Exécution | Espace Public






La Révolution de 1789 avait abrogé les supplices des condamnés infligés sur la place publique, et adopté la guillotine : la mort par décapitation qui jusqu'alors était réservée à la noblesse se démocratise et se mécanise. En 1939, le ministre socialiste Daladier interdit la mise à mort publique ; en 1981, le président socialiste Mitterrand abolit la peine de mort ; dans les deux cas, le retard est considérable par rapport aux autres pays démocratiques. Parallèlement, le système pénitentiaire, loin de s'"humaniser", instaura dans le confinement et la discrétion des maisons d'arrêt, des maisons de redressement et des prisons, une « pénalité de l'incorporel », celle de la torture psychologique qui s'adresse autant au corps qu'à l'âme du détenu.  


Michel Foucault
Surveiller et punir
1975

Damiens avait été condamné le 2 mars 1757, à « faire amende honorable devant la principale porte de l’Église de Paris », où il devait être « mené et conduit dans un tombereau, nu, en chemise, tenant une torche de cire ardente du poids de deux livres » ; puis « dans le-dit tombereau, à la place de Grève, et sur un échafaud qui y sera dressé, tenaillé aux mamelles, bras, cuisses et gras des jambes, sa main droite tenant icelle le couteau dont il a commis le dit parricide, brûlée de feu de soufre, et sur les endroits où il sera tenaillé, jeté du plomb fondu, de l'huile bouillante, de la poix résine brûlante, de la cire et du soufre fondus ensemble et ensuite son corps tiré et démembrer à quatre chevaux et ses membres et corps consumés au feu, réduits en cendres et ses cendres jetées au vent [1] ».

« Enfin on l'écartela, 


raconte la Gazette d'Amsterdam [2]. cette dernières opérations fut très longue, parce que les chevaux dont on se servait n’étaient pas accoutumés à tirer ; en sorte qu'au lieu de quatre, il en fallut six ; et cela ne suffisant pas encore, on fut obligé pour démembrer les cuisses du malheureux, de lui couper les nerfs et de lui hacher les jointures...

« On assure que quoiqu'il eût toujours été grand jureur, il ne lui échappa aucun blasphème ; seulement les excessives douleurs lui faisaient pousser d'horribles cris, et souvent il répéta : Mon Dieu, ayez pitié de moi ; Jésus, secourez-moi. Les spectateurs furent tous édifiés de la sollicitude du curé de Saint-Paul qui malgré son grand âge ne perdait aucun moment pour consoler le patient. »



Le supplice du régicide Damiens

[…]

Trois quart de siècle plus tard, voici le règlement rédigé par Léon Faucher "pour la Maison des jeunes détenus à Paris" :

Art. 17. La journée des détenus commencera à six heures du matin en hiver, à cinq heures en été. Le travail durera neuf heures par jour en toute saison. Deux heures par jour seront consacrées à l'enseignement. Le travail et la journée se termine à neuf heures en hiver, à huit heures en été.
Art. 18. Lever. Au premier roulement de tambour, les détenus doivent se lever et s'habiller en silence, pendant que le surveillant ouvre les portes des cellules. Au second roulement, ils doivent être debout et faire leur lit. AU troisième, ils se rangent par ordre pour aller à la chapelle où se fait la prière du matin. Il y a cinq minutes d'intervalle entre chaque roulement.
Art. 19. La prière est faite par l'aumônier et suivie d'une lecture morale ou religieuse. Cet exercice ne doit pas durer plus d'une demi-heure.
Art. 20. Travail. A six heures moins quart en été, à sept heures moins quart en hiver, les détenus descendent dans la cour où ils doivent se laver les mains et la figure, et recevoir une première distribution de pain. Immédiatement après, ils se forment par ateliers et se rendent au travail, qui doit commencer à six heures en été et à sept heures en hiver.
Art. 21. Repas. A dix heures, les détenus quittent le travail pour se rendre au réfectoire ; ils vont se laver les mains dans leurs cours, et se former par division. A près le déjeuner, récréation jusqu'à onze heures moins vingt minutes.
Art. 22. Ecole. A onze moins vingt minutes au roulement de tambour, les rangs se forment, on entre à l'école par division. La classe dure deux heures, employées alternativement à la lecture, au dessin linéaire et au calcul.
Art. 23. A une heure moins vingt minutes, les détenus quittent l'école par division et se rendent dans leurs cours pour la récréation. A une heure moins cinq minutes, au roulement de tambour, ils se reforment par atelier.
Art. 24. A une heure, les détenus doivent être rendus dans les ateliers : le travail dure jusqu'à quatre heures.
Art. 25. A quatre heures on quitte les ateliers pour se rendre dans les cours où les détenus se lavent les mains et se forment par division pour le réfectoire.
Art. 26. Le dîner et la récréation qui suit dure jusqu'à cinq heures : à ce moment les détenus rentrent dans les ateliers.
Art 27. A sept heures en été, à huit heures en hiver, le travail cesse ; on fait une distribution de pain dans les ateliers. Une lecture d'un quart d'heure ayant pour objet quelques notions instructives ou quelque trait touchant est fait par un détenu ou par un surveillant et suivie de la prière du soir.
Art. 28. A sept heures et demi en été, à huit heures et demi en hiver, les détenus doivent être rendus dans la cellule après le lavement des mains et l'inspection des vêtements faite dans les cours ; au premier roulement de tambour, se déshabiller, et au second se mettre au lit. On ferme les portes des cellules et les surveillants font la ronde dans les corridors, pour s'assurer de l'ordre et du "silence".


