La Révolution de 1789 avait abrogé les supplices des condamnés infligés sur la place publique, et adopté la guillotine : la mort par décapitation qui jusqu'alors était réservée à la noblesse se démocratise et se mécanise. En 1939, le ministre socialiste Daladier interdit la mise à mort publique ; en 1981, le président socialiste Mitterrand abolit la peine de mort ; dans les deux cas, le retard est considérable par rapport aux autres pays démocratiques. Parallèlement, le système pénitentiaire, loin de s'"humaniser", instaura dans le confinement et la discrétion des maisons d'arrêt, des maisons de redressement et des prisons, une « pénalité de l'incorporel », celle de la torture psychologique qui s'adresse autant au corps qu'à l'âme du détenu.
Michel
Foucault
Surveiller
et punir
1975
Damiens
avait été condamné le 2 mars 1757, à « faire amende
honorable devant la principale porte de l’Église de Paris »,
où il devait être « mené et conduit dans un tombereau, nu,
en chemise, tenant une torche de cire ardente du poids de deux
livres » ; puis « dans le-dit tombereau, à la place
de Grève, et sur un échafaud qui y sera dressé, tenaillé aux
mamelles, bras, cuisses et gras des jambes, sa main droite tenant
icelle le couteau dont il a commis le dit parricide, brûlée de feu
de soufre, et sur les endroits où il sera tenaillé, jeté du plomb
fondu, de l'huile bouillante, de la poix résine brûlante, de la
cire et du soufre fondus ensemble et ensuite son corps tiré et
démembrer à quatre chevaux et ses membres et corps consumés au
feu, réduits en cendres et ses cendres jetées au vent [1] ».
« Enfin on l'écartela,
raconte la Gazette d'Amsterdam [2]. cette dernières opérations fut très longue, parce que les chevaux dont on se servait n’étaient pas accoutumés à tirer ; en sorte qu'au lieu de quatre, il en fallut six ; et cela ne suffisant pas encore, on fut obligé pour démembrer les cuisses du malheureux, de lui couper les nerfs et de lui hacher les jointures...
« Enfin on l'écartela,
raconte la Gazette d'Amsterdam [2]. cette dernières opérations fut très longue, parce que les chevaux dont on se servait n’étaient pas accoutumés à tirer ; en sorte qu'au lieu de quatre, il en fallut six ; et cela ne suffisant pas encore, on fut obligé pour démembrer les cuisses du malheureux, de lui couper les nerfs et de lui hacher les jointures...
« On
assure que quoiqu'il eût toujours été grand jureur, il ne lui
échappa aucun blasphème ; seulement les excessives douleurs
lui faisaient pousser d'horribles cris, et souvent il répéta :
Mon Dieu, ayez pitié de moi ; Jésus, secourez-moi. Les
spectateurs furent tous édifiés de la sollicitude du curé de
Saint-Paul qui malgré son grand âge ne perdait aucun moment pour
consoler le patient. »
![]() |
| Le supplice du régicide Damiens |
[…]
Trois quart de siècle plus tard, voici le règlement rédigé par Léon Faucher "pour la Maison des jeunes détenus à Paris" :
Art. 17. La journée des détenus commencera à six heures du matin en hiver, à cinq heures en été. Le travail durera neuf heures par jour en toute saison. Deux heures par jour seront consacrées à l'enseignement. Le travail et la journée se termine à neuf heures en hiver, à huit heures en été.
Art. 18. Lever. Au premier roulement de tambour, les détenus doivent se lever et s'habiller en silence, pendant que le surveillant ouvre les portes des cellules. Au second roulement, ils doivent être debout et faire leur lit. AU troisième, ils se rangent par ordre pour aller à la chapelle où se fait la prière du matin. Il y a cinq minutes d'intervalle entre chaque roulement.
Art. 19. La prière est faite par l'aumônier et suivie d'une lecture morale ou religieuse. Cet exercice ne doit pas durer plus d'une demi-heure.
Art. 20. Travail. A six heures moins quart en été, à sept heures moins quart en hiver, les détenus descendent dans la cour où ils doivent se laver les mains et la figure, et recevoir une première distribution de pain. Immédiatement après, ils se forment par ateliers et se rendent au travail, qui doit commencer à six heures en été et à sept heures en hiver.
Art. 21. Repas. A dix heures, les détenus quittent le travail pour se rendre au réfectoire ; ils vont se laver les mains dans leurs cours, et se former par division. A près le déjeuner, récréation jusqu'à onze heures moins vingt minutes.
Art. 22. Ecole. A onze moins vingt minutes au roulement de tambour, les rangs se forment, on entre à l'école par division. La classe dure deux heures, employées alternativement à la lecture, au dessin linéaire et au calcul.
Art. 23. A une heure moins vingt minutes, les détenus quittent l'école par division et se rendent dans leurs cours pour la récréation. A une heure moins cinq minutes, au roulement de tambour, ils se reforment par atelier.
Art. 24. A une heure, les détenus doivent être rendus dans les ateliers : le travail dure jusqu'à quatre heures.
Art. 25. A quatre heures on quitte les ateliers pour se rendre dans les cours où les détenus se lavent les mains et se forment par division pour le réfectoire.
Art. 26. Le dîner et la récréation qui suit dure jusqu'à cinq heures : à ce moment les détenus rentrent dans les ateliers.
Art 27. A sept heures en été, à huit heures en hiver, le travail cesse ; on fait une distribution de pain dans les ateliers. Une lecture d'un quart d'heure ayant pour objet quelques notions instructives ou quelque trait touchant est fait par un détenu ou par un surveillant et suivie de la prière du soir.
Art. 28. A sept heures et demi en été, à huit heures et demi en hiver, les détenus doivent être rendus dans la cellule après le lavement des mains et l'inspection des vêtements faite dans les cours ; au premier roulement de tambour, se déshabiller, et au second se mettre au lit. On ferme les portes des cellules et les surveillants font la ronde dans les corridors, pour s'assurer de l'ordre et du "silence".
* *
Voici
donc un supplice et un emploi du temps. Ils ne sanctionnent pas les
mêmes crimes, ils ne punissent pas le même genre de délinquants.
Mais ils définissent bien, chacun, un certain style pénal.
Moins d'un siècle les sépare. C'est l'époque ou fut redistribuée,
en Europe, aux Etats-Unis, toute l'économie du châtiment. Époque
des grands « scandales » pour la justice traditionnelle,
époque des innombrables projets de réforme ; nouvelle théorie
de la loi et du crime, nouvelle justification morale ou politique du
droit de punir ; abolition des anciennes ordonnances, effacement
des coutumes ; projet ou rédaction de codes « modernes » :
Russie, 1769 ; Prusse, 1780 ; Pennsylvanie, et Toscane,
1786 ; Autriche, 1788 ; France, 1791, An IV, 1808 et 1810.
Pour la justice pénale, un âge nouveau.
