SONACOTRA | l'APARTHEID en France



Carte postale propagande Sonacotra | 1970s

SONACOTRA 
l'APARTHEID en France
LUTTE des FOYERS [1974 - 1980]


Prétendre qu'il existe des populations aux caractéristiques telles qu'il est nécessaire de construire pour elles des logements spécifiques c'est poser que ces caractéristiques sont données et qu'elles isolent et distinguent définitivement ces catégories du reste de la population. […]
Ainsi le thème d'une « nature » particulière supposée rejoint les thèmes principaux de l'idéologie raciste.
Mireille GINESY-GALANO | 1984


Banalisée par le temps, acceptée de fait par les partis politiques, les syndicats et la société française, un quasi consensus normait  la mise à l'écart du prolétariat immigré célibataire – une spécificité française, le foyer d'immigrés-isolés n'existe dans aucun pays européen proche de la France [1]. Il était normal que les immigrés vivent là. La longue lutte des résidents des foyers-hôtels Sonacotra débute en 1974 pour se terminer en 1980. Au plus fort de la lutte, 130 foyers se déclarent en « grève », soit 30.000 résidents immigrés exigeant des conditions de vie plus décentes et plus dignes humainement.

La première grande lutte d'ampleur en France de grève des loyers – et la dernière -, d'une étonnante longévité, ayant réussi le double pari improbable de solidariser 27 nationalités qui auparavant au mieux s'ignoraient, au pire s'opposaient, et dans le même mouvement, de fédérer nombre de foyers-hôtels. Monique HERVO considérait que cette lutte était à l'avant-garde, « très en avant par rapport aux luttes urbaines françaises. » Mais cette lutte fut aussi celle des associations citoyennes, pour la défense des immigrés, souvent créées depuis peu, interpellées et réactives : un élan de générosité, de dévouement de leurs militants anonymes qui soutenaient solidairement et bénévolement les grévistes en leur offrant leur temps et  leurs compétences (avocats, juristes, magistrats, médecins, cinéastes, artistes et architectes). Elle fût celle des organisations politiques de l'extrême gauche, qui ont initiées le mouvement et apportées un soutien sans faille. Il s'agit de la première grande mobilisation politique anti-raciste franco-immigrée.


Une lutte qui a au final été une défaite, mais qui a remis en question le programme résidentiel néo-colonialiste, ségrégatif dit-on aujourd'hui, de la Sonacotra, de l'Etat, l'institutionnalisation de la séparation forcée, la mise à l'écart de la vie sociale des travailleurs immigrés célibataires.


L'APARTHEID MILITAIRE


Le célibataire, l'homme isolé et sans attaches familiales, le nomade sont depuis le second Empire pour les pouvoirs publics, des anomalies sociales ; l'homme dans ces cas est appréhendé comme un individu indiscipliné et débauché, un corrupteur moral, et dès lors comme l'écrit Marc BERNARDOT (socio-historien spécialiste de la Sonaco) : «  Le contrôle est nécessaire d’un point de vue politique et sanitaire : politique parce que le célibataire ouvrier, n’ayant rien à protéger, est sensible aux discours révolutionnaires ; sanitaire parce que son mode de vie supposé dissolu est désigné par les hygiénistes comme un facteur de transmission de maladies épidémiques. » Tels sont les deux préceptes fondateurs de la Sonacotral, adaptés à l'habitat spécifique pour les immigrés isolés, dans la période coloniale puis post-coloniale.

La décision de créer la Société nationale de construction pour les travailleurs originaires d’Algérie, la Sonacotral, en 1956, faite sous l'impulsion du ministre de l'Intérieur, peu après le début de la guerre d’Algérie (1954), est de doter la police d'un instrument aussi efficace que possible de défense du territoire pour le contrôle des Algériens et notamment pour la majorité invisible et incontrôlable, les habitants des bidonvilles, une population à risques soupçonnée ou susceptible d'aider les fellagha Algériens et de constituer ainsi un front de guérilla urbaine en France. Telle est la mission d'Eugène Claudius-Petit nommé président, admirablement secondé par... Jean Vaujour, ancien Directeur de la Sécurité générale en Algérie (1953-1955), ayant organisé en Algérie les « villages de regroupement »...

La seconde caractéristique qui fonde les principes de la Sonacotral, est que que la présence sur le territoire français des immigrés était considérée par les autorités comme provisoire, le temps de reconstruire et de moderniser la France, et la masse immigrée était censée de s'en retourner au « pays », une fois l'ouvrage accompli. Bien sûr, il est bien vite apparu pour les grands industriels que cette main-d'oeuvre abondante, docile, sous-payée et à cette époque peu portée vers le communisme, constituait un enjeu formidable pour la croissance économique de leurs entreprises (en cours de taylorisation américaine) et de la France. L'on admit officieusement que par principe provisoire [2], leur présence serait certainement de très longue durée (le « retour » s'effectuant lors de la retraite, pensait-on). Plus tard, l'immigration, devenue indispensable pour l'économie française – son moteur -, pallie la désaffection de la nouvelle génération française du dur labeur en usine, des emplois pénibles ou dévalorisant (éboueurs, balayeurs, femmes de ménage, etc.), préférant l'université ou une carrière d'employé de bureau.



A partir de 1959, camps d'internement militaire [3] et foyers-hôtels de la Sonacotral, ces « structures d’encadrement » se complètent et forment ensemble un « Plan Constantine bis » quadrillant le territoire, visant à prévenir les risques, a organisé le comptage, le contrôle mais aussi la disciplinarisation des populations considérées dangereuses. Il faut reconnaître qu'en temps de guerre, ces mesures peuvent apparaître comme pleinement justifiées, notamment après les attentats du FLN commis sur le territoire français. Un état d'exception, certes difficile à vivre, mais para-normal et à caractère provisoire. D'ailleurs, les premiers résidents Algériens des Sonaco jugeaient ainsi : « C'était la guerre ».


L'APARTHEID CIVIL

Mais après la fin de la guerre en 1962, cette obsession sécuritaire d'isoler les travailleurs célibataires, de les confiner dans un bâtiment, et le plus souvent dans les zones reculées ou industrieuses des villes périphériques demeura inchangée, et devint normative. Jusqu'en 1968, il était considéré normal, évident même, que les immigrés célibataires logent dans des foyers, et jusqu'à cette date, les critiques contre la nature ségrégative de ces établissements étaient rares, alors que la notion de mixité sociale était déjà admise. D'ailleurs, les grands administrateurs de l'Etat, y compris de la Sonacotra, évaluèrent très tôt les contours dangereux de leur mission de ghettorisation qui pouvait également s'avérer dangereuse. Le rapatriement des colons, la demande « immigrée », l'immigration du travail, des industriels auront raison de ces visions pessimistes, et dans l'urgence, et l'euphorie des 30 Glorieuses, la ségrégation s'est institutionnalisée, sous l'égide d'Eugène Claudius-Petit (Eugène Petit de son vrai nom), paternaliste, chrétien convaincu et partisan de l'ordre, celui prôné par Le Corbusier, un proche ami, et celui exigé par les successifs ministres gaullistes de l'Intérieur.

Toutefois, la fin de la guerre d'Algérie modifie en partie la mission de la Sonacotra, société d'économie mixte associant l'Etat majoritaire avec 55 % du capital, des industriels dont Renault, et bizarrement l'Algérie décolonisée disposant de 7,39 % des actions ; les principes sécuritaires jusqu'alors soumis aux seuls Français Musulmans d'Algérie (FMA) s'appliqueront à toutes les nationalités. Cette extension accroît considérablement le champ d'action de la société, lui ouvrant une vaste clientèle potentielle de travailleurs étrangers, français et originaires des DOM-TOM, ainsi que leurs familles ; celles au bas de l'échelle sociale, c'est-à-dire potentiellement dangereuse. Mais le contrôle policier va évoluer vers un contrôle social. Cela étant, la nécessité sécuritaire peut reprendre ses droits, comme par exemple la surveillance des ressortissants espagnols ou portugais soupçonnés d'appartenir à des groupes communistes agissant contre la dictature de leur pays, ou bien dans le contexte des grandes grèves ouvrières des années 1970, où les gérants des foyers seront chargés par le ministère de l'Intérieur de collaborer avec la police et les Renseignements Généraux, afin d'établir la liste des meneurs, les liens qui unissent grévistes, partis politiques et centrales syndicales, etc., bref, une mission d'informateur. Et bien sûr, lors de la période des grèves massives, le contrôle policier des foyers sera à nouveau d'actualité.

Le contrôle social délégué à la Sonacotra relevait à cette époque de la disciplinarisation des immigrés-résidents, par leur éducation et leur « préparation » à la société moderne, par des types d'habitat social leur étant spécifiquement dédiés, conçus selon l'origine ethnique, la nationalité, et leur statut matrimonial : cités HLM pour les familles françaises (notamment rapatriées) et immigrées de l'Europe, cités de transit pour les familles immigrées africaines, foyer-hôtels pour les hommes célibataires. D'autres critères déterminent la décision du type de logement des personnes et des familles, dont notamment le degré d'insalubrité des constructions ou leur ancienneté (privilégiant la quantité à la qualité, les techniques de construction au-dessous des normes, la Sonacotra a fabriqué des cités de transit qui vont se dégrader avec une extrême rapidité, devenant de fait des bidonvilles, qu'il faudra raser).

En effet, le néo-colonialisme appliqué à l'habitat social des populations immigrées part, aujourd'hui encore comme au 19e siècle, du postulat de leur inaptitude à vivre correctement, bourgeoisement, dans un appartement moderne dans les immeubles modernes, et que des dispositifs architecturaux – et urbains – spécifiques doivent donc être élaborés afin de les « éduquer » au mieux aux conditions de vie urbaines «modernes ». Une architecture de l'immigration devant en outre être encadrée par des agents modernisateurs sous l'égide des services sociaux (agents de l'Etat, travailleurs sociaux, etc.), et de surveillance (police, gardiens, concierges, gérants), et des croyances religieuses (y compris islamique), les « préparant » aux diverses obligations civiles, aux contingences administratives, à la bienséance et aux convenances bourgeoises modernes.

A partir de 1962, l'habitat sonaco-social devient une sorte de chambre de décantation, l'anti-chambre de la société moderne, passage obligé pour les prétendants immigrés, voire pour les classes laborieuses françaises, tout aussi inadaptées elles aussi à s'intégrer dans la société moderne, sans une sérieuse préparation.


LE REGIME SPECIAL SONACO [4]


Dans ce cadre, la société d'économie mixte Sonacotra, s'octroie le double rôle de constructeur-aménageur (et de bureau de conception abandonné par la suite), et dès 1960 celui de gérant (la gérance des foyers-hôtels était auparavant concédée à des associations spécialisées sous tutelle ou proches du ministère de l’Intérieur). La société impose ses propres lois. Elle ne concède pas le statut, la qualité de Locataire aux résidents des foyers-hôtels, terme employé officiellement par la Sonacotra : la société gérante serait ainsi dans la catégorie particulière des hôteliers, et les logés, des clients d'un hôtel.

Ces dispositions inédites (entre autres) ont été prises afin de déroger aux normes de la construction et aux lois protégeant le locataire français. La Sonacotra peut ainsi proposer, par exemple, la location de chambres de 4,5 m² (surface minimum de 9 m² selon la loi pour les habitations traditionnelles), et d'autre part, le résident Sonaco ne paye donc pas des loyers, mais des redevances, « le prix d'une journée, qui n'est pas un loyer, comprend une participation aux prestations et fournitures apportées aux résidents » selon la Sonacotra. En logeurs-hôteliers, les organismes dérogent aux procédures et dans un flou juridique savamment élaboré. Plus grave, le «client » contrevenant, sans statut juridique, peut être expulsé sans justifications sur l'heure, sans préavis, s'il déroge au règlement intérieur.


LE REGLEMENT INTERIEUR [4]


Selon Mireille GINESY-GALANO « Ce règlement intérieur n'est ni un contrat, ni même une convention qui supposeraient une adhésion, une signature des deux parties contractantes. En l’occurrence le règlement intérieur signifie bien qu'il s'agit bien de règles formulées, édictées et imposées par une seule des deux parties en présence. Or de ce règlement intérieur découle la statut octroyé aux travailleurs logés, c'est ce document qui, de fait, régit dans les foyers les relations entre logeurs et logés. »

Cette faille, celle de la qualification du contrat liant les résidents et la Sonacotra sera, bien sûr, exploitée au maximum par les avocats défendant les grévistes, et la justice a plusieurs fois suivi cette argumentation, sans faire cependant jurisprudence.

Que les résidents puissent prendre part aux décisions concernant leur propre foyer, cadre de vie, était une revendication centrale commune à l'ensemble des foyers-hôtels. Et de même pour l'établissement du règlement intérieur ! Cette question de la représentativité collective des résidents avait été débattue au sein du conseil d'administration de la Sonacotra en 1973, où il fut question de l'élaboration d'un nouveau règlement intérieur. Le président, Claudius-Petit s'opposa fermement à la consultation des résidents. On peut lire dans le procès verbal du Comité d'administration réuni le 18 janvier 1973 :

« M. Claudius PETIT pense qu'il n'est pas possible de demander l'opinion des locataires sur le projet de règlement. La participation des directeurs de la maison, des membres du comité, l'avis d'associations telles que ''Logement et Promotion Sociale'', lui paraissent suffisants pour élaborer un règlement qui donne satisfaction. Par ailleurs, il lui semble mauvais que celui-ci comporte des dispositions permettant aux résidents de se grouper en associations à l'instar des associations de locataires dans les ensembles d'habitations. »


LES GERANTS-RACISTES [4]

La gérance directe, l'administration des foyers-hôtels mises en place par la Sonacotral se caractérise en particulier par le fait qu’elle est confiée quasi systématiquement à d’anciens sous-officiers ayant servis dans les guerres coloniales. Mireille GINESY-GALANO évoque une statistique de la société : en 1972, sur 151 directeurs de foyers, 143 étaient passés par les armées coloniales. Aucune étude n'évoque ce point, mais selon un témoignage, ceux qui n'étaient pas d'anciens du front algérien ou vietnamien, étaient du Parti communiste, concession faite de la Sonacotra à certaines municipalités... Ces anciens militaires appliqueront toutes leurs connaissances en matière anti-insurrectionnelle (on se souvient des méthodes lors de la « bataille d'Alger »), en les adaptant au mieux pour le « contrôle » (militaire) des foyers-hôtels, aussi dénommés par les résidents « foyers-prisons ».

Parmi la multitude d'exemples, le drame en 1975 dans le foyer-hôtel Sonacotra de Villejuif, en banlieue sud parisienne, illustre bien l'inévitable confrontation. Suite à une grève des loyers, le gérant s'appliqua avec succès à dresser les différentes communautés entre elles, à opposer notamment pensionnaires Algériens et Maliens : division par étages, fausses rumeurs colportées par des « informateurs » dévoués, insultes pour les uns accompagnées de privilèges accordés à d'autres, etc. Les conséquences seront à l'origine d'une méfiance entre pensionnaires et d'une bagarre entre résidents Algériens et Maliens : deux morts et des blessés graves.



Une stratégie toute militaire, Diviser pour Régner, mise en œuvre dans l'ensemble des foyers-hôtels Sonacotra. Marc BERNARDOT analyse ainsi que: « Le recrutement, essentiellement d’anciens militaires, enracine la gestion dans le paternalisme colonial. Il ne permet pas de passer à une gestion hôtelière privilégiant la notion de service hôtelier sur celle de location de meublé, pas plus qu’il ne favorise une perception des résidents comme des usagers ou des clients. » Dans une interview accordée au Quotidien du Peuple, daté de novembre 1977, Mustapha Cherchari, déclarait à ce propos :
« La Sonacotra avait bien pris soin de loger les différentes nationalités de manière à les isoler. Ainsi il y avait un étage pour les Algériens, un pour les Maliens, un pour les Portugais… On ne se parlait pas, on ne se regardait pas... »

Le départ des « gérants-racistes », ainsi nommés par les résidents, sera une des principales revendications des grévistes à chaque époque. Et ils comparaient le rôle des gardiens de cités HLM et celui des directeurs de foyers constatant que ces derniers jouissent de prérogatives exorbitantes. Ce n'était pas du tout l'avis du président Claudius-Petit, comme le rapporte ce compte rendu d'une cession du conseil d'administration daté du 18 janvier 1973 :

« … M. Claudius PETIT rappelle que le fait d'avoir confié la gestion des foyers-hôtels à d'anciens militaires, qui ont l'habitude des hommes a facilité la bonne gestion de ceux-ci, en particulier à des époques difficiles (indépendance de l'Algérie, événements de Mai 68...) »


1.000.000 DE LOGEMENTS, TOUT DE SUITE


A partir de 1962, date de l'indépendance de l'Algérie, la puissance publique est confrontée au rapatriement des colons Nord-africains et des harkis. Leur nombre est considérable, plus d'un million, dont 180.000 harkis ou français musulmans, avec pour le seul été 1962, le débarquement de 500.000 personnes ; sans compter la démobilisation du contingent des jeunes soldats appelés à servir sous les drapeaux. L'Etat avait sous-estimé leur nombre à 400.000, étalé sur cinq ans, et les structures, les digues mises en place ont été submergé par le flot incessant.

Pourtant, un quotidien régional se réjouissait de l'arrivée de cette masse : « Des impôts nouveaux en perspective », et de l'avis général, l'Etat par des mesures énergiques (et le dynamisme des rapatriés) a pu intégrer économiquement, non sans mal et sans heurts, cet afflux. Mais un million à loger et à déplacer déstabilisa à peu près toutes les politiques, les prévisions et les structures désormais obsolètes de l'aménagement du territoire, de l'urbanisme et de l'habitat social. D'autant plus, qu'une seconde vague d'immigration se profile peu après, qu'exigent les grands industriels français, celles des OS, pour faire face à une concurrence européenne acharnée (notamment pour l'industrie automobile). Cette vague aussi massive que l'autre contribuera à renforcer la crise du logement, et le développement des bidonvilles, des taudis des quartiers anciens, et à leur sur-population.


MRAP | Droit & Liberté | décembre 68

L'ARCHITECTURE SONACOTRA-L

Dès lors, l'Etat donna toute amplitude aux ministères et administrations concernées pour construire en masse et le plus rapidement possible des infrastructures habitables permettant au mieux le relogement provisoire, temporaire ou définitif des populations habitant dans les zones de misère, les bidonvilles horizontaux des périphéries et les taudis verticaux des quartiers anciens. Dans ce cadre, le rôle est d'importance pour les sociétés gestionnaires (Sonacotra, ADEF, AFRP...) ayant pour principale mission (outre la construction et la gérance de HLM pour les familles françaises et des cités de transit pour les familles immigrées) de prendre en charge la catégorie spécifique des travailleurs immigrés célibataires, et ce, bien au-delà de la seule question du logement.

