HABITAT SOCIAL | Existenz Minimum



Jean Nouvel | Nemausus | Nîmes

On vit en HLM les uns sur les autres
Les lits superposés, j'ai rien connu d'autre
On a la rage mais comment rester sage
On vis en marge, en gros on est tous barges
Souvent les huissiers à ta porte font éruption
Si tu payes pas ton loyer c'est l'expulsion [...]
Ta boite aux lettres est pleine de rappels et d'assignations
Ouais mec c'est ça notre vie
Groupe rap « 113 »
Les Princes de la Ville | 1999

Des architectes dont la renommée n'est guère suffisante pour leur ouvrir les tribunes des grands médias, constatent depuis plusieurs années maintenant, une tendance à une progressive diminution des surfaces habitables des logements neufs du parc social, que l'on peut associer aux revendications d'associations de locataires qui dressent chaque année, le bilan d'une augmentation jugée excessive, des loyers et des charges, notamment en cas de [éco]-rénovation d'immeubles HLM.

La question de l'habitabilité des logements HLM, et notamment de leurs surfaces, a été pendant longtemps, après 1968, une préoccupation des architectes les plus engagés politiquement. Même si dans la pensée marxiste et selon la critique d'Henri Lefebvre [1968], il était dangereux d'« attribuer certains ''maux sociaux'' aux effets pathogènes de certains espaces considérés comme ''malsains.''» Mais dans le domaine particulier de l'habitat social, certains considèrent encore, ainsi que de nombreuses études l'ont démontré, que par-delà les simples critères de confort, l'architecture pouvait produire effectivement des vertus conviviales ou, au contraire des potentialités pathogènes. L'architecte Jean Renaudie, spécialiste de l'habitat social résumait ainsi en 1977, cet état d'esprit : « Je n’attribue pas un pouvoir démentiel à l’architecture. [...] L’architecture ne crée pas les conditions sociales mais, par contre, une solution d’architecture n’est pas innocente, elle n’est jamais sans conséquences. Elle a toujours une influence sur la pratique sociale, elle peut favoriser ou contrarier certaines pratiques sociales. »

Archizoom [Italie]  | No Stop City | Plan Saturé |1971

De même, les architectes estiment que les normes fixées par l'administration sont aujourd'hui en parfaite incohérence avec les nouveaux « modes » d'habiter ; d'une manière générale, ils évoquent le cocooning, le « recentrage sur la vie domestique », c'est-à-dire l'augmentation du temps passé à domicile, du fait de la diminution du temps de travail, du chômage, et de l'accroissement des dépenses d'équipement domestique [télévision plasma grand écran, Home-vidéo, ordinateur, console de jeux, etc.], l'étroitesse des chambres d'enfant de 9 m², véritables cellules de pénitent lorsque l'enfant devient adulte et captif du logement et du soutien familial, celle de la cuisine à l'époque du tri sélectif, etc. La « grille » normative administrative des surfaces minimum – maximum pour les bailleurs - pour les logements sociaux, impose :
Cuisine : 8m²
Salle de bain : 3m²
WC : 1 m² - Attention aux nouvelles normes handicapés - un fauteuil doit pouvoir se placer à côté de la cuvette.
Chambre enfant : 9m²
Chambre parentale : 12m²
Séjour : 18 à 20 m², selon les bailleurs et le type du programme




Si l'augmentation des loyers est facilement évaluable, aucune étude sérieuse vient étayer les propos des architectes concernant la diminution des surfaces habitables dans les constructions neuves, qui fait pourtant débat dans le cercle restreint de l'architecture. Ce phénomène est constaté plus particulièrement dans les zones denses des grandes villes, et ils l'expliquent par la raréfaction et les coûts importants du foncier, qui selon les lois de la finance – administrative – et des bailleurs sociaux, imposent de mieux utiliser les m² de terrain disponible et de réduire les coûts de construction, en diminuant la taille moyenne des logements. Aux « difficultés » financières s'ajoutent encore une accumulation de règlements, de normes, labels et autres certifications [normes d’accessibilité aux PMR (Personnes à Mobilité Réduite) ou encore aux normes environnementales (HQE, BBC, RT2012), etc.], faisant dire aux concepteurs qu'elles ont considérablement diminuées la créativité architecturale, et la diversité des approches, mais aussi la surface habitable des logements. Ainsi, les architectes confrontés à ce type de programme social portent leurs efforts, dans les limites strictes de l'enveloppe financière, sur les façades - le plan étant déjà pratiquement défini. Leurs inquiétudes légitimes expriment les dangers d'une banalisation des espaces, et d'appauvrissement de la réponse architecturale, leur rôle consistant à adapter au mieux "LE" plan type idéal, imposé, dessiné logiquement par l'ensemble de ces contraintes. Les architectes Catherine Carpentier & Emmanuelle Colboc, estiment ainsi :
« On sait aussi que dans les années 1995, un logement social de 3 pièces mesurait entre 65 et 70 m2, quand il n’atteint plus aujourd’hui que 60 à 64 m2 afin de minimiser le montant des loyers. La loi sur l’égalité des droits et des chances, qui a débouché entre autres sur la réglementation d’accessibilité, impose que tous les logements construits ou réhabilités respectent maintenant un certain nombre de prescriptions dimensionnelles. Le cumul des surfaces imposées atteint aisément 15 à 20 m² suivant la taille du logement : ces m² « utilisés » dans les salles-de-bains, les WC..., principalement pour la rotation d’un fauteuil roulant, sont évidemment déduits des autres pièces, à savoir les pièces de vie.
Ainsi, on constate que dans le 3 pièces de 1995, le salon mesurait entre 24 et 27 m² quand il atteint difficilement aujourd’hui les 20 m². Les promoteurs et bailleurs sociaux ne souhaitent pas diminuer le nombre de logements construits, donc les surfaces par logement ne sont pas augmentées. L’élaboration d’un immeuble de logements devient un exercice de haute-voltige, alors même que la pression est croissante. Le mieux est l’ennemi du bien, dit le proverbe. En d’autres termes, à force de vouloir trop bien faire, on finit par en faire trop, ce qui conduit à des résultats contraires à ceux qui sont nécessaires aujourd’hui, à savoir réactivité et rapidité d’exécution pour abriter les 3,5 millions de français non ou mal-logés. »
Superstudio [Italie] | Ville-Cohlée-temporelle | 1971


VÉRITABLE RÉGRESSION SOCIALE ?