*  *

Voici donc un supplice et un emploi du temps. Ils ne sanctionnent pas les mêmes crimes, ils ne punissent pas le même genre de délinquants. Mais ils définissent bien, chacun, un certain style pénal. Moins d'un siècle les sépare. C'est l'époque ou fut redistribuée, en Europe, aux Etats-Unis, toute l'économie du châtiment. Époque des grands « scandales » pour la justice traditionnelle, époque des innombrables projets de réforme ; nouvelle théorie de la loi et du crime, nouvelle justification morale ou politique du droit de punir ; abolition des anciennes ordonnances, effacement des coutumes ; projet ou rédaction de codes « modernes » : Russie, 1769 ; Prusse, 1780 ; Pennsylvanie, et Toscane, 1786 ; Autriche, 1788 ; France, 1791, An IV, 1808 et 1810. Pour la justice pénale, un âge nouveau.

Parmi tant de modifications, j'en retiendrai une : la disparition des supplices. […] Des punitions moins immédiatement physiques, une certaine discrétion dans l'art de faire souffrir, un jeu de douleurs plus subtiles, plus feutrées, et dépouillées de leur faste visible, cela mérite qu'on lui fasse un sort particulier, n'étant sans doute rien de plus que l'effet de réaménagements plus profonds ? Et pourtant un fait est là : a disparu, en quelques dizaines d'années, le corps supplicié, dépecé, amputé, symboliquement marqué au visage ou à l'épaule, exposé vif ou mort, donné en spectacle. A disparu le corps comme cible majeure de la répression pénale.

A la fin du 18e siècle, au début du 19e, malgré quelques grands flamboiements, la sombre fête punitive est en train de s'éteindre. Dans cette transformation, deux processus se sont mêlés. Ils n'ont eu tout à fait ni la même chronologie ni les mêmes raisons d'être. D'un côté, l'effacement du spectacle punitif. Le cérémonial de la peine tend à entrer dans l'ombre, pour ne plus être qu'un nouvel acte de procédure ou d'administration. L'amende honorable en France avait été aboli une première fois en 1791, puis à nouveau en 1830 après un bref rétablissement ; le pilori est supprimé en 1789 ; pour l'Angleterre en 1837 ; les travaux publics que l'Autriche, la Suisse, et certains des États-Unis comme la Pennsylvanie faisaient pratiquer en pleine rue ou sur les grands chemins – forçats au collier de fer, en vêtements multicolores, boulets au pied, échangeant avec la foule des défis, des injures, des moqueries, des coups, des signes de rancune ou de complicité [3] – sont supprimés à peu près partout à la fin du 18e siècle, ou dans la première moitié du 19e. L'exposition avait été maintenu en France en 1831, malgré de violentes critiques - « scènes dégoûtantes », disait Réal [4] ; elles est abolie finalement en avril 1848. quant à la chaîne, qui traînait les bagnards à travers toute la France, jusqu'à Brest et Toulon, de décentes voitures cellulaires, peintes en noire, la remplacent en 1837. La punition a cessé peu à peu d'être une scène. Et tout ce qu'elle pouvait emporter de spectacle se trouvera désormais affecté d'un indice négatif ; comme si les fonctions de la cérémonie pénale cessaient, progressivement, d'être comprises, on soupçonne ce rite qui « concluait » le crime d'entretenir avec lui de louches parentés : de l'égaler, sinon de la dépasser en sauvagerie, d'accoutumer les spectateurs à une férocité dont on voulait les détourner, de leur montrer la fréquence des crimes, de faire ressembler le bourreau à un criminel, les juges à des meurtriers, d'inverser au dernier moment les rôles, de faire du supplicié un objet de pitié ou d'admiration. Beccaria, très tôt, l'avait dit : « L'assassinat que l'on nous présente comme un crime horrible, nous le voyons commettre froidement, sans remords [5]. » L'exécution publique est perçue maintenant comme un foyer où la violence se rallume.

