DUFLOT | Cités de Transit d'Hier & "Mission Bidonvilles" de Demain



Foyer Sonacotra en grève de loyer | 1975 - 1980

Très solennellement, la ministre du Logement a annoncé le lancement d'une "mission bidonvilles" destinée à éradiquer un triste phénomène qui s'était éteint dans les années 1970, mais qui refait surface depuis maintenant plusieurs années, de manière inquiétante [1]. C'est une intention politique louable, déjà évoquée par quantité de ministres depuis la 1ere République. Mais les "solutions" présentées, dans leur grande ligne, sont de cette nature même à effrayer durablement toute personne ayant quelques connaissances de l'histoire de leur « résorption » :

« Nous avons été capables, dans des situations encore plus difficiles d'y faire face, dans les années 60, et donc nous allons renouer avec une capacité d'intervention qui permettra de résoudre de manière définitive la question des bidonvilles. »

Et, le plus grave :

« Une convention avec l'Adoma va être passée, avec un budget qui sera financé notamment par le ministère du Logement, mais pas seulement

L'Adoma ? Le nouveau nom de feux Sonacotra.


L'on sait que Cecile Duflot est une grande admiratrice de l'abbé Pierre, et d'Eugène Claudius-Petit, Ministre de la Reconstruction dont le plus grand mérite, et il est conséquent, a été d'avoir tenté un rééquilibrage Paris Province, de « stopper » le développement de la capitale au profit de la province, inaugurant en France la notion d'aménagement du territoire (D'ailleurs à ce propos, la ministre EELV préfère, au contraire, le développement exponentiel de la Capitale du Monde,Paris, en mode anti-environnementale avec d'autres mégapoles, passons...).

A ces titres de noblesse intellectuelle, Claudius-Petit fut, par contre, l'un des plus fervents partisans et initiateurs du massacre urbano-architectural des villes de France, celui des nouveaux quartiers d'habitations "modernes", des grands ensembles inhumains, et des plus que controversées Maisons Castor. 






Mais Eugène Claudius-Petit fut surtout le premier président du conseil d'administration de la SONACOTRAL (avec un L final à cette époque), la tête pensante entre 1956 et 1977 d'une société d'économie mixte, chargé de résorber les bidonvilles de France, construisant et gérant une compilation de HLM, cité de Transit, et des sordides foyers-hôtels pour les travailleurs immigrés, véritables casernes ouvrières, dignes du colonialisme, qui ont été à l'époque unanimement dénoncé, et encore aujourd'hui, font l'objet des plus vives critiques. Tous conviennent, que l'objectif de la Sonacotral [2] d'établir une différence ethnique pour l'habitat des ouvriers algériens est dans les termes mêmes, une vision sinon raciste, mais ségrégative. D'ailleurs, l'initiative de sa création avait été faite par le ministère de l'Intérieur, sur fond de guerre d'Algérie, pour contrôler au mieux les populations, par crainte de la constitution d'un second "front intérieur". Certains évoquent un "plan Constantine bis", stratégie militaire adoptée par l'armée contre la guérilla, d'un quadrillage du territoire. En 1957, une circulaire du ministère de l’Intérieur précisait :

« L’action de la [Sonacotral] contribuera à l’amélioration de l’ordre public dans son aspect le plus directement social, ses réalisations permettant d’offrir aux travailleurs des logements en nombre suffisant pour que les bidonvilles et autres hôtels meublés, taudis où vivent souvent des éléments indésirables et échappant à tout contrôle, puissent être détruits. » 

Selon le sociologue Marc Bernardot, " la Sonacotral est l’instrument d’une politique d’intervention dans les bidonvilles visant à leur destruction mais aussi au comptage, à la sélection et au déplacement des populations « musulmanes » et mal-logées." C'est un exemple unique en Europe que l'on retrouve dans une forme plus extrême encore dans les casernes ouvrières de l'industrie minière (or, diamants) en Afrique du Sud pour d'autres raisons encore.

Faire référence à ce grand administrateur – controversé - ayant organisé un système pénitentiaire policier jugé à l'poque comme aujourd'hui parfaitement inhumain, maniant au besoin les expulsions définitives pour les plus récalcitrants, ne gêne pas outre mesure Cecile Duflot, qui prononçait dans un discours officiel, son éloge :

« Ainsi parlait Eugène Claudius -Petit, l’un des pionniers de la politique d’aménagement du territoire de notre pays. Si j’ai choisi de vous livrer une citation de cet homme, c’est que, même si son nom est peu connu, notre pays lui doit beaucoup, et que je me sens de fait de grandes affinités avec lui. Catholique engagé, résistant, Claudius Petit fut le ministre de la Reconstruction qui reconnut aussi le mouvement des castors, ces auto-constructeurs, un défenseur inlassable de la cause du logement, un humaniste authentique, un républicain convaincu. […] Mais ce n’est pas tout. La pensée d’Eugène Claudius Petit reste d’une incroyable actualité. C’est le propre des visionnaires parfois que d’anticiper les grandes questions de notre temps, […] »
Discours du 22 février 2013, IUT de Vesoul.