"Dans une Nation libre où il n'est pas permis d'avoir des Esclaves, les plus sûres richesses consistent à pouvoir disposer d'une multitude de Pauvres."
B. de MANDEVILLE *

L' adaptation au contexte économique « difficile », le réajustement nécessaire des financements et des surfaces habitables, pour pouvoir loger le plus grand nombre, sont évoqués, mais d'autres formulent des propositions aussi dangereuses qu'inquiétantes : Benoist Apparu, député UMP, ancien ministre du Logement, évoquait ainsi, il y a peu, de

 « réduire la taille des logements » et « suspendre l'application de normes de construction ». 

Des starchitectes estiment nécessaire cette "réduction" des surfaces habitables qui doit être une priorité dans les zones denses des villes, "relevant du bon sens et répondant à l’évolution de notre société". L'architecte-homme d'affaires Yves Lion | Groupe Descartes, propose pour un autre public, dans le cadre de sa mission Grand Paris :
« Afin de sortir certaines familles des logements insalubres il faut construire des produits moins coûteux, peut être plus petits que nécessaires mais qui peuvent être construits rapidement pour répondre aux situations d’indigence de certains ménages.»


Selon l'INSEE, au 1er janvier 2012, la France comptait 4,5 millions de logements sociaux, soit 15 % des résidences principales. Le financement de nouveaux logements sociaux a atteint un niveau record de 130 000 habitations en 2010, inédit depuis 30 ans. L’évolution est restée soutenue en 2011 avec plus de 116 000 nouveaux logements financés. Mais, selon les analyses de l'INSEE :
« ces nouveaux logements sont souvent destinés à des ménages plus aisés, et le parc de logements disponibles n’augmente pas aussi vite que les besoins.»
L'Observatoire des Inégalités observe que « faute de logements ou du fait de logements inadaptés, la situation devient inextricable dans certains territoires. D’un côté, les bailleurs sociaux ne disposent pas assez de places pour loger les plus démunis, notamment en Ile-de-France. Des dizaines de milliers de personnes vivent dans des situations très difficiles, notamment les jeunes. De l’autre, pour éviter de cristalliser les difficultés sociales, il leur faut éviter de concentrer les populations les plus pauvres et garantir un minimum de mixité sociale de leur parc...»

Offensive dans un cadre plus général, contre les acquis sociaux, justifiée par une conjoncture défavorable ? Il s'agirait plutôt d'une radicalisation d'une politique de l'habitat engagée depuis le premier ensemble d'habitat social, car depuis leur origine, pour l'Etat, agent de la reproduction sociale, le logement social n'a fait, à travers le feuilletage social qu'il implique, qu'exprimer dans la structure de l'habitat, les divisions de la production : de l'immeuble HLM pour l'aristocratie ouvrière, aux cités de transit pour les immigrés européens, et les foyers Sonacotra pour les immigrés de l'Afrique. Dès la fin des années 1950, les "dangers" et les dysfonctionnements qui agitaient déjà les grands ensembles, commençaient à être plus que perceptibles. Or, près des deux tiers des logements en grands ensembles dans la région parisienne ont été bâtis après 1965, encore près d'un tiers dans les années soixante-dix et au début des années quatre-vingt. Cette persévérance dans l' "erreur", malgré la multitude d'études et d'analyses critiques émanant d'experts de la ville et de l'habitat, et des services mêmes de l'Etat désignant les dysfonctionnements, en est la preuve formelle.

Comme toute l’organisation de la distribution des biens est liée à celle de la production et de l’État, on rogne sans gêne sur toute leur ration, de nourriture comme d’espace, en quantité et en qualité.

Guy Debord

In girum imus nocte et consumimur igni |1978




NORMES et 
STANDARDISATION TECHNOCRATIQUE


Déjà en 1936, une enquête parue dans la Revue Internationale du Travail, critiquait les conditions de logement des ouvriers français, par rapport à leurs homologues européens dans les grandes villes :
  • 72 % des ouvriers français habitaient des logements de moins de 3 pièces (contre 56 % en Italie, 52 % en Allemagne, 19 % en Angleterre) —
  • la superficie par pièce était estimée à 8 m² à Paris, et 12 m² à Lyon, contre 15 à 21 m² dans les grandes villes d'Italie, ou 17 à 20 m² à Stockholm.

