inventée par les bidonvilliens, comme celle surprenantes inventées par les maquisards Viêt-cong, le Pentagone finance généreusement et entre autres, les programmes MOUNT (Military Operations on Urbanized Terrains), les recherches des théoriciens militaires de la Rand Corporation, qui s'appliqua à aider les militaires pendant la guerre du Vietnam pour l'élaboration du plan contre-insurrectionnel, et qui selon Mike Davis, « fait aujourd'hui dans les villes » en se consacrant aux quartiers déshérités, donc dangereux, tandis que son satellite, le Centre Arroyo de l'armée de terre, publie depuis longtemps une bibliothèque d'études sur les contextes sociaux et les schémas tactiques de la guerre en milieu urbain. La conclusion des experts de la Rand Corporation est formelle l'urbanisation de la pauvreté mondiale a produit l' « urbanisation de l'insurrection ».  

Mais méfions-nous des conclusions aussi audacieuses des experts militaires américains de la contre-insurrection, car outre leur légendaire myopie et autres erreurs magistrales, dont celles Sud-Vietnamienne, Cubaine, Irakienne, etc., les révolutions ont ce caractère propre à surgir là où personne les attend, avec tactiques et mouvements inattendus, comme ce fut le cas, par exemple au Chiapas : l'insurrection de 1994 n'est pas venue de la prodigieuse concentration de pauvreté urbaine de la mégapole Mexico, mais de villages isolés d'une région rurale ; et l'armée mexicaine n'est pas parvenue, malgré des moyens infiniment supérieurs en nombre et en qualités destructrices, à « nettoyer » la région des partisans de l' Ejército Zapatista de Liberación Nacional., car, à nouveau, des forces extérieures, telles que les manifestations populaires, la diplomatie de pays demandant la pacification du « problème », le soutien de dizaines d'intellectuels reconnus internationalement, etc. - mêmes mouvements des années 1968 en faveur du Vietnam -, lui donnèrent une dimension planétaire parfaitement imprévisible ou même inimaginable, et assurèrent sa survie. Cette internationalisation du conflit par les armes, spectacles de guerre dont les médias se délectent, cette stratégie de défense fut l'oeuvre des insurgés, tactique militaro-médiatisée ainsi nommée la « médiatisation mondiale de nos revendications », et après janvier 1994, elle s'ouvrit largement sur le monde par le biais, notamment, d'informations et de communiqués diffusés sur Internet. Par contre, les élites du gouvernement mexicain n'ont pas retenu la leçon Vietnamienne : les images des bombardements des populations civiles des villages, celles des zapatistes blessés achevés d'un tir de grâce sur la place du marché d'Ocosingo firent le tour du monde, l'opinion publique n'apprécia pas du tout le massacre et se mobilisa en faveur des pauvres insurgés [18].  


Et cette petite insurrection rurale armée, utilisant à son avantage les médias mondialisés et le réseau naissant Internet, cette révolte imprévisible, n’ayant aucune chance de réussite, selon les préceptes purement militaires définis dans les ouvrages de la Rand Corporation, fut une grande victoire ! Le « faible » avait vaincu le « fort » qui nous remémore la victoire Vietnamienne contre la 1ere puissance mondiale. Alain Ruscio écrivait ainsi : « Dans la vie d’un peuple, m’a dit Vo Nguyen Giap, il y a parfois des rêves, des rêves tellement beaux que l’on pourrait croire leur réalisation impossible. Eh bien ! En cet instant, nous avons pu réaliser un rêve chéri : voir enfin le pays réunifié et libre. Le pays indépendant, en paix et en marche vers le socialisme. Nous n’avons jamais eu une minute d’émotion comparable à celle-là. Et, tous, nous étions très émus, parce que nous pensions à notre Président Ho Chi Minh ».


EPILOGUE

Un peu plus de dix années après la fin de la guerre, en 1986, après le sacrifice de plusieurs millions de Vietnamiens, la République Populaire du Vietnam jetait les bases de la politique de renouveau, et entamait la libéralisation économique, puis plus tard autorisait voire incitait l'arrivée de capitaux étrangers, concentrés dans des zones économiques spéciales, étendues peu après à tout le pays. Il est probable que si le gouvernement communiste du Nord-Vietnam avait opéré ce virage spectaculaire pendant la guerre, le gouvernement des USA aurait sinon pactisé, mais sûrement ordonné le retrait de ses troupes armées...

