Afrique du Sud | Insurrections Urbaines | 1984 - 1987





David Goldblatt


« C’était la réalité et la menace de la lutte armée qui avaient amené le gouvernement au seuil des négociations.»

Nelson Mandela
Prix Nobel de la Paix


UMKHONTO WE SIZWE 
INSURRECTIONS URBAINES| 1984 - 1987


Ce quatrième opus consacré à Umkhonto We Sizwe concerne la période des grandes insurrections urbaines que connut l'Afrique du Sud entre septembre 1984 et 1987. 


BLACK LOCAL AUTHORITY ACT

En réaction aux émeutes de SoWeTo, le système [terme désignant l'apartheid] en 1977 avait institué des conseils locaux [Community Councils Act] dans les townships, ayant une mission consultative : une sorte de « superintendant » résidant sur place, consultait un conseil de résidents et de notables, l’Advisory Board, censé représenter l'« opinion » publique. En 1982, les lois Koornhof, du nom du ministre de la Coopération et du Développement, renforçaient la loi de 1977 : le Black Local Authority Act accordait aux Noirs le droit d'élire des conseils municipaux dans les zones de résidence réservées aux populations Noires, indépendants et autonomes des municipalités blanches, ayant la charge de leur gestion administrative, financière et policière (responsables de l'influx control, des baux de location, des expulsions, des destructions de baraques et des camps de squat illégaux, etc.), en coopération avec les institutions municipales et du gouvernement.

Le Black Local Authority Act reconduisait l'autonomie financière des black townships : l'Etat se désengageait de ces zones de misère, en imposant une politique de « recouvrement des coûts » correspondant à leur « capacité de payer » : aux habitants des townships de financer la plupart des équipements publics – déjà rarissimes – mais aussi les infrastructures (réseaux d'eau potable et usées, électricité, gaz, routes, etc.). Ainsi, souvent, une des premières mesures prises par les black councillers a été l'augmentation des loyers (dans les townships, sauf cas particuliers, les Noirs ne peuvent pas être propriétaires, et sont locataires de leur maison municipale), des charges, et une diminution des prestations fournies par les services. Cela étant, les dérogations sont très nombreuses, les townships réputés les plus « chauds » pouvaient bénéficier de financements exceptionnels de l'Etat, pour la construction d'infrastructures, et d'équipements publics.

L'ANC, le PAC, l'Azanian People’s Organisation et à peu près toutes les organisations anti-apartheid – l'Inkatha Zulu approuvait au contraire cette loi - ayant appelé au boycott des élections [novembre 1983], les BLA ont été élu par une fraction infime de la population : 5 % des inscrits seulement ont voté à Soweto, par exemple. La bourgeoisie urbaine Noire modérée et collaboratrice, en profita pour s'emparer du contrôle des townships ; opération approuvée et appuyée par le système qui voyait là un nouvel instrument de division sociale susceptible d'endiguer la popularité de l'African National Congress et de l'Union Democratic Front [UDF].

Dans chaque township de l'Afrique du Sud, ces Black Local Authorities vont cristalliser le mécontentement des habitants, les Councillors, les fonctionnaires et les black policemen, seront considérés comme des collaborateurs, des « dirty elements ». D'ailleurs, dans certains cas, dès leur installation, certains profiteront de leur pouvoir pour accorder à leurs proches, à leur famille sociale, des avantages substantiels, dans tous les domaines. Une interview de Sky Mdliva, relate une haine réciproque entre « élus » bourgeois et leurs administrés :

« Vous savez, il y avaient des maires dans les townships, des conseillers, et ils n'étaient pas acceptés par la communauté. Ils étaient élus par le système [le régime d'apartheid]. Nous étions littéralement en lutte ouverte avec ces types et le système les aida, vous savez. C'était quand les Amabuthos [jeunes militants ANC-Umkhonto] s'activaient sérieusement pour brûler leurs maisons. C'était exactement pareil si leurs protecteurs nous avaient trouvés, ils nous auraient tué. Ces maires avaient des défenseurs, et le système les aidait... Leurs maisons étaient gardé comme les militants d'Amabutho surveillaient les leurs. Le système gardait leurs maisons ; ils bénéficiaient d'une protection de la police 24 heures par jour. La police blanche protégeaient leurs maisons. Des blindés étaient stationnés en permanence devant leurs domiciles. Ils les protégeaient de Nous. It was that bad.»

Avec d'autres lois (notamment l'élaboration d'une nouvelle Constitution organisant la participation des Métis et des Indiens au sein de parlements parallèles, la restauration de la nationalité sud-africaine au profit de certains Noirs « urbains » des classes aisées, jusqu'ici considérés comme citoyens des homelands indépendants, l’accès à des emplois qualifiés), cette réforme a finalement conduit à son contraire, une situation d'anarchie sociale alors qu'elle était censée permettre la coopération et le développement des classes moyennes et des élites noires modérées.


LA VAGUE INSURRECTIONNELLE

Ainsi, la révolte gronde tout au long des premiers mois de 1984, des manifestations importantes marquent le mois d'août, coïncidant avec la séance inaugurale du nouveau parlement tricaméral [Blanc, Métis, Indien] où ne siège aucun représentant de la communauté Noire. En ce début de 1984, l'appel du président de l'ANC O. Tambo est explicite :
« We must begin to use our accumulated strength to destroy the organs of government of the apartheid regime. We have to undermine and weaken its control over us, exactly by frustrating its attempts to control us...rendering the enemy's instruments of authority unworkable...creating conditions in which the country becomes increasingly ungovernable. »
[Liberation is in Sight, in The African Communist, 1984]

C'est dans les townships du Triangle du Vaal (Sharpeville [1], Sebokeng, Evaton, Bophelong, Boipatori, etc), grandes cités-dortoirs des centres industriels de Sasolburg, Vereeniging et Vanderbijlpark, que débutent les premières émeutes. Le 3 septembre 1984 se déroulent une grève générale et des manifestations organisées par le Vaal Civic Association pour protester contre l'augmentation des loyers : en exemple, 56 % annoncés par le Lekoa Town Council [2]. Les manifestations dégénèrent en émeutes incontrôlées, le maire de Sebokeng fut lynché, les bâtiments administratifs incendiés. L'insurrection se propage aux autres townships selon le même mode : des conseillers sont lynchés publiquement, leurs maisons, leurs biens, leurs commerces incendiés ; à Sharpeville, les manifestants incendièrent les demeures des conseillers, d'un officier de police, les bâtiments administratifs et leurs véhicules, les beer halls municipaux, les bus, etc., le maire est lynché (après avoir tué deux manifestants). La police maîtrise cependant la situation, les arrestations sont nombreuses. Mais l'alerte est sérieuse et le ministre Le Grange déclarait l'état de guerre en octobre 1984 :

« as far as we’re concerned it is war, plain and simple. »
[Leadership, Octobre 1984]



Et le 23 octobre 1984, l'armée appelée en renfort lança l'Opération Palmiet dans le Vaal Triangle, dont la mission est d'assister la police dans les rafles gigantesques des townships Sharpeville, Sebokeng et Boipatong : les maisons sont inspectées une à une, tandis que les soldats forment un cordon de protection. 400 personnes sont arrêtées. En novembre 1984, est organisée en signe de protestation, conjointement par les syndicats ouvriers Federation of South African Trade Unions (FOSATU), et le Council of Unions of South Africa, en collaboration avec les organisations de l'UDF, l’une des plus grandes grèves générales : 150.000 travailleurs sont soutenus par 250.000 élèves et étudiants [estimation basse]. Malgré les morts, les menaces d'expulsion, les intimidations, etc., la plus grande partie de la population suit les appels des civics associations liées à l'UDF, des organisations étudiantes, des syndicats de poursuivre et d'étendre méthodiquement la lutte.

À la suite des émeutes du Vaal ayant fait 142 victimes civiles [estimation basse]en 4 mois, les townships de la plupart des régions, pendant trois années, vont se révolter, entamer des grèves, grèves de loyers, boycott des bus, des commerces, des écoles, etc. Le 1er janvier 1985, la voix du National Executive Committee de l'ANC exaltait l'insurrection par ce message slogan :

« Make apartheid unworkable! 
   Make the country ungovernable! »




TERRORISMES D'ETAT




« It seemed as if the security police produced a kind of human animal.
They became a personification of evil, of that I am sure. »
George Irvine
Activist in Young Movment in IUTENHAGE

Dans le cadre de la stratégie de l'Assaut Total, tous les domaines de la guerre contre-insurrectionnelle, leurs tactiques, leurs techniques se perfectionnent et se radicalisent, caractérisées par le rôle prépondérant du terrorisme d'Etat, sous les plus diverses formes possibles, et celui de l'armée appelée à participer activement à la planification politique interne par le biais du Conseil de sécurité d'État [Security State Council ], qui coordonne les organismes participant au « Système de gestion de la sécurité nationale ». En 1985, malgré ses effectifs, la South African Police, renforcée par l'armée peine à rétablir l'autorité dans la plupart des townships du pays, certains sont effectivement impénétrables pendant des semaines. Dans la plupart des cas, les blindés surveillent leurs accès, les conseils municipaux, et les demeures des conseillers, les carrefours des plus grandes avenues, protègent les barrages routiers policiers, et sont engagés lors des opérations de « ratissage » engageant de nombreuses unités. Pour le State Security Council, il était primordial, vital, de ré-occuper les townships, d'y rétablir l'ordre, afin de mettre un terme au développement exponentiel des réseaux clandestins de Umkhonto, et des organisations de l'UDF. De plus, les rangs des informateurs et autres mouchards de la police se clairsemaient dangereusement, sous les actions conjointes des guérilleros formés au contre-espionnage [et des informateurs de la police favorable à l'ANC], et des jeunes comrades sur leurs gardes n'hésitant pas à exécuter un des leurs au moindre soupçon, parfois à tort.


Port Elizabeth | 1985 | Photo : ONU

Ainsi, puisque les opérations « extérieures » étaient vaines, il fut décidé de renforcer les unités spéciales ayant pour mission de « détruire l'ennemi de l'intérieur » : les vigilantes. Il s'agit de groupes para-militaires ou non composés de Noirs, ralliés au système pour diverses raisons (partisans du développement séparé, nationalistes, anti-communistes, payés par des conseillers municipaux, etc., ou plus simplement délinquants, membres de gangs criminels recrutés, etc.) dont les missions sont d'assurer le renseignement, le harcèlement ou l'intimidation de dirigeants d'organisations anti-apartheid, et de s'opposer aux jeunes comrades. Selon le rapport de la Truth and Reconciliation Commission [TRC] :

« The state’s strategy of contra-mobilisation sought both to build anti-liberation movement forces by covert means and to foster divisions within communities. In the Western Cape, the social divisions between the more ‘traditionalist’ sectors of African townships in hostels and squatter camps and the more permanent township dwellers offered the potential for successful contra-mobilisation. From 1986 onwards the state poured resources into those sectors of the townships that were prepared to adopt a pro-government stance. Illegal actions committed by these groups were permitted, ignored and promoted, particularly if they targeted supporters of the liberation movements. […] Vigilantism coincided with the state strategy of creating ‘oil spots’ – that is, establishing strategic bases in townships as a means of regaining control of the population. A second aspect of the strategy involved the co-option of leaders, the counter-organisation of communities and the formation of counter-guerrilla groups. »


Johannesburg | Elis Park Stadium | 1982 | Photo : ONU

Les forces de sécurité appréciaient particulièrement le rôle de l'AZAPO, qui pouvait constituer un excellent instrument pour briser l'union du front de l'UDF. Le brigadier Ferdi van Wyk considérait que : « dans la situation actuelle, il serait difficile de catégoriser l'AZAPO comme un gang de criminels ou d'agitateurs, car dans maintes occasions, l'UDF a été neutralisé par l'AZAPO. » Lors d'une réunion à Port Elizabeth le 8 mai 1985, le Major Général Dirk Genis de l'état-major de la police de Pretoria, proposait que « le conflit entre l'UDF et l'AZAPO doit être exploité le plus tôt possible. » Dès lors, l'ordre sera donné par le Security State Council d’exploiter cette situation et de favoriser les divisions, et selon la Truth and Reconciliation Commission, des sections locales de l'AZAPO ont été effectivement infiltrés par des agents :
« 1985 and 1986 saw the evolution of inter-organisational conflict in the Port Elizabeth-Uitenhage area, with manipulation by the security forces. The conflict started between AZAPO and the UDF in Port Elizabeth; later it developed into a violent conflict between the UDF and an organisation called AmaAfrika in KwaNobuhle. » [TRC, volume 3, page 96].

L'on sait qu'en 1986 est créé le Civil Cooperation Bureau (CCB), structure contre-insurrectionnelle placée sous l'autorité directe du ministre de la Défense, dont les objectifs étaient :
  1. infiltrer les groupes,
  2. recueillir des informations,
  3. perturber l'ennemi.
Ces escadrons de la mort assurent les missions d'assassinat et de disparition mystérieuse, et les agents infiltrés fomentent avec succès des opérations odieuses [3]. Le rapport de la commission évoque une « third force » commettant meurtres et attentats.

D'autre part, un réseau national de 500 structures dépendantes directement du Security State Council, les Joint Management Committees [JMC] quadrille le territoire, coordonnant les services de l'armée, de la police, et des officiels civils [les black local governments, etc.], dans les domaines de l'Intelligence, de la sécurité et des communications. Leur rôle est de collecter toutes les informations possibles concernant les activités politiques terroristes ou subversives et de formuler des stratégies contre-insurrectionnelles au niveau local (ville, township, ou quartier d'un township etc.). Selon Marc Antoine Pérouse de Montclos :

« En 1987, le général Magnus Malan a annoncé que l'armée allait assumer des responsabilités dans la réhabilitation des townships, notamment à Alexandra, Mamelodi, Bonteheuwel et New Brigton. […] Les Local management Centres ont été conduits par des commandants de la SADF à partir des commissariats de police. Ils constituaient un réseau de 500 comités secrets. L'étendue des tâches était si grande qu'un Joint Management Center pouvait se saisir de problèmes d'urbanisme s'il considérait que la crise du logement dans un township était susceptible de provoquer une émeute. Autrement dit, l'armée s'est retrouvée impliquée dans la construction de toilettes aussi bien que de maisons! »


Cape Town| Crossroads | 1985 | Photo : ONU


WHAM

Les manuels militaires concernant les tactiques contre-insurrectionnelles, insistaient à cette époque, sur le fait que la répression ne pouvait en aucun cas à elle seule mener à l'écrasement d'une insurrection, et qu'il convenait de gagner le « coeur et l'esprit » des populations indécises ou modérées. L'armée dans le cadre de la campagne WHAM (Winning Hearts and Minds), tenta ainsi, et sans grande réussite, la construction d’un réseau de confiance (gagner les cœurs), en organisant des actions civilo-militaires (soupes populaires, distributions de biens, etc.) afin de priver d’objet le mécontentement populaire servant la cause des insurgés. Les autorités locales blanches et la National Housing Commission en particulier, devaient impérativement intégrer cette stratégie en procédant à des améliorations matérielles visibles : constructions de logements « plus » confortables, de dispensaires, de réseaux d'eau potable, et d’électricité, d'égouts, amélioration des routes, etc. Les Joint Management Committees étaient des acteurs incontournables pour les l'établissement des programmes d'urbanisme dans les zones résidentielles réservées aux populations Noires. La géographie des interventions urbaines est politiquement variable, il s'agit soit de contribuer à assurer la crédibilité des black councillers officiels ayant joué le jeu de la cooptation [pour les uns, ayant collaboré pour les autres] dans des quartiers relativement « calmes », soit d'intervenir rapidement dans une zone considérée comme potentiellement « explosive », soit enfin, d'ignorer les zones considérées trop subversives, mais des exceptions confirment la règle.
D'autre part, les promesses constituaient également un angle d'attaque : en 1985, alors que la situation est quasi-insurrectionnelle, le ministre du Développement annonça publiquement la construction de 44 centres commerciaux multiraciaux, et un programme national de construction de logements et de rénovation urbaine dans plus de 200 townships. Le premier cas est particulier car ces opérations d'urbanisme et de construction de logements s'inscrivaient, souvent, dans l'objectif de renforcer l'antagonisme entre les classes sociales, par fragmentation socio-spatiale.
Tout au long du cycle d'émeutes, le système financera de nombreuses opérations d'urbanisme de rénovation, ou plutôt d'« amélioration » vitale de quartiers Noirs, effort poursuivi après 1987. Cette politique largement reprise par le Conseil économique consultatif (un organisme gouvernemental), servait de support théorique à un certain nombre de programmes gouvernementaux (aide à la construction, nouvelles infrastructures, etc.) mis en place entre 1986 et 1990. Ces opérations d'urbanisme d'appui à l'encadrement des populations auraient permis de « maintenir les conflits à un niveau contrôlable ».


ORDELY URBANIZATION

Lors d'une conférence à Durban en 1985, le président P.W. Botha évoquait l'avenir du pays en « société séparée » à l'image des villes-Etats : San Marin, Monaco, Luxembourg, Andorre, Liechtenstein et les Seychelles socialistes [!], pris comme exemples afin d'illustrer les possibilités d'autonomie économique pour les Etats-homelands sud-africains. Mais la réalité était accablante, tout autre, les homelands, avec des exceptions cependant, n'étaient même plus des réservoirs de main-d'oeuvre, mais des « dumping ground » [dépotoirs humains]. Et le système ne parvenait plus à endiguer le flot des populations rurales fuyant les homelands pour venir s'installer illégalement dans les bidonvilles des grandes villes : l'Influx Control était un échec total.



White Paper on Urbanization

L'abolition en 1986 de la Pass Law qui limitait jusqu'alors l'immigration urbaine, la résidence en ville, et les déplacements, marque l'échec du contrôle de l'immigration urbaine. Décision a été prise selon les conclusions de la commission chargée d'établir un rapport, le Livre blanc sur l'urbanisation (White Paper on Urbanization, WPU), faisant acte de la reconnaissance officielle des phénomènes irréversibles d'urbanisation qui caractérisaient les villes du monde entier, quel que soit leur régime, et ceux illégaux mais bien réels de l'Afrique du Sud, et de l'extrême difficulté à les maîtriser. Le rapport s'appuyait sur les conclusions des experts de la World bank, active dans le domaine particulier des bidonvilles du Tiers Monde, dont notamment ses mises en garde à propos de la dimension foncièrement politique des problèmes urbains. Ainsi, dans le « programme indicatif d’action de la Banque mondiale pour le développement accéléré en Afrique au Sud du Sahara » (rapport Banque mondiale, 1981), les experts concluaient que la population urbaine mondiale devait quadrupler à l'horizon 2000, et :

« Si ces hordes de citadins ne sont pas intégrées à l’économie et si on ne s’occupe pas de leurs besoins, la situation risque de devenir politiquement dangereuse et d’entraver les progrès économiques. »

Sur ces bases, le White Paper on Urbanization proposait de grandes réformes, formant ensemble le concept d’urbanisation Ordonnée, dont les grandes lignes préconisaient l' « amélioration » des plus anciens townships, dont les infrastructures et les services devaient être maintenus à un niveau relativement élevé dans les districts les plus aisés, et parallèlement la création de nouvelles zones urbaines résidentielles, des townships de « déconcentration », ayant pour objectif d'accueillir les squatters illégaux des plus grands townships et l'établissement d'une nouvelle génération de ruraux. Le rapport soulignait la nécessité d'une extrême rapidité dans l'attribution et l'implantation de ces nouvelles zones, pour faire face à la prolifération des bidonvilles dans les grands centres, et à y rediriger les nouveaux arrivants.

Ces townships de « déconcentration » autorisaient des infrastructures et des services à des normes très largement inférieures. Dans ce cadre, une plus grande permissivité était concédé concernant les règlements et les normes de construction, afin de permettre l'établissement de quartiers d'habitat [semi]-informels [!], contraire à tous les principes de l'apartheid jusqu'alors, mais déjà bien réels pour autant, équipés cependant de structures vitales de première nécessité (fontaines et toilettes publiques), faisant ainsi la distinction entre squat illégal et habitat informel autorisé. Ces propositions étaient subordonnées à un cadre de planification dont le principal objectif, pour l'Etat, était de réduire ses investissements concernant l'habitat et les infrastructures urbaines vitales ; dans le même temps, la politique fait de nécessité vertu, en autorisant, et plus encore en encourageant l'auto-construction, thème central dans les années 1980 porté et apprécié par la World bank : au lieu d’aborder le problème de l’habitat du grand nombre, celui des couches défavorisées, en essayant de trouver des solutions techniques et architecturales pour des logements jugés souhaitables, et d’adapter en conséquence les systèmes de financement, il convenait d’adapter les logements aux ressources disponibles, et donc partir de la demande effective pour arriver à un habitat peut-être pas souhaitable, mais supportable financièrement. Pour les experts-conseillers de la Banque mondiale, il s'agissait de procéder à une réduction drastique des normes de surface et de confort, et par une participation des intéressés eux-mêmes aux travaux de construction. Cette doctrine a été clairement exposée dans la brochure « Habitat, Politique sectorielle » éditée par la Banque mondiale déjà en 1975 : « La seule façon de mettre un logement adéquat à la portée d’un plus grand nombre en un laps de temps relativement court est de réduire le coût de l’offre. » : au lieu de considérer la présence des bidonvilles et autres formes d‘habitat sous-intégrées, marginales, comme un reste ou un sous-produit du sous-développement, appelé à être résorbé par la mise en œuvre d’une politique publique de logements sociaux, il devait convenir de prendre acte du fossé grandissant entre la faiblesse de la production de l’habitat économique, et la croissance folle d’une population urbaine démunie.

Le rapport présentait une autre innovation, contraire aux principes de l'apartheid, en appelant à la déréglementation des contrôles, et à la flexibilité de la réglementation, concernant l'emploi et la rémunération de salariés pour les petites et moyennes entreprises, et des activités du secteur informel. Les objectifs sont multiples, il doit s'agir dans les townships de déconcentration d'inciter la venue de petites entreprises en leur accordant, outre des avantages fiscaux, la possibilité de baisser les salaires et une plus grande latitude dans le respect des conventions sociales, du code du travail, etc. En d'autres termes, les salaires « urbains » devaient correspondre aux salaires des « ruraux » des homelands, traditionnellement moins élevés, afin de contraindre une trop grande pression de la migration.

L'intention est de fixer la force de travail la plus qualifiée et la mieux payée dans les anciens townships, et les plus bas salaires dans les zones de déconcentration ; procédé permettant d'éviter un choc frontal avec les grands syndicats. Et comme dans le cas des zones d'habitat informel, auparavant perçues comme une menace, le commerce informel, était maintenant présenté comme un moyen de résoudre la crise urbaine. À nouveau l'ombre de la World Bank plane : le secteur informel, les activités de main-d’œuvre, les petites entreprises, etc., dont l’objectif majeur est l’amélioration de la productivité des populations pauvres des bidonvilles, figuraient en première ligne des recommandations...

Les recommandations du White Paper on Urbanization s'inscrivaient également dans la ligne de la Black Council Act de 1983, celle de la suppression des subventions – sauf exceptionnelles - de l'État dans les townships : les citadins méritent ce qu'ils sont en mesure de payer, de s'offrir. Mais pour accompagner ce processus migratoire, le secteur privé devait être étroitement associé afin de soulager davantage les « efforts » de l'Etat. Notamment pour la construction de maisons « simples » en série et leur « privatisation »-gestion. Ainsi, de grandes organisations patronales associées au sein de l' « Urban Foundation » s'engagèrent auprès de l'Etat à investir dans une politique sociale concernant l'éducation et l'habitat, entre autres.

Cet aussi vaste programme d'Etat, prévoyant une augmentation selon le gouvernement de 17 % à 38 % de la population urbaine noire à l'horizon 2000, concernant trois à cinq millions d'individus - y compris ceux qui étaient déjà dans les zones urbaines – devait s'effectuer avec le minimum d'investissements en termes de services et d'infrastructures. Le ministre Chris Heunis prévenait que la migration attendue allait s'effectuer sous un contrôle sévère, strictement concédé pour des sites autorisés par les administrations municipales (blanches), interdisant un exil massif et chaotique à court terme [ce qui bien sûr arriva dans certains cas...]. Le ministère préconisait ainsi des mesures policières significatives et dissuasives contre les vagabonds, les squatters illégaux et autres contrevenants, par le renforcement des contrôles, seules dispositions en mesure de garantir l'urbanisation Ordonnée.