Après la guerre, la standardisation des techniques de construction va se traduire, dès 1953, par une volonté politique de normalisation des logements sociaux. Un système de normes est mis en place et est appelé à se généraliser, afin d'établir un cadre précis pour leur financement public. Il définit des surfaces des pièces et des logements, les hauteurs sous plafond, les équipements des logements, etc. C’est notamment le programme du LOGECO, logement économique normalisé, qui va s’imposer jusqu’en 1963.
Les sociologues des années 1950-60 qui s'occupaient du domicile ouvrier, constataient déjà, que dans certains cas particulier, notamment dans les grandes villes, les normes de surface de logement social avaient tendance à diminuer, dans l’objectif de tenir dans les prix plafonds de construction qui délimitaient les aides de l’Etat. En 1953, un logement social locatif devait se soumettre à ces normes minimum de surface, prescrite par l'administration :
  • un deux pièces 34 m²       [46 m² en 2013]
  • un trois pièces 45 m²        [60 m²]
  • un quatre pièces 53 m²     [73 m²]
  • un cinq pièces 63 m²        [88 m²]
  • un six pièces 77 m²          [99 m²]

Ces normes restaient en deçà des moyennes observées à l’étranger à la même époque. L’opération « Million » (1953) et le programme de LOPOFA (1954) ont notamment pour objectif la construction de logements de 3 pièces, de 50m², pour un million de francs, soit moitié moins que le coût habituel d’un logement social. Selon le sociologue Chombart de Lauwe, la norme légale et la « limite sociologique » en deçà de laquelle s'ouvrent les terres de la pathologie domestique, est estimée pour un logement à 14 m² par personne. Selon son étude conduite en 1954, sur un échantillon raisonné d'ouvriers parisiens (132 ménages), sa norme de 14 m² par personne ne se trouvait excédée que pour 10 % de la population :
  • 65 % des ménages disposaient de moins de 10 m² par personne (annexes comprises),
  • 30 % de moins de 6 m²,
  • 7 % de moins de 3 m².
Selon une autre étude pour la Région parisienne, les pourcentages des catégories socio-professionnelles se trouvant en deçà du seuil critique sont respectivement de :
  • 48,2 % pour les manoeuvres,
  • 40,3 % pour les ouvriers,
  • 37,7 % pour les ouvriers spécialisés,
  • 20,3 % pour les employés,
  • 19 % pour les artisans ou petits commerçants,

La valeur moyenne du logement (tous statuts confondus), est évaluée à 62 445 francs pour les manoeuvres, 76 334 pour les OS, 83 817 pour les OQ, à 192 532 francs pour les industriels et gros commerçants et 234 261 francs pour les professions libérales. Les écarts sont ici extrêmement marqués.

SUR-POPULATION

Dès la fin des années 1950, les critiques s'appliqueront à dénoncer les cas de sur-population dans les grands ensembles d'habitat social qui vont progressivement concentrer une population captive de ses trop faibles revenus, familles le plus souvent nombreuses trop à l'étroit dans leur logement. L'enquête de R. Caillot menée en 1959, auprès de locataires de groupes d’immeubles dans la région parisienne et des grandes villes françaises, critiquait l'enfermement de l’être humain dans des normes et non pas dans un « épanouissement subjectif », la politique d’attribution des logements, et la sur-population :
« Combien de ménages se voient attribuer généreusement un F1 (une pièce, une cuisine) ou mieux un F2 (une salle de séjour, petite, et une chambre, petite aussi) sous prétexte qu’ils ne sont que deux ? Or souvent, 3 ou 4 ans plus tard, la famille a doublé et la salle de séjour se transforme en chambre des enfants. »
EXISTENZ MINIMUM | URSS | 1928
Sur-population due en partie, aux normes fixées à partir de 1942, par les gouvernements successifs, établies pour privilégier les appartements de trois et quatre pièces, au détriment des studios et des grands appartements, alors qu’ils ne l’étaient pas dans les HBM de l’entre-deux-guerres, ni dans les programmes de logements sociaux à l’étranger. Un article de L. Caro, intitulé « Psychiatres et sociologues dénoncent la folie des grands ensembles », paru dans la revue Science et Vie de septembre 1959, esquissait, selon les conclusions d'experts, une liste de pathologies affectant les résidents de ce type d'habitation. Après les problèmes liés aux bruits, vient le manque d’espace, et la sur-occupation des logements :
« L’anxiété des murs étreint la ménagère condamnée à attendre les siens dans des "surfaces habitables" de 10 à 12 m²... C’est d’ailleurs dans les faubourgs suburbains que le médecin rencontre le plus grand nombre de cas de déprimés et d’excités, de consommateurs de fortifiants et de tranquillisants, d’asthéniques et de psychasthéniques, de gosses retardés et caractériels, de candidats aux suicides. Il faudra bientôt consacrer tout un traité de médecine et de névrose aux banlieues ! »


La révolte de 68 gronde encore, les nouveaux mouvements sociaux urbains se multiplient dans toute la France, et l'on critique autant les rénovations destructrices des vieux quartiers populaires, que les autoroutes urbaines et les grandes cités d'habitat social, opérations radicales condamnées unanimement par l'ensemble des professionnels de la ville et de l'architecture. Les jeunes architectes proches de la gauche critiquaient la différence notable des surfaces habitables des habitations ouvrières à celles destinées aux classes supérieures, bien moindres par rapport aux Immeubles à Loyer Normal [ILN] réservés à la classe moyenne, et plus encore, aux immeubles de standing. Selon une enquête de l'INSEE de 1973, l'indice par catégories socio-professionnelles est de :
  • 17,4 m² pour les manoeuvres,
  • 18,1 m² pour les Ouvriers Spécialisés,
  • 18,7 m² pour les Ouvriers Qualifiés,
  • 20,6 m² pour les contremaîtres,
  • 22,3 m² pour les employés,
  • 24 et 25 m2 pour les cadres moyens, artisans ou petits commerçants,
  • 32 m² pour les gros commerçants et industriels,
  • 35,3 m² pour les professions libérales.

