LEFEBVRE | MOURENX Ville Nouvelle








Henri LEFEBVRE
Septième Prélude : Notes sur la ville nouvelle [1]
avril 1960

À quelques kilomètres des tours et des blocs de la Ville nouvelle somnole mon vieux village. En quelques minutes, je vais de ma maison vétuste jusqu’aux derricks, jusqu’à la cité sans passé. De N., dont le caractère médiéval n’éclate pas aux regards (le bourg fut construit avec une certaine régularité au XIVe siècle, à la tête d’un pont sur le Gave, passage d’une route allant du Puy à Saint-Jacques-de-Compostelle, sur l’emplacement d’un hameau plus ancien ; ce fut une ville alors nouvelle, reconstruite deux siècles plus tard avec une régularité encore plus géométrique et ceinturée de remparts à l’italienne), de Navarrenx, je connais chaque pierre.




Sur ces pierres, je lis les siècles un peu comme les forestiers dans les cercles des troncs coupés lisent les âges des arbres. Mais l’analogie qui s’impose, à N., comme dans beaucoup d’autres endroits, villages ou villes, c’est l’image du coquillage. Un être vivant a lentement sécrété une structure ; considérez à part cet être vivant, détachez-le de la forme qu’il s’est donnée selon les lois de son espèce, il est là, mou, gluant, informe ; vous ne comprenez plus son rapport avec cette structure fine, avec ces stries, ces rainures, ces symétries, dont chaque détail contient d’autres finesses, d’abord cachées. C’est le rapport qu’il faut s’efforcer de saisir, résumé d’une immense vie de l’espèce et d’un long effort de cette vie pour se maintenir et retenir ce qui lui convient. Raccourci d’histoire et de civilisation, le bourg indique les formes et l’action d’une communauté millénaire, elle-même inscrite dans une société et une culture de plus en plus larges et de plus en plus lointaines. Cette communauté a travaillé, aménagé et réaménagé, modifié et remodifié selon les besoins, sa coquille. Bien plus : chaque maison contient un peu de cet animal gluant qui remue avec lenteur, qui change le calcaire ambiant en forme délicate : une famille. Chaque maison a son visage. Il faut voir quelle diversité s’obtient spontanément dans le pays en utilisant les mêmes éléments stables (« structurels » comme on dit), à savoir la galerie sur laquelle séchait le maïs et par laquelle communiquaient les pièces, le porche par où les grands chars entraient dans les granges où l’on battait au fléau le blé et l’orge.

Dans ces vieilles maisons et sur elles, le fonctionnel, l’approprié à la vie, l’ornemental et le superflu se rencontrent sans éclat, d’une façon parfois (pas toujours) agréable, charmante autant que discrète. Le mot « agrément » convient mieux que le mot « beauté » et que le mot « style », encore qu’il y ait ici une sorte de style de vie et un goût incontestable. Les vives couleurs des crépis embellissent les demeures ; ils protègent les murs et, selon la tradition, éloignent les influences maléfiques. Chaque village est une oeuvre et aussi chaque maison. Tout s’y mêle et s’y unit : buts, fonctions, formes, plaisirs, activités. Bien qu’il y ait à N… des ébauches de quartiers distincts (autour du foirail, autour de l’église et de la mairie et hors des murs, dans les faubourgs), aucun de ces quartiers ne se sépare des autres ; le résidentiel ne s’isole pas des endroits où l’on travaille ni de ceux où l’on s’amuse (parfois).