Claudius-Petit, partisan acharné des thèses de Le Corbusier, exigea donc pour ses foyers, une architecture moderne et fonctionnelle, ou plutôt, dans le cas de l'habitat pour l'ouvrier immigré temporaire, ultra-rationnelle, et implanté le plus proche possible des industries les employant. Pour Claudius-Petit, les propositions de Le Corbusier [5] d'« arches de Noé prolétariennes » et de « Cités du refuge à existence contrôlée » (termes de M. Tafuri) coïncident parfaitement avec sa pensée paternaliste et sociale chrétienne, et la Cité du refuge pour célibataires construite pour l'Armée du Salut à Paris en 1929, sera en partie un référent. Car, et sans doute est-ce là le principal apport de Petit, au dortoir impersonnel, il préfère et exige pour ses résidents la chambre individuelle, plus propice à éveiller l'individualisme, et à évacuer les tentations de communautarisme propre aux « indigènes ».


L'architecte Marcel Roux, moderniste, sans grand talent, mais du même parti politique qu'Eugène Petit sera l'architecte-conseil de la société. Les premiers foyers-hôtels construits par la Sonacotral, à partir de 1957, étaient des constructions économiques, sans charmes et davantage fonctionnelles qu'agréables à vivre, toutefois une certaine dose d' « architecture » y était encore décelable, car en effet, ces foyers-hôtels devaient pouvoir être transformés, après le départ des travailleurs immigrés, en appartements traditionnels pour familles nombreuses.

La plus grande majorité des premiers foyers-hôtels modernes, de « confort partagé », dits F5 ou F6, construits entre 1959 et 1965, sont ainsi constitués d'appartements familiaux traditionnels, d'environ 90 m² pour les F6, comprenant 4 ou 5 chambres d'environ 9 m², une salle commune – le futur salon -, une cuisine et une salle d'eau. Mais la différence entre habitat traditionnel pour les Français et habitat immigré réside par la division en deux des chambres par cloisonnement, offrant donc 4,5 m² par résidents ; partage expliqué par le fait d'une demande d'hébergement trop grande par rapport à l'offre. Les problèmes de convivialité apparaissent dès les premiers emménagements, notamment dans les F6 où la salle de bains et les toilettes sont partagées par 10 personnes. L'étroitesse des chambres est « compensée » par des salles communes au rez-de-chaussée qui animent la vie sociale des résidents.

Pour cette première période, la hauteur des constructions est limitée à 4 étages, et leur capacité d'accueil est de 200 résidents par foyer, en moyenne.


MUTATIONS ARCHITECTURALES

Après 1962, pour parer aux vagues successives d'immigration, la Sonacotral devenue Sonacotra en 1963 devait, selon les directives des ministères concernés, augmenter sa capacité d'accueil et diminuer drastiquement son budget de fonctionnement, et entre autres, ouvrir ses foyers-hôtels, initialement destinés aux Algériens, aux ressortissants immigrés des autres anciennes colonies, aux étrangers et aux français. A partir de cette époque Sonacotral se diversifie, (filiales LOGI de sociétés HLM, puis réhabilitation dans les quartiers anciens, etc.), et le rythme des constructions des foyers-hôtels a été accéléré d'une manière foudroyante : la capacité d'accueil en mars 1961 de 6 704 lits, passe en mars 1962 à 8.980 lits, 10.000 lits pour l'année 1965, en juin 1971, 34 579 lits, en 1974 près de 66 615 lits disponibles, et en 1976, la société dispose d'une capacité totale de 73 700 lits.Le nombre d'établissements augmente de 30 en 1961, à 41 en 1962, à 59 en 1964, à 70 en 1966, 133 foyers-hôtels sont en activité en 1971, au 31 décembre 1974 le parc compte 246 foyers et 22 foyers logeant d’autres catégories de clients (jeunes travailleurs, élèves infirmières, personnes âgées et handicapés physiques), en 1976, 275 foyers-hôtels sont en activité.

La typologie du foyer-hôtel modèle présenta plusieurs modifications : entre 1965 et 1975, la plus importante concerne la construction de foyers d'une plus grande capacité d'accueil, 300 résidents en moyenne, mais les plus grandes opérations peuvent comporter 500 lits, présentant les caractéristiques de bâtiments monolithiques en longueur (barres) ou verticaux de plusieurs étages (tours). Une nouvelle cellule modèle F 1/2, abandonne l'idée de transformation future des appartements en logements traditionnels et propose des chambrettes individuelles de 7,5 m², après séparation en deux par cloison d’une chambre de 15 m² (une dérogation spéciale est accordée par l’Équipement !), équipées d'un lavabo, distribuées de part et d'autre d'un couloir central. Les cuisines, les salles d'eau et les toilettes deviennent collectifs par paliers. La Sonacotra privilégie les rencontres entre résidents dans des grandes salles polyvalentes au rez-de-chaussée, destinées à l'instruction (alphabétisation), aux loisirs (télévision), et des « cercles bars ».

Un autre modèle, appelé F1, et très peu répandu, propose des studios minuscules de 9 m², avec petite cuisine et sanitaire privés. Il apparaît dans les programmes à partir de 1964. Les deux modèles F6 et F 1/2 seront les principaux à être construits jusqu’à l'aube des années 1980, toutefois avec l'expérience des mouvements de grève, la Sonacotra, à partir de 1975, privilégia les unités accueillant un nombre plus restreint de résidents, moins de 150 en moyenne.

Comme ce fut le cas à propos du statut du « client » du foyer-hôtel, les avocats des grévistes attaqueront sans difficultés les nombreuses dérogations accordées par l’Équipement, le non respect des normes concernant la sécurité des constructions, notamment en matière d'incendie, ou sanitaires.

LES FOYERS MOBILES




Dans les années 1970, l'édification des villes nouvelles, généralement dans les grandes plaines agricoles désertes, des centrales nucléaires, pose le problème de la résidence provisoire des milliers d'ouvriers du bâtiment. Certes, ce n'était pas tout à fait un réel problème car les grandes entreprises du BTP disposaient de leurs propres baraquements provisoires pour les loger. Cela étant, la Sonacotra, autant à la recherche de capitaux et de nouveaux marchés, que par compassion pour les difficiles conditions de vie des ouvriers de chantier, se préoccupa de cette question. C'est à l'occasion du vaste chantier industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer, que la Sonacotra propose une solution d'avenir : l'empilement vertical d'Algeco pour le logement et d'autres aménagés en cuisine, vestiaire, sanitaire et bains. Pour le côté expérimental, la Sonacotra proposera en 1972 aux entreprises le foyer déplaçable modulaire en plastique : les Tétrodons des architectes de l'A.U.A (la flambée des prix des hydrocarbures en 1973 stoppa net la production). La construction la plus expérimentale de Sonacotra, à ce jour.


LE MEILLEUR DES MONDES



Aux abords de 1968, la Sonacotra est considérée comme un opérateur majeur de l'habitat [très] social, et un aménageur avisé que l'administration consulte volontiers pour la conception de grandes opérations urbaines. Les projets affluaient avec les efforts du gouvernement d'éradiquer les bidonvilles, le nombre de ses employés augmentait et tout allait parfaitement dans le meilleur des mondes imaginé par la Sonacotra. La principale difficulté rencontrée, et conséquente, était celle de trouver des terrains libres constructibles : en effet, les maires de France se méfiaient comme de la peste de Claudius Petit, synonyme de cités de transit et de foyers-hôtels peuplés d'immigrés – le nouveau et maudit Lumpenproletariat, aussi hideux qu'ils (étranger et construction) défiguraient un quartier et son paysage social... Les mairies communistes rechignaient à accepter la venue d'une population sans droit de vote, et accusaient avec raison une politique de relégation spatiale, car les mairies gaullistes étaient étrangement préservées du fléau, de l'enfer sonacotraïen. De même que la Sonacotra, les services municipaux communistes établissaient des recensements ethno-géographiques de type policier des populations immigrées, comme à Gennevilliers en 1966.




Pour l'instant, les résidents sont sages, résignés à leur sort, un calme troublé par quelques tentatives de contestations, de revendications vite maîtrisées par les gérants-militaires. Monique Hervo, auteure d'un ouvrage de référence – BIDONVILLES aux éditions Maspéro en 1971 -, pour caractériser le peu de militantisme au sein des populations immigrées souligne le fatalisme et le respect envers le pays d'accueil, notamment pour les populations algériennes au sortir de la guerre ; d'autres évoquent des conditions de vie bien plus difficiles dans leur pays d'origine, et les immigrés jugeaient que la France « fait ce qu'elle peut. »


PRISE DE CONSCIENCE ET MOBILISATION CITOYENNE


Jusqu'en 1968, cet ensemble hétérogène que formaient à la fois les groupuscules politiques de l'extrême gauche française, les nombreuses associations d'aide aux immigrés, concentra ses efforts et ses critiques sur les centaines de bidonvilles et les milliers de zones de taudis des quartiers anciens. En 1966, suite à un incendie d'un bidonville, se crée le FASTI (Fédération des associations de soutien aux travailleurs immigrés) qui regroupera par la suite, 156 associations de soutien (ASTI). 

Mai 68 est marqué par la tentative de jeunes Français d'approcher les milieux immigrés, milieux qu'ils ont jusqu'alors ignorés. Un Comité d’action ouvriers et étudiants de la Sorbonne créé dès le 14 mai se prononce début juin pour l’abolition du statut des étrangers en France [6].

Un Comité d’action maghrébin incite les travailleurs d’Afrique du Nord à la solidarité avec les ouvriers français, tandis que le Comité d’action des travailleurs étrangers se propose d'apprendre aux travailleurs immigrés les techniques et tactiques de la grève, de débrayage, d'occupation des locaux, etc., et de participer à la grève. Un Comité de liaison des organisations de travailleurs immigrés en France organise des rencontres débats entre étudiants Espagnols, Portugais, Italiens, Marocains, Algériens, Sénégalais, et Mauritaniens.


Nanterre | Photo | Claude DITYVON

Les étudiants en sciences sociales, et en architecture s'emparent comme terrain d'études de prédilection puis de luttes les bidonvilles, à Marseille comme à Paris. La construction de l'université de Nanterre à un jet de pavé d'un des plus grands bidonvilles de France permit aux jeunes étudiants de se confronter à ces zones de misère, intellectuellement et physiquement, peu avant 68. Le 25 mai, un Comité « Bidonvilles » dénonce « les bidonvilles, ghettos, îlots insalubres, taudis, cités d’urgence et de transit illusoire », où tente de survivre dans la dignité le Lumpenproletariat immigré, des habitants souvent stigmatisés, accusés d'être de la pègre ou assimilés pour les plus jeunes à des voyous. Les jeunes étudiants accuse l'Etat de leur oppression permanente par la police et l’administration... [7]

Ils empruntent dans une certaine mesure le chemin depuis longtemps ouvert par le Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe (GONG), organisation maoïste nationaliste créée en 1963 à Paris par des étudiants guadeloupéens (groupe décimé en 1967 par la police française [8]), dont les critiques anti-colonialistes abordaient le terrain des conditions de vie de leurs compatriotes dans les bidonvilles de Guadeloupe. Les jeunes dissidents français rejoignent également les groupuscules maoïstes plus ou moins organisés par les jeunes déserteurs portugais, la plupart étudiants, fuyant la dictature de Salazar (et la guerre coloniale), installés clandestinement en France, et pour nombre d'entre eux, habitants les vastes bidonvilles à majorité portugaise. Des comités sont créés en liaison avec des comités de même nature installés à La Sorbonne ou Censier. Un comité portugais organise des rencontres dans des foyers et des bidonvilles, et invite à une série de meetings dans la banlieue parisienne, à Montreuil, Ivry, Saint-Denis, Bobigny, Champigny, et Nanterre.

L'implication des jeunes étudiants marxistes étrangers, issus des anciennes colonies de l'Afrique Noire, dont les groupuscules hésitaient entre l'internationalisme et le nationalisme au service de leur propre communauté, était davantage orientée dans le travail politique des masses laborieuses de leur communauté [sur] vivant dans les taudis et autres habitats insalubres des quartiers populaires – les bidonvilles verticaux - tenus par les marchands de sommeil, et des dortoirs des sociétés gestionnaires. Dans la multitude, signalons les efforts de l’Union générale des travailleurs sénégalais en France (UGTSF), créée en 1961 par Sally N’Dongo, de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) et des groupes satellites, la Fédération des travailleurs d’Afrique, Perspectives tunisiennes, les plus tardifs Comités Palestine, etc.

D'une manière générale, ces multiples tentatives de rencontres étudiants immigrés n'aboutissent pas à de sérieux résultats, mais elles contribuent à leur politisation, leur conscientilisation, selon Monique HERVO. L’extrême-gauche a ainsi jouer un rôle de catalyseur, et l'on observe de plus en plus, les habitants des bidonvilles résister aux décisions autoritaires en refusant des relogements lointains en cités de transit, les destructions sans relogement assuré, etc. Les refusant, de nombreux Portugais ont pendant longtemps opposé une résistance silencieuse aux mesures de relogement, recréant souvent des "micro-bidonvilles" hors de la juridiction administrative de la résorption des bidonvilles (en particulier à la limite de l'ancien département de la Seine).



IMMIGRATION NEO-COLONISEE, TIERS-MONDISME, ET ETHO-NATIONALISME MARXISTE

Passé l'orage mai 68, les groupes politiques de l'extrême gauche se forment, se développent, s'allient et/ou s'opposent, prennent leurs marques, telles des citadelles surveillant un territoire bien délimité. Les ennemis communs sont l'Etat capitaliste, et l'impérialisme ; les références la guerre du Vietnam, les guérillas sud-américaines, et la victoire Cubaine en 1959 ; et le combat mené par les organisations politiques Palestiniennes, tels le Front Démocratique ou le Font Populaire pour la Libération de la Palestine, marxiste-léniniste.

En France, la résistance palestinienne est soutenue plus particulièrement par les Comités de soutien à la Révolution palestinienne devenu plus tard le Mouvement des travailleurs arabes, proches de la Gauche Prolétarienne maoïste. Les Comités de soutien à la Révolution palestinienne (dits comités Palestine), nés en septembre 1970 et dissous au printemps 1971, ont pour objectif d'organiser la résistance active des immigrés Arabes, sous le modèle de la guérilla urbaine menée par le FLN en France. Objectif qui s’inscrit dans le cadre d'un nationalisme arabe marxisant et dans la perspective de la « Révolution arabe ». Les militants se composent d’ouvriers et d’étudiant-e-s arabes en majorité, de Tunisie, du Maroc, d’Algérie, du Liban et de Syrie. Révolutionnaires, ils entament un travail de mobilisation et de propagande dans les quartiers populaires, Barbés à Paris, Belsunce à Marseille, etc., et se focalisent davantage, à priori, sur les dortoirs des marchands de sommeil en soutenant par exemple, en 1970 la lutte de dortoirs à Ivry, Saint-Denis et dans le XIXe arrondissement parisien. Un travail d'agitation politique qui ne connaîtra que peu d'écho auprès des populations immigrées en proie à d'autres problèmes quotidiens – travail, papiers, logements, etc. : « Vous nous parlez de la Palestine, nous on est dans la merde. Qui est-ce qui va nous défendre ? » était souvent entendu.

Les comités Palestine, malgré un certain succès d'estime, comprennent qu'il faut réorganiser le travail politique auprès des masses, et changer de stratégie.

LE MOUVEMENT DES TRAVAILLEURS ARABES

Le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) succédant aux Comités Palestine, proche de la Gauche Prolétarienne, sans pour autant être un satellite, se consacrera davantage aux problèmes quotidiens des immigrés, dans l'objectif de « libérer l’initiative des masses ». Selon Abdellali Hajjat, « il devait s’agit d’opérer une transformation radicale des comités tant au niveau de l’organisation qu’à celui des pratiques militantes : ''Nous pensons qu’il faut que les comités Palestine se transforment en organisation des larges masses arabes, qu’il faut pour cela abandonner le style de travail de groupe d’agitateurs''»
Le MTA, qui a joué un rôle d'importance dans la lutte Sonaco, revendiquait l’autonomie des luttes des travailleurs immigrés, une question fondamentale pour eux, dont notamment l’autonomie culturelle en opposition avec la politique de l'assimilation-intégration post-coloniale, mais sans pour autant tomber dans le séparatisme culturel ou religieux ; l’autonomie politique est évoquée, sans avoir été véritablement théorisée, leur volonté était l'émancipation des travailleurs de la tutelle des syndicats (qu'ils jugeaient aussi paternalistes que l'Etat), voire des organisations politiques de l'extrême gauche, dans une perspective ethnopolitique spécifique, mais reprenant la tradition syndicaliste de France. Les militants évoquaient ainsi une « conscience nationale arabe (qui est aussi une conscience ouvrière) chez les travailleurs arabes de France. »

Ainsi, à partir de 1972, les militant-e-s du MTA organisent à travers le territoire français des mobilisations : luttes des mal-logés (familles populaires et célibataires des foyers), luttes pour les papiers, et luttes en usine par les travailleurs immigrés, et une mémorable journée de grève immigrée à Paris. Selon Abdellali HAJJAT, « Depuis 1969, face à la pénurie de logements à Paris et l’insalubrité des bâtiments habités par les familles pauvres, un mouvement important d’occupation des logements vides est apparu. Des familles maghrébines et françaises occupent des immeubles vides des 14e, 18e, 19e et 20e arrondissements de Paris. L’occupation la plus emblématique est celle du 42 boulevard de la Chapelle, organisée au printemps 1972, qui aboutit à la création d’un comité de lutte de mal-logés. Pour les militants des comités Palestine-MTA, il s’agit d’aider les habitants dans leur lutte pour le logement.»

La nouvelle stratégie porte ses fruits, et le MTA sera de toutes les luttes anti-racistes, et pour la défense et le soutien aux Arabes, que le mouvement tentera de prolonger vers d'autres communautés immigrées.


LE CENTRE D'ÉTUDES ANTI-IMPÉRIALISTE

Le second front de l'extrême gauche à soutenir la cause immigrée est formé par le Centre d'études anti-impérialiste (Cedetim) et ces satellites, les Comités Unitaires Français-immigrés (CUFI), et d’autres associations de différents courants d’extrême gauche gravitant parfois autour du Parti Socialiste Unifié. La différence Cedetim GP-MTA se situant, selon Gus Massiah, « dans l’idée de faire le lien entre les luttes dans les pays d’origine et les luttes en France. C’est ce qui marque notre différence avec la Gauche Prolétarienne, qui défend la révolution arabe. »

Bien entendu cela ne veut pas dire que les autres groupes tel l’Union des Communistes de France marxiste-léniniste (UCFml) et ceux d'obédience trotskyste désertent le terrain fertile de l'immigration, des taudis et des foyers.


LE SECOURS ROUGE

En matière de lutte pour le droit au logement, le Secours Rouge actif entre juin 1970 à l’été 1972, une des périodes les plus « chaudes » de l’affrontement entre le pouvoir et l’extrême-gauche, a été à l'avant-garde. Pourtant son objectif prioritaire était tout autre : la lutte contre la répression des organisations de l'extrême-gauche et de leurs militants, et contre les expulsions d’étrangers ayant participé aux « troubles » publics.