La fin de la guerre d'Algérie en 1962 ne signifia pas pour autant une quelconque amélioration des pensionnaires des chambres d'une surface  de 4 m², ou bien partagées entre travailleurs alternant les 3x8. Au contraire même, la défaite militaire de la France renforça le racisme, et la plupart des directeurs de foyers, chargés de gérer-surveiller les locataires, seront d'anciens sous-officiers ayant servi au Maghreb. D’après une statistique de la Sonacotra datant de 1972, sur 151 directeurs de foyers, 144 avaient effectué une carrière militaire, dont 93 avaient au moins fait campagne en Indochine et dans un pays d’Afrique du Nord. Prisons-casernes ainsi décrites dans un manifeste par les militants de la Plateforme du Comité de coordination des foyers Sonacotra en grève, en septembre 1975 :

« La bourgeoisie détruit les vieux quartiers et ne construit que des prisons Sonacotra pour le relogement. Comme ça, les ouvriers immigrés sont obligés de vivre dans les foyers, car ils n’ont pas le choix : ailleurs, c’est interdit pour eux ou c’est trop cher. Le système des foyers prisons, c’est fait pour emprisonner les ouvriers immigrés, c’est fait pour les mettre à part, pour les diviser d’avec les ouvriers français et pour les diviser entre eux. Ce système des foyers prisons c’est fait pour empêcher les ouvriers immigrés de défendre leurs droits, de faire de la politique. »

La grève des loyers Sonacotra est sans doute le premier acte de résistance organisé et le plus long des travailleurs immigrés en France, 1975-1980, appuyé par l'ensemble des plus grands penseurs de l'époque – de Sartre à Foucault -, et des organisations de l'extrême gauche [2] (le PCF ne sera pas solidaire, tout pareil comme la CGT). Le paternaliste chrétien Eugène Claudius-Petit, encore président, refuse toute concertation, négociation, rencontre, avec les membres du Comité, et haineux, dénonçait dans une interview accordée à La Croix (30 mars 1976) « le caractère fallacieux du soi-disant comité de coordination », contestait sa représentativité et le nom même de « grève des loyers », et rappelait insidieusement qu’« il est facile de [...] manipuler [les immigrés].»  Facile de manipuler des immigrés : la formule suinte de racisme primaire nauséabond. 


Le Comité de coordination - essentiel composé d'immigrés jouant le jeu entre les groupes nombreux de l'extrême gauche qui ne parviendront pas à "récupérer cette lutte, y compris les fameux ex Comités Palestine, le Mouvement des Travailleurs Arabes, et qui se limita par un soutien régulier dans leur presse - répondra aux propos du président par un communiqué  diffusé le 7 avril 1976 : « les résidents ont toujours refusé toute ingérence d’organisations quelles qu’elles soient et n’ont jamais admis que qui que ce soit négocie à la place de ceux qu’ils se sont donnés comme représentants. Si M. Claudius-Petit désire discuter avec les résidents eux-mêmes, pourquoi refuse-t-il alors de négocier avec les délégués élus des résidents et préfère-t-il passer par l’intermédiaire d’organisations extérieures ? » (Archives CIEMI). 




Bien avant, avec l'indépendance de l'Algérie, les foyers Sonacotral, étaient trop peu nombreux pour accueillir les dizaines de milliers de travailleurs immigrés - exigées par l'industrie - et le retour des colons accompagnés de leurs fidèles collaborateurs, les harkis considérés traîtres en Algérie. Les cités HLM faisaient déjà partie de l'éventail Sonacotral ; mais l'équipe restreinte de Claudius-Petit inventera bien plus sordides encore, humainement et architecturalement, les Cités de transit prévues pour les familles entières, définies par l’administration comme des : « ensembles d’habitations affectées au logement provisoire des familles, occupantes à titre précaire, dont l’accès en habitat définitif ne peut être envisagé sans une action socio-éducative destinée à favoriser leur insertion sociale et leur promotion. » 

Les architectes et sociologues de l'époque, pour les plus vindicatifs, les définissaient plutôt en tant que degré Zéro de l'architecture et de l'humanité : « habitat-prison », « habitat-dépotoir », « habitat-psychiatrique », « camp disciplinaire », etc. Type d' « habitat » minimum construit initialement par l'administration dans les grandes villes d'Algérie, pour résorber les « bidonvilles » (le mot est né aussi là-bas), plus proches des cités d'urgence de l'abbé Pierre des années 1950, l'esprit néo-colonialiste y est porté ici à son degré le plus élevé, car il était admis officiellement que les familles immigrées, celles nouvellement venues, étaient dans l'incapacité de vivre normalement, bourgeoisement, dans une habitation moderne, et qu'une période d'adaptation psycho-éducative était nécessaire pour les y préparer : les cités de transit étaient un passage obligé avant leur intégration dans une HLM. 

