Ré-Inventer Paris ?



La mairie de Paris a annoncé le lancement d'un grand concours Réinventer Paris offrant la possibilité à des équipes pluri-disciplinaires d'imaginer le sort architectural de 23 sites appartenant à la Ville ; la composition des équipes doit obligatoirement comportée un architecte et un investisseur, une pratique courante qui s'accompagne souvent d'un Partenariat Public Privé (PPP). Mais ce concours s'en différencie car il laisse à l'investisseur, en définitive, le choix de la programmation, libre à lui d'imaginer ce que bon lui semble pour ses propres intérêts, même si le cahier des charges stipule certaines recommandations. En d'autres termes, ce n'est plus l'Etat, le politique, qui se charge de programmer un projet, mais bien l'initiative et l'imagination du secteur privé, dont la vocation, comme chacun le sait, est de s'enrichir  :

« Les montages financiers innovants nécessaires pour assurer la viabilité économique des projets seront valorisés. La proposition financière sera un élément de choix dans le processus de sélection mais seront également étudiés les éléments qui mettent en avant des solutions innovantes de financement des investissements et du fonctionnement des projets. […] Les lauréats pourront alors acheter ou louer les terrains pour y conduire leurs projets menant, par la même occasion, une expérimentation urbaine d’une ampleur inédite. »

La démarche parisienne est d'affirmer haut et fort qu'une opération publique dans laquelle le partenariat privé occupe une place prépondérante ne conduit pas à abdiquer toute exigence intellectuelle, toute ambition « sociale », ou techno-écologique. Soit, mais l'obligation de « montages financiers innovants » s'adresse aux acteurs, aux « faiseurs » de ville privilégiés que l'on connaît, sempiternels architectes hommes d'affaires associés aux grandes entreprises du Bâtiment et des Travaux Publics pour les plus grands sites, à coup sûr. Le socialisme, en France ne place pas la démocratie participative au centre de ses préoccupations, ses élites s'assignent toujours le rôle de guider la population « inculte » dans les domaines de l'urbain et de l'architecture et, plus que jamais, préfèrent s'adresser au cercle restreint et conservateur des élites économiques. « Pour inventer l’urbanisme du XXIe siècle, il faut faire autrement. Faire autrement, c’est utiliser plus de matière grise pour consommer moins de matières premières », est-il écrit dans l'énoncé du concours, la plus grande innovation aurait été d'inviter à la réflexion d'autres « matières grises », d'offrir la possibilité aux parisiens, aux franciliens, aux « alternatifs », d'y participer, et sans la contrainte d'une quelconque pollution d'ordre économique : l'enjeu aurait été plus grand, plus riche en alternatives, de soumettre leurs propositions au « monde des Affaires », et non l'inverse, de privilégier l'utopie d'un projet de ville, plutôt que le réalisme financier d'une opération.

Henri Lefebvre préconisait ainsi : « La critique radicale tant de la philosophie de la ville que de l’urbanisme idéologique est indispensable sur le plan théorique et sur le plan pratique. Et elle peut passer pour une opération de salubrité publique ». Luc Boltanski et Eve Chiapello insistaient sur « Les dangers que court le capitalisme quand il peut se déployer sans contrainte en détruisant le substrat social sur lequel il prospère trouvent un palliatif dans la capacité du capitalisme à entendre la critique qui constitue sans doute le principal facteur de la robustesse qui a été la sienne depuis le 19e siècle. Or la fonction critique (voice), qui n'a aucune place à l'intérieur de l'entreprise capitaliste, où la régulation est censée être opérée uniquement par la concurrence, ne peut s'exercer que de l'extérieur. Ce sont donc les mouvements critiques qui informent le capitalisme sur les dangers qui le menacent. »