Entre la campagne, les rues et les maisons, il n’y a ni coupure ni confusion ; on passe des champs au coeur du bourg et des logis par une succession ininterrompue: arbres, jardins, porches, et cours, animaux. La rue, dans le bourg, n’est ni un désert ni le seul lieu de rencontres des chances et des malchances, le seul lieu humain. Transition spontanée, elle n’est pas un simple endroit de passage, et ne cherche pas non plus à piéger les gens par des éclairages et des objets exposés. On y flâne, on y bavarde, on y vit. Rien de ce qui se passe dans la rue n’échappe au regard des maisons, et les gens regardent sans se priver de ce plaisir. Mais les passants aussi plongent du regard jusqu’au fond des corridors et des cours. Pas de privilège abusif pour le moyen de communication, mais pas de mauvais sort le frappant de stérilité. La rue s’intègre. Entendez les artisans chanter, et battre les marteaux, et grincer le rabot, et pleurer les enfants et les mères gronder. Il y a des lieux plus plaisants, plus pittoresques. Il y en avait peu – jadis – de plus équilibrés (non sans conflits cachés mais c’est une autre affaire). Il y en avait peu, car tout ceci n’est presque plus vrai. Le bourg artisanal et commerçant, bien inscrit dans son contexte de campagne et de paysans, végète et se vide comme tant de villages et de petites villes mourantes. Le coquillage, agonisant, baille à la lumière. Les commerçants qui survivent ne sont plus guère que des gérants. Les artisans ? On les compterait sur les doigts. Le marché, qui a lieu le même jour depuis le XIVe siècle, a perdu son importance. Dans la rue défilent autos et camions ; elle est de plus en plus bruyante et désertique.

On s’ennuie à N... comme ailleurs et de plus en plus. On s’y ennuie depuis longtemps, mais l’ennui y eut autrefois la molle douceur des dimanches en famille, une tiédeur heureuse. Il y avait toujours quelque chose à raconter ou à faire. On y vivait au ralenti, on y vivait. Maintenant on s’ennuie purement, essentiellement...





J’arrive à Mourenx et je m’effraie. Pourtant, la Ville nouvelle ne se présente pas mal. Le plan d’ensemble (le plan-masse) ne manque pas d’allure : blocs et tours alternent les lignes horizontales et les verticales. La coupure entre le paysage – coteaux boisés, landes, vignobles – et la cité, pour brusque qu’elle soit, se tolère ; elle ne brutalise pas trop les yeux. Les immeubles paraissent bien conçus et bien construits ; on sait qu’ils offrent aux habitants – au moindre coût, paraît-il – des salles de bains ou des salles d’eau, des séchoirs, des pièces bien éclairées où les gens peuvent installer leur poste de radio et les télévisions et de chez eux contempler le monde... Le capitalisme d’État, chez nous, ne fait pas mal les choses. Techniciens et technocrates ne manquent pas de bonne volonté, encore que cette volonté soit impérieuse. On ne voit pas très bien en quoi et comment le socialisme d’État ferait autrement et mieux. Pourtant, chaque fois, je m’effraie devant ces « machines à habiter ». Lorsque les plus récents technologues et « mécanologues » nous décrivent les machines modernes, lorsqu’ils nous les montrent moins inertes et moins fermées qu’on le croyait et moins émiettantes pour le travail, comme constituantes d’un « milieu » doté de son existence et de sa vie propre, médiation entre les individus comme entre les groupes humains et la nature, ces descriptions ont le plus grand intérêt [2]. 





Elles renouvellent la question en tenant compte des plus récentes sciences et techniques. Mais c’est à quelques pas d’ici, dans l’éblouissante et gigantesque usine, à Lacq, que c’est assurément vrai. À Mourenx, qu’ai-je sous les yeux ? Les immeubles, eux aussi, sont des « objets techniques » et des machines. Donneront-ils ou donnent-ils déjà un humanisme neuf ? Sont-ils médiateur entre la nature et l’homme, entre les humains? Relient-ils entre eux les individus, les familles, les groupes, ou les séparent-ils ? Les gens iront-ils docilement comme veut le plan, acheter au centre commercial, demander conseil au centre social, jouer au centre de loisir, accomplir ponctuellement les actes du citoyen au centre administratif ? (sans omettre le fait que ces centres n’existent pas encore, sinon sur le papier, et qu’ils seront déjà un progrès !) La spontanéité parvient-elle ici à se restituer, et une communauté à se créer ? Le fonctionnel s’intègre-t-il à une réalité organique – une vie – qui en reçoit une structure mais la modifie en l’adaptant ? Je ne réponds encore ni par oui ni par non.