Selon la même étude, le propriétaire a, en moyenne bien sûr, toujours plus de surface que le locataire : 3,2 m² de plus pour les O.S. et les O.Q., 4,1 m² pour les employés, 8,3 m² pour les professions libérales. En outre, faut-il souligner le nombre de résidences secondaires, les « maisons de campagne » : en 1971, 28,1 % des ménages des professions libérales et cadres supérieurs disposaient d'au moins une résidence secondaire, 13,9 % pour les patrons de l'industrie et du commerce, 16,8 % pour les cadres moyens, 9,9 % pour les employés, et 5,4 % seulement pour les ouvriers.

L'ETAT

Tant de manifestations, d'opinion défavorable que révèlent la presse quotidienne, alimentent la volonté de réforme des jeunes administrateurs de l'Etat, qui après 1968, intègrent des postes à responsabilité dans les ministères. Jeunes réformateurs à l'écoute populaire et des philosophes de renom qui s'associent à leurs luttes, grands administrateurs de l'Etat plus âgés du Parti socialiste vont s'opposer frontalement aux ministères et organes gaullistes de Pompidou et de Giscard d'Estaing, où se profilent les premières suggestions et pressions visant à réintroduire le logement social dans l'économie de marché. Les instances opérationnelle et décisionnelle de l'Etat, dans le domaine du logement, sont d'une extraordinaire complexité, labyrinthe qui sera le lieu propice pour la confrontation discrète, sur les formes souhaitables de l'aide publique : le Ministère de l'équipement, créé en 1966, composé de structures centrales et locales (DDE), assure la Direction de la construction, chargée de la gestion de l'aide à la pierre (et responsable à ce titre de 400.000 logements en 1974), de la tutelle des maîtres d'ouvrages (HLM, sociétés d'économie mixte) et de l'élaboration d'un cadre juridique de la construction [1].

CHANEAC | Manifeste de l'architecture insurrectionnelle | 1968

Une nouvelle instance, le Plan Construction est créée, un « Programme interministériel de stimulation de la recherche et de l’expérimentation dans la construction et précisément dans l’habitat ». Une instance qui s'occupera particulièrement de l'habitat social et des architectes de la partie la plus culturellement ou politiquement engagée contre les pouvoirs publics. Certains y voient une sorte d'institutionnalisation de la contestation « architecturale », alors très active, et l'on peut dire que cette instance jouera parfaitement son rôle contre-subversif : la plupart des jeunes architectes « gauchistes » obtiendront une mission d'étude, ou bien seront invités à participer au concours PAN [Programme Architecture Nouvelle], et les lauréats seront récompensés, pour la plupart, par une réalisation aidée et financée en partie par des « subventions nationales » sous forme de PLA (prêts locatifs aidés). Les commandes publiques affluent vers ses jeunes subversifs, qui sont chargés d'imaginer de nouveaux types de logements, parfois réalisés : l'habitat modulaire, l'architecture proliférante, etc., ou l'on tente d'introduire dans les programmes des pièces « communes », ou des potagers « communautaires », etc. Robert Lion, directeur de la construction exposait en ces termes la mission du Plan Construction :
« L’État intervient à ce stade pour soutenir la diffusion sur le marché des projets qui, sans son concours, ne passeraient pas le stade du prototype ou de la série expérimentale, soit que la nouveauté provoque l’hésitation des maîtres d’ouvrage, soit que les investissements préalables nécessaires ne puissent être envisagés si une commande d’amorçage n’est pas organisée… »

A forces de publications, de congrès, de formations, etc., la recherche fait effectivement un prodigieux bond en avant, mais les réalisations de l'instance de la politique expérimentale officielle, seront peu nombreuses, certes innovantes mais pas forcément convaincantes, ni même d'une qualité exceptionnelle ; l'avancée la plus significative s'exprimera par l'adjonction de surfaces extérieures – donc moins coûteuses - : larges balcons, terrasses plantées, et loggias égayèrent les formes et procurèrent aux habitants de nouveaux espaces de vie, des prolongements externes des appartements, des ouvertures vers la vie publique, marquant une transition entre privé-public, intérieur-extérieur.





La réalisation la plus spectaculaire et ambitieuse sera conduite par le jeune architecte, lauréat de la première cession du concours PAN en 1972, Vladimir Kalouguine, qui obtiendra les financements nécessaires pour la réalisation de l'ensemble de logements sociaux expérimentaux, dans le quartier Pasteur-Mon plaisir, dans les faubourgs d'Angers. Un ensemble remarquable mais la conception hasardeuse et les problèmes techniques insurmontables, pour l'époque, obligeront l'architecte à abandonner son idée de façade entièrement végétalisée ; concept aujourd'hui très-à-la-mode. Les façades seront donc enduites, appauvrissant considérablement la qualité architecturale, tandis que les défauts d'étanchéité des terrasses-jardins apporteront leurs lots de fuites d'eau, d'humidité, de plafonds qui s'écaillent et de pièces glaciales en hiver. « Construits à une période où Angers a beaucoup développé son habitat social, les Kalouguine étaient très demandés, au début. Les gens étaient fiers d'y habiter » se souvient Jean-Michel Hivert, directeur de la communication d'Angers Habitat : « L'idée de bâtiments végétalisés était vraiment nouvelle. Mais le procédé n'était pas adapté à la durée et à nos latitudes... On a eu beaucoup d'infiltrations, ça a été coûteux. » Les Rochers angevins végétalisés de Kalouguine ne feront pas modèle, aucune autre cité de ce type en France ne sera construite, malgré le label Plan Construction : interrogé à ce propos, Kalouguine répond en riant « Personne, ensuite, n'a voulu avoir les mêmes ennuis ! »











L'on peut comparer Les Rochers, financés HLM, avec l'immeuble Casanova à Ivry-sur-Seine, conçu par l’architecte Renaudie, livré en 1972,  Immeuble à Loyers Normalisés (ILN). Les terrasses plantées qui caractérisent cette opération doivent pour Jean Renaudie « jouer un autre rôle, […] un rôle social. Elles facilitent les contacts entre les habitants de l’immeuble, parce que les logements sont très imbriqués les uns aux autres. On s’est arrangé dans l’organisation d’ensemble pour que d’un logement, on en voit beaucoup d’autres. La terrasse du voisin du dessus surplombe, on surplombe le voisin inférieur, tout en ayant une vision d’ensemble de toutes les terrasses » [Interview AMC, n°45, 1978].