Faire ainsi appel au monde des Affaires s'inscrit bien dans l'idéologie socialiste dite de l' « équilibre », c'est-à-dire, l'alliance momentanée entre les secteurs public et privé, qui anime l'esprit de ce concours, dont l'énoncé suppose la recherche de nouveaux modes opératoires s'inscrivant dans le réel, de nouvelles manières de « faire » la ville. La tentation est forte, en effet, sous le prétexte que les finances de l'Etat, et de la ville, sont aujourd'hui contraintes par une crise économique, d'accorder à la promotion privée, et le verdict ultime et un rôle dans le choix de la programmation, de la validité d'un projet, dans le cadre plus général d'un objectif de « vendre la ville », ainsi qu'il est dit sans aucune gêne, dans le programme du concours :

« Ces projets, qui se veulent emblématiques de ce terreau fertile, doivent donner à l’économie parisienne et de la Métropole du Grand Paris une visibilité internationale, afficher Paris en tant que place où investir, où implanter son entreprise pour créer de la valeur et des emplois. […] Véritables vitrines de la production urbaine parisienne, ces projets de valorisation foncière ont vocation à acquérir une visibilité internationale. Cette mise en lumière servira tout autant l’attractivité et le rayonnement de Paris que la notoriété des porteurs de projet.  »

L'urbaniste François Ascher, Grand prix de l'urbanisme, posait la question de savoir si la négociation, le compromis, le partenariat public-privé, le marketing urbain étaient compatibles avec l'urbanisme et ses règles, et sa vocation « sociale », sans faire de « dégâts » sociaux et environnementaux. Par définition, en effet, l'urbanisme prétend ne pas laisser[-faire] la ville se construire spontanément, et en cela il se distingue d'un libéralisme radical. Et il décrivait les dangers de ce qu'il nommait le managment public urbain, dont la naissance coïncide avec l’avènement de l'ulra-libéralisme : « Dans un univers incertain, les opportunités comme les inopportunités sont de plus en plus nombreuses. Le risque est réel de basculer dans une logique de « coups » qui réduirait dangereusement toute ambition volontaire et stratégique. »

Ce principe d'urbanisation est depuis longtemps à l'oeuvre dans d'autres capitales européennes, Londres, sous l'ère de Mrs Tatcher à partir des années quatre-vingt initia l'urbanisme « libéral » et de manière systématique, mettant un terme à la longue tradition britannique de « town-planning » pour une nouvelle conception de « market land planning », au nom évocateur. Grossièrement, le « marché » définissait la programmation concernant des opérations urbaines d'envergure – les Docks à Londres, par exemple -, exigeait une déréglementation jusqu'au cœur historique, la City à Londres, pour y bâtir les plus hauts gratte-ciels européens, dont le dernier signé par Renzo Piano, la Shard Tower, la plus haute d'Europe. En réponse, la mairie socialiste parisienne, lui oppose son projet de tour Triangle. Mais laissons-là ce les expériences britanniques radicales conduites par un gouvernement ultra-libéral.

L'appel lancé par des politiciens socialistes aux forces vives de l'intelligentsia, et notamment de l'architecture, associées aux secteurs privé et industriel n'est certes pas un exercice novateur : il s'agit même d'une récurrence lorsqu'une crise économique ou politique plus dévastatrice que les autres menace le système capitaliste.

Dans la multitude, citons l'exemple de la dictature socialiste radicale (1968-75) du président général Velasco, au Pérou, et de son concours international d'architecture PREVI, Proyecto Experimental de Vivienda, exemple parfait de l'idéologie de l' « équilibre », dans les domaines de la planification urbaine et de l'architecture sociale : le programme de ce concours invitait les équipes d'architecte et d'industriel, de sociologue, à concevoir la ville de demain, à innover dans tous les domaines, avec cet objectif d'intégrer les classes sociales les plus modestes. Y participeront les grands maîtres de l'architecture de l'époque, dont James Sterling, Georges Candilis, Christopher Alexander, etc., mais le fossé séparant le monde de la finance des objectifs socialistes ne fut pas comblé, la crise de 1974 mit un terme aux réalisations « sociales », exigées par le Fonds monétaire international, la World Bank et les autres créanciers de l'Union européenne pour l'obtention de crédits.