APARTHEID SOCIAL

Après la révolte de 1976, l'État avait initié de nouveaux programmes visant à segmenter les classes sociales de la population Noire, et à favoriser le développement de la petite bourgeoisie Noire :

Structure de classe par groupes raciaux 1977-1987 (en %) en Afrique du Sud
                                       Noirs                        Blancs
                                      1977  1987            1977  1987
Bourgeoisie
et classe moyenne       14,2  18,9               74,2  79,7
Classe ouvrière            85,8   81,1                25,7  20,2

Cette politique opérait en accordant certains des bénéfices précédemment exclusifs aux Blancs à une minorité de Noirs, même si ce programme posa bien des difficultés politiques et sociales : de la révolte ou de l'indignation des «petits blancs», au refus de cooptation par une frange de l'élite Noire, etc. Cela étant, les résistances seront moins fortes dans le domaine particulier de l'immobilier dans l'enceinte des quartiers noirs. En effet, en 1967, le gouvernement avait cesser de financer les structures d'habitat dans les townships, pour contrarier leur développement, et inciter et obliger les citadins Noirs à s'exiler ou rester dans les homelands. Dès lors, les densités d'occupation dans les matchboxes [les maisons] atteignirent des seuils critiques et débuta alors une longue période de sur-population caractérisée par l'apparition de nouvelles formes d'habitat informelles : backyard shacks dans un premier temps, puis les traditionnels camps-bidonvilles de squatters dans les no man's land des Buffer Zones.

Source : The South African Informal City

Les premières « améliorations » interviennent à la mitan de 1970, pour une fraction « aisée » des résidents permanents et locataires des townships : à SoWeTo, le locataire peut obtenir, selon certaines conditions, des baux de longue durée, de dix ans, puis 30 ans, puis 99 ans en 1978, et enfin emphytéotiques, et l'accession à la propriété de la résidence pour certaines fractions de la population Noire sur le territoire sud-africain est obtenue en 1980. A l'inverse, l'insécurité locative c'est-à-dire dépendante du bon vouloir du black council, perdure pour les classes les plus pauvres, et les travailleurs migrants. De même les restrictions sont sévères pour les ouvriers notamment, qui en cas de chômage prolongé – ou d'insoumission avérée – peuvent perdre leur droit au bail et être contraint de rejoindre un homeland.

Ce front d'attaque, la partition sociale et la fragmentation socio-spatiale, visait à favoriser encore davantage l'émergence de couches moyennes de citadins Noirs et de couleur permanents, capables de s'opposer aux menées de l'ANC et des radicaux. En d'autres termes, il s'agissait de renforcer les droits des plus anciens « résidents urbains permanents » (par la naissance, la résidence continue et l'emploi), en leur octroyant, par exemple, un accès préférentiel au marché du travail, que l'on refusait alors aux travailleurs saisonniers, aux frontaliers, aux illégaux, ou bien par l'octroi de baux locatifs d'une durée de 99 ans, de reconnaître l'existence de fait ou de légaliser le système des dérogations et d'exceptions pour la classe aisée Noire qui était depuis longtemps toléré et admis. D'autres réformes favorables, dans le domaine économique accompagnaient et renforçaient ce dispositif, concernant la faiblesse du prix des baux, des concessions commerciales, des taux de crédit, etc. qui devaient « to help build up a new African middle class » Ce primo-« néo-apartheid » instaura, très progressivement et au fil de l'abolition des lois raciales, une nouvelle zone, une « labour préférence areas », dont la ségrégation n'est plus raciale ou ethnique – les townships – mais sociale, c'est-à-dire multiraciale réservée à une catégorie, une nouvelle « ethnie » sociale incluant citadins de races Noire, Métis ou colorée (Indiens, Chinois, etc.). La discrimination raciale, dépassée, fait place à la planification de la population active, soulignait Michel Foucher.

Ce néo-apartheid en constitution répondait également à la demande du secteur industriel exigeant toujours plus de travailleurs Noirs pour des emplois nécessitant une bonne formation, et disposant de conditions de vie et de travail décentes, au sein d'un climat social apaisé. Ainsi, par exemple, le paternalisme de H. Oppenheimer, principal actionnaire de la compagnie minière De Beer, premier producteur de diamants, préféra plutôt que des migrants saisonniers célibataires logés dans les sordides compounds, et autres misérables hostels (casernes taudis ouvrières destinées aux célibataires) établir durablement des ouvriers et leurs familles dans des lotissements de maisons « confortables », proches des centres urbains et des lieux de travail. Empêcher l'urbanisation de vingt millions de Noirs était, selon lui, « vain et coûteux » (in Le Monde, 12 novembre 1981). D'autres firmes, notamment les multinationales étrangères, sous peine de boycott international, contribuaient à de telles améliorations, en participant financièrement à la construction de logements confortables, d'équipements, d'écoles, en créant des bourses à l'enseignement supérieur, etc.


NON-ORDELY URBANIZATION


L'abolition du Pass eut comme principale conséquence un fantastique afflux dans la plupart des townships des grandes villes de populations rurales pauvres, qui engendra un chaos indescriptible et des rivalités sociales, ou plutôt une formidable violence sociale, entre les plus anciens « résidents permanents » appartenant soit à la petite bourgeoisie (commerçants, instituteurs, docteurs, chefs d'entreprise, etc.) soit à l'aristocratie ouvrière, et les « travailleurs immigrés » des hostels, et les squatters « illégaux » en majorité d'origine rurale qui établissent des bidonvilles sordides dans les Buffer Zones des townships. Le plus que fragile équilibre social qui prévalait entre ses classes sociales va littéralement exploser, notamment par le fait d'une insécurité quotidienne et permanente, insoutenable, comme l’expliquait le sociologue Doug Hindson :

« La lutte s’est retournée à l’intérieur des townships. Avec l’effondrement des autorités municipales locales et l‘arrivée massive des squatters, de violentes luttes se sont ouvertes sur le contrôle de la terre, des services, du commerce, des services municipaux, scolaires, etc. Des centres de pouvoir locaux se sont constitués autour des nouvelles fractures sociales, ethniques, générationnelles, lesquelles se sont trouvées souvent confondues aux polarisations politiques à l’échelle nationale. Squatters contre squatters, squatters contre résidents, résidents contre travailleurs migrants, jeunes contre vieux, toutes ces contradictions se sont intensifiées, prenant souvent des formes complexes et se structurant autour de divers symboles culturels et politiques. Lorsque les différences matérielles, I’ethnicité et I‘affiliation politique se conjuguent, le conflit devient plus intense. »
D. Hindson, Violence et reconstruction urbaine en Afrique du Sud, septembre 1991, texte ronéo.

A la faveur de cet urbanisme « désorganisé », de l'augmentation de la pauvreté urbaine, de l'arrivée continuelle des squatters, des émeutes éclatèrent dans les townships du Natal et du Transvaal, conséquences selon les sociologues Mike Morris et Doug Hindson, de l'accentuation des clivages sociaux, et non plus raciaux, préfiguration de l'Afrique du Sud d'aujourd'hui :

«De nouvelles divisions sociales émergent au sein de la population noire. Elles sont basées sur des différences dans l'emploi, le revenu, l'accès aux ressources urbaines. Les différenciations de classe prennent le dessus sur les différenciations raciales. La stratégie de l'État de renforcer ces clivages crée une situation explosive. Les principales victimes de cette stratégie (la majorité de la classe ouvrière, les chômeurs et les marginaux) se trouvent lancées dans un conflit de « pauvres contre pauvres ».
«Trying to Pièce Together Peace in Natal», Work-in-Progress n°69, 1990.


Cape Town| Bidonville Crossroads | 1985 | Photo : ONU

Une telle situation n'était certes pas nouvelle, déjà, au 19e siècle, lors de l'industrialisation et de l'urbanisation des villes, s'opposaient en conflits parfois sanglants les mêmes acteurs sociaux : ouvriers urbains implantés depuis longtemps, contre travailleurs temporairement immigrés, travailleurs immigrés des pays voisins, Indiens, Chinois, etc., et des mêmes squatters illégaux considérés comme des fauteurs de troubles tentant de s'approprier les ressources des autres. Au 19e comme au 20e siècle, ce racisme social se superpose aux divisions ethniques soigneusement entretenues par le gouvernement, dont une des caractéristiques est l'ampleur et la force des réseaux clientélistes-claniques assurant aux membres d'une même communauté ethnique et/ou d'intérêts, de façon plus ou moins structurée et efficace, l'accès au travail, au logement, à la santé. Nelson Mandela, alors clandestin employé en tant que domestique, soulignait :

« Beaucoup de gens ont brossé des tableaux idylliques de la nature égalitaire de la société africaine, et si je suis d’accord en général, il n’en reste pas moins vrai que les Africains ne se traitent pas toujours mutuellement en égaux. L’industrialisation a joué un grand rôle en introduisant chez les Africains urbanisés la perception d’un statut commun à la société blanche. Pour ces hommes, j’étais un inférieur, un domestique, un être sans profession et on pouvait par conséquent me traiter avec mépris. »


ETAT D'URGENCE

L'Etat instaura à partir de 1985 dans certaines régions l'état d'urgence, puis en juin 1986, l'état d'urgence national, reconduit d'année en année jusqu'en 1990, date de la libération de Mandela. Marc Antoine Pérouse de Montclos analyse ainsi le rôle des militaires :
« En réalité, la police était la seule institution chargée de réprimer les troubles internes et les soulèvements dans les villes. En réalité, dit J. Cock, l'armée a collaboré à ''démolir les squats, tenir des barrages sur les routes, écraser les manifestations et les grèves, occuper les campus et patrouiller dans les townships.'' les soldats ont été utilisés pour mener des opérations policières : expulsion des locataires qui refusaient de payer leur loyer, occupation des classes dans les écoles boycottées, surveillance des bureaux de vote pendant les élections municipales pour Africains, respect de l'apartheid sur les plages, perquisitions des cliniques pour identifier les blessés, etc. En même temps la police a acquis une fonction paramilitaire. La radicalisation de l'armée et de la police est allée de pair avec celle des townships, qui se sont organisées en milices et en comités de défense. L'état d'urgence en 1985 était partiel mais il a donné un avant-goût de la loi martiale. […] c'était la première fois que l'intervention de l'armée atteignait une telle ampleur. Dès 1983-1984, jusqu'à 43.000 soldats ont été employés à des tâches de police. Rien qu'à Sebokeng, avec l'opération Palmiet en octobre 1984, 7000 policiers et soldats ont cerné la township. En 1985, 35000 soldats on été mobilisés pour contenir dans les townships la colère des Noirs exclus du parlement tricaméral […] A Soweto, dans les banlieues Est du Cap ou à Grahamstown, ce sont même des conscrits qui ont suppléé la police et réprimé les manifestations contre la hausse des loyers. Le deuxième état d'urgence, en 1986, a été plus offensif. Les véhicules blindés défensifs, les fameux Casspirs, ont été remplacés par des jeeps découvertes et munies de mitrailleuses. Selon un docteur de Soweto qui en jugeait d'après les types de blessure, ''l'armée tirait pour tuer'' ».






"Safari" de la police dans les townships noirs | les hommes à terre ont été tués | années 1980

Une nouvelle législation (imposée par le gouvernement), dans le cadre du Public Safety Act, associée à une multitude d'autres réglementations, fait du droit une arme essentielle contre la subversion : l'on estime le nombre des arrestations-détentions à plus de 40.000 dès les premières semaines après l'instauration de l'état d'urgence : des milliers de sympathisants et de militants des associations anti-apartheid, sont arrêtés, jugés sommairement et emprisonnés, leurs organisations sont interdites (UDF en août 1986), et la liberté de la presse est limitée.


L'ANC FACE A L'INSURRECTION

L'ANC et ses alliés de l'UDF sont pris au dépourvu, comme ce fut le cas en 1976, et la surprise est d'autant plus grande que la violence des soulèvements s'est étendue à l'ensemble des townships du pays. N'ayant pas anticipé la dynamique insurrectionnelle, Umkhonto ne disposait dans le pays que d'un nombre très limité de guérilleros expérimentés et n'avait tout simplement pas la capacité de diriger la violence des « masses ». L'intervention des associations civiques de l'UDF est, le plus souvent, inefficace face aux foules déchaînées. Quand la violence de la foule devenait à ce point hideuse, notamment lors des lynchages et des 'necklacing', personne ne pouvait s'y opposer, et ne tentait de le faire, à la seule exception de vénérables leaders religieux respectés [dont Desmond Tutu], se souvient un membre de l'ANC. Pour cela, l'ANC-Umkhonto décida d'organiser une nouvelle Conférence consultative, la première depuis 1969 ; elle sera décrite comme un véritable Conseil de guerre.


Kabwe National Consultative Conference

Cette assemblée se tint à Kabwe, à 160 kilomètres au nord de la capitale Lusaka de la Zambie, du 16 au 23 juin 1985. Elle réunit environ 250 délégués représentant les secteurs de l'ANC-SACP – syndicats, comités ouvriers, étudiants, féministes, de la jeunesse, de ville, etc., de Umkhonto, et des missions diplomatiques. Les thèmes abordés se consacraient quasi-exclusivement, outre une nouvelle élection du National Executive Committee, à la question de la lutte armée, de la stratégie politico-militaire à modifier, des tactiques à adopter, des problèmes organisationnels à régler, et tout ce qui pouvait être fait pour accélérer la lutte armée et la fin du régime de l'apartheid. Comme la Conférence de Morogoro en 1969, celle-ci intervient à un moment crucial de l'histoire, où l'ANC et ses alliés sont face à de graves problèmes concernant la stratégie militaire à adopter, ou à réadapter en fonction d'un contexte socio-politique nouveau.

Cette conférence se donnait également pour objectif de résoudre ses propres conflits internes, entre les différentes factions politiques composant l'alliance ANC-SACP, entre sociaux-démocrates modérés, communistes plus radicaux et ceux, peu nombreux, de la tendance marxiste-léniniste, la "Marxist Tendency Within the ANC", suspendue en 1979. Des divisions inquiétantes qu'il convenait sinon d'éradiquer mais d'atténuer au mieux, en sachant pertinemment qu'elles étaient inhérentes à l'ANC-SACP, de par sa nature. Deux grandes tendances s'opposaient : celle radicale des leaders marxistes menés par Chris Hani – futur commandant en chef de Umkhonto en 1987 - exigeant une intensification de la lutte armée, et celle modérée d'une solution démocratique pacifique, sous la menace de la lutte armée cependant, favorable à des négociations avec le régime de l'apartheid, proposée par le clan de Nelson Mandela par la voix de Thabo Mbeki, et de Joe Modise, commandant en chef de Umkhonto. Les leaders vétérans du South African Communist Party oscillaient entre ses deux positions.

Plusieurs commissions qui avaient préparé des rapports, présentant leurs argumentations et des recommandations, défilèrent après les discours d'introduction des principaux leaders de l'ANC. Celles qui nous intéressent ici, sont nombreuses, la première étant, la :

Commission on Cadre Policy, Political and Ideological Work

Les experts de cette commission recommandèrent d'élever le niveau de la lutte armée à celle d'une guerre populaire, de mobiliser la communauté Noire pour son soutien à la lutte de Libération, et son rapporteur déclara que sans un tel développement il y avait peu d'espoir d'une victoire révolutionnaire. Afin de renforcer l'ANC et Umkhonto dans leur rôle d'organisation révolutionnaire « compétente », elle recommanda que l'éducation politique, idéologique, morale, culturelle et la formation militaire de tous les cadres devaient être intensifiés afin de parvenir à inculquer une "haine sans bornes pour l'ennemi", la fidélité à l'ANC, la discipline, le dévouement et une détermination à tout épreuves. Il a également été suggéré qu'à l'avenir tous les membres de l'ANC devaient recevoir un entraînement militaire. Plusieurs hauts dignitaires de l'ANC et du SACP marquèrent leur forte opposition sur plusieurs points, mais dans l'ensemble, la première partie du discours fut applaudi avec enthousiasme. Pour ce qui concerne le travail politique et idéologique de l'ANC, la commission recommanda que l'organisation devait intensifier ses activités parmi les « masses populaires » d'une manière plus systématique et cohérente, en traitant en particulier des critiques faites par la propagande pro-apartheid, contre l'ANC. Pour cela, il fut préconisé de créer un Ministère de l' « éducation politique », formant et contrôlant le travail des « agents politiques », d'autres recommandations étaient formulées pour le contenu et le programme de l'enseignement.


Joe Slovo

Internal Commission
Cette commission était placé sous l'autorité de Chris Hani, assisté par Aziz Pahad et Klaus Maphepha. Leur rapport était divisé en cinq grands chapitres :
1. Organisations
Classe ouvrière et syndicats
Mouvements féministes
Mobilisation de la paysannerie
Mobilisation de la jeunesse
Mouvements Religieux
Organisations civiques
Mobilisation de la communauté Blanche
2. Développement de l'Underground
3. Développement de la lutte armée
4. Propagande interne
5. Structures internes
Une série de recommandations fut d'emblée préconisée :
  1. la victoire ne pouvait être assurée sans la participation active des « masses » populaires en Afrique du Sud ;
  2. les organisations démocratiques de masse et les mouvements (UDF) qui avaient émergé en Afrique du Sud depuis le début des années 1980 devaient être associés à l'ANC ;
  3. la classe ouvrière, qui avait été isolé dans le programme Stratégie et Tactiques élaboré en 1969, devait être entraînée par des syndicats « alliés », où elle pourrait soutenir l'ANC et Umkhonto en particulier ;
  4. la formation d'une seule fédération unissant les syndicats démocratiques devait être poursuivie avec détermination et rapidité [Une confédération fut créée en novembre 1985, le COSATU].
Il fut suggéré également qu'un programme d'actions devait être organisé pour les chômeurs, les « unorganised » et les travailleurs les plus exploités, particulièrement les domestiques et ouvriers agricoles dans les Homelands. Les travailleurs saisonniers, migrants et résidents des Hostels devaient être représentés dans les syndicats. Une attention particulière devait être accordée à l'intégration massive d'ouvriers au sein d'Umkhonto, dans la perspective d'une guerre populaire et comme instrument le plus efficace pour ce qui concerne l'arrêt de l'activité industrielle et donc économique du pays, par des grèves longues soutenues par l'action armée. En ce qui concerne le rôle des femmes dans la lutte de Libération, la commission préconisait l'union nationale des mouvements féministes, leur intégration au sein des syndicats, et à la lutte armée à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Afrique du Sud. Les masses rurales exploitées ou pauvres représentaient 50 % de la paysannerie, et la commission recommanda, exigea même, de les intégrer le plus rapidement au sein de la lutte armée. L'ANC devait renforcer sa présence dans les zones rurales et les homelands en priorité, et des actions de propagande des différents comités – jeunesse, étudiants, etc. - de l'ANC et d'organisations anti-apartheid pouvaient être envisagé afin de mobiliser l'opinion publique. Il fallait également gagner la confiance des «chefs traditionnels» et éliminer «les dirigeants fantoches » nommés par les autorités régionales.

Dans un autre domaine, les organisations étudiantes devaient être toutes infiltrées, afin de les guider vers la révolution, et en particulier celles ayant en majorité des Coloured, Indiens et Blancs. Dans la même veine, l'ANC devait être plus effective sur le « Religious Front », et armé face à une multitude d'organisations religieuses caritatives qui formaient un lien important avec le peuple pauvre et oppressé, qui devaient être investies. Deux questions ouvertes intéressèrent vivement et plus particulièrement les délégués : la mobilisation de la communauté Blanche et l'infiltration de l'United Democratic Front.
Les recommandations émises par cette commission étaient ainsi :
  1. le recrutement d'Indiens, de Coloured et de Blancs au sein de Umkhonto ;
  2. l'établissement de « cellules urbaines » de sabotage spécialisées dans les zones et quartiers réservés aux Blancs, Indiens et Coloured ;
  3. faire en sorte que la classe ouvrière constitue la majorité de l'armée populaire ;
  4. d'entreprendre des actions de propagande armée contre les centres économiques du pays ;
  5. obtenir des armes et autres matériels de guerre depuis l'intérieur du pays ;
  6. augmenter le nombre de femmes au sein d'Umkhonto ;
  7. intensifier le travail de propagande armée dans les Homelands et les zones rurales.
Il a également été recommandé que l'ANC, en tant qu'avant-garde, devait renforcer sa machine de propagande interne. Pour promouvoir les campagnes de propagande de l'ANC-Umkhonto, la commission recommandait la mise en place d'une imprimerie clandestine. Il a également été suggéré de la création d'une station de radio mobile à en Afrique du Sud pour compléter le travail de propagande de Radio Freedom.
En ce qui concerne les structures internes de l'ANC et Umkhonto, la Commission a formulé plusieurs recommandations importantes. Dans son évaluation des changements structurels qui avaient été introduit en 1983, la Commission a déclaré que suite à une rivalité « malsaine » qui était venu à exister entre les sphères politiques et militaires de l'ANC, il était devenu nécessaire de créer des structures politico-militaires combinées, pour permettre une plus grande coopération. Notamment pour les Regional Political-Military Committees dans les zones avancées (Angola, Mozambique et Botswana) et les Area Political-Military Committees au sein du pays. Ce qui suggérait un retour vers les structures de 1969. La commission préconisait, curieusement, que les « seniors » leaders de l'ANC vivant en exil depuis plusieurs années viennent « visiter » le pays et rencontrer les leaders des réseaux clandestins.

STRATEGY & TACTICS

Le rapport des membres de cette commission analysait les lacunes du programme Stratégie et tactiques qui prévalait : dont l’omission du rôle des organisations ouvrières, l'importance et le développement des syndicats, de l’implication révolutionnaire de la paysannerie pauvre dans les bantustans... Et au-delà, il y avait une réalité fondamentale qui ne devait pas être ignorée : il ne pouvait y avoir aucune « destruction » du régime de l'apartheid, et de prise de pouvoir par le peuple, sans une certaine forme de violence révolutionnaire. Les membres de la commission isolèrent deux facteurs particuliers, un négatif et un positif.
Pour le facteur négatif, la Commission avançait l'idée que l'ANC et Umkhonto n'avaient jamais eu de bases arrières « solides » dans le sens classique du terme et peu de chances d'en avoir :
« Quand nous commençons à examiner le concept de la guerre populaire, l'activité de la guérilla, les zones de guérilla, les problèmes de l'armement du peuple, la création, le maintien et la fourniture d'une armée populaire dans les phases initiales, etc, nous devons accepter que toutes ces objections doivent être dépasser et prendre en considération les limites imposées par l'absence de bases arrières efficaces dans une pays frontalier amical. »

Le facteur positif était :
« Nous disposons d'une base révolutionnaire et de potentialités qui n'existent dans aucun autre mouvement en Afrique. Nous avons un peuple (surtout le prolétariat et la jeunesse combattante) qui constitue un contingent révolutionnaire politiquement conscient, expérimenté dans la lutte sur une période de plus d'un demi-siècle, qui se tient prêt, par dizaines de milliers, à être recruté et organisé en contingents armés, et qui fait preuve d'une créativité sans fin, pour trouver des formes de résistance et d'organisations de masse, légales et semi-légales, s'opposant à la terreur ennemie. La clé du futur développement de notre stratégie et des tactiques est, d'une part de compenser et de trouver les moyens de surmonter le point faible d'absence de bases arrières. D'autre part, nous devons exploiter au maximum notre force, qui est le peuple.