C’est une hypothèse acceptable et une nouvelle suite d’interrogations. Ici, à Mourenx, où entrons-nous ? Dans le socialisme ou dans le super-capitalisme ? Dans la cité radieuse ou dans le monde de l’ennui sans recours ? Mourenx m’a appris bien des choses. Ici les objets portent leur titre à l’existence sociale : leur fonction. Chaque objet sert et le dit. Sa fonction est bien distincte et bien à lui. Dans le meilleur des cas, lorsque la ville nouvelle sera achevée et réussie, tout y sera fonctionnel, et chaque objet y aura une fonction propre : la sienne. Cette fonction, chaque objet l’indique, la signifie, la crie aux alentours. Il se répète sans fin. L’objet réduit à sa fonction est aussi réduit à sa signification ; il se rapproche indéfiniment du signal et l’ensemble de ces objets d’un système de signaux. À Mourenx, il n’y a pas encore beaucoup de feux verts et rouges. Tout n’est déjà que feux verts et feux rouges : ceci exigé, ceci interdit. L’objet réduit à une simple signification se confond avec la chose nue, dépouillée, dépourvue de sens. Dans les signaux comme dans les signes (dans le langage) l’élément dernier auquel s’attachent et duquel se détachent les significations est un simple fait, une chose : la lampe du feu, le phonème dans le langage. Ici rien n’arrive (en apparence du moins) de façon sensible. Il n’y a pas d’événement possible si ce n’est un seul : que tout saute, ou que tout s’écroule. Pour parler en termes de théorie informationniste : la redondance est énorme. Elle approche de 100%. Tout est clair et intelligible. Tout est banal. Tout est fermeture et système matérialisé.



Plan Masse | Architecte en chef : René Coulon
































Le texte qu’offre la ville à nos yeux est parfaitement lisible, aussi pauvre et clair malgré les efforts des architectes pour varier les lignes. La surprise ? Le possible ? Évanouis dans ce lieu qui devrait être celui des possibilités. À Mourenx, je ne lis pas les siècles, ni le temps, ni le passé, ni le possible.

Comme en un roman « objectal » (non, je demande pardon aux romanciers contemporains, ce n’est pas exact: comme en une brochure de propagande) je parcours la modernité ; je lis surtout les craintes qu’elle peut inspirer : l’abstrait qui entre de gré ou de force dans le vécu – l’analyse exténuante qui divise, tranche, sépare – la synthèse illusoire qui n’arrive plus à reconstituer un acte – la structure morte, impuissante à susciter ou ressusciter le vif mais qui pourrait fort bien le saisir – les actes des puissances paternelles qui châtient bien parce qu’elles aiment bien, à moins que ce soit le contraire : l’État, la police, l’Église, Dieu (et l’absence de Dieu), la Gendarmerie, les gardiens, les bureaux et la bureaucratie, l’organisation (et le manque d’organisation), la politique (et les errements de la politique). Incontestablement, la bourgeoisie eut le génie de l’analyse et de la raison analytique, le malin génie de l’abstraction et de la séparation. Elle le garde, ou du moins ses hommes les plus intelligents, les technocrates. Ce génie, elle ne l’a ni créé (il naquit avec la logique) ni épuisé. Il lui survit. Pour autant que nous le sachions, le socialisme doit lui aussi passer par là. Le « point de vue de classe » devient singulièrement partial et grossièrement partisan quand il le conteste. Les synthèses, les totalités, l’homme total et les dépassements nous ont bien déçus ; il nous faut attendre avec patience l’heure d’une unité plus haute.