Le cas de Barcelone est exemplaire, une expérience urbaine et architecturale dans le cadre des Jeux olympiques, placée sous l'égide d'un maire socialiste, Pasqual Maragall, menée par l'architecte - socialiste – Oriol Bohigas et son équipe regroupant l'intelligentsia architecturale, qui tentèrent, parce que soumise à des impératifs de faisabilité économique, une démarche planificatrice impliquant directement les secteurs privés, dès les phases de la conception, pour de grandes opérations urbaines, mais également pour des projets de renouvellement urbain de moindre envergure. Plébiscitée dans un premier temps par les professionnels de l'urbanisme du monde entier, les conséquences de l'expérience barcelonaise seront jugées plus tardivement par les critiques les plus nuancés, voire par l'intelligentsia architecturale qui avait été impliquée dans la conception, comme une véritable catastrophe sociale, d'une ampleur sans précédent. L'architecte Ignacio de Solà-Morales jugeait ainsi que Barcelone avait tout simplement expulsé ses « problèmes » sociaux hors de son périmètre administratif : « Celui de la circulation, celui de l'habitat, celui de la marginalité, celui des implantations industrielles. […] La Barcelone des grandes réalisations, des beaux espaces publics, des opérations urbaines emblématiques se fait au détriment d'un hinterland singulièrement dépourvu de politique urbaine et d'équipements. » Et Ignacio de Solà-Morales critiquait cette recherche d' « équilibre » entre la volonté de l'équipe socialiste – politiciens et intelligentsia urbano-architecturale – qui formulait des objectifs sociaux, « difficilement compatibles avec la concurrence des intérêts privés. » Ainsi, par exemple, le maintien des populations pauvres du quartier historique de part et d'autre de la célèbre Rambla, dans le cadre de la rénovation urbaine – lourde –, exigé par les socialistes, ne résista pas au rouleau compresseur des intérêts privés et de la spéculation.

La dictature révolutionnaire socialiste aux Seychelles (1977-2004), du président France-Albert René, mena, dans sa première phase la plus radicale une politique de planification du territoire et de l'habitat public audacieuse et exemplaire (les politiciens socialistes de France y avaient leur habitude, dit-on). Mais, dans sa forme la plus pure, et achevée, tentative faite d'une même alliance nous ramène cent ans en arrière, lorsque s'établit une coïncidence entre la bourgeoisie sociale-démocrate de la République de Weimar et les secteurs industriels les plus avancés du « capitalisme démocratique » emmenés par l'industriel Walther Rathenau, président de la puissante firme AEG, et politicien socialiste. Dans La nouvelle économie (Die neue Wirtschaft) édité en 1918, Rathenau écrivait : « Le régime vers lequel nous nous dirigeons sera d'ordre économique privé, analogue à celui d'aujourd'hui, mais on lui imposera un frein. Une volonté commune le pénétrera, la même que pénétra actuellement toute œuvre de solidarité humaine. »

Et pour parvenir à transformer cette utopie capitaliste socialiste, dont une mission fut d'être au service de la classe ouvrière, en idéologie concrète, appel fut lancé aux avant-gardes intellectuelles, et en particulier aux architectes que l'on qualifiera socialistes, qui par un étrange effet du hasard, peut-être, étaient en train d'inventer l'architecture dite rationnelle. Cet ensemble constitué de municipalités socialistes, de capitalistes « progressistes » et d'intellectuels au service de la classe ouvrière donnera naissance, entre autres, aux célèbres Siedlungen, les cités d'habitat social, conçues par les plus grands architectes théoriciens de l'histoire de l'architecture, Walter Gropius, Mies Van der Rohe, Ernest May, Hans Sharoun, ou Le Corbusier invité. Cette alliance contre-nature se fortifia au fur et à mesure des désastres économiques liés à la crise de 1929, et de la montée en puissance des groupes nationalistes, dont le parti d'Hitler, et des groupes révolutionnaires communistes.

