ESPAGNE | CAMPO de DALIAS





CAMPO DE DALIAS


Photographies | Emilien CANCET *
2007


La vaste étendue plastifiée du Campo de Dalias, en Andalousie, concentre toutes les formes extrêmes d'exploitation de l'Homme et de son environnement dont est capable le génie humain dévoué au capitalisme ; et cette Mer de plastique dédiée à l'agriculture intensive, illustre parfaitement ce qu'entendait Rosa Luxemburg dans « socialisme ou barbarie ». Cette barbarie est d'autant plus odieuse qu'elle n'est pas l'oeuvre d'un consortium, d'une multinationale ou d'un quelconque groupement d'industriels, comme cela aurait pu être le cas aux Etats-Unis, mais, au contraire, de milliers d'exploitants agricoles issus à l'origine dans leur grande majorité, des plus pauvres paysans de l'Andalousie puis de l'Espagne.


Source : European space agency

Le Campo de Dalias, est d'abord l'oeuvre de l'administration du dictateur Franco et peu l'évoque, mais ce territoire porte la marque idéologique de trente-cinq années de franquisme caractérisées dans le domaine de l'urbanisme, par un capitalisme débridé, un anarcho-capitalisme qui préfigure ou anticipe, le capitalisme libéral-libertaire post-moderne. Une idéologie dont les principes affirment l'initiative individuelle, prônent un laisser-faire et suggèrent ou favorisent par là, une sorte de déréglementation permanente, une permissivité, du moins si elles agissent au nom de l'intérêt économique. L'intervention de l'Etat  y est minimum. Caractéristiques communes à tous les états capitalistes qui ont constituées après la guerre, le lot commun des villes des pays européens, mais qui dans le cadre d'une dictature - en Espagne comme en Argentine  - se sont exprimées par une radicalité inédite ; et le paroxysme du Campo de Dalias représente ainsi une sorte de perfection, de summum dans l'idéal capitaliste. 

Par la suite, les gouvernements post-franquistes, conservateurs ou socialistes, ont reconduit tacitement le système qui prévalait sous la dictature, et le Campo est aujourd'hui un des plus grands pôles agro-industriels du monde, grâce, en partie, à une main-d'oeuvre immigrée réduite à l'état d'esclave moderne, rappelant ou dépassant même les temps de la dictature, de répression politique et sociale, de pogrom et d'assassinats. La "Mer de plastique" est aussi une "Terre d'apartheid", un vaste "camp de concentration", et ses fruits et légumes sont autant imprégnés de pesticides que du sang de ses esclaves. Une barbarie qu'il convient de rappeler aux consommateurs européens, suggère Juan Manuel Sanchez Gordillo, le maire de Marinaleda, commune "marxiste" proche du Campo, et membre du Sindicato de Obreros del Campo : Le capitalisme, l’agriculture industrielle, l’exploitation de la main-d’œuvre immigrée est extrême ici, mais c’est le même projet socio-économique partout ! C’est pourquoi il faut diffuser l’information et faire connaître la réalité, travailler en réseau, s’appuyer mutuellement.


Le Poniente Almeriense où se situe le Campo de Dalias, se situe au sud-est de la province d'Almeria, délimitée au nord avec la Sierra de Gádor, au sud avec la Mer de Alborán (Méditerranée) , à l'est avec la ville d'Almería et à l'ouest le golfe d'Alméría et la municipalité de Albuñol (Grenade). Les communes sont Roquetas de Mar, Vícar, La Mojonera, El Ejido, Adra, Dalías, Berja, Enix y Felix.


FRANCO,
et le MODELE MUSSOLINIEN


La situation traditionnelle de l'Andalousie, celle héritée des années 1940-1950, n'est guère brillante, famines et pauvreté sévissent obligeant un exode des populations rurales pauvres, à l'étranger et dans les grandes villes du Nord. Pour pallier à cette extrême pauvreté, le régime du dictateur Franco estimait nécessaire de stimuler la production agricole afin de parvenir à l'auto-suffisance alimentaire, et pour y parvenir, d'aménager les zones improductives ; tout autant que d'empêcher au mieux le dangereux exode de la population pauvre des campagnes vers la ville. Le modèle de référence est bien la politique d'aménagement du territoire du fascisme mussolinien tel que pratiqué par la mise en culture de zones marécageuses et la construction de bourgades – les Nuclei Edilizi - destinées à maintenir les populations rurales (en 1928, Mussolini proclamait la « bataille pour la terre », dont la vitrine demeure l’assèchement des Marais Pontins près de Rome, qui sont mis en culture et où sont édifié Acilia et Pontinai). Un instrument politique au sens propre destiné à assurer à l'État le contrôle de l’exploitation des ressources d'une région, participant à une idéologie anti-urbaine - caractéristique du fascisme mussolinien -,  d'une sublimation de la ville-campagne, de la ville-agraire, de l'apologie pour la classe paysanne, modèle de vie saine pour l’hygiène comme pour la moralité. Pendant longtemps affirme l'urbaniste Guy Henry, le régime franquiste a vécu sur l'opposition entre l'Espagne rurale à l'Espagne urbaine, et le franquisme, n'était rien d'autre que le prolongement "pacifique" de l'état de guerre par ceux qui avaient écrasé le mouvement populaire de 1936. 



Dans ce cadre, la large plaine littorale du Campo de Dalias, vaste steppe semi-désertique entre le massif de la Sierra de Gador et la mer, piquetée d'une rare végétation, intéressa les plus hautes autorités, Franco l'aurait d'ailleurs visité à plusieurs reprises. Pourtant, les obstacles ne manquent pas : le climat le plus aride d'Europe, l'absence de rivière, hormis les ramblas à écoulement sporadique, la plus grande part des sols révèlent des taux de salinité élevés impropres à l'agriculture. Les rares zones agricoles réellement utiles se réduisaient à 1.000 hectares laborieusement irriguées. L'eau y est fournie par de nombreux puits de faible profondeur, et d'une galerie de captage creusée à la fin du 19e siècle sur le flanc de la Sierra de Gador et, depuis des temps immémoriaux, des excédents d'arrosage de la vieille vega de Dalias. Le Campo de Dalias, pour plus de 95% de son étendue, n’était à peu près d'aucune utilité. La majeure partie de la plaine constitue un maigre pâturage d'hiver pour les moutons et les chèvres. D'aussi pauvres ressources ne pouvaient guère susciter un peuplement autonome et une vie locale importante.


Ainsi, la maîtrise de l'eau, en premier lieu, constituait un préalable sans lequel rien n'était possible. Les études hydrogéologiques faites par les ingénieurs de l'Institut National de Colonisation (INC) [Instituto Nacional de Colonización], organisme d'Etat, dès les années 1940, permirent de vérifier l'existence d'abondantes nappes phréatiques, et en 1941, le Campo de Dalias est déclaré « zone d'intérêt national », par décret par l'administration du dictateur Franco. Les premiers grands travaux concernent l'électrification de la région, permettant la modernisation des systèmes d'irrigation : les propriétaires les plus riches s'équipent en pompes électriques dont la puissance permet d'extraire l'eau à plus grande profondeur. La compagnie Valle de Leccrin réalise elle-même de nouveaux forages, mais ces aménagements, qui préfigurent les systèmes d'irrigation modernes, sont en partie stérilisés par la spéculation entretenue par la compagnie. En imposant des tarifs prohibitifs, celle-ci décourage l'exploitation des puits, qu'elle finit par acquérir les uns après les autres. Ce monopole, et le frein qu'il oppose à la mise en valeur de la région, va d'ailleurs être un des éléments qui provoqueront dans les années 50 l'intervention de l'administration.

La fin des années 1950 sont celles de la fin de l'isolement politique de l'Espagne – les Etats-Unis deviennent le principal soutien – financier et politique - de la dictature – , et de grands changements. La bourgeoisie agraire voit son influence dans l'Etat fortement diminuer au profit des bourgeoisies industrielle et financière des régions les plus dynamiques, et sont prises des mesures apparemment favorables aux journaliers agricoles (ce qui n'empêche nullement la répression de leurs revendications). Ce sera notamment le cas au Campo de Dalias, mais notons cependant, qu'il constitue une exception, dans d'autres zones de colonisation agraire d'Andalousie ou les grandes plaines céréalières, les principaux bénéficiaires de la générosité de la dictature seront effectivement les grands propriétaires terriens, la bourgeoisie affairiste née à l'ombre du régime et autres compagnons partisans du franquisme.

Ainsi, au Campo de Dalias, de nouvelles aides sont mises en place pour favoriser l'installation de colons : l'octroi de crédit pour la construction d'infrastructures d'irrigation (puits et canaux) et la menace d'expropriation pour les propriétaires s'ils ne font pas les installations nécessaires pour l'irrigation de leurs terres et s'ils n'y installent pas de métayers. L'INC interviendra ainsi avec force dans le Campo de Dialas et réorganisa la vie locale :

  • Le Plan Général de Colonisation autorise l'INC à transformer les terres sèches en terres irriguées et si le propriétaire ne le fait pas lui-même et d'y installer des colons.
  • Le Plan de Travaux allie le ministère de l'Agriculture et le ministère des Travaux Publics pour la construction des infrastructures nécessaires : routes, installations électriques, puits : les premiers travaux entrepris par l'INC concernent le creusement d'une centaine de puits dotés de pompes, disposés sur le piémont entre la Sierra et le village de El Ejido. Des expropriations sont déclarées d'utilité publique pour leur construction.
  • Le Projet de Parcellisation permet l'expropriation de parcelles appartenant à de grands propriétaires à moins qu'ils installent eux-mêmes le plus grand nombre de colons sur leurs terres. [1]
  • Plus tardivement, seront construit les nouveaux villages ruraux [Nuevo Pueblo de Colonización] en 1958 autour de la ville d'Almeria : Campohermosa, et Las Marinas, sur le littoral du Campo Dalias, puis Pueblo del Vicar en 1966, sur la route El Ejido Almeria. L'INC attribue les logements à des familles modestes, et sans doute méritantes, qui peuvent les acquérir par crédit étalé sur plusieurs années. Ces villages sont organisés autour de la place de l'Eglise, et de rares équipements publics de première nécessité. Cela étant, le nombre de colons installés par l'INC est assez faible en comparaison du mouvement migratoire qui a lieu au début des années 1960. Moins de 650 parcelles ont été affectées à des familles de colons, pour un total de 1700 hectares qui ont été expropriés pour cela, soit, une part très réduite de la surface concernée par les plans d'irrigation (14000 hectares).