En 1972, face aux situations de détresse des fractions les plus touchées par la crise du logement, le Secours Rouge lance une campagne d'occupations des maisons vides, organisée dans toute la France par les comités locaux, aidés notamment par les militants de la Gauche Prolétarienne. Une incitation, une invitation a squatter illégalement des immeubles non occupés qui concerna en particulier les retraités isolés, et les travailleurs immigrés, principalement Yougoslaves, Africains Noirs et Arabes qui ont été les piliers des occupations de la région parisienne. Selon Eddy CHERKI, “Ce sont généralement les travailleurs immigrés non-aidés qui squattent les maisons vides (c'est-à-dire qu'ils n'ont pu passer par les canaux légaux d'aide au logement des travailleurs immigrés en France— pour diverses raisons dont l'immigration « sauvage » ou clandestine)”. Pour la majorité des travailleurs immigrés mal-logés l'occupation est, selon E. CHERKI, “pour eux un des moyens (en tout cas un des moyens qu'ils ont pu trouver avec l'aide des militants dans les quartiers) de quitter leur chantier, leur foyer, leur hôtel, leur chambre trop exiguë. Ils mènent leur lutte revendicative pour trouver un logement. On peut les définir comme des mal-logés structurels qui considèrent l'occupation plus comme un moyen de pression pour obtenir un logement ou un relogement que comme un but ou une fin en soi, ou comme l'expression d'un choix ou d'une volonté idéologique ou politique.”

Parallèlement, des militants des comités locaux interviennent dans les foyers pour dispenser des leçons de français, organisent la lutte contre les marchands de sommeil, comme ce fut le cas à Lyon. Dans les années soixante-dix, les marchands de sommeil étaient nombreux sur la Croix-Rousse.





Image : Atelier de création libertaire Lyon X Rousse


A l'été 1972, le Secours Rouge, moribond, est dissout, mais la campagne d'occupation se poursuit jusqu'en 1973. Nul ne sait exactement le nombre d'occupants illégaux, sans doute plusieurs centaines, mais moins d'un millier ; certains, peu nombreux, ont été relogés dans les cités d'urgence ou de transit. Les auto-critiques faites par les militants pour ce type d'actions insistaient sur le fait que l'occupation n'est pas la solution de lutte adéquate pour résoudre les problèmes de la grande masse des mal-logés, et que si elle peut répondre à une situation d'urgence, le danger est grand du passage d'une lutte à l'origine politique, à une sorte d'entraide dépolitisée s'apparentant à celle anti-révolutionnaire de l'abbé Pierre.


LES GREVES DE LOYERS DANS LES FOYERS


Les grèves de loyers dans les foyers s'amplifient et leur durée se prolongent. Sally N’Dongo de l’Union générale des travailleurs sénégalais en France (UGTSF) mobilise ses militants contre les marchands de sommeil, la Gauche Prolétarienne avant sa dissolution s'emploie avec des sympathisants actifs du Secours Rouge, les Comités Palestine-MTA investissent les foyers, de même que l’Union des Communistes de France marxiste-léniniste, la LCR est aperçu dans les dortoirs africains... Tour d'horizon des luttes de foyers, et des dortoirs qui ont échappé à l'oubli :

Le foyer municipal de Charenton, dédié au logement d'une centaine de travailleurs communaux, privés de chauffage, de gaz, et d'électricité donc d'eau chaude pour des douches d'ailleurs inexistantes, remplacées par un seul point d'eau froide. Les résidents se mettent en grève dans l'année 1972. Le foyer du 14 Bld Vaugirard à Paris, dépendant officiellement de la préfecture de Paris, propose en majorité de grands dortoirs, les chaises et tables y sont interdites par le règlement, et leur nombre insuffisant dans le réfectoire commun oblige les résidents à manger debout. Les douches ne sont pas installées, les résidents doivent utiliser celles de la nouvelle gare Montparnasse qui se trouve juste de l'autre côté de la rue. L'électricité est coupée à 22 heures, rétablie à 5 heures du matin. Les augmentations de loyer sont récurrentes et ceux qui osent protester sont immédiatement expulsés du foyer par la police. Une grève s'y déclare.

L'ASSOTRAF est la proie de la colère des résidents du foyer de Drancy et celui de la rue Lénine [sic] à Pierrefitte, en 1972. Les résidents exigent des améliorations conséquentes et son agrandissement, revendication vigoureusement refusée par la mairie communiste : « trop d’immigrés à Pierrefitte ». Ici, la résistance s'organise autour d'un comité commandé par Mamadou Konté, ouvrier, avec le soutien de militants extérieurs français, qui décident d'éditer un petit bulletin : « Commune ». Plus tard sera publié un bulletin ronéoté « Révolution Afrique » estampillé par l'organisation française « Révolution », de la mouvance Ligue Communiste Révolutionnaire, et qui annonçait : « Ce monde inquiet sent la poudre ! ».

Les foyers de Bagnolet, du Pré-Saint-Gervais, et celui de la rue Mathurin Moreau à Paris gérés par l'Association des foyers de la Région Parisienne se mettent en grève en 1972 et 1973 ; les foyers de la société Soundiata (société de la congrégation des Missionnaires de Notre-Dame d'Afrique créée en 1963) également, rue Raymond Losserand en 1973 ; l'Association pour le Développement des Foyers du Bâtiment et des Métaux connaît les mêmes mouvements à Etampes en 1973, à Aulnay-sous-Bois et Nanterre en 1974 ; etc.



LA SONACOTRA EN HAUSSE

Les résidents « Sonaco » des deux foyers de Bobigny en septembre 1973, cessent les paiements pendant 45 jours. En février 1974, une nouvelle hausse générale des redevances des Sonacotra de 9 % provoque une succession de grèves : les foyers de Gennevilliers, la Courneuve, le foyer « mobile » en éléments plastiques modulaires de Montreuil (rue Brûlefer) et le foyer Allende de Saint-Denis. Dans les deux derniers cas, ce sont les travailleurs Africains qui ont décrété la grève après l'augmentation des loyers. A Saint-Denis, les travailleurs africains – environ 130 résidents – se sont mis en grève en septembre 1974 et leurs délégués ont revendiqué d'être reconnus comme tels par la Sonacotra, et d'avoir des droits égaux à ceux des délégués du personnel. Cette revendication n'a pas été admise par la Sonacotra qui, par ailleurs, a cédé sur toutes les améliorations matérielles exigées : réfrigérateurs neufs dans les cuisines, cabine de téléphone pour l'ensemble du foyer. Peu après, le foyer de Montreuil, 300 résidents décide d'une grève le 1er novembre 1974. Les résidents du foyer d'Aulnay-sous-Bois refusent l'augmentation malgré des améliorations apportées au foyer (réduction notamment du nombre de chambres pour créer de nouvelles cuisines, etc.). La fin de la grève prend fin au début de 1975, après l’expulsion de 15 résidents. On peut lire dans le procès verbal de la réunion du Comité d'entreprise du 4 décembre 1974 cette prise de position de la Sonacotra :

« L'affaire d'Aulnay-sous-Bois constituera un précédent encore que, s'il est possible de se débarrasser d'une poignée de grévistes, le problème sera autrement difficile quand il s'agira d'une centaine de ressortissants Noirs comme à Saint-Denis et de plus de 300 à Montreuil. »


LE FOYER DES GRÉSILLONS

Parmi les grèves de l'année 1974, celle du foyer des Grésillons de Gennevilliers, est importante, car conduite avec l'appui des maoïstes de l’Union des Communistes de France marxiste-léniniste (UCFml) fondée par Alain Badiou, et des militants du MTA. Une lutte de 4 mois ponctuée d'expulsions, de contrôles inopinés de la police, mais aussi de journées « portes-ouvertes », d'assemblées générales réunissant les résidents de toutes les nationalités, solidairement. Le sociologue Hmed CHOUKRI a retrouvé Geneviève P., militante de l’UCFml, qui décrit une de leurs actions :
« Avec Mustapha [un des leaders], au début on avait commencé à faire [un] petit groupe [militant] au foyer Romain Rolland en 1972. En 1973, on est intervenu au foyer des Grésillons, à Gennevilliers, assez violemment. À l’époque, on faisait pas dans la dentelle, hein.
C’est-à-dire, vous faisiez comment ?
On entrait clandestinement dans le foyer, de jour – quoi, de jour, parfois le gérant il dormait là hein – et quand on arrivait pas à entrer clandestinement, c’est Mustapha qui entrait à notre place. (rires) Alors on commençait toujours par le dernier étage pour distribuer les tracts, il fallait toujours se rappeler de commencer par le dernier étage, pour pas se faire piquer… ou se faire piquer le plus tardivement possible. Mais à Grésillons, le gars qui était gérant, c’était un ancien de l’OAS, un type charmant, une ordure finie, et la rumeur disait – et c’était peut-être pas complètement faux – qu’il était le beau-frère du commissaire d’Asnières, en tout cas ils avaient un lien ça c’est sûr… Et dès qu’il téléphonait au commissariat d’Asnières, un gars de l’OAS aussi – si c’était pas son beau-frère, c’était son copain – on se faisait sortir par les flics… […] A Grésillons, on discute comme ça avec les résidents et ils décident de faire la grève. Donc nous on rentre massivement un soir – le gérant n’était pas là – on fait l’AG et on décide la grève. C’était une majorité de Marocains, hein. (rires) On n’avait pas choisi le foyer le plus facile ! Mais en même temps ils étaient complètement révoltés par leurs conditions de vie. »

En conséquence le foyer de l'avenue des Grésillons, sera enclos d'un grillage, pour bien le séparer de la cité HLM voisine et mieux surveiller ses entrées...



LE FOYER LOSSERAND

On peut opposer à la mobilisation du foyer des Grésillons, la lutte du foyer de la rue Losserand à Paris, où logent 271 résidents Africains dans un immeuble vétuste appartenant à la ville de Paris, qui en a donné la gestion à la Soundiata.

Les conditions de vie sont telles que les résidents décident d'une grève des loyers et d'auto-gérer leur foyer. Une caisse commune, ici, permet d'entamer des réparations urgentes, d'entretenir l'immeuble et d'embaucher trois cuisinières chargées de s'occuper de la préparation des repas. Une cantine commune qui permet d'économiser, et permet à ceux qui travaillent en équipe de trouver en rentrant et à n'importe quelle heure, un repas qu'ils n'ont plus qu'à réchauffer.

Pour ce qui est de l'aspect organisationnel de la lutte, les résidents s'organisent autour d'un Comité de Résidents, appelé ici, Comité de lutte, qui refusera à chaque étape de la mobilisation d'être infiltré par les organisations politiques de l'extrême gauche, nombreuses à les soutenir. Pour le Comité le plus grand danger est bien le risque d'une « récupération » politique. Constamment en éveil, les délégués parviendront toujours à court-circuiter la moindre tentative.

Pour cela, toutes les bonnes volontés « extérieures » sont invitées au Comité de soutien composé aussi bien de Français qu'africains (étudiants et travailleurs venant d'autres foyers) et d'immigrés de toutes nationalités. Le rôle de ce Comité de soutien était de proposer des actions, mais à la condition qu'elles puissent être réalisables, c'est-à-dire à la mesure des moyens des résidents. D'une certaine manière, les militants du Comité de soutien se voyaient dans l'obligation de réaliser un travail effectif, et non un bricolage idéologique assorti de propositions touche-à-tout. Les propositions les plus crédibles étaient ainsi présentées au comité de lutte, qui seul souverain décidait.


AUTONOMIE ET AIDES POLITIQUES

Cette volonté d'autonomie de leur lutte, d'indépendance politique, sans pour autant rechigner sur les aides et soutiens des groupes politiques de l'extrême gauche se retrouve souvent dans les mobilisations pour le droit au logement qu'elles soient conduite par des immigrés ou non. Contre le danger d'une « récupération » politique – le mot est en vogue ces années là – les membres des comités en lutte veillent ; mais sans pour autant se priver du savoir-faire des organisations de l'extrême gauche qui disposaient à cette époque d'une plus que solide expérience des luttes, des mobilisations, du travail de « rue », voire des actions juridiques à mener pour ralentir une expulsion, ou s'y opposer. Leur professionnalisme subversif tenait aussi aux techniques de communication et d'information, parfaitement efficaces et rigoureuses, autant pour la publication d'articles dans leur presse, que dans la rédaction et l'illustration d'un tract ou d'une affiche, ou de la fabrication d'une banderole, etc. Leurs réseaux, et nombre des sympathisants comportent nombre de professionnels compétents (de l'avocat à l'architecte, etc.) ; bref, tout ceci était une aide précieuse et un gage d'une possible réussite.

Toutefois, à cette époque charnière entreprendre une mobilisation, une lutte ou quoique ce soit avec une ou plusieurs organisations « gauchiste » fermait automatiquement les possibilités d'aides et de soutien du PCF et de la CGT, encore bien solides. Il fallait donc ménager les uns et les autres...


LE FOYER SONACOTRA ROMAIN ROLLAND À SAINT-DENIS

Les « Sonaco » du foyer Romain Rolland à Saint-Denis (93), rejoignent en 1975 quatre autres foyers de la région qui avaient cessé les paiements, Aulnay-sous-Bois, Gennevilliers, Montreuil, et le foyer Saint-Denis Allende. Mais les grévistes du foyer Romain Rolland apportent une dimension nouvelle aux mobilisations passés et en cours, en donnant un sens politique à la lutte, qui déborde largement des seuls problèmes liés à l'habitat en foyer, qui refuse l'étiquette d'un parti politique en exprimant une indépendance et une autonomie totale et s'éloigne ainsi des traditionnels soutiens, le Parti communiste et la CGT, qui engage dès le début du mouvement, la participation de l'ensemble des acteurs, des organismes de solidarité avec les immigrés, et le plus important, qui tente de fédérer les foyers-hôtels « Sonaco ».


Il ne s'agit pas de grandes innovations, ces méthodes ayant été déjà mises en pratique partiellement dans d'autres foyers, mais les tentatives passées avaient échoué, pour une raison ou pour une autre, et le Comité de Résidents de Saint-Denis parviendra à dépasser les obstacles, non sans grandes difficultés. Ce comité est constitué par un petit groupe de résidents, dont Mustapha Cherchari, ancien militant actif du FLN à Paris, emprisonné à la prison de la Santé à Paris, qui participa à Mai 68 puis fut militant du Comité Palestine puis au sein du Mouvement des Travailleurs Arabes.L'expérience militante de M. Cherchari était donc très conséquente. Il emménage au foyer Sonacotra Romain Rolland en 1972 et il débute alors le travail de propagande politique, aidé dans cette tâche par les militants du Mouvement des Travailleurs Arabes et des militants maoïstes de l’Union communiste française marxiste-léniniste ; organisation qui apporta tout son soutien logistique, matériel, humain et ses – maigres - connaissances des luttes de ce type. Car il reconnaissait dans un entretien, d'être avec ses camarades, à l'avant-garde :

« Le problème de la grève : on avait un peu d’expérience, car c’est notre foyer qui a commencé, ici à Saint-Denis. »

Ce groupe constitué de militants s'inspira des méthodes passées, et notamment du FLN, pour organiser les activités de collecte de fonds, préparer les assemblées générales parfois clandestines dans les autres foyers, pour mobiliser tous les résidents, etc., ou plutôt pour les adapter à ce type particulier de lutte. Mustapha Cherchari évoquait brièvement une première grève au foyer Saint-Denis R. Rolland en 1972, qui fut à la fois courte et sans résultat. Il est bien sûr l'un des investigateurs de la grève des loyers du foyer Gennevilliers-Grésillons en 1973 : l'on peut constater des progrès.


LA LUTTE

Le 31 janvier 1975, les résidents du foyer de Saint-Denis Romain Rolland, une tour de 13 étages où les chambres de 12 m² ont toutes été divisées en deux par une cloison en contreplaquée, refusent de payer la nouvelle augmentation de loyer réclamée à dater du 1er février, et déclarent la grève illimitée des loyers. Cette augmentation de 6,58 % porte le loyer de 235,60 Francs à 251,10 Francs pour un mois [le SMIC culmine alors à 1.167 Francs!]. Ce foyer de 312 chambres a été mis en service le 17 mars 1971, et les résidents remarquent :

« il n'y a eu aucune amélioration du foyer depuis le mise en service de celui-ci ; par contre, on voit défiler sous nos yeux des augmentations sans raisons valables. »

Le 5 avril 1975, les résidents ayant élu des délégués, adressent à la Sonacotra leurs revendications. Celles-ci portent sur entre autres [9] :

  • la baisse des loyers,
  • la suppression du règlement intérieur et,
  • la reconnaissance du Comité de résidents.

Le 9 avril, la Sonacotra répond aux résidents :

« Des mesures favorables à vos revendications seraient prises mais n'entreraient en application que si le paiement des pris de journée aux tarifs fixés par la Sonacotra, y compris les mois de retard, reprenaient dès le 15 avril ».

Jugeant les concessions de la Sonacotra insuffisantes et ne portant que sur des points secondaires, les résidents maintiennent leur refus le paiement. Le 29 avril, la Sonacotra notifie aux résidents le préavis d'expulsion prévu à l'article 9 du règlement intérieur. La lutte s'engage alors, et les résidents du foyer Romain Rolland décident de deux actions :

  1. rencontres avec d'autres foyers Sonacotra, notamment ceux des départements de la Seine Saint-Denis (21 foyers) et du Val-de-Marne (14 foyers) ;
  2. une action en justice avec l'assignation en référé de la société pour le 23 mars 1975 concernant une double expertise :
. Technique : afin de juger si les cloisons séparant deux chambrettes sont suffisantes pour qu'il y ait réellement chambres individuelles, si les conditions d'hygiène, de salubrité, de surface minima, compte-tenu des normes de construction et des lois sont respectées.
. Comptable : afin d'évaluer si les ommes réclamées sont ou non supérieures aux dépenses réelles de fonctionnement du foyer et du bar, et si, par conséquent, la Sonacotra, fait ou non des bénéfices.

Dès le mois de mai 1975, la Comité de Résidents met en œuvre les modes d'action qui caractérisent cette longue grève :

  • d'une part, information et ouverture en direction de tous les résidents des autres foyers par la tenue d'assemblées générales au cours desquelles tous pourront s'informer, prendre la parole, exposer leurs points de vue et leurs revendications ;
  • d'autre part, recours à la justice afin qu'elle ordonne de véritables expertises non seulement des foyers mais des comptes de la Sonacotra. Le Comité espère ainsi un arbitrage et une médiation qui mettent un terme à leur situation de dépendance à l'égard de l'organisme gestionnaire. Ces modes d'action visent avant tout à briser l'isolement vécu à l'intérieur des foyers et à créer les véritables conditions d'une négociation sur des bases étayées.

Cette première procédure d'investigation sur le fond aura à connaître et les lenteurs de la justice et la force d'obstruction de la Sonacotra [9].


NOUVELLE AUGMENTATION


Les augmentations de redevances des foyers Sonacotra étaient à ce point élevées qu'elles eurent comme conséquence le départ d'un grand nombre de résidents préférant les hôtels meublés des vieux quartiers, moins onéreux que les cellules de la Sonacotra, et surtout sans règlement intérieur draconien. A cela, s'ajoute selon les cas, la localisation excentrée des foyers dans les villes, et sur des sites industriels déjà en crise, qui expliquent la désaffection des « clients ». Le taux d'occupation des foyers baissa considérablement pour atteindre un niveau historique en 1973 et 1974, qui creusa davantage le déficit de la société, raison pour laquelle, elle augmenta les redevances... puis vint la crise du pétrole, et l'augmentation du mazout, qui alimente les chaudières Sonacotra.