Cette convergence avec d'autres en Europe (notamment en Hollande), occupe une place provisoire et marginale au sein du développement capitaliste, notamment lorsque les crises politiques liées à celles économiques sont les plus fortes : « l'utopie est une réserve de modèles potentiels et une arme qui permet d'obtenir le consensus social qu'elle inscrit dans les mécanismes capitalistes. » analysait le critique italien Manfredo Tafuri. Architecture ou révolution, proclamait ainsi Le Corbusier. Cette coïncidence sera inexorablement balayée dès que sera écarté tout danger d'organisation autonome de la classe ouvrière, et que le capital pourra reprendre directement la gestion et l'organisation sociale de son propre cycle. C'est à ce moment précis que prend naissance la « crise de l'architecture » moderne, et socialiste...

Sans doute est-ce là toute l'intelligence du groupe socialiste français, et de l'équipe municipale de la maire socialiste Anne Hidalgo : tous savent pertinemment que le projet socialiste, quelles que soient ces variantes, ne peut rien opposer à la démesure capitaliste, sinon des réponses sectorielles, impuissantes à réguler les dysfonctionnements urbains et les injustices architecturales. En prenant acte de la rupture constante et quasi naturelle de l'équilibre public privé, des antagonismes historiques entre le positif – le capital – et le négatif – la classe ouvrière. Les expériences de planification urbaine et d'architecture socialistes de Francfort en 1920, de Chandigarh en 1950, de Bologne en 1960, de Lima en 1970, de Barcelone en 1980, de Caracas en 2010, pour ne citer qu'elles, ont tenté, chacune de différente manière, de les intégrer et de leur opposer une politique scientifique, des réponses rationnelles économico-technologiques, des alliances contre-nature, avec comme condition de reconnaître que les conflits d'intérêt sont et seront inévitables.

A chaque fois, l'on observe que l'idéologie de l'équilibre se révèle être une faillite politique parce que les « systèmes d'équilibre » ne sont pas tolérables dans les processus de développement de la ville capitaliste.

Ainsi, le programme du concours proposé par Anne Hidalgo, le parti socialiste, prend une autre dimension, car il n'est plus question d'opposer une quelconque résistance aux structures socio-économiques de production de l’espace et aux contradictions du système qui les engendre. Au contraire, l'on privilégie les nouvelles approches de gestion des entreprises, leur capacité créatrice, et un nouveau type de « manager urbain » la « matière grise » issue de la « Creativ Class », cultivée, talentueuse et tolérante, que l'on pourrait assimiler à ce que Karl Mannheim nommait dans l'Allemagne des années 1930, la « classe de gens cultivée », d' « intellectuels sans attache » (freischwebende Intellektuellen), de « penseurs chargés de fournir des justifications » et dont le métier n'a d'autre but que de consolider la réalité existante, telle qu'elle est. Au détriment du social, et nous l'avons évoqué de l'utopie, cette « vision structurelle de la totalité existante et en devenir » une transcendance de la pure « donnée », qui vise « à briser les liens de l'ordre existant » toujours selon Mannheim. Anne Hidalgo, dans un élan enthousiaste affirme : «Je voudrais vous dire que ce que nous vivons là est un moment historique. Pas une ville au monde n’a osé faire ce que nous allons faire.» ; non, la Creativ class, ou la « classe cultivée » a été, et est déjà à l'oeuvre dans maints villes du monde, à New York, San Francisco, Amsterdam, Berlin, et Beijing, Shanghai. Et à ce jour, aucune expérience probante a soulevé l'enthousiasme du capital, et moins encore des habitants « ordinaires » concernés.