La punition tendra donc à devenir la part la plus cachée du processus pénal. Ce qui entraîne plusieurs conséquences : elle quitte le domaine de la perception quotidienne, pour entrer dans celui de la conscience abstraite ; son efficacité, on la demande à sa fatalité, non à son intensité visible ; la certitude d'être puni, c'est cela, et non plus l'abominable théâtre, qui doit détourner du crime ; la mécanique exemplaire de la punition change ses rouages ; De ce fait, la justice ne prend plus en charge publiquement la part de violence qui est liée à son exercice. Qu'elle tue, elle aussi, ou qu'elle frappe, ce n'est plus la glorification de sa force, c'est un élément d'elle-même qu'elle est bien obligée de tolérer, mais dont il lui est difficile de faire état. Les notations de l'infamie se redistribuent : dans le châtiment spectacle, une horreur confuse jaillissait de l'échafaud ; elle enveloppait à la fois le bourreau et le condamné : et si elle était toujours prête à inverser en pitié ou en gloire la honte qui était infligé au supplicié, elle retournait régulièrement en infamie la violence légale de l'exécuteur. […] La disparition des supplices, c'est donc le spectacle qui s'efface ; mais aussi la prise sur le corps qui se dénoue. […] D'une façon générale, les pratiques punitives étaient devenues pudiques. Ne plus toucher au corps, ou le moins possible en tout cas, et pour atteindre en lui quelque chose qui n'est pas le corps lui-même. […]


Le fameux article 3 du code français de 1791 - « tout condamné à mort aura la tête tranchée » - porte cette triple signification : une mort égale pour tous (« Les délits du même genre seront punis par le même genre de peine, quels que soient le rang et l'état du coupable », disait la motion votée, sur proposition de Guillotin, le 1er décembre 1789) ; une seule mort par condamné, obtenue d'un seul coup et sans recours à ces supplices « longs et par conséquent cruels », comme la potence dénoncée par Le Peletier ; enfin le châtiment pour le seul condamné, puisque la décapitation, peine des nobles, est la moins infamante pour la famille du criminel [6]. la guillotine utilisée à partir de mars 1792, c'est la mécanique adéquate à ces principes. La mort y est réduite à un événement visible, mais instantané. Entre la loi, ou ceux qui la mettent en exécution, et le corps du criminel, le contact est réduit au moment d'un éclair. Pas d'affrontement physique ; le bourreau n'a plus qu'à être un horloger méticuleux. […] Presque sans toucher au corps, la guillotine supprime la vie, comme la prison ôte la liberté, ou une amende prélève des biens. Elle est censée appliquer la loi moins à un corps réel susceptible de douleur, qu'à un sujet juridique, détenteur, parmi d'autres droits, de celui d'exister. Elle devait avoir l'abstraction de la loi elle-même. […]