A cet égard, nous devons nous rappeler que lorsque nous réfléchissons à la violence révolutionnaire, nous ne devons pas nous restreindre seulement à la présence organisée des unités de combat d'Umkhonto. Nous devons également prêter attention aux formes de la violence révolutionnaire du peuple (organisée ou spontanée ou semi spontanée), qui concernent le déroulement de la lutte révolutionnaire dans son ensemble. En bref, nous devons trouver des moyens d'exploiter le potentiel de combat du peuple, que ce soit dans la forme de petites unités de combat ou dans la création de plus grandes formations paramilitaires à l'image des unités d'auto-défense des travailleurs et du peuple. »

En référence aux relations entre la guerre populaire et l'insurrection, la commission établit  :
« l'unanimité de la perspective première reste bien la guerre populaire, qui sera prolongée, suivie d'insurrections comme point culminant. Par la guerre populaire, nous voulons dire une guerre dans laquelle l'armée de libération s'enracine parmi le peuple qui participe progressivement et activement à la lutte armée, à la fois politiquement et militairement, comprenant la possibilité de s'engager dans une insurrection partielle ou générale. »

La commission a également déclaré que le moment était venu pour la libération
du mouvement d'appliquer les principes du Military Combat Work (MCW) à la question de la lutte armée. Le Military Combat Work impliquait la préparation de forces de combat pour la révolution selon des méthodes et des structures spécifiques dérivées de l'expérience des bolcheviks de la Révolution russe, et de l'expérience des mouvements révolutionnaires à travers le monde. En substance le Military Combat Work était composée de trois éléments:
  1. Les formations de combat avancées (Umkhonto) qui sont les noyaux de l'Armée révolutionnaire populaire et qui comprennent les formations de guérilla rurale, les groupes de combat en zone urbaine, les unités de sabotage, les unités des travailleurs, et d'autodéfense dans les usines, les townships et les zones rurales.
  2. Le peuple en armes (les éléments avancés et actifs des masses, préparés et formés par les formations d'avant-garde) prêt, armes à la main, à grossir les rangs de l'Armée populaire.
  3. Les éléments des forces ennemies [notamment les policiers Noirs des townships], prêts au moment décisif, à rejoindre les forces révolutionnaires.
Ces éléments, indiquait la Commission, constituent les forces et les moyens de la guerre populaire. En termes de Stratégie et de Tactiques pour la période post 1985, l'alliance ANC-SACP devait être convaincu qu'un transfert du pouvoir en
Afrique du Sud de l'apartheid à la démocratie populaire viendrait par une guerre populaire prolongée menée par Umkhonto we Sizwe, et que la possibilité d'un règlement négocié dans le pays devait occuper une très faible priorité dans la stratégie de l'ANC.

LES RESOLUTIONS ADOPTEES

La fin de la Conférence fut consacré à l'adoption de résolutions importantes qui devaient avoir des effets à court et long termes sur la nature et le développement de la lutte armée, qui peuvent être catégorisées en trois groupes : organisation, politique et militaire. Parmi celle-ci, la première votée fut la création d'un nouvel organisme permanent, le National Working Committee (NWC), composé de membres du National Executive Committee (NEC), devant être établi à Lusaka, en Zambie. Le NWC devait constituer un corps décisionnel responsable des activités du NEC lorsque celui-ci n'était pas en cession. Deuxièmement, il fut décidé que dans le futur tous les membres de l'alliance ANC-SACP devaient recevoir un entraînement militaire ; et un « code de conduite » devait être adopté pour administrer les relations « sociales, sexuelles et professionnelles » des membres du personnel de l'ANC, du SACP et de Umkhonto. Ce code devait en outre établir des règles très strictes concernant la consommation d'alcool et de drogues, en particulier dans les camps d'entraînement de Umkhonto.

La plus importante résolution – peut-être – était les conditions d'élection des membres du National Executive Committee de l'ANC. En 1969, l'ANC avait décidé d'accepter dans ses rangs des membres de toute race, et seul le NEC conservait une « exclusivité » raciale Noire. Les non-africains qui formaient une part de l'ANC, et des unités armées Umkhonto, ne pouvaient pas être élus dans le Comité Exécutif. Le SACP avait partiellement résolu le « problème » en 1969, par la création du Conseil Révolutionnaire, organisme décisionnel sans distinction raciale, mais à présent, l'exclusion des Blancs, des Indiens, des Coloured du NEC, devait être corrigé. Ce dernier vestige du « racialisme » fut finalement abrogé. Le South African Communist Party était en mesure, à présent, pour la première fois depuis la fondation de Umkhonto en 1961, de prendre le contrôle de l'ANC. L'hégémonie du SACP, déjà effective au sein de la Direction de Umkhonto, représentait bien sûr le plus grand danger pour les membres sociaux-démocrates de l'ANC... La composition du nouveau NEC, élu lors de cette conférence, outre la venue de Blancs et d'Indiens, formait une sorte d'équilibre entre la nouvelle génération [âgée de 30 à 40 ans] et les leaders historiques, et d'autre part, entre la faction « militaire » et celle du personnel de l'administration, de la diplomatie et de l'éducation.

Pour ce qui concerne les résolutions « politiques », il fut décidé de refuser n'importe quelle négociation, ou dialogue avec le gouvernement de l'apartheid car : « this regime is not interested in a just solution of the South African question. » Au même moment, Nelson Mandela en prison, entamait de sa propre initiative, en secret, et sans avoir consulté le National Executive Committee, le long cycle de négociations avec Kobie Coetsee, le ministre de la Justice [4]. Une autre résolution non moins importante fut une collaboration plus étroite avec l'ennemi de toujours, le Pan African Congress [PAC] dont les idées parmi certains leaders s'orientaient vers le maoïsme, et moins d'africanisme.

Pour ce qui concerne les résolutions « militaires », il fut décidé d'une part de la création d'un nouvel organisme, le « War Council » [conseil de guerre], et d'autre part, de ne plus faire de distinction, dans le futur, entre les cibles « soft » (civiles) et « hard » (industrielles et économiques). Cela n'impliquait pas que les prochaines attaques de Umkhonto soient délibérément dirigées contre des « civilian targets », mais que l'organisation se donnait la possibilité – morale – d'intensifier les attaques armées contre des cibles civiles « légitimes » telles que, les représentants du gouvernement et des autorités, le personnel militaire de la Defence Force, les informateurs de la police, les agents de sécurité infiltrés, etc.

Devant la menace d'incursion des forces armées du gouvernement, par des raids militaires contre les bases de l'ANC-Umkhonto dans les pays frontaliers, il fut décidé de les replier, loin des frontières. La formation militaire des nouvelles recrues devait s'opérer, autant que possible, en Afrique du Sud et l'organisation devait intensifier sa campagne de recrutement au sein des classes progressistes ou anti-apartheid, Blanche, Indienne et Métis.

Tout compte fait, les décisions prises à Kabwe d'intensifier la lutte armée, de l'adapter à une véritable guerre populaire [People War], et d'autoriser Umkhonto à commettre des attentas contre des cibles civiles et des personnes jusque dans les zones blanches marquaient une rupture définitive et claire avec le passé. La People's War répondait à la stratégie de l'Assaut total de l'Etat, dans les deux cas il s'agissait d'étendre les domaines de la lutte et de les radicaliser : recruter, unir et organiser les masses de combattants et non-combattants pour les premiers, militariser pour les seconds le pays jusqu'à instaurer un état d'urgence permanent, et diviser l'opposition politique et la résistance Noires.


UMKHONTO

L'on observe une hausse significative de nombre d'attentats en 1985 : 136, la plupart étant attribué à l'ANC, qui alimente l’insurrection par la propagande armée. Plusieurs attaques concernent des cibles civiles (soft targets) : en exemple, le 23 décembre 1985, une bombe explose dans le centre commercial de la ville d'Amanzimtoti, faisant quatre morts et blessés.

Estimation du nombre d'attentats par année :
1985 : 136
1986 : 229
1987 : 239
1988 : 261 - 322
1989 : 199

L'année 1986, celle du vingt-cinquième anniversaire de la fondation du bras armé de l'ANC, a été désignée comme "L'Année de Umkhonto weSizwe" : un total de 229 actes de sabotage et d'attentats a été enregistré. Le 18 avril 1986, une bombe explose au Wild Coast Casino à Bizana dans la région de l'Eastern Cap, tuant deux civils et blessant plusieurs autres personnes. Le 14 juin 1986, une voiture piégée explose face au Magoo's Bar, sur le front de mer de Durban, faisant 3 victimes et 69 blessés. La cible était cependant le Why Not Bar voisin, où se retrouvaient fréquemment le personnel militaire des Security Forces. Les auteurs de l'attentat sont arrêtés [Robert McBride, Greta Apelgren et Matthew le Cordier]. Cette action marque la nouvelle ligne de l'“ANC’s attempts to take the struggle out of the black ghettos and into the white areas.” Robert McBride déclara : « We were to kill enemy personnel. That’s it. » En novembre 1986, deux mines engins explosifs explosent au Newcastle magistrates’ court, blessant 24 personnes, tuant quatre personnes.

LANDMINE CAMPAIGN

A la fin 1985 et jusqu'en 1987, des unités d'Umkhonto auront pour objectif de limiter les déplacements des patrouilles de blindés de l'armée dans les zones rurales Nord et Est du Transval, zone frontalière de passage clandestin d'armes et de guérilleros. Ils utiliseront pour cela des mines anti-tank, qui en théorie, ne peuvent exploser sous le poids d'un homme ; cependant cette campagne fera selon l'ANC, un total de 23 tués, comprenant des soldats, deux guérilleros, des fermiers Blancs et ouvriers agricoles Noirs. L'on décida alors de suspendre ce type d'opérations, peu efficace dans les faits.
 
STRATEGIES de la GUERRE EN EXIL

L'Afrique du Sud est en guerre civile, pour autant, Umkhonto privilégie encore sa stratégie de guerre en exil, aux frontières du pays et cantonne ses guérilleros dans ses camps d’entraînement (à leur plus grand désespoir, d'ailleurs). Comme en 1976, de nouvelles recrues, fuyant le pays, passent clandestinement les frontières : certains s'engagent au sein de Umkhonto et sont formés dans les camps d’entraînement, d'autres rejoignent les camps de réfugiés. Umkhonto ne sera jamais en mesure d'implanter une quelconque base militaire, un camp, un sanctuaire en Afrique du Sud, ayant mission d'entamer une guérilla rurale ou urbaine. 

Au contraire même, les bases avancées de Umkhonto, au Botswana, en Zambie, au Zimbabwe, au Mozambique seront des cibles idéales pour l'aviation et les commandos de l'armée sud-africaine. Ce sera d'ailleurs la stratégie du Security State Council de créer une Buffer Zone frontalière protégeant le pays, à l'image de celles entourant les townships. Après le Swaziland et le Mozambique [5] , en 1986, le coup d'Etat militaire au Lesotho, organisé par le gouvernement sud-africain, plaça à la tête de ce pays enclavé un dictateur militaire pro-apartheid, dont la première action fut d'expulser les exilés de l'ANC, du PAC, etc., sur la base des renseignements des services secrets sud-africains. Le Lesotho, talon d'Achille du régime de l'apartheid devint brusquement son plus fidèle allié et zélé serviteur.




AMABUTHOS & COMRADES

Sans administration, sans police, les plus grands townships devenaient des zones de non-droit plus que propices au développement des activités des innombrables organisations criminelles, des gangs de jeunes adolescents n'ayant aucune velléité de combattre l'apartheid, au contraire même, préférant eux-aussi profiter de la misère humaine, mais aussi des plus pauvres n'ayant d'autres moyens de survie que de voler.

À des degrés différents selon les townships, se développa l'apparition de groupes d'amabuthos, des jeunes étudiants, chômeurs, orphelins, refusant la voie du gangstérisme ou de la délinquance tout tracée, et désirant s'engager dans la lutte armée symbolisée par Umkhonto. Certains groupes étaient clairement affiliés à l'ANC (notamment les associations de jeunes chômeurs), mais tout en faisant allégeance, la plupart agissait de manière semi-indépendante, identifiant leurs propres ennemis et employant leurs propres tactiques ; ou bien décidant sans aucun ordre supérieur, de leur propre initiative, interprétant les messages de l'ANC, ou refusant les règles strictes, la hiérarchie, et l'exil dans les camps d'entraînement de Umkhonto qui d'ailleurs n'était pas en mesure de les « exiler ».

Pour Umkhonto, la People's War, et les événements exigeaient un recrutement massif et rapide dans les townships, de non-combattants, civils ordinaires et anonymes, dont le rôle était avant tout de renseigner, de cacher clandestins et matériels, de convaincre les modérés de rejoindre la lutte, etc., et des combattants chargés de harceler les forces armées dans l'enceinte des townships, d'y faire respecter l'ordre, de le surveiller et de protéger les cadres politiques clandestins, et les leaders de l'UDF, constamment menacés. Selon A. Dissel [Youth, Street Gangs and Violence in South Africa, 1997] :

« Ces jeunes se considéraient eux-même comme des frontline soldiers – des soldats du front – dans la lutte pour le changement social et politique, mais aussi, comme les défenseurs de leurs communautés. En se battant contre le système avec leurs pierres et leurs armes artisanales, ils deviendront l'armée de Libération. »



Le journaliste Jon Riordan, dans son photo-reportage « Forgotten Face », a recueilli le témoignage d'un amabutho, surnommé « Gatsha » :

« Les Amabuthos étaient la branche militaire de l'ANC à l’intérieur du pays – on avait un uniforme et tout ; nous portions des kakis et des bérets noirs. Umkhonto weSizwe était la branche armée de l'ANC, à l'extérieur du pays, et on devait être dans les townships. Quand les comrades Umkhonto rentraient d'exil au pays, on allait à leur rencontre. On devait aller s’entraîner dans le bush parce que c'était plus sûr que dans le township. L'entraînement consistait à apprendre le maniement des armes. Comment la nettoyer, la démonter et la remonter. On pouvait pas tirer à l'entraînement parce qu'il n'y avait pas assez de munitions. L'entraînement durait deux jours... parfois moins. Ils n'avaient pas assez de temps de faire plus. C'est comme si aujourd'hui ils nous apprenaient à conduire une voiture, en nous apprenant juste comment la faire avancer ; et alors ils pouvaient dire que nous savons conduire. Ils n'avaient pas de temps à dépenser pour nous apprendre à utiliser les clignotants ou changer de direction. Aussi longtemps que la voiture roule, alors vous savez conduire. C'était le plus important. Après vous pouvez apprendre le reste... On n'avait pas trop d'équipements depuis l'étranger, alors on devait trouver des combines. Dès fois on devait fabriquer nos propres armes, et on utilisait tout ce que nous trouvions : bois, tuyaux, pièces de métal. On désarmait aussi la police en prenant leurs armes et munitions. Vous connaissez ces « big Hippos » [blindés] avec le cul ouvert ? On prenait des cocktails molotov et on les lançait juste à l'arrière et si les policiers ne voulaient pas brûler dans le blindé, ils devaient jeter leurs armes et sauter par-dessus. On avait alors les armes. On creusait aussi des grands trous sur les routes et on les camouflait avec tout ce qu'il était possible de trouver. Alors, quand la police arrivait avec leurs big hippos, ils tombaient dans le trou. Et quand le blindé était immobilisé on arrivait et on tirait. C'était comme ça ; si on arrivait à en avoir un de la police, la police en avait cinq de nous. C'était pas facile.
Nous, les amabuthos, étions chargé de refouler la police hors du township. On se voyait nous-mêmes en tant people's security dans l'enceinte du township. On peut pas dire que nous étions comme la police parce que la police était ignoble, mais je peux nous considérer comme une force de sécurité pour le peuple. Les gens savaient qu'on les protégeait, et ils étaient très fiers des Amabuthos. Si il y avait des tsotsis [gangsters, délinquants armés, etc.] qui posaient problème, on intervenait. Parmi les Amabuthos, on avait des surnoms, alors quand la police arrêtait l'un d'entre nous, on pouvait leur donner nos vrais noms et notre identité. Les gens aujourd'hui ne connaissent toujours pas mon vrai nom. Ils savent que je m'appelle Gatsha, mais c'est tout ce qu'ils savent, et pourtant nous avons combattu ensemble. »

Outre leurs attaques contre les forces armées, les représentants de l'administration, les mouchards, etc., les jeunes comrades devaient – ou se donnaient pour mission - d'assurer la sécurité publique en pourchassant délinquants et voleurs, mais aussi, de « punir » ou d'exécuter dans les cas plus graves, ceux et celles qui ne participaient pas aux actions et aux appels de l'ANC-SACP-UDF, concernant les manifestations, les meetings, le boycott [des magasins blancs, des écoles, des administrations, des shebeen, etc.], les grèves, les grèves de loyer, etc. Ainsi, par exemple, les comrades d'un township de Port Albert, en mai 1985, forcèrent un couple qui avait enfreint l'ordre de boycott, d'avaler un paquet de lessive OMO, la femme succomba peu de temps après [TRC, Vol. 2]. Ne pas participer à des funérailles d'un militant, à un meeting, payer son loyer ou s'adresser à un fonctionnaire, envoyer ses enfants à l'école « publique », pouvaient, entre autres, éveiller les soupçons...



Entre septembre 1984 et la fin mars 1985, furent commis 243 actions de violence contre les black community councillors ; entre septembre 1984 et juin 1985, 240 town councillors, dont 27 maires ont démissionné, d'autres ont été lynché pu éliminé ; de même les policiers Noirs de la Municipal Police [surnommés "greenflies", "greenbeans" ou"ama Tshaka"] ont déserté leurs maisons qui ont été pillé et incendié. Mais d'autres conseillers municipaux Noirs, ou des administrateurs nommés par l'Etat remplaceront les démissionnaires, et les locaux des Black Councils, principales cibles des activistes, deviennent des camps retranchés, surveillés en permanence par des black policemen, et protégés par les vigilantes. D'autres sont déménagés à la hâte dans les centres-villes blancs. Le phénomène du necklacing [6] l'ultime punition se répandit dans toute l'Afrique du Sud, plus particulièrement dans la région de l'Eastern Cape.

Il n'y a pas de cas type, mais selon des observateurs [écrivains, journalistes, etc.] une certaine terreur s’abat sur les habitants des townships pris en « sandwich », entre la répression policière légale et clandestine, les opérations illégales des « vigilantes » commanditées par les blacks councillors, la « surveillance » et le zèle révolutionnaire des comrades, et enfin la petite délinquance et notamment celle des « squatters ». Mark Swilling analysait ainsi la situation :

« During this period the activists found themselves sandwhiced between the militarism of the youths and the terror tactics of the security forces. Whereas the youths were criticising them for being too moderate, the security forces were hunting them down and detaining them. It was this uneviable position that forced grassroots activists to organise new durable decentralised organisational structures strong enough to withstand the effects of repression and bring the militant youths under control. The result was the establishment of what many activists refer to as the "alternative organs of peoples' power".
(The United Democratic Front And Township Revolt).


RIVALITES

L'on observe les premiers clash entre les partisans de l'ANC-UDF et les militants d'autres formations politiques [AZAPO, Nationalistes, Inkatha... jusqu'aux mouvements de l'extrême gauche], et les syndicalistes opposés à l'ANC. Michel Foucher expliquait ainsi que « Pour la première fois dans l'histoire du mouvement sud-africain noir, en 1983, les cités noires ont été marquées par une violence politique interne, qui s'est ajoutée à celle, déjà ancienne, provoquée par une police blanche aussi brutale qu'autonome. Les médias sud-africains ne se sont d'ailleurs pas privés de filmer ces luttes entre Noirs. Ces violences résultent de deux séries de facteurs. D'une part, elles sont l'effet de luttes entre des organisations rivales qui cherchent, dans un mouvement général de politisation, à contrôler les multiples associations civiques, religieuses, communautaires, culturelles, qui structurent, à la base (« grass root level »), les populations urbaines. D'autre part, elles résultent des luttes entre les individus et groupes qui ont choisi de jouer le jeu de la « collaboration » et ceux qui veulent la rendre impossible. »

Les bagarres, les actes d'intimidation ayant pour objet l'occupation politique d'un township, d'un quartier ou d'une zone dégénéreront progressivement en guerre fratricide, notamment entre l'UDF-ANC contre l'AZAPO (nationalistes) et l'Inkatha (zoulous) et l'ANC dans le Natal, faisant jusqu'en 1994, des milliers de victimes. Il est prouvé que dans certains townships, les leaders de l'AZAPO étaient des agents infiltrés, exaltant leurs militants à radicaliser la lutte contre l'ANC.

CIVICS

Les civics affiliées à l'UDF avaient, bien avant 1984, engagé les luttes urbaines et sociales en organisant un front commun de grèves de loyer et de charge, de boycotts scolaires, de transport public, de commerces, qui ont joué un rôle essentiel dans la mobilisation et la politisation des populations urbaines, y compris des petites villes rurales. Ces luttes, ainsi que d'autres similaires de moindre importance, ont consolidé une nouvelle culture politique qui articulait les principes de « non-collaborationisme » avec les institutions du gouvernement, et de « rejet » de la bourgeoisie et petite-bourgeoisie noires profitant, directement ou non, du système de l'apartheid.

PEOPLE'S POWER
DE LA MOBILISATION A L'ORGANISATION

Les leaders de l'UDF reconnaissaient que les civics avaient permis la mobilisation du plus grand nombre mais qu'elles avaient été incapables d'organiser au mieux ces masses : le chaos, l'anarchie régnaient dans la plupart des townships. Lors de l'UDF's Transvaal Education Forum en mai 1985, un document précisait que « that we [UDF] have been unable to respond effectively to the spontaneous waves of militancy around the country » et qu'il fallait transformer la « mass mobilisation » en une cohérente « mass organisation ». Pour l'UDF-ANC, il ne s'agit plus de mobiliser le plus grand nombre, mais de les organiser, pour contrer le plus efficacement possible les attaques frontales et insidieuses des autorités (lois, relocalisations, programmes urbains, etc.) et des forces de l'ordre (actions de la police, des vigilantes et des informateurs, etc.). Friedman analysait ainsi la première mutation de l'UDF :

« Before the early 1980s black resistance relied on mobilisation rather than organisation, on rallying protest rather than wielding power. Successive resistance movements were often able to mobilise large numbers of people around specific issues or behind charismatic leaders but they did not wield them into an organised and disciplined movement which could press for change. Numbers are no automatic guarantee of strength and these movements were crushed when the government acted against their relatively small group of leaders. »
"The struggle within the struggle: South African resistance strategies", in Transformation, 1987.


L'appel est lancé par les leaders de l'UDF : "From Protest to Challenge : Mobilisation to Organisation". Le processus de transformation des civics, en "organs of people's power" est initié après l'instauration de l'état d'urgence en 1985. L'organisation des people's power consista à structurer le township par des cellules de base, les street committees, représentées par des area committees [comités de quartier], désignant par vote une civic association municipale, chargée de coordonner les actions. En théorie, les civics municipales devaient se référer au comité régional de l'UDF, lui-même instruit par le comité national. Selon les townships, ces structures municipales alternatives élues démocratiquement comprenaient également les représentants d'autres organisations (jeunesse, étudiants, femmes,etc.), de syndicats, de l'église, etc. Les strett committes auront un rôle primordial informant la population d'une ou plusieurs rues (décisions prises, date de mobilisation, objectifs des campagnes, etc.), et en sens inverse, faisant remonter leurs doléances jusqu'au sommet. Bien sûr, lorsque l'UDF sera interdit par le gouvernement, ces activistes ayant des responsabilités – et connus de tous - seront méthodiquement éliminés, brisant un à un, les chaînons.

Les tribunaux officiels, les community courtsmakgotla –, des townships, administrés par un personnel Noir – lekgotla -, étaient autant détesté que les conseils municipaux, accusés de corruption, d'abus, et de collaborations avec la police. Les civic organisations organisèrent les « people's courts » des tribunaux alternatifs, dont le rôle était d'assurer de résoudre les problèmes de famille, les contentieux entre voisins, de juger les délinquants, criminels et voleurs et d'imposer à la communauté des boycotts concernant les bars clandestins (souvent aux mains de gangs) afin de limiter les bagarres et les « alcohol-related violence » (notamment conjugale). Les « people's courts » étaient en outre chargé de juger les jeunes comrades ayant fait trop grand usage de zèle révolutionnaire, et les amabuthos incontrôlables, de dissoudre leurs groupes et de dispatcher leurs membres au sein des structures alternatives. Ce sera le rôle des comités de rue, notamment, d'intégrer ces jeunes activistes, en petites unités plus disciplinées, sous l'autorité moral d'un vétéran.