L'expérience socialiste de la République de Weimar, la plus achevée dans les domaines de la planification urbaine et de l'architecture sociales n'est pas née seulement de la rencontre Intellectuels-Politiques-Industriels, elle fut précédée et accompagnée tout au long se son court chemin, par la critique des révolutionnaires communistes et d'une multitude de penseurs isolés, Walter Benjamin, Max Weber, par exemples, d'artistes regroupés au sein de mouvement, le dadaïsme, par exemple, et d'architectes formant des écoles de pensée, tels le Bauhaus en Allemagne, et les Constructivistes dans la jeune URSS, dont le rôle fut de démolir, avec dérision, cynisme ou sérieux, l'ordre établi, d'alimenter sans cesse la critique de la pensée conservatrice, de désacraliser par tous les moyens possibles le patrimoine historique de la bourgeoisie, de définir le réel comme le domaine de l'absurde, et d'imaginer une maîtrise globale et rationnelle du futur, où le présent tout entier se projette.

Or aujourd'hui, la masse critique d'hier, qu'elle soit du type culturelle ou sociale, n'existe plus, tout du moins pas avec autant de vigueur et de répercussion sur les populations. De même, les avant-gardes architecturales n'assument plus le rôle historique d'imaginer un futur, y compris politique, accessible à l'ensemble des classes sociales, et se consacrent désormais à l'écologie urbaine et architecturale : l'avenir dépolitisé de l'humanité urbaine. Un des derniers ouvrages parus en France : VILLES CONTESTÉES | Pour une géographie critique de l'urbain, regroupant une série de textes de différents auteurs du champ de la géographie urbaine radicale et critique , est présenté ainsi par Cécile Gintrac et Matthieu Giroud :

« Ville globale, ville créative, ville multiculturelle, ville intelligente… Autant de slogans à la mode qui imposent et diffusent une vision aseptisée et consensuelle des réalités urbaines. Les villes doivent au contraire être bousculées, chahutées, contestées. C’est précisément ce que ce recueil se propose de faire en réunissant pour la première fois un ensemble d’auteurs dont la réflexion n’épargne ni les espaces urbains, ni les élites qui les façonnent et les gouvernent. »


Les mots « bousculées, chahutées, contestées » représentent parfaitement l'état d'esprit des auteurs, voir du temps, car si leurs analyses sont remarquables, les conclusions sont, au contraire, d'une totale insipidité, ou incohérence. Avec d'autres auteurs, dont Jean-Pierre Garnier, la critique universitaire d'aujourd'hui peut être comparée à celle des premiers observateurs sociologues urbains du 19e Siècle, qui décrivaient avec justesse les conditions de vie inhumaines des slums de Londres, de Berlin ou de New York, exigeaient – déjà – plus de justice socio-spatiale, et proposaient – déjà – des villes à la campagne, et comme le note si justement Françoise Choay : « Il est étonnant de constater qu'à l'exception de Marx et d'Engels, les mêmes esprits qui relient avec tant de lucidité les défauts de la ville industrielle à l'ensemble des conditions économiques et politiques du moment, ne demeurent pas dans le logique de leur analyse. » C'est-à-dire proposer d'éliminer le mal à sa source.

Dans le même esprit, rares sont les ouvrages – et notamment de langue française – dont l'analyse porte sur les luttes urbaines menées par des organisations politiques extra-parlementaires ou alternatives, qui se déroulent en ce moment même en Grèce, en Italie, en Espagne, en Inde, en Chine, au Mexique, en Argentine, etc., et en Turquie. Des organisations, le plus souvent anarchiste ou marxiste, révolutionnaire en Inde, qui reprennent le flambeau de l'unité de la théorie et de l'action, et celle de l'intellectuel au peuple.