Peu importait la grève des loyers pour la Sonacotra qui, sans autre forme de considération, procéda à une nouvelle augmentation des redevances en septembre 1975, après celle de février de la même année ! Grave erreur : cette provocation aura comme conséquences la grève de loyer immédiate de plusieurs foyers faisant progressivement tâche d'huile, et elle renforça d'une manière prodigieuse la détermination des membres des Comités de résidents à s'engager dans la lutte, à résister et à se coordonner, se fédérer contre l'ennemi commun. Mais avant cela, il fallait résoudre la question de la division entre les différentes communautés, comme l'explique Mustapha Cherchari :

« Ce que je ne regrette pas dans le début de la crise en 1975, dans mon foyer par exemple, mais aussi dans d'autres foyers, c'est qu'on a supprimé les divisions entre nationalités. Les Africains noirs avaient des chefs personnels qui les commandaient. Grâce à cette lutte, ces chefs ont disparu de la circulation. Pourquoi ont-ils disparu de la circulation ? Au départ, les camarades Africains ne voulaient pas venir avec nous ; ils disaient : ''Il faut qu'on aille voir le chef.'' Pour moi au contraire, et pour les autres camarades qui voulaient que la grève grandisse, tous les résidents devaient participer à l'assemblée générale ; il fallait être tous ensemble à l'assemblée générale, pas d'assemblée générale à part. Au départ, les Africains noirs voulaient faire leur assemblée générale à part et ils voulaient que les Maghrébins fassent aussi leur assemblée à part. Petit à petit, ils ont commencé à comprendre. Ils ont choisi trois ou quatre délégués et ils sont venus aux assemblées générales. Les résidents ont dit qu'ils refusaient les divisions parce qu'ils les considéraient délégués de tous, délégués comme les autres. Ils ont accepté... C'est important : on a supprimé le racisme entre les nationalités parce qu'avant, les Africains à part, les Algériens à part, quelques Français à part, les Marocains à part, les Portugais à part. On est arrivé quand même, et j'en suis très content, à ce que tout le monde, on parle de la même voix, sur les mêmes revendications, les mêmes objectifs. »

Source : Choukri HMED


LE COMITÉ DE COORDINATION DES FOYERS SONACOTRA


Les foyers en grève élisaient des délégués réunis en Comité de Résidents et l'isolement des foyers a été brisé lorsque certains de ces comités se sont fédérés sous l'impulsion du foyer Saint-Denis Romain Rolland lors d'une réunion inter-foyer, qui fonde le Comité de Coordination des foyers Sonacotra en grève, intention exprimée en septembre 1975, effective en novembre 1975, lequel unira 27 foyers en grève. Lors des rencontres sont présents les leaders Mustapha Cherchari, Saïd Bouziri (fondateur des Comités Palestine et du MTA), des militants maoïstes et marxistes-léninistes, et, à côté de cette mouvance ou plutôt contre, des résidents proches du PCF et de la CGT comme Diarra Bassirou [10] et Moussa Konaté. Dans un entretien Mustapha Cherchari expliquait les grandes lignes organisationnelles de la Coordination :

« On était organisé dans chaque foyer avec un comité de résidents, et tous les dimanches deux ou trois délégués mandatés par leur comité de résidents se présentaient au comité de coordination. La parole était alors donné à chaque délégation pour dire comment était la situation dans leur foyer, ce qui s'y passait, comment le comité de résidents voyait les choses. On essayait de faire une analyse générale. Dans certains foyers il y avait au moins une assemblée générale par mois et souvent plus, des assemblées générales extraordinaires, par exemple si le comité de coordination le demandait pour donner une information importante ou si la situation l'exigeait. Sinon il y avait obligatoirement une assemblée générale par mois pour faire le bilan des cotisations, des frais, pour faire le point que les questions juridiques, avec les avocats, pour faire le bilan du comité de coordination... les délégués donnaient des informations, faisaient des propositions et ensuite l'assemblée générale discutait et votait. […] Quand il y avait un problème dans un foyer, quand il y avait des faiblesses par exemple, cinq ou six personnes du comité de coordination avec les délégués allaient dans ce foyer pour remonter le moral, pour faire prendre conscience des problèmes et à chaque fois que c'était nécessaire. Croyez-moi, camarade, le samedi et le dimanche, on ne le passait pas chez nous... […] Dans chaque foyer il y avait un système de cotisations et chaque comité qui adhère au comité de coordination verse tant au comité de coordination pour payer les tracts, les avocats, etc. très peu de résidents refusaient de cotiser, mais ça arrivait de temps en temps. Certains foyers étaient plus faibles, parfois il y avait des retards, et il y a des radins partout. […] Dans certains foyers, les délégués ont essayé de faire des amendes ou de faire peur pour que tout le monde vienne aux manifestations, mais nous, dans le comité de coordination, on n'était pas d'accord, ça n'était pas démocratique. D'abord parce que nous, on devait venir aux manifestations de bon cœur ; les résidents savaient qu'il fallait se battre pour les droits, qu'on devait être volontaires, et aussi parce que certains gars risquaient vraiment de se faire licencier. »



LES MILITANTS DE LA SOLIDARITÉ

Ainsi, cette mobilisation immigrée provoquera, selon Gus Massiah, autant une véritable foire d'empoigne qu'un élan de solidarité :

« Cette lutte était devenue un peu comme la misère dans le bas monde : toutes les associations d’extrême gauche cherchaient à infiltrer le comité. »


Et vice et versa, car dès le début de la mobilisation le Comité de Résidents, cherche à obtenir l'aide d'organisations de défense des immigrés, le plus souvent satellite d'un groupe politique de la gauche. Et en particulier celles qui proposent bénévolement – ou presque – des services d'aides juridiques, et des avocats. Ce recours systématique à la Justice à partir de 68 (par exemple, le Secours Rouge organisait les luttes pour le droit au logement entre 1970-72, en faisant intervenir un [ou plusieurs] de leur militant, ou sympathisant issu du monde professionnel libéral), fait apparaître le niveau de politisation des (jeunes) professionnels (avocat, juriste mais aussi magistrat) et leur affinité avec les groupes de l'extrême gauche (il en était alors de même avec les architectes). Mais au-delà, selon Mireille GINESY-GALANO « Pour les travailleurs immigrés des foyers, le recours à la justice devait nécessairement aboutir à mettre en évidence la légitimité de leurs revendications. Vivant dans une situation d'humiliation quotidienne, l'appel à la justice était, à leurs yeux, le moyen de recouvrer leur dignité. »

Telle était la mission des militants du Groupe d'information et de soutien des travailleurs immigrés (Gisti, organisation pour la Défense des droits des immigrés, proche des milieux trotskistes ou maoïstes, et pendant un temps de la Cimade) qui déjà en 1972 sont sollicités par des résidents d’un foyer de Bagnolet dans le but de porter plainte contre l’association pour pratique de prix illicite. Et selon Choukri HMED, le Gisti est le lointain investigateur de la grève des loyers :

« C’est Mustapha, accompagné de quelques autres militants qui vient trouver en 1973 Christian Bourguet, un avocat du Gisti, à la suite d’un incident survenu à la suite de la projection d’un cocktail Molotov dans une salle de réunion d’un foyer de Saint-Denis. L’avocat, lui-même investi depuis mai 1968 dans la défense de groupes d’étudiants « gauchistes» mis en cause par les institutions dans lesquelles ils intervenaient, leur conseille de se mettre eux aussi en « grève des loyers » :
« [Les militants] ne parlaient [alors] pas du tout de loyer. Et c’est moi qui leur demande : “combien vous payez de loyer ?” Ils me répondent et je leur dis “vous tombez bien, parce que je viens de traiter une affaire de ce genre et voilà ce qu’il faut faire.” “Ah bon, intéressant...” Bon. “Donc on va faire les deux choses pour vous : 1. On va déposer une plainte pour pratique de prix illicite et 2. On va faire un référé pour faire désigner un expert chargé de vérifier les conditions de logement et notamment les conditions de sécurité.” On dépose la plainte, on fait un référé, un expert est nommé, il vient et effectivement il montre que des travaux importants sont à faire. Ils s’étaient déjà constitués en comité, et ils me disent “qu’est-ce qu’il faut qu’on fasse par rapport aux loyers ?” Je leur dis : “c’est très simple. Si vous payez trop cher et qu’en réalité on doit vous rendre de l’argent [...], il faut qu’on calcule le loyer.” Alors ils repartent en disant “on va se mettre en grève des loyers”.»

C'est cet avocat rencontré en 1973, Christian Bourguet, qui entreprend en 1975 l'action en justice. Il sera rejoint par l'avocate Arlette Grunstein (qui sera présidente du Gisti), puis lorsque les procédures judiciaires deviendront plus nombreuses, la Gisti mobilisera au total une vingtaine d'avocats.


D'autre part, un militant de la CFDT, travaillant au Comité inter mouvements auprès des évacués (Cimade), organisation satellite de la Fédération Protestante de France, apporta également son aide au Comité de coordination dès sa création, des tracts communs CFDT-Coordination des foyers ont été rédigés, des contacts ont été pris avec la section syndicale CFDT de la Sonacotra.

Mieux encore, par le jeu de relations et de complicité politique, Mireille GALANO, en poste pour une étude à la Sonacotra, en contact avec des membres du personnel de la CFDT-Sonacotra pourra se procurer des compte-rendus des conseils d'administration, des copies des contrats, des pièces confidentielles, etc., à la plus grande surprise des dirigeants de la Sonacotra.


DES COMMISSIONS

Au plus fort de la lutte, ce sera une armée d'avocats, de professeurs d'architecture et de leurs étudiants d'UP6 (La Villette à Paris), des économistes, des comptables, des sociologues, des cinéastes, des médecins, etc., qui apporteront leur soutien, et notamment afin d'étayer les dossiers juridiques et de contre-expertises, mettront leurs compétences professionnelles bénévolement pour beaucoup au service de la Coordination. Les aides extérieures sont organisées par la Coordination en commissions thématiques supervisées par des délégués de la coordination : Commission technique, immigrée, propagande, juridique, culturelle, soutien et information. Dont les activités peuvent être parfois communes. Ainsi, par exemple, la commission propagande peut s'appuyer sur la commission culturelle : dans les premiers temps la « propagande » se limitait à des discours et des réunions et des débats de foyer en foyer, puis raconte un délégué de la culturelle :

« Petit à petit, on s’est organisé : par exemple, avec la “commission propagande”, on entrait dans le foyer, on faisait la projection de diapos, prêtées par les maos – mais bon on était d’accord sur les images – on passait notre truc, après on faisait une discussion et les gens ils étaient d’accord avec nous. Mais après il y avait aussi la police, ils nous embarquaient. Ça c’était du jamais vu. [Une fois,] on est resté plus de deux heures, et la police nous a relâchés. La police était beaucoup plus sympa
que le gérant ! Le gérant il disait : “ici c’est chez moi ! Dégagez !” »

Diapositives montrant l’histoire des luttes immigrées et l’origine de la lutte des classes, grâce à un matériel prêté par des militants de l’UCF(ml). Plus tard, la troupe de théâtre de rue, El Assifa – des militant-e-s du MTA - nouvel « outil de propagande » donnait des représentations de La Vie de Château de foyer en foyer ; une équipe de professeurs et d'étudiants de cinéma de l'université de Vincennes réalisa un documentaire sur la lutte, diffusée également dans les foyers en présence de délégués et des jeunes cinéastes, séance qui se poursuit par des débats ; des films « subversifs » sont également prêtés et diffusés dans les salles communes des foyers.


LE DROIT AU SERVICE DES LUTTES


Un des délégués du Comité de coordination, Assane Ba, étudiant résident du foyer de Bobigny expliquait dans une interview l'organisation du « Droit au service des luttes » :

« Nous avons alors décidé de monter un comité de soutien, au sein duquel se sont répartis les délégués. Ce comité était organisé en commissions. La commission culturelle a très bien fonctionné, grâce aux étudiants en cinéma de Vincennes et aux étudiants architectes de l'UP6, qui faisaient des photos, des maquettes... J'étais responsable de la commission technique, parce que j'avais fait des études de droit et que je pouvais négocier plus facilement avec les avocats. […] Il faut imaginer ce qu'étaient nos conférences de presse. Nous étions quatre ou cinq des foyers. Deux seulement parlaient bien français. Mustapha ouvre les débats (on comprend à moitié ce qu'il dit). Moi, je positionne. Puis nous donnons la parole à ''notre'' architecte (Yannis Thiomis), ''notre'' expert-comptable (Jean-Yves Doucet), ''notre'' économiste (Jean-Yves Barrère). Et ils expliquent tout. »

Aux côtés de la Cimade, de la Gisti, le Centre d'études et d'initiatives de solidarité internationale (Cedetim) créé en 1965 et proche du Parti Socialiste Unifié (PSU), devenu en 1974, le Centre d’études anti-impérialistes participe alors aux grands mouvements mobilisant l’extrême gauche notamment maoïstes, interviendra également auprès du Comité de Coordination, selon un ancien militant, Gus Massiah :

« Nous avons regroupé des architectes pour faire le calcul des mètres carrés des foyers, puisqu’une partie de la bataille juridique portait là-dessus, des avocats, des comptables, des économistes, des inspecteurs du travail, tout ce qu’on a pu regrouper. Et on a formé un comité assez large, qui se réunissait dans les locaux de l’école d’architecture, où j’étais prof, que nous avions mis à la disposition du comité de soutien technique. Ce comité a joué un rôle très important. La direction de la lutte s’appuyait beaucoup dessus parce qu’il n’y avait pas de bataille de clan ni de fraction à l’intérieur de ce comité. Le rapport était assez simple. C’est quelque chose qui a beaucoup marqué le Cedetim. »

Plus tard, en 1977 Assane Ba affirme que la qualité des dossiers juridiques présentés lors des séances au tribunal, et notamment à propos des questions d'ordre économique sous la conduite de Jean-Yves Doucet et de ses étudiants, forçaient l'admiration des magistrats :
« Quand nous allions dans un meeting, nous ne disions plus seulement : ''Mettez-vous en grève.'' Nous expliquions ce qu'il y avait derrière les tarifs. Nous montrions comment la Sonacotra bénéficiait, via le Fonds d'Action Sociale, des prestations de la Caisse Nationale d'Allocations Familiales auxquelles nous cotisions, et qui n'étaient pas versées pour les familles restées au pays. On cotisait au même taux que les Français ; on touchait dix fois moins. Nous expliquions tout cela avec une rigueur incroyable. Quand nous avons entamé des recours devant la Cour d'appel de Paris, le président lui-même était impressionné. Du coup, il acceptait qu'il y ait un vrai débat sur la gestion de la Sonacotra. Ce n'était plus seulement des cas de litige pour impayés. »

La Fédération des Associations de Solidarité avec les Travailleurs Immigrés (FASTI), crée en 1962 par un groupe d'habitants de Châtenay-Malabry à la suite de l'incendie d'un bidonville, dont la plupart des militants sont issus des rangs de la gauche chrétienne et du Parti Socialiste Unifié (PSU), apportera également son aide, moins consistante, en prêtant leurs locaux pour des réunions de travail. Enfin, le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP) apporta aussi une aide aux grévistes en publiant dans sa revue de nombreux échos des luttes et les membres des comités locaux pouvaient leur apporter une aide physique.

ARCHITECTURE OU RÉVOLUTION

L'Etat des bourgeois veut nous enfermer dans les foyers de la Sonacotra comme en prison pour empêcher de nous unir. Mais c'est exactement le contraire qui se passe. Dans les foyers les ouvriers de toutes les nationalités se rencontrent, ils prennent conscience qu'ils sont avant tout des ouvriers, exploités ensemble à l'usine, volés et opprimés ensemble au foyer.

Proposition de texte pour la Coordination de l’UCF(ml), juillet 1975


Architecture ou révolution déclarait Le Corbusier, grand ami de Claudius-Petit. Et il est admirable de constater que les foyers-hôtels, conçus comme des casernes ouvrières, ont cependant offert aux grévistes des espaces inédits, c'est-à-dire que l'on ne rencontre pas dans l'habitat collectif traditionnel, propices à la mobilisation. Les grandes salles communes dédiées aux « loisirs », à la télévision, et les cafétérias sont ainsi devenues des salles de réunions et d'engagements politiques, d'assemblées générales, des ciné-clubs subversifs, ou des fabriques de banderoles, et ce, malgré l’interdiction formelle des réunions politiques ou syndicales, inscrites dans le règlement intérieur, mais qui ne sont plus acceptables pour une population de plus en plus informée et mobilisée. Ainsi détournées de leur vocation initiale, ces espaces ont joué un rôle primordial pour le développement de la lutte dans sa première phase, celle du travail de propagande de mobilisation des résidents des foyers.



En effet, les cafés qui jouèrent un rôle important dans les quartiers populaires des grandes villes - Barbés à Paris, ou Belsunce à Marseille - dans la propagande « clandestine » pour le FLN, lors de la guerre d'Algérie, d'une part n'existaient pas dans les zones industrielles où étaient le plus souvent implantés les foyers-hôtels, et d'autre part, n'étaient les lieux appropriés – selon un ancien délégué – pour y mener publiquement des activités de propagande, d'information et de débats.

Pour ce travail, Mustapha Cherchari précisait bien qu'il fallait réunir l'ensemble ou au mieux le plus grand nombre de résidents dans un même lieu au même moment. Or les lieux les plus appropriés pour ce type d'activité militante ne pouvait que se dérouler dans les foyers mêmes, malgré la présence du gérant-surveillant, soit maîtrisé, soit menacé de « représailles » (on ne mentionne aucune agression physique): la peur avait changé de camp... Choukri HMED analyse ainsi que :

« C’est dire que, si l’on exclut les meetings publics et les manifestations, le travail de mobilisation des résidents prend place au sein même de leurs lieux de vie hors travail, de façon quasi exclusive. Cela semble logique tant les foyers semblent s’offrir, au grand dam de leurs promoteurs, comme un espace particulièrement approprié pour l’activité militante. Ceux-ci sont en effet conçus de telle façon que leur architecture constitue une infrastructure précieuse pour le travail de mobilisation : des salles de réunion (au sous-sol ou au rez-de-chaussée) et d’alphabétisation, des cercles-bars spacieux, permettent d’organiser des meetings à moindre coût. Et cela d’autant plus que ces lieux de sociabilité sont particulièrement fréquentés par les résidents, qui en majorité ne disposent pas de loisirs à l’extérieur (si l’on exclut, pour Paris où peu de foyers Sonacotra sont construits, les cafés dans lesquels un certain travail de mobilisation est possible, mais généralement peu efficace). Ainsi les salles de réunion, larges et aérées, servent-elles directement pour l’organisation des assemblées générales des comités de résidents, mais aussi pour l’intervention des membres de la commission « propagande » et la commission « culturelle » du Comité de Coordination des Foyers Sonacotra en Grève (CCFSG). Des séances de votes à main levée – qui permettent d’exercer in vivo un contrôle plus fin des adhésions – y trouvent naturellement leur place. Le CCFSG lui-même tient d’ailleurs nombre de ses réunions internes dans les foyers, et non à l’adresse postale qu’il indique dans les tracts, comme semblent le croire certains hauts fonctionnaires. [...] Les cercles-bars, le plus souvent tenus par d’anciens résidents, sont des lieux tout trouvés pour la projection de films et de diapositives réalisées sous l’égide du CCFSG, ou tout simplement pour la tenue de réunions entre résidents d’un même foyer. »

Par contre, les réunions de travail des commissions techniques, dont celle notamment « juridique » exigeaient des lieux à l'écart des oreilles indiscrètes des gérants, ou des informateurs, et elles se déroulaient exclusivement hors des foyers dans dans des locaux prêtés par les différentes associations, Cimade, Confédération syndicale du cadre de vie, Fasti, etc.