D'une certaine manière, l'organisation de la résistance et de la lutte se déplace du terrain des traditionnelles mobilisations de masses (manifestations, mass meeting, etc.) vers celui des comités de rue, elle se « décentralise » et exige de ses membres une participation, non plus ponctuelle, mais des activités et un effort quotidiens. Cependant, l'état d'urgence national de 1986, et la vague d'arrestations des leaders qui suivit, désorganisèrent complètement les structures communautaires de l'UDF, et les groupes d'amabuthos feront autorité dans les comités de rue et les people's courts, le plus souvent en radicalisant l'usage de la violence, notamment contre les collaborateurs, y compris ceux et celles vivant indirectement de l'apartheid, les commerçants, les responsables des hostels, etc.


LES BOYCOTTS

Les principales armes offensives des civics étaient les grèves de loyers et des charges qui privaient les Black Local Authorities de leur seule ressource financière ; et il fallait bien du courage car ne pas payer de loyer impliquait soit la menace d'une expulsion de son domicile par les forces de l'ordre, et un exil forcé vers un homeland, soit la menace plus dangereuse d'une « vigilante ». Pour les employés Noirs de l'administration, participer à une grève de loyer signifiait être licencié, et donc de devoir quitter leur township. Ces dangers n'empêchèrent guère des millions de personnes à s'engager dans des longues campagnes de grèves de loyers.

Les campagnes de boycott des commerces étaient, dans certaines régions, reconnues en tant qu'arme la plus redoutable qui soit pour déstabiliser l'économie d'une ville, et parfaitement « inoffensives », sans dangers, pour les boycotteurs : la police n'avait aucun moyen de les contraindre ou de les forcer à acheter ici plutôt que là. Le boycott commercial engageait le plus grand nombre d'habitants quelque soit leur classe sociale, dans un mouvement commun renforçant la solidarité, et surtout, il pouvait affecter gravement les activités commerciales de la white middle class shopkeepers, les entraînant à la ruine et à la faillite, mais aussi de la petite bourgeoisie noire, métis et indienne (ou chinoise), et plus particulièrement ceux – nombreux - siégeant au conseil municipal, ou ayant visiblement des intérêts pro-apartheid. Dans certains cas, lorsque le faible nombre de commerces approvisionnant un township rendait difficile un boycott, menaces étaient faites par les associations d'un boycott, si les prix n'étaient pas diminué.

Par la suite, ces campagnes de boycott qui étaient destinées à ruiner un commerçant, quelque soit sa couleur, s'il s'avérait soutenir le système ou d'en profiter, ont été utilisées comme moyen de pression sur les municipalités blanches pour « négocier » des accords (retrait des troupes de l'armée, libération des prisonniers politiques, baisse des loyers, etc.). Dans les townhsips de moyenne taille où l'UDF était particulièrement bien organisé (notamment Cradock), les boycotts commerciaux ont été suivis, avec succès, par la quasi totalité des populations, et dans certains ont été prolongé (plus de 6 mois sans interruption) afin d'appuyer des revendications plus « politiques », et la résistance de la communauté. Les petits et moyens commerçants de race Blanche, acculés à une ruine à court terme, seront, dans certaines villes, les premiers à « capituler » et à faire pression sur leur municipalité, et au-delà sur le gouvernement, pour engager des réformes. Selon Anthony Marx :

« Activists found consumer boycotts an effective way to politicise and mobilise communities around popular resentment for those white retailers whose prices were then rising even more than usual in proportion to black incomes. Such activity had the advantage of being legal and difficult for the state to restrict, as purchases from particular vendors could not be enforced by the police. The boycott was also useful for isolating the regime from some of its traditional supporters, with vulnerable white merchants being pressed to reduce prices and to present grievances to the state in order to win back their lost black clientele.... »
"South African black trade unions as an emerging working class movement", in Journal of Modern African Studies, (Vol.27, 1989).

L'exemple des civics de l'UDF des townships de l'Eastern Cape qui les premiers organisèrent en mars 1985 méthodiquement les boycotts commerciaux, coordonnés à l'échelle de la région, sera repris avec plus ou moins de succès par les comités régionaux de l'UDF, et par d'autres organisations. En août 1985, 23 villes étaient affectées, et à la fin de cette année, toutes les grandes agglomérations – Port-Elizabeth-Uitenhage, Johannesburg, Pretoria, Cape Town, Durban, etc. - connaissaient des consumer boycotts.



Depuis les émeutes de Soweto en 1976, la résistance contre le système d'éducation de l'apartheid a joué un rôle central dans les mass mobilisations, menée conjointement par les associations de parents d'élèves, de collégiens et de lycéens, et des organisations étudiantes. Grossièrement, la politique de l'apartheid était axée sur la formation d'une élite noire issue des classes dominantes, et du maintien dans l'ignorance de l'ensemble des populations rurales des homelands, avec au centre, pour une fraction de la classe moyenne, résidente permanente dans les villes, les « qualified urban African residents », un niveau d'étude « technique » supérieur pour les emplois administratifs et les ouvriers. Le boycott des écoles et des universités a ainsi été étendu à toutes les villes du pays : depuis les villages ruraux aux grandes agglomérations. Les principales revendications concernaient tous les domaines sans exception : contre la ségrégation dans les écoles et les universités, les programmes, contre surtout les sévices corporels, demande pour la gratuité, la construction d'écoles, l'augmentation des salaires des enseignants, et du niveau de formation des instituteurs, etc., etc., etc. La première grande campagne d'ampleur, après Soweto, intervient dans la région du Western Cape en 1980, caractérisée par un haut niveau de politisation, un rapprochement avec d'autres mouvements en lutte, dont les syndicats ouvriers et les associations civiques. En 1983, une nouvelle vague de boycotts est initiée par les syndicats étudiants, et les associations de l'UDF dans le Transvaal et à Cradock dans l'Eastern Cape, amplifiée et étendue à l'ensemble du pays après les événements de septembre 1984. Le syndicat étudiant COSAS y sera d'ailleurs particulièrement actif, organisant conjointement avec les civics, l'UDF et les syndicats ouvriers, grève générale, manifestations et boycotts. Au-delà, selon H. Wolpe :

« The school boycotts of 1985 were significant for a number of reasons. In the first place, they lent support to other popular struggles in various parts of the country. Students often played a leading role in consumer boycotts and stayaways, and, together with the young unemployed, were generally responsible for organising and enforcing boycotts and stayaways. In the second place, they precipitated the politicisation of the youth and promoted mass mobilisation around educational and other local and political issues. » South Africa: Time of agony, time of destiny, Wolpe,H.


DES SOVIETS SUD-AFRICAINS ?

Pour Marc Antoine Pérouse de Montclos :
« Les civics étaient des pouvoirs sans administration, contrairement aux conseils municipaux institués par Pretoria, qui étaient des administrations sans pouvoirs.»
[Violences et sécurités urbaines en Afrique du Sud et au Nigéria. Un essai de privatisation, L’Harmattan, 1997]

Ronnie Kasril considérait que les townships « libérés » [no-go areas] par des « rudimentary organs of people's power », présentaient des conditions pré-révolutionnaires idéales pour organiser le « full-out revolutionary assault ont the apartheid state. » Le message d'Oliver Tambo « Make apartheid unworkable! Make the country ungovernable », est explicite :
« Au cours de notre offensive de masse, nous avons créé, parfois, et avec une fréquence accrue dans plusieurs localités, une situation telle que les forces démocratiques ont défié les autorités de l'apartheid pour le contrôle des townships, où s'organise le pouvoir alternatif. En ce qui concerne la perspective de la guerre populaire, cela signifie que nous avons forgé les conditions pour que nous puissions transformer ces zones en bases révolutionnaires populaires à partir desquelles Umkhonto Wesizwe doit se développer comme une armée du peuple ».

De cette manière, Umkhonto devait cesser – enfin – d'être une armée en exil (army-in-exile) et serait en mesure d'entamer une véritable Guerre populaire. Dès 1985, l'on voit dans les mass meetings et les funérailles de victimes de l'apartheid, organisées par les civic associations affiliées à l'UDF, les foules brandirent des drapeaux de l'ANC et du SACP – interdits – et des pancartes réclamant, exigeants des AK-47. D'une certaine manière, l'insuffisance chronique des infrastructures de l'ANC-Umkhonto au sein des townships, l'obligeait à encourager la population à faire preuve de courage et d'initiatives, et d'engager le combat avec leurs propres expériences, moyens et formes de violence, et d'organiser les territoires libérés par des "alternative organs of peoples' power". Plus tard, Umkhonto sera en mesure d'organiser des unités de Self-Defense.


Gille de Vlieg | SACP banner displayed at the funeral of the Cradock 4 Township-Cradock-Eastern Cape | July 20-1985


POST-CAPITALISME POST-APARTHEID

L'on observe, souvent, la préférence de civics associations d'engager des négociations avec les municipalités et autorités locales blanches, et les administrations chargées des programmes urbains d'upgrading. Des demandes de négociations ignorant l'autorité des « élus » des black councils officiels, et qui pour certaines, seront acceptées par les municipalités blanches. Pour les autorités municipales blanches, la constitution de civic associations illégales, malgré leur appartenance à l'United Democratic Front, allaient parfaitement dans le sens souhaité par les éléments éclairés du pouvoir, à savoir, l'octroi d'un droit de regard des Noirs urbains sur leurs « propres affaires », et la « collaboration » effective de sud-africains Noirs.

Pour les théoriciens marxistes radicaux, l'United Democratic Front n'a été qu'une organisation inter-raciale au service de la petit-bourgeoisie, et qui en fait, n'a jamais eu de prise sur les couches sociales populaires et la classe ouvrière. Alex Callinicos concluait dans un texte de 1987 que l'UDF était une « populist organisation », sans envergure et dominée par « an intellectual petty bourgois leadership that subscribes to a reformist ideology ». Dans le domaine des critiques, qui ne manquent d'ailleurs pas, faites à l'ANC, notons celles-ci à propos des civics Noirs sud-africains :
"Un embryon d’appareil d’Etat-ANC et des forces de répression nouvelles sont ainsi mises en place, détournant le désir des jeunes de se donner les moyens de lutter contre le régime. L’un des objectifs de l’ANC et du PC sud-africain dans les civics est de s’en servir pour intimider les organisations syndicales qui refusent la tutelle de l’ANC et de son alliance avec la bourgeoisie noire et blanche, l’UDF. Des syndicalistes sont violemment attaqués. Des grèves sont imposées par les civics aux salariés de certaines entreprises et tous les syndicats qui ne se conforment pas à la grève imposée sont frappés. La non-participation à l’UDF est stigmatisée comme une complicité au pouvoir. La principale centrale ouvrière, la FOSATU, qui refuse la tutelle de l’ANC et l’appartenance à l’UDF, voit sa direction violemment attaquée, politiquement et parfois physiquement."

De même, des organisations non-gouvernementales, voire des universités, apportèrent leur aide, souvent bénévole, aux civics « alternatives », dont le Planact, organisation pluri-disciplinaire (sociologues, architectes, urbanistes, économistes, etc.) par exemple, formait à la gestion urbaine les organisations communautaires, dressait des diagnostics urbains, projetait des propositions, et cette organisation fût appelée lors des négociations entre la Soweto People's Delegation et les autorités locales pour mettre fin au boycott des loyers.


INSURRECTIONS URBAINES

Michel Foucher expliquait que l' « un des effets géopolitiques de l'apartheid est précisément que les townships sont très différents d'une conurbation à l'autre, quant à leur composition démographique et professionnelle, leur histoire politique et syndicale, leur rapport avec les secteurs blancs et avec les homelands, et enfin leur plus ou moins grande fragilité économique. Ces situations singulières sont des terrains plus ou moins favorables à l'action des organisations politiques et syndicales qui, elles, tentent de travailler à l'échelle du pays tout entier. Leur implantation est cependant loin d'être uniforme ; cette différenciation spatiale des réseaux politiques et syndicaux est d'autant plus importante à prendre en considération que le rôle des militants est essentiel dans un pays où les populations, soumises à des contraintes quotidiennes énormes, sont rendues passives (l'adjectif « sonnées» conviendrait mieux). Enfin, il faut prendre en compte l'histoire du militantisme, qui est, rappelons-le, le plus ancien d'Afrique et qui a sa propre géographie : il y a des foyers régionaux fertiles en dirigeants politiques.  […] Les secteurs des tensions les plus fortes sont, depuis 1981, par ordre décroissant d'intensité et de fréquence : le Cap oriental, le Cap occidental, le triangle du Vaal, le Rand oriental, Pretoria, le Rand occidental, Johannesburg, enfin le Natal.»

De la difficulté de généraliser une insurrection dont les causes mêmes diffèrent grandement d'une région et d'un township à l'autre, au-delà de la formule « pour lutter contre l'apartheid en général », nous préférons vous rendre compte de la diversité, et des grandes lignes de l'histoire de Soweto, Duncan Village, Mamelodi, Lingelihle, Alexandra, Uitenhage, Cape Town et Bonteheuwel.


SoWeTo

A une vingtaine de kilomètres du centre de Johannesburg, l'immensité Soweto est composée de 26 townships très différents selon l'ancienneté, la composition sociale, la proximité d'une gare, de commerces ou de services, etc. : les bidonvilles peuvent côtoyer des quartiers aisés, lieu de résidence, par exemple, du personnel du grand hôpital Baragwanath, et de nombreux intellectuels et artistes. C'est justement dans les quartiers « aisés » de Soweto que fût fondé la première civic association « moderne » en 1976.

Après la révolte de 1976, la plupart des activités politiques sont initiées par le Soweto Students' Representative Council (SSRC). En 1977 elle organisa une campagne de grève de loyers, obligeant la démission de la plupart des conseillers Noirs du Soweto's Urban Bantu Council. Ce fut l'occasion pour la Soweto branch of the Black People's Convention de proposer d'établir son propre civic body, pour prendre en charge les affaires de Soweto, une assemblée populaire représentative des aspirations des résidents, tout du moins de la classe moyenne. En juin 1977, 61 « notables » sowetiens fondent le Committee of Ten (COT) [Comité des Dix], nom officiel du Soweto Local Authority Interim Committee, chargé de formuler des recommandations pour le « running of civic affairs in Soweto. » Ses membres sont des personnalités éminentes de Soweto issus de la classe moyenne et favorables aux idées nationalistes du Black Conscience Mouvment (BCM), opposé à l'ANC. Son président, le Dr Nthato Motlana, nationaliste et anti-communiste, aura comme principal objectif d'organiser un modèle de gouvernance locale en opposition avec le conseil noir officiel « sponsorisé » par la municipalité blanche de Johannesburg. Le COT proposa ainsi aux autorités, un programme de création d'une municipalité indépendante, gérée par un conseil de 50 membres élus démocratiquement, et entre autres, exigea une subvention conséquente de l'Etat pour moderniser le township sur cinq années.

Essentiellement destiné aux classes moyennes, ce programme et autres recommandations, révélait le caractère anti-démocratique et élitiste de l'organisation : la majorité pauvre du township ne participait pas à l'élaboration du programme, et n'était en aucune manière consultée, simplement ignorée ou informée. En 1979, le COT, isolé et sans grande audience « populaire » décida d'élargir sa base aux couches défavorisées, et lors d'une conférence, "Soweto - An Introspection", annonça la création de la Soweto Civic Association (SCA), chargée, entre autres, de fédérer et d'organiser les différentes associations existantes, et de créer de nouvelles « branches » spécialisées dans tel ou tel domaine. Le SCA engagea dès sa fondation, des relations avec d'autres organisations communautaires, dont, par exemple, la Port Elizabeth Black Civic Organisation (PEBCO). Ses principaux objectifs seront de construire une organisation non-raciale et démocratique, d'encourager la création d'associations oeuvrant dans l'intérêt de la communauté, d'organiser la participation citoyenne démocratique à tous les niveaux de décision, de représenter l'ensemble des résidents de Soweto, de coopérer avec d'autres organisations, comités, groupes, du pays ayant les mêmes intentions et objectifs, et de s'opposer aux institutions gouvernementales non représentatives du peuple. En théorie.

Politiquement, la SCA, de par sa structure même, est placée sous l'influence de plusieurs organisations politiques, les Black Consciousness organisations prédominent, l'ANC y est bien sûr présente, l'AZAPO également, les syndicats ouvriers y sont à cette époque très actifs, tandis qu'à sa droite, le Soweto Traders' Association et le Dr Motlana, défendent la cause du black capitalism. La Soweto Civic Association impulsera donc les luttes populaires, dont les grèves de loyers, des charges, les boycotts, etc. ; mais s'autorisa aussi des négociations directes avec la municipalité blanche de Johannesburg, même si elle refusait de participer d'une quelconque manière aux institutions légales.

En 1979, le Soweto Community Council officiel annonça une augmentation de 100 % des loyers, étalé entre septembre 1979 et août 1980 ! Le SCA appela immédiatement à une grève des loyers, une grève ouvrière et à des manifestations de masse. Le boycott [ce terme est préféré à celui de grève (rent boycott)] des loyers fût peu suivi, seulement 5 % de la population. Néanmoins, le boycott qui nécessita une structure organisationnelle complexe et une grande activité pour ses membres, démontrait l'incapacité du SCA à soutenir une lutte longue et massive (ou populaire). Cela devient évident en 1980 lorsque la SCA décida de porter l'affaire devant les tribunaux. Les oppositions voire les rivalités entre les Black Consciousness organisations et les autres groupes, le peu d'influence sur les syndicats d'ouvriers constituaient les principaux obstacles.


Foyer de travailleurs célibataires | Soweto | 1982 | Photo : ONU

Les élections des Black Local Authorities de novembre et décembre 1983, seront l'occasion pour la SCA d'organiser une campagne, sous la direction du Anti-Community Councils Election Committee, pour leur boycott ; les manifestations, les meetings, les pétitions, etc., ont été à l'origine de la formation de nouvelles associations et de la venue de très nombreux nouveaux militants. En 1983, la SCA était présente à la première conférence de l'UDF, et trois de leurs membres furent élus au Regional Executive Committee. Cependant, la SCA rejoint l’affiliation en octobre 1984, seulement, sur fond de rivalités politiques. En décembre 1984, le nouveau executive committee du SCA est élu, plaçant à sa tête le révérend Franck Chikane, vice-président également du comité régional de l'UDF pour le Transvaal, de Patrick Lephunya, membre aussi de l'UDF-Tranvaal et d'Isaac Mogase, de l'ANC Youth League. Le SCA devient donc une antenne de l'ANC-UDF, tout du moins de sa fraction réformiste, toujours et encore caractérisé par ses méthodes élitistes.
En 1985, la déclaration de l'état d'urgence dans plusieurs townships du pays incluant Soweto, permit un regain d'activités pour contourner les restrictions imposées (aucune forme de mobilisation – manifestation, réunion, meeting, etc. - est autorisée), par la création de Street committees, et l'émergence d'un nouveau leadership plus « populiste » et moins élitiste, plus proche des grassroots organisations et favorable aux mass participations. Mais jusqu'en 1986, Soweto restera calme, troublée seulement par quelques manifestations, et les actions des jeunes amabuthos. Tom Lodge, analysait ainsi que le « potentiel révolutionnaire de la population de Soweto est limité » ; la marche de 1976 fut le fait des écoliers (devenus adultes), et non l'effet d'un mouvement de masse ; elle s'est faite sans aucune participation ouvrière, d'autant que les Sowetans étaient pour la plupart des employés du secteur tertiaire, des citadins de longue date, appartenant à la classe moyenne noire, donc moins disposés à s'engager dans une lutte « violente », et la faiblesse des syndicats d'ouvriers expliquent cette inactivité. Cette classe moyenne, relativement privilégiée s'opposa ouvertement aux actions radicales des jeunes organisations d'étudiants.

Ce qui n'empêcha pas la SCA de décréter une grève des loyers en juin 1986 qui dura deux années. À la fin de ce mois, 80 % des résidents de Soweto s'abstenaient de payer. Entre 1986 et septembre 1987, 166 familles seront ainsi expulsés pour non paiement de loyer sur décision du Soweto City Council, malgré les street committes qui intervenaient contre les évictions. Ainsi par exemple, Stompie Mokhetsi, né en 1974, surnommé le « petit général » de Soweto, était le « chef » d'une bande d'adolescents de moins de 14 ans qui tenait tête à la police. Se réclamant de l'ANC, il fut le plus jeune prisonnier politique du pays, et plus tard, soupçonné d'être un traître, sera éliminé en 1988 [Winnie Mandela, sera accusée d'avoir commandité le meurtre].

Soweto fût un fief « technique » de l'ANC-Umkhonto, et des cellules clandestines y étaient bien implantées, parce qu'il était facile de cacher matériel et clandestins dans un township aussi vaste et autant peuplé. Selon les témoignages, les guérilleros Umkhonto ici, seront à l'origine des attaques contre les collaborateurs civils, mais la consigne était de les intimider et de les forcer à démissionner de leurs fonctions. En août 1986, un affrontement violent [appelé White City War] entre les habitants de Jabuvu, quartier pauvre de Soweto, et la police, épaulée par l'armée, fit 27 [ou 24] victimes et 120 blessés. En représailles, les demeures des conseillers municipaux officiels les plus odieux seront incendiées, et leur vie menacée : 22 démissionnent et s'enfuient. Les revendications du SCA se radicalisent et l'on exige entre autres, la fin des expulsions, le départ des forces armées présentes dans Soweto, la fin de l'état d'urgence, la libération des militants, etc., mais aussi l'amélioration de l'éclairage publique, de la voirie, etc. En réponse, de nombreux membres d'associations et de leaders du comité exécutif du SCA, et d'activistes reconnus sont arrêtés. Les leaders arrêtés, la situation s'envenime entre les groupes, et des affrontements violents éclatent dans les rues de Soweto entre partisans de l'ANC et militants nationalistes des groupes du Black Consciousness. Le SCA conseille alors de former des « milices populaires » et des unités de Self-Defense, et de renforcer les street committees. Des négociations s'engagent avec les autorités pour mettre un terme à la grève des loyers. Mais en 1987, faute d'accords, la grève est prolongée.


EAST LONDON |
MDANTSANE [CISKEI] et DUNCAN VILLAGE

Mdantsane

Le régime du homleland du Ciskei, état indépendant, a été pour cette époque le plus répressif. Le township, réservoir d'ouvriers, Mdanstane, situé à une trentaine de kilomètres des installations industrielles de East London, est d'ailleurs l'un des très rares situés dans un homeland qui a été le théâtre d'un long conflit. Les organisations ouvrières et les syndicats, en l'absence de « mass-based community organisations », jouèrent un rôle central ; le plus important, le South African Allied Workers’ Union (SAAWU), basé à East London et affilié à l'UDF, fonctionnait comme une organisation communautaire et ses leaders engageront leurs membres dans la plupart des luttes autres qu'ouvrières.


Le trajet travail-domicile était fastidieux, entre 2 à 3 heures dans des bus vétustes, défoncés, sales, bondés, régulièrement en panne, mais jamais en retard car les lignes n'ont pas véritablement d'horaires fixes. Une des premières luttes, en juillet 1983, sera le boycott des bus de la Ciskei Transport Corporation (CTC), suite à l'augmentation des tarifs (11 %). Selon Marc Swilling :

« The duration and level of political consciousness that the East London bus boycott gave rise to coupled with the failure of the unprecedented use of State terror to break it makes it one of the most important South African political struggles of 1983 and 1984. »

La décision est prise de former une civic, le "Committee of Ten" chargé de représenter la communauté Noire dans les négociations avec le CTC. Devant le refus obstiné de la compagnie de recevoir le comité, le boycott débute. Pour les habitants de Mdantsane, cela signifie entre 20 et 30 kilomètres de marche à pied, le matin, et le soir ! Mais l'ambiance est à la solidarité : l'on chante des Freedom songs, l'on s'entraide, d'autres sont à vélo, d'autres empruntent des taxis pirates... Après quelques jours, la police réagit en organisant des barrages... piétonniers, qui arrêtent le flot humain et forcent les marcheurs, ou les usagers des taxis à emprunter les bus, à coups de matraque. Le 22 juillet, cinq personnes sont tuées par les Ciskei security forces à la gare de Fort Jackson railway. Des attentats Umkhonto, appuyant le boycott, sont commis contre des dépôts de bus, le plus souvent au cocktail molotov sans grands résultats, et quelques maisons de vigilantes [7], et d'habitants [trop] opposés au boycott.