Ce fut là, le principal travail des forces étudiantes des années précédant l'insurrection urbaine de 1968, puis, selon les pays des groupes révolutionnaires armés. L'éventail comprend les mouvements Provo et Kabouter d'Amsterdam, de jeunes pacifiques s'étant allié aux habitants des quartiers historiques promis à la destruction, les mouvements de squatters de Londres procédant de la même façon, plus violents et déterminés ont été ceux de Berlin ou de Hambourg, où naîtront les Black Blocs et fréquentés par les futurs révolutionnaire de la Rot Fraktion Armee, plus tard, les membres d'Action Directe à Paris organiseront des squats à Barbès, tous influencés d'une manière ou d'une autre par les guérillas urbaines d'Uruguay, du Brésil et d'Argentine. Dans cette liste, ô combien non exhaustive, l'Italie occupe une bonne place, car les étudiants en sciences sociales, en architecture, de médecine, parfois emmenés par de jeunes professeurs iront la rencontre des habitants des cités ouvrières, et des bidonvilles. Analysant, comme l'avait fait Engels, puis aidant, en organisant les plus mal logés à envahir et occuper les immeubles en construction destinés à la classe moyenne, et à les défendre, au besoin avec la force. L'amplitude du mouvement est telle, que nul ne sait exactement le nombre d'occupations illégales qui agitèrent toutes les villes italiennes pendant une dizaine d'années, des milliers, des immeubles entiers, régularisés, comme nul ne connaît le nombre de grèves de loyers, d'eau, d'électricité de gaz. De ces mouvements étudiants-ouvriers occupant le terrain des luttes urbaines et pour le droit au logement, naîtront les groupes révolutionnaires armés, dont les Brigades Rouges et Prima Linea.

Cette histoire, passée sous silence, accompagne la distance, le fossé qui sépare le monde intellectuel, comprenant les universitaires, de celui de la pauvreté urbaine, si ce n'est, toujours sous le même angle de la description – parfois morbide – scientifique ou analytique. L'on s'occupe ici et là de dénoncer l'embourgeoisement de Paris, mais rares sont ceux qui condamnent les sordides centres d'hébergement d'urgence ou de plus longs séjours, l'idée même que l'Etat se soit déchargé de la « gestion » de la pauvreté, laissée aux organisations caritatives. Rares sont ceux également à s'interroger sur la domiciliation. 


N'est pas SDF qui veut [administrativement] !


Un des sites proposés par le concours, celui de la rue Castagnary, est situé à deux pas de mon domicile, ou plutôt, de ma boîte aux lettres, où se dresse misérablement une vieille bâtisse brinquebalante, abritant les locaux de l’Association Relais Logement, qui s'occupe de domiciliation pour « les personnes les plus fragiles. », en l’occurrence des Sans domicile fixe, dont j'ai l'honneur d'appartenir, et ce, officiellement, et ce, avec les plus grandes difficultés. N'est pas SDF qui veut !


Car à Paris, la domiciliation n'est pas du ressort des autorités parisiennes, c'est-à-dire grossièrement des services sociaux des mairies d'arrondissement, mais, dans un premier temps, sauf cas particulier (familles avec enfants, mères célibataires, etc.) du bon vouloir des organisations agréées par la préfecture. En France, l'Etat républicain, comme jadis la royauté, a délégué la gestion de la pauvreté aux organisations à but non lucratif, humanitaires, caritatives, et nombre d'entre elles, parmi les plus importantes, sont le satellite, ou l'excroissance d'une mission religieuse : Emmaüs, Armée du Salut, ATD quart Monde, Secours catholique, etc. Et le mystère demeure entier quant au nombre de domiciliation qu'elle peuvent effectuer à Paris, car un quota le limite, décidé par l'Etat, l'on évoque le Ministère de l'Intérieur, selon notre enquête. Pourtant, le Code de l'action sociale et des familles (CASF) de la loi DALO stipule clairement le droit à la domiciliation.

Et ce, même si le demandeur est né à Paris de parents parisiens ; et ce, même si le demandeur y vit, il se trouve confronté au mur de l'arbitraire du personnel d'une association, qui décide de son sort domiciliaire. Les réponses faites par les proposés chargés de la domiciliation avaient en commun cette explication : « Nous ne pouvons plus accepter de domiciliation pour cette année, revenez dans trois mois » ; pour les plus gracieuses : « Nous ne pouvons plus accepter de domiciliation pour cette année, mais on peut vous inscrire sur la liste d'attente » ; pour les plus conciliantes : « Nous ne pouvons plus accepter de domiciliation pour cette année, mais un conseiller peut vous aider dans votre démarche ». Ainsi, plus de six mois auront été nécessaire pour parvenir à ce qu'une association daigne accorder à ma demande une réponse positive. Six mois d'existence Zombie.