Aujourd'hui, à Cu Chi, quelques centaines de mètres de galeries et de salles ont été reconstituées pour en faire un musée-parc d'attractions. Les étroits boyaux sont plus grands pour permettre le passage de visiteurs plus corpulents que les maigres maquisards Viêt-cong, et pour quelques $ US, l'on peut connaître les trépidations que ressentait un soldat en vidant un chargeur d'un AK 47 ou d'un M16 de l'époque. Pendant longtemps, des panneaux écrits en langue vietnamienne et anglaise égayaient l'endroit, raillant la défaite des militaires impérialistes, glorifiait la puissance des « faibles » ayant vaincu l'arrogance des « forts ». Ce n'était pas la première fois que le Vietnamien moquait un ennemi redoutable vaincu. Ainsi, l'envahisseur chinois du 13e siècle fit l'objet d'une multitude de « contes à rire », dont celui-ci, que nous aimons particulièrement :





« L’ambassadeur de Chine avait amené avec lui un buffle de combat, très grand, très fort et très agressif. Il lança un défi pour le mesurer aux buffles du pays. Le roi envoya alors ses gens à la recherche d’un buffle capable d’affronter celui de l’ambassadeur. Dès qu’il entendit l’annonce, Quynh fit aussitôt savoir au roi qu’il possédait un tel buffle. La nouvelle que le buffle du Tr Âng allait combattre celui de l’ambassadeur de Chine s’était répandue et, le jour du combat, comme des fourmis, la population se pressa en grand nombre. L’ambassadeur lâcha un buffle d’une taille vraiment diabolique qui, cornes pointées, roulait des yeux avec férocité, attendant le combat. C’est alors que Quynh lâcha un bufflon encore à la mamelle et qu’il avait séparé, la veille, de sa mère. Affamé, le bufflon se précipita sur le buffle et, le prenant pour sa mère lui donna des coups de têtes dans le ventre à la recherche des mamelles. Importuné, le buffle de combat ne pouvait que reculer et, à la fin n’y tenant plus, s’enfuit piteusement... »

Ils tendent aujourd'hui à disparaître, écriteaux abandonnés à l'action du temps leurs messages s'effacent, le temps qui apaise les haines ; les souvenirs et les tensions entre anciens ennemis, car de nouveau, les « capitalistes » étrangers, invités à venir investir au Vietnam, à le visiter, envahissent les rues de Saïgon, et avec eux sont réapparus, ce n'est pas un hasard, les bidonvilles interdits, et les boom boom girls, la prostitution autorisée ; comme l'arrogance des « forts », celle à présent des familles multimillionnaires vietnamiennes, souvent héritières des héros de jadis promus à de hautes fonctions, occupées à bâtir non plus de profonds souterrains anti-impérialistes, mais de hauts buildings dédiés au capitalisme, des nouveaux quartiers d'affaires et de centres commerciaux, de gated communities luxueuses sur le modèle américain, massacrant, si nécessaire, comme d'autres hier, rizières et lacs, villages d'antan, paysage et environnement, et n'hésitant pas non plus, au besoin, à déplacer par centaines, les nouveaux « économiquement faibles ». Jeremy Seabrook écrit à propos des membres de la bourgeoisie urbaine du Tiers monde qu'ils « cessent d'être des citoyens de leur propre pays pour devenir des nomades appartenant, et devant allégeance à la topographie déterritorialisée de l'argent : ils se transforment en patriotes de la fortune, en nationalistes d'un nulle part évanescent et doré. » Et ce, jusqu’au Lieu Symbole de la Révolution : Dien Bien Phu, ou le See You Again envahit la bourgade, où les vendeurs de coffre-fort font de bonnes affaires.




La Terre mère appartient désormais à un passé révolu. La politique de renouveau a incité à passer le cap artisanal pour assurer le développement de l'agriculture industrielle, et à instaurer la plus grande tolérance contre les dommages écologiques, en particulier ceux concernant le défrichement massif pour augmenter les surfaces cultivées. Dans ce contexte d'enrichissement facile, les préoccupations environnementales ont du mal à mobiliser les autorités au point de trouver des expressions tangibles, et l'on assiste, à nouveau, au massacre des jungles et forêts, y compris les forêts protégées qui n’ont pas été épargnées, au sacrifice du patrimoine naturel du pays, au détriment, en particulier, des populations locales, des « minorités ethniques ». Certaines en 2001 dans les provinces du Tây Nguyên, sur les reliefs du centre, se sont rebellées contre les agissements des « forts » tentant de les spolier de leurs forets, dans une région où se pose le problème crucial de la raréfaction des terres à défricher. À l'inverse, récemment, les USA, en signe de pardon, ont offert à la République populaire du Vietnam d'importants dons afin de reconstituer les jungles et forets que leurs armées avaient napalmisé.

Les « forts », toutefois, n'osent pas s'attaquer aux cimetières, en particulier militaires très nombreux, hier à l'écart des villes, aujourd'hui rattrapés par le développement urbain ; leur présence gêne, mais on s'en accommode tant bien que mal, avec certaines exceptions, lorsque le cimetière convoité indispose trop ; comme celui-ci, français, à Hanoï, qui résista à deux guerres mais pas à l’avidité des promoteurs et la corruption, peut-être des autorités. 





NOTES & SOURCES



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(Via Google DOC)
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