Le logement social occupa tout au long des années 1980, une place importante dans la pensée architecturale, mais l'aspect sociétal qui était prépondérant, sera en grande partie évincé des discours avec la fin des grandes idéologies libertaires, de la période des grands ensembles correspondant à l’avènement des grands lotissements pavillonnaires, sortes de cités sociales horizontales présentant, selon Bourdieu, les mêmes caractéristiques que les HLM verticaux. Le Plan Construction est désormais le salon des anciens architectes « subversifs », gauchistes ou maoïstes des années 1970. L'instance poursuit les recherches, et distribuent généreusement les subventions pour la réalisation d'opérations de moins en moins expérimentales, tandis que certains déplorent son dédain pour les questions fondamentales, telle la réforme du financement du logement social ou la question du foncier et du financier. La critique jusqu'alors héroïque est muselée, de même les Écoles d'architecture où le réseau ex-gauchiste bien implanté, professe à présent, les bienfaits de l'« architecture urbaine », entre modernisme modéré à échelle humaine, et retour aux formes classiques de la ville. L'architecte post-moderne Rem Koolhaas ébranla l'édifice sans peine, Jean Nouvel lui porta le coup de grâce.


JEAN NOUVEL


« Le petit logement a souvent été symbole d’oppression »

Jean Nouvel, encore chevelu et préoccupé socialement, dans la décennie 80, ré-aborda frontalement la question par cette formule-slogan :
« Un beau logement, c’est un grand logement ; une belle pièce, c’est une grande pièce ».
Recherches patientes et déclaration suivies de la construction de quatre opérations de logements sociaux à Saint-Ouen, Nîmes, Tours et Bezons. L'opération Nemausus à Nîmes est la plus emblématique : pour Jean Nouvel [et Jean-Marc Ibos, Jean-Rémy Nègre et Frédéric Chambon], le défi est de réaliser, à coût égal, des appartements dont la superficie est supérieure de 30 % à celle des HLM ordinaires.
« L’essentiel à mes yeux est d’agir sur la nature du logement, afin que les gens aient envie de vivre là où ils sont ; en leur offrant de l’espace ».


Selon Jean Nouvel, l'esthétique du pseudo-loft industriel est moins un choix qu'une nécessité, et le résultat peut être obtenu par l'économie réalisée sur le gros oeuvre et les finitions. Les lofts sociaux sont effectivement spacieux, véritable débauche d'espace en trois dimensions : les duplex et triplex s'ouvrent généreusement par de larges portes de garage sur les espaces extérieurs privés et publics. Certains de ses confrères, évoquaient le fait que l'architecte a pu bénéficier de financements exceptionnels [programme Rex (Réalisation Expérimentale) du Plan Construction] pour mener à bien cette réalisation... qui n'ont hélas pas pu couvrir les surcoûts de la construction estimés à 7 millions de francs.




A l'inverse de cette réussite architecturale, la « partie » économique et la gestion deviennent à ce point problématique qu'en 2000, les deux beaux bâtiments sont en « faillite », le bailleur ne pouvant faire face aux surcoûts de la construction, aux défauts dans la conception qui rendent son fonctionnement difficile, à une mauvaise gestion avec un taux d'occupation d'à peine 60%, conséquence des loyers supérieurs de 30% à ceux pratiqués dans les autres logements HLM, contre l'avis de Jean Nouvel qui signe des articles rageurs, à un taux d'impayés de 35 %, faisant ainsi un déficit annuel d'exploitation de l'ordre du million de francs. La responsabilité de Jean Nouvel est certaine, comme celle de la maîtrise d'ouvrage, et celle du gestionnaire, peu préparé à gérer les innovations techniques et architecturales, et les revendications des résidents. Pour ces raisons, les grand lofts sociaux de Jean Nouvel, comme les Rochers angevins de Vladimir Kalouguine, n'ont pas fait modèle dans le domaine de l'architecture sociale, ni même d'adaptations, et n'ont pas suscité l'intérêt des bailleurs sociaux, à l'exception de rares opérations de prestige menées par exemple, par la RIVP [Régie Immobilière de la Ville de Paris] avec des financements publics particuliers, ou la complaisance d'entreprises du bâtiment [en contrepartie d'autres opérations plus rentables...]. 

Néanmoins, et c'est important, l'opération Nemausus fera débat au sein du monde de l'architecture, critiquée ou admirée, elle porta sur la place publique – internationale - la question de la qualité de vie dans les HLM, autant que la néfaste sur-médiatisation de l'architect[ur]e.



Pour les principaux intéressés, les résidents, une enquête menée par des sociologues concluait que les avis étaient très partagés, et si les grandes surfaces étaient très appréciées, ils critiquaient les faiblesses phoniques et thermiques, les portes de garage, l'esthétique du béton brut, ainsi que les loyers excessifs. Certains quittent le « navire » le plus rapidement possible [11 % par an de turn-over], d'autres s'y plaisent et s'y sont installés ad vitam eternam. Remarqué par les guides touristiques, les curieux du monde entier viennent visiter, consacrant ainsi la réputation et la fortune de Jean Nouvel.