Le 3 août l'état d'urgence est imposé à Mdantsane : les réunions de plus de 4 personnes sont interdites. En réaction, les boycotteurs emprunteront les lignes de train. Le turning point est atteint dans la froide matinée du 4 août 1983 : la police du Ciskei security forces, les vigilantes et l'armée appelée en renfort attendent dans les 3 stations de trains du township, les voyageurs, et avec préméditation, sans sommations, pendant 3 heures, arrêtent et tuent : le bilan est estimé à 15 morts et 35 blessés [estimation très basse], 8 membres du Committe of Ten et plus de 1000 personnes sont arrêtés, le syndicat SAAWU interdit, etc.

Plus rien ne sera jamais comme avant ; le massacre de ce 4 août aura comme conséquences majeures, l'engagement d'une grande fraction de la population Noire de cette région, dans la lutte radicale et politique. Le boycott continue. En novembre, les membres « rescapés » du Comité, initialement accusés de terrorisme mais libérés (un est mort en détention), demandent de reconduire le boycott, proposition acceptée lors d'un mass meeting en décembre. Finalement, sur l'initiative d'industriels de la Border Chamber of Industries, exaspérés par les contraintes assignées à leurs ouvriers, des négociations s'organisent, laborieuses, et ce n'est qu'en mars 1985 qu'un compromis met fin à ce long boycott meurtrier.
Le boycott de Mdantsane illustre parfaitement les contradictions et les oppositions entre les visions utopiques du régime de l'apartheid de « développement séparé » établissant une longue distance entre « réservoirs » ouvriers des homelands et zones industrielles, ceux des compagnies de transports privées uniquement centrés sur les profits, et ceux des industriels axés sur la « productivité » de leurs ouvriers, arrivant le matin déjà épuisés par un pénible parcours, et vulnérables aux tentations « subversives », qui plus est. Un rapport daté de 1985, Urbanization Strategy for the Republic of South Africa, recommandait ainsi une intervention énergique – législative et financière - de l'Etat dans le domaine des infrastructures des transports collectifs.

Duncan Village

Duncan Village, proche d'East London, est un township à majorité ouvrière, ayant une grande expérience des mass mobilisations et des grèves, mais meurtri par la crise de 1982 : 40 % de chômeurs en 1984, et des ouvriers sur-exploités (les salaires sont les plus bas du pays). Déjà, en 1984, le Duncan Village Community Council avait ordonné la démolition de 400 shacks, ces baraques illégales mais tolérées des arrières-cours, faisant ainsi 2000 sans-abris, invités par les autorités à déguerpir au plus vite. Les civics avaient formé un comité provisoire destiné à organiser la résistance et l'opposition au programme de déplacements forcés. Afin de mieux coordonner les actions, le township est divisé en huit entités géographiques placées sous le conseil des anti-removal committee (ARC). Mais Duncan Village était calme, troublé par des batailles de rues sporadiques et sans envergure entre des jeunes et la police.

Tout bascule le 11 aôut 1985, le jour des funérailles du leader – assassinée à Durban - de l'UDF pour la région du Natal, Victoria Mxenge, enterrée dans un cimetière proche de Duncan. Une foule nombreuse l'accompagne, des orateurs de l'UDF prononcent des discours. À la fin du meeting, une pierre lancée contre une voiture de l'armée tue un soldat. L'occasion pour une riposte policière qui organisa alors une vaste rafle dans le township, arrêtant de nombreux habitants, sans oublier d'endommager sur leur passage, les intérieurs des maisons, commerces, écoles, etc.

Le soir venu, des groupes de jeunes se réunissent et armés de cocktails molotov incendièrent les maisons des black town councillors, des black policemen, et des collaborateurs. La police intervient rapidement pour protéger leurs protégés, et les affrontements débutent, avec une rare violence. Les membres du conseil municipal officiel, face aux menaces, désertent le township. Selon les quotidiens, l'on compte 5 victimes le 14 août, 19 et 138 blessés le 16 août. La résistance est telle, que les forces armées ne pourront plus entrer dans le township pendant 3 semaines ; le nombre de victimes augmente tout au long de ce mois [nombre inconnu, les archives de la police ayant « disparues » (selon la Commission Vérité et réconciliation...)]. Dans le même temps, outre le boycott des écoles, les résidents exigent des commerçants une baisse significative des prix, sous la menace d'un boycott.

Les townships de la région se soulèvent, le plus souvent après un massacre policier. Le 22 août 1985, par exemple, les étudiants du Malcomess High School résidents à Dukathole township, fondent le Aliwal North Youth Congress, affilié à l'UDF, et organisent une manifestation, la police ouvre le feu : 34 morts, suivie d'une émeute violente, et des centaines d'arrestations-détentions. À Queenstown, en novembre 1985, la police fait feu lors d'un meeting des organisations de l'UDF : 11 morts.
Le 15 août, à Duncan, un mass meeting est organisé par les associations, et 10.000 résidents procèdent à l'élection d'un Central Executive Committee (CEC), de la nouvelle civic « Duncan Village Residents Association » [DVRA], chargé de mettre fin aux émeutes, et qui exige la fin immédiate des hostilités, au nom de la communauté, afin de permettre les réparations nécessaires pour le rétablissement de l'électricité dans certains districts.

À Duncan Village, la réponse des autorités concède autant quelques concessions non négligeables qu'une répression sévère. Fin août, le Department of Cooperation and Development annonce que les résidents seraient en droit, sous certaines conditions drastiques, d'obtenir des baux de location de 99 ans, et une subvention conséquente de l'Etat pour la réhabilitation de Duncan village. Par contre, la police procède à l'arrestation des principaux leaders connus. Mais plutôt que d'engager une lutte frontale, le DVRA préféra établir des négociations avec le East London City Council (ELCC) et les parlementaires locaux du National Party. L'UDF ne pouvait guère apprécier cette « collaboration », mais pendant sept mois, un programme urbain est négocié pour « upgrader » Duncan village, la plus grande difficulté étant la question de l'administration et l'élection du conseil municipal. Cependant, alors que les négociations allaient bon train, le gouvernement de Pretoria ressuscita les anciens et discrédités – y compris par l'administration blanche de East London - conseillers municipaux, en tant que seule autorité habilitée à négocier jusqu'aux nouvelles élections prévues dans le cadre de la loi. La manœuvre de l'Etat consistait à leur offrir tout le crédit des accords, alors que la municipalité d'East London reconnaissait de fait, le DVRA, en tant que partenaire légitime. Tout ceci bloqua les négociations.
En 1986, l'instauration de l'état d'urgence est l'occasion d'arrêter les leaders officiels du DVRA et 300 de leurs membres (libérés fin 1987, à l’exception des leaders). La répression continue, la moindre opposition est sanctionnée par la prison, ou l'intimidation. L'Etat interdit à présent toutes négociations avec le DVRA et maintient l'ancien conseil municipal, toujours réfugié dans le centre ville d'East London, dans ses fonctions, qui aura la charge d'établir, avec les administrateurs de l'Etat le programme urbain. Qui impose le déplacement forcé de 37.000 habitants. Les requêtes des habitants peuvent être présentées au maire, mais sous la condition de prouver qu'ils ont bien payé leurs loyers sans intermittence, en joignant à leurs requêtes les justificatifs de paiement...


MAMELODI CIVIC ASSOCIATION

En 1953, les premiers résidents Noirs expulsés de Pretoria s'installent au Mamelodi township ; trente années plus tard, la population était estimée à 200.000 résidents entassés dans 13.000 maisons municipales et leurs backyard shacks, et 17.000 travailleurs temporaires célibataires croupissaient dans les sordides hostels. Nul ne sait le nombre de squatters illégaux. La sur-population était ici particulièrement élevée, comme d'ailleurs les loyers et les charges, principal motif de mécontentement des habitants.

Les organisations majoritaires à Mamelodi ont été créées dans la vague nationale de 1980-81 de boycotts d'école impulsé ici par le Release Mandela Campaign, le Zakheni Women's Organisation (ZWO) et le Mamelodi Youth Organisation (MAYO), qui plus tard seront affiliées à l'UDF. La mobilisation politique y était particulièrement vigoureuse. En 1985, les militants du Mamelodi Parents Association (MPA) entamèrent un boycott d'école et le cycle des premiers affrontements avec la police. Les « élus » du Mamelodi's town council seront sous la pression constante de la population, et 3 abandonnèrent leur poste. Cependant, un calme relatif règne et Mamelodi ne sera pas placé en état d'urgence, dans la liste des "affected areas" de 1985. La police veille, et interdit le moindre rassemblement, l'infime meeting, rendant ainsi difficile la communication des groupes de ce grand township. Ces conditions profitèrent aux gangs locaux de jeunes adultes ou d'adolescents qui imposèrent d'autres restrictions. En juillet 1985 l'UDF (en particulier le COSAS et le MAYO) décida d'organiser un Disciplinary Committee, un vaste réseau d'organisations de base [grassroots organisations] quadrillant le township. Ces comités avaient la responsabilité de rétablir l'ordre et de tenter d'inculquer une « éducation politique » aux jeunes délinquants.

Le 21 novembre 1985, 50.000 résidents du Mamelodi township manifestent pacifiquement pour protester contre l'augmentation des loyers, la présence de l'armée dans les townships, contre l'interdiction de rassemblements pour des funérailles, etc. Le long défilé en marche, ayant à sa tête des femmes, est soudain pris sous le feu de policiers, sans raisons, faisant 13 victimes et une centaine de blessés, certains gravement.

Le massacre de novembre 1985 changea complètement la situation [8] : un nombre important de nouveaux militants grossit les effectifs des organisations qui engagèrent de nouvelles campagnes de boycott et de grèves. Les organisations décidèrent de la création d'une civic association municipale. Un comité exécutif provisoire de 7 représentants d'organisations est élu fin 1985 et le Mamelodi Action Committee [MAC] est fondé en avril 1986, sur la base de 35 comités de sections avec leurs respectifs street committees. Des block committees s'organisent également dans les hostels [foyers de travailleurs célibataires] représentés dans chaque section committee. Deux élus représentaient chaque comité de section au sein du comité central. Ce comité se réunissait régulièrement et il représentait le « Mamelodi's top decision making forum. » Dix membres de ce comité et 4 représentants élus du MAYO, du Zakheni Women's Organisation, et du nouveau Mamelodi Teachers Union (MATU) formaient le comité exécutif.

En réponse, le town council officiel donna l'ordre en décembre 1985, d'interrompre le ramassage des ordures, mais les section committees organisèrent sans tarder leurs propres services de ramassage et de nettoiement. De même, les section committees incitèrent la population à boycotter l'ensemble des institutions administratives dont les commissariats et les tribunaux, remplacés par des "people's courts" intervenant dans les disputes familiales ou de voisinage et la sécurité de leur quartier. Ces people's courts avaient d'autres responsabilités, notamment en matière d'éducation politique (pour les plus jeunes délinquants), l'organisation des meetings des street committees, et d'autres activités. Des jeunes citadins bâtirent ainsi, par exemple, un parc pour honorer la mémoire des victimes, le Mandela Park, et une place, la Tambo Place...

La déclaration de l'état d'urgence en 1986 fût accompagné de l'arrestation de la plupart des leaders du MCA et des organisations, et le Joint Operations Centre (JOC) procéda grâce à ses agents, au listing méticuleux des sympathisant-e-s, et une longue campagne d'intimidation brisa la mécanique du MCA. Cette vague d'arrestations sera en contre-partie suivie d'un programme de réhabilitation urbaine ["township upgrading"]. Un programme d'ailleurs très ambitieux, d'améliorations des services publics et des infrastructures (réseaux eau, électricité, etc., voiries, éclairage, etc.), coordonné par les « élus » du Mamelodi Town Council.

Mais la résistance se poursuivit, malgré la répression, les délations, les disparitions et le MCA n'abdiqua pas, malgré des activités réduites. En représailles, les grands travaux d'améliorations cessèrent mi-1987, et l'armée d'ouvriers céda la place à l'armée et à la police.


LE MODELE CRADOCK

La dynamique insurrectionnelle gagnait les petites villes-townships provinciales qui jusque-là avaient connu grèves de loyers et boycotts scolaires, mais sans que la violence embrase les quartiers. A 200 km de Port-Elizabeth, Cradock est une petite ville rurale de l'Eastern Cape, une ville où l'apartheid, le racisme y étaient particulièrement vigoureux, les fermiers blancs appliquaient avec la plus grande ferveur-rigueur les lois raciales, et maintenaient leurs ouvriers agricoles noirs dans la plus grande tradition de l'esclavagisme, en deux mots : exploitation et oppression, d'une population tenue dans l'illettrisme quasi forcé (notons cependant que le niveau de scolarité des esclavagistes était à peine plus évolué...).

En 1983 les « locataires » du Lingelihle township étaient en grève des loyers, après leur augmentation, sous l'autorité de leur Comité « alternatif », la Cradora (Cradock Residents Association) affilié à l'UDF, dirigé par Matthew Goniwe, un instituteur ayant connu pendant cinq ans les geôles du Transkei, coupable de propagande marxiste (ce qui ne ne signifie rien : les opposants au régime étaient catégorisés automatiquement marxistes, au mieux communistes...), et Fort Catala, dirigeant de la Cradock Youth Association (Cradoya), instituteur également. Il est très probable que ce fut ici, que se développa en premier de manière embryonnaire, les structures organisationnelles des street et area committes. La civic association organisait le township en 8 blocks résidentiels, représentés par 3 élus qui forment un groupe (de 24 membres donc) de coordination appelé Local Committee ; le système des street committees, est mis en place. L'on se souvient du Plan-Mandela des années 1950...
En décembre 1983, l'instituteur Goniwe reçut une mutation pour un lointain township, Goniwe refusa, et Goniwe fut licencié. La résistance passive s'organisa, un boycott des écoles fut décidé, en février 1984, suivi par 7000 écoliers, qui se poursuivit sans interruption pendant 15 mois, soit le plus long boycott school du pays. Dans d'autres townships comme Eloxulweni (de la petite ville Hofmeyr), l'on organise boycott scolaire et des commerces blancs. Matthew Goniwe organise les street committes. L'Etat y envoie les Kitskonstabels afin de rétablir l'ordre. Le Comité de la Cradora fut interdit, et leurs membres intimidés, celui-ci subsista dans la semi-clandestinité et continua d’organiser la lutte. Pourtant, la répression est sévère, arrestations et humiliations répondent aux manifestions de masse et aux boycotts. En avril 1984, Goniwe est arrêté, et la police procède à une rafle dans le township : une centaine de personnes sont arrêtées, et virtuellement Lingelihle est en état de siège. L'intimidation provoqua l'effet inverse : la solidarité et la détermination de la communauté Noire se renforçaient sous la violence policière, et en octobre Goniwe est libéré.

Les demeures des black councils et de ceux qui étaient liés à l’administration blanche furent brûlées : en janvier 1985, les black town councillors [the servants of apartheid] apeurés avaient tous démissionné, laissant le township de 20.000 habitants sans aucune administration, et le Lingelihle Village Council prit la relève de la gestion du township. Lingelihle est libérée ! Et pour la première fois dans l'histoire du pays, une civic la dirige. Matthew Goniwe est élu regional executive de l'UDF Eastern Cape, chargé, entre autres, de développer la lutte, et d'organiser des civic structures dans les townships des petites ville rurales ; ce qui fût fait à Adelaide, Fort Beaufort, Cookhouse, Kirkwood, Hanover, Colesburg, Alexandria, Kenton-on-Sea, Steytlerville, Motherwell et Noupoort : des Civics et youth organisations y mènent la résistance. Cradock fût un modèle d'organisation et d'efficacité pour les associations de l'UDF : le leadership des civics exerçait un contrôle et une discipline remarquables, ayant était à l'origine d'une formidable solidarité au sein de la communauté Noire, avec la participation de l'ensemble des habitants, et des jeunes amabuthos commandés par des activistes refrénant leur violence. Ainsi le boycott contre les commerçants blancs de la ville leur causa, par exemple, un extrême préjudice (faillites, ruines, etc.).
La réponse de l'Etat devait être à la mesure du danger : les forces de sécurité estimaient que Cradock était l'épicentre d'une organisation révolutionnaire, devant faire l'objet d'un traitement particulier. L'on envoya l'armée équipée de blindés légers (Casspirs), protéger la police qui assassine et torture sans retenue. Le 5 juin, la police, soutenue par l'armée investissent Lingelihle, pour une gigantesque rafle. Et en ce même mois, Matthew Goniwe est assassiné par la police, avec trois autres de ses compagnons, Fort Calata, Mbulelo Goniwe, Madoda Jacobs, massacrés puis brûlés, afin de présenter ces crimes comme un simple règlement de compte entre factions rivales noires, UDF contre AZAPO. Une erreur lourde de conséquences pour l'apartheid : les martyrs sont souvent plus « encombrants» que les vivants, qui suscitent autant de vocations à rejoindre la lutte que d'indignation et réprobation aux répercussions continentales et, dans ce cas, internationales. Quatre martyrs – de plus - étaient nés, et la communauté internationale menaça Pretoria, tandis que l'ensemble des townships organise des commémorations qui finissent souvent en affrontements meurtriers.



La civic association n'a plus aucun leader, et l'instauration de l'état d'urgence national en 1986 accompagné, ici, d'un important déploiement de forces de police, et d'espions qui clairsemèrent les rangs des street committees et des organisations. Le danger le plus grand est le « Police informer networks », et ses black « dirty elements » de la communauté Noire qui renseignent les services d'information de la police. Les leaders prisonniers ou assassinés sont remplacés, tant bien que mal, les résidents se rencontrent dans d'innocentes associations (club de tricot, par exemple) ou dans les églises, le school boycott a pris fin en avril, mais des classes alternatives d'écoliers de ''people's education'' perdurent. Les street committees subsistent encore en 1987, mais leurs actions sont sporadiques, et selon un témoignage :

« The structures are operating basically from second leadership level down. We want to elect leaders democratically, but we can't hold meetings and many people are in detention. »

Mais si la Résistance des habitants est brisée en 1987, leur détermination fera de Linglihle, l'un des trois townships de l'Eastern Cape placé sous l'autorité d'administrateurs de l'Etat, et non d'un black community council. Ceci démontre l'incapacité de l'Etat, ou la faillite du système, d'éliminer « totalement » et durablement la Résistance Noire, et de saper l'influence des forces progressives, y compris par la violence.


ALEXANDRA ACTION COMMITTEE

Alexandra township (ou Alex), “black spot” dans un “white group area,” au nord de Johannesburg, a été toujours été menacé de relocalisation du fait de sa trop grande proximité avec des quartiers résidentiels blancs. Alex a été un des rares townships où les résidents, les plus anciens, pouvaient être propriétaires. Les expulsions forcées étaient récurrentes, notamment entre 1963 et 1979 : 60.000 résidents sont déportés, et le nombre de freehold passe en 1972 de 6000 à 950. A la fin des années 1970, la municipalité de Johannesburg décida d'un programme urbain ambitieux de réhabilitation et de développement, prévoyant une reconfiguration quasi complète du township (démolition-reconstruction), nécessitant le déplacement provisoire d'une partie de sa population, concernant 50.000 résidents, outre l'éviction des 10.000 squatters illégaux.


Alex| 1982 | Photo : ONU

Le Alexandra Residents’ Liaison Committee (ARLC) chargé des questions urbaines et de droit au logement, de la défense des résidents et d'organiser au besoin des actions de protestation contre les évictions forcées, est créé à la même époque. Cependant, centré principalement sur les intérêts de la petite-bourgeoisie et d'une fraction de la classe moyenne, ce comité n'obtiendra guère la reconnaissance de la plus grande partie des habitants. D'ailleurs la plupart des fondateurs seront « élus » en 1983 au Black Local Authority (Alexandra City Council, ACC). En collaboration avec les institutions chargées du programme urbain, ils seront les seuls bénéficiaires du plan. L'Alexandra Residents' Association (ARA) s'y opposera et deviendra de fait la plus grande civic association de résidents, cela étant sa position était davantage ancrée dans une culture de la négociation, plutôt que de la lutte. Ainsi ce seront l'Alexandra Civic Association (ACA), et l'Alexandra Youth Congress (AYCO) qui mèneront les luttes les plus radicales.

L'ACA plus politique s'opposait au conseil municipal et sera affiliée à l'UDF dès 1983, et elle se donnait pour rôle de représenter les intérêts de la working class, d'encourager l'activisme sous toutes ces formes, sans pour autant être une « line-giver ». Les jeunes de l'AYCO formaient le groupe le plus agressif, radical et actif, en organisant, par exemple, chaque semaine des groupes de réflexions et de discussions concernant les programmes scolaires imposés par l'Etat, les questions sociales inhérentes au towship, et au-delà de l'apartheid et du capitalisme ; et l'AYCO se donnait comme mission principale d'éduquer politiquement leurs proches parents, qui souvent avaient été privé d'une longue scolarité. Sa structure organisationnelle divisait Alex en comités de quartier, block, et de rue.

En juin 1985, l'état d'urgence empêcha considérablement son développement et l'arrestation des leaders, de tous les leaders, décapita l'organisation. La libération en décembre 1985 d'un grand nombre d'entre eux redonna vie au AYCO, et les anciens prisonniers des geôles de l'Etat engagèrent la radicalisation de leur mouvement. En premier lieu, AYCO changea de structure organisationnelle, plutôt qu'une structure centrale commune, quatre pôles d'activisme seront créés dans le township devant favoriser la rencontre avec la « base » [grassroot]. Entre décembre 1985 et février 1986, les jeunes activistes d'AYCO lancèrent une campagne de sensibilisation pour la constitution d'une civic association. Le 17 février, un comité exécutif de l'Alexandra Action Committee (AAC) est élu, dirigé par le chairman Moses Mayekiso, aussi secrétaire général du Metal and Allied Workers' Union. À sa charge :
  1. d'organiser la communauté en quartiers, blocks et street committes ;
  2. d'aider la population à résoudre par ses propres moyens les problèmes de la communauté ;
  3. de représenter officiellement la communauté ;
  4. d'unir le peuple sans préjugés raciaux, ethniques ou claniques, religieux...
L'AAC organise ainsi la grève des loyers, des charges, puissante arme privant le conseil municipal officiel de revenus substantiels.


Alex | 1985 | Photo : ONU

Le 15 février 1986, 11000 personnes suivent le cercueil d'un jeune chômeur assassiné, la police fait feu pour disperser la foule nombreuse : l'on déplore 4 morts et 27 blessés graves. Commença alors le « Six Day War », la guerre de six jours, une véritable guerre civile opposant les résidents, et notamment les étudiants et les juens chômeurs, aux forces de police et de l'armée. Après ses six jours de guerre, l'armée et la police maintiennent un semblant d'ordre, malgré des effectifs considérables. Les drapeaux à l'effigie de l'ANC et du SACP flottent lors des funérailles de 17 victimes du 5 mars 1986. En avril débute le boycott des commerces blancs et la grève des loyers, les conseillers municipaux Noirs sont menacés, comme les black policemen et les collaborateurs. Le 22 avril, le maire officiel d'Alexandra et trois conseillers démissionnent après l'incendie de leurs maisons, et les menaces. Le lendemain, une grève générale est déclarée, un rassemblement organisé, où l'on décide de la création d'unités de Self-defense en proclamant que le « people power » est enfin établi à Alexandra, libérée. À la mi-mai, le township est encerclé par l'armée et la police, et une gigantesque rafle, maisons par maisons, tente de rechercher les leaders. Le 25 mai un mass-meeting confirme comme seule instance représentative du township, l'Alexandra Action Committee, l'ARA collaborationniste est dissoute et l'ACA intégrée à l'organisation. Le Youth Congress est placé sous les auspices de l'AAC, dont le rôle est de résoudre les problèmes les plus immédiats de la population : chômage, répression policière, présence d'informateurs, prix des transports et des taxis, loyers excessifs, système scolaire défaillant, habitations insalubres, démolitions des shacks par la police, présence des troupes armées, délinquance, etc...