Ce précieux sésame obtenu, il est possible, pour un SDF de s'adresser à une Permanence sociale d'Accueil (PSA), un service leur étant destiné tout spécialement : les services d'arrondissement de mairie leur étant refusé. Ne surtout pas mélanger les serviettes et les torchons. L'entretien obligatoire précédant la demande à l'administration parisienne, et au Conseil Régional, qui la valide ou non, fut gargantuesque dans sa dimension kafkaïenne, et le rôle de cet organisme est, en premier lieu, de conseiller l'exil provincial, d'inciter à la périphérie. Fonctionnaire PSA :

« Même si votre situation s'améliore, et j'en suis sûre, le temps d'attente pour obtenir un HLM à Paris est en moyenne de 10 ans. C'est connu. Et ce que l'on dit pas, c'est qu'il y a HLM et HLM, on loge pas les mêmes en bordure de périphérique, ou dans les plus vieux, que dans les nouveaux bien situés. On doit avoir au moins un contact, une connaissance, ou un travail bien rémunéré pour obtenir un bon HLM dans un quartier agréable. A Paris, vous n'obtiendrez rien dans l'immédiat, et en attendant, la vie dans les centres d'hébergement est difficile, les chambres sont minuscules et les voisins souvent en dépression ou alcooliques. C'est très surveillé. Et puis attendre 10 ans là-dedans, c'est pas l'idéal. Le mieux, dans votre cas, serait de vous adresser aux services sociaux d'une commune périphérique, enfin pas trop proche non plus. Tenez, moi, je travaille à Paris, mais je prends chaque jour de la semaine le RER : 1 heure aller et 1 heure retour ; impossible de trouver une location à Paris, même si je travaille dans un service de la ville de Paris. Idem pour la plupart de mes collègues. Et pour obtenir mon logement, j'ai adressé au maire une longue lettre lui expliquant que j'étais attachée à ma ville natale, ma famille y était née, que j'y avais grandi et suivi toute ma scolarité et lui demandant d'intervenir pour que je puisse obtenir un logement HLM. Grâce à cela, j'ai pu l'obtenir. En province aussi, c'est plus facile, dans certaines régions. Tenez, un ami à moi, dans votre cas, euh, à peu près, a accepté de partir dans le Gers, et il a pu obtenir rapidement un logement individuel avec un grand jardin. Et ben, maintenant, il est bien content d'y être, plutôt que d'habiter un 2 pièces avec vue sur le périphérique... »


Plus facile en périphérie ? Février 2014, le Secours Catholique révélait dans un rapport, concernant une centaine de villes de 10000 habitants de la région parisienne, que la domiciliation était à la peine : selon l’enquête, 14% des villes admettent ne pas pratiquer la domiciliation, ce qui est illégal. La part de personnes domiciliées, dans les communes qui en proposent, peut passer de 0,02% à 4.5%, selon les villes, soit un rapport de 1 à 200. L’enquête affirme que « certaines communes imposent de tels critères de sélection que la domiciliation proposée ne s’adresse qu’à des personnes déjà intégrées et logées». Le Secours catholique dénonce la "ghettoïsation" de la pauvreté en Ile-de-France et Hervé du Souich, président du Secours catholique des Yvelines dénonce la tendance des mairies à « Ne pas ouvrir les portes à une pauvreté qui pourrait s’installer ailleurs. »