Parmi les opérations de logements sociaux qui atteignent une qualité exceptionnelle, celle de l'architecte Bernard Paurd [A. Toulemonde et P. Guillier, collaboratrices] d'un ensemble de logements sociaux expérimentaux à Vitry-sur-Seine (1991-1993), est remarquable ; cette superposition de « villas » distribuées par des coursives extérieures proposent une redéfinition radicale des traditionnels plans :jardinets suspendus en transition entre la coursive et les appartements, triplex à double orientation, puits de lumière, salle de bains ouvrant sur la cuisine, permettant ainsi de surveiller le bain de l'enfant pendant que l'on prépare le repas, et autres innovations magistrales ont signalé ce bâtiment comme « un événement dans la production française de logements ». Une opération réalisée sans le soutien du Plan Construction,  et qui malgré un prix prestigieux [L'Equerre d'Argent], n'apparaît nul part ; de même que les autres réalisations de ce grand et discret architecte français.


Avec l'opération Nemausus de Jean Nouvel, et l'immeuble villas de Bernard Paurd, et d'autres réalisations plus conceptuelles, les architectes ont ainsi été tenté de briser certaines règles, concernant la surface habitable, le plan et l'image de l'habitat social en proposant une architecture plus photogénique. La plupart des bailleurs sociaux, d'ailleurs, réserve quelques opérations spectaculaires pour leur communication, mais dans l'ensemble de la production « sociale », l'on constate un confort, et notamment énergétique appréciable, aux dépens de la qualité architecturale et un grand conformisme des plans ; ce qui n'est pas le cas pour les immeubles de logements du secteur privé ; Nemausus aura ainsi une certaine influence auprès de la promotion privée, notamment pour les typologies de loft-duplex, réservées à une clientèle bien plus aisée. La vague libérale-libertaire soulevée par Rem Koolhaas puis Jean Nouvel, inspira également les jeunes étudiants en architecture : plutôt que de tenter de contredire ou essayer de changer le Réel, autant l'accepter et l'exacerber. 



EPILOGUE 1


« Le changement dans le logement, c’est maintenant »,
« Plus simple, plus vite, plus efficace »

François Hollande, Mars 2013.


Contre la multitude et l'oppression des normes, que nous avons évoqué en introduction, un appel solennel à la « déréglementation », fut lancé par d'éminents starchitectes de France [dont, Rudy Ricciotti, Christian Hauvette, Marc Barani, Francis Soler, Jean-Paul Viguier, Jacques Ferrier, Denis Valode, Nicolas Michelin, etc.], réunis lors des « Premières rencontres d'architectes » en 2011 à Monaco [oui Monaco] : ils dénonçaient plus particulièrement la norme HQE [Haute Qualité Environnementale], et se posaient en victimes d'un véritable complot contre « l'intelligence et la démocratie », « complot sur le dos de l'environnement conduit par des inexperts », et appelaient leurs confrères à « la désobéissance technologique pour se protéger de la barbarie française, tel Voltaire réfugié à Ferney ». Rien de moins. Il est vrai que les dépenses et les techniques trop coûteuses pour assurer la HQE sont inconciliables avec les formes architecturales et autres effets de façade qu'ils réservent à une architecture dévouée au spectaculaire et aux médias, plus qu'à leurs usagers et au bien-être de l'humanité.

Les revendications de la corporation seront entendu par F. Hollande : « aucune norme nouvelle ne sera créée dans les deux prochaines années ; un moratoire de 2 ans sur les normes nouvelles a en effet été décidé et d’ici là, un programme de révision pour celles existantes sera installée». Il s'agit réduire les normes pour limiter les coûts de construction et pour cela, de réexaminer le « stock » de normes existantes pour éliminer celles qui présentent le rapport coût / efficacité le moins probant ; de réformer certaines réglementations pour y introduire des objectifs de résultats plutôt que de moyens qui limitent les possibilités de créativité et d’innovation ; de lancer un appel à projet permettant aux producteurs de logements de proposer des pistes d’adaptation des exigences réglementaires pour construire à moindre coût.
Concernant l'habitat social, F. Hollande annonce une baisse de la TVA à 5,5 % dans le secteur de la construction de logements sociaux, avec en contrepartie, un « pacte » à conclure avec le monde HLM d’ici juin 2013, pour la production de 150 000 logements sociaux et la rénovation de 120 000 autres par an. Il comportera trois volets :
  • patrimonial (définition d’objectifs chiffrés et d’un mécanisme de mutualisation des fonds propres des bailleurs) ; 
  • social (transparence des attributions, développement d’offres pour des populations spécifiques) ;
  • pilotage (amélioration de la coopération entre organismes, révision des objectifs de production des conventions d’utilité sociale, mise en place d’un suivi.

C'est plus qu'insuffisant si l'on compare le nombre de mal logés et de sans logis en France, estimé à 3.500.000 personnes,  aux 150.000 logements sociaux annuels annoncés. De même, l'on observe dans le cas des rénovations d'immeubles HLM - 120.000 annoncées -, le plus souvent, une - automatique - augmentation substantielle des loyers et des charges, obligeant certains locataires sociaux à déménager vers d'autres cités délabrées, au mieux à réduire leurs dépenses. Mais plus que cela, les chiffres brandis et la méthode adoptée - un pacte - par F. Hollande, comme les grandes déclarations d'intention - un choc de la solidarité - de la ministre du logement Cécile Duflot,  ne nous disent rien de leurs figures concrètes, c'est-à-dire de leurs valeurs d'usage et idéologiques. Est-ce là la raison pour laquelle le ministre de la ville reste bien étrangement silencieux ? 