Si cinq ans après l'installation de structures d'irrigation, les objectifs de productivité ne sont pas atteints, les terres sont expropriées. Les grands propriétaires, poussés par la menace de l'expropriation, font finalement les investissements nécessaires et de nombreux métayers se sont installés sur ces terres. Beaucoup de propriétaires ont finalement vendus leur terre aux métayers, à un prix bien supérieur au coût d'installation des structures d'irrigation et très supérieur aux indemnisations de l'INC. Il importe, toutefois, de souligner que c'est encore la colonisation officielle qui, indirectement, a provoqué cette fièvre de l'eau : en laissant peser le risque d'une éventuelle expropriation des terrains insuffisamment productifs, elle a poussé les propriétaires à valoriser leur terre au mieux, de façon à les exclure de tout danger de saisie. L'INC reste donc, par ce biais, le principal instigateur de l'aménagement hydraulique du Campo. Ainsi la colonisation du Campo n'est pas aux mains de grands propriétaires terriens, ou d'industriels de l'agro-alimentaire, ayant accaparé les terres les plus “fertiles”, irriguées, ou proches des puits : contrairement à ce que l'on pourrait attendre, propriété et parcellaire sont très morcelés ; la majorité des tenures sont inférieures à 10 ou même 5 hectares, si l'on excepte quelques rares domaines pastoraux de dimensions moyennes, et 1,5 ha constituait la dimension la plus courante (aujourd'hui 16.000 exploitants sont recensés). Certes, la spéculation “traditionnelle” s'était emparée des terres du piémont, plus propices à l'élevage ou à la culture du raisin de treille, mais celles arides du Campo avaient été depuis toujours délaissées. Ainsi, pour les plus pauvres primo-colons, la perspective d'acquisition d'une parcelle reste du domaine du possible, notamment celles éloignées des puits : il suffira alors de creuser canaux, rigoles, réservoir, voir même un puits, avec d'autres exploitants au sein d'une coopérative.


ENARENADO

Mais si la maîtrise de l'eau constituait une condition indispensable de la mise en valeur agricole, il fallut pourtant très vite admettre qu'elle n'en était pas la condition suffisante. Les premiers résultats furent catastrophiques : en 1956, la récolte de maïs se révélait nulle, celle de tomates ridiculement médiocre. Il restait un obstacle décisif à franchir, celui du sel : l'eau d'arrosage présentait en effet une salinité redoutable. Très rapidement, la terre est alors stérilisée, et c'est à cet endroit que se place la « révolution » technique décisive qui a permis un essor extraordinairement rapide de la conquête agricole : la culture sur sable (enarenado), une double couche, de fumier, sur une dizaine de centimètres, puis de sable de plage préalablement lavé : le sol cultivé devient ainsi totalement artificiel. Les avantages en sont considérables. En premier lieu, disparaissent intégralement tous les risques de salinité : on peut récolter, avec d'excellents résultats, des plantes sensibles au sel arrosées avec des eaux très dures [2]. Le dernier obstacle qui paralysait la mise en valeur est ainsi levé, ouvrant des perspectives immenses. Le mérite d'avoir expérimenté scientifiquement ses vertus, puis d'avoir favorisé son expansion, revient encore aux techniciens de l'INC : après l'échec des premières tentatives d'irrigation ceux-ci équipent de la sorte, dès 1959, une centaine d'hectares répartis sur les terres des premiers colons. Le succès immédiat a assuré l'expansion rapide de cette technique aussi bien sur les tenures aménagées par l'Institut que sur celles des particuliers. Une fois encore, l'initiative des techniciens officiels se prolonge par une vive expansion spontanée : dès 1963, un millier d'hectares sont « enarenados », 5000 au moins en 1973, recouvrant indifféremment sols salins et terres fertiles. Lors de la dernière décade, les principaux obstacles à la mise en valeur étaient donc levés successivement. [3]


L'eau – et le sable - arrivent ainsi en abondance et commence alors la spectaculaire conquête agricole de cette plaine stérile, nouvel Eldorado pour – justement - le surpeuplement des régions voisines qui a prodigué en abondance les cohortes humaines, pauvres, très pauvres, mais décidées et rudes, nécessaires à sa mise en valeur. Par delà les nouveautés techniques qui ont permis son développement, la rapidité de la colonisation agricole s'explique aussi, dans une large mesure, par des conditions démographiques régionales extrêmement favorables. Les populations rurales des villages de montagne qui connaissent un accroissement naturel vigoureux, s'entassent dans les petites plaines irriguées, où toute possibilité d'extension des terres agricoles est impossible du fait du morcellement des structures comme des obstacles naturels (pentes impossibles à mécaniser, manque d'eau, sols médiocre, etc.). Pressée par les nécessités les plus immédiates, toute cette paysannerie est contrainte depuis 1950 à l'émigration : exil temporaire vers les villes industrielles de l'Europe du Nord-Ouest, départs définitifs en Catalogne, voir en Argentine aussi. A toutes ces familles acculées à la misère, sans autre solution que l'exode, la conquête agricole dans le Campo de Dalias procure une magnifique issue, au moment même où la nécessité se faisait la plus pressante. L'élan pionnier y puise ses forces vives.

La population montagnarde fournit alors les équipes de saisonniers indispensables pour les travaux agricoles de pointe, elle alimente surtout l'essentiel du peuplement des nouvelles terres. Les deux-tiers des immigrants de la décennie 1960-1970 proviennent de l'arrière-pays montagnard ; un énorme réservoir de main-d'oeuvre pauvre animé d'une volonté farouche de réussite, au prix même des sacrifices les plus durs, s'offre à la colonisation. L'initiative privée, celle d'une foule de petits propriétaires isolés ou associés, a apporté une contribution importante à la maîtrise de l'eau. Elle est seule responsable de plusieurs milliers d'hectares irrigués et elle a aussi partout précédé l'irrigation officielle dans les périmètres investis par l'INC : l'importance globale des travaux des particuliers n'est sans doute pas loin d'égaler celle de la colonisation officielle.


NOUVELLE IMMIGRATION


A cette première période de colonisation pionnière, « expérimentale », marquée par un certain développement économique, succède, comme dans chaque cas Eldoradien, celle que l'on peut nommer de l'affairisme. En 1970, la conquête de la zone jugée irréductible – la plus proche du littoral -, entre El Ejido et la mer, sera envisagé : des sondages profonds révèlent d'abondantes venues d'eaux chaudes. Les dernières réserves sont ainsi levées, et la totalité du Campo peut être colonisée.

Dès lors, l'influence du Campo ne se borne pas aux seules régions voisines. Des courants plus lointains y drainent des immigrants venus de la plupart des provinces d'Espagne, et même de l'étranger. Les arrivées les plus nombreuses proviennent de l'Andalousie, du Levant et des régions castillanes. La plupart des étrangers arrivent des pays de l'Europe du Nord-Ouest, peu d'Afrique du Nord ou d'Amérique latine. On note, par exemple, l'installation de quelques ex-coloniaux belges, mais surtout celle de familles françaises (du Roussillon notamment), venues tenter leur chance ici: tous sont arrivés après 1969-1970.

Dans l'ensemble, c'est là une immigration de pauvres gens. La plupart proviennent directement de milieux ruraux misérables. Une écrasante majorité d'entre eux (70 %) trouvent à leur arrivée un emploi agricole. Les plus nombreux, 40 % du nombre total des immigrants, sont totalement désargentés et s'installent comme ouvriers agricoles, à la tâche. Certains cependant (30 % des immigrants) débutent immédiatement comme exploitants et s'essaient à leurs risques à des techniques toutes nouvelles pour eux : quelques-uns deviennent métayers, les autres, pourvus d'un modeste pécule, achètent aussitôt un petit lopin. Enfin, 30 % des immigrants trouvent des emplois hors de l'agriculture. Ils fournissent la main d'oeuvre des activités nouvelles induites par l'essor de la production maraîchère et la croissance démographique : la construction, les transports, les commerces de tous ordres attirent fréquemment les nouveaux-venus. Beaucoup d'entre eux deviennent maçons, manutentionnaires chez les négociants en légumes, parfois conducteurs de camions. [4]

Cette puissante vague d'immigration, qui entretient un brassage permanent, ne pourrait s'expliquer qu'imparfaitement par le seul souci de fuir la misère ou de conjurer le chômage. L'attraction extraordinaire du Campo résulte tout autant de l'espoir, commun à tous les immigrants, de s'enrichir rapidement. Les réussites antérieures sont enviées et parfois de venues légendaires. Chacun vise ainsi un même but, qui autorise les risques les plus aventureux. La spéculation, finalement, constitue le moteur essentiel de la poussée pionnière.


LA FIÈVRE DE SPÉCULATION


La spéculation s'exerce couramment dans tous les secteurs de la vie locale, aussi bien dans le secteur de la production agricole ou du négoce que dans celui du marché foncier.

Le système agricole est spéculatif par essence. L'orientation presque exclusive vers la culture maraîchère de contre-saison repose sur un pari toujours incertain sur les fluctuations probables des cours nationaux ou internationaux. Il s'agit de prévoir avec exactitude le moment propice où, faute d'approvisionnement suffisant, les prix « flambent » sur le marché. Le Campo bénéficie d'ailleurs, pour ce jeu, d'avantages considérables : les conditions climatiques exceptionnelles (ensoleillement annuel de plus de 3 000 heures) permettent ici, mieux que nulle part ailleurs, des récoltes en n'importe quelle saison. Dégagé de toute contrainte naturelle, le système est donc intégralement fondé sur le calcul, la justesse des prévisions. Le problème consiste à obtenir le gros des récoltes au coeur de l'hiver et au début du printemps, de février à mai selon les légumes. Le marché est libre alors de toute concurrence entre la fin des livraisons levantines, surtout automnales, et le début des gros apports de fin de printemps en provenance de la plupart des régions maraîchères. Les récoltes principales de tomates et haricots verts se placent donc en mars et sont écoulées surtout sur le marché espagnol; l'exportation vers l'Europe du Nord-Ouest absorbe, par contre, une bonne part des produits d'automne (novembre) et du début printemps (mai). La culture de pleine saison est au contraire inconnue : l'été est, dans le Campo, une période de repos agricole quasi-absolu.