L'AUTONOMIE

Comme tous les autres mouvements de grève menés par les immigrés, sa fraction Arabe revendique l'autonomie politique. Assane Ba, souligne l'importance de l'autonomie politique du Comité de Coordination :

« La façon dont il s'est organisé est liée à la question de l'autonomie. Parmi les gens qui nous ont soutenus, il y avait des architectes, des économistes, des juristes. Ils se sentaient une légitimité à nous accompagner, à participer à nos réunions. Nous n'avions pas de scrupule à dire aux camarades des partis : '' vous, partez.'' Mais les ''professionnels'' (comment dire ? les ''techniciens'' ? les ''praticiens'' ?) restaient. Je pense que nous avons atteint notre maturité le jour où nous avons pu dire à ceux-là : Le comité de coordination doit réunir uniquement les délégués élus par les résidents de leur foyer. Même si nous sommes faibles au début, nous ne devons pas prêter le flanc à quiconque dira : vous êtes dirigés par untel ou untel. »


Pour les groupes de l'extrême gauche, qui tentèrent dans les premiers temps de s'infiltrer afin de « récupérer » leur lutte, il s'avéra rapidement que la Coordination, malgré de grandes divergences, avait des liens privilégiés avec le Mouvement des Travailleurs Arabes d'obédience maoïste et l’Union des Communistes de France marxiste-léniniste, maoïste également, et en province, avec d'ex militant-e-s de la Gauche Prolétarienne-Secours Rouge ayant formé des groupuscules encore actifs, et maintenu leurs réseaux. Chasse gardée, donc, et dès lors, les autres mouvances seront peu impliquées dans cette lutte, comme le sous-entend Assane Ba :

« Les trotskystes de la LCR et surtout de LO étaient assez loin de la lutte. Dans un certain nombre de quartiers, la GOP (Gauche Ouvrière et Paysanne) a structuré les Comités Unitaires Français-Immigrés. Mais c’étaient les maos qui étaient le plus impliqués dans le soutien matériel - les tracts, mais aussi les voitures, quand il fallait passer d’un foyer à un autre, ou des chambres pour se planquer. À l’époque, certains d’entre nous étaient obligés d’être dans la clandestinité : dès avril 1976, Poniatowski avait procédé à des expulsions, certains délégués ne rentraient pas dormir dans leurs chambres - qui étaient visitées. Tous nos tracts étaient repris par la presse mao. Pour quelqu’un de l’extérieur, il pouvait être difficile de discerner. C’est ce qui faisait dire au PC qu’on était un mouvement de gauchistes qui menait les travailleurs à l’aventure. Quant aux gens du PS, ils venaient aux manifs, mais ils ne comprenaient pas tout. Vu leur façon de se mobiliser, ils ne pouvaient pas entrer dans notre lutte. Mais ils ont mieux joué que le PC : ils n’ont jamais été mobilisés, mais ils ne se sont jamais vraiment opposés. »[11]






Dès 1975, le Comité de Coordination interdit à l'ensemble des partis politiques de l'extrême gauche, y compris maoïste, leur présence dans les foyers, c'est-à-dire qu'ils ne peuvent y venir sans autorisation, idem pour leurs journaux. La Coordination veillait à préserver une indépendance politique qui aurait pu gêner untel ou gripper le mécanisme général. Des soutiens sont bien sûr apportés, sous le contrôle rigoureux des délégués, mais la Coordination ne peut empêcher le danger de l'isolationnisme : non à la récupération – élimination de toutes les forces politiques extérieures –, et recherche du plus large soutien politique possible. L'équation sera souvent, notamment lors des derniers mois de la lutte, difficile à résoudre ; et plus encore lorsque certains leaders penseront à créer une organisation politique. En attendant, pour aplanir et résoudre ces questions, la Coordination élabore une plate-forme commune de revendications [12] où il est stipulé une indépendance politique totale.


LE PCF

Si dans les premiers temps de la grève, le PCF pouvait apprécier cette attaque contre la Sonacotra, la trop grande proximité idéologique avec les organisations de l'extrême gauche, ou considérées comme telle, aura ainsi raison de sa patience. Le PCF n'appréciait pas ni le gauchisme évident qui émanait de la Coordination, ni même cette volonté d'indépendance, contraire à ses lois de fédérer l'ensemble des travailleurs sans distinctions de race. Assane Ba se souvient des méthodes alors employées par le PCF pour infiltrer le mouvement naissant :

« Les premières frictions ont concerné la question de l'autonomie. Le Parti communiste souhaitait s'immiscer dans la désignation des délégués. À Montreuil, par exemple, ils voulaient mettre un militant du PC qui travaillait à la mairie et un délégué CGT de chez Renault. A priori, cela ne me dérangeait pas, mais quand j'ai vu qu'on proposait la même chose à Saint-Denis ou à Bagnolet, j'ai compris qu'on risquait d'avoir des délégués qui seraient des représentants du Parti plus que des représentants des foyers. Pour Mustapha, c'était inacceptable. […]
Mais cette question divisait aussi les groupes français qui nous soutenaient. D'un côté, les étudiants de Vincennes nous disaient que notre lutte avait d'autant plus de chance d'aboutir qu'elle était partagée par le mouvement ouvrier français et ses représentants. C'est aussi ce que disait la LCR. Ce n'était d'ailleurs pas faux, sauf s'ils en faisaient un préalable pour nous soutenir. De l'autre côté, les maos nous mettaient en garde contre le « social-impérialisme ». Moi, je tenais encore l'équilibre. Mais un dimanche, alors qu'on était en réunion pour préparer les revendications et exiger une rencontre avec la Sonacotra, on apprend par L'Humanité qu'un comité de coordination a été formé. Or les responsables de ce comité étaient justement membres du PC ou délégués syndicaux. Et ils avaient ôté de la plate-forme de revendications notre exigence essentielle : les négociations directes avec la Sonacotra. »

Mustapha Cherchari évoquait les premiers heurts :

« Nous, on a pensé, à Romain Rolland, que seuls, on ne pourrait pas gagner le combat. Qu’est-ce qu’on devait faire ? On a décidé : il faut des tracts partout. On a commencé à distribuer des tracts dans les marchés, dans la cité, dans les HLM, partout, pour expliquer notre lutte. On a été aussi en distribuer dans les foyers Sonacotra ’92, 93 (comme Bagnolet, Montreuil, par exemple). Les camarades des autres foyers ont commencé à réfléchir. Quand l’autre augmentation est arrivée en septembre, les résidents avaient pris conscience du problème. Comme quoi il ne fallait pas accepter cette augmentation. On a distribué à la Tour Eiffel, 6 000 tracts, le jour où des grévistes de partout étaient venus. Ils sont tombés sur des camarades d’autres foyers Sonacotra ; de partout, de toute la France. À la fête de l’Humanité, on a distribué 26 000 tracts.

Et comment ça s’est passé ? Il n’y a pas eu de problèmes ?
M. : Si, le Parti Communiste ne voulait pas nous laisser distribuer. Il a dit, il ne faut pas distribuer. Alors nous, on est sortis à côté de la porte pour distribuer. Il y avait même des jeunes Français qui nous donnaient un coup de main, tu vois. Des jeunes filles de 15 ans. Mais ils ne voulaient pas nous laisser rentrer. »

Implantés principalement dans les communes communistes, et notamment en région parisienne, les foyers-hôtels étaient pour le PCF, des lieux propices d'infiltration et de propagande en destination des travailleurs immigrés, comme l'étaient les usines pour la CGT. L'appui apporté par l'extrême gauche aux mouvements ouvriers immigrés et en particulier dans les foyers représentaient ainsi une menace très sérieuse pour son hégémonie, son clientèlisme, et pour le rapport de force que le PCF entretenait avec la Sonacotra. En effet, au sein des foyers-hôtels des résidents adhéraient au PCF ou étaient affiliés à la CGT, et ce sont eux, le plus souvent sous la pression des résidents, qui après accord du PCF local, menaient les grèves, décidaient de les interrompre ou de les poursuivre.
Face aux nouveaux venus, la stratégie du PCF est simple : Diviser pour mieux régner, et donc tenter de briser les liens de solidarité entre les Comités de la coordination, pour les affronter isolément. Et c'est sur ce point particulier que convergeaient les intérêts du PCF et de la Sonacotra, qui elle-même refusa toujours de rencontrer les délégués du Comité de la coordination et s'appliquait de son côté à engager des négociations foyer par foyer. Le témoignage d'un résident Sonacotra expliquait la démarche :

« Pour la grève, quand on s’est mis d’accord, on s’est réuni en comité ; il y avait 13 foyers je crois. On a commencé à faire notre lutte ; la société a compris que ça commençait à s’étendre. L’inspecteur est revenu : "Je suis venu vous proposer quelque chose, si vous ne faites plus partie du Comité de Coordination". Alors on lui a dit : "maintenant, c’est trop tard, on est avec le Comité, on luttera ensemble, si vous voulez qu’on négocie, on négociera ensemble avec tous les foyers qui sont coordonnés." »



UN BALAI ET UNE SERPILLIÈRE

Mais de nombreux foyers-hôtels refusaient de s'engager auprès de la Coordination et préféraient le soutien du PCF, et/ou négocier avec la société. En Seine-St-Denis, dès septembre 1975, la Sonacotra accepte de négocier avec le Comité Départemental des Résidents de la Seine-St-Denis, premier partenaire à se constituer avec l'appui de la CGT, des élus municipaux et parlementaires. Parallèlement, la Sonacotra avait entamé une procédure d'expulsion à l'encontre de 12 résidents du foyer St-Denis Allende, en grève menée par un résident PCF. Le 21 octobre, La Cour d'Appel de Paris avait prononcé l'expulsion des résidents. Au cours des négociations la Sonacotra a su jouer de la menace que constituait cette décision. Ainsi influencés par cette menace d'expulsion, et neutralisés par l'offre de concession de la Sonacotra, deux foyers (Saint-Denis Siqueirios et La Courneuve Parmentier) avec l'accord de la CGT et du PCF, signent le 1er décembre un protocole prévoyant que l'augmentation ne sera que de 10 centimes par jours, que le Comité départemental sera associé à la mise en place d'une nouvelle augmentation des prix pour la période du 1er janvier au 30 juin 1976, que les arriérés de novembre 1975 et décembre 1975 seront payés par les résidents, l'accord du Comité sur un nouveau règlement intérieur annexé au protocole. Le seul point nouveau de ce règlement figure en son article 6 prévoyant :

« Un balai et une serpillière sont mis à disposition de chaque résident pour nettoyer sa chambre »[13].

Par la suite, face à cette ridicule proposition pourtant acceptée, seul deux foyers de Strasbourg suivirent les conseils de la Confédération Nationale des Locataires, satellite communiste, qui appuyait la signature d'un accord avec la Sonacotra du même type balai-serpillière.

Ainsi le PCF via la CGT ou la Confédération Nationale des Locataires, avaient joué un rôle non négligeable de modérateurs lors de la signature de l'accord du 1er décembre 1975 concernant plusieurs foyers. Ceci donne à penser aux dirigeants de la Sonacotra qu'il convenait de poursuivre les négociations avec les organisations politiques ou syndicales qui accepteraient de s'entremettre entre elle et les grévistes.



L'AMICALE & ISLAMISATION

En février 1976, la Sonacotra, à la recherche d'autres interlocuteurs médiateurs, et sur le conseil de Dijoud, secrétaire d'Etat aux Travailleurs Immigrés, se tourne vers les ambassades du Maroc et d'Algérie. L’Algérie répondra favorablement en avril 1976, et missionnera l'Amicale des Algériens en Europe pour intervenir en tant que médiateur officieux, auprès des résidents algériens des foyers. Et il fut décidé par le ministre que la Sonacotra renonçait aux arriérés en échange de la reprise des paiements, ce qui n'avait jusqu’alors jamais été concédé, ni même évoqué. Peu implantée parmi les résidents des foyers, cette Amicale se devait d'apporter la bonne nouvelle dans les foyers et, plaider en faveur de la Sonacotra, pour la reprise des paiements. Mustapha évoque ainsi leur venue dans les foyers en grève:

« Pour dire : "Faut pas exagérer trop ; vous êtes en France ; vous n’avez pas le droit de faire ça ; faut faire attention". Tout ça, tu vois. Ils voulaient chercher la division. Les résidents, eux, ils avaient compris. »

Peut-être sous l'impulsion et les pressions de l'Amicale, l'on observe à partir de cette époque un certain effort de la Sonacotra pour autoriser les demandes d'ouverture d'une salle dédiée à la prière à l'intérieur même du foyer. Car l’islam selon Marc BERNARDOT,

« est alors plutôt perçu comme un facteur de tranquillité dans les foyers. Un grand nombre de lieux de culte musulman va voir le jour durant cette période. Une ''politique des mosquées'' se met en place qui permet de devancer les revendications [...] C’est une démobilisation des résidents en général et des grévistes en particulier qui est recherchée. (Des entretiens que nous avons eus avec des gestionnaires de foyer en place à cette époque mettent en évidence les liens avec les Renseignements généraux au niveau local qui permettent d’informer les services de police des activités dans les salles.) »



POURPARLERS

Les grévistes ne sont pas dupes. En mars 1977, face à l’échec de l'Amicale, et de toutes les tentatives d'intimidation possibles, Sonacotra privilégia les centrales syndicales. Sont convoquées en son siège, des représentants de la CGT, CFDT, et de FO. Les sections syndicales de la Sonacotra sont tenues à l'écart, ni même informées. Pour Mireille GINESY-GALANO, « Les discussions qualifiées de contacts par la CGT, de contacts préliminaires par le CFDT, ne posent à aucun moment, la question de la présence nécessaire du Comité de Coordination à toute négociation. Pas plus que l'Amicale des Algériens en Europe, les syndicats ne parviendront à amorcer une détente dans ce conflit qui leur échappe et dans lequel ils ne sont pas partie prenante. Du côté des résidents grévistes de la Coordination, cette rencontre au sommet est très critiquée, le fait que les syndicats aient accepté de rencontrer les dirigeants de la Sonacotra sans les avoir consultés au préalable est considéré qu'une fois de plus ce sont des français qui se concertent entre eux et disposent du sort des immigrés à leur insu... L'attitude désinvolte des syndicats a donné à penser aux travailleurs immigrés des foyers en grève que les représentants supposés de la classe ouvrière entérinaient le non-droit à la parole des étrangers. Ceci laissera des traces profondes dans la conscience des résidents et de tous ceux, Français ou immigrés, qui les soutiennent. »



LA POURSUITE DE LA GREVE

Les méthodes du PCF, de la Sonacotra n'obtiendront pas les résultats escomptés, la grève se poursuivit et le Comité de Coordination conserva son audience bien que non reconnu officiellement. Les négociations sont rompues entre le Comité de Coordination et la Sonacotra, qui mène une action répressive avec l’accord des pouvoirs publics visant à récupérer les loyers non perçus et à faire appliquer de manière inflexible les hausses de tarifs par des procédures judiciaires si nécessaire. Parallèlement, la société intensifie les négociations avec d'autres foyers, et de plus en plus souvent, concède des améliorations (le recrutement de nouveaux directeurs de foyer ou d’animateurs, dont certains issus de l’immigration, rénovation des locaux, assouplissement du règlement, etc.). En revanche, aucune négociation ne concernera la baisse des prix des chambres ainsi que la reconnaissance pour les résidents du statut de locataire dans des établissements meublés.

La grève des loyers se poursuit, la résistance s'organise dans les commissions où les professionnels invités au sein des commissions, les sympathisants s'impliquent davantage dans la lutte. Les groupes maoïstes apportent également un soutien considérable : les articles concernant le mouvement se succèdent dans leur presse, ils éditent les ronéo, les tracts, les affiches, protègent parfois certains délégués menacés ou entrés en clandestinité, organisent le service d'ordre lors des manifestations, assurent les déplacements en voiture, etc. Le 21 février 1976, un grand meeting est donné par le Comité de Coordination à la Mutualité à Paris, succès pour les uns, déception pour les délégués du Comité qui comptent peu de travailleurs français dans l'assemblée ; alors que leur lutte s'inscrit davantage vers l'égalité totale des droits, y compris du droit de vote.

Dans les foyers touchés par la grève le pourcentage de grévistes par rapport aux résidents effectivement présents est en moyenne compris en 80 et 97 %. on peut estimer à environ 15.000 les résidents en grève des loyers en avril 1976.


RACISME

La Sonacotra sur le front médiatique, alimentait régulièrement depuis le début de la grève, via la presse « amie » (Le Figaro, La Croix, etc.), la polémique, dont la vieille tactique d'interroger insidieusement l'opinion publique sur les droits que pouvait avoir ou non une minorité immigrée en France, et sur la caractère belliqueux des grévistes-immigrés-gauchistes : « Serait-il possible que l'Etat ne puisse faire front aux violations de l'hospitalité que font régner les agitateurs des foyers Sonacotra ? »

Eugène Claudius-Petit, dénonçait dans une interview accordée à La Croix (30 mars 1976) « le caractère fallacieux du soi-disant comité de coordination », contestait sa représentativité et le nom même de « grève des loyers », et rappelait insidieusement qu’« il est facile de [...] manipuler [les immigrés].»

TINTIN AU CONGO

Accusant la Coordination « dont les arguments ressortent du gauchisme » dont les comportements sont inspirés par des « agitateurs très expérimentés nord-africains », la Sonacotra ajoutait des propos racistes inspirés, eux, du temps du colonialisme, qui sous-entendaient le proxénétisme régnant dans les foyers et les « particularités matrimoniales qui règnent en Afrique du Nord », et toujours la rengaine de l'immaturité intellectuelle des immigrés Africains Noirs, et de leur inaptitude à vivre convenablement, qui formaient dans les foyers « des rassemblements d’hommes vivant en circuit fermé, bloqués sur des comportements et des habitudes en net décalage avec la vie courante de la société d’accueil, plus soucieux de solidarité raciale que de règles d’hygiène et de saine gestion financière », selon un responsable du comité d'administration.



Marc BERNARDOT évoque la réticence de Claudius-Petit malgré « les demandes réitérées des pouvoirs publics de loger des Sénégalais et des Maliens [qui] vont à l’encontre de l’idée qu’il se fait des foyers car il considère que ces migrants ne peuvent habiter dans des logements individuels. » Ainsi peux-t-on entendre E. Claudius-Petit, concernant la grève du foyer modulaire édifié à Montreuil dire : « Ces Africains sortis d’un taudis, l’habitent en totalité et entendent désigner eux-mêmes leurs successeurs.» (PV de CA, du 26 octobre 1973).