Parmi
tant de modifications, j'en retiendrai une : la disparition des
supplices. […] Des punitions moins immédiatement physiques, une
certaine discrétion dans l'art de faire souffrir, un jeu de douleurs
plus subtiles, plus feutrées, et dépouillées de leur faste
visible, cela mérite qu'on lui fasse un sort particulier, n'étant
sans doute rien de plus que l'effet de réaménagements plus
profonds ? Et pourtant un fait est là : a disparu, en
quelques dizaines d'années, le corps supplicié, dépecé, amputé,
symboliquement marqué au visage ou à l'épaule, exposé vif ou
mort, donné en spectacle. A disparu le corps comme cible majeure de
la répression pénale.
A
la fin du 18e siècle, au début du 19e, malgré quelques grands
flamboiements, la sombre fête punitive est en train de s'éteindre.
Dans cette transformation, deux processus se sont mêlés. Ils n'ont
eu tout à fait ni la même chronologie ni les mêmes raisons d'être.
D'un côté, l'effacement du spectacle punitif. Le cérémonial de la
peine tend à entrer dans l'ombre, pour ne plus être qu'un nouvel
acte de procédure ou d'administration. L'amende honorable en France
avait été aboli une première fois en 1791, puis à nouveau en 1830
après un bref rétablissement ; le pilori est supprimé en
1789 ; pour l'Angleterre en 1837 ; les travaux publics que
l'Autriche, la Suisse, et certains des États-Unis comme la
Pennsylvanie faisaient pratiquer en pleine rue ou sur les grands
chemins – forçats au collier de fer, en vêtements multicolores,
boulets au pied, échangeant avec la foule des défis, des injures,
des moqueries, des coups, des signes de rancune ou de complicité [3]
– sont supprimés à peu près partout à la fin du 18e siècle, ou
dans la première moitié du 19e. L'exposition avait été maintenu
en France en 1831, malgré de violentes critiques - « scènes
dégoûtantes », disait Réal [4] ; elles est abolie
finalement en avril 1848. quant à la chaîne, qui traînait les
bagnards à travers toute la France, jusqu'à Brest et Toulon, de
décentes voitures cellulaires, peintes en noire, la remplacent en
1837. La punition a cessé peu à peu d'être une scène. Et tout ce
qu'elle pouvait emporter de spectacle se trouvera désormais affecté
d'un indice négatif ; comme si les fonctions de la cérémonie
pénale cessaient, progressivement, d'être comprises, on soupçonne
ce rite qui « concluait » le crime d'entretenir avec lui
de louches parentés : de l'égaler, sinon de la dépasser en
sauvagerie, d'accoutumer les spectateurs à une férocité dont on
voulait les détourner, de leur montrer la fréquence des crimes, de
faire ressembler le bourreau à un criminel, les juges à des
meurtriers, d'inverser au dernier moment les rôles, de faire du
supplicié un objet de pitié ou d'admiration. Beccaria, très tôt,
l'avait dit : « L'assassinat que l'on nous présente comme
un crime horrible, nous le voyons commettre froidement, sans remords
[5]. » L'exécution publique est perçue maintenant comme un
foyer où la violence se rallume.
La
punition tendra donc à devenir la part la plus cachée du processus
pénal. Ce qui entraîne plusieurs conséquences : elle quitte
le domaine de la perception quotidienne, pour entrer dans celui de la
conscience abstraite ; son efficacité, on la demande à sa
fatalité, non à son intensité visible ; la certitude d'être
puni, c'est cela, et non plus l'abominable théâtre, qui doit
détourner du crime ; la mécanique exemplaire de la punition
change ses rouages ; De ce fait, la justice ne prend plus en
charge publiquement la part de violence qui est liée à son
exercice. Qu'elle tue, elle aussi, ou qu'elle frappe, ce n'est plus
la glorification de sa force, c'est un élément d'elle-même qu'elle
est bien obligée de tolérer, mais dont il lui est difficile de
faire état. Les notations de l'infamie se redistribuent : dans
le châtiment spectacle, une horreur confuse jaillissait de
l'échafaud ; elle enveloppait à la fois le bourreau et le
condamné : et si elle était toujours prête à inverser en
pitié ou en gloire la honte qui était infligé au supplicié, elle
retournait régulièrement en infamie la violence légale de
l'exécuteur. […] La disparition des supplices, c'est donc le
spectacle qui s'efface ; mais aussi la prise sur le corps qui se
dénoue. […] D'une façon générale, les pratiques punitives
étaient devenues pudiques. Ne plus toucher au corps, ou le moins
possible en tout cas, et pour atteindre en lui quelque chose qui
n'est pas le corps lui-même. […]
Le
fameux article 3 du code français de 1791 - « tout condamné à
mort aura la tête tranchée » - porte cette triple
signification : une mort égale pour tous (« Les délits
du même genre seront punis par le même genre de peine, quels que
soient le rang et l'état du coupable », disait la motion
votée, sur proposition de Guillotin, le 1er décembre 1789) ;
une seule mort par condamné, obtenue d'un seul coup et sans recours
à ces supplices « longs et par conséquent cruels »,
comme la potence dénoncée par Le Peletier ; enfin le châtiment
pour le seul condamné, puisque la décapitation, peine des nobles,
est la moins infamante pour la famille du criminel [6]. la guillotine
utilisée à partir de mars 1792, c'est la mécanique adéquate à
ces principes. La mort y est réduite à un événement visible, mais
instantané. Entre la loi, ou ceux qui la mettent en exécution, et
le corps du criminel, le contact est réduit au moment d'un éclair.
Pas d'affrontement physique ; le bourreau n'a plus qu'à être
un horloger méticuleux. […] Presque sans toucher au corps, la
guillotine supprime la vie, comme la prison ôte la liberté, ou une
amende prélève des biens. Elle est censée appliquer la loi moins à
un corps réel susceptible de douleur, qu'à un sujet juridique,
détenteur, parmi d'autres droits, de celui d'exister. Elle devait
avoir l'abstraction de la loi elle-même. […]
S'efface
donc, au début du 19e siècle, le grand spectacle de la punition
physique ; on esquive le corps supplicié ; on exclut du
châtiment la mise en scène de la souffrance. On entre dans l'âge
de la sobriété punitive. Cette disparition des supplices, on peut
la considérer à peu près comme acquise vers les années 1830-1848.
[…] a cela s'ajoute que si l'essentiel de la transformation est
acquise vers 1840, si les mécanismes de la punition ont pris alors
leur nouveau type de fonctionnement, le processus est loin d'être
achevé. La réduction du supplice est une tendance qui s'enracine
dans la grande transformation des années 1760-1840 ; mais elle
n'est pas accomplie ; et on peut dire que la pratique du
supplice a hanté longtemps notre système pénal et l'habite encore.
La guillotine, cette machinerie des morts rapides et discrètes,
avait marqué en France une nouvelle éthique de la mort légale.