Un autre aspect de la spéculation agricole consiste à miser sur de nouvelles productions, temporairement rémunérées à des cours très élevés. Ainsi, à côté de la trilogie tomate-haricot-poivron, ont été développées les cultures d'aubergines et surtout de concombres. Ces derniers ont procuré d'abord de tels bénéfices qu'un véritable engouement s'est produit en leur faveur... entraînant, faute d'une prospection parallèle de nouveaux débouchés, la chute des cours et le recul de leur culture.

Malgré une certaine souplesse et les faveurs du climat, le système n'est donc pas sans dangers : une erreur d'appréciation, même légère, peut être catastrophique. Un hiver trop clément qui prolonge anormalement la période de production ou avance les récoltes d'autres régions entraîne sur le marché des télescopages dont les conséquences sont considérables. Le risque est d'ailleurs énormément accru par le manque de compétence des nouveaux venus, peu versés dans les techniques particulières à cette agriculture. Les « mauvaises » années ne se comptent plus chez les immigrés récents. La déception est cependant de courte durée : sans se décourager, on se remet avec acharnement au travail, soucieux de rattraper par de plus grands succès les pertes de la saison écoulée. Fondé sur la recherche des gros profits, le système s'éloigne donc d'autant des principes de sécurité et ne peut se concevoir sans ce goût du risque qui définit la mentalité pionnière.


PLASTI-CULTURE


La spéculation entraîne du même coup la quête incessante de nouveaux procédés de culture susceptibles d'améliorer les profits. Ainsi, l'évolution continue des techniques prend-elle figure d'une course à la précocité et aux rendements. Dès le début des années 1970, l'essentiel des cultures maraîchères est en enarenado. Les prémisses de la catastrophe écologique qui s'annonce se multiplient : la première étape en a été représentée par la généralisation de l'usage du sable, « grande affaire » des années 1960-1965, qui a permis d'augmenter considérablement les productions ; et pour cela, les anciens pionniers n'hésitent plus à sacrifier – littéralement - les terres fertiles des antiques vignobles des piémonts afin de les transformer en enarenado plus productif, ou bien par les travaux de terrassement, de nivellement destinés à agrandir le périmètre cultivable. La fertilité de ces sols, comme la flore et la faune originales disparaissent progressivement. Les impacts environnementaux modifient le paysage, du piémont, de la plaine et du littoral menacé par l'enlèvement de tonnes de sable destinées à la culture.

Au début des années soixante, après l'avènement des enarenados, les ingénieurs de l'Instituto Nacional de Colonización, expérimentèrent les premières cultures sous des serres de plastique, avec succès, et les « avantages » sont considérables : possibilité d'avancer les principales productions en janvier-février, augmentation importante des rendements, multiplication des récoltes. En d'autres termes, les fruits d'été peuvent désormais être cultivés et vendus en hiver. Le marché à l'exportation est considérable, et les perspectives d'enrichissement feront que le Campo se couvre de plastique au point de devenir la première région espagnole, puis du monde, de cultures sous abris. Le mouvement a débuté en 1969, où 25 hectares étaient déjà équipés pour l'ensemble de la côte d'Almeria ; 600 hectares étaient couverts dès l'année suivante dans le seul Campo qui en 1973, concentre quelques 1.000 hectares de serres. Mais l'introduction de ces cultures seront entravées par un coût élevé. Transformer un hectare en enarenado, recouvert d'un plastique - invernadero - avait un coût important, trop pour la multitude de petits exploitants, même si les bénéfices étaient multipliés et les banques consentantes à de nouveaux prêts. Ainsi, en 1973, l'Administration conciliante adopta par décret une forme de subvention pour ce type de culture, et c'est à partir de ce moment que la « plasti-culture » connût son essor : 2755 hectares en 1979 pour la seule commune d'El Ejido, 5700 en 1984, pour couvrir aujourd'hui, le Campo de Dalias presque entièrement.


Les activités commerciales sont également à l'origine d'opérations fructueuses. Les nouveaux besoins de la production maraîchère ont suscité la naissance de négoces inédits. On spécule désormais sur les ventes de sable, de terre, de fumier. Tel propriétaire de beaux champs limoneux à l'aval des ramblas préfère ouvrir une carrière d'argile plutôt que de persévérer dans la production agricole : la vente du limon utilisé pour créer de nouveaux terrains de culture dans les secteurs encroûtés procure des revenus extrêmement lucratifs (prix actuel de l'ordre de 100 pesetas le m3). L'énorme consommation de fumier a également provoqué l'organisation d'un trafic particulièrement rémunérateur depuis les régions montagneuses. Le sable enfin, nécessaire en quantité pour la confection et l'entretien des enarenados, est extrait de la plage. Les gros besoins situés en été, morte saison agricole dont on profite pour renouveler le « sol », coïncident avec la période touristique. L'extraction est alors interdite : les prix flambent au bénéfice de quelques spéculateurs qui ont su auparavant constituer des stocks importants.




ALHONDIGISTA


Mais c'est surtout l'écoulement de la production maraîchère qui se prête le mieux aux manoeuvres les plus lucratives. Le rouage essentiel du système est représenté par l'alhondiga, magasin réduit à un simple local couvert, où sont mis en contact tous les petits producteurs qui présentent leurs lots et les divers acheteurs, grossistes ou exportateurs. Le personnage central est l'alhondigista, maître de céans qui conduit les tractations par un procédé d'enchères à la baisse et bénéficie pour cela d'un pourcentage (voisin de 5 %) sur les ventes. De plus, l'alhondigista joue auprès des paysans le rôle essentiel de distributeur d'engrais, semences, produits phytosanitaires remboursés avec intérêt en fin de saison, ainsi que de prêteur pour les gros frais de campagne. Aussi, la masse des petits paysans est-elle dans une position de dépendance vis-à-vis de l'alhondigista. Ce dernier utilise son avantage de débiteur et réalise souvent de mirobolantes affaires. Seul à disposer d'informations sérieuses sur les cours pratiqués sur les grandes places espagnoles ou étrangères, il fixe en fait à sa guise le montant des mises à prix. Bien plus, la conduite des enchères se prête à toutes les manipulations frauduleuses : l'alhondigista peut arrêter la vente à son gré et il arrive même souvent que la somme versée au paysan soit largement inférieure à celle qui avait été fixée lors de la criée. Tout repose en fait sur la collusion entre l'alhondigista et acheteurs. La complicité est souvent flagrante, la pratique des pots de vin de notoriété publique. Or, ces pratiques se perpétuent impunément faute de contrôles et surtout parce que le paysan, endetté auprès de l'alhondigista, est à sa merci, obligé de lui livrer sa récolte : bien des caractères qui rappellent le négoce de traite et procurent à l'intermédiaire de généreux bénéfices. Par la suite, ce seront les grandes centrales d'achat et les grandes groupes de la distribution européens qui occuperont la place. 


Le marché foncier, enfin, constitue par excellence le domaine de la spéculation où s'édifient les fortunes les plus rapides et les gains les plus spectaculaires. Tous y participent, de l'agent immobilier au petit paysan, du commerçant à l'aventurier.
La spéculation est nourrie par la plus-value considérable qu'ont acquise les terres du Campo depuis les premiers travaux d'irrigation. La plupart d'entre elles, jusqu'alors sans intérêt, atteignent des prix fabuleux. Même dans ses secteurs jugés les plus stériles, l'ensemble de la région bénéficie de cette montée continue des valeurs foncières qui, depuis 1950, n'est sans doute nulle part inférieure à un taux de 1 000 %. Cependant, les hausses les plus brutales portent essentiellement sur les terrains encore incultes inclus dans un périmètre où l'irrigation est prévisible à court terme. Les records appartiennent également aux parcelles situées près des routes, recherchées aussi bien comme terre à bâtir que comme terre agricole. Enfin, de plus en plus, par suite de l'augmentation récente du prix de la main-d'oeuvre et des matériaux, la demande tend à se concentrer sur les champs préalablement aménagés en enarenado et prêts à une mise en culture immédiate. [5]


Ainsi, le marché foncier est-il extraordinairement animé. Les transactions sont innombrables, s'enchaînent sans fin sur les mêmes parcelles, qui peuvent changer de mains plusieurs fois en quelques mois. La presque totalité d'entre elles sont purement privées et ne font intervenir que les deux parties. Une simple signature scelle la vente et les conditions du crédit qui, la plupart du temps, est consenti à l'acheteur. Aucun acte n'authentifie la transaction, qui n'est pas non plus enregistrée. L'avantage d'une telle formule, malgré les risques évidents qu'elle comporte, est d'éviter les frais notariaux ou administratifs, de supprimer les retards de la bureaucratie. Le système bénéficie de la sorte d'une extrême souplesse et favorise grandement la mobilité extraordinaire de la propriété. Ce n'est que lorsque l'acquisition paraît définitive, au bout de 5 ou 10 changements de mains successifs parfois, qu'un acte authentique peut être dressé devant notaire. Tous les acheteurs-vendeurs, d'un bout à l'autre de la chaîne, depuis le premier bailleur jusqu'à l'acquéreur final, se retrouvent à l'étude notariale où, après règlement du contentieux existant entre les divers maillons intermédiaires, l'acte officiel est enfin signé entre le propriétaire originel et le dernier acheteur.

Un tel système interdit malheureusement toute possibilité de mesure exacte du volume des transactions. Les administrations concernées, Cadastre ou Registre de la propriété, demeurent dans l'ignorance complète de ces affaires. Aussi doit-on se borner à des estimations incertaines : pour la période actuelle, 5 000 à 6 000 ha changeraient chaque année de propriétaire ! Chiffre presque incroyable pour une région dont la superficie totale n'est que de 30 000 ha et qui montre que, en fait, la majorité de la population est concernée.

La participation au marché foncier est donc largement ouverte et il est peu de personnes à n'avoir pas été touchées à un moment ou un autre par le commerce de la terre. Mais, selon les cas, les buts visés et les moyens disponibles diffèrent grandement : parmi les intéressés, plusieurs catégories, aux limites d'ailleurs incertaines, peuvent être distinguées. Un premier groupe, à l'origine même de l'énorme demande foncière qui s'est portée sur le Campo, est constitué par les immigrants. Pour ceux-ci la réussite passe par l'achat d'une exploitation agricole ; il n'y a pas en général, au départ du moins, de volonté délibérée de spéculation. Au contraire, ils représentent pour les véritables spéculateurs une clientèle idéale, souvent facile à berner car mal informée des réalités du Campo et des subtilités du marché. Certains, pourvus de quelque argent après liquidation de la propriété familiale au village d'origine, se portent acquéreurs dès leur arrivée. Il en est même qui, totalement démunis, se risquent sans attendre dans les achats à crédit, hypothéquant les futures récoltes. Pour ceux-là, le risque est maximal. Beaucoup, en fait, patientent quelques années, amassant un pécule comme salarié agricole ou comme métayer, prenant peu à peu la mesure du milieu. Après quoi, progressivement, au rythme des bénéfices accumulés, ils se constituent, lopin après lopin, la propriété nécessaire.