La bourgeoisie, elle, a adopté la raison analytique pour en constituer son esprit propre. De toute son efficacité, théorique et pratique, matérielle et non matérielle, l’esprit bourgeois a disjoint ce qui se donnait autrefois pour uni et mêlé : la nature et l’homme social, l’être et la pensée, les travaux, les actes, les activités, les âges, les sexes, les idées, les sentiments, les fonctions, les formes. Il va aujourd’hui jusqu’à disjoindre la parole et le discours, les éléments du discours, les « structures ». Il a mené jusqu’à l’extrême la division technique du travail (à tel point que l’unité et la totalité retrouvées semblent toujours près de surgir, tant la séparation devient intolérable). L’époque bourgeoise se caractérisait sous cet angle par une colossale analyse – indispensable, efficace, terrifiante – réalisée objectivement et projetée sur le terrain dans les villes nouvelles. Tout ce qui était séparable a été distingué et séparé : pas seulement les domaines et les gestes, mais les lieux et les gens. Ce qui, depuis les villages néolithiques, était presque confondu dans les lieux spontanés de vie sociale a été séparément jeté dans le temps et l’espace. De sorte que les intermédiaires entre ces éléments disjoints (quand ils existent, ce qui est un bien : moyen de communication, rues et routes, signaux et codes, agents d’échange et de commerce, etc.) en reçoivent une importance exagérée. Ce qui relie devient plus important que les «êtres reliés».

Mais cette importance ne confère en rien vie et activité à ces intermédiaires. La rue et la route deviennent essentielles, mais désertiques dans la même circulation incessante et toujours répétée. La vente devient plus importante que la production, l’échange plus que l’activité, les intermédiaires plus que les créateurs, les moyens plus que les fins. Et tout sombre dans l’ennui. Ce n’est pas là un trait diabolique ni une suite de traits absurdes de la bourgeoisie. Une nécessité plus objective se manifeste. Sans doute fallait-il pousser jusqu’à leurs plus extrêmes conséquences la distance et la séparation. L’emprise de la connaissance et de l’action ne s’exerce que sur des éléments distincts et séparés. L’analyse doit se pousser à bout – en passant par la rupture et la mort de ce qu’elle détaille – avant que la pensée retrouve la vie. La praxis ne reconstitue un tout qu’après l’émiettement et la séparation.





Enfin, au cours de la croissance du pouvoir de l’homme sur la nature – dans le développement économique et social – il vient un moment où toutes les puissances s’accroissent pour elles-mêmes, de façon quasi autonome : la technique, la démographie, l’art, la science, etc. Tout se sépare et cependant se totalise. Tout se réifie et pourtant s’ébranle. L’aléa triomphe. Paradoxes. On nous met devant un «monde» en pièces détachées, décomposé en mille petits « mondes ». En même temps, cette dislocation – qui atteint jusqu’aux bases de la pratique, jusqu’aux fondements de la conscience, jusqu’aux racines de l’activité – s’accompagne d’une intégration toujours plus vigoureuse. Sur ce champ immense de fragments humains, l’État se dresse et veille. La société se socialise, alors que le socialisme n’a résolu de façon convaincante aucun des problèmes laissés en suspens par la société bourgeoise, en dehors de celui – qui ne nous concerne plus directement – de l’accumulation et de la croissance économique sans limitations internes, et qui assure à long terme son triomphe mais nous laisse devant nos interrogations. L’un de ces aspects fait oublier l’autre, constamment. La tendance à la totalisation et à l’« intégration » (dans l’ensemble social, c’est-à-dire dans l’État) dissimule les séparations. L’émiettement de la quotidienneté, bien plus vaste que celui du travail (qui disparaît déjà à l’horizon) dissimule l’unification par en haut et la suppression des différences originales. Or, la vérité se trouve dans le mouvement d’ensemble. C’est elle que propose aux regards ce texte obscur et lisible : la Ville nouvelle.













Quand j’arrive à Mourenx par la route, je monte sur une éminence qui domine la cité neuve. On y construit le château d’eau. Étant intellectuel de gauche et philosophe (ou ex-philosophe), je ne crains pas le ridicule ; il est bien évident qu’un monsieur qui s’assied sur un coteau pour penser et méditer sur le destin de la cité qui s’étale à ses pieds est presque parfaitement ridicule. Voilà les thèmes de cette méditation souvent reprise : «Comment ne pas se souvenir de ce qu’écrivait Marx encore jeune : “La grande industrie enlève au travail jusqu’à l’apparence du naturel. Elle anéantit partout le caractère naturel en divisant à l’extrême, en ne promulguant que l’unité de l’argent. Elle a remplacé les villes naturelles par ces cités industrielles modernes, surgies en une nuit.” (Cf. Idéologie allemande, OEuvres Phil. Trad. Molitor, IV, p. 218-219).