EXPULSIONS

Claudius Petit avait mis tout son talent pour convaincre, avec difficultés, les responsables du gouvernement que le mouvement n'avait pas de bases réelles et que les résidents cessaient les paiements sous la contrainte de quelques agitateurs gauchistes... qu'il convenait d'expulser. En avril 1976, le 7, deux délégués du foyer de Champigny sont expulsés de France (dont un cégétiste). L'avertissement, la tentative d'intimidation ne produisant aucun effet majeur, une vaste opération policière est menée le 16 avril pour arrêter les principaux dirigeants du Comité de Coordination, dans les foyers-hôtels Sonacotra : 16 d'entre eux sont arrêtés au petit matin, et expulsés du territoire, sans autre forme de procès et sur l'heure. Le ministre invoque l'urgence et le « trouble à l'ordre public ». Mustapha Cherchari, recherché par la police entre un temps dans la clandestinité.



Mais la stratégie déployée produit l'objectif contraire : si nombre de foyers se désengagent prudemment, pour le moment, le mouvement est renforcé dans sa détermination à poursuivre la lutte, et au-delà de la compassion des uns et des autres, les organisations impliquées dans cette lutte multiplieront leurs efforts. Des manifestations de soutien sont organisées à Paris. L'effet escompté n'a donc pas été atteint et Mireille GINESY-GALANO souligne que : « Non seulement la grève s'est poursuivie mais on constate qu'elle est sortie d'un relatif isolement. Les médias notamment se sont soudainement intéressé à ce conflit : les articles de presse sont particulièrement abondants et documentés durant cette période. On constate qu'un mouvement d'opinion se dessine en faveur de l'action des résidents. Lors que ceux-ci organisent le 24 avril une manifestation de soutien à Paris, 20.000 personnes répondent à leur appel et défilent de Barbés à Ménilmontant. »

Cependant, après cette charge de cavalerie légère, plusieurs courants opposés mettent à mal l'unité de la Coordination, à propos de questions politiques, sur les méthodes à employer pour la poursuite de la grève ou non : radicaux et modérés, partisans de la lutte ou des négociations s'interrogent face aux dangers d'expulsion. La plus grande initiative de la Coordination désorganisée a été la création d'un Comité de vigilance contre les expulsions et elle lancera un appel de défense et de soutien pour leur mouvement, signé notamment par le Syndicat de la Magistrature, les architectes de "Places" et des personnalités comme Sartre, Beauvoir...



LA « GUERILLA JURIDIQUE »


Les avocats de la Gisti joueront ici un rôle essentiel en posant un recours en Conseil d'Etat pour obtenir l'annulation des expulsions, en déposant plainte contre la Sonacotra pour les multiples infractions aux normes et règles concernant l'habitat (relevées par les étudiants en architecture), ils remettent en cause le statut du « client ». Quatre résidents déposent plainte avec constitution de partie civile pour pratique de prix illicite. En mai 1976, surprenant, 9 résidents de foyers-hôtels sonacotraïens, demandent en référé des offres de paiement et la désignation d'un séquestre entre les mains duquel ils verseraient leurs loyers au taux qu'ils proposent, celui de la Sonacotra diminué de cent Francs. [14]

Bref, les subtilités du droit français, ces lacunes, ces zones d'ombre, ces failles sont analysées par les avocats,les spécialistes du droit, et magistrats du Syndicat de la Magistrature, favorables à la Coordination : la longue « guérilla juridique » de tranchée débute. La Sonacotra réagit contre les attaques par le jeu de ses relations ministérielles, mais la justice, parfois, peut être impartiale à partir du moment où les médias sont attentifs, et plus que vigilants les avocats de la Coordination. Puis, la Sonacotra, plus sérieusement, engagera des procédures judiciaires concernant des saisies arrêts sur salaire pour chaque foyer. Les avocats de la Coordination bloquent les procédures, réussissent à faire traîner les choses en longueur, et avancent la plainte sur le fond pour pratique de prix illicites. Les derniers « bastions » de la résistance vont passer les uns après les autres devant les tribunaux : Montreuil. Nanterre, Cormeilles, Sannois, Argenteuil Parc, Saint-Denis, Pierrefitte, Garges, Massy, Saint-Ouen l'Aumone, Ermont, Champigny, Dijon.


LE SUMMUM DE 1978

A ces défaites, les victoires juridiques entretiennent cependant le moral, et l’annulation des décrets d’expulsion par le Conseil d’État en 1977, la médiatisation de la lutte et l’appui de nombreuses organisations militantes, une nouvelle hausse générale des redevances expliquent pour partie le regain de mobilisation observée à partir de l’été 1977. Et en décembre 1977, le nombre de foyers Sonacotra en grève atteint la soixantaine, à nouveau. Leur nombre augmente progressivement tout au long des premiers mois de l'année 1978, et des foyers d'autres sociétés et associations gestionnaires rallient la Coordination qui dès lors prend le nom de Comité de coordination des foyers en lutte. Ils sont environ 130 foyers solidaires, tous gestionnaires confondus, soit 30.000 résidents à être en grève des loyers illimitée, à la fin de l'année 1978.




Manifestation et meeting des communistes marxistes-léninistes de l'Humanité Rouge - (Mai 1977)
C'est aux cris, mille fois scandés, de "So So So Sonacotra cèdera" que la première partie du meeting cède la place à frères immigrés, engagés dans un combat à mort contre les rapaces bourgeois, écartant avec haine et fermeté la trahison du faux parti communiste.[15]


LA FIN DU REGNE CLAUDIUS-PETIT


Les grands administrateurs de l'Etat, les jeunes énarques de sensibilité socialiste critiquaient depuis fort longtemps la « ligne dure » et l'intransigeance de Claudius Petit, et ses méthodes figées depuis 1956, d'un autre temps, celui du post-colonialisme chrétien et paternaliste, d'un racisme sans haine bon enfant digne de Tintin au Congo, plus de mise après 68. Certains membres de sa famille politique, du gouvernement - Claudius-Petit sera en opposition avec la nouvelle génération emmenée par J. Chirac -, reconnaissaient une tâche difficile à porter, mais en 1974, les critiques sur le fonctionnement de la Sonacotra vont se faire plus pressantes, et notamment pour ce qui concerne une croissance du déficit inquiétante, pour un résultat socio-architectural peu probant, et une grève interminable.... Y compris à la Sonacotra, l'opposition montait contre le président (les employés Sonaco syndiqués CGT et CFDT critiquaient ouvertement le caractère raciste de certains dirigeants, Petit compris), et le directeur général, H. Laborie, en opposition avec le président est à ce titre remercié en 1975.

Claudius Petit balayait ses opposants et ces critiques d'un revers en présentant le bilan irréprochable de la Sonacotra au regard de l’action pour la résorption totale des bidonvilles en France, sans apprécier à sa juste valeur, les effets pathologiques de l'architecture des foyers-hôtels, et les problèmes urbains des cités de transit et des grands quartiers HLM. Jusqu'à la fin de son mandat, Claudius Petit pensait que le modèle du foyer-hôtel était une solution d'avenir, et que les gérants militaires étaient un choix judicieux pour leur bon fonctionnement :

«C'est vrai, un certain nombre de directeurs de foyers, ces 'gérants maudits' sont d'anciens militaires ayant longuement servi en Afrique, surtout du nord. Ils sont restés fidèles, ceux-là, aux hommes qu'ils ont parfois commandés (...). Il les comprennent parfois, souvent, mieux que nous. Ils se comprennent beaucoup plus qu'on ne le pense»
(lettre-plaidoyer pour la défense des foyers et de leurs directeurs).

En 1977, vingt ans après sa nomination, Claudius-Petit est remercié et prend sa retraite : le bilan de son action depuis la création de la Sonacotra qu'il dirige depuis 1956 pour l'habitat des travailleurs célibataires et des familles immigrés est tout simplement catastrophique, et aucun domaine n'est épargné, qu'il soit humain, architectural, économique [16].






L'OFFENSIVE DE LA SONACOTRA

« Mamadou m'a dit
Mamadou m'a dit
On a pressé le citron
On peut jeter la peau
Les citrons c'est les négros
Tous les négros d'Afrique... »
François BERANGER | 1979



La stratégie de l'Etat, pour mettre un terme à la grève, plus impliqué à l'approche des municipales, sera celle dite de la carotte et du bâton. Pour la carotte, le gouvernement intervient et au mois de février 1979 et des rencontres officieuses entre des représentants du gouvernement, de la Sonacotra et le Comité de Coordination seront organisées. A la suite des travaux de la commission Delmon concernant les grèves de loyers des foyers, Lionel Stoleru, successeur de Dijoud au Secrétariat à la condition des Travailleurs Immigrés imposa aux organismes gestionnaires de procéder à la mise en place de Comités de résidents foyer par foyer. Mais l'objectif était bien de susciter des contre-comités afin de briser le Comité de Coordination. Tactique accompagnée par de substantielles améliorations des foyers non en grève... Mesure sans aucun effet qui prépare la grande offensive du bâton.

Pour le bâton, en mars 1979, la Sonacotra et les autres gestionnaires obtiendront de la justice française des centaines d'arrêtés d'expulsion et de saisies sur salaires. À partir d'Avril, les premières expulsion des foyers sont exécutées : le 11 avril, 150 résidents expulsés à Strasbourg, Sartrouville et Saint-Germain ; le 30 mai, 11 expulsions à Nanterre ; le 6 juin, 29 expulsions à Romainville le 12 juin ; 77 expulsions à Dijon, 15 à Vitry-sur-Seine. Environ 500 au total pour l'année 1979.

La Sonacotra demande la fermeture de foyers « pour raison économique », et obtient gain de cause : le 27 juin 1979, le foyer de Garges-lès-Gonesse fait l'objet d'une opération d'expulsions quasi militaire, préparée trois semaines à l’avance par le préfet, son état-major et un commandant de CRS, ayant engagé quatre compagnies de CRS, des escouades d'huissiers et les gérants de foyer de la région parisienne employés ici en tant que « déménageurs-nettoyeurs » [17]. Les expulsés refusent les propositions de la Sonacotra et décident d'établir un campement au pied de leur foyer étroitement surveillés par les CRS. Ainsi prend naissance le camp de Garges-lès-Gonesse qui se maintiendra jusqu'à ce que le froid et la pluie chassent les derniers résistants.



GARGES

Durant tout l'été 1979, Garges sera le symbole de la lutte des immigrés : lutte non seulement pour le droit au logement mais aussi lutte contre les lois qualifiées d' « anti-immigrés » des ministres Bonnet, Barre et Stoleru. L'opposition se délecte : Michel Rocard du PSU offre des tentes, François Mitterrand en personne viendra rendre visite aux expulsés (il a déjà rendu visite à des résidents en grève au foyer Sonacotra de Chilly-Mazarin, le 8 mai 1979)... Et le groupe Action directe en signe de solidarité organise en septembre 1979 une opération contre le siège de la Sonacotra. Les médias signent avec intérêt l'affaire, et le peu de prestige de la Sonacotra s'évanouit avec les reportages des journalistes, y compris d'Antenne 2 [18].

En octobre 1979, nouvelle expulsion plus massive encore, de deux tours Sonaco à Nanterre : 1000 résidents signent sous la menace un traité de Paix et acceptent toutes les conditions de la société. Suivent d'autres encore, massives.



LES 2 JACQUES

Les coups portés sont trop rudes pour les grévistes, la démobilisation s’accroît dans les foyers et les accords locaux se multiplient. La Coordination, ou ce qu'il en reste, des débris, acculée accepte le principe d'une négociation « foyer par foyer » en novembre 1979.

Un rebondissement surprenant va toutefois faire espérer le mouvement moribond, et perturber un court instant le gouvernement, avec les actions spectaculaires du juge Jacques Bidalou – dit le juge Rouge -, président du tribunal de Hayange, en Moselle, qui ordonnait en novembre 1979 la réintégration des expulsés du foyer Sonacotra de Hayange-Marspich en grève de loyers depuis 1978, et sous astreinte journalière de 50 francs par résident pour le bailleur ! La Sonacotra s'étrangle et le juge Bidalou est immédiatement dessaisi de l’affaire. Le Syndicat de la magistrature, dont le juge est membre, proteste ; l'avocat Jacques Vergès débute sa carrière d'avocat et offre ses services aux résidents grévistes... Cette affaire aura bien entendu un retentissement important, et la presse s'en empare, ravie de l'aubaine, Vergès est présenté par Le Monde comme « l’avocat des immigrés » et d'autres notent que Bidalou est le fondateur de l'Internationale Punk, au sein du Syndicat de la Magistrature...




Cependant, les expulsions se multiplient, des militants espèrent encore faire perdurer la Coordination en lui assignant un rôle de défense et d'organisation politique de l'immigration. Mais la fin du mouvement est inéluctable, même si le Comité de coordination des foyers en lutte est officiellement dissout en 1981, avec l'arrivée à la présidence de François Mitterrand.


M. CHERCHARI

Mustapha Cherchari dans un long entretien exposait les raisons de ce qui est, selon lui, une défaite :

« Quand il y avait la négociation foyer par foyer, la police expulsait les gens, et le PCF venait le matin de bonne heure et disait : ''Négocieez, négociez pour rentrer, négociez un par un.'' Si tu es d'accord, alors on te demande de signer. Si tu ne signes pas, tu ne peux pas rentrer au foyer, tu dois dégager. Le pauvre malheureux qui ne comprend rien, alors lui il signe car il ne sait sinon où il va aller. Il faut dire la réalité, c'était une vraie menace car il n'y avait pas de réel choix ? S'il y avait eu un réel choix, le droit de louer un studio, le droit au logement pour tout le monde, je suis sûr que les gens n’auraient pas signer ; ils auraient préférer ne pas retourner au foyer et aller ailleurs chercher un logement. Mais un immigré, un Noir ou un Maghrébin ne peut pas trouver un logement. Le propriétaire, en voyant sa tête, lui refuse. Moi ça m'est arrivé plusieurs fois. L'agence me l'a dit clairement, dès que le propriétaire a vu mon nom, il a refusé. Donc parce qu'il n'avait pas la possibilité, la majorité des résidents a dû accepter de retourner en foyer-hôtel. Toi tu peux refuser, tu peux accepter de coucher dehors, mais un ouvrier simple accepte de payer les loyers en retard, il a accepté cette négociation forcée avec les conditions de la Sonacotra. Ce n'est pas démocratique. […] Les délégués étaient divisés en plusieurs camps. La division portait sur la question des négociations globales, pour tout le monde. On nous a considérés comme des jusqu'au-boutistes. D'autres camarades ont accepté les propositions de la Sonacotra. Le point sur lequel on était d'accord, c'était sur les saisies-arrêts sur salaire. J'ai demandé à la Sonacotra d'annuler les saisies et de redonner l'argent aux gens. Là on a gagné. Ils ont retourné l'argent qu'ils avaient pris aux gens. C'était une grande lutte mais une petite victoire à la fin. Ce n'est pas une grande victoire. Il ne faut pas dire que ça a été une grande victoire. Ça a été une grande lutte et une grande résistance pendant 5 ans. Mais il n'y a pas eu la même conscience politique, la même méthode politique chez les délégués. […] au lieu de se battre jusqu'à notre dernière cartouche, au lieu d'expliquer aux résidents, les résidents auraient compris, ils ne sont pas bêtes, ils auraient bien compris qu'il ne faut pas négocier foyer par foyer et qu'il fallait obliger la Sonacotra à des négociations globales. Même si la grève s'est arrêtée, moi j'ai proposé qu'on reste groupés, qu'on continue à revendiquer tous ensemble et à négocier tous ensemble et que la signature soit valable au niveau national. Il ne fait pas aller chacun dans son petit coin. Chacun est libre de sa vie mais il faut penser aux gens qui ont lutté avec toi. Moi j'ai considéré que c'était comme si tu as un enfant et après tu l'as abandonné. Pour moi, dans une lutte où tu as dit aux gens : ''Je suis avec vous, je suis votre responsable'', et après tu cherches ton intérêt personnel, ce n'est pas valable. Moi j'ai proposé qu'on reste groupés, qu'on reste ensemble, qu'on fasse comme un syndicat des foyers qui soit déclaré officiellement, comme le cadre de vie, comme la CNL. Malheureusement, je n'ai pas la majorité... Je voulais qu'on reste groupés, qu'on soit reconnus officiellement, que les délégués, dans les foyers, soient élus démocratiquement et qu'ensuite ils adhèrent à l'association, un peu comme une section syndicale, participe à une fédération de foyers. On pouvait mettre par exemple une fédération AFTAM, une autre ADEF, Sonacotra, AFRP..., et toutes réunies dans une grande fédération de foyers.

Mais la majorité a dit : ''On en a marre.'' »
Interview par le Collectif pour l'avenir des foyers.



ET AUTO-CRITIQUES

Dans l'euphorie d'une nouvelle ère d'espoirs fébriles, celle du président socialiste, signifiant la fin ou le repli des organisations de l'extrême gauche, l'on oublia, comme pour d'autres luttes, de procéder à l'auto-critique et à analyser méthodiquement les raisons profondes et objectives qui ont conduit à l'échec de cette longue lutte. Quelques séances d'auto-critiques permettent toutefois de les entrevoir.

En premier lieu, certains anciens militants conviennent que la lutte, concentrée sur les foyers-hôtels, n'avait concernée au mieux que la moitié seulement des foyers Sonacotra, et les relations de la Coordination avec les foyers des autres sociétés gestionnaires, dont les problèmes étaient différents outre la pénibilité des conditions de vie [19], étaient excessivement limitées : aucune grande concertation, collaboration effective minimum ou ponctuelle (manifestation par exemple). Assane Ba expliquait que « nos revendications n'ont pas eu l'impact que nous espérions sur les travailleurs des foyers qui n'étaient pas gérés par la Sonacotra. Nous n'avons pourtant jamais réfléchi pour trouver la manière de les entraîner avec nous, alors que leurs foyers avaient été le lieu d'énormes mobilisations dans la période immédiatement antérieure. »

La lutte n'a en aucun cas été élargie aux autres mal-logés immigrés de France. Pas ou peu d'actions en faveur des immigrés vivant dans les dortoirs, les taudis, les chambres des marchands de sommeil, ni même, malgré des tentatives, vers celles, plus privilégiées, certes, des cités d'habitat social mais qui étaient déjà, fin 70, pour certaines en état de délabrement avancé, ou connaissaient de graves problèmes sociaux, notamment liée à la jeunesse touchée de plein fouet par le chômage. En conséquence, l'exportation de la mobilisation vers d'autres terreaux propices à son expansion, fut pour une raison ou pour une autre, un fiasco général.



C'est ici que se pose la question du rôle fondamental ou non, du Mouvement des Travailleurs Arabes, qui pourrait avoir joué le rôle central de « fédérateur » entre les luttes immigrées, et aurait fait le lien entre la lutte des foyers, celles syndicales dans les usines, le mouvement des sans-papiers, et d'une manière générale les mobilisations solidaires anti-racistes, notamment contre les attentats et meurtres racistes [20]. Saïd Bouziri, membre fondateur du MTA, et du Comité de Défense de la vie et des droits des travailleurs immigré, était de toutes les luttes, notamment pour les sans-papiers et de la Sonacotra.