Le second groupe, celui des spéculateurs, est théoriquement moins nombreux dans la mesure où le commerce de la terre suppose des capitaux. En fait, il se gonfle considérablement d'une foule de spéculateurs occasionnels attirés par l'appât de gains rapides et facilement acquis. Aussi se recrute-t-il dans toutes les catégories sociales et professionnelles de la région. Les petits paysans immigrés eux-mêmes, dès qu'ils sont adaptés au milieu, ne manquent pas de hardiesse et participent nombreux, grâce au jeu du crédit, à une multitude de transactions, de faible ampleur en général mais qui, par leur nombre, constituent une part importante du marché. Bien des réussites de pauvres gens sont dues autant à quelques bonnes affaires foncières qu'aux seules vertus agricoles des intéressés. [6] Il faut noter cependant que, dans ce cas, la spéculation foncière intervient moins comme une fin que comme un simple moyen de financer plus rapidement l'agrandissement de l'exploitation agricole, qui reste le but ultime.

Toute autre est la mentalité des spéculateurs véritables, professionnels des transactions foncières qui, parfois, ont pu réaliser des fortunes considérables. Parmi eux, beaucoup de membres des professions non agricoles ont recherché d'abord un fructueux placement à des capitaux disponibles, et se contentent des revenus, d'ailleurs élevés, du métayage. De nombreux propriétaires d'alhondigas, de petits commerçants, des membres des professions libérales d'Adra et surtout d'Almeria mettent ainsi en valeur de multiples exploitations. Mais il est fréquent aussi qu'ils se laissent tenter par le trafic de terres, sans toutefois en faire l'essentiel de leurs activités. La spéculation foncière systématique et à grande échelle est, par contre, animée par de véritables aventuriers, d'origines fort diverses, souvent peu scrupuleux mais doués du génie des affaires. Le principe est d'acquérir à bas prix de vastes par celles incultes, d'anciens pâturages du piémont par exemple, et de les revendre à un prix incomparablement plus élevé après les avoir subdivisées en petits lots grossièrement aménagés. L'opération prend toute sa valeur lorsqu'on soupçonne l'existence d'eau en profondeur. Certains, partis de rien, ont ainsi
bâti des fortunes énormes. [7]

On ne peut négliger, enfin, une dernière catégorie de personnes qui, sans intervenir de façon spectaculaire sur le marché, en conditionne aussi l'évolution. Ce sont les petits propriétaires indigènes qui attendent la montée des prix ou le hasard d'une bonne affaire, en se contentant d'une mise en valeur peu coûteuse pour se garantir des règlements d'expropriation. Ainsi s'explique, au moins partiellement, le forage de nombreux puits et le développement de la vigne, moyen commode d'intensifier une terre sans gros efforts. Il s'agit alors d'une spéculation d'attente.

En définitive, la spéculation intéresse plus ou moins toutes les activités locales. C'est elle qui définit le mieux l'atmosphère pionnière et qui constitue le ressort le plus efficace de la conquête agricole. Le succès collectif de la mise en valeur, aussi bien que la fréquence des réussites individuelles, en légitiment l'usage. En effet, même si l'on excepte les fortunes énormes trop rapidement acquises et qui restent exceptionnelles, l'ascension matérielle des plus humbles est toujours possible : au plus bas niveau de l'échelle sociale, le journalier immigré peut échapper très vite à sa condition et, dans la plupart des cas, accède en quelques années à la propriété. Le transit continu de la profession de salarié agricole à celle de salarié possédant un lopin, puis à celle de propriétaire exploitant, représente un cheminement normal. La
spéculation en constitue souvent un moyen essentiel, et s'entretient elle-même au rythme des réussites. La meilleure preuve en est fournie par la cadence rapide d'accroissement du nombre des propriétaires agricoles et des petits commerces. De même, quelques indices mesurant la consommation des ménages agricoles révèlent une aisance certaine pour des familles récemment immigrées : les deux tiers d'entre elles disposent de la télévision, plus de la moitié ont des frigorifiques, tandis que les motocyclettes se multiplient.


L'ANARCHIE SPATIALE


En 1950, la population du Campo comprend 8.000 âmes, puis 18 600 en 1960 et 40.000 habitants en 1970. C'est là le rythme d'une véritable « poussée-champignon », qui n'a fait que s'accélérer au fur et à mesure de l'avance de la colonisation : la population qui, entre 1950 et 1960, se gonflait de quelque 1 000 individus par an, augmente, depuis, à la cadence de plus de 1 700 personnes par an. 


El Ejido | Années 1950

Les jadis pauvres bourgades de Roquetas et El Ejido se sont trouvées promues au rang de villes, atteignant respectivement 5 000 et 7 000 habitants. L'immigration, massive et soutenue, a submergé la modeste population locale, et fondu dans un même creuset la foule diverse des nouveaux arrivants, réunis par les mêmes soucis d'une installation difficile et le même espoir d'une réussite rapide, prouvée par l'enrichissement de simples anciens travailleurs agricoles. Le géographe Christian Mignon décrivait en ces termes, en 1974 le Campo de Dalias :

Le Campo affiche l'apparence d'un immense chantier, d'un monde instable et inachevé. La spéculation foncière, les excès du négoce, manifestent à l'évidence le désordre propre aux régions qui changent si vite qu'il est impossible d'en maîtriser la croissance. La confusion du paysage, l'anarchie de l'installation des immigrants en témoignent avec force. L'accueil des populations nouvelles se fait difficilement, car le rythme des arrivées est beaucoup plus rapide que la mise en place de l'équipement indispensable. Le caractère spontané du peuplement interdit, en grande partie, tout aménagement préalable, et chacun s'installe à son gré, comme il peut. Il en résulte une désorganisation générale de l'habitat et des services.

Dans un premier temps, le logement des nouveaux venus est assuré provisoirement par les pensions à bon marché qui ont fleuri dans les bourgades, par quelques amis ou parents chez qui l'on s'entasse tant bien que mal, quelquefois par l'employeur qui fournit un local rudimentaire. Par la suite, il faut trouver un foyer définitif. La construction va bon train. Un peu partout, des maisonnettes cubiques élémentaires
surgissent dans la campagne. L'achat d'une petite parcelle pour bâtir est un des premiers soucis de l'immigrant. L'usage de matériaux agglomérés d'utilisation facile permet à chacun de faire soi-même l'essentiel du travail. Aussi, à l'exception des villages de colonisation ordonnés en alignements géométriques par l'INC pour les besoins de ses colons, le nouvel habitat est répartit dans le plus grand désordre. Les
constructions les plus nombreuses se disposent au long des routes et à la périphérie des noyaux préexistants qui bourgeonnent en quartiers inorganiques ou en hameaux lâches, simples agglomérats d'habitations, sans rue bien tracée ni centre apparent. Il en résulte une distribution totalement anarchique, ni bien groupée, ni totalement dispersée. Les maisons isolées ne sont pas absentes pour autant : elles se diffusent un peu partout au milieu des champs, surtout dans les secteurs en voie de conquête, comme le piémont. Dans tous les cas, l'équipement est encore rudimentaire. Souvent, les chemins d'accès sont à peine tracés, l'électricité et l'eau courante font totalement défaut dans les secteurs les plus tardivement habités. L'infrastructure scolaire, enfin, se révèle sans cesse insuffisante pour accueillir les enfants toujours plus nombreux des familles immigrées. Il a fallu construire à la hâte d'énormes écoles dont les bâtiments à plusieurs étages, d'un effet surprenant au milieu de l'essaim des maisons basses, constituent désormais, en bordure des principaux hameaux, un élément familier du paysage.

Les services publics, municipalités et postes sont totalement débordés, ignorent la plupart de leurs administrés perdus dans l'anonymat des installations récentes. La distribution du courrier, par exemple, représente des difficultés presque insurmontables dans les secteurs nouvellement colonisés : nombre de destinataires sont introuvables, égarés parmi les milliers de maisons nouvellement construites, et leur nom souvent inconnu même des proches voisins.

L'équipement commercial est plus satisfaisant. Un peu partout, dès qu'une densité suffisante est atteinte, apparaissent spontanément des boutiques d'alimentation, des cafés. Les bourgades anciennes, surtout, ont développé une infrastructure de services à la mesure des nouvelles populations. El Ejido est devenu le véritable centre des relations régionales, la capitale du Campo. Son aspect dénote d'ailleurs ses origines récentes, et n'est pas sans évoquer la ville légendaire du Far-West américain. Les immeubles de plusieurs étages, de belle apparence, concentrent commerces, banques, cabinets médicaux au long de l'axe de la route nationale, tandis qu'à l'arrière de cette façade trompeuse s'agglomèrent les quartiers poussiéreux de pauvres maisons basses.

Au total, en fonction des degrés divers atteints par la mise en valeur, naissent de saisissants contrastes. Le Campo présente aujourd'hui trois visages différents. A l'aspect méticuleux, au pullulement humain des secteurs complètement aménagés s'oppose violemment la physionomie désolée des étendues encore vierges, rases et désertes, seulement ponctuées de loin en loin par un creux labouré ou quelque cortijo en ruine. Toutefois, il est rare que ces deux visages extrêmes se juxtaposent. Le plus souvent, un troisième type de paysage les sépare, incertain mais curieux, celui des franges pionnières intermédiaires. Là, c'est l'impression d'anarchie qui prédomine : les témoins de la vieille économie, maisons, puits et en clos ruinés, lopins plantés de figuiers d'Inde, s'y mêlent confusément aux champs récemment ouverts, aux nouvelles constructions et même, ici et là, aux formes les plus élaborées de la mise en valeur, comme les serres. C'est ici que l'on ressent le mieux la fièvre conquérante qui définit aujourd'hui le Campo, de même que le caractère essentiellement spontané de la colonisation qui s'inscrit ainsi dans le paysage au travers du désordre des aménagements et de l'anarchie des entreprises individuelles.