S'efface donc, au début du 19e siècle, le grand spectacle de la punition physique ; on esquive le corps supplicié ; on exclut du châtiment la mise en scène de la souffrance. On entre dans l'âge de la sobriété punitive. Cette disparition des supplices, on peut la considérer à peu près comme acquise vers les années 1830-1848. […] a cela s'ajoute que si l'essentiel de la transformation est acquise vers 1840, si les mécanismes de la punition ont pris alors leur nouveau type de fonctionnement, le processus est loin d'être achevé. La réduction du supplice est une tendance qui s'enracine dans la grande transformation des années 1760-1840 ; mais elle n'est pas accomplie ; et on peut dire que la pratique du supplice a hanté longtemps notre système pénal et l'habite encore. La guillotine, cette machinerie des morts rapides et discrètes, avait marqué en France une nouvelle éthique de la mort légale. Mais la révolution l'avait aussitôt habillée d'un grand rituel théâtral. Pendant des années, elle a fait spectacle. Il a fallu la déplacer jusqu'à la barrière Saint-Jacques, remplacer la charrette découverte par une voiture fermée, pousser rapidement le condamné du fourgon sur la planche, organiser des exécutions hâtives à des heures indues, placer finalement la guillotine dans l'enceinte des prisons et la rendre inaccessible au public (après l'exécution de Weidmann en 1939 [I]), barrer les rues qui donnent accès à la prison ou l'échafaud est caché, et où l'exécution se déroule en secret (exécution de Buffet et de Bontemps à la santé en 1972), poursuivre en justice les témoins qui racontent la scène, pour que l'exécution cesse d'être un spectacle et pour qu'elle demeure entre la justice et son condamné un étrange secret. Il suffit d'évoquer tant de précautions pour comprendre que la mort pénale reste en son fond, aujourd'hui encore, un spectacle qu'on a besoin, justement, d'interdire.

Michel Foucault

Felix Vallotton


La cérémonie


Les historiens du droit et de la justice, s'accordent sur le fait, qu'en Europe de l'Ancien régime, les exécutions publiques et les souffrances infligées aux condamnés, étaient autant une fête sacrée et populaire orchestrée par l’État, qu'une cérémonie chrétienne. Un rituel devant être un puissant appareil de communication déployé par le pouvoir séculier et appuyé par le clergé pour inculquer une idéologie de l’obéissance, un cérémonial d’État déclarant et représentant la puissance du pouvoir politique. Exemplaire, l’échafaud devait inspirer le respect de l’ordre public en contenant par la peur du châtiment ceux qui cherchaient à désobéir. 

La mise en scène urbaine des spectacles de l’exécution s'opérait non seulement sur la grand'place d'une ville, ou bien à proximité du lieu du crime, mais également tout au long du parcours menant le condamné de la prison au lieu d'exécution, qui se devait, pour expier ses crimes et implorer le pardon divin, "faire amende honorable" sur le parvis d'une église ou d'une cathédrale. L'espace urbain de l'exécution pouvait s'étendre à une ville entière, pour quelques heures, voire une journée selon la personnalité suppliciée, ou la nature de ses crimes. 

Dans le processus d'humanisation des exécutions publiques par supplices, Pascal Bastien évoque une longue progression, qui débute probablement dès la fin du moyen-âge, par de nouvelles dispositions dont notamment la disparition des marques sur le visage, ou bien de l’essorillement au profit de la flétrissure sur l’épaule ; ce « ne fut sans doute pas la conséquence d’une nouvelle sensibilité gagnant les masses ; il s’agirait plutôt d’une volonté consciente de l’État permettant une éventuelle réinsertion du condamné dans la communauté, tout en inscrivant sur son corps l’insigne du pouvoir le révélant comme récidiviste. » Puis le recours au retentum, une disposition secrète arrêtée par les juges pour que le criminel n’eût pas à souffrir jusqu’à mort naturelle les tourments du supplice auquel il avait été condamné. Une mesure d’indulgence qui, tout du moins, était appliqué pour les crimes les moins odieux. Ainsi, seul le corps du supplicié déjà occis, était offert au spectacle de la foule. Une pratique qui semble-t-il devint courante au fil du temps, du fait de l'impossibilité pour les magistrats du XVIIIe siècle sensibles à la rigueur excessive des châtiments, de réformer, d'inventer de nouvelles peines ou de condamner à une peine plus légère que celle dictée par la jurisprudence. Le libraire parisien Hardy signalait souvent dans son journal l’emploi du retentum, témoignage qui s’appliquait au vu et au su des spectateurs : le 26 août 1778, Louis Granger, condamné à « être rompu vif » à Paris, fut  « exécuté à mort et étranglé avant que de recevoir les coups ». Public, le retentum adoucissait un système judiciaire dont la survie et l’efficacité dépendaient de son immutabilité : dans un rituel traduisant par la permanence des gestes et des formules une promesse de continuité, de stabilité et de solidité de l’État, la brutalité n’était perçue que dans un mouvement inattendu et non prescrit par la tradition.