Tel est aussi, l'objectif de la mairie de Paris, proposé dans le concours par « La réalisation de projets urbains innovants est l’occasion de favoriser l’insertion par l’activité économique des habitants et des personnes les plus fragiles. Le porteur de projet mettra en œuvre les moyens nécessaires pour répondre à l’objectif d’insertion minimum égal à 5 % du nombre d’heures travaillées dans le cadre de la réalisation de son projet. Le porteur de projet pourra bénéficier de l’appui opérationnel de la Ville de Paris – DDEEES – pour la mise œuvre de ces objectifs d’insertion.  »

Mairie et Parti socialistes davantage préoccupés par la définition de « la ville durable » (et non éphémère) « et intelligente » (car la ville idiote existe bien), où « les technologies nouvelles telles que les énergies renouvelables, réseaux intelligents ou de pratiques nouvelles autour de l’économie circulaire par exemple, mais aussi dans sa capacité à s’adapter, accompagner, voire générer de nouveaux modes de vie.  ». Des nouveaux modes de vie mais aussi des « nouveaux modes d’habiter, avec l’adaptation au vieillissement et l’émergence de nouveaux espaces partagés tels que les chambres d’amis, les buanderies, les terrasses. »

L'émergence elle, d'une nouvelle pauvreté urbaine, très différente des précédentes, et qui selon les organisations caritatives semblent bien installées dans le temps, ne rentre pas le cadre du concours parisien, les victimes collatérales du capitalisme socialiste, les déchets humains, les sans dents, et les familles ou personnes de condition modeste, fragilisés par l'environnement économique et du pays et de Paris, ne représentent rien, moins si on lit l'énoncé du concours, que les déchets du bâtiment, devant subir un réemploi maximum, et des «déchets gras» convertis en énergie verte.

Et l'on imagine sans peine que les propositions émanant des mêmes équipes de concepteur-aménageur associés au monde de la finance daignent accorder un quelconque réemploi, le moindre refuge digne de ce nom, aux marges urbaines, celles d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Comme il est bien stipulé : objectif « zéro déchet, zéro carbone » : un monde propre où s'érigeront de

« Véritables vitrines de la production urbaine parisienne, ces projets de valorisation foncière ont vocation à acquérir une visibilité internationale. Cette mise en lumière servira tout autant l’attractivité et le rayonnement de Paris que la notoriété des porteurs de projet.  »

Le cas de la rue Castagnary est emblématique, présenté ainsi dans l'énoncé : « Située à l’est du 15e arrondissement, la parcelle du 34 rue Castagnary abrite d’anciens bains-douches dans un bâtiment en briques rouges typique des années 1930. Avec son intérieur unique, composé notamment de cabines de douche, de salles d’attente et d’appartements de service, cette maison invite à une grande innovation dans les usages. Construite en forme de flèche vers une place animée du quartier, elle jouit d’une certaine visibilité et appelle des projets originaux.» 

Soyons originaux et soyons humains : ne serait-ce pas là l'occasion pour la ville de Paris de, plus simplement, remettre en état et en activité ces anciens bains-douches ? Etablissements publics (un programme que l'on doit aux élus socialistes de l'époque) qui à Paris connaissent un notable regain d'activités. 

L'on songe à ce fameux réel plongé dans le "domaine de l'absurde", jadis condamné par les socialistes.



1 commentaire:

  1. Bonjour, je découvre avec la plus grande admiration, la base de données impressionnante en volume et en qualité mise à disposition sur votre site internet.
    Je cherche actuellement à monter un projet d'habitat minimaliste, confortable et mobile en zone urbaine notamment. J'habite Annecy, qui n'est pas Paris mais sur bien des aspects lui ressemble.
    Sauriez-vous me mettre en lien avec des projets existants ou d'autres personnes actuellement dans cette démarche. Je cherche aussi des informations sur le cadre réglementaire de ces habitats légers. Est-ce-que les zomes humanitaires ou autres room-room ont-ils pu exister?
    vous pouvez me contacter par courriel jean.porret@free.fr ou téléphone 09 50 16 31 28. a bientôt

    RépondreSupprimer