Songe donc aux villes médiévales, fourmillantes d’activités et de vie naturelle. Rien n’était séparé, et tout s’ouvrait sur tout ; le travail et le lieu de passage, la maison et la rue, la campagne et la cité, les échanges et la production, la vie privée et la vie publique. Là, comme dit Marx, la vie du peuple et celle de l’État s’identifiaient ; la société civile et la société politique coïncidaient. C’était la démocratie, celle de la non-liberté – vitalité et misère, splendeur et dérision. Il en reste quelque chose dans les médinas islamiques. Il en reste une dernière trace dans ton village. Pense surtout aux villes grecques, cités polycentriques. L’agora, le temple, le stade réglaient organiquement non pas seulement la circulation des habitants, mais leurs intérêts et leurs passions. La structure de la cité coïncidait presque entièrement avec sa vie. Passions et rythmes, cycles du temps et de l’espace s’accordaient. Là, le sentiment de la dignité personnelle et de la liberté entra dans la vie sociale. La société civile, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux qui constituaient l’homme individuel, s’accordaient avec l’État pour autant qu’il y eut État, parce que l’État coïncidait avec la cité et la société civile dans une unité (qui d’ailleurs asservissait la vie privée). Ici, et dans les villes analogues, jusqu’à maintenant, c’est l’échec. Tu n’as pu que le constater. Les habitants de la cité nouvelle, tu les as vus, tu leur as parlé. Tu les connais bien. Pour les comprendre, tu n’as même pas trouvé dans ta petite tête de sociologue des concepts utiles.









Peut-on à leur propos discourir sur l’adaptation, sur l’inadaptation ? S’adapter, pour eux, c’est entrer dans un cadre forcé, existant avant eux, construit sans eux. C’est cesser d’exister. Ne pas s’adapter, c’est souffrir d’une obscure et constante souffrance. Ils ont sans doute choisi (mais le mot « choisir » convient-il ?) cette souffrance obscure de la protestation. Et c’est leur manière de s’adapter. Ils sont là. En arrivant, ils ont espéré la vie radieuse. Ils ont confondu la vie nouvelle avec le village des vacances. Ils ont cru à la vie nouvelle. On la leur promettait. Alors vint le choc. La première déception s’atténue. Elle ne disparaît pas plus que la cicatrice d’une grave blessure. Les gens ne sont que trop sensibles aux défauts de cette société, qui n’est pas la leur. Et malgré cette conscience aiguë, leur vie quotidienne s’engourdit un peu. Ils sombrent dans une torpeur indifférente. Le jour viendra où ils se déclareront satisfaits. Que cachera cette déclaration ? Quelle peut être la vie de couples qui habitent cette ville dont ils savent qu’elle pourrait ne pas durer plus de vingt à vingt-cinq ans, puisque les sources d’énergie s’épuisent ? De sorte qu’ils n’ont aucun espoir de vieillir auprès de leurs enfants. N’oublie pas que beaucoup sont des transplantés au second degré. La plupart étaient déjà des déracinés. Leur bonheur, leur refuge, c’est leur malheur: les enfants. Tout à l’heure, tu iras voir ces gens que tu connais dans ce bloc, là-bas. Tu leur demanderas si c’est toujours intenable dans l’immeuble à cause des gosses. Tiens, tiens, il serait intéressant de déterminer le seuil à partir duquel le nombre de gosses par escalier rend la vie insupportable. Voilà du travail de bon et honnête sociologue. Toi, tu t’orientes trop vers les grandes idées. Ce qui t’étonne, ici, c’est que tout se sépare, et que pourtant une stricte hiérarchie règne entre ces gens séparés. Dès qu’ils se retrouvent, la hiérarchie se constitue, fortement, férocement, par la vanité. Dans chaque immeuble et bloc, les gens sont les mêmes et se ressemblent ; alors ils font n’importe quoi pour ne pas se ressembler. Les plus petites satisfactions de vanité, le moindre gain de prestige, prennent une énorme importance. La vanité empoisonne la vie. Ailleurs, autrefois, la quotidienneté existait. Elle vivait. L’animal gluant sécrétait sa coquille plus belle que lui. La quotidienneté n’apparaissait qu’à travers des métamorphoses : l’art, la culture, les monuments, ou tout simplement le discours, une naïve rhétorique, des symboles. Et pourtant elle existait, avec sa double dimension : platitude et profondeur. Tu concevais jadis l’auto-critique du quotidien par ses propres transpositions : la critique de l’animal gluant par le coquillage délicat et inversement – la critique du quotidien par les fêtes ou de l’instant banal par les moments et inversement – la critique de la vie par l’art et de l’art par la vie, celle du réel par son double et son image inverse, rêve, imaginaire, fiction. Puis les temps changèrent. Les techniques pénétrèrent dans la quotidienneté ; il y eut de nouveaux problèmes. Et maintenant, sous tes yeux, qu’as-tu ? La vie quotidienne écrasante, réduite à son essence, à ses fonctions banales et en même temps presque dissoute dans l’émiettement des gestes et la répétition des actes. La voilà devant toi, entièrement ou presque aliénée et réifiée, et peut-être consentante, mais peut-être aussi essayant de se reprendre.