L'on pourrait évoquer le sadisme et le voyeurisme des foules urbaines pour expliquer un tel engouement ; mais les citadins entretenaient d'autres rapports avec la souffrance et la mort, qui jusqu'au début du 19e siècle, étaient omniprésentes dans les cités : elles y régnaient ; outre le cortège des morts et mutilés des guerres et de l'inquisition, les taux de mortalité extrêmement élevés dus aux ravages des épidémies et de la médecine, mais aussi la proximité des cimetières, et des abattoirs. Les villes étaient le théâtre quotidien de la plus grande morbidité. Ainsi, pour Richard Evans, « la souffrance physique [du condamné] était acceptée comme un malheur» et de fait, au 18e siècle, les supplices sur l'échafaud étaient plus enviables que celles d'une lente agonie d'un pestiféré, du sort peu enviable d'un lépreux, ou d'autres malades alors incurables.


La guillotine

Un spectacle urbain de la mort particulièrement apprécié des populations des villes, et notamment des parisiens. À Paris, la foule réclame ses réjouissances, et si elle peut éprouver de la compassion ou de la pitié pour un condamné, et demander sa grâce – c'est-à-dire abréger ses souffrances -, elle peut applaudir à chaque coup du bourreau lorsqu'il s'agit d'un supplicié ayant commis des actes particulièrement odieux. Emmanuel Taïeb évoque le premier guillotinage, en 1792, où la foule parisienne déçue, réclame le retour de la potence et des châtiments connus. L’impact idéologique et moral des réformateurs et des progressistes du Siècle des Lumières, dans la critique de l'inhumanité du spectacle urbain de la mise à mort se heurte à l'opinion publique, et à certains esprits conservateurs et obscurantistes. Ainsi, l'ingénieux marquis de Sade imaginera-t-il de monstrueuses guillotines, celle par exemple évoquée dans La Nouvelle Justine, dont la particularité est de faire durer le plus longtemps possible la jouissance du morbide du spectacle, c'est-à-dire, de déchirer lentement la chair du cou. Emmanuel Taïeb note qu'il « faut aussi rétablir la diversité des châtiments que la Révolution a effacée. Ainsi, dans La Philosophie dans le boudoir, la perspective d'organiser une mise à mort enflamme l'imagination des personnages, qui rivalisent de propositions : pendaison, roue, jusqu'à la contamination par une maladie vénérienne... »





L'échafaud 


Le 25 novembre 1870, par un décret du gouvernement provisoire, l'échafaud est supprimé : la guillotine est désormais placée au ras du sol ; et à présent seuls les premiers rangs de la foule peuvent jouir du spectacle, et difficilement car une barrière de gendarmes occupe cette place pour contenir la foule et en même temps faire obstacle aux regards. L'estrade supprimée, la cérémonie devient invisible pour la plupart des spectateurs. Les photographies montrent cependant des cérémonies se déroulant encore sur des grand'places et des curieux aux fenêtres qui peuvent encore espérer apercevoir la mise à mort.