En effet, selon la légende urbaine, les populations africaines avaient la fâcheuse tendance à immigrer avec leurs rituels, mode de vie : l'on égorgeait le mouton dans la baignoire (peu avant, les français inadaptés préféraient y entreposer du charbon), les poules étaient admises dans l'enceinte des appartements, la cuisine était faite encore sur des braseros, etc. D'autres évoquent le fait que les HLM leur étant initialement destinées iront en priorité aux familles françaises rapatriées des anciennes colonies perdues, d'autres encore, effleurent l'idée que les cités de transit étaient, inconsciemment, une forme de "punition" pour les peuples libérés.






Toutefois, ces cités de transit devaient à l'origine et en principe être provisoires : le temps pour l'administration d'accoutumer les populations indigènes, pendant un temps limité, par un turn over, aux us et coutumes de leur pays d’accueil, et de fait, leur caractère temporaire déterminait l'absence notable de l' « architecture », des équipements,des espaces publics, des squares, etc.,et justifiaient l'emploi de matériaux préfabriqués économiques, de qualité médiocre, des normes réduites pour le second œuvre, les installations sanitaires, et quasi inexistantes pour la sécurité incendie etc. : par d'habiles montages juridico-financiers, ces normes disparaissaient pour les opérations de ce type. Le provisoire devint pour certains définitifs, et certaines cités délabrées existaient encore sous la présidence de Mitterrand, certaines ont perduré encore et encore ; et aujourd'hui la Sonacotra - Adoma est encore sous la tutelle du ministère de l'Intérieur...


Terminons ici cette sommaire description qui pourrait s'étendre sur une infinité de paragraphes, et soulignons que les propositions de la ministre du Logement et du Territoire, sans imagination aucune, aussi vétustes qu'hier que malheureuses, trahissent soit un manque de maturité, une méconnaissance de l'histoire de l'urbanisme et de ses protagonistes – une maladresse, nous l'espérons -, soit plus grave, en faisant hommage et référence  à Claudius-Petit, ces propos approuvent les relents du plus mauvais gaullisme, celui néo-colonialiste, raciste, celui des « solutions » qui ont été autant de sources de souffrances cruellement vécues par le peuple immigré de France. Espérons que ce "plan bidonville" ne fera pas, à nouveau, le malheur des familles qui vivent aujourd'hui dans des camps de fortune, ces camps de la honte d'un autre temps, pour échouer dans des camps d'internement plus terribles encore. 


NOTES

[1] En 1966 une étude du ministère de l’Intérieur fait état de 119 bidonvilles dans la région de Paris et 46 827 "bidonvilliens", et avance le chiffre de 75 000 personnes vivant en bidonvilles en France (hors DomTom). En 2013, la Fondation abbé Pierre recense 85.000 sans-abris.


[2] A l’origine SONACOTRAL : Société nationale de construction de logements pour les travailleurs algériens, cette société d’économie mixte créée en 1956, contrôlée par l’Etat français, est devenue SONACOTRA en 1963 après l’indépendance de l’Algérie. Elle a dès lors pour objet la construction et la gestion de foyers pour travailleurs français ou étrangers.

Les foyers hébergent en moyenne 300 personnes (à Nanterre, deux tours de 512 lits se dressent côte à côte). En 1975, sur les 240 foyers, 47 ont des chambres d’une superficie inférieure à 5,61 m2, ceci en infraction avec toutes les normesLa plupart des foyers regroupent environ 150 à 300 personnes, généralement en chambres individuelles de six à neuf mètres carrés, sommairement équipées d’un lit, d’une petite table, d’une chaise et d’un placard. Cuisines, sanitaires et salles d’eau sont collectifs à l’étage. Une salle de télévision et un bar complètent l’équipement du foyer. De 1959 à 1970, la Sonacotra a construit des logements de type F6 : appartement familial de six pièces dont on conserve la pièce commune et dont on divise chacune des cinq autres chambres pour obtenir une mini cellule de 4,5 m². La séparation entre les deux cellules est constituée par une cloison extrêmement légère laissant passer bruits, odeurs et lumière, sans aucune résistance au feu en cas d’incendie. A partir de 1964, la Sonacotra construit aussi des foyers dits « F1 » : l’organisation se rapproche de l’hôtel, avec des chambres de 9m² et 12 m². 


[3] Le groupe révolutionnaire Action Directe, en signe de soutien, attaquera un siège social à Paris de la Sonacotra dans les années 1980. 

1 commentaire:

  1. Article intéressant, merci.
    J'ai justement retrouvé un livre qui m'avait marqué étant enfant: "Révolte à la Cité de Transit" d'Adrien Martel dans la collection Travelling aux éditions Duculot en 1983.
    Bon, en 1983, le héros s'appelle quand même Ludovic...

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