Nikita Khrouchtchev en visite officielle à Mourenx

Il faut, dis-tu (avec Marx, mais que d’amertume et d’incertitudes dans ce « il faut ! ») dépouiller la vie humaine de tout caractère naturel, la définir par la pure puissance sur la nature pour qu’enfin les hommes associés et réunis découvrent leur propre nature et rejoignent la nature hors d’eux. Ici, le dépouillement s’accomplit. Et ensuite ? Que faire de ce sable humain, sable d’individus et de gestes, aggloméré en blocs implacables et abstraits, plantés là, à l’orée des landes qui n’ont pas changé, non loin des villages ancestraux, comme une lame de couteau neuf dans la vieille terre? La vie quotidienne, il s’agit maintenant de la faire, de la produire, de la créer consciemment. Elle est là, dans son pesant ennui, réduite à la seule platitude. Et cependant, elle n’y est plus, réduite à une mince et opaque matière humaine, privée de ses jeux et plaisirs spontanés... Vas-tu chercher la faille par où passerait une liberté qui glisse dans les lacunes, qui s’insinue dans les interstices? Elle a besoin, cette bonne vieille liberté que tu connais bien, d’un «monde » ni complètement vide, ni tout à fait plein. Mais celui-là, ce «monde»? Il paraît à la fois vide et plein, « plein comme un oeuf et vide comme un abîme... » Il s’agirait donc bien de créer. On ne peut que souhaiter voir les villes ouvrières et les quartiers prolétariens rebâtis. Tu irais même jusqu’à appeler de tes voeux une dictature du prolétariat qui changerait en villes nouvelles tous les taudis anciens. Mais enfin, cela ne résoudrait pas tous les problèmes. En voici la preuve. Le socialisme n’a pas de puissance magique, même si le mot a pour beaucoup un pouvoir magique. Il lui faut aussi trouver son style. Quant à toi, vas-tu te déclarer expert et spécialiste de l’ennui ? C’est un peu ce que tu fais. Comme un connaisseur hume les crus, tu goûtes les ennuis différents.