LE MODÈLE DU CAMPO


Au fur et à mesure de son développement industrio-agricole, le Campo de Dalias posait de manière évidente toutes les questions d'un environnement pollué et d'une production susceptible de présenter des dangers sanitaires pour l'homme, et la chaîne alimentaire. Toutefois, il constituait un vaste complexe industriel capable de détourner au profit d'une région sous-développée les courants orientés vers des destinations lointaines : en cela, il apparaissait manifestement comme un véritable foyer de croissance, réorientant au bénéfice de la région le flot humain qui la fuyait, puis un transfert de capitaux difficilement chiffrable, mais certainement d'un volume considérable. L'essor agricole du Campo a bouleversé l'organisation traditionnelle de l'espace régional et s'affirma comme le pôle d'animation incontesté de l'ensemble régional, voire comme l'une des pièces maîtresses autour desquelles se construit le nouvel équilibre géographique de l'Andalousie. Le pouvoir polarisant du Campo s'exprime avec force en deux domaines essentiels : par l'attraction puissante qu'il exerce sur les hommes et les capitaux, il concentre à son profit les ressources vitales d'un vaste arrière-pays montagnard ; en sens inverse, par la propagation des cultures nouvelles et des progrès techniques mis au point sur son territoire, il stimule le renouveau agricole d'autres régions : il agit comme un modèle susceptible d'être reproduit.

En se substituant aux grands foyers industriels du Nord pour l'accueil de l'immigration définitive, en relayant les plaines céréalières de l'intérieur pour l'emploi des saisonniers, le Campo centralisa les relations de tout un arrière-pays dont il s'affirmait comme l'unique pôle attractif. Il constitua donc pour ce littoral un modèle de développement fidèlement imité et un authentique pôle d'impulsion économique. La colonisation agricole du Campo de Dalias apparaît ainsi, au même titre que le grand tourisme, comme l'un des termes fondamentaux de la restructuration régionale de l'Andalousie.




LIBERALISME-LIBERTAIRE


Ainsi, à la différence des entreprises de colonisation tentées jusqu'ici en Espagne, voire dans d'autres pays européens – dont l'Italie fasciste -, auxquelles on a souvent reproché une regrettable absence de rayonnement régional, la conquête agricole du Campo de Dalias revêt une importance qui dépasse de beaucoup son objet immédiat. L'on évoque, bien sûr, l’esclavagisme moderne concernant les travailleurs immigrés qui aurait plus que contribué à la richesse de la région, mais ces commentaires trop succincts ne peuvent expliquer ce que certains considèrent comme une  réussite économique à caractère exceptionnel.

La principale raison réside essentiellement dans la liberté largement accordée aux actions spontanées purement individuelles et privées, par la dictature franquiste et les gouvernements qui se sont succédé depuis. Aux grandes opérations infrastructurelles rigoureusement encadrées et planifiées par la dictature franquiste des années 1950, se développa efficacement et sans entraves sérieuses ou incontournables, l'initiative privée, sous l'égide d'une autre grande institution, la Banque de Crédit Agricole attribuant généreusement des prêts avantageux, qui a fourni les moyens indispensables à la conquête spontanée et désordonnée du territoire.

Une caractéristique – paradoxale - de la dictature de Franco, est bien une « permissivité » laissant le champ libre à l'anarcho-capitalisme désavouant la planification technocratique qui restera inopérante. A Barcelone, le détournement de la procédure de modification des plans partiels d'urbanisme, plans qui appliquaient les directives du plan général et décidaient de l'affectation des sols, illustrera bien l'échec de l'urbanisme réglementaire face à des pratique illégales devenues règles de fait. Comme l'écrira l'historien Eduard Moreno : « les plans étaient l'oeuvre des techniciens et les plans partiels, celle des capitalistes spéculateurs. » Ainsi, pendant toute la période de dictature, les interventions urbanistiques de la puissance publique se manifestaient presque exclusivement sous forme réglementaire par une planification inefficace, car contournée dans la pratique, la municipalité se bornant à entériner les opérations spéculatives.

Dans le cas particulier de Campo de Dalias, la puissance des moyens publics permit à l'initiative privée de s'épanouir, quelle soit le fait de spéculateurs franquistes ou de simples métayers pauvres, et l'entreprise privée individuelle a constitué le moteur essentiel de la colonisation. Le domaine foncier de l'INC franquiste demeura très réduit, les exploitations qu'il contrôla et les installations de colons qu'il a présidées très minoritaires : au début des années 1970, 1 500 hectares avaient été regroupés par ses soins et répartis entre moins de 500 familles. Et le morcellement ancien de la propriété n'aura pas permis de dégager de grandes superficies en « excès » offertes à l'oligarchie franquiste, même si certaines tenures particulières situées dans les périmètres d'irrigation ont été rapidement intensifiées. Libre de toute contrainte sur l'ensemble du Campo, la poussée pionnière résulte donc d'une prolifération spontanée de petites entreprises individuelles. Les lotissements des terres, le peuplement, la mise en culture y ont été surtout assurés par des initiatives privées. La formule ultra-libérale adoptée permet à l'individu, propriétaire privé, le maximum d'initiatives et de responsabilités, et au besoin, une dérogation aux lois admise, sous l'égide d'une corruption généralisée institutionnalisée. 


LE SOCIALISME POST-FRANCO


La mort de Franco et la transition vers la démocratie coïncident avec le début de la crise économique. Mais la fin de la dictature ne signifia pas pour autant la fin, au Campo, du système ultra-permissif, de la déréglementation, bien au contraire, ancrées dans les moeurs, ces pratiques perdurent sous des formes grossières, puis, au fil du réapprentissage de la démocratie, de manière plus subtile et pernicieuse ; le Campo de Dalias sera pour longtemps encore, une zone de non-droit, où les scandales financiers, fonciers, sanitaires, etc., n'émeuvent guère la population : dans le cadre d'une économie de marché, l'attrait de gros profits individuels, l'enrichissement rapide n'est guère concevable à présent, sans recours au mieux à la spéculation ou à la corruption, au pire aux méthodes frauduleuses et peu recommandables.

Jusqu'en 1982, sont au pouvoir à Madrid des gouvernements centristes qui maintiennent pour l'essentiel le système dans le domaine des structures agraires. Le changement le plus important est avec le rétablissement de la démocratie la légalisation des organisations syndicales, interdites sous la dictature. Celles-ci peuvent à présent participer et peser lors des négociations, et naturellement, mener luttes et grèves. D'ailleurs, le changement de régime voit naturellement une multiplication des conflits, et cela non seulement parce qu'il rétablit au moins formellement la liberté d'action des travailleurs, mais aussi parce qu'il coïncide avec la crise économique.[8] En Andalousie, la frustration et l'humiliation se traduisent par des actes de désespoir : incendies de récoltes, bris de machines, occupations d'exploitations, d'édifices publics ou d'églises, marches sur des chefs-lieux de province, barrages sur les voies de communication ou encore grèves de la faim collectives, comme en 1980 dans le bourg sévillan de Marinaleda, sous l'égide du maire marxiste Juan Manuel Sanchez Gordillo, membre du Sindicato de Obreros del Campo. [9]

Mais ce mouvement n'aura guère de prise au Campo de Dalias : ici, les exploitants sont dans leur grande majorité des propriétaires-ouvriers. Cette communauté de condition, de même que les liens plus ou moins étroits de parenté, amitié ou convivialité noués entre les membres des deux groupes dans le cadre des communautés locales, les prédisposent à la solidarité. Les paysans minifundistes auront tendance à offrir de meilleures conditions d'emploi aux ouvriers de leur connaissance, tandis que ceux-ci seront incités à travailler plus durement aux côtés de ces « patrons-travailleurs ». Par ailleurs, les deux groupes ont souvent lutté, les minifundistes étant même souvent à l'avant-garde des luttes (à tout le moins jusqu'au premier tiers du XXe siècle), parce que c'étaient eux qui étaient le plus durement affectés par les réformes. Dans les années soixante-dix, encore, l'appartenance « objective» des deux groupes à une même classe sociale conduisait les syndicats à espérer leur alliance contre le grand capital et le soc voulait même les réunir dans une même organisation. Si ces espérances et ces tentatives ont paru confortées un moment par des luttes convergentes, elles ont volé en éclats dès 1979. Depuis lors, les conflits n'ont fait que se multiplier entre les journaliers et les petits exploitants engagés dans un processus de modernisation, les exigences de l'accumulation et de la compétitivité conduisant ceux-ci à comprimer leurs coûts salariaux.


En 1984, après le triomphe du PSOE [Parti socialiste] aux élections législatives (1982) et de la Région de l'Andalousie (1983), le Parlement régional accouchait d’une loi dite de réforme agraire qui excluait sans ambages toute véritable remise en cause des structures foncières de la région, notamment de la propriété latifundiaire, sans conséquences pour le Campo de Dalias. Paradoxalement, les législateurs socialistes reprenaient les principes et instruments de la dictature (dont ceux de la loi de 1953 d'expropriations sur les « exploitations susceptibles d’amélioration », les Fincas Manifiestamente Mejorables). [10] Les principales avancées concernent le régime de protection pour le chômage des journaliers agricoles. Peu de changements structurels, sinon un clientélisme politique offrant aux anciens ennemis de Franco quelques postes à responsabilité au sein des nouvelles structures régionales ou municipales, et à des « colons » socialistes un accès en tant que cessionnaires à quelques milliers d’hectares dans toute l'Andalousie qui furent achetées par l’Institut andalou de la réforme agraire (à nouveau, une pratique qui avait aussi été celle de ses prédécesseurs du vieux régime, l’Institut national de colonisation et l’Institut de réforme et de développement agraire). D'autres lois nationales et décrets régionaux concernant la protection de l'environnement, ne furent que des déclarations de principe très largement contournées ou ignorées par les exploitants. L'interdiction de nouvelles surfaces agricoles en serres plastifiées, votée en 1984, eut comme conséquence immédiate leur recrudescence, admise au nom de l'impératif économique.


A partir de 1986, le PSOE débute le cycle d'infléchissement vers le libéralisme, au niveau régional comme au niveau national. [11] A cette même époque, le gouvernement du PSOE pourra « bénéficier » de l’émigration africaine, et notamment du Maroc, celle, bien entendu du travail, y compris clandestin, qui a commencé à prendre un essor considérable en Espagne, alors qu'était prise la décision unilatérale par l’ensemble des pays traditionnels d’emploi de l’Europe du Nord de suspendre l’immigration ; soit cette armée de réserve de bas salaires nécessaire pour le bon épanouissement du capitalisme : le PSOE n'y verra que peu d’inconvénients.