La réponse du gouvernement face au « people power » est une combinaison de répression intense et de tentatives du WHAM. Le 23 mai, le gouvernement nomme Steve Burger en tant que township administrator, qui trouve à son arrivée la ville divisée entre les forces de sécurité et le réseau informel des street et area committes. Son premier objectif est de mettre un terme à la grève des loyers et des charges. La déclaration de l'état d'urgence en 1986, est annoncée la veille par l'invasion militaire nocturne d'Alexandra, prise par surprise. Des centaines d'activistes sont arrêtés en une seule nuit, dont le chef de l'AAC. Des humiliations publiques s'ensuivent contre ceux et celles ayant participé aux street committes, au « people power », dénoncés sans doute par les informateurs. Cette opération est suivie par le siège du township pendant plus de 24 heures. Fin 1986, la plupart des activistes connus sont en détention, en exil ou mort ; en 1987 la grève des loyers est moribonde de même que le boycott des écoles. Les Yard committes et les « people's courts » malgré un niveau de répression et de surveillance extrême poursuivent cependant leurs activités, mais ne sont plus guère effectives. Les militants sont intimidés ou plus simplement assassinés par les vigilantes, qui intensifient leurs actions à partir de mars 1987.
Upgrading” Alexandra
La rébellion d'Alexandra est pour un temps, matée. Le second aspect de la stratégie du gouvernement sera d'accorder un programme urbain de réhabilitation destiné à légitimer les autorités locales noires, et dans le cadre de la WHAM, gagner le cœur et l'esprit des résidents. Le plan programme prévoyait en trois phases , l'amélioration de la voirie (revêtement des rues en terre, éclairage, etc.), la construction de nouvelles fontaines et de sanitaires publics, et la privatisation-vente, notamment dans son extension, et sous certaines conditions, de maisons locatives municipales. Ce urban renewal program, largement dédié aux classes supérieures et moyennes, prévoyait, entre autres, la dé-densification d'Alex, par le déplacement forcé des camps de squatters vers des zones d'habitat informel autorisées : Genis-ville ou Stjwetla.


UITENHAGE BLACK CIVIC ORGANISATION

Les deux plus grands townships d'Uitenhage, Langa et KwaNobuhle, étaient le réservoir ouvrier de l'industrie automobile, qui connaît à partir de 1982 une crise sérieuse et longue, synonyme de licenciements massifs, et sans préavis. Le chômage (56 % en 1985), et notamment des jeunes, les caractérise comme la sur-population, les maisons vétustes, et la pauvreté bien visible dans les camps-bidonvilles des squatters. Uitenhage, favorable à l'ANC, a été un terrain plus que fertile pour la mobilisation politique, et la région où la violence a été la plus meurtrière. À partir de 1980, les guérilleros Umkhonto débutent les premières campagnes d'attentats à East London et Port Elizabeth, causant d'importants dégâts. La plupart des commandos opérait depuis le Lesotho [proche pays indépendant enclavé], leur sanctuaire.
Uitenhage Black Civic Organisation [UBCO] est fondée en 1979, et elle profite de la vague de 1980, d'insoumission des étudiants, associés ici aux ouvriers de l'industrie automobile : boycotts d'écoles et manifestations massives communes se succèdent. La répression fût à ce point sérieuse que l'UBCO déclina rapidement, en plus de divergences graves avec les syndicats ouvriers, et notamment le puissant FOSATU. Entre 1981 et 1983 ses activités sont peu nombreuses et en 1983, l'UDF parvient à s'emparer du leadership, sans pour autant organiser la résistance dans les townships ; mais en septembre 1984, l'augmentation des loyers et des charges met le feu aux poudres. Sous la bannière des associations de l'UDF, et notamment du Uitenhage Youth Congress, la population est invitée à boycotter les commerces des « élus » jusqu'à leur démission. Les councillors du KwaNobuhle Town Council, s'arment et leurs demeures sont placées sous la surveillance de la police municipale. Ils engagent et arment également de jeunes délinquants qui formeront un groupe de vigilantes appelé ‘Peacemakers’, chargés de veiller sur leurs biens et leurs familles. Un officier de police l'admettait :

« The police regarded the Peacemakers as helpful in maintaining law and order and admitted that members of the Peacemakers were acting as informers for the security police. »
[ Truth and Reconciliation Commission, volume 3, page 103]

Entre septembre 1984 et mars 1985, les affrontements entre les jeunes amabuthos, la police et les vigilantes sont meurtriers, pratiquement quotidiens, rares sont les semaines sans victimes, lynchées ou torturées, et sans arrestations. De même, les affrontements entre les militants des associations de l'UDF et les partisans de l'AZAPO deviennent plus violents. Le rapport de la commission Vérité & Réconciliation nous révèle que l'un des leaders charismatiques de l'AZAPO, Reverend Ebenezer Maqina était, en fait, un agent infiltré, chargé d' « envenimer leurs relations ».

Le 21 mars 1985, à Langa, la police fait feu sur une cérémonie funéraire, l'on dénombre 21 victimes. Le jour suivant, les étudiants entament le boycott des écoles, et les premiers affrontements violents les opposent à la police. L'armée intervient en renfort de la police. Les jeunes comrades concentrent toutes leurs actions contre les black policemen habitant les townships, et les conseillers municipaux, leurs maisons sont incendiées, et le 23 mars une foule en colère lynche le dernier town councillor présent ayant refusé de démissionner, et ses trois fils. Plus aucune autorité officielle n'est en mesure d'administrer le township, et seuls les blindés de l'armée peuvent y pénétrer. Les résidents organisèrent donc la gestion et les premières mesures concernent le ramassage des ordures, le fonctionnement des écoles et des dispensaires ; selon un témoin :

"Organisations in Uitenhage feel that with the community council gone, we need street-level democracy in the townships to deal with our problems. So through mass meetings, house meetings, and sending letters to residents, we tried to popularize this idea".138

D'une manière générale, des avocats, des médecins, etc., de Johannesburg offrent spontanément leurs services dont le PLANACT, organisation regroupant des professionnels de la ville :

"After the Langa massacre, members of all sections of the community flocked to join community organisations. During the course of the year many new organisations were formed".

En décembre, UBCO coordonne l'ensemble des activités et se charge de créer de nouvelles associations spécialisées, ayant chacune la responsabilité d'un domaine.
Dans un premier temps l'état d'urgence est décrété le 21 juillet 1985, suivi immédiatement de l'arrestation de 85 activistes, et de l'occupation par l'armée des townships. À Langa, les jeunes amabuthos formeront des unités de combat, organisés en street committees, particulièrement redoutables, harcelant chaque jour les patrouilles de sécurité, et les résidents suspectés d'être des collaborateurs, des traîtres et des vigilantes. Dont le groupe ''Ama Africa'' se réclamant de l'AZAPO, opposé à l'ANC-UDF... [9] Un ancien militant, Wonga Nkala, témoigne :

« il y avait un groupe qui se nommait ''Ama Africa'' à Uitenhage. Ils avaient comme base le district Khayelitsha. Ils collaboraient ouvertement avec la police municipale qui avait un poste ici. La plupart d'entre eux venaient des plus anciens quartiers du township. Ils connaissaient toutes les caches des comrades. Certains ont été arrêté à cause d'eux. Dès fois les Amabuthos venaient faire un raid, mais ils étaient toujours protégés par la police qui les défendait. »

À la fin d'octobre, de nouveaux leaders tentent de rétablir le fonctionnement des structures « alternatives » et l'ordre, en organisant leurs propres unités de Self-defense, et une cellule au nom évocateur : Parents Crisis Committees, dont le rôle est de calmer les plus jeunes guérilleros. Pendant toute la première moitié de 1986, les associations affiliées à l'UDF-ANC organisent le boycott des écoles et engagent les résidents à boycotter les white-owned shops [notons au passage qu'il fut décidé de ne pas boycotter ceux appartenant à Cheeky Watson, un « well-known white supporter » des organisations politiques noires]. Les groupes de comrades affiliés à l'UDF auront pour rôle de surveiller et de menacer au besoin ceux et celles qui désobéissent aux ordres de boycott. Les people's courts deviennent impitoyables, et l'on juge les suspects sur la base de simples présomptions, suivis le plus souvent d'une mise à mort.

Après la déclaration de l'état d'urgence, le 12 juin 1986, police et armée encerclent Langa, y pénètrent et procèdent à l'évacuation de 48.000 résidents et à leur établissement dans un camp de tentes à KwaNobuhle, les leaders, les principaux activistes, les chefs des jeunes Amabuthos sont arrêtés. Nobuzwe Mokofeng témoigne de l'évacuation :

« Je travaillais lorsque l'évacuation a commencé. Les habitants ont été pris d'assaut, forcés à sortir de leur maison aussitôt détruite, sous les ordres de la police : ‘Break down the houses’. Voilà comment cela se passait : des chaînes entourant les masures étaient attachées à un blindé, et démolies. Les gens devaient sortir vite car la police ne les prévenaient pas toujours. Ils faisaient ça pour être sûrs qu'ils iraient à Kwanobuhle. C'était un déplacement forcé.»

À KwaNobuhle, la police organisa un groupe de « vigilantes », sous l'autorité de Ebenezer Maqina, exclus de l'AZAPO en janvier 1986, le African Parents Concerned Committee (APCC), appartenant au groupe 'Ama Africa' dont le rôle fût, outre d'interdire à leurs enfants de s'engager dans les groupes de comrades, d'empêcher la reconstruction des structures de l'UDF, au besoin par la force. En 1987 l'APCC disposait de 400 chefs de familles, et les affrontements débutent avec les jeunes militants de l'UDF. Selon un ancien militant de l'UDF, Mncedisi Sithotho résident à KwaNobuhle :

« He was of the opinion that the conflict was designed to crush the emerging democratic forces. It was not, in his view, a manifestation of ‘black on black’ violence but rather a manipulation of the situation by Military Intelligence. There is, indeed, evidence that Military Intelligence was involved in financing the Uitenhage Concerned Group, which later became known as AmaAfrika. Some UDF members joined the AmaAfrika. Hundreds of people fled from their homes and went into hiding or took refuge elsewhere as a result of this violence. UDF leaders were detained, whereas AmaAfrika leaders were not. Many of the participants in AmaAfrika are now members of the PAC. »


Les jeunes comrades reprennent la lutte armée, dans l'intention de purger du towship des organisations politiques et des activistes « ennemis ». Ils harcèlent sans cesse les forces armées, construisant pièges à blindés (fosse camouflée), barricades et cocktails molotov en série. Ces confrontations quotidiennes renforcent encore d'un degré la répression avec la formation d'une police noire municipale « spéciale » anti-insurrectionnelle, les kitskonstabels, qui parviendront, avec des méthodes dignes d'une dictature (assassinats, disparitions, intimidations, etc.), à littéralement décapiter la résistance. De même, les militants d'Ama Africa organisent plus que jamais les opérations d'intimidation et d'humiliation. Mais malgré la destruction systématique des community organisations, et un niveau de répression inouï, l' « esprit » de la résistance, ou plutôt de la défiance, ne faiblira jamais dans le KwaNobuhle township. Ainsi en décembre 1986, les associations de l'UDF décidèrent de poursuivre le boycott des commerces pour l'année 1987. Le 5 janvier 1987, à nouveau, les blindés de l'armée et de la police envahissent le township et leurs troupes, aidées des vigilantes, procèdent à l'arrestation de leaders connus ou présumés de l'UDF, après destruction totale de leurs biens, et de leurs maisons. À la fin de 1987, KwaNobuhle était un des cinq townships de l'Eastern Cape – sur 45 – à ne pas avoir de black town council, placé sous l'autorité d'un administrateur de l'Etat.


CAPE TOWN

La Mother City, et Western Cape étaient « réservées » aux communautés Métis, en principe interdite à la communauté Noire ; selon les lois de l'apartheid et de W.W.M. Eiselen, secrétaire d’État aux Affaires indigènes (Secretary for Native Affairs) résumées ainsi en 1955 :

1 Tous les indigènes étrangers devront progressivement quitter la Western Province et aucun ne sera autorisé à venir dans cette région.
2 Les flux d’indigènes doivent être rigoureusement contrôlés.
3 Les indigènes de l’Union déjà dans la région sont passés au crible en vue de rapatrier les familles les plus récemment arrivées.
4 Le reliquat légalement admis sera logé dans de bons logements de location pour famille ou pour travailleurs célibataires. Parce que les indigènes, dans cette région métisse, ne doivent pas bénéficier des mêmes privilèges de résidence que les Métis, ils ne sont pas autorisés—contrairement à ce qui se fait ailleurs—à acheter ou construire des maisons. Nous pensons et espérons que la population indigène n’augmentera pas mais diminuera régulièrement.
5 Lorsque de la main-d’oeuvre indigène supplémentaire est absolument indispensable, elle devra prendre la forme de travailleurs migrants qui peuvent aisément être renvoyés chez eux lorsque leurs services ne sont plus nécessaires dans la Western Province. 

Bien évidemment dans les faits, les populations pauvres noires des zones rurales viendront s'établir dans les townships existants, puis face à la sur-population et le peu d'égards des Noirs « résidents permanents » autorisés à y vivre, dans des camps de squatters. En 1975, malgré des contrôles sévères, la destruction des bidonvilles illégaux, aussitôt reconstruits, les bidonvilles atteignent des dimensions importantes et un nombre considérable de squatters, qui profitent d'une demande d'embauches de l'industrie et des activités portuaires. En 1975, tous étaient démolis, sauf un, Crossroads, « légalisé » en tant que camp d’urgence légal (Emergency Camp), par le Cape Town Divisional Council. En 1977, 20.000 habitants s'y entassent, et le flux de nouveaux arrivants grossit de mois en mois, et de nouveaux camps s'érigent. La police tente de s'y opposer en démolissant ses extensions illégales, sans aucun succès, tandis qu'au contraire, la résistance s'épanouit, mais non sans peines. En 1979, la campagne internationale ‘Save Crossroads’ atteint même l'opinion publique internationale. Entre 1980 et 1985, la population Noire double à Cape Town. Les squatters migrants, qui ne disposent d'aucun équipement, ont organisé à Crossroads ses services, de la naissance (crèche) jusqu'au décès (funérailles) incluant notamment tribunaux et une police « intérieure », fonctionnant grâce aux redevances des habitants. Naturellement les conflits étaient pléthores entre les gangs, et les organisations politiques. Mais aussi entre les résidents « permanents » des townships et les travailleurs « temporaires » (amagoduka) des hostels et des bidonvilles. De ces luttes, émergea un leader autoritaire, patron et protecteur des squatters, Johnson Ngxobongwana, sorte de brigand auto-déclaré maire et mais allié en 1983 à l'UDF-ANC.

En 1983, le gouvernement décida de la création d'un nouveau township Khayelitsha, dans une zone éloignée, afin de stopper la prolifération des camps de squatters, en déportant les « illégaux », et en proposant des baux de location de longue durée (99 ans). La résistance des squatters (Old et New Crossroads, Nyanga bush, KTC, etc.) et des township residents (Gugulethu, Nyanga, Langa) s'organise : la campagne Asiyi eKhayelitsha (Nous n'irons pas à Khayelitsha) est lancée par les associations de l'UDF. En février 1985 des combats de rues opposant pendant 3 jours forces de l'ordre et populations font 18 victimes civiles et environ 250 blessés.



Les meurtres des leaders de l'UDF de Cradock, en juin 1985, radicalise encore davantage la résistance ; les manifestations dégénèrent en émeutes, les comrades harcèlent chaque jour les forces armées stationnées dans les townships. Les campagnes de boycott sont organisées, notamment contre les commerces blancs. Le 23 août, une marche-manifestation interdite vers la prison de Pollsmoor, pour la libération de Nelson Mandela, est réprimée : 38 victimes, des centaines de blessés. Après ce carnage, les townships du Western Cape, y compris des villes rurales, se révoltent, jusqu'à la fin de l'année. Le mois d'octobre est le plus meurtrier, et l'état d'urgence est décrété. À Cape Town, le South African Railways Police (SARP), une « crack unit », c'est-à-dire un escadron de la mort spécialement entraîné pour la guérilla urbaine, intimide, torture, viole et assassine. Elle reçoit ses ordres du Western Province Joint Management Centre (JMC), qui dispose d'autres unités placées sous l'autorité des mini-Joint Management Councils qui quadrillent les townships, comme le ‘'hot spot'’, établi au poste de police de Manenberg.

À partir de juin 1985, les guérilleros Umkhonto multiplient les attentats et les attaques armées (on reconnaît leur signature par l'utilisation de l'AK 47, de lance-roquette et des grenades), notamment contre les bâtiments administratifs et les postes de police, parfois attaqués à la grenade. Les attaques contre leurs personnels, et les ‘soft targets’ (cibles civiles) se renforcent à partir de 1986, incluant des attentats à la bombe (2 bombes dans les toilettes de l'aéroport de Cape Town en 1987, par exemple). De même, des attaques sont menées afin de perturber l'activité économique (dynamitage de pylônes électrique, équipements techniques des lignes de chemin de fer, dépôts d'essence, gares routières, etc.).

En 1985, Ngxobongwana, après un bref séjour en prison, sans aucun doute menacé de mort par la police, et contre rémunération, opéra une spectaculaire volte-face, et libéré rapidement, fit allégeance à l'apartheid en devenant l'ennemi n° 1 de l'UDF. En décembre 1985, les premiers affrontements se produisent entre les comrades et la ''old guard'', ou ''fathers'', escadron de la mort appelé plus tard witdoeke, partisan du chef Ngxobongwana [nommé ''the corrupt slumlord "Mayor" of Crossroads and chairperson of the Western Cape Civic''] protégé et armé par la police. Selon les conclusions de la commission Vérité & Réconciliation, les preuves sont irréfutables pour établir les liens entre le Western Province Joint Management Centre (JMC), et le shacklord Ngxobongwana, [10]. Les activistes quittent Old Crossroad, mais pas la lutte. Des dissensions apparaissent entre la ligne idéologique de l'UDF et les mouvements de l'ultra-gauche, dont les Troskystes associés au sein de Unity Movement.


En 1986, dès l'annonce de l'abolition du Pass, un raz-de-marée humain venant des homelands déferla dans la plupart des villes. Rian Malan [journaliste polémiste afrikaner] décrivait ainsi la situation à Cape Town :

« Après […] l'abolition des Pass Laws, ce fut comme si un lointain barrage avait cédé, permettant à un flot d'humanité à la fois désespérée et pleine d'espoir de submerger les montagnes pour se déverser dans les plaines des environs du Cap. Ils arrivaient au rythme de 80, 90 familles par jour, et construisaient leurs logements à mains nues, avec des poteaux en bois, des plaques de tôle ondulée, des bouts de trucs et de machins récupérés dans les décharges de la ville, et des sacs-poubelle pour se protéger de la pluie. En deux ans, les dunes de sable finirent par disparaître sous un immense océan de cahutes et masures, aussi densément bâti qu'une ville médiévale, et peuplé de personnes fantastiques – contrebandiers, gangsters, prophètes, rastafariens, trafiquants d'armes et magnats de la marijuana -, plus près d'un million de travailleurs ordinaires. »




Cape Town | Crossroads | 1985 | Photo : ONU

Les six premiers mois de 1986 sont particulièrement meurtriers pour les deux camps, et plus encore pour les habitants de Crossroad et des autres bidonvilles : 60.000 squatters menacés préfèrent quitter l' « enfer », leurs masures ayant été détruites par les black witdoekes. Ainsi, le bidonville KTC, refuge de milliers de squatters est rasé en mai-juin 1986, sans qu'aucune force « légale » ne soit intervenue, sinon en couverture, ou en renseignement [des hélicoptères survolaient la zone]. Deux « attaques » suffisent à évacuer les habitants, un officier de l'armée sud-africaine témoignait :

« It looked like a successful war mission because of the ‘line’ of advance and the enormity of the damage. The SAP [South African Police] were not permitted into the area by instruction of senior command in the region. The uniform members told me they had been told it was too ‘dangerous’ to intervene. The three of us in the helicopter (official SAP helicopter with pilot for SAP) were satisfied that ANC activists in the area were getting a hiding. Furthermore, that the SAP could not be implicated. You can bet that no official correspondence reflected any of these victims! In official documentation there was an ‘unwritten’ policy to stick to matters which could be justified by the Minister . This does not mean that the SAP always got it right, but it did provide a culture of plausible deniability and also, because of compartmentalisation, most members of the SAP had no idea of the broader picture or specific strategies. »
[TRC volume 3, page 469]

Le gouvernement interdit la zone à la presse, les witdoekes menacent et massacrent sans retenue. La propagande de Pretoria expose à l'international, à coups de reportages chocs, des soit-disantes rivalités claniques ancestrales prouvant l'immaturité des Noirs sud-africains, et leur dégénérescence au contact de la civilisation urbaine, mais plus aucun pays n'est dupe, les Etats-Unis, principal allié, admet des « abus ».

Dans la ligne stratégique du WHAM, et de la ‘oilspot strategy’, le gouvernement accorda une importante subvention pour l'upgrading urbain de Old Crossroads, et des améliorations pour le New Crossroads, et permit l'obtention de baux de location de longue durée. Ngxobongwana « maire » du Crossroads Town Council, et Hoza « maire » du Lingelethu West Town Council à Khayelitsha, nouveau township, protégèrent ainsi les intérêts de l'apartheid, leur police, les amasolomzi, et leurs tribunaux y feront régner la terreur, avec l'appui des Joint Action Committees.


Cape Town | Crossroads | 1985 | Photo : ONU

BONTEHEUWEL MILITARY WING

La région du Western Cape s'embrase dès 1985, et plusieurs townships de villes rurales connaissent émeutes et boycotts : Athlone, Manenberg and Mitchells Plain et Bonteheuwel, situé au nord de Cape Town est né dans les années 1960 lorsque les autorités décidèrent d' « évacuer » par la force certains quartiers Noirs de la ville. Au milieu des années 1980, il était devenu à la fois un foyer actif de la subversion politique étudiante et un haut lieu de la criminalité. En 1984, le Bonteheuwel Inter-Schools Congress (BISCO) fut formé pour coordonner les activités des Student Representative Councils (SRC) qui devint de fait, une des cibles privilégiées des forces de sécurité, interdite en octobre 1985, avec 101 autres organisations. Des leaders sont arrêtés, d'autres entrent en clandestinité ou rejoignent Umkhonto en exil. C'est dans ce contexte que fut décidé par des militants de la BISCO, de la formation d'un « corps militant » pour coordonner et intensifier les activités révolutionnaires, et plus particulièrement au sein de la Bonteheuwel High School, et de protéger la communauté. Cette structure devint la Bonteheuwel Military Wing (BMW) [Aile militaire de Bonteheuwel]. L'âge de ses guérilleros novices oscille entre 14 et 19 ans, mais la majorité sont mineurs.

Le Bonteheuwel Military Wing établit des contacts avec l'UDF, et l'ANC-Umkhonto. Quelques uns (ceux étant majeurs) seront recrutés par Umkhonto et iront rejoindre les camps d'entraînement de l'Angola, ou des centres clandestins de formation « accélérée » dans la région du Western Cap, afin d'apprendre le maniement des armes et des explosifs. Faute d'approvisionnement, le BWM obtient des armes en les achetant à bon prix aux gangs locaux, ou en les volant aux policiers. Certaines sont fabriquées sur place, incluant des grenades et mortiers artisanaux.
Les attaques du BMW ont été nombreuses et de tout nature : attaques de véhicules appartenant aux différentes administrations et à des compagnies privées, attaques contre des installations policières, attentats contre des équipements publics (postes, installations ferroviaires, etc.) et les collaborateurs. De nombreux guérilleros seront tués ou blessés, et le BMW acquit ainsi une sérieuse réputation. La répression est aussi sérieuse, le Joint Management Centre (JMC) local annonce un important programme urbain d'amélioration (upgrade) des townships et, en contrepartie, lance de vastes opérations policières de rafles conduisant à l'arrestation de dizaines de leurs membres. Les Unrest Investigation Units de la Police sont renforcées par les effectifs de vigilantes qui sont autorisées à torturer, intimider, violer et assassiner. Selon la Commission Vérité et Réconciliation [Volume 4], la tactique policière consista ici, à des arrestations massives suivies de séances de torture : les membres ou les suspects étaient sérieusement battus, violés pour les plus jeunes, ou privés de nourriture, emprisonnés avec des criminels et gangsters endurcis, qui ne se privaient pas de continuer le jeu de massacre sous les exhortations des geôliers [Do what you want with him]... Après un tel traitement de plusieurs années, certains rescapés libérés deviendront à leur tour des criminels, membres de gangs, alcooliques ou drogués, suicidaires. Le Bonteheuwel Military Wing continue malgré les vagues d'arrestations de 1987, ses activités jusqu'en 1989, année où ils seront littéralement décimés.