À Nav., l’ennui reste chargé du parfum des choses finies, qui furent bonnes et parfois belles. Il a odeur de terroir. Les années qui ont passé sur les splendeurs déchues n’ont pas encore enlevé le parfum. C’est un ennui modeste et parfois satisfait, celui des veillées d’hiver et des dimanches d’été. Ici, dans la ville nouvelle, l’ennui est gros de désirs, de frénésies insatisfaites, de possibilités inaccomplies. Une vie magnifique est là, toute proche, et tout à fait lointaine. Elle est comme un gâteau est là quand on a du beurre, du lait, de la farine et du sucre. Ici la liberté règne et elle est vide. Ici, le pouvoir magnifique sur la nature laisse l’homme devant lui-même impuissant. C’est l’ennui de la jeunesse accablée. Voudras-tu te contenter, philosophe ironique, de frayer ton chemin entre les ennuis ou d’inventer un nouvel ennui, bien approprié, l’ennui délicat d’un soir trop long que l’hôte n’a pas su interrompre à temps, celui de la fierté déçue, colorée d’intellectualité subtile ? L’ennui de l’intellectuel de gauche ? Non. Il y a autre chose à faire. Il y aurait à créer. Et qu’on ne vienne pas dire que c’est impossible. L’homme a toujours créé, vitalement, comme la vie animale. Chaque père a produit un vivant. Chaque artiste, chaque époque ont créé des oeuvres. Ton village ne fût-il pas lui aussi, en son temps, une ville nouvelle? Il fut lui aussi fondé sur les rives du Gave et puisqu’il a vécu, il a pris forme. Précisément parce que tu réfutes l’esthétisme, c’est dans l’art que tu dois prendre modèle: dans l’art devenu art de vivre. La ville nouvelle met l’homme au défi de créer la vie humaine !... Mais qu’on ne vienne pas dire que c’est facile !






Il y a aujourd’hui une étonnante analogie entre les divers domaines de la connaissance et de la pratique. Le calcul des mathématiciens s’efforce vers le sensible et le concret ; il paraît l’atteindre, et tout à coup le réel et le concret s’enfuient ; le faible intervalle qui semblait près d’être franchi se révèle encore immense, considéré de plus près. Même surprise (et féconde surprise), pour la biochimie qui s’efforce d’atteindre et de produire la substance vivante. C’est que l’homme crée et produit de deux façons qui ne se recoupent pas encore : dans la spontanéité vitale, et puis à partir de l’abstraction. D’un côté, dans le plaisir et le jeu, de l’autre dans le sérieux, la patience et la douleur consciente, et le labeur. En serait-il de même pour les villes, ces produits de la vie sociale? Peut-être. Et nous voici devant le même problème qu’ailleurs : reproduire ce que nous avons jadis produit spontanément, le créer à partir de l’abstrait. Possible ? Impossible ? Pris séparément, ces concepts perdent leur sens. L’impossible aujourd’hui, c’est justement le but d’aujourd’hui et le possible de demain. Et même si l’intervalle s’ouvre immense qui sépare le possible de l’impossible et l’accompli de son but et l’abstrait de la vie, c’est à le franchir que tu dois t’appliquer. Lis ainsi le texte de la ville nouvelle, comme lisent le leur le mathématicien, le physicien, le biochimiste. Prends-la comme expérience, comme laboratoire, comme éprouvette si tu veux, mais pas au sens où quelque expérimentateur maladroit manie des ingrédients inertes. Considère-la comme le lieu d’expérience privilégié où les hommes doivent enfin conquérir et créer leur vie quotidienne, par échecs et erreurs corrigées, par approximations successives, par abstraction dépassée vers le concret, voie de la connaissance vers la prévisible et imprévisible totalité. Non, ce n’est pas ici, mais c’est ainsi, sur cette voie, que l’époque rencontrera son style. Car c’est ici qu’elle est mise en demeure et mise au défi de le créer. Si par chance, ou par la connaissance, elle y parvient, si quelque jour, dans le quotidien, la dualité de l’« objet technique » et l’« objet esthétique » se surmonte, la réussite ne sera-t-elle pas éclatante en proportion des échecs traversés et des patients efforts vers ce but ? «Transformer le monde», d’accord. Il se transforme. Vers quoi ? Ici, devant toi, tu as un point – petit mais crucial – de cette mutation ».






Henri LEFEBVRE
Septième Prélude : Notes sur la ville nouvelle [1]
avril 1960


NOTES

1. Paru in : Introduction à la modernité, Ed. Minuit, 1962.
2. Cf. Simondon, Mode d’existence de l’objet technique, p. 253: « La relation à l’objet technique ne peut s’instituer que dans la mesure où elle arrivera à faire exister cette réalité inter-individuelle collective, que nous nommons trans-individuelle... » [NdA].

1 commentaire:

  1. Cette ville nouvelle est d'une laideur épouvantable.
    Comment peut-on parler de cette ville sans le déplorer ?

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