LES NOUVEAUX ESCLAVES

Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate
DANTE


Si “l’exportation des muscles” de l'Afrique était plus ou moins bien encadrée en Europe du Nord par des conventions signées par les pays concernés, ce ne sera plus le cas avec l'Espagne. On peut admettre que l’accélération spectaculaire du phénomène en très peu de temps ait dépassé toute capacité éventuelle de réponse des administrations, car ce fut un raz-de-marée. Une des destinations d'accueil sera le Poniente. Afin d'amortir des coûts d'exploitation toujours plus importants, la main-d'œuvre immigrée s'est ainsi substituée à la main d'œuvre familiale ou locale. Par ailleurs, les profonds changements vécus par la société depuis la fin de la dictature ont entraîné ici comme ailleurs un désintérêt des Espagnols pour des emplois mal rémunérés, et même à présent dénigrés par la jeunesse, dans un pays prospère qui s'ouvre au marché commun, à la concurrence. Les travailleurs immigrés, pour moitié clandestin, (selon M. Juan Carlos Checa, chercheur au laboratoire d’anthropologie sociale de l’université d’Almería, « on peut estimer le nombre d’ouvriers agricoles dans les serres à cent dix mille, dont quatre-vingt à quatre-vingt-dix mille étrangers. Parmi eux, vingt mille à quarante mille sont illégaux » — marocains (50 %), subsahariens, latino-américains et roumains) constitueront donc cette armée de réserve, flexible et malléable, pour les exploitants agricoles, la plupart, eux-mêmes issus de la misère.

D'ailleurs, ces propriétaire n'ont de cesse de déclarer dans la presse que : « Les gens ici ont travaillé dur. Et certains ne comprennent pas qu’on vienne les critiquer au sujet des immigrés, car eux aussi ont souffert. » Sans doute, mais dans le cas des travailleurs immigrés, aucune quelconque perspective d'ascension social n'est à attendre, peu de possibilités, voire aucune d’avancer sur la voie de l’intégration dans la société espagnole. Les exploitants, soutenus par les municipalités du Campo, pourront ainsi sans être inquiétés,  bâtir un système d'esclavagisme moderne consistant à la surexploitation d’une communauté immigrée, à laquelle est contestée la simple revendication de ses droits sociaux, et soumise à des conditions de vie infrahumaines et dangereuses. De nombreux rapports, et études soulignent qu'un grand nombre d'entre eux - nul ne sait le pourcentage exact, naturellement -, manient les pesticides les plus toxiques sans aucune protection (masque, gants, combinaison, etc.), et ils évoquent outre les malaises, étourdissement et maladies consécutives, le cas de décès. 












A El Ejido, « terre d’apartheid sous plastique », la fragilité de la situation économique des communautés immigrées, les destine à « loger » dans les lieux les plus improbables, à chercher une habitation de fortune ayant un minimum de confort. Ceux qui ne sont pas parvenus à stabiliser leur situation ou qui sont arrivés de fraîche date habitent – à cinq, dix personnes, voire plus – des cabanes dépourvues d’eau, d’électricité, de toilette, de douche… La majorité d’entre eux végète dans des habitations de fortune abandonnées par la population locale, des entrepôts ou dans des huttes, bricolées avec des rebuts (plastiques, cordes, tôles, contreplaqués, cartons). Un rapport sur les conditions de vie des ouvriers agricoles à El Ejido précisait : « Sur 260 logements dans lesquels vivent 1150 personnes, 33 % seulement peuvent être considérés comme aux normes ; 42 % sont de simples entrepôts agricoles ; 15 % des maisons semi-détruites et 10 % des cortijos en ruine. 60 % des logements sont situés dans des zones disséminées, en marge des noyaux de peuplement.» Et le rapport de conclure : « Cela signifie qu’il y a peu de possibilités, pour ne pas dire aucune, pour les immigrés d’avancer sur la voie de l’intégration dans la société d’Almería...» Le rapport mentionnait aussi qu’à la relégation loin des villes, s’ajoutait la discrimination dans les lieux publics, les travailleurs maghrébins étant jugés indésirables dans les bars et les cafés, et le refus de les servir fréquent.


LE POGROM

En février 2000, le racisme haineux d'El Ejido se radicalise après le meurtre à dix jours d'intervalle de deux agriculteurs par un sans papiers marocain, puis quinze jours plus tard, d’une jeune femme tuée au couteau par un déséquilibré mental, toujours marocain. Ce fut le cas lors de la «chasse à l'Arabe» spontanée puis encouragée puis organisée durant trois jours à El Ejido par la municipalité, sous la bienveillance de la police, qui n'intervint pas. Leurs habitations sont détruites, leurs voitures incendiées, leurs commerces et mosquées saccagés, tandis que les ratonnades blessent une soixantaine d'entre eux. La grève des journaliers immigrés qui s'ensuivit, organisée par le collectif, le «Consejo de Trabajadores Magrebíes del Poniente Almeriense» (Conseil des travailleurs maghrébins du Poniente almérian), apparût bientôt comme une gigantesque catastrophe économique à l'échelle de la région : selon un quotidien, au deuxième jour de la grève, les pertes financières sont estimées à 48 millions d’euros. Des négociations débutèrent sous l'égide de responsables gouvernementaux alors dirigé par Jose Maria Aznar (Parti Populaire), et l'Europe consternée prit enfin connaissance de la réalité du miracle économique du Poniente.

La réaction des producteurs Espagnols sera à la mesure de la grève : certains exploitants décidèrent de ne plus embaucher de Maghrébins et de recourir à des travailleurs latino-américains et des pays de l'Est, Roumains et Russes, perçus comme culturellement plus assimilables. Pour sa part, le maire Juan Enciso du Parti Populaire a maintenu sa politique raciste à l'égard des immigrés, bénéficiant du soutien de son parti au plus fort de la crise. Cette politique municipale que certains médias n'ont pas hésité à qualifier d'apartheid a de plus reçu l'approbation d'une large part de la population locale. Ainsi le Parti Populaire a-t-il obtenu à El Ejido 63,42 % des suffrages exprimés lors des élections générales de mars 2000, tandis qu'il marquait une avancée très sensible dans cette province comme dans le reste de l'Andalousie traditionnellement acquise aux socialistes. Cela étant, le PSOE, à El Ejido et ailleurs accepte bien des compromis, et s’insurge Abdelkader Chacha, responsable local du syndicat des ouvriers agricoles : « Nous vivons une véritable omerta dans cette région, ce sont aux pays acheteurs comme la France de s’indigner du sort fait aux ouvriers agricoles ».


Car aucune promesse ne fut tenue. M’hamed Lazaar, maître de conférence à l’université de Fès, jugeait de la situation : « Aujourd’hui, les Espagnols ne veulent voir les Marocains que dans les champs, sous les serres et sur les chantiers du bâtiment. Ailleurs, en ville, ils sont indésirables. Ils ne veulent pas qu’ils fréquentent les bars, les discothèques, les cafés où il arrive qu’on refuse de les servir. Parfois, les Espagnols ne souhaitent même pas partager avec eux la même rue. À El Ejido, “ville du non-droit”, des journalistes marocains invités en 2001 par l’Association pour le développement et la coopération avec le Nord Africain, nous décrivaient comment les enfants et femmes espagnols changeaient immédiatement de rue une fois qu’ils remarquaient l’arrivée d’un Arabe et surtout d’un marocain, un “moro”. »


POLLUTIONS 


Aujourd'hui, les 16 000 exploitations d'Almería produisent annuellement 3 millions de tonnes de fruits et légumes. En janvier et février, la production de la province représente 80 % des exportations espagnoles en fruits et légumes. Le chiffre d’affaires généré par la production almériane s’élève à 1,3 milliard d’euros par an, soit 22 % du PIB de la province. L’activité agricole du Poniente emploie directement ou indirectement plus de 100 000 personnes, et représente la plus importante concentration de culture sous serres au monde. La « Mer de plastique » s’étend désormais sur plus de 30 000 hectares. Les conséquences pour l'environnement sont donc catastrophiques, autant que celles sanitaires pour l'homme mais aussi pour la chaîne alimentaire (bétail, poissons et insectes) contaminés par les pesticides. Les quelques photomontages comparant l'emprise de la zone d'agriculture à de grandes capitales mesurent l'ampleur des "dégâts" : l'échelle du territoire du Campo de Dalias se situe plus ou moins entre les capitales européennes et les mégapoles de Los Angeles, Mexico, Tokyo, etc.















Il serait prétentieux de lister les atteintes écologiques faites par l'homme tant elles sont ici innombrables, insidieuses et cachées. Et à notre connaissance, aucun rapport sérieux élaboré par un institut compétent n'a été établi sur la situation exacte du Poniente. Soulignons cependant quelques faits parmi les plus importants, en considérant qu'ils émanent de sources peu fiables, complaisantes ou intéressées, ou incomplètes.


EL PIMIENTO SUCIO


Ce type d’agriculture hors-sol et industriel ne peut fonctionner que grâce au recours massif de toute la gamme des produits phytosanitaires – pesticides, herbicides, insecticides, fongicides, etc… Des accidents résultant soit d’un mauvais usage soit d’un surdosage de ces produits ont, à plusieurs reprises, entraîné le retrait de cargaisons entières. Les scandales se succèdent depuis plusieurs années, comme ce fut le cas en 2006 avec « El pimiento sucio», le poivron sale, imprégné de résidus d'un pesticide illégal car dangereux pour la santé ; la même année, des analyses faites sur des tomates prouvent l'utilisation d'un autre pesticide tout aussi dangereux : la mauvaise réputation sera ainsi faite des invernaderos du Poniente et plus largement de l'Espagne, auprès des instituts de contrôle et des consommateurs de l'Europe. De même, les déchets végétaux tout aussi imprégnés de pesticide sont utilisés comme nourriture pour le bétail, pouvant ainsi contaminer le consommateur. Il arrive parfois qu'une partie de la récolte soit sacrifiée, selon les aléas du marché, ou des défauts (notamment pour les melons et pastèques), et répandue dans les espaces non cultivés, entraînant ainsi la prolifération de véritables nuages de moustiques, mouches et autres parasites se régalant d'un tel festin.