Les travaux du baron Haussmann à Paris répondaient à cette volonté de l'Etat et des progressistes, d'une mise en invisibilité de « spectacles » publics dégradant acceptés jusqu'alors : le système des égouts était autant une réponse aux épidémies de choléra – les germes franchissaient allègrement et démocratiquement les frontières des quartiers pauvres – qu'une hygiénisation de l’espace urbain affligé par les déchets de toutes sortes encombrant les rues, par les eaux usées, sales et malodorantes ; ou le déplacement des abattoirs et autres activités liées aux commerces des cadavres d'animaux, où l'on retrouve également des considérations olfactives. Ce réaménagement dans la ville participe de la fabrication d’un « homme sensible c, aux odeurs, au sang, aux lieux et bâtiments chargés négativement, à la douleur, à la souffrance et à la violence mortifère, qui n’accepte plus leur proximité, et désire un apaisement visuel de l’espace urbain. Pour Emmanuel Taïeb « la dépublicisation des exécutions est saisie par la politique hygiéniste de la ville, qui entend en expulser tout ce qui inquiète ou trouble la sensorialité. Disparaît ainsi du champ visuel les éléments rappelant la mort ou la violence, […] et on exile la guillotine aux confins des habitations. Dans ce contexte, le mode de punir français, qui est essentiellement un spectacle sanguinolent, ne parvient pas à apparaître comme une mort « propre » — comme semble alors l’être la pendaison ou l’électrocution naissante —, et reste une atteinte subite et violente à l’intégrité du corps.»



La Commune de Paris


L'action des grands hommes d'esprit, des réformateurs et des abolitionnistes avait permis la transition de la théâtralisation à la neutralisation du cérémonial public. Les exécutions guillotinaires en place publique n'étaient plus l'occasion de festivité et le lieu de grands rassemblements. La foule ne s'est pour autant « humanisée » : si les communards avaient brisé la guillotine parisienne, aux lendemains de la défaite de la révolution de 1871, Thiers et son gouvernement n'aura de cesse d'exhiber à la haine de la foule, les cadavres des communards tandis que l'on se pressait pour railler et insulter les malheureuses prisonnières dans les sordides camps de détention. Des scènes dignes d'un lointain moyen-âge resurgissent, décrites par Lissagaray :

« ''Le sol est jonché de leurs cadavres, télégraphia M. Thiers à ses préfets ; ce spectacle affreux servira de leçon.'' Quoi d’étonnant qu’avec de pareils chefs la fureur du soldat atteignît à une ivresse telle que la mort la soûlait encore. Le dimanche 28, le long de la mairie du XIe où étaient adossés des cadavres, nous vîmes un fusilier marin dévider de sa baïonnette les boyaux qui coulaient du ventre d’une femme ; des soldats, sur la poitrine des fédérés s’amusaient à mettre des écriteaux : Assassin, voleur, ivrogne, et, dans leur bouche, enfonçaient des goulots de bouteilles. […] Il fallut malgré tout mettre un terme à cette leçon de choses. La peste, non la pitié, venait. […] Les captifs, formés en longues chaînes, tantôt libres, tantôt, comme en Juin 48, reliés par des cordes de manière à ne former qu’un bloc étaient acheminés sur Versailles. Devant les églises des quartiers riches, on les forçait à s’agenouiller, tête nue, pendant que la tourbe des laquais, des élégants et des filles criait : ''A mort ! à mort ! N’allez pas plus loin ! Fusillez-les ici !'' […] Les premiers convois furent promenés en spectacle dans les rues de Versailles. […] Le camp de Satory devint l’excursion favorite de la bonne compagnie versaillaise. Le capitaine Aubry en faisait les honneurs aux dames, aux députés, aux gens de lettres comme Dumas fils en quête d’études sociales, leur montrait ses sujets grouillant dans la boue, rongeant quelques biscuits, prenant des lampées à la mare où les gardiens ne se gênaient pas pour faire leurs ordures. »


Dès lors, et plus que jamais, les élites de Paris interdiront et restreindront les grands rassemblements populaires jugés dangereux, comme ce fut le cas avec le Carnaval qui disparaît progressivement de l'espace parisien. L'on interdit pendant longtemps l'accès au Mur des fédérés du Père Lachaise à Paris, ainsi que les processions commémoratives. L'on craint après la Commune, la violence révolutionnaire des foules, et l'on veut leur ôter la moindre occasion de réunion, outre celles émanant de l'Eglise et celles glorifiant la République souveraine ou l'arrivée d'un monarque étranger. L'on tend à pacifier l'espace public, et minimiser le risque d'une émeute ou d'une insurrection. Emmanuel Taïeb analyse que la foule et ses débordements « qui entoure l’échafaud est perçue comme grossière, populacière, hurlante, bref ! non seulement dangereuse quant au maintien de l’ordre, mais également incapable d’être éduquée par le spectacle qu’elle regarde, ce qui fait perdre sa raison d’être à l’exécution. »