Ainsi lors de l’élection présidentielle de 1974, le jeune Djillali Kamel présente sa candidature pour faire valoir les droits des immigrés : "Parler de nos problèmes, il n’y a que nous qui puissions le faire", dira-t-il ; et il ajoutera : "Nous n’irons pas aux bureaux de vote, mais nous voterons à notre manière." Une initiative soutenue par le MTA. Outre ce manifeste de défiance aux politiciens qui organisent leur vie sans les intégrer au processus politique, une fraction des militants du MTA auraient eu cet objectif de se constituer en tant qu'organisation politique de l'immigration, qui ne signifie pas pour autant séparatisme politique. Cette optique s'exprima lorsque la Coordination décida que les organisations politiques de l'extrême gauche qui le soutenaient ne devaient plus venir dans les foyers et donc qu'il était exclu qu'elles puissent y faire de la propagande, y vendre leurs journaux, impulser des réunions, ou des débats. Assane Ba reconnaît à ce propos que :

« Des militants du mouvement arabe [MTA] nous disaient : ''Il faut s'autonomiser en tant qu'immigrés par rapport aux Français.'' Je craignais que nous ne retombions dans un schéma caricatural, du type colonial. Mustapha Cherchari disait par exemple : ''Tous les Français sont des traîtres, on ne peut pas leur faire confiance, parce qu'ils nous ont trahis dans le maquis, on les connaît, donc même ceux qui sont là, qui sont nos amis, il faut faire attention.'' Il voulait une autonomie dans l'autonomie en interne. Mais l'autonomie pour l'autonomie, ça n'a pas de sens. »



Cette tension idéologique à la frontière entre “nous” et “eux” est bien sous-jacente dans le discours mobilisateur du Mouvement des Travailleurs Arabes, qui revendiquait tout à la fois une stratégie de la spécificité ethno-nationale, une distinction forte mais atténuée par des appels à la mobilisation et à la solidarité multi-ethnique avec « eux » si elles étaient considérées dans la ligne pro-immigrée. Nous l'avons évoqué, cette équation autonomie alliance, a été difficile à résoudre, dans ce « marché » où la  concurrence politique établissait des règles, où s’échangeait, donnant donnant, les ressources politiques de chacun. Pour les maoïstes, les militants du MTA sont la principale ouverture pour entrer en contact avec les populations maghrébines, notamment par leur connaissance de la langue arabe et de leur implantation dans le monde immigré.  Pour le MTA, la collaboration avec l'ensemble des organisations "françaises" issues de 68 était indispensable pour les expériences, les ressources et les réseaux dont elles disposaient  : financement des activités, expériences de "rue", accès aux médias, mobilisation du droit, etc. Une alliance solide unissait les uns et les autres.

Cette ligne de démarcation, d'indépendance politico-ethnique ne sera jamais acceptée par les Ligues communistes et nombre de militants maoïstes : " on divise la classe ouvrière." Et l'on divise aussi, dans les foyers, les nationalités, chacune ayant dans le domaine particulier du mal-logement ses propres problèmes, exigences, modes de vie,  C'est ici qu'interviennent les principaux intéressés, les résidents, qui dans leur plus grande majorité n'étaient pas disposés – prêts disait-on alors - à emprunter les chemins tortueux de la Révolution, préférant ceux de la Justice sociale, et beaucoup espéraient une possible prochaine présidence socialiste, bercés par les nombreuses promesses du candidat Mitterrand faites à l'immigration (droit de vote, régularisation sans-papiers, etc.).


Photo | Gerard Aimé | 1968


Il est vrai aussi que le curseur de la subversion se déplaçait progressivement des luttes ouvrières au sein des usines, en déclin depuis 1973, et des réponses « globalisantes » - celles de la lutte des classes -, vers une nuée de nouveaux mouvements sociaux concernant des catégories spécifiques de la population – minorité ethnique, immigrée, féminine, homosexuelle, prisonnier, prostituée,réfractaire au service militaire, etc. -, ou des domaines spécifiques, les luttes environnementales -Larzac, anti-nucléaire puis écolo -, et pour le droit au Logement et le droit à la Ville. On peut considérer que le MTA représente au mieux l'explosion des grandes idéologies révolutionnaires, globalisantes,  en une multitude de mouvements de moins en moins politisés constitués de communautés d'identiques : un parcours à l'origine révolutionnaire marxiste au sein des Comités Palestine, puis d'agitateur social au MTA, puis pour les connus, reconversion au militantisme ethno-culturel et souvent au socialisme mitterrandien....


LES ENNEMIS


Comme tout conflit social, la défaite de la lutte Sonaco ne peut être évoquée que par les seules erreurs de la Coordination, en l’occurrence la fin de la mobilisation nationale a été le résultat d'une formidable répression exigée par le président Valéry Giscard d'Estaing et conduite par son ministre de l'Intérieur Michel Poniatowski. Pour J. Benoit, « Après cinq ans de conflit dans les foyers d’immigrés. [...] Dans ce combat du désespoir, les “Sonacotra”, comme on les appelle, déclencheront l’une des résistances les plus dures, mais aussi les plus réprimées de l’histoire de l’immigration en France. », Le Monde du 5 août 1980. La répression des luttes immigrés – sans-papiers, foyers Sonacotra, etc. - fut d'une telle ampleur qu'elle marquait incontestablement la nature sinon raciste mais anti–immigrée, du gouvernement de V. Giscard d'Estaing ; prouvée par d'autres initiatives très controversées, dont celle du jumelage de Nice avec Le Cap en Afrique du Sud de l'apartheid, déclaré par J. Médecin qui devint ministre du tourisme ; étayées, bien sûr, par la série de lois qualifiées anti-immigrées de Stoléru et Bonnet [21]. Si le drame d'Aubervilliers en 1970 avait fait découvrir aux français les conditions de vie des immigrés, certains journalistes jugeaient que les Français se découvraient aussi racistes, comme l'estimait Jean Lacouture dans Le Monde par une série d'articles : "Les Français sont-ils racistes?" Tel fût le débat. [22]





Un constat, commun aux militants les plus radicaux ou non, partisans de la lutte ou de la négociation, insiste sur le rôle primordial du PCF dans la défaite. Assane Ba rappelle qu'au moment même de la visite de François Mitterrand au camp des « sonaco » de Garches, le maire communiste distribuait un tract qui justifiait l'expulsion ! Quelques mois plus tard, en 1980, le maire communiste de Vitry-sur-Seine, ses adjoints, un sénateur PCF, accompagnés d'un bulldozer défonçaient un foyer de travailleurs Maliens. Mais cette action était-elle admise par l'ensemble des adhérents communistes, de sa base ? [23]


UNE DEFAITE


On ne peut isoler la lutte des foyers Sonacotra aux autres luttes que livraient les immigrés au même moment, dont notamment celle des sans-papiers, des travailleurs agricoles, etc., aidés autant par les grands intellectuels, artistes célèbres, cinéastes rebelles, que nombre d'anonymes français engagés dans les 300 associations anti-racistes recensés dans les années 1970, et bien sûr, dans les groupes de l'extrême gauche. Il s'agit bien là dans un ensemble protéiforme ; il ne s'agit pas, comme il est souvent entendu, de la première grande lutte des immigrés, mais bien de la première grande mobilisation politique anti-raciste franco-immigrée. C'est aussi une mobilisation inter-générationnelle, où les jeunes activistes aux cheveux longs offrent assistance et entraide à leurs aînés.


Cette lutte se démarque fortement de la pensée et de la mobilisation anti-colonialiste des époques précédentes, comme SOS Racisme n'est pas sa continuité, que certains historiens admettent entre la naissance du FLN et la Marche des beurs de 1983. Il est reconnu que l'organisation SOS Racisme, créée par d'anciens militants trotskistes avec les financements d'un gouvernement socialiste, peu après la mobilisation de la Marche des Beurs, représente à nouveau une rupture : résumée ainsi par le chanteur [énervé] Rachid TAHA : « Avec SOS Racisme, le pouvoir [socialiste] a créé une sorte de bourgeoisie issue de l’immigration.[24] », et a favorisé la montée en puissance de l'islamisme dans les cités, voire un racisme « anti-blanc ». Cette ethnicisation dépolitisée est peut-être, d'ailleurs, l'héritière reformulée version hard, de la fraction radicale du MTA d'une exigence d’autonomie, différenciant l' « un » de l' « autre », mais l' « un » étant à présent exclusivement défini par la race, et non sa condition d'immigrée. La perte est immense, c'est un repli identitaire.



Ainsi, dans une certaine mesure, la lutte Sonaco peut effectivement apparaître comme une défaite politique, culturelle, sociale, même si d'amples aménagements ont grandement amélioré le quotidien des résidents d'Adoma. La coordination immigrée des 27 nationalités n'a pas d'héritière, les immigrés n'ont toujours pas le droit de vote (d'ailleurs Qui le réclame ?), et les réactions de la société française concernant les nouveaux venus, les immigrés de l'Europe de l'Est, nous rappellent la sombre époque de l'avant 68, celle de la normalisation institutionnalisée du traitement inhumain et stigmatisé des étrangers, celle de l'indifférence. 


EPILOGUE

« Voilà voilà qu'ça recommence,
Partout partout, ils avancent,
La leçon n'a pas suffit... »

Chantait RACHID TAHA.

Un épilogue repris d'un court article déjà publié, honteusement négligé par nos lecteurs (comme l'est d'ailleurs le texte lumineux de Abdelmalek SAYAD à propos des foyers...) ! A défaut d'insister : 

Ainsi comme ses prédécesseurs, l'on songe à Chaban-Delmas, la ministre des logement[s] et des Territoire[s] affirme être en mesure d'éradiquer l'habitat insalubre – et leurs habitants -, en s'inspirant pour sa "mission bidonvilles" des bonnes vieilles « recettes » d'antan :

« Nous avons été capables, dans des situations encore plus difficiles d'y faire face, dans les années 60, et donc nous allons renouer avec une capacité d'intervention qui permettra de résoudre de manière définitive la question des bidonvilles. »

Pour cela :

« Une convention avec l'Adoma [ex-SONACOTRA] va être passée, avec un budget qui sera financé notamment par le ministère du Logement, mais pas seulement

Et comme référence, l'éloge du premier président de la Sonacotra :

« Ainsi parlait Eugène Claudius -Petit, l’un des pionniers de la politique d’aménagement du territoire de notre pays. Si j’ai choisi de vous livrer une citation de cet homme, c’est que, même si son nom est peu connu, notre pays lui doit beaucoup, et que je me sens de fait de grandes affinités avec lui. Catholique engagé, résistant, Claudius Petit fut le ministre de la Reconstruction qui reconnut aussi le mouvement des castors, ces auto-constructeurs, un défenseur inlassable de la cause du logement, un humaniste authentique, un républicain convaincu. […] Mais ce n’est pas tout. La pensée d’Eugène Claudius Petit reste d’une incroyable actualité. C’est le propre des visionnaires parfois que d’anticiper les grandes questions de notre temps, […] »

Discours du 22 février 2013, IUT de Vesoul.



NOTES

[1] Dans les années 1960-70, l'Allemagne de l'Est accueillait de jeunes travailleurs Africains Noirs et Algériens, pour des stages de formation, dans des immeubles d'habitations leur étant spécifiquement dédiés, mais leur condition de vie y étaient autrement plus dignes et humaines. En Afrique du Sud de l'apartheid les travailleurs Noirs célibataires employés temporairement dans les industries étaient parqués dans les ghettos dans des foyers du même type : chambres individuelles étroites partagées à plusieurs, équipements communs et règlement intérieur draconien.



[2] La présence des immigrés est très tôt considérée comme une nécessité, comme en témoigne une déclaration de Georges Pompidou en 1963 : « l’immigration est un moyen de créer une certaine détente sur le marché du travail et de résister à la pression sociale ».

[3] Plus tard, en 1959, les responsables du « maintien de l’ordre en métropole », dont le directeur de la Sûreté, plaident pour l'internement dans des camps – les prisons ayant une capacité restreinte - des éléments les plus suspects, ou ayant une quelconque connivence avec le FLN. La mécanique d’une répression pratiquée à grande échelle est lancée et 44.282 Algériens suspects seront arrêtés en France pendant la durée du conflit.

[4] Pour ce chapitre, lire l'article de :
Abdelmalek SAYAD
Le foyer des sans-famille*
Actes de la recherche en sciences sociales.1980
[5] Manfredo Tafuri notait que « Il est […] établi que l’idée de ville chez le Corbusier poursuit directement la longue et laborieuse recherche de contrôle du comportement social menée par les stratèges du 19e siècle. » (Machine et mémoire : la ville dans l’oeuvre de Le Corbusier. Le Corbusier, une encyclopédie, (s.d.) J. Lucan, Paris 1987).
[6] Extrait d'une allocution lors d'un meeting :
« De très nombreux étrangers, pour la plupart ouvriers et étudiants vivent, travaillent, sont exploités en France et participent généreusement car sans contrepartie aux luttes des ouvriers et des étudiants français. Or ces étrangers sont soumis à un statut spécial oppressif qui les contraint d’une façon presque perpétuelle à des contrôles et à des menaces policières spéciales auxquelles nous, Français, échappons du seul fait de notre nationalité [...] Les étudiants et les ouvriers étrangers qui sont encore plus opprimés que les Français, doivent jouir en France des mêmes droits politiques que nous – droit de grève, de manifestation, de vote, s’ils veulent en user ».

[7] Le passage de la “brigade Z” variait selon les périodes. Les équipes, composées de trois à huit policiers munis de masses ou d’arrache-clous parcouraient toute la journée les ruelles en quête d’une construction à détruire. Face à ces abus de pouvoir, les habitants ne pouvaient rien opposer. Les sanctions étaient d’une sévérité graduelle : menaces ou démolition, vieilles planches, vieux volets, tôles confisqués, sacs de ciments éventrés, embryons de jardin saccagés. De plus, la discrétion officielle des municipalités était la règle au sujet de l’action des policiers : mairies et services sociaux toléraient ces pratiques sans les dénoncer à un point tel, que ce mutisme, proche du racisme, touchait la grande majorité des personnes amenées à travailler au bidonville.
Yvan Gastaut
Les bidonvilles, lieux d’exclusion et de marginalité en France durant les trente glorieuses
Cahiers de la Méditerranée, 69 | 2004
[8] Considéré comme le « Mai 68 » Guadeloupéen : suite à une agression raciste, une grande manifestation est organisée, les militants du GONG sont en première ligne : la police fait feu : le nombre des victimes est encore aujourd'hui inconnu.
[9] Les revendications du Comité de résidents :

AU FOYER SONACOTRA, LA GRÈVE CONTINUE, JUSQU'A LA VICTOIRE !
(30 Avril 75)


Nous, les travailleurs immigrés du foyer Sonacotra, avenue R. Rolland, nous adressons ce tract à tous nos camarades français pour leur faire connaître nos revendications et notre lutte. Nous les locataires du foyer, nous sommes en grève depuis le 27 Janvier 75. Nous réclamons:.....
-1) NOS DROITS, le contrôle de la gestion du foyer par les locataires, la liberté dans le foyer et le changement du règlement intérieur car le foyer est une vraie prison: pas le droit de visite, ni le droit de réunion, ni le droit d'expression; le gérant surveille tout, il rentre dans nos chambres comme il veut......-2) LE RETOUR A L'ANCIEN LOYER: on veut nous imposer 2 augmentations de 8% chacune par an; on veut nous faire payer 250 F pour une petite chambre de 6 m² séparée de l'autre chambre par une porte.

.....-3) DES AMÉLIORATIONS DANS LE FOYER: par exemple, le téléphone, insonoriser le foyer, laver les couvertures...

..... -4) LA DÉMISSION IMMÉDIATE DU GÉRANT RACISTE ET PROVOCATEUR PIERRE TARDIF qui n'a rien installé ni entretenu dans le foyer depuis 71......On entend souvent dire: la France, c'est le pays de la liberté, mais la liberté pour qui ? Nous, nous disons: dans le foyer Sonacotra, par exemple, nous n'avons aucune liberté, aucun droit, on nous traite comme des prisonniers. Les patrons veulent nous diviser entre Français et Immigrés, à l'usine, au foyer, partout. Les patrons disent toujours: " vous, les immigrés, vous êtes venus ici pour travailler, pas pour faire la grève ou faire de la politique". Nous nous répondons: c'est vrai que nous sommes venus ici pour travailler. Si les patrons n'avaient pas besoin de nous, nous ne serions pas ici à être exploités comme des esclaves. Mais aujourd'hui nous sommes devenus des ouvriers comme les ouvriers français, alors nous demandons la liberté comme les camarades français, nous demandons les mêmes droits pour tous les ouvriers; nous, nous voulons l'unité de tous les ouvriers, pas la division.

.....AUJOURD'HUI LA SONACOTRA NOUS ATTAQUE, le gérant monte des provocations contre nous; le gérant et l'inspecteur de la Sonacotra ont parlé d'expulser les délégués et de les faire passer en justice. Mais nous, nous resterons unis pour nous défendre contre toutes les attaques de la Sonacotra. Nous sommes décidés à CONTINUER LA LUTTE JUSQU'A LA VICTOIRE TOTALE.

.....Pour gagner, nous avons besoin de votre aide et de votre soutien pour agrandir notre force. VIVE LA LUTTE DES OUVRIERS, AU FOYER SONACOTRA, DANS LES USINES, PARTOUT !
TOUS UNIS DANS LE MEME COMBAT, NOUS VAINCRONS !

Camarades, si vous êtes d'accord avec nous, venez nous voir, venez nous visiter dans le foyer. Vous verrez que ce qu'on écrit est la vérité: vous y verrez nos petites chambres minuscules, la cloison en bois entre 2 chambres, le gérant raciste...
Le COMITÉ DES LOCATAIRES.

[9] La Sonacotra refusera toute expertise comptable. Quant à l'expertise technique, l'huissier saisi ne remettra son rapport que le 5 décembre 1975. il conclura alors que les chambrettes sont individuelles « résultant du partage d'une pièce en 2 petites pièces par une cloison légère de 5 cm avec une porte condamnée. » Selon l'huissier, cette disposition aurait pour conséquence que « la vie privée de chacun est mieux préservé que si une pièce plus grande était utilisée par deux personnes... »
[10] Au terme d'une longue carrière, il sera nommé en 2011 secrétaire général adjoint à la présidence de la République du Mali.
[11] Les brochures de l’Union des Communistes de France marxiste-léniniste, concernant la lutte des foyers, confirment les présences épisodiques de la LCR et de LO au sein des commissions, avec des participations symboliques aux manifestations. Le PCml-HR fut plus prompt à apporter leur soutien, sans aucune initiative, sinon un travail de propagande en usines pour tenter de rallier les ouvriers français, et un soutien logistique avec leurs « frères immigrés. » Le PCI se cantonna également dans les opérations logistiques, et les présences dans les manifestations, articles dans leur presse, etc. L'OCFml - Drapeau Rouge apportera un soutien assez important en particulier à Rennes (organisation d'un meeting, etc.). L’Union des Communistes de France marxiste-léniniste revendique ainsi le plus grand soutien apporté à partir de fin 1975 au Comité de Coordination :
« De 76 à fin 79, cette lutte va être le référent majeur et complexe en termes de mouvement, de notre politique. La ligne sera celle d'un soutien, sans jamais abdiquer notre indépendance politique. D'où des tensions, des temps forts, des paliers, etc... La ligne des noyaux et des C.P.A.C. s est maintenue dans une articulation difficile avec ce que nous appelons " le front de classe de l'unité français-immigrés", et dont la lutte des foyers est la " colonne vertébrale ". »

[12] Comité de coordination des foyers Sonacotra en grève

Plateforme revendicative


L’ensemble des foyers Sonacotra en coordination prennent des décisions communes sur chaque point.