Les sols aussi bien que les nappes phréatiques même profondes seraient gravement contaminés par l'utilisation intensive et abusive des engrais chimiques, et des pesticides (rejets de pesticides dans les égouts, les puits, par le nettoyage du matériel, les récipients abandonnés, etc.). La région est souillée par des déchets potentiellement dangereux : résidus végétaux, bien sûr, dont la plupart contiennent encore des pesticides, résidus plastiques (voiles de serres, bidons usagés de produits phytosanitaires, etc..), et autres résidus métalliques (fils d'acier des serres, clôture, etc.). Leur quantité a été évaluée à trois millions de tonnes par saison, soit l’équivalent de la production légumière elle-même. Il existe certes des décharges contrôlées, des usines de recyclage ou d'incinération, mais elles sont insuffisantes. D’où l’abondance des décharges sauvages, et des incinérations des déchets sur place, y compris des emballages plastiques, rigoureusement interdits. Les résidus plastiques des serres souillent le territoire, y compris maritime, qui en se décomposant dans la mer, contaminent la faune sous-marine : le degré de vie nocive des microparticules, dans ce cas, s'exprime en centaine d'années, et sont absorbés par les poissons, contaminant leurs prédateurs et l'homme. Le cachalot n'est pas épargné, en 2012, 2013 deux spécimens échoués sur des plages de l'Andalousie ont trouvé la mort après avoir englouti bâches et cordes en plastique. [12] Le littoral est, de toute façon, aussi contaminé que les sols cultivés, réceptacle des rejets des eaux usées polluées des exploitations, des installations touristiques et des villes. Déguster un quelconque poisson ou crustacé péché ici, équivaut à un acte suicidaire...


L'EAU POTABLE

L'accroissement des cultures, mais également le développement de l'urbanisation et des activités touristiques sur le littoral, au fil des ans, s'est fait au détriment d'un déficit structurel d'approvisionnement en eau. Dès 1984, en raison de l’état alarmant des nappes phréatiques, un décret avait interdit la construction de nouvelles serres dans le Poniente. Mais face aux espoirs d’enrichissement, les pratiques de surexploitation ont perduré. Depuis cette interdiction officielle, la surface des serres a doublé pour dépasser aujourd’hui les 32 000 hectares. Et le phénomène est maintenant en train de s’étendre à l’est de la province, le Levante qui, lui aussi, est désormais dans une situation hydrique critique. Un rapport officiel constate bien que c’est « l’intense pression sociale pour la disponibilité en eau qui a développé de facto les ressources disponibles jusqu’au point actuel, intenable, d’épuisement complet ». Ainsi, pour palier au manque d’eau, ont été construites des usines de dessalement avec l’aide de fonds européens. Tous les experts s’accordent à dire que quelle que soit la technique utilisée, ces usines présentent de sérieux inconvénients pour l’environnement, en raison des rejets d’eau chaude et de saumures, en mer, ou dans les sols, et de leur prodigieux besoin en énergie pour fonctionner, outre leur coût de construction pharaonique.







UN AVENIR SOMBRE

Les crises successives n'ont pas épargné les agro-industriels du Poniente travaillant pour l’exportation : à la baisse du pouvoir d'achat dans les pays de l'Europe, les coûts de production ont considérablement augmenté (énergies, équipements, produits phytosanitaires, etc..), tandis que leur principal prédateur, les toutes-puissantes centrales d’achat européennes, imposent des conditions de plus en plus fastidieuses. A cela, les scandales à répétition concernant l'utilisation de pesticides interdits par la CEE, ont suscité l'attention des grands quotidiens européens, qui n'hésitent pas à de sérieuses mises en garde, voire à un appel au boycott pour certains fruits (la fraise, par exemple), ou bien la consommation de fruits d'été – pesticidés - en plein coeur de l'hiver, tout en rappelant au passage les conditions infra-humaines de vie et de travail des travailleurs immigrés, et à ce titre d'autres associations préconisent également le boycott, en signe de solidarité.

Mais le plus grand danger pour le Poniente est la concurrence internationale ; sur le même modèle, les méthodes et techniques inventées en Espagne s'exportent avec succès dans d'autres pays dont la Hollande, Israël, le Maroc ; et la production légumière hollandaise - 60 kg au mètre carré – dépasse allègrement les 20 kg du Poniente. Leur hégémonie de production de fruits et de légumes « toutes saisons », en plein coeur de l'hiver, est révolue. Ironie du sort, les banques espagnoles n’hésitent pas à investir en Afrique du Nord, au Maroc notamment, et certains propriétaires du Poniente et de la région [notamment les gros producteurs de fraises] y auraient acheté des vastes propriétés : ici la main-d’oeuvre est encore moins chère, les contraintes environnementales quasi inexistantes, et la corruption une pratique nationale. Pour les moins fortunés, et les plus endettés, la crise « espagnole » leur impose l’exploitation scandaleuse de la main-d’oeuvre immigrée, qui reste la règle, plus que jamais.






LE CAPITALISME VERT


Néanmoins de plus en plus de voix appellent à un nécessaire changement, car le Poniente frôle à présent le désastre économique. Face à ces grandes difficultés, à un consommateur européen averti sur la nocivité des fruits et légumes d'Espagne – on se souvient de l'affaire du concombre « tueur » -, quelle peut être la voie du Salut, inversant de manière drastique les courbes de « popularité » et des profits ?

Elle sera inspirée par les demandes de la grande distribution : le pseudo- « bio » issu d’une agriculture « biologique » industrielle intensive, pseudo-satisfaisant après une
série de crises sanitaires mondiales, les consommateurs demandeurs de produits sains. Le Conseil d’Agriculture d’Andalousie s'est engagé dans la voie d'un programme de développement durable baptisé « l’Engagement Vert » et organise des séances de sensibilisation auprès des exploitants ; dans la même veine, la Province d’Almería subventionne les exploitations utilisant des méthodes et green-tech plus respectueuses pour l’environnement ; l'éco-agriculture semble ainsi être une voie possible et souhaitable, mais à long terme. Pour autant, l'on atteint pas le ridicule en tentant d'obtenir un label bio, et l'avenir pour la grande majorité des exploitants est l'amélioration de la productivité, plutôt que l'emploi de coccinelles et autres procédés écologiques à la place d'insecticides. La Région d’Andalousie, plus réaliste, car devant faire face en 2013 à un taux de chômage exceptionnel de 36,87 % de sa population active, sans compter les milliers de travailleurs immigrés saisonniers ou clandestins, accorde ainsi de larges subventions destinées à moderniser les installations – dans le but d'égaler la production hollandaise -, et à encourager la création de filières de commercialisation et de distribution plus aptes à faire face aux centrales d’achat.




Si l'on fait le bilan de l'évolution que nous venons de retracer, une récurrence apparaît qui doit retenir l'attention : la question agraire tend à n'être plus qu'un chapitre à peine différencié de l'ensemble des politiques économiques et sociales ; les décisions la concernant tendent à échapper aux acteurs régionaux au profit des marchés mondiaux, des entreprises capitalistes du secteur agro-alimentaire et des organisations internationales. Au Campo de Dalias, exploitants, politiciens, et même le Sindicato de Obreros del Campo, s'accordent pour accuser et dénoncer avec vigueur les grandes centrales d'achat, les groupes de la grande distribution européens, qui exigent sous la menace les pires sacrifices. Comme hier était critiqué la caste des Yalhondigista [13].  Pour les politiciens, et les syndicats « modérés » l’agriculture intensive est et restera l’activité industrielle principale, et, selon les discours des uns et des autres, « en plus d’avoir une notable capacité d’entraînement, l'agro-industrie du Campo de Dalias est compétitive, capable d’innover ainsi que de profiter des opportunités du marché. » Un rapport officiel, concernant le préoccupant et crucial problème de l'eau concluait ainsi :

« Par conséquent, il est logique de ne pas imposer d’autolimitation ou de réduction de la taille du secteur pour le rendre adéquat avec les possibilités des ressources naturelles. Au contraire, il est plus cohérent et judicieux d’aborder la conception d’un modèle général d’utilisation des ressources, surtout de l’eau, qui permette de soutenir sans faille l’évolution du secteur ».













L'ALTERNATIVE  MARINALEDA


Seul, le Sindicato de Obreros del Campo refusa d'adhérer au modèle dominant de développementisme et se prononça au contraire pour une rupture révolutionnaire, qui permettrait à l'Andalousie de se libérer du système capitaliste mondial, d'établir le socialisme et de réaliser l'autocentrage de son économie. Les ouvriers et journaliers agricoles andalous ignorés des autres syndicats et des partis politiques de la gauche, sont pour le soc-sat une véritable avant-garde, leur condition même leur conférant la mission de conduire les luttes, dans l'union avec les autres classes et nations exploitées et dominées du Tiers Monde, pour un nouveau modèle de société. La modernisation de l'agriculture sera non seulement acceptable mais aussi souhaitable, parce qu'elle profitera à tous.

Mais, dans les circonstances de crises successives, elle ne peut être qu'« un faux progrès, qui enrichit les riches et appauvrit les pauvres » et qui en outre renforce la subordination de l'Andalousie aux centres du capitalisme mondial. Le soc-sat s'oppose donc résolument à la mécanisation des cultures, à l'application des techniques de la « révolution verte », aux mises en jachère, etc. Il réclamait une réorientation complète du système de production agricole de façon qu'il respecte l'environnement, fournisse en priorité des produits répondant aux besoins des couches populaires et surtout crée le maximum d'emplois. De même, les pouvoirs publics doivent réaliser dans le secteur rural de très importants investissements ayant pour objet de reconstituer et améliorer les ressources productives, améliorer le niveau de vie et employer les travailleurs en chômage ; ils doivent aussi, au besoin, obliger les patrons à employer un nombre déterminé de travailleurs. Certes, comme l'affirmait l'un des leaders du soc, Juan Manuel Sanchez Gordillo : « demander du travail au système capitaliste en crise, c'est comme demander la lune (en espagnol : demander des poires à l'orme) mais pour cette raison même c'est une revendication révolutionnaire, parce que c'est demander au système ce qu'il est incapable de donner. » [14]

Juan Manuel Sanchez Gordillo, membre de Izquierda Unida et maire marxiste de Marinaleda, ilôt "utopique", alternative anti-capitaliste de démocratie directe et participative,  située à quelques dizaines de kilomètres du Campo de Dalias, qui représente son plus parfait opposé. 

A découvrir ici : 
MARNALEDA





PHOTO

Emilien CANCET
L'Eldorado sous plastique
2007

La légende des photographies sont disponibles sur son site Internet, et d'autres reportages d'aussi grande qualité y sont à découvrir. Nous recommandons vivement la visite !