Les rectifications socialistes de la politique de l'habitat menée par le gouvernement de N. Sarkozy sont à ce point minimes, qu'elles établissent une continuité idéologique, une frontière extrêmement poreuse entre les idéaux des deux grands partis politiques.  L'économiste Thomas Piketty exprimait en 2011 ses inquiétudes : "Je vois un très sérieux risque de sécession, non plus économique mais mentale et culturelle, d’une certaine élite. C’est très nouveau qu’en France on soit dans cette rupture avec le réel dans le discours public et politique. Là aussi, il y a risque de sécession." A propos des premières mesures concernant la fiscalité annoncées par le gouvernement de F. Hollande, Thomas Piketty évoqua une "régression intellectuelle et politique considérable", que l'on peut étendre aux domaines de l'architecture sociale, de l'urbanisme, et de l'aménagement du territoire. Mais bien avant, les maires socialistes des grandes villes de France, et d'autres villes d'Europe d'ailleurs, avaient déjà balisé la voie de la reconduction des injustices sociales et spatiales, celle de la régression intellectuelle, ou de sa propre évolution vers le capitalisme libéral-libertaire, initiée dès le premier septennat de F. Mitterrand, et qui s'exprime aujourd'hui avec plus de convictions et d'amplitude.

Guy Debord | In girum imus nocte et consumimur igni |1978


EPILOGUE 2


Monique Pinçon-Charlot
Michel Pinçon
Les Ghettos du Gotha : comment la bourgeoisie défend ses espaces
Payot | 2009
Chapitre :

Surface sociale et surfaces habitables

En Île-de-France l'habitat des familles les plus fortunées est concentré dans quatre arrondissements de l'ouest de la capitale, le 7e, en particulier dans le faubourg Saint-Germain, le 8 e, le nord du 16 et le sud-ouest du 17e. Depuis la Libération, Neuilly-sur-Seine est devenue une sorte de 21e arrondissement, comme se plaisent à le souligner ses habitants, un archétype de la banlieue chic dont on trouve quelques autres exemples dans le prolongement des beaux quartiers vers
l'ouest. Les appartements et les hôtels particuliers offrent de vastes surfaces habitables dont l'unité de compte est souvent la centaine de mètres carrés. Habiter dans 200, 300, 400 m², ou plus, conforte le sentiment de son importance, une perception flatteuse de la surface sociale de sa famille et donc de soi-même. Dans le numéro de mars 2007 de Neuilly, journal indépendant, on peut lire l'annonce immobilière suivante : « Ravissant hôtel particulier dans prestigieuse voie privée. Entrée, cuisine, s.à manger de plain-pied sur jardin arrière. 1er ét. triple réception, suite parentale et mezzanine surplombant la réception, 3 chbres au dernier ét., ascenseur. Charme absolu, calme, clarté, soleil. 3.7500.000 € » C'est sans doute à cet hôtel particulier, situé près du bois de Boulogne, que devait penser Louis-Charles Bary, maire de Neuilly depuis 2002, lorsqu'il écrivit, dans sa «tribune», publiée dans le même numéro de ce journal dit «indépendant», que «Neuilly est une ville attractive pour de jeunes couples qui savent y trouver un environnement agréable favorable à l'épanouissement de leurs enfants ».

Cette générosité de l'espace induit des comportements et des apprentissages spécifiques. Pour les collégiens, pas question de faire leurs devoirs sur le coin de la table de la salle à manger. Chacun a droit, dès le plus jeune âge, à l'intimité de sa chambre personnelle. Le corps lui-même, dans les pièces communes, salle à manger et salon, est modelé par sa mise en scène permanente devant le regard d'autrui. Il apprend à se tenir dignement, à être vu sans qu'il soit possible de dissimuler ses jambes sous la table. Petit à petit, l'enfant s'habitue à gérer ses gestes sous le regard des autres. Celui qui a grandi dans un logement ouvrier étriqué, encombré, sait combien il est difficile de maîtriser son corps dans une situation publique où l'on se trouve exposé aux regards. Ces expériences, qui peuvent paraître mineures, sont fondatrices de l'aisance ou du malaise en public.

Les espaces de réception offrent plus de place que nécessaire pour la famille qui vit là. Autour de la table majestueuse de la salle à manger, de nombreuses chaises attendent les convives. Les salons regorgent de fauteuils qui accueilleront les
invités et leurs conversations feutrées. L'espace privé satisfait aux exigences de la sociabilité grande-bourgeoise. « On sacrifiait tout aux salons, se rappelle un membre du Jockey Club. Il y avait le grand et le petit salon et la salle à manger. C'était l'appartement type qu'il fallait avoir, ou vous étiez perdu. Les chambres étaient petites, mal conçues, un couloir filiforme desservait les pièces. Bref, tout était fait pour les réceptions.» Même restructurés, les appartements ou les villas continuent à
sacrifier aux contraintes des dîners et des fêtes. D'ailleurs les annonces immobilières, dans des revues comme Demeures et Châteaux, insistent sur les «belles» ou les «fastes » pièces de réception. La configuration des appartements est révélatrice des modes de vie.