Mais la révolution l'avait aussitôt habillée d'un grand rituel
théâtral. Pendant des années, elle a fait spectacle. Il a fallu la
déplacer jusqu'à la barrière Saint-Jacques, remplacer la charrette
découverte par une voiture fermée, pousser rapidement le condamné
du fourgon sur la planche, organiser des exécutions hâtives à des
heures indues, placer finalement la guillotine dans l'enceinte des
prisons et la rendre inaccessible au public (après l'exécution de
Weidmann en 1939 [I]), barrer les rues qui donnent accès à la
prison ou l'échafaud est caché, et où l'exécution se déroule en
secret (exécution de Buffet et de Bontemps à la santé en 1972),
poursuivre en justice les témoins qui racontent la scène, pour que
l'exécution cesse d'être un spectacle et pour qu'elle demeure entre
la justice et son condamné un étrange secret. Il suffit d'évoquer
tant de précautions pour comprendre que la mort pénale reste en son
fond, aujourd'hui encore, un spectacle qu'on a besoin, justement,
d'interdire.
Michel
Foucault
La cérémonie
Les historiens du droit et de la justice, s'accordent sur le fait, qu'en Europe de l'Ancien régime, les exécutions publiques et les souffrances infligées aux condamnés, étaient autant une fête sacrée et populaire orchestrée par l’État, qu'une cérémonie chrétienne. Un rituel devant être un puissant appareil de communication déployé par le pouvoir séculier et appuyé par le clergé pour inculquer une idéologie de l’obéissance, un cérémonial d’État déclarant et représentant la puissance du pouvoir politique. Exemplaire, l’échafaud devait inspirer le respect de l’ordre public en contenant par la peur du châtiment ceux qui cherchaient à désobéir.
La mise en scène urbaine des spectacles de l’exécution s'opérait non seulement sur la grand'place d'une ville, ou bien à proximité du lieu du crime, mais également tout au long du parcours menant le condamné de la prison au lieu d'exécution, qui se devait, pour expier ses crimes et implorer le pardon divin, "faire amende honorable" sur le parvis d'une église ou d'une cathédrale. L'espace urbain de l'exécution pouvait s'étendre à une ville entière, pour quelques heures, voire une journée selon la personnalité suppliciée, ou la nature de ses crimes.
Les historiens du droit et de la justice, s'accordent sur le fait, qu'en Europe de l'Ancien régime, les exécutions publiques et les souffrances infligées aux condamnés, étaient autant une fête sacrée et populaire orchestrée par l’État, qu'une cérémonie chrétienne. Un rituel devant être un puissant appareil de communication déployé par le pouvoir séculier et appuyé par le clergé pour inculquer une idéologie de l’obéissance, un cérémonial d’État déclarant et représentant la puissance du pouvoir politique. Exemplaire, l’échafaud devait inspirer le respect de l’ordre public en contenant par la peur du châtiment ceux qui cherchaient à désobéir.
La mise en scène urbaine des spectacles de l’exécution s'opérait non seulement sur la grand'place d'une ville, ou bien à proximité du lieu du crime, mais également tout au long du parcours menant le condamné de la prison au lieu d'exécution, qui se devait, pour expier ses crimes et implorer le pardon divin, "faire amende honorable" sur le parvis d'une église ou d'une cathédrale. L'espace urbain de l'exécution pouvait s'étendre à une ville entière, pour quelques heures, voire une journée selon la personnalité suppliciée, ou la nature de ses crimes.
Dans
le processus d'humanisation des exécutions publiques par supplices,
Pascal Bastien évoque une longue progression, qui débute
probablement dès la fin du moyen-âge, par de nouvelles dispositions
dont notamment la disparition des marques sur le visage, ou bien de
l’essorillement au profit de la flétrissure sur l’épaule ; ce « ne fut sans doute pas la conséquence
d’une nouvelle sensibilité gagnant les masses ; il s’agirait
plutôt d’une volonté consciente de l’État permettant une
éventuelle réinsertion du condamné dans la communauté, tout en
inscrivant sur son corps l’insigne du pouvoir le révélant comme
récidiviste. » Puis le recours au retentum, une
disposition secrète arrêtée par les juges pour que le criminel
n’eût pas à souffrir jusqu’à mort naturelle les
tourments du supplice auquel il avait été condamné. Une mesure
d’indulgence qui, tout du moins, était appliqué pour les crimes
les moins odieux. Ainsi, seul le corps du supplicié déjà occis,
était offert au spectacle de la foule. Une pratique qui semble-t-il
devint courante au fil du temps, du fait de l'impossibilité pour les
magistrats du XVIIIe siècle sensibles à la rigueur excessive des
châtiments, de réformer, d'inventer de nouvelles peines ou de
condamner à une peine plus légère que celle dictée par la
jurisprudence. Le libraire parisien Hardy signalait souvent dans son
journal l’emploi du retentum, témoignage qui s’appliquait au
vu et au su des spectateurs : le 26 août 1778, Louis Granger,
condamné à « être rompu vif » à Paris, fut « exécuté
à mort et étranglé avant que de recevoir les coups ». Public, le
retentum adoucissait un système judiciaire dont la survie et
l’efficacité dépendaient de son immutabilité : dans un rituel
traduisant par la permanence des gestes et des formules une promesse
de continuité, de stabilité et de solidité de l’État, la
brutalité n’était perçue que dans un mouvement inattendu et non
prescrit par la tradition.
L'on
pourrait évoquer le sadisme et le voyeurisme des foules urbaines
pour expliquer un tel engouement ; mais les citadins
entretenaient d'autres rapports avec la souffrance et la mort, qui
jusqu'au début du 19e siècle, étaient omniprésentes dans les
cités : elles y régnaient ; outre le cortège des morts
et mutilés des guerres et de l'inquisition, les taux de mortalité
extrêmement élevés dus aux ravages des épidémies et de la
médecine, mais aussi la proximité des cimetières, et des
abattoirs. Les villes étaient le théâtre quotidien de la plus
grande morbidité. Ainsi, pour Richard Evans, « la souffrance
physique [du condamné] était acceptée comme un malheur» et de
fait, au 18e siècle, les supplices sur l'échafaud étaient plus
enviables que celles d'une lente agonie d'un pestiféré, du sort peu
enviable d'un lépreux, ou d'autres malades alors incurables.