NOTES

[1] Les terres sont classées en trois groupes :
  • La réserve : Terres laissées aux propriétaires à condition qu'ils les cultivent eux- mêmes ou qu'ils y installent des métayers.
  • Les terres en excès : Les terres améliorables expropriées pour faire des lots familiaux.
L'exception : les terres qui, déjà irriguées atteignent les objectifs de productivité de l'INC ou les terres qui ne peuvent pas être irriguées.

[2] De plus, d'autres faveurs s'ajoutent à ce premier bienfait : les capacités calorifiques combinées du sable et du fumier permettent à la fois d'accroître les rendements et d'avancer les récoltes de plusieurs semaines par rapport aux champs normaux, favorisant la spécialisation maraîchère. L'économie d'eau est importante et peut atteindre jusqu'à 50 % du volume habituellement utilisé. Le principal inconvénient du système, hormis son coût élevé (il faut changer régulièrement sable et fumier), est que, en augmentant anormalement la température au sol, il interdit
presque les cultures de saison chaude. Ainsi, le maraîchage de contre-saison représente-t-il un système aussi bien dicté par les nécessités techniques que par
les sollicitations économiques. L'origine du procédé demeure obscure et auréolée
de légende. Il aurait été découvert sur la côte grenadine à la fin du xixe siècle ; mais les véritables débuts de son développement, dans les petites plaines voisines, ne remontent pas au-delà des années d'après-guerre.
[3] Il suffit que le sol qui sert de plancher à la couverture sableuse soit labourable et pas trop perméable. Aussi, l'existence d'encroûtements calcaires ne constitue plus un handicap sérieux : sur les terres qu'il aménage, l'INC les fait « sauter » sur de vastes surfaces ; les particuliers, quant à eux, préfèrent souvent acheter quelques camions de limon argileux, puisé dans des carrières nouvellement ouvertes, et en recouvrir la carapace calcaire.
[4] En général, ce sont des familles entières qui arrivent dans le Campo : jeunes ménages accompagnésde nombreux enfants et, parfois aussi, des vieux parents. La plupart des immigrants ont entre 15 et 40 ans, mais le tiers d'entre eux sont des enfants de moins de 15 ans. Souvent, d'ailleurs, le départ est préparé par quelques séjours antérieurs dans le Campo : le père vient d'abord comme saisonnier, prend contact, puis, peu après, décision arrêtée, vient s'installer définitivement comme journalier. Mais fréquemment, ce n'est que dans un troisième temps, une fois aplanies les plus grosses difficultés d'installation, que femmes et enfants viennent le rejoindre.
[5] Selon l'étude de Christian Mignon : Ainsi, une terre d'excellente qualité, mais totalement dépourvue d'eau, valait déjà 20 000 pesetas l'hectare en 1958, 36 000 en1963 et jusqu'à 150 000 en 1970. Les terrains irrigués ont pu passer, entre 1963 et 1970, de 180 000 à 750 000 pesetas l'hectare. En 1974, les valeurs moyennes se situent entre 30 000 et 60 000 pesetas/ha pour les terres « blanches », c'est-à-dire non irriguées, de 400 000 à 700 000 pesetas /ha pour les terres dotées d'un droit d'eau ou d'un puits, et de 800 000 à 1 000 000 de pesetas pour les champs arrosés et aménagés en enarenado.
[6] Selon l'étude de Christian Mignon : Citons, par exemple, le cas de cet immigré de fraîche date, contremaître sur une exploitation maraîchère, mais pourvu d'un capital issu de la vente de la propriété familiale au village d'origine ; de 1969 à 1973, notre homme n'a pas participé à moins de 5 opérations :
  • 1969 : achat de 11 000 m² d'enarenado pour 300 000 pesetas;
  • 1970 : les 11 000 m² sont revendus pour 400 000 pesetas à un acquéreur étranger à la région, dont il devient fermier;
  • 1971 : achat de 9 000 m² non aménagés mais bien situés près de la route nationale, au prix de 500 000 pesetas;
  • janvier 1973 : vente des 9 000 m² pour 765 000 pesetas;
  • juin 1973 : achat de 3 800 m² « en blanc » pour le prix de 152 000 pesetas.
En même temps fermier et exploitant direct, l'intéressé envisage d'acheter très rapidement 4 000 m² nouveaux, puis, peu à peu doté d'une trésorerie confortable, de devenir totalement indépendant. Les 150 petits propriétaires voisins, issus du lotissement de la même vaste parcelle de pâturage depuis 1966, agissent de façon identique...
[7] Selon l'étude de Christian Mignon : Un exemple récent et très représentatif est celui de trois associés venus de la montagne d'Alpujarra en 1969 avec pour tout capital... 3 000 pesetas et un vélomoteur, et qui, 4 ans plus tard, possèdent villas, roulent en Mercedes et sont considérés comme les plus gros manieurs d'argent du secteur. Pour eux, l'aventure a commencé par l'achat d'une vaste pièce de terrain de 152 ha, déjà dotée de 2 puits, pour la somme de 29 M ptas, payable en 3 échéances dont la première était fixée au 6e mois. Il leur suffit alors de lotir sans retard l'ensemble de la propriété en petites unités de 10 000 à 12 000 m², vendues immédiatement. Le résultat de la vente se montait à 45 M ptas... Ainsi, pour une opération engagée sans le moindre capital, un bénéfice net de 16 M ptas avait été réalisé en moins de 6 mois, grâce à une habile utilisation des facilités de crédit.
[8] Les conflits sont d'autant plus durs que chacun des groupes sociaux impliqués connaît une forte détérioration de sa situation : les gros exploitants avec la réduction de leurs possibilités de profit et l'affaiblissement de leur position politique ; les petits et moyens exploitants avec l'aggravation des processus de marginalisation et prolétarisation auxquels ils sont soumis ; et les ouvriers agricoles, avec l'augmentation vertigineuse du chômage.
[9] On remarquera cependant que si ces conflits servent souvent de caisse de
résonance aux thèses du soc, en Andalousie, dans le reste de l'Espagne et même
à l'étranger, le nombre de ses militants et des localités où il est implanté ne s'accroît pas pour autant, sans doute parce que la plupart des conflits surgissent plus ou moins spontanément, le soc n'agissant éventuellement que comme catalyseur.
[10] Elle a pour objectif l'augmentation de l'efficacité sociale et économique des structures agraires, en pénalisant les grandes exploitations qui n'atteignent pas certains niveaux de mise en valeur et d'emploi par hectare (par un impôt spécifique, des plans obligatoires d'amélioration ou même la dépossession de l'usage ou de la propriété de la terre), en attribuant des terres (qu'il s'agisse de terres privées provenant des exploitations touchées par les mesures antérieures ou acquises sur le marché ou de terres du domaine public) à des ouvriers agricoles et des paysans minifundistes dans le cadre de coopératives d'exploitation en commun, en réalisant des travaux d'infrastructure (notamment dans le domaine des communications et de l'irrigation) et en favorisant le développement des structures de commercialisation et des industries agro-alimentaires.
[11] Cet infléchissement est commandé ou tout au moins justifié par l'intégration de l'Espagne dans la Communauté européenne. Il s'accentue en 1990 et se traduit notamment par la mise en sommeil d'une réforme agraire qui de toute façon n'était entrée en application que très lentement et très partiellement (les quelques mesures d'expropriation ou de location forcée ayant fait l'objet de recours juridiques de la part des propriétaires concernés). Si elle n'est pas formellement abandonnée, elle est reformulée, dans le cadre plus large et plus lâche d'un plan de développement rural, pour la mettre en conformité avec les impératifs de la politique agricole commune et de la compétitivité sur les marchés mondiaux : cela suppose en particulier des gels de terre, des quotas de production, des aides à la réorientation des cultures, l'incitation à l'accroissement de la productivité, toutes mesures qui nécessitent la concertation et même la collaboration avec les organisations patronales, c'est-à-dire en fait avec les grands propriétaires. La baisse des prix des produits agricoles pousse de toute façon ceux-ci à accélérer encore la capitalisation de leurs exploitations et à diminuer leurs coûts en main-d'oeuvre. Parmi celle qu'ils continuent à employer, la proportion d'ouvriers temporaires devient écrasante.
[12] "Nous nous sommes vite rendus compte qu'il avait une véritable serre dans l'estomac : on ne s'y attendait pas, mais ça ne nous a pas étonné", affirmait Renaud de Stephanis, membre de la station biologique de Doñana, du Conseil supérieur d'enquêtes scientifiques (CSIC) espagnol. "Il y avait une dizaine de mètres de cordes en plastique, des bâches servant à couvrir l'extérieur et du plastique utilisé à l'intérieur et même deux pots de fleurs", témoigne-t-il. En tout, plus de 17 kilos de déchets provenant principalement de serres, dont près de 30 m² de bâche, remplissaient l'estomac du mammifère. Pouvant chasser les calamars jusqu'à 1.500 mètres de profondeur, le cachalot évolue dans toute la Méditerranée.
[13] Christian Mignon faisait déjà en 1973 cette observation : Mais c'est surtout dans le domaine anarchique de la commercialisation des produits agricoles que le Campo a un rôle déterminant à jouer. Il devient de plus en plus indispensable, alors que la production s'accroît sans cesse, d'organiser rationnellement un système démesurément fragmenté et entièrement contrôlé par une foule d'intermédiaires peu scrupuleux. L'ouverture en 1973 de Mercoalmeria constitue un pas décisif dans cette voie, qui peut faire d'El Ejido la place centrale du négoce des fruits et légumes pour la région toute entière : il s'agit d'un marché de gros d'expédition, semi-officiel, équipé de tous les moyens modernes d'information, de conditionnement et de manipulation. Les transactions y sont placées sous qui garantit la stricte observation des règlements. Un tel organisme devrait normalement jouer un rôle essentiel dans la fixation des cours pour l'ensemble de la région et, s'il procure aux petits producteurs l'assurance de prix justes, concentrer sur El Ejido les apports d'une bonne partie des secteurs maraîchers de la côte.
[14] Entrevue de Juan Manuel Sanchez Gordillo à Nation Andaluza, n° 2-3, 1984.



EXTRAITS

Christian MIGNON
Un « nouveau Sud » en Espagne : colonisation et pionniers du Campo de Dalias
Espace géographique | 1974, n°4

Maxime HAUBERT
Reconversion agricole, syndicalisme ouvrier et conscience de classe en Andalousie
Tiers-Monde | 1995, n°141


SOURCES

Nuevo Pueblo de Colonization


LIENS

Sindicato Andaluz De Trabajadores - Sindicato de Obreros del Campo | Almeria

Izquierda Unida






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