Guy Debord | In girum imus nocte et consumimur igni |1978


La richesse économique suppose en effet une richesse sociale, des réseaux de relations que l'on peut mobiliser à tout instant. On connaît beaucoup de monde, «Le» monde, comme on dit, en signifiant que seuls comptent ceux qui occupent les
positions sociales élevées. Les appartements grand-bourgeois sont aussi un lieu d'exposition du capital culturel de la famille. La qualité des meubles anciens, agrémentés d'objets d'art et de tableaux, doit certifier du bon goût des hôtes.
Dans la vitrine des agences immobilières de Neuilly, la proximité du bois de Boulogne est soigneusement mentionnée. Un argument de poids pour convaincre un acheteur potentiel, soucieux d'un environnement calme et verdoyant. Dans le
16e arrondissement, avenue Henri-Martin ou avenue Foch, la largeur des voies, les jardins devant les immeubles, les entrées spacieuses, agrémentées de plantes vertes, de colonnades et de vastes miroirs, signifient la position sociale de ceux qui
habitent là. L'allure des passants, élégants et préservés par des conditions de vie confortables, renforce cette impression d'être dans un monde à part.
Pour ces raisons, les beaux quartiers, ou les stations balnéaires comme Deauville, conçus pour la haute société, ont été construits sur des terres vierges. Les grandes familles ont des modes de vie à ce point spécifiques qu'elles ne peuvent
s'approprier des espaces créés pour d'autres catégories sociales. Telle duchesse qui habite dans un bel immeuble du 16e arrondissement raconte comment son arrière-grand-père a fait édifier tous les bâtiments qui constituent l'îlot, pour y loger ses enfants. Cousins, neveux et autres descendants sont aujourd'hui encore voisins de palier. Mais les contraintes nées de la configuration des lieux et des règlements d'urbanisme peuvent être telles qu'on ne peut s'en affranchir sans obtenir une
dérogation. Selon un membre du Nouveau Cercle de l'Union, «les propriétaires, qu'on appelait des notabilités, demandaient au préfet de police ou au ministère intéressé, une dérogation pour construire l'immeuble sur un terrain qui n'était pas toujours constructible. C'est le cas de la moitié de l'avenue Henri-Martin, ou des rues adjacentes ». Avec les «beaux quartiers », on n'est pas comme avec les «quartiers sensibles » dans une catégorie de l'action publique, mais dans le pragmatisme des habitants qui ont créé et gèrent eux-mêmes leurs lieux de vie.






NOTES

* The Fable of the bees or Private vices, public benefits, with an essay on charity and charity-schools, and a search into the nature of the society, 1705-1723, Londres, 1705 ; traduction française, La Fable des abeilles, Londres, 1740, cité par B. GEREMEK, La potence ou la pitié, éd. Gallimard, 1987.

[1] Sont rattachés à cette direction :
  • le Groupe permanent pour la résorption de l'habitat insalubre (GIP),
  • l'Agence nationale pour l'amélioration de l'habitat (ANAH), qui sont chargés de la réhabilitation de l'habitat ancien,
  • le Groupe habitat et vie sociale (pour les grands ensembles),
  • le Service des affaires économiques et internationales (SAEI),
  • le Groupe de recherche et d'étude pour la construction et l'habitation (GRECOH) créé vers 1968-69, chargé des études visant à définir une nouvelle politique : cabinet économique et financier de la Direction de la construction, il est en relation avec les organismes financiers, la Caisse d'allocations familiales, etc.
  • la Direction de l'aménagement foncier et de l'urbanisme (DAFU) qui réglemente la construction (plans, schémas, permis de construire) est responsable des villes nouvelles, des ZAC, des entreprises de rénovation urbaine et de restauration immobilière et contrôle la politique foncière (zones d'aménagement différé, réserves foncières).
  • les Directions départementales de l'équipement (DDE), services extérieurs du Ministère de l'équipement dont les ingénieurs des Ponts et chaussées ont le quasi-monopole.
Parmi les services rattachés au Premier ministre, on a retenu
  • le Commissariat général du plan et de la productivité,
  • le Groupe central des villes nouvelles,
  • la Commission nationale des opérations immobilières et de l'architecture.
Au Ministère de l'intérieur :
  • la Direction générale des collectivités locales exerce une tutelle sur les collectivités sociales et sur ceux des offices HLM qui leur étaient rattachés ;
  • la DATAR, rattachée au Ministère de l'intérieur après l'élection de Valéry Giscard d'Estaing, joue un rôle dans la décentralisation, la rénovation rurale (avec les contrats de pays), la promotion des petites villes.
  • La Direction de l'architecture, autrefois rattachée au Ministère des affaires culturelles, où elle jouait un rôle très important (elle veillait à l'application de la loi Malraux sur les secteurs sauvegardés), a été rattachée au Ministère de l'équipement au début des années 70, puis fondue avec la Direction de l'urbanisme, les architectes se trouvant désormais placés sous la coupe des ingénieurs des Ponts et chaussées.
Au Ministère de la santé :
  • la Direction de la sécurité sociale est chargée de la tutelle des Caisses d'allocations familiales qui assuraient la gestion de l'allocation logement.

Du côté du secteur para-public ou semi-public, interviennent [notamment] :

  • la Caisse des dépôts et consignations,
  • la SCIC et un certain nombre d'établissements publics d'aménagement ou de sociétés d'économie mixte,
  • le Crédit foncier de France,
  • le Comptoir des entrepreneurs,
  • le mouvement HLM qui, en 1975, rassemblait plus de 100 organismes, groupés en cinq catégories : les offices publics de HLM, créés à l'initiative d'une autorité locale et offrant des logements locatifs ;
  • les offices publics d'aménagement et de construction ;
  • les sociétés anonymes de HLM, offrant des logements locatifs et des logements en accession à la propriété ;
  • les sociétés coopératives de HLM, prestataires de services, assurant la gestion des prêts aux accédants ;
  • la Société de crédit immobilier de France, offrant des prêts pour l'accession à la propriété ou l'amélioration de l'habitat.


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