La guillotine
Un
spectacle urbain de la mort particulièrement apprécié des
populations des villes, et notamment des parisiens. À Paris, la
foule réclame ses réjouissances, et si elle peut éprouver de la
compassion ou de la pitié pour un condamné, et demander sa grâce –
c'est-à-dire abréger ses souffrances -, elle peut applaudir à
chaque coup du bourreau lorsqu'il s'agit d'un supplicié ayant commis
des actes particulièrement odieux. Emmanuel Taïeb évoque le
premier guillotinage, en 1792, où la foule parisienne déçue,
réclame le retour de la potence et des châtiments connus. L’impact
idéologique et moral des réformateurs et des progressistes du
Siècle des Lumières, dans la critique de l'inhumanité du
spectacle urbain de la mise à mort se heurte à l'opinion publique,
et à certains esprits conservateurs et obscurantistes. Ainsi,
l'ingénieux marquis de Sade imaginera-t-il de monstrueuses
guillotines, celle par exemple évoquée dans La Nouvelle Justine,
dont la particularité est de faire durer le plus longtemps possible
la jouissance du morbide du spectacle, c'est-à-dire, de déchirer
lentement la chair du cou. Emmanuel Taïeb note qu'il « faut
aussi rétablir la diversité des châtiments que la Révolution a
effacée. Ainsi, dans La Philosophie dans le boudoir, la
perspective d'organiser une mise à mort enflamme l'imagination des
personnages, qui rivalisent de propositions : pendaison, roue,
jusqu'à la contamination par une maladie vénérienne... »
L'échafaud
Le 25 novembre 1870, par un décret du gouvernement provisoire, l'échafaud est supprimé : la guillotine est désormais placée au ras du sol ; et à présent seuls les premiers rangs de la foule peuvent jouir du spectacle, et difficilement car une barrière de gendarmes occupe cette place pour contenir la foule et en même temps faire obstacle aux regards. L'estrade supprimée, la cérémonie devient invisible pour la plupart des spectateurs. Les photographies montrent cependant des cérémonies se déroulant encore sur des grand'places et des curieux aux fenêtres qui peuvent encore espérer apercevoir la mise à mort.
La Commune de Paris
L'action des grands hommes d'esprit, des réformateurs et des abolitionnistes avait permis la transition de la théâtralisation à la neutralisation du cérémonial public. Les exécutions guillotinaires en place publique n'étaient plus l'occasion de festivité et le lieu de grands rassemblements. La foule ne s'est pour autant « humanisée » : si les communards avaient brisé la guillotine parisienne, aux lendemains de la défaite de la révolution de 1871, Thiers et son gouvernement n'aura de cesse d'exhiber à la haine de la foule, les cadavres des communards tandis que l'on se pressait pour railler et insulter les malheureuses prisonnières dans les sordides camps de détention. Des scènes dignes d'un lointain moyen-âge resurgissent, décrites par Lissagaray :
« ''Le
sol est jonché de leurs cadavres, télégraphia M. Thiers à ses
préfets ; ce spectacle affreux servira de leçon.'' Quoi
d’étonnant qu’avec de pareils chefs la fureur du soldat
atteignît à une ivresse telle que la mort la soûlait encore. Le
dimanche 28, le long de la mairie du XIe
où
étaient adossés des cadavres, nous vîmes un fusilier marin dévider
de sa baïonnette les boyaux qui coulaient du ventre d’une femme ;
des soldats, sur la poitrine des fédérés s’amusaient à mettre
des écriteaux : Assassin,
voleur,
ivrogne,
et, dans leur bouche, enfonçaient des goulots de bouteilles. […]
Il fallut malgré tout mettre un terme à cette leçon de choses. La
peste, non la pitié, venait. […] Les captifs, formés en longues
chaînes, tantôt libres, tantôt, comme en Juin 48, reliés par des
cordes de manière à ne former qu’un bloc étaient acheminés sur
Versailles. Devant les églises des quartiers riches, on les forçait
à s’agenouiller, tête nue, pendant que la tourbe des laquais, des
élégants et des filles criait : ''A mort ! à mort ! N’allez pas
plus loin ! Fusillez-les ici !'' […] Les premiers convois furent
promenés en spectacle dans les rues de Versailles. […] Le camp de
Satory devint l’excursion favorite de la bonne compagnie
versaillaise. Le capitaine Aubry en faisait les honneurs aux dames,
aux députés, aux gens de lettres comme Dumas fils en quête
d’études sociales, leur montrait ses sujets grouillant dans la
boue, rongeant quelques biscuits, prenant des lampées à la mare où
les gardiens ne se gênaient pas pour faire leurs ordures. »
Dès
lors, et plus que jamais, les élites de Paris interdiront et
restreindront les grands rassemblements populaires jugés dangereux,
comme ce fut le cas avec le Carnaval qui disparaît progressivement
de l'espace parisien. L'on interdit pendant longtemps l'accès au Mur des fédérés du Père Lachaise à Paris, ainsi que les processions commémoratives. L'on craint après la Commune, la violence
révolutionnaire des foules, et l'on veut leur ôter la moindre
occasion de réunion, outre celles émanant de l'Eglise et celles
glorifiant la République souveraine ou l'arrivée d'un monarque
étranger. L'on tend à pacifier l'espace public, et minimiser le
risque d'une émeute ou d'une insurrection. Emmanuel Taïeb analyse
que la foule et ses débordements « qui
entoure l’échafaud
est perçue comme grossière, populacière, hurlante,
bref ! non seulement dangereuse quant au maintien de l’ordre, mais
également incapable d’être éduquée par le spectacle qu’elle
regarde, ce qui fait perdre sa raison
d’être à l’exécution. »
Les « bonnes
moeurs »
Pour
autant, le rituel de l'exécution publique perdure :
environ cinq cent soixante exécutions publiques entre 1870 et 1939.
Cependant, si la peine capitale reste un des instruments incontestés
de la justice, l'archaïsme de la guillotine publique indispose,
d'autant plus que des troubles surviennent fréquemment après les
cérémonies, notamment à Paris, évoqués par
Emmanuel Taïeb :
« Ainsi,
les désordres entourant les exécutions seraient
exclusivement l’apanage de Paris. La cour d’appel de Bourges
rappelle «qu’aucun de ces désordres ne se produit en dehors de
Paris, et qu’en province, comme dans nos colonies, des sentiments
tout différents dominent». Même affirmation chez les juges de
Douai: « Quant aux scandales qui ont été signalés à certaines
exécutions, ils sont excessivement rares dans les Départements, et
ne se produisent guère qu’à Paris.» Si Bourges n’a pas connu
d’exécution depuis très longtemps, assurément les juges de Douai
tentent de renvoyer artificiellement Paris à sa violence urbaine
supposée, car la dernière exécution qui s’est déroulée dans le
Nord, celle du parricide Henri Masquelin, le 12 avril 1884, n’a pas
dérogé aux désordres. Le Petit journal ne s’y attarde
pas, mais Le Cri du peuple, le journal de Jules Vallès, n’a
pas de mots assez durs pour condamner à la fois cette exécution et
les conditions de son déroulement. L’article relatant l’exécution
de Masquelin raconte ainsi les réclamations de la population de
Madeleine-lès-Lille, le village où le crime avait été commis, qui
voulait s’emparer du condamné et le mettre à mort sur la place
principale. Et à Douai : «déjà la nouvelle a couru dans la ville
comme une traînée de poudre. – C’est pour aujourd’hui! – Et
tout ensommeillés, s’arrachant aux chaleurs des lits, les
habitants de Douai – oh ! les gens doux bons, pacifiques! – de
tous côtés accourent. Bientôt la foule est considérable. »
Plus loin,
« la foule reflue, se
tasse, mécontente. Quelques uns, certes, voudraient “toucher” la
guillotine, comme il s’est trouvé à Cherbourg des gens qui
voulaient “toucher” Gambetta ». Les désordres ne sont pas le
monopole de la capitale, la sensibilité et la fascination sont
identiques sur tout le territoire. Ce que confirme d’ailleurs le
procureur général de Douai. Il en saisit immédiatement
l’équilibre, se déclarant favorable à la peine de mort, tout en
constatant les désordres bien réels de la dernière exécution
ayant eu lieu à Douai : « Assurément, les scandales qui se
produisent à Paris sur lesquels il est inutile d’insister,
n’existent pas au même degré en province, mais ils sont assez
graves cependant et c’est contre toute évidence que l’on
voudrait les nier. », commence-t-il. Et, revenant sur l’épisode
narré par Le Cri, il poursuit : « tout récemment encore,
Masquelin était condamné à mort pour parricide. La Cour de Douai
avait ordonné que l’exécution aurait lieu au chef-lieu de la Cour
d’appel. Dans les jours qui la précédèrent, les habitants de la
Madeleine, près Lille, où le crime avait été commis, demandèrent
par la voix des journaux que l’échafaud fut dressé à la
Madeleine. Était-ce le désir d’assister à ce spectacle avec les
sentiments de recueillement qu’il comporte ? […] assurément non.