STREET-FIGHTING

Après la libération, d'anciens membres [rescapés des prisons] de la Bonteheuwel Military Wing et d'autres amabuthos d'autres townships accusaient l'ANC d'avoir encouragé et armé des jeunes de 11 ans, et des lycéens plus âgés, sans les préparer, les prévenir ou les protéger outre mesure, des dangers, et à ce qui risquait – probablement - et allait arriver. Un ancien membre du BMW assurait qu'ils formaient les troupes de choc [shocktroops] de Umkhonto-ANC qui après la victoire en 1990 et leur libération, ne leur concéda aucune attention :

« After the unbanning of the ANC, they (the BMW members) were left to their own devices. As things simmered down, they found themselves naked and vulnerable, lost and exposed, without direction. »

L'Amabutho « Gatsha » :

« Quand Mandela fût libéré et que l'ANC arriva au pouvoir en 1994, rien n'a été fait pour nous. On n'a pas au de pensions spéciales, nos amis de lutte ne sont pas venus nous voir, ne nous ont pas parlé. Ils étaient trop occupés pour prendre leur téléphone, ils ne nous ont jamais rappelés. Pendant la lutte, on avait besoin de nous, mais maintenant que nous sommes libres, on souffre. Aujourd'hui nous sommes libres mais personne est venu dire merci aux Amabuthos. Pour aller à la guerre on nous oubliait pas, mais quand à présent il s'agit de nous donner à manger, on nous oublie. »

Beaucoup formeront ou s'engageront dans des gangs armés, qui pulluleront en Afrique du Sud. Un membre d'un gang interviewé expliquait la métamorphose :

« I was a comrade before joining this organisation. I joined it because we were no longer given political tasks. Most of the tasks were given to senior people. I felt that we have been used by these senior comrades because I do not understand why they dumped us like this. Myself and six other guys decided to form our own organisation that will keep these senior comrades busy all the time. That is why we formed South African Rapist Association.»
Interview by Zwane,1997.

L'ANC nia avoir forcé des jeunes mineurs à rejoindre Umkhonto, ce qui explique son attitude à ne pas reconnaître leur participation officielle à la lutte, et à leur accorder aucun droit (les guérilleros Umkhonto ont reçu après la Libération une rémunération rétroactive en tant que soldats, en fonction de leur grade et ancienneté). C'est un des reproches que faisaient à l'ANC-Umkhonto, les autres organisations politiques, dont celles de l'extrême-gauche qui considéraient que les comrades avaient assuré le funeste rôle de chair à canon, d'avoir été non pas l'avant-garde mais d'avoir été seulement aux premières lignes du front. Comme l'indique un des rapports de la Commission :

« For young men who did not have the thorough political education provided to their ANC counterparts in exile, it is possible that the linking of manhood and violence was even more intense. »

Selon les chiffres officiels de la police [à prendre comme tels donc], parmi le nombre de personnes détenues entre le 2 juillet 1985 et le 7 mars 1986, il y avait 21.000 jeunes de moins de 16 ans. La Truth and Reconciliation Commission rapporte que la plus grande majorité des victimes des forces armées – et de leurs « alliés », étaient âgées entre 13 et 36 ans.


TROIS ANNEES D'INSURRECTIONS

Selon l'officiel Bureau of Information ["The unrest situation in South Africa, September 1984 - May 1987", in ISSUP Strategic Review, 1987] entre septembre 1984 et mai 1987, 4638 maisons, 1549 écoles, 1048 commerces, 1021 logements de policiers, 111 bureaux, 64 bureaux de poste, 47 églises et 27 cliniques ont été endommagés ou détruits ; de même que 9704 véhicules privés, 8368 bus, 3634 véhicules de la police, et 198 véhicules des Postes. Entre janvier 1985 et décembre 1986, 4140 attaques de toutes sortes ont été faites sur les forces de sécurité. Ces statistiques ne tiennent pas compte des tentatives avortées [ou mineures], bien plus nombreuses selon d'autres sources non officielles. Le nombre de victimes reste un mystère (dans certains villes, les archives de la police ont disparu, selon la Commission Vérité et Réconciliation...).

En 1987, après trois années d'émeutes, de massacres, un nouveau paysage politique profile un horizon post-apartheid inéluctable, renforcé par les événements internationaux, et la fin annoncée par Gorbatchev de la guerre Froide. L'état d'urgence permanent instauré en 1986, marque la fin de l'apartheid, la fin de l'utopie de la société séparée : à cette date, ni la communauté internationale, ni même la majorité des sud-africains Blancs ne peuvent accepter le fascisme du régime, considéré et dénoncé, à présent, en tant que tel. Et parmi les plus grands opposants à l'apartheid figure en bonne place le post-capitalisme.


POST-CAPITALISME CONTRE L'APARTHEID

Le Prix Nobel de la Paix attribué en 1984 à Desmond Tutu avait redonné espoir (relativement car le premier Prix Nobel de la Paix en 1961 consacrant le président de l'ANC n'avait guère apporté d'améliorations, bien au contraire...), mais en septembre 1985, un autre événement le supplante, considéré comme majeur ou historique : la visite d'une délégation officielle à Lusaka en septembre 1985 de la puissante Anglo American Corporation [organisation regroupant la plupart des plus puissantes entreprises du pays] dont Oppenheimer, pour s'entretenir avec le National Executive Committee de l'ANC. Garvin Relly, dirigeant de l’Anglo American, évoqua cette rencontre : « Ce fut une des journées les plus agréables que j’ai jamais passée. »
Les grandes grèves régionales, la répression policière et les vagues d'arrestation d'ouvriers et d'employés, la destruction d'équipements, le climat social, les sanctions internationales, l'exode des « cerveaux » [340 ingénieurs auraient quitté le pays en 1985], le peu d'entrain des investisseurs étrangers [11], etc., perturbaient, le mot est sans doute faible, les activités industrielles et économiques du pays ; en janvier 1985, un article du Financial Mail précisait : « Jamais, dans les temps modernes, les hommes d’affaires de ce pays n’avaient été aussi unis dans leur condamnation du gouvernement et de sa politique économique et sociale ». Cette visite très intéressée quant à l'avenir du capitalisme en Afrique du Sud a été suivie en octobre par celle de hauts dirigeants du Progressive Federal Party (Parti modéré à tendance socialiste) ; puis d'une délégation de membres du clergé en décembre, ainsi qu'une foule d'autres organisations nationales et internationales. De même, la NAFCOC, la plus grande confédération d'entrepreneurs et d'hommes d'affaires Noirs sud-africains, par essence, intérêt et nécessité, proche du système, apporta cependant son soutien à l'ANC, après les émeutes de 1985 : plusieurs de ses membres étaient en effet « élus » dans les black Councils des townships, et dans l'administration des homelands. Le mouvement syndical COSATU, à l'avant-garde de la lutte sociale et politique du pays, résumait ainsi la situation :

« La crise dévoile les contradictions du «capitalisme de l'apartheid» (apartheid capitalism). Les mêmes capitalistes qui ont profité du système de main-d'œuvre à bon marché mis en place par l'apartheid demandent maintenant que celui-ci soit réformé. Le coût de maintenir l'apartheid sous sa forme actuelle est devenu trop élevé pour le système.»
COSATU, The Economy of South Africa, Second National Education Conférence, Johannesbourg, 1989.



Le coût de l'apartheid, difficilement quantifiable, allait cependant devenir l'argument privilégié des post-capitalistes favorables à la fin du système. La pression sur le gouvernement et la réflexion s'accentuent, quant à une stratégie économique post-apartheid. Des « scénarios » pour l'avenir économique du pays sont imaginés par divers «think-tank», dont notamment le projet de la puissante Anglo American : «South Africa beyond apartheid». L'une des idées-clés préconise une relance de l'accumulation par le biais d'une «industrialisation vers l'intérieur» («inward industrialisation»), c'est-à-dire, une croissance basée sur la production de biens manufacturés durables et semi-durables destinés au marché intérieur. Et plus précisément au marché intérieur noir.

Le post-capitalisme s'intéressa à ce qui n'avait jamais véritablement intéressé le capitalisme « moderne »: les secteurs économiques « faibles », sous-développés, informels, par tradition dénigrés et ignorés, mais constitués d'une masse critique imposante [le sordide micro-crédit, par dégénérescence en est une manifestation]. C'est ainsi que le marché intérieur noir sud-africain, représentant à la mitan 1980 plus de vingt millions de [sous]-consommateurs d'un des seuls pays industrialisés de la partie subsaharienne du continent africain – voire du continent – était dans la ligne de mire des investisseurs, qui le qualifiaient modestement de « prometteur ». L'idée assez simple somme toute est de transférer une partie des investissements publics et privés vers le marché «noir», où les possibilités d'accumulation étaient assez vastes, compte tenu du «retard» marqué dans l'intégration des consommateurs noirs au sein du marché des biens de consommation de masse. Le marché Noir était, en fait, le seul marché économique en expansion rapide, et la demande était considérable en achats de biens durable. Ce qui impliquait un virage à 360 ° dans la politique économique, de façon à «ouvrir» le marché domestique aux consommateurs noirs, et donc autoriser l'augmentation des salaires des travailleurs. [Sur ce dernier point, quelques divergences opposèrent post-capitalisme et apartheid-capitalism].
Cette demande de consommation était, selon les études d'alors, concentrée principalement dans les townships péri-urbains des grandes agglomérations, dont l'infrastructure commerciale était quasi inexistante, informelle : peu de commerces « modernes » y étaient implantés, même alimentaires (malgré l'expansion de la Black Chain, réseau de supermarchés à capitaux noirs), concentrés aux abords des gares routières et ferroviaires. Ainsi, par exemple, à Khayelitsha, nouveau township proche de Cape Town, les centaines milliers d'habitants ne disposaient que de magasins informels de produits de première nécessité (le premier centre commercial est ouvert en décembre 1995). La construction, la réfection et la modernisation des infrastructures urbaines dans les townships étaient autant de moyens qui permettraient de reprendre le chemin de la croissance. Bref, il s'agissait d'investir massivement dans les townships, concept contraire aux lois mêmes du système ! A ces zones de concentrations urbaines qu'ils convenaient d'investir, de réorganiser, les townships les plus éloignés des centres urbains et la plupart des « villes » nouvelles des homelands représentaient qu'une faible part du marché. Ici, l'idéal anti-urbain de l'apartheid était le plus grand frein au développement du marché, et les grands investisseurs, une frange du patronat, manifestèrent de profondes divergences avec la politique territoriale des homelands.


Comparaison commerces Black and White

Au-delà de ces questions, le post-capitalisme qui exigeait, en France comme au Japon, une déréglementation et un espace de liberté accru, ne pouvait tolérer le cadre législatif par trop restreignant de l'apartheid, et ses dépenses, son appareil administratif « lourd » de contrôle ; et la résurrection des vieux démons du paternalisme industriel du 19e siècle, impulsée par une frange du patronat ne correspondait pas à l'hyper-modernité du post-capitalisme. L’apartheid lui-même était considéré comme un système économique radical « moderne » ; un système figé à la fois dans le temps et l'espace, limité dans son développement par notamment les inerties spatiales et donc parfaitement incompatible avec les théories post-modernes concernant le changement permanent, la flexibilité, la dérogation, la déréglementation, l'absence d'ordre.


GRAY ZONES

L'abolition de la Pass Law, dans un climat de montée des tolérances, eut pour conséquence l'apparition de zones dites « grises » illégales mais tolérées, c'est-à-dire des quartiers destinés originellement à la race Blanche, investis au préalable par les Métis, puis par la bourgeoisie Noire. En 1987, dans le centre de Johannesburg, certains quartiers, dont Hillbrow comptaient une importante communauté noire aisée, capable de payer des loyers élevés (40 % des habitants étaient de race Noire dont 20 % étudiants universitaires). Philippe Guillaume décrivait ainsi Hillbrow :
« À ce moment-là, ces quartiers jouissent d’une image extrêmement positive : ils sont le symbole d’une nouvelle Afrique du Sud, urbaine, mixte, dynamique. Au début des années 1980, Hillbrow est l’emblème de ce renouveau et tire sa réputation de son cosmopolitisme ainsi que par son urbanité renouvelée. Disquaires, librairies, boutiques de mode, cafés, restaurants et boîtes de nuit participent à son rayonnement. Le quartier est vivant, vibrant, coloré, les intellectuels côtoient les artistes et tous ensembles concentrent les espoirs du pays. À la fin des années 1980, il commence toutefois à passer de mode et, en quelques années, le quartier adjacent de Yeoville prend le relais, avec les mêmes arguments. » [12]

En 1989, le système légalise ce qui était devenu la réalité : le Free Settlement Act autorisant les quartiers de peuplement mixte. Le Group Areas Act, pilier de l'apartheid ne sera aboli qu’en 1991, mais cette loi était déjà depuis longtemps transgressée.

OFF WORLDS

Le système avait jusqu'ici relativement bien protégé les citadins de la bourgeoisie Blanche, et notamment des centres villes, par un degré de sécurisation élevé. Mais dès la mitan des années 1980, il était évident qu'un jour ou l'autre, l'apartheid serait aboli, peut-être à la faveur d'une guerre civile. Ainsi, bien avant l'élection de Mandela, les grandes compagnies et les résidents blancs quittaient les centres villes pour les banlieues. Phénomène qui explique l'apparition des zones « grises » et des premières gated communites ultra-sécurisées. Certes, les quartiers résidentiels, les grands lotissements péri-urbains de maisons cossues (sur le modèle de la garden city de Howard), de la bourgeoisie Blanche, disposaient déjà de systèmes de surveillance, mais ils étaient encore pour la plupart ouverts à leur environnement, et à la multitude de domestiques, jardiniers, livreurs, d'employés de service, etc., de race Noire. Dans la banlieue de Johannesburg, les nouvelles gated communities – laagers - bâties à cette époque diffèrent grandement, analysées plus tard par l'anthropologue Andre Czegledy :

« Les hauts murs d'enceinte sont souvent hérissés de pics métalliques, de barbelés coupants, et, depuis peu, de fils électriques reliés à des alarmes. Les alarmes des maisons sont toutes dotées de télécommandes longue distance individuelles portables, et reliées à des entreprises de sécurité garantissant une « réponse armée ». La nature surréaliste de la violence fantasmée que cela implique m'est apparue un jour alors que je me promenais avec un collègue dans Westdene, un quartier plutôt classes moyennes de la banlieue sud. Une camionnette d'une entreprise de sécurité locale garée dans une rue arborait sur sa portière une grande publicité déclarant fièrement que l'entreprise répondait aux alertes « avec armes à feu et explosifs ». Avec des explosifs ? »

Cet enchaînement d'abolition de lois raciales, de déréglementations, d'exceptions, ne fut pas seulement placé dans le cadre d'une politique d'apaisement, de conciliation entre bourgeoisie Noire et Blanche ; le post-capitalisme sud-africain porta tout son attention sur l'un des secteurs de l'économie du pays particulièrement peu développé : l'immobilier, ou plus exactement l'immobilier résidentiel de la population noire, et son corollaire naturel, le droit de propriété [Notons que le droit sud-africain se base sur le système britannique de baux, très différent de la France]. Les nouveaux post-capitalistes critiquaient sans exception, le système de l'habitat Noir, quasi exclusivement public et locatif, le droit de propriété restreint, le système de baux temporaire à courte échéance, à quoi il fallait substituer la « libéralisation », la privatisation du secteur économique de l'immobilier, véritable Eldorado (avec l'épargne et les crédits bancaires) aussi rentable que les mines de diamants.


LA FIN DE LA STRATEGIE MILITAIRE DE CONQUETE

Dès 1986, Gorbatchev sans se désengager de son soutien diplomatique, et en autorisant encore la formation de guérilleros en URSS, met un terme aux aides « directes ». Le bloc soviétique ne financera définitivement plus la lutte armée de l'ANC ; et incapable d'assurer le soutien financier des pays socialistes alliés, nombreux sont ceux qui pactisent avec l'Occident et préfèrent signer des accords de non-agression avec le régime de l'apartheid : comme l'Angola en 1988.

Ce nouveau contexte devait pour la fraction modérée de l'ANC mettre un terme définitif à la stratégie politico-militaire révolutionnaire, à ses velléités de conquérir le pouvoir par l'AK 47 soviétique et l'explosif : la victoire était d'ores et déjà acquise, par d'autres moyens, pacifiques, grâce à ces puissants alliés, et face à un régime montrant ses premiers signes de faiblesse. Pour autant, la lutte armée, la violence est un facteur de force pour les deux antagonistes, qui pèse sur les négociations. Bien évidemment, les positions du clan réformiste (notamment avant la fin de l'ère soviétique), ont été largement contestées par d'autres membres de l'ANC-SACP (en 1987, dix-huit membres sur les trente du Comité exécutif de l'ANC font partie du SACP), et une partie de sa base populaire. C'est là tout l'habilité diplomatique de Mandela d'avoir assuré dans son propre camp l'union, une sorte de status quo entre les partisans modérés de la voie des négociations, le Grand compromis, et ceux radicaux de la lutte armée, dont Chris Hani, partisan d'une insurrection générale menée depuis les townships, pour le renversement du régime de l'apartheid et du capitalisme, perspective à l'ordre du jour entre 1984 et 1986. Il s'agissait pour Mandela d'une two-track strategy : maintenir la pression de la lutte armée jusqu'au temps des négociations.

Ainsi, dès 1986, des cadres de Umkhonto sont envoyés en URSS afin de recevoir une formation aux tactiques et techniques de la guerre conventionnelle, nouvelle stratégie de l'ANC-SACP de constituer la future National Defence Force post-apartheid. Certaines unités sont formées au maniement de nouvelles armes : tanks et blindés lourds, matériel militaire jusqu'à présent inconnu dans les tactiques de guérilla... De même, dans les camps d'entraînement, la formation des nouvelles recrues, les plus « compétentes » tout du moins, insiste davantage sur la discipline militaire et les techniques de défense, plutôt qu'à celles de la guérilla offensive. Mazimbu et Dakawa, les deux principaux centres de formation connaissaient alors une inquiétante surpopulation, mais parmi le flot de réfugiés politiques, architectes et ingénieurs proposèrent leurs compétences et l'ANC décida de bâtir des nouvelles infrastructures à Dakawa spécialement dédiées à l'hébergement et à la formation politique – et militaire - des guérilleros, grâce aux dons de plus en plus nombreux de la communauté internationale. En 1988, le training center de Dakawa est opérationnel, premier centre d'entraînement à offrir conjointement aux jeunes recrues de Umkhonto, une formation militaire, une instruction politique et un enseignement classique, au sein d'une communauté rurale populaire.
D'autre part, la rivalité au sein de l'ANC entre les pacifistes-diplomates, les bourgeois-réformateurs, les socio-communistes, etc., et les radicaux partisans de la guerre connaîtra une trêve car en effet, deux menaces pressantes se présentaient :
  • Le degré exceptionnel de violence et de répression au sein des townships, impulsé par le régime de l'apartheid, et dans certains homelands.
  • Les rivalités entre les organisations, ANC, Inkatha, AZEPO, etc., dégénérant en guerre ouverte « fratricide » dans certaines villes et régions ; et le degré d'insécurité au sein des townships, rendus ingouvernables.

Ainsi le président de l'ANC appela le peuple à "multiplier la formation de milices de défense populaires partous, afin de contrer plus efficacement les assauts des forces ennemies et des traîtresses Vigilantes et des impis qu'elles emploient. Notre armée populaire renforcée par les milices populaires émergentes doit intensifier et étendre ses actions armées à travers tout le pays."




DÉFAITES  MILITAIRES



Le développement en 1987 « Year of Advance to People's War » où Chris Hani prend le haut commandement de Umkhonto, de la guérilla urbaine est soutenu (environ 250 attentats), tandis que des opérations militaires de soutien au MPLA, en Angola engagent des centaines de guérilleros,  en guerre contre l'agression de la milice armée par les USA et l'Afrique du Sud, l'UNITA. Pendant deux années, des centaines de guérilleros d'Umkhonto renforcent le front [Northern Front] constitué par le MPLA et les unités cubaines. Ce n'est plus une guerre de guérilla car le MPLA dispose de matériels militaires sophistiqués [artillerie anti-aérienne, 122 mm rocket launchers, mortiers de 81 mm et 60 mm, etc.]. Les pertes dans chaque camp sont importantes et aucune bataille décisive ne les départage définitivement. Les récits des combats évoquent l'extrême héroïsme (quasi suicidaire pour certains) des guérilleros du MK, ainsi que le sort réservé aux capturés : torture et assassinat systématiques. La consigne – pas un ordre - d'ailleurs était de ne pas se rendre, et d'être tué, plutôt que d'être capturé, consigne qui s'appliqua également pour les guérilleros urbains : "Fight to the last bullet". En décembre 1988, sous la pression internationale, un accord de paix entre l'Angola et l'Afrique du sud mettait un terme à la présence de l'ANC et des forces armées de Cuba sur le territoire angolais, obligeant Umkhonto à réinstaller la réinstallation toutes ses nombreuses infrastructures militaires et civiles, en Tanzanie et en Ouganda, de plus en plus loin de la Homeland... L'on revient au point de départ de 1964. L'UNITA doit évacuer les territoires angolais occupés, mais à nouveau, l'apartheid est victorieux : même si cela est une victoire à la Pyrrhus, l'Angola appartient désormais à la Buffer Zone, interdite à Umkhonto.