Le Comité de coordination est indépendant de tout parti politique et de toute organisation syndicale.

Le Comité rejette toute négociation foyer par foyer avec la Sonacotra.
Le Comité de coordination rejette toute responsabilité sur le retard dans le paiement des loyers, étant donné que c’est la Sonacotra qui retarde les négociations.

Le Comité réclame le retour immédiat des 18 camarades expulsés dans leur pays d’origine, et l’arrêt immédiat de toute procédure judiciaire contre les délégués et les résidents.
Nous réclamons :
1. La reconnaissance par écrit du Comité de coordination et des comités de résidents de chaque foyer.
2. Pour tous les foyers Sonacotra : que le tarif actuel soit réduit de 100 F et bloqué.
3. Le changement du règlement intérieur et la reconnaissance par la Sonacotra et par écrit des points suivants :
  • droit de visite 24 heures sur 24, sans différence de sexe ;
  • droit de réunion et libre expression ;
  • droit de passer des films avec débat libre et autres activités culturelles ;
  • droit à un tableau d’affichage libre à la disposition des locataires ;
  • interdiction pour tout individu de pénétrer dans les chambres sans l’accord ou la présence du locataire, ou du comité en cas de problème grave ;
  • pas d’expulsion de locataire sans l’accord du comité de résidents ;
  • affichage des chambres vides et attribution aux premiers demandeurs et non à la tête du client ;
  • assimilation du statut de résident à celui de locataire ou reconnaissance du statut de locataire ;
  • changement de tous les anciens gérants et remplacement par des concierges ;
  • le budget d’animation doit être porté à la connaissance des résidents par affichage et géré avec la collaboration du comité des résidents ;
  • les bénéfices du bar doivent être intégrés dans le budget d’animation.
    Les propres revendications de chaque foyer.
4. Cette plateforme revendicative est approuvée à l’unanimité.

Décembre 1975

[13] Toutefois, le règlement intérieur sera révisé avant sa mise en application en juillet 1976, et comportera deux améliorations concédées aux grévistes :

  • le travailleur qui quitte le foyer doit prévenir le directeur au moins 4 jours à l'avance sauf en cas de force majeur. (article 21).
  • l'exclusion du foyer en cas de faute grave ou de non respect du présent règlement nécessite l'accord (et non plus seulement la consultation) du Comité de Résidents et en outre « en cas de désaccord entre le Comité de résidents et le directeur, une action en justice pourra être engagée. (article 22).
[14] En fait, cette procédure, élaborée par de judicieux avocats de la Coordination avait valeur de test : si elle avait été accepté, l'ensemble des foyers en aurait entamé de similaires, bloquant ou entravant les procédures de l'ennemi. Une ordonnance du 7 mai 1976 émanant du Président du Tribunal de Grande Instance de Paris refusa une telle procédure. Les avocats, alors, tentent de consigner chez un huissier une redevance égale à celle proposée en référé. Une procédure lourde et relativement coûteuse pour la Sonacotra : chaque redevance diminuée déposée (des milliers), devait faire l'objet d'un procès verbal de dépôt auprès d'un huissier (donc des milliers), qui devaient dresser un procès verbal pour le dépôt des fonds à la Caisse des Dépôts et Consignations, vérifié par un huissier...
[15] Un orateur à la tribune :
« Mais il y a aussi une catégorie de la population à laquelle nous désirons manifester des sentiments de sollicitude profonde à l'occasion de ce meeting. Il s'agit d'hommes et de femmes qui sont tenus en dehors des élections et qui d'ailleurs ne revendiquent nullement d'y participer, du moins dans le cadre bourgeois actuel. Il s'agit de nos soeurs et de nos frères immigrés qui constituent environ 20% de ta classe ouvrière de notre pays. Il s'agit de la fraction la plus exploitée, la plus opprimée et la plus réprimée des travailleurs qui construisent les maisons, qui font les routes, qui extraient le charbon, qui sont victimes du plus grand nombre des accidents du travail, il s'agit du coeur même du prolétariat de France. (Applaudissements).

Et bien oui, ce sont ces frères de combat qui ont remporté dans la période actuelle les plus notables succès dans la lutte des classes. Les grévistes des foyers-prisons de la Sonacotra, qui appartiennent à 14 nationalités différentes, ont fait la preuve éclatante que leur unité et leur persévérance sont payantes. 

Ils nous ont ainsi montré la juste voie de la lutte "classe contre classe" et nous devons leur en exprimer notre sincère reconnaissance. Ils ont infligé des coups sévères à la Sonacotra, organisme odieusement géré pour les besoins de la société capitaliste française. 

Ils ont ainsi frappé notre ennemi fondamental et principal. La classe ouvrière de France, dont ils font partie intégrante, est redevable envers eux de sa gratitude et doit leur assurer concrètement, et non seulement en paroles, un indéfectible soutien sans jamais s'ingérer dans leurs affaires spécifiques ni prétendre leur donner quelque leçon que ce soit.

Car, en définitive, par leur unité, par leur courage, par leur endurance, ce sont eux, nos frères, les travailleurs immigrés, qui nous font bénéficier de précieuses leçons ! (applaudissements).

Est-il besoin d'ajouter que, pour nous, les travailleurs et étudiants venus des prétendus territoires et départements d'outre-mer ne sont autres que des immigrés, souvent venus ici de force, victimes du colonialisme français ?
A eux aussi, nous exprimons notre solidarité sans réserve et nous nous félicitons que leurs organisations nationales et marxistes-léninistes aient appelé au boycott de ces élections avec lesquelles, en tant que peuples opprimés, ils n'ont rien à voir sinon pour s'y opposer et se révolter ( applaudissements). »

[16] Eugène Petit avait pu bénéficier pendant longtemps de la bienveillance des architectes du mouvement moderne et de ses héritiers, à l'égard de la protection et des commandes qu'il accorda à ses membres les plus respectueux, de Le Corbusier (notamment à Firminy où il était maire) à Roland Simounet. Il accorda également toute sa bienveillance aux jeunes sociologues. Une sorte d'état de grâce, un bouclier, un rempart même contre les critiques des architectes « gauchistes » de Mai 68, qui anesthésiaient la réalité, celle de la médiocrité des réalisations de la Sonacotra, et au-delà, leur nature même, ségrégative.

Après l'orage passé de Mai 68 et des luttes pour le droit au logement des immigrés, l'on accorda à Claudius Petit tous les honneurs. Et pourtant, Marc BERNARDOT analyse « le décalage entre la mission de résorption des bidonvilles horizontaux et le peuplement effectif des foyers. En effet, alors qu’une proportion importante de résidents actuels des foyers de travailleurs habite depuis plusieurs années dans ces foyers (un tiers depuis plus de dix ans), moins de 5 % disent avoir connu le bidonville comme antécédent résidentiel. La Sonacotra et ses partenaires intervenant dans le mode de peuplement administratif (entreprises, administrations et collectivités locales) n’ont pratiquement pas logé les « bidonvillois » célibataires dans les foyers construits sur les sites récupérés par les résorptions, mais des ouvriers spécialisés employés dans le B.T.P. et les industries d’extraction et de biens intermédiaires. Ces derniers, solvables et un temps encadrés par les entreprises employeuses, étaient quelquefois des « primo-arrivants » sélectionnés par des recruteurs de main-d’oeuvre et s’installant directement dans les foyers construits à leur effet. Dans d’autres cas des occupants de dortoirs et d’autres foyers, provisoires ou de mauvaise qualité, gérés par les entreprises ou des associations en émanant, étaient orientés après négociation vers le nouveau foyer mis en service par la Sonacotra. »

[17] Mireille GINESY-GALANO nous donne le récit de cette opération : « À 9 heures du matin, alors que la plupart des résidents sont sur leur lieu de travail, les Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS) et les gendarmes mobiles qui investissent le foyer ne trouvent qu'une trentaine de résidents, malades ou chômeurs qu'ils expulsent manu militari. Les affaires personnelles des résidents entassées pêle-mêle dans de grands sacs en plastique (qui servent habituellement de poubelle) sont emportées dans un garde-meubles à Ivry-sur-Seine. Les résidents présents n'opposent aucune résistance et passent la journée dans le terrain vague qui s'étend au pied du foyer-hôtel. Celui-ci, en effet, comme de nombreux foyers, s'élève aux confins de la commune ; il est séparé de la ville par des champs. Une cité familiale Logirem s'élève à proximité également du centre urbain. Lorsque le soir, les travailleurs regagnent leur foyer, leur étonnement fait vite place à la détermination : comme leurs camarades chômeurs ou malades, ils passeront la nuit dehors au pied du foyer toujours gardé par d'importants forces de police. La Sonacotra installe un bureau mobile hors du foyer, les cadres du siège sont sur place ainsi que les directeurs d'autres foyers pour proposer aux élus locaux présents, de reloger les résidents en les éparpillant dans d'autres foyers et à condition qu'ils s'engagent à payer 4000 Francs d'arriérés dont 1500 immédiatement. Tous les grévistes, à savoir la majorité des résidents refusent. »

[18] Journal ANTENNE 2 Reportage Garches (5.24 minutes)
19 septembre 1979
INA en libre accès :

[19] Pour certains foyers logeant exclusivement des Africains « Noirs », la fin des foyers c'est-à-dire l'éclatement des communautés dans l'habitat traditionnel, ne faisaient pas l'unanimité : les foyers favorisaient les solidarités de base et la vie communautaire. Assane Ba évoque ce problème : « J'avais envie de dire aux Africains : ''Autant je suis d'accord avec vous sur la façon dont la communauté permet la protection des plus faibles, autant il faut saisir l'occasion d'une offre de logement différente. Il ne s'agit pas de reconstruire un foyer dans lequel vous vivrez ad vitam æternam.'' »
[20] Notons qu'à cette époque les crimes et les attentats racistes étaient encore nombreux, et que cette montée du racisme violent rappelait le souvenir pénible du massacre d'Algériens d'octobre 1961 ; dans La Voix des travailleurs arabes (1er janvier 1973), organe du MTA, Fatna Diab écrivait : “J’ai vu mon frère mourir assassiné par la police fasciste. Des dizaines d’autres Arabes ont été assassinées. On les jette dans la Seine et on entend les racistes dire que les Arabes s’entretuent. En réalité tous ces frères sont victimes des racistes. Si nous, les Arabes, on ne fait rien, comment voulez-vous que les Français se rendent compte de quelque chose ? Si on s’unit, alors les Français viendront avec nous, parce que ce qu’on demande, c’est la justice. On veut que, chaque fois, la vérité se fasse. Les racistes mentent, et nous, nous luttons pour la vérité.”

[21] Notre juge Rouge, Bidalou évoque dans un entretien :

« A partir du moment où il y a la crise, on remet en question tout ce qui fait obstacle au pouvoir, c'est-à· dire tout ce qui est démocratique et protecteur des droits. Le mouvement de précarisation des droits se retrouve dans le projet d'Ornano sur les locataires; il s'agit encore d'une manipulation de la loi qui dit que maintenant il y a des catégories de populations en France: les apprentis, les immigrés, les vieux, les mères célibataires, les handicapés. Ces gens-là, puisqu'on n'ose pas dire qu'ils sont faits pour vivre en foyer alors on leur donne un statut de jouissance précaire. C'est-à·dire qu'on leur refuse le statut du locataire qui donne des droits par rapport au propriétaire: si on paye son loyer on peut exiger la jouissance paisible des lieux, c'est-à-dire un logement convenable. Beaucoup de gens n'auront plus cette possibilité-là. De même on pourrait citer le contrat de travail, c'est quelque chose qui donne des droits, il faut le précariser en développant le travail intérimaire ou temporaire. »
[22] Le président de la République Valéry Giscard d'Estaing multiplia les efforts pour affirmer son non-racisme. Notamment le 24 décembre 1974, où à la surprise générale, il invite les éboueurs en charge des déchets de l’Élysée à prendre un petit déjeuner dans un salon du palais présidentiel. Durant son septennat, de nombreux bidonvilles subsistent encore, notamment à Nice, et à Marseille (outre les cités de transit Sonaco devenus des bidonvilles..), où en 1975, le président Giscard d'Estaing visite le bidonville Michel, dans le quartier Saint Henri. Retranscription des propos Président – Habitante immigrée :

Valéry Giscard d'Estaing
Vos enfants ont quel âge ?
Inconnue
J'ai une fille qui a cinq ans et demi, une autre elle a quatre ans et demi, celle-là trois ans et demi.
Valéry Giscard d'Estaing
Celle qui a cinq ans et demi va à l'école ?
Inconnue
Non.
Valéry Giscard d'Estaing
Pourquoi elle ne va pas à l'école ?
Inconnue
Personne ne peut me l'amener, l'école de la maternelle elle est loin, et moi je n'ai pas le temps pour les emmener et les ramener.

Valéry Giscard d'Estaing
Oui, enfin si on peut vous trouver un logement...

[Reportage France 3, 27 février 1975]

[23] Selon un ouvrier de Renault Billancourt (rencontré dans le cadre d'une autre étude), rien n'est moins sûr, car une solidarité d' « usine », quotidienne, fraternelle, prévalait entre ouvriers français et immigrés, très éloignée des préoccupations des « cols blancs » décideurs du PCF.
[24] Il ne s'agit plus là d'une coordination inter-immigrée mais d'un mouvement anti-raciste plus spécifique représentant une partie de l'immigration, d'un satellite du Parti socialiste chargé de détourner l'attention du public les problèmes des « banlieues » populaires auquel était confronté le gouvernement vers une lutte contre le Front National (et une attaque contre le PCF, selon Serge Malik). Un bel exemple d'infiltration et de dépolitisation d'un mouvement contestataire naissant.

Rachid TAHA : « Cette marche des beurs, c’était pour du beurre. Toute la dynamique a été détruite par SOS Racisme. Je leur en veux vraiment. Ces trotskistes passés au PS de Mitterrand étaient des sortes de missionnaires de la gauche, très paternalistes. [...] Ils ont réussi à récupérer et détourner ce mouvement parce qu’ils étaient puissants. Tous les médias étaient de leur côté. [...] Et ces gens sont toujours dans le circuit. Harlem Désir, qui présidait SOS Racisme, est aujourd’hui à la tête du PS. Déjà, à l’époque, ces jeunes socialistes médiatiques étaient pétris d’ambitions personnelles. Toumi Djaidja, ce jeune de la cité des Minguettes victime d’un tir de la police, initiateur de la Marche, lui, on ne le voyait et on ne le voit jamais à la télé… Avec SOS Racisme, le pouvoir a créé une sorte de bourgeoisie issue de l’immigration. Mais ces gens-là n’avaient déjà plus grand-chose à voir avec nous. Ils avaient leurs entrées au Palace ou aux Bains-Douches, où les Arabes et les Noirs étaient indésirables. Ces établissements en laissaient entrer quelques-uns triés sur le volet, le travesti du coin, l’Arabe un peu drôle. En ces temps-là les clichés racistes étaient partout, dans les séries télévisées, sans que personne ne s’en émeuve. Carte de séjour cartonnait, mais lorsque des programmateurs musicaux avaient le malheur de nous passer à la radio, ils étaient immédiatement rappelés à l’ordre alors que nous étions au Top 50, avec Rock Amadour, de Gérard Blanchard, et Toi, toi mon toi d’Elli Medeiros. L’un d’entre eux m’a raconté avoir été pris à partie par sa direction en ces termes : « Arrête de nous passer ces bougnoules ! » Aucune radio généraliste n’a passé Douce France. »

L'Humanité | novembre 2013

EXTRAITS

Marc BERNARDOT

Loger les immigrés
La Sonacotra 1956-2006
Éditions du Croquant 2008
http://www.reseau-terra.eu/IMG/pdf/Loger_immigres_Bernardot-.pdf

Chronique d’une institution : La Sonacotra (1956-1976)
Sociétés Contemporaines n° 33-34 1999

Mireille GINESY-GALANO
Les immigrés hors la cité. Le système d’encadrement dans les foyers (1973-1982).
Paris, L’Harmattan/CIEM 1984

Choukri HMED
Des mouvements sociaux « sur une tête d'épingle ? Le rôle de l'espace physique dans le processus contestataire à partir de l'exemple des mobilisations dans les foyers de travailleurs migrants
Politix. 2008 n° 84

« Tenir ses hommes »
Politix. 2006 n° 76

L'encadrement des étrangers « isolés » par le logement social (1950-1980) Éléments pour une socio-histoire du travail des street-level bureaucrats
Genèses. 2008, n° 72

Abdellali HAJJAT
Aux origines du soutien à la cause palestinienne en France les comités palestine (1970-1972)
Revue d’études palestiniennes n°98 - hiver 2006

Gus MASSIAH
Accompagner la décolonisation
Propos recueillis par Pierre Vincent Cresceri et Stéphane Gatti
La parole errante


Rabah AISSAOUI
Le discours du Mouvement des travailleurs arabes (MTA) dans les années 1970 en France. Mobilisation et mémoire du combat anticolonial.
Immigration et marché du travail n° 1263 2006


CAMARADES
Grève aux foyers Sonacotra
Interview de membres du Comité de Coordination et de résidents du foyer de Saint-Denis
Avril Mai 1976

VACARME

Vingt ans après entretien avec Assane Ba

Entretien réalisé par Stany Grelet, Philippe Mangeot, Victoire Patouillard & Isabell Saint-Saëns
Juin 2001

Michel FIEVET

Le livre blanc des travailleurs immigrés des foyers. Du non-droit au droit

L’Harmattan/CIEM 1999

Marie Christine VOLOVITCH-TAVARÈS
Les phases de l'immigration portugaise, des années vingt aux années soixante-dix.
mars 2001

MRAP
Archive revue Droits & Liberté
http://archives.mrap.fr/index.php/Accueil






2 commentaires:

  1. le buldozzer de Vitry et le foyer malien qui n'en était pas un ! Des malines chargés dans des bus au petit matin en compagnie de chefs avec l'organisation de la mairie de droite de Saint Maur qui ainsi, videra un foyer avec la complicité de toute.... l'extrême gauche silencieuse. Notons en passant que les portes du foyer de Vitry furent enfoncés par des salariés de l'Adef dont le conseil d'administration était tenu par les fédérations patronales de la métallurgie et du bâtiment, que de silence à ce sujet.... Les mailiens de Saint Maur n'ont jamais pu y retourner, bravo !

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  2. D comme DUFOT DÉMISSION !

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