La principale raison invoquée était, pour le moins, étrange : les
cabaretiers et aubergistes n’hésitaient pas à prétendre qu’on
leur causait un préjudice en les privant d’une exécution qui
devait, en attirant un certain nombre de curieux, amener des
consommateurs à leurs établissements.»
D’autres procureurs
tentent d’introduire des nuances dans la géographie des désordres.
Ainsi de celui de Montpellier qui, à propos des scandales, écrit :
«Il semble que ces faits ne se sont produits que dans les plus
grandes villes de France, où les repris de justice sont nombreux, se
rendent aux exécutions et occupent les premières places. Les villes
de moyenne importance et les campagnes paraissent éprouver encore
une sorte d’angoisse quand se répand l’annonce d’une prochaine
exécution ; et l’attitude du public conserve l’empreinte de
cette émotion poignante ; il est froid, recueilli, et se retire
profondément troublé. J’estime, toutefois, qu’il n’y a pas
lieu de distinguer entre les villes et les campagnes, et que les lois
doivent être faites pour les agglomérations où les désordres à
réprimer se produisent. »
Quant au procureur de
Paris, relatant son expérience personnelle avant d’occuper ce
poste, il confirme la présence de conduites scandaleuses en
province: « Il n’y avait dans les esprits, ni sur les visages
aucun sentiment de recueillement ou de décence; on courrait à
l’exécution comme à une fête ou à un spectacle. L’exécution
terminée, les mêmes manifestations se produisaient au retour de la
foule ; la populace surexcitée avait perdu pour la journée le
sentiment du travail, et ce n’était plus jusqu’à une heure
avancée de la nuit que des libations, des orgies.» Il rapporte même
un assassinat commis à l’issue d’une exécution capitale…
À Paris, la
banalisation des exécutions n’a pas émoussé la curiosité
populaire, tandis qu’à l’inverse la rareté des exécutions dans
les villes de province les rend d’autant plus attrayantes. Ce que
saisissent les cours qui ont minimisé le niveau de scandale, c’est
le fossé naissant entre les sensibilités des autorités parisiennes
soucieuses de maîtriser la violence, celle propre à la peine de
mort même, comme celle qui peut surgir dans les campagnes, et leurs
propres sensibilités qui s’accommodent bien de quelques exécutions
sporadiques, et entendent les conserver. D’où le renvoi de l’ordre
public parisien à son incurie, tandis que les juges réaffirment
leur maîtrise des situations d’exécution, et tordent le cou à la
vision parisianiste de campagnes arriérées et violentes, toujours
prêtes à la fronde et aux pires désordres. Ces cours posent aussi
clairement leur volonté « rétentionniste». Mais l’échantillon
des réponses est insuffisant pour élaborer une hypothèse tendant à
montrer la résistance à la suppression de la publicité des
départements proches de Paris ou contenant une ville de moyenne
importance, qui seraient désireux de se défier de la capitale
perçue comme décadente. Ce qui paraît plus visible est la
tentative de faire accréditer une vision de Paris comme
intrinsèquement dangereuse, là où les campagnes resteraient à
l’écart des violences et de cette criminalité proprement
urbaine. »
La
république ne peut plus s’encombrer de ce moment récurrent,
d’ampleur nationale, où le public et son agitation prennent le pas
sur la solennité de l’exécution, finissant par en faire ressortir
les aspects obscènes et la violence. Les moeurs publiques tolèrent
le maintien de la peine capitale, mais c’est son application publique, parce
qu’elle est l’occasion de désordres répétés, qui leur porte
atteinte. Emmanuel
Taïeb, analyse
que « Entre les années 1860 et la
première moitié du XXe siècle, au moins les deux tiers des 90
villes ayant connu une exécution ou plus décident de procéder aux
exécutions près de la prison où est détenu le condamné à mort.
Pour Paris, par exemple, une ordonnance du préfet de la Seine du 20
janvier 1832 institue le lieu d’exécution à la Barrière
Saint-Jacques. Mais comme à la fin de 1836, le dépôt des condamnés
passe de la prison de Bicêtre à celle de la Grande Roquette, le
lieu d’exécution est déplacé juste devant elle par un arrêté
préfectoral du 29 novembre 1851. Les exécutions s’opèrent à cet
emplacement pendant près d’un demi-siècle, jusqu’aux travaux de
démolition de la Grande Roquette, dans les années 1890. A partir de
1909, et jusqu’en 1939, les exécutions ont lieu devant la nouvelle
prison de la Santé. » Sur tout le territoire national, les exécutions devront s’effectuer non loin du lieu de détention du condamné à mort, pour éviter un long transport qui l’exposerait plus que nécessaire. La guillotine est désormais dressée à quelques mètres de la porte principale de la prison.
Ce
n'est qu'en 1939, que la France décide de dissimuler aux regards –
malsains – du public les exécutions capitales ; et ce sera
suite à ce qui fut considéré comme le « scandale » de
l'exécution du criminel Eugen Weidmann. Le 17 juin 1939, jour de
l'exécution - et un des jours les plus longs de l'année -, un
incident provoque un retard d'une heure, et l'exécution prévue à
Versailles à 4 heures du matin, s'effectue à l'aube naissante. Les
reporters sont présents et profitent de la clarté pour
photographier et filmer la scène. Il y avait eu un précédent, lors
de la triple exécution de Valence, trente ans auparavant. Mais il
n'y avait qu'un seul photographe. Sont présents pour cette
exécution, une dizaine de reporters, et à une fenêtre d'un
immeuble est disposée une caméra. Plan après plan, la technique
photographique permettra de suivre chaque pas du condamné le menant
vers sa mort. Un des journaux à grand tirage publie une photo de
l'exécution à la Une ; qui sera lu par Edouard Daladier –
socialiste -, président du Conseil et ministre de la Défense,
personnage influent du président de la République, qui s'insurge
contre telle publicité d'un gouvernement qui se veut progressiste. D'autant plus que la presse du monde entier publia également les photographies de la scène ; le gouvernement socialiste ne
peut s’accommoder de ce sang versé en place publique, et des
critiques des abolitionnistes. Le 24 juin, à l'Elysée, le Conseil
des ministres se réunit, et Mr Daladier soumet à la signature
d'Albert Lebrun huit décrets-lois, dont la suppression de la
publicité des exécutions capitales.