En Afrique du Sud, Umkhonto est confronté à plusieurs fronts. Les townships sont à nouveau sous le contrôle des forces armées et policières et des vigilantes mais les réseaux clandestins maintiennent, tant bien que mal,  leurs activités de propagande, de sabotage et de harcèlement ; l’UDF et l’AZAPO s’affrontent à Soweto et dans le Cap oriental, l’UDF et Inkatha, au Natal.  Malgré la multiplication des attentats, des activités politiques, l'évaluation de l'ANC du développement de la lutte armée, faite dans un document distribué aux centres de commandement en octobre 1986, indiquait plus sobrement que malgré tous les efforts :

« Les structures souterraines de l'ANC restent faibles et incapables de fournir un soutien fiable pour Umkhonto. Les unités Umkhonto fonctionnent encore largement isolées des groupes populaires de combat. »

Chris Hani organise l'opération VULA qui doit mettre un terme aux difficultés d'approvisionnement en armes et en guérilleros, et aux problèmes de communication - le missing link - entre les structures internes de l'ANC en exil et les mouvements externes en lutte.  Mais en 1987, le long cycle des soulèvements était déjà terminé, le moment de l'insurrection était déjà passé, et le temps des négociations, du grand compromis était en route.  Les campagnes de Umkhonto étaient bien en-deçà de représenter une grave menace pour la sécurité des bénéficiaires de l'apartheid. Pour chaque arme déployée par Umkhonto à l'intérieur du pays, quatre autres étaient découvertes. Certains leaders de l'ANC admettaient que l'organisation armée avait été incapable d'établir une présence efficace et opérationnelle en Afrique du Sud, condition préalable pour la stratégie de Guerre populaire. Dans un article publié en septembre 1988 dans la revue Sechaba, [article tiré d'une note interne datée de février 1988], Ronnie Kasrils, leader de Umkhonto déclarait :

« Il est certainement exact que les coups que le MK a porté à l'ennemi, et les sacrifices héroïques de nos combattants, ont joué un rôle vital pour inspirer notre peuple et populariser l'ANC. Pourtant, en dépit de l'énorme recrudescence de la résistance des masses au cours des trois dernières années, nous n'étions pas en mesure de tirer pleinement parti des conditions favorables qui se sont matérialisés. Nous n'avons pas réussi à déployer des forces suffisantes dans notre pays, nos cadres avaient toujours de gros problèmes pour se fondre parmi notre peuple, notre réseau clandestin n'a pas réussi à croître suffisamment... l'incroyable résistance des masses, et les grèves n'étaient donc pas, en conséquence, suffisamment renforcées par la lutte armée. »

Ronnie Kasrils expliquait la défaite par le fait qu'il était difficile ou impossible, selon les cas, pour Umkhonto d'étendre efficacement ses réseaux et ses bases dans les villes, les homelands et de les construire dans les campagnes, de faire transiter le matériel militaire nécessaire pour armer le « Peuple », tandis que le recrutement était largement insuffisant pour constituer une véritable armée populaire susceptible d'affronter victorieusement l'ennemi, sinon comme horizon probable, une guerre civile incontrôlée, longue et meurtrière. Les récits d'anciens guérilleros insistent également sur la présence dans les townships, lieux propices aux activités clandestines, d'un formidable réseau d'informateurs particulièrement actif et efficace, faisant des guérilleros infiltrés, des partisans, soit des proies faciles, soit des sujets à une paranoïa aiguë limitant leurs champs d'actions. Gérard Chaliand observait en 1986 que :

« Le contrôle tient à la fois au rôle considérable de l'Etat comme employeur – un million de personnes pour une population active de moins de dix millions. Toute une clientèle de Noirs et de Métis plus ou moins corrompus vit de postes alloués par l'Etat en échange de leur coopération. L'autre aspect du contrôle est fondé sur un formidable réseau d'informateurs. Grâce à ce système de censure, de division, de contrôle et de reproduction de l'inégalité, la situation est restée stable jusqu'à une date récente. »

D'autres récits expliquent ses difficultés à organiser véritablement la résistance "locale", à s'implanter dans le pays, en se cantonnant dans une guerre en exil depuis 1964, par un processus de « routine » militaire et de la formidable bureaucratisation des structures civiles administratives de l'ANC qui occupaient en 1984 davantage de personnels et de moyens que les activités militaires. Sans aucun doute pour ménager et offrir une "vitrine" diplomatique aux pays leur étant favorable - et donateurs -, de plus en plus nombreux, reniant le régime de Pretoria. D'autres encore déplorent cette stratégie militaire passive, et évoquent une approche d'arrière-garde de Wait-and-See, d'attente patiente d'une réaction spontanée des masses paralysant l'économie du pays ; peut-être, à nouveau, pour ne pas froisser ces mêmes alliés de l'Occident peu enclins à accepter des actions armées relevant du terrorisme et de la guérilla.

Ronnie Kasrils évoquait également que pour les populations des townships, Umkhonto était considéré davantage comme une force "externe" devant avoir pour mission de les protéger des vigilantes,  et même si certains, nombreux, procuraient leur aide, "They do not see themselves as having to be an integral part of the armed struggled" [Revus Sechaba, septembre 1988].   Une des principales critiques de la stratégie politico-militaire de l'ANC-Umkhonto, faite par les révolutionnaires marxistes-léninistes radicaux, évoque le fait que leur lutte ne s'appuyait et ne concernait ni la paysannerie - pauvre - ni même les ouvriers urbains. 


Soweto | 1982 | Photo ONU

Au sein des rivalités de l'ANC-SACP, ces défaites militaires, à l'extérieur comme à l'intérieur du pays, consolidaient grandement les partisans de la voie pacifique du Grand compromis ; en 1989, la branche guerrière est mise en minorité, définitivement, mettant ainsi un terme à la solution militaire. « Nous devons négocier » affirmait Albie Sachs de I'ANC, « parce que nous ne sommes pas assez forts pour renverser le pouvoir raciste ».

De même, il était difficile d'imaginer, pour l'Etat-major de l'apartheid, de pouvoir enrayer le mouvement de Libération qui se poursuivait pacifiquement par une série de boycotts, de grèves de loyer, de commerces blancs, d'écoles, etc. L’insurrection est endiguée mais la résistance est d'autant plus vigoureuse, légitime et bien vivante, mais elle ne peut renverser le système. La situation est donc bloquée, c’est un véritable équilibre de la violence. Toutefois en 1987, au Transkei, État-homeland souverain, un coup d'État mené par le militaire Bantu Holomisa renverse le régime corrompu et collaborateur de George Matanzima. Autoproclamé chef de l'État, président du conseil militaire et ministre de la défense, Holomisa reconnait officiellement l'artifice de l'indépendance accordée par l'Afrique du Sud mais il en profite pour accorder l'immunité aux militants de l'ANC et du PAC, qui peuvent s'y établir.


DE LA VIOLENCE


Les stratèges, les experts militaires s'accordent pour critiquer sévèrement les stratégies successives de Umkhonto n'ayant à aucun moment, depuis sa création en 1961, inquiété véritablement le pouvoir, malgré des conditions très favorables ; le spécialiste de la chose, Gérard Chaliand, osa même écrire en 2008 [Les guerres irrégulières] :

« Quant à l'Afrique du Sud, elle n'aura pas connu de lutte de guérilla. Ses premières organisations combattantes, telle Umkhonto We Sizwe, créée par l'ANC et dirigée par Nelson Mandela, au début des années 60, ont été rapidement démantelées. Ce sont les émeutes urbaines du milieu des années 80 dans les banlieues noires de Johannesburg, de Port Elzabeth, de Durban et du Cap qui ont contribué à hâter l'évolution de l'apartheid. Les mesures de boycott imposées par l'Occident ont également concouru à opérer les révisions politiques qui s'imposaient. » [sic]

Il est vrai qu'après la victoire, en 1994, les dirigeants de l'ANC préférèrent « oublier » la lutte armée révolutionnaire de Umkhonto, au nom de la « Réconciliation » nationale (le rapport de la commission vérité et réconciliation est d'ailleurs toujours très critiqué), et forcèrent auprès de l'opinion mondiale, le trait pacifiste de la lutte de Libération symbolisé par deux Prix Nobel de la Paix : Tutu, Mandela.

Et pourtant, les milliers d'attentats commis par les guérilleros de Umkhonto, ont été la clé de voûte de la victoire. Nelson Mandela notait dans ses mémoires que l'arrêt des hostilités, des activités armées de Umkhonto, de son désarmement, était l'un des préalables « obligatoires » pour la poursuite des négociations avec l'Etat qui débutèrent secrètement en 1986 ; Mandela refusa catégoriquement cet ultimatum à plusieurs reprises :

« Nous avons aussi parlé de la lutte armée et je lui ai expliqué que ce n’était pas à nous d’arrêter la violence, mais au gouvernement. J’ai réaffirmé que nous visions des cibles militaires, pas la population. ''Par exemple, je ne voudrais pas que nos hommes assassinent le major ici présent'' ai-je dit en montrant le major Fritz Van Sittert, qui surveillait l’entretien. Van Sittert avait bon caractère et ne parlait pas beaucoup, mais il a tressailli en m’entendant. J’ai dit très sincèrement à Dash qu’en l’état des choses nous ne pouvions pas vaincre militairement le gouvernement mais que nous pouvions lui rendre très difficile l’exercice du pouvoir. »

« J’ai dit à la presse qu’il n’y avait aucune contradiction entre mon soutien à la lutte armée et ma demande de négociations. C’était la réalité et la menace de la lutte armée qui avaient amené le gouvernement au seuil des négociations. J’ai ajouté que, quand l’Etat cesserait d’imposer la violence à l’ANC, l’ANC répondrait par la paix. »


« A la mi-juillet [1990], juste avant une réunion du NEC, Joe Slovo est venu me voir secrètement avec une proposition. Il me suggérait de suspendre volontairement la lutte armée afin de créer un climat propice pour relancer le processus de négociation. Mr. De Klerk, me dit-il, avait besoin de montrer à ses partisans que sa politique avait entraîné des bénéfices pour le pays. Ma première réaction fut négative ; je ne pensais pas que l’heure était venue. »

« … l’aura de la lutte armée avait une grande signification pour des quantités de gens. Même quand on n’en parlait que comme d’un moyen théorique, la lutte armée était le signe que nous combattions activement l’ennemi. Elle avait donc une popularité hors de proportions avec les résultats obtenus sur le terrain. Le 6 août 1990, à Pretoria, l’ANC et le gouvernement signèrent ce qui est connu comme l’Accord de Pretoria, dans lequel nous acceptions de suspendre la lutte armée. Comme je devais le dire et le redire à nos partisans : nous suspendions la lutte armée, nous ne l’arrêtions pas. »



L'ESPERANCE DU PEUPLE SUD-AFRICAIN


 Le Parti communiste sud-africain, dirigé par le secrétaire général Joe Slovo, endossa majoritairement cette voie, et proposa comme alternative post-apartheid un « marché sous surveillance », lequel serait réorienté en fonction des besoins populaires par les interventions de l'État. Cette orientation résolument réformiste reprenant spécifiquement les directives du secrétaire général Gorbatchev, a été contestée par les militants radicaux qui critiquèrent la perestroïka soviétique. Chris Hani, le commandant en chef de Umkhonto ne peut que se résigner à accepter l'idée d'une Afrique du Sud libérée du joug de l'apartheid mais pas du joug du capitalisme.

Mais l'espérance était grande pour le peuple sud-africain, exaltée par le social-démocrate Mandela d'un avenir meilleur, déclarant de grandes promesses de partage des richesses, de nationalisations, de redistribution des terres, d'améliorations substantielles des banlieues noires, etc. Poursuivre la Révolution socialiste, après celle de la Libération, que prônaient les éléments marxistes les plus radicaux, appartenait au domaine de l'utopie, tant le peuple était las de plusieurs décennies de guerre larvée et de violence quotidienne, et sensible à l'idée de « lendemains qui chantent ».

D'ailleurs une fraction de militants communistes estimait, selon les théories marxistes, que la révolution anti-capitaliste devait se dérouler en deux étapes : une première Libération nationale démocratique – One Man One Vote, celle qui se déroulait -, puis dans un second temps, la classique lutte de classes – entre le Capital et le Travail – amènerait à la seconde révolution, la transformation socialiste de la société. Mais, comme le souligne Patrick Bond :

« De façon tragique, l'ANC en est venu à incarner la politique de croissance inégale. À partir de 1994, des entreprises sud-africaines connues pour leur racisme et leurs pratiques polluantes ont ouvert leurs portes à une nouvelle élite noire, faisant d'un grand nombre d'anciens activistes, prisonniers politiques et syndicalistes des hommes riches pratiquement du jour au lendemain. »
[Johannesburg | De l'or et des gangsters | 2007]

Yul akors
© Laboratoire Urbanisme Insurrectionnel

2013

Winnie et Nelson Mandela, Joe Slovo

NOTES


[1] Sharpville avait d'ailleurs une longue tradition, depuis son massacre en 1960, de grèves ouvrières et de luttes sociales, faisant de ce township un véritable symbole de l'oppression et de la Résistance.
[2] Une source affirme que ce ne fût pas une décision municipale des Black Local Authorities, mais de l'Etat : dans un contexte de récession économique, l'industrie licencia (sans préavis) un nombre important de travailleurs migrants, qui ont l'obligation de retourner dans leur homeland (la plupart au Qwaqwa). La hausse des loyers devait contraindre les résidents urbains permanents – l'aristocratie ouvrière Noire - à accepter les postes de travail sous-qualifiés et les bas salaires des travailleurs migrants [!]. Selon le rapport de la Truth and Reconciliation Commission :
« Rent boycotts were launched in townships across the Vaal following the announcement of rent increases by black local authorities, now under some pressure to meet their budget deficits and become self-financing. Township residents could not afford the rapidly escalating rents they were expected to pay. The 56 per cent rent increase announced by the Lekoa Town Council affected at least 300 000 people in the Vaal who were already paying some of the highest rents in the country, half of which were in arrears. The rent increases were in stark contrast to a 17 per cent rise in income between 1980 and 1985. »
[3] Ainsi en juin 1985 l'opération Zero-Zero, conduite dans les townships de Duduza, Tsakane et Kwa-Thema dans la région de l'East Rand sous l'autorité de la Security Branch Headquarters : le Constable Joe Mamasela se faisant passer pour un militant de Umkhonto infiltra plusieurs groupes de jeunes amabutho, leur enseigna le maniement de grenades, puis distribua des grenades dont le temps d'amorce avait été réduit à zéro seconde [elles explosaient donc dès qu'elles étaient dégoupillées]. Le 25 juin 1985, huit jeunes combattants furent tués et sept autres grièvement blessés en utilisant ces grenades sabotées. D'autres opérations de [zero] grenades sabotées seront aussi meurtrières. Le 26 juin 1986, l'opération Nietverdiend Ten sous l'autorité de la Northern Transvaal Security Branch et des Special Forces de l'armée, consista pour Joe Mamasela, à infiltrer un groupe de jeunes puis à les décider à rejoindre en minibus un camp d'entraînement militaire de Umkhonto au Botswana : les dix recrues seront assassinées [injection de poison] et leurs corps brûlés. Des centaines d'opérations de ce type, plus ou moins répertoriées par la Commission Vérité et Réconciliation, se déroulèrent en Afrique du Sud, entre 1984 et 1990.
[4] Ce qui lui fut reproché par la plupart des leaders de l'ANC. Nelson Mandela, dans son autobiographie expliquait ainsi :
« j’ai résolu de [me] consacrer à une chose à laquelle je réfléchissais depuis longtemps : entamer des discussions avec le gouvernement. J’ai décidé de ne parler à personne de ce que j’avais l’intention de faire. Ni à mes camarades du troisième étage [de la prison] ni à ceux de Lusaka. L’ANC est une organisation collective mais, dans ce cas, le gouvernement avait rendu impossible cet aspect collectif. Je n’avais ni la sécurité ni le temps nécessaires pour discuter de ces questions avec mon organisation. Je savais que mes camarades du troisième étage condamneraient ma proposition et qu’ils tueraient mon initiative dans l’oeuf. Il y a des moments où un responsable doit marcher en avant du troupeau, partir dans une nouvelle direction, en se fiant à lui-même pour s’assurer qu’il mène son peuple sur le bon chemin »
[5] Le plan adopté pour renverser cette situation impliquait en persuadant les gouvernements du Mozambique et du Swaziland de signer des accords de sécurité dont résulterait l’expulsion massive de l'ANC hors de leur territoire. Dans le cas du Mozambique, le moyen de parvenir à cette fin fut la formule, bien connue des Israeliens, consistant à mettre sur pied, puis à orchestrer les opérations militaires d’une armée dissidente, en l’occurrence la RNM (Résistance nationale du Mozambique). Dans le cas du Swaziland, l’offre d’un transfert de territoire fut laissée en suspens afin d’inciter le roi swazi à abandonner son attitude de semi-neutralité et de protection envers I’ANC. Par suite des concessions territoriales considérables que le roi swazi de l’époque avait faites aux Boers du Transvaal et à d’autres colons, le Swaziland avait perdu sa souveraineté sur une partie si importante de son territoire que les Swazi vivant dans leur pays étaient moins nombreux que ceux qui vivaient à l’extérieur. La réunification du peuple swazi était l’un des grands rêves de Sobhuza et la perspective de recouvrer une partie du territoire perdu et de ses habitants l’amena à conclure avec l’Afrique du Sud un pacte de sécurité.
[6] Le necklacing : les « condamnés » sont attachés-immobilisés par des chambres à air de pneus imbibés d'essence, souvent lynchés (et décédés) puis brûlés]. Le premier supplice de ce genre fut certainement commis en avril 1983, à Cape Town ; mais ce n'est qu'après le necklacing d'un community councillor, de ses trois fils et d'un neveu, le 23 mars 1985 à KwaNobuhle Uitenhage, dans la région de l'Eastern Cape, que ce supplice devint, dans tout le pays, le procédé préféré des insurgés en cas de mise à mort publique d'informateurs, de fonctionnaires Noirs et de criminels, etc.. Selon un témoignage rapporté par la Truth and Reconciliation Commission :
« In 1984, the first person was burned by a necklace in Uitenhage. He was a councillor called Kinikini. The comrades in Uitenhage fought against the system and fought against the councillors. All of the councillors resigned when they were approached by the community, but Kinikini did not want to resign and he was killed by the Amabutho. What happened to him would not have happened if he had resigned, but he wouldn’t listen. The councillors would go to the rallies and declare publicly that they have resigned from the system on this and this date and they wouldn’t have anything to do with the system. Then the people would forgive them. Then there were those who did not want to. They didn’t want to have anything to do with the community and they called instead for security back up from the system. Those are the people that were killed. Those are the people that were killed by the Amabutho. In the township the system would put in their own stooges you know. The system would elect our mayors themselves. They would put all the structures in place; this was not accepted by the people. »
Bien sûr, la police utilisa le même procédé commode pour maquiller ses assassinats, et dissimuler les preuves de torture.
[7] Les groupes « vigilantes », au Ciskei, étaient renommées pour leur cruauté – le mot est faible – et s'apparentaient à des escadrons de la mort au service du gouvernement du Ciskei, et des familles fortunées. En 1974, date – probable - de leur fondation, alors que le Ciskai était encore une simple « réserve » indigène autonome, les vigilantes connues sous le nom de ‘Green Berets’, membres du Ciskei National Independence Party (allié du régime de Pretoria) répriment à Mdantsane un boycott contre une compagnie de bus locale, appartenant à un riche homme d'affaires. Ils ré-émergent en 1977, cette fois, pour réprimer, toujours avec violence un boycott des écoles (suite au « suicide » en prison de Steve Biko). À partir de cette date, de fortes présomptions pèsent sur ces groupes concernant la disparition de dizaines d'opposants, syndicalistes et militants ANC, UDF, etc., d'actes de torture, etc.
[8] Selon le rapport de la Truth and Reconciliation Commission :
« The Mamelodi massacre radicalised the township community. As in the Vaal, the violence of the police response to rent protests escalated protest and opposition, rather than curbing it. Sustained rent and consumer boycotts and stay aways were launched. Some of this protest was also accompanied by violence, and the toll of deaths and injuries rose as police again tried to curb the protests. »
[9] Selon le rapport de la Truth and Reconciliation Commission :
« The case of the AmaAfrika vigilantes is significant as it represents an overlap
between two categories of violent conflict with African communities — interorganisational political conflict, and vigilante conflict. While sharing many of the
characteristics of vigilante groups elsewhere, the AmaAfrika were perceived to
have an ideological basis in Africanism as well as an organisational basis in either
the PAC (through individuals such as Mr Timothy Djantjies who had been PAC
members in the days before its banning) or AZAPO (through the connection with
Reverend Maqina). Members of the community did not understand the ideological
differences and sometimes referred to the vigilantes as ‘AmaAfrikas or AZAPOs’.
Reverend Maqina’s involvement in the Uitenhage conflict is confusing; also from
Africanist roots, he established an organisation called AmaAfrika in December
1987, and denied it was the same organisation as that which had operated in
Uitenhage earlier in that year. »
[10] Selon le rapport de la Truth and Reconciliation Commission :
« The Witdoeke of Crossroads were typical. They called themselves ‘fathers’ and
saw children as having become disrespectful of their authority. In Welkom, another
vigilante group, the Pakathis, organised in opposition to student boycotts and
street resistance. Their rallying cry was, ‘spare the rod and spoil the child’. In
Zolani, a group of men began enforcing curfews and assaulting children after the
commencement of a school boycott in 1985. The Peacemakers of Grahamstown
acted against school children engaged in boycotts. There are many examples of
such vigilante activities. [...]
The Commission uncovered evidence of covert official endorsement of and support to the witdoeke. Documentary evidence links the Western Province Joint Management Centre (JMC), Western Province Command of the SADF and senior SAP personnel at provincial level to this endorsement. More significantly, this local level of support is endorsed by the highest security structure in the country, the State Security Council. The subsequent court case against the Minister of Law and Order points to a high level and expensive cover-up of these acts. On 10 January 1986, shortly after the first mass attack by the witdoeke/’fathers’ of Crossroads on New Crossroads, the JMC chairperson Brigadier AK de Jager stated that “the actions of the ‘old guard’ deserved support, though this should occur in a covert manner.”
In March 1986, General Wandrag’s office sent out guidelines for managing unrest, describing contra-mobilisation as follows:
''Efforts must be made to get the residents of the black areas motivated to resist the revolutionaries as follows: Contra-mobilisation must be small scale and implemented at regional level. Positive resistance movements must be encouraged. This must be done clandestinely.''
A sub-JMC meeting in the Western Cape noted that “SADF WP Command is already working in this direction to get the ‘fathers’ to resist the comrades.” During March 1986, the JMCs were tasked with drawing up plans to deal with unrest trouble spots. The final plan presented to the State Security Council (SSC) on 14 April 1986 specified the following for the Western Cape:
'' Goal: To remove the influence of the Comrades and other activists on the community. Tasks: To support well-disposed moderate blacks. Actions: Covert organising of adult law-abiding black men (fathers) to go against the Comrades in their terror campaign against the residents of black areas.'' »
[11] De nombreux économistes affirment que les sanctions économiques, surtout celles relevant du domaine financier, ont préparé la voie vers le changement de régime. D'autres sont plus sceptiques, de savoir si ce changement est imputable aux sanctions, les considérant comme inefficaces, car contournées sans difficultés dans la réalité, ou bien ayant des conséquences inverses à celles souhaitées : par exemple, comme l'ont souligné les syndicats du Cap oriental, avec la baisse de valeur de la monnaie, le rand, provoquée par les sanctions, les entreprises sud-africaines ont davantage exporté, accumulé des bénéfices et... racheté les filiales étrangères mises en vente (plus de 300 multinationales, soit 40 % du total du capital étranger investi en Afrique du Sud, ont quitté le pays entre 1984 et 1990), tout en procédant à des réductions d'effectifs. L'on observe également que le pays a su se doter d'un complexe industrialo-militaire performant, lui assurant une certaine autonomie pour ses besoins en armement (et en exportation, malgré l'embargo...). Par contre, certains admettent qu’à côté de leur impact économique, les sanctions exercent aussi un effet politique direct sur la société du pays sanctionné. Dans une étude de 1995, Audie Klotz relève que la politique d’isolement de la communauté internationale a également contribué à l’abolition de l’apartheid en faisant perdre à ce régime sa légitimité internationale et en renforçant la légitimité de l’opposition sud-africaine. L’analyse ne saurait donc se limiter aux seuls aspects économiques.
[12] Actes des Rencontres franco‐sud‐africaines de l'innovation territoriale, janvier 2002. Retour sur quelques concepts complexes et sur leur application à l’Afrique du Sud. Philippe Guillaume, directeur IFAS-Recherche.

EXTRAITS

Nelson Mandela
Long Walk to Freedom
1995

Dominique Darbon
L‘assaut final : le syndrome militaire sud-africain
Revue Politique Africaine | Mars 1987
« Tout pour toi Afrique du Sud ». La stratégie de survie de l'Etat sud-africain.
Revue française de science politique | n° 3 1989

Michel Foucher
Géopolitiques en Afrique du Sud : l'énigme sud-africaine
Revue Herodote | n° 46 | 1987


SOURCES

The report of the Truth and Reconciliation Commission

Marc Antoine Pérouse de Montclos
Violences et sécurités urbaines en Afrique du Sud et au Nigéria. Un essai de privatisation
L’Harmattan, 1997

Alex Callinicos

Marxism and Revolution in South Africa
International Socialism | n° 31 1986

La politique de l'ANC
Revue Socialist Worker | n ° 79 Septembre 1985.

Lodge & Swilling
The Year of the Amabutho
Africa Report | March-April 1986

Myriam Houssay-Holzschuch
Le Territoire volé
Une Géographie culturelle des quartiers noirs de Cape Town
Thèse de doctorat de l’Université Paris-Sorbonne | 1997

Claire Benit
Gouvernement urbain et production de la ségrégation : quelles leçons de la « ville d'apartheid » ? Une comparaison Johannesburg-Los Angeles
Revue européenne de migrations internationales. Vol. 14 N°1 | 1998

Ruth First
The farm labour scandal | 1959

PHOTOS

ANC Archives

David Goldblatt

VIDEO

South Africa State of Emergency 1980's
This is footage of the increasing civil unrest and township violence that led to the government declaring a State of Emergency on 20 July 1985.
Vidéo sans commentaires, qualité médiocre.

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