Monsieur
le Président,
Aux termes de l'article 26 du code pénal, les exécutions capitales doivent avoir lieu sur " sur l'une des places publiques du lieu qui sera indiqué par l'arrêt de condamnation ". Ce texte, dont les auteurs attendaient un effet moralisateur, a pratiquement donné des résultats opposés.
Déjà, en raison de manifestations regrettables qui ont marqué parfois les exécutions capitales, la publicité a été considérablement réduite et une proposition de loi, adoptée par le Sénat le 5 décembre 1898 tendait même à supprimer complètement l'admission du public à ces exécutions.
Il nous a paru que le moment était venu de réaliser cette réforme, désirable à tous les égards et c'est dans ce but que nous avons l'honneur de soumettre à votre agrément le présent projet de décret.
Nous vous prions d'agréer, monsieur le Président, l'hommage de notre profond respect.
Le président du conseil, ministre de la défense nationale et de la guerre,
EDOUARD DALADIER.
Aux termes de l'article 26 du code pénal, les exécutions capitales doivent avoir lieu sur " sur l'une des places publiques du lieu qui sera indiqué par l'arrêt de condamnation ". Ce texte, dont les auteurs attendaient un effet moralisateur, a pratiquement donné des résultats opposés.
Déjà, en raison de manifestations regrettables qui ont marqué parfois les exécutions capitales, la publicité a été considérablement réduite et une proposition de loi, adoptée par le Sénat le 5 décembre 1898 tendait même à supprimer complètement l'admission du public à ces exécutions.
Il nous a paru que le moment était venu de réaliser cette réforme, désirable à tous les égards et c'est dans ce but que nous avons l'honneur de soumettre à votre agrément le présent projet de décret.
Nous vous prions d'agréer, monsieur le Président, l'hommage de notre profond respect.
Le président du conseil, ministre de la défense nationale et de la guerre,
EDOUARD DALADIER.
La
loi martiale nazie qui régissait la France pendant l'occupation
utilisa la guillotine comme instrument de mise à mort pour des
résistants, et notamment communistes, faisant ainsi de leur combat,
un acte purement criminel, au contraire de la fusillade, accordée
généralement aux militaires et partisans. Le 1er mai 1944, neuf
exécutions de résistants ensanglantèrent le sol de la cour de la
prison de la Santé à Paris. La guillotine réapparaît en 1946,
pour s'occuper du célèbre criminel : le docteur Petiot. C'est
l'âge d'or de la guillotine
: environ 25 exécutions par an, de 1947 à 1951. l'on hésite pas à
guillotiner les partisans du FLN algérien : le 19
juin 1956, Ahmed Zabana, est le premier condamné à mort de la
Guerre d’Algérie : l'indépendance de l'Algérie était considérée
comme un crime – l'on rejoint le nazisme. Le
dernier emploi de la « Veuve » eut lieu le 10 septembre
1977 à Marseille. Une décision fut prise en mars 1978 : tous les
condamnés à mort de France seraient transférés à la prison de
Fresnes, unique lieu d'exécution capitale.
Dès la campagne présidentielle de 1981, le candidat François Mitterrand avait évoqué le sujet de l'abolition de la peine de mort : « ...dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort... Je ferais ce que j'aurais à faire dans le cadre d'une loi que j'estime excessive, c'est-à-dire régalienne, un pouvoir excessif donné à un seul homme : disposer de la vie d'un autre. Mais ma disposition est celle d'un homme qui ne ferait pas procéder à des exécutions capitales... ». Président, il gracie Philippe Maurice ; et l'avocat Robert Badinter, Ministre de la Justice nommé le 23 juin 1981, demande l'abolition de la peine de mort en France. Le 17 et le 18 septembre 1981, devant l'Assemblée Nationale, Badinter fait preuve de tout son talent et le projet est voté, le 18 septembre, 363 voix contre 117. Le 28 septembre, on prononce la dernière condamnation à mort de France. Le mercredi 30 septembre 1981, le Sénat adopte le même texte par 161 voix contre 126. Le 10 octobre, le Journal Officiel promulgue la loi 81-908, en date du 09 octobre, comprenant neuf articles, dont le premier déclare "La peine de mort est abolie". La guillotine est remisée dans son hangar de Fresnes, le dernier bourreau en activité Marcel Chevalier et ses aides sont "remerciés".
L’anecdote
est célèbre : le 21 octobre 1981, devant la Cour d'assises de
Paris, le président de la Cour expose au prévenu "accusé
de l'assassinat de votre jeune beau-frère, de séquestration et de
proxénétisme, en conséquence, vous risquez la peine de
mort..."
L'avocat général toussote :
Mr le Président, la peine capitale est abolie, la loi est déjà votée...
Ah bon, déjà? Très bien, passons...
L'avocat général toussote :
Mr le Président, la peine capitale est abolie, la loi est déjà votée...
Ah bon, déjà? Très bien, passons...
EPILOGUES
Emmanuel
Taïeb, dans son ouvrage faisant référence, s'applique à mesurer
les grands retards du « pays des droits de l'Homme », la
France, concernant la fin de la publicité
des exécutions – faite en 1860 aux Pays-Bas, 1868 en Angleterre,
entre 1851 et 1863 dans les États allemands, en
1873 en Autriche, en 1877 en Suède, ect. [ 1939 en France] ;
et
l'abolition de la peine de mort - 1867 au Venezuela, et au Portugal,
1870 aux Pays-Bas, 1964 en Angleterre, etc, [1981 en France]. Ces
retards républicains de « sauts démocratiques » - comme
d'ailleurs celui du droit de vote des femmes – seraient l'oeuvre
d'un conservatisme et rétentionnisme assimilés au mouvement
gaulliste – au gouvernement entre l'après-guerre et 1981 -,
opposé à la sensibilité humanitariste socialiste symbolisée par
les lois d'Eugène Daladier et de François Mitterrand. Des
changements qui ne se produisent pas sous la pression du peuple,
plutôt conservateur en matière d'exécution, prévient Taïeb ;
comme plus tôt, il avait mal accueilli la guillotine, regrettant
longtemps les exécutions interminables de l'Ancien Régime :
« La
mise à mort est un spectacle recherché ou, au contraire, considéré
comme obscène, en fonction de ce qu'une société accepte de voir
dans son espace public, et également du rapport à la mort qu'elle
entretient. Le rite de l'exécution est pensé et organisé pour être
regardé. Il ne saurait cependant y avoir d'un côté le « pouvoir »
chargé de donner à voir l'exécution et de l'autre la masse passive
des spectateurs, mais une sensibilité commune du regard qui fait
qu'une exécution est montrable, et visible, ou qu'elle ne l'est
plus. Le pouvoir est donc pris dans cette tension permanente entre ce
qu'il lui est possible de montrer et ce qu'il lui est possible de
soustraire au regard. L'instance qui donne à voir l'exécution
entend en tirer un certain nombre de bénéfices, tant politiques que
judiciaires. Les exécutions offertes au regard dans l'espace public
sont donc censées produire des effets précis d'intimidation et
d'exemplarité. Et le caractère performatif de l'ensemble ne peut
exister que si les exécutions sont soumises au regard. En France, le
regard sur l'exécution a évolué : une étroite proximité avec la
mise à mort, un malaise ensuite, quand les modes de punir changent,
politiquement et techniquement, puis l'exécution, se refusant à
toute publicisation, devenue « secrète », doit affronter la
dissimulation qui la rend suspecte, et savoir à quel regard elle se
destine maintenant.»
La fin des supplices et de l'exécution en place publique, ne correspond pas à un quelconque nouvel humanisme car l'administration de la justice, au milieu du 19e siècle, se dota de nouveaux instruments de tortures morales, psychologiques et physiques ; dont le cahot, les travaux forcés, l'exil, de techniques carcérales issues du panoptisme, etc., et le bagne implanté dans des zones insalubres ou difficilement habitables, comme ce fut le cas pour celui de Cayenne, ou l'île des Pins en Nouvelle-Calédonie. Puis, plus tard dans les geôles inhumaines des colonies, à Hanoï comme à Alger, l'armée française élabora des techniques de torture contre les partisans de l'indépendance ; plus simplement, on y assassinait au nom de la raison d'Etat et de la sécurité nationale.
Pour
les condamnés de droit public en France, il ne s'agit plus d'agir
seulement sur le corps, mais sur l'âme des détenus. Michel Foucault
décrypta cette évolution vers une pénalité de l'incorporel :
« Quant
à la prise sur le corps, elle non plus n'est pas trouvée dénuée
entièrement au milieu du 19e siècle. Sans doute la peine a cessé
d'être centrée sur le supplice comme technique de souffrance ;
elle a pris pour objet principal la perte d'un droit ou d'un bien.
Mais un châtiment comme les travaux forcés ou même comme la prison
– pure privation de liberté – n'a jamais fonctionné sans un
certain supplément punitif qui concerne bien le corps lui-même :
rationnement alimentaire, privation sexuelle, coups, cachot.
Conséquence non voulue, mais inévitable les plus explicites a
toujours ménagé une certaine mesure de souffrance corporelle. La
critique souvent faite au système pénitentiaire, dans la première
moitié du 19e siècle (la prison n'est pas suffisamment punitive :
les détenus ont moins faim, moins froid, sont moins privés au total
que beaucoup de pauvres ou même d'ouvriers) indique un postulat qui
n'a jamais été levé : il est juste qu'un condamné souffre
physiquement plus que les autres hommes. La peine se dissocie mal
d'un supplément de douleur physique. Que serait un châtiment
incorporel ?
Demeure
donc un fond « suppliciant » dans les mécanismes
modernes de la justice criminelle – un fond qui n'est pas tout à
fait maîtrisé, mais qui est enveloppé, de plus en plus largement,
par une pénalité de l'incorporel. »
Tote Trakte
Dans les cas les plus extrêmes, l'emprisonnement devient une période de souffrance devant aboutir à la déchéance psychologique, pouvant atteindre la folie, de l'interné : l'Etat se dédouane ainsi de sa culpabilité, mais non de sa responsabilité. A la suite des expériences militaires françaises, les dictatures du monde entier et les Etats-Unis développèrent de nouveaux modèles et conditions d'incarcération « psychologiques » destinés en particulier aux révolutionnaires. Les premières expériences concernant la "privation sensorielle" ont été réalisées au cours des années 1950 et 1960 aux Etats-Unis, dans le cadre des programmes de la CIA appelés "Blue Bird", "M.K. Ultra" et "Milk Delta" rendus publics en 1977. La "privation sensorielle" consiste à réduire et si possible à annuler toute différence de perception (jour/nuit, silence/bruit, etc.), et à limiter au maximum tout contact avec le personnel pénitentiaire et bien sûr les autres détenus. Dans un isolement total, aucun changement acoustique ou visuel ne doit parvenir au sujet placé dans un milieu artificiel approprié. Les organes des sens, alors privés de toute stimulation, subissent une atrophie comparable à l'atrophie des muscles à la suite d'une immobilisation forcée et prolongée.
En
Allemagne fédérale, les expérimentations sur la privation
sensorielle ont commencé en 1971, année des premières arrestations
des militants de la RAF, à la clinique psychiatrique et neurologique
de Hambourg. Elles seront mise en oeuvre notamment au quartier
général de la section silencieuse de Cologne-Ossendorf, une «
section morte » (Tote Trakte), définie comme telle en raison de la
faiblesse extrême du niveau de stimulation des sens. Ce
quartier est situé dans une des ailes du bâtiment "Psychiatrie
Femmes" de la prison spécialement aménagée pour être isolée
acoustiquement. Ulricke Meinhoff, et pour des périodes plus courtes
Astrid Proll et Gudrun Ensslin, y seront incarcérées. Les
prisonnières de l'aile spéciale de Cologne-Ossendorf vivaient
vingt-quatre heures sur vingt-quatre sans milieu ambiant discernable.
Les cellules situées au-dessus et à côté des leurs sont restées
inoccupées le temps de leur détention de sorte qu'aucun bruit
extérieur ne pouvait leur parvenir. Les murs et l'ameublement de la
cellule étaient peints en blanc et la lumière du jour ne pénétrait
dans les cellules que par une étroite fente recouverte d'un très
fin grillage. Ces conditions de détention ont des conséquences
terribles. Dans ce silence, cette monochromie artificielle, où les
sens ne sont jamais sollicités, l'être humain est atteint dans sa
totalité : le sens de l'orientation, l'intelligence, la faculté de
concentration sont gravement atteints. Astrid Proll, internée
pendant cinq mois dans cette section spéciale a du être replacée
dans des conditions normales de détention au début de 1973, avant
l'ouverture du procès, pour qu'elle puisse être en mesure d'y
participer. Elle dut finalement être transférée
dans une maison de repos en 1975, son état ne lui permettant plus de
survivre en détention. Ces traitements seront particulièrement
infligés à Ulrike
Meinhof, reconnue et appréciée parmi l'intelligentsia de gauche et
principale théoricienne, donc dangereuse, selon l'Etat. Le parquet
général alla même jusqu'à examiner la possibilité d'une
intervention chirurgicale, afin d'expertiser son état mental, par
une opération de scintigraphie du cerveau. Seule la mobilisation de
l'opinion publique, alertée par les conférences de presse des
avocats décidèrent le Parquet à abandonner ce projet. Ulrike
Meinhof témoignera de ses souffrances dans cette Lettre
du couloir de la mort (1972)
[II].
La
prison n’est pas l’alternative à la mort, elle porte la mort
avec elle,
écrivait Michel Foucault.
Le système carcéral français, vétuste, défaillant est régulièrement condamné par la Cour européenne, pour violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme qui rappelle que "Nul ne peut être soumis à des traitements dégradants". Les prisonniers de France, dans leur grande majorité, sont effectivement soumis à une forme de torture psychologique : le taux de suicide dans les geôles de la République est l'un des plus élevés d'Europe, tous les trois jours un détenu met fin à ses souffrances [rapport de l'Observatoire International des Prisons 2011]. L'on y apprend l'insuffisance du budget alloué par l'Etat pour une journée de détention : 77 € en France contre 112 € en Belgique, 124 € au Royaume-Uni et 149 € en Italie [soit le double]. Les photographies de la prison des Baumettes à Marseille, prises en 2012 sont éloquentes.
Mais peu importe qu'elles soient dégradées, vétustes ou neuves, les prisons sont, dans l'impossible hiérarchie des gravités faites à la personne humaine incarcérée, des lieux de torture comme l'affirme un détenu* ; les "zones d'ombre de notre République", reconnaissait en 2007, en personne le président N. Sarkozy ; c'est dire.
écrivait Michel Foucault.
Le système carcéral français, vétuste, défaillant est régulièrement condamné par la Cour européenne, pour violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme qui rappelle que "Nul ne peut être soumis à des traitements dégradants". Les prisonniers de France, dans leur grande majorité, sont effectivement soumis à une forme de torture psychologique : le taux de suicide dans les geôles de la République est l'un des plus élevés d'Europe, tous les trois jours un détenu met fin à ses souffrances [rapport de l'Observatoire International des Prisons 2011]. L'on y apprend l'insuffisance du budget alloué par l'Etat pour une journée de détention : 77 € en France contre 112 € en Belgique, 124 € au Royaume-Uni et 149 € en Italie [soit le double]. Les photographies de la prison des Baumettes à Marseille, prises en 2012 sont éloquentes.
Mais peu importe qu'elles soient dégradées, vétustes ou neuves, les prisons sont, dans l'impossible hiérarchie des gravités faites à la personne humaine incarcérée, des lieux de torture comme l'affirme un détenu* ; les "zones d'ombre de notre République", reconnaissait en 2007, en personne le président N. Sarkozy ; c'est dire.
LIEN
Reportage "Le corps incarcéré" | Le Monde
http://www.lemonde.fr/societe/visuel/2009/06/22/le-corps-incarcere_1209087_3224.html
NOTES
[1]
Pièces originales et procédures du procès fait à Robert François
Damiens, 1757, t,III.
[2]
Gazette d'Amsterdam, 1er avril 1757.
[3]
Robert Vaux, Notice, 1937.
[4]
Archives parlementaires, 1831.
[5]
C de Beccaria. Traité des délits et des peines, 1764.
[I]
Dernière exécution publique à Paris, Boulevard Argao, le 2 juin
1939 à 3h57, de Max Bloch,
assassin des époux Gutowitz [11 mai 1938]. Dernière exécution
publique en France le
17 juin 1939 [Eugen Weidmann, à Versailles] ;
première exécution capitale dans l'enceinte d'une prison le 19
juillet 1939, de Dehaene à Saint Brieux. Dernière
exécution capitale en France, le 10 septembre 1977, à Marseille de
Hamida
Djandoubi 28 ans, pour viol, torture et assassinat d'Elisabeth
Bousquet, son ex-compagne. La liste des condamnés à mort par
guillotine est disponible sur ce site :
[II]
Sentir ta tête exploser (sentir ta boîte crânienne sur le point
d’éclater en morceaux)
sentir
ta moelle épinière te remonter au cerveau à force d’être
comprimée
sentir
ton cerveau comme un fruit sec
se
sentir sans cesse et inconsciemment et comme électriquement
téléguidée
sentir
qu’on te vole tes associations d’idées
sentir
ton âme pisser de ton corps, comme si tu n’arrivais plus à fixer
l’eau
sentir
la cellule bouger. Tu te réveilles, tu ouvres les yeux : la
cellule bouge.
L’après-midi
quand il y a du soleil, ça s’arrête tout d’un coup.
Mais
elle bouge toujours, tu n’arrives pas à te dépêtrer de cette
sensation
Impossible
de savoir si tu trembles de froid ou de fièvre
impossible
de t’expliquer pourquoi tu trembles, pourquoi tu gèles.
Pour
parler de façon simplement audible, il te faut faire effort, il faut
presque
hurler,
comme pour parler très fort
Te
sentir devenir muette
Impossible
de te rappeler le sens des mots, sinon très vaguement
Les
sifflantes - s, ss, tz, sch -, supplice intolérable
Les
gardiens, les visites, la cour - réalité de celluloïd
Maux
de tête
Flashes
Ne
plus maîtriser la construction des phrases, la grammaire, la
syntaxe.
Si
tu écris - au bout de deux lignes, impossible de te rappeler le
début de la première
Sentir
que tu te consumes au dedans
sentir
que si tu étais libérée, dire ce qu’il en est, ce serait
exactement comme jeter de l’eau bouillante à la gueule des autres
et les ébouillanter, les défigurer à vie
Une agressivité folle, sans exutoire.
C’est
le pire.
Être
persuadée que tu n’as pas la moindre chance de t’en tirer :
et impossible de faire entendre ça.
Des
visites, il ne te reste rien.
Une
demi-heure après, impossible de te rappeler, sauf de façon
mécanique, si ça a eu lieu aujourd’hui ou la semaine dernière
Le
bain de la semaine, c’est la chance de se laisser aller, de
reprendre des forces pour un bref instant - pour quelques heures
Sentir
le temps et l’espace irrémédiablement imbriqués l’un dans
l’autre et te sentir vaciller, piégée dans un labyrinthe de
glaces déformantes
Et
après : la terrible euphorie d’entendre quelque chose - qui
différencie le jour de la nuit acoustique
Sentir
que maintenant le temps repart, le cerveau se dilate, la moelle
épinière se remet en place pour des semaines
Et
te sentir comme dépiautée
Bourdonnements
d’oreilles, et au réveil te sentir comme rouée de coups
Et
bouger au ralenti
Te
sentir comme enfermée dans une cuve plombée, et sous vide
Et
après : choc, comme si une plaque de fer te tombait sur la tête
Comparaisons,
concepts qui te viennent à l’esprit :
Aux
prises avec un fauve psychique.
Tambourinage
impitoyable, comme dans une fusée en pleine accélération, où les
types sont écrasés sous la vitesse
La
colonie pénitentiaire de Kafka - le type sur une planche à clous -
et le grand huit sans arrêt.
Quant
à la radio : ça permet un minimum de détente, comme un coup
de freins, on chute de 240 à 190.
SOURCES
& EXTRAITS
Michel Foucault
Surveiller
et punir
1975
Pascal Bastien
Une histoire de la peine de mort Bourreaux et supplices. Paris-Londres, 1500-1800. Seuil | 2011
Emmanuel
Taïeb
La guillotine au secret Les exécutions publiques en France, 1870- 1939.
Belin | 2011
Le
débat sur la publicité des exécutions capitales
Genèses
n°54 | 2004






















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