Les « bonnes moeurs »


Pour autant, le rituel de l'exécution publique perdure : environ cinq cent soixante exécutions publiques entre 1870 et 1939. Cependant, si la peine capitale reste un des instruments incontestés de la justice, l'archaïsme de la guillotine publique indispose, d'autant plus que des troubles surviennent fréquemment après les cérémonies, notamment à Paris, évoqués par Emmanuel Taïeb :

« Ainsi, les désordres entourant les exécutions seraient exclusivement l’apanage de Paris. La cour d’appel de Bourges rappelle «qu’aucun de ces désordres ne se produit en dehors de Paris, et qu’en province, comme dans nos colonies, des sentiments tout différents dominent». Même affirmation chez les juges de Douai: « Quant aux scandales qui ont été signalés à certaines exécutions, ils sont excessivement rares dans les Départements, et ne se produisent guère qu’à Paris.» Si Bourges n’a pas connu d’exécution depuis très longtemps, assurément les juges de Douai tentent de renvoyer artificiellement Paris à sa violence urbaine supposée, car la dernière exécution qui s’est déroulée dans le Nord, celle du parricide Henri Masquelin, le 12 avril 1884, n’a pas dérogé aux désordres. Le Petit journal ne s’y attarde pas, mais Le Cri du peuple, le journal de Jules Vallès, n’a pas de mots assez durs pour condamner à la fois cette exécution et les conditions de son déroulement. L’article relatant l’exécution de Masquelin raconte ainsi les réclamations de la population de Madeleine-lès-Lille, le village où le crime avait été commis, qui voulait s’emparer du condamné et le mettre à mort sur la place principale. Et à Douai : «déjà la nouvelle a couru dans la ville comme une traînée de poudre. – C’est pour aujourd’hui! – Et tout ensommeillés, s’arrachant aux chaleurs des lits, les habitants de Douai – oh ! les gens doux bons, pacifiques! – de tous côtés accourent. Bientôt la foule est considérable. »

Plus loin,

« la foule reflue, se tasse, mécontente. Quelques uns, certes, voudraient “toucher” la guillotine, comme il s’est trouvé à Cherbourg des gens qui voulaient “toucher” Gambetta ». Les désordres ne sont pas le monopole de la capitale, la sensibilité et la fascination sont identiques sur tout le territoire. Ce que confirme d’ailleurs le procureur général de Douai. Il en saisit immédiatement l’équilibre, se déclarant favorable à la peine de mort, tout en constatant les désordres bien réels de la dernière exécution ayant eu lieu à Douai : « Assurément, les scandales qui se produisent à Paris sur lesquels il est inutile d’insister, n’existent pas au même degré en province, mais ils sont assez graves cependant et c’est contre toute évidence que l’on voudrait les nier. », commence-t-il. Et, revenant sur l’épisode narré par Le Cri, il poursuit : « tout récemment encore, Masquelin était condamné à mort pour parricide. La Cour de Douai avait ordonné que l’exécution aurait lieu au chef-lieu de la Cour d’appel. Dans les jours qui la précédèrent, les habitants de la Madeleine, près Lille, où le crime avait été commis, demandèrent par la voix des journaux que l’échafaud fut dressé à la Madeleine. Était-ce le désir d’assister à ce spectacle avec les sentiments de recueillement qu’il comporte ? […] assurément non. La principale raison invoquée était, pour le moins, étrange : les cabaretiers et aubergistes n’hésitaient pas à prétendre qu’on leur causait un préjudice en les privant d’une exécution qui devait, en attirant un certain nombre de curieux, amener des consommateurs à leurs établissements.»

D’autres procureurs tentent d’introduire des nuances dans la géographie des désordres. Ainsi de celui de Montpellier qui, à propos des scandales, écrit : «Il semble que ces faits ne se sont produits que dans les plus grandes villes de France, où les repris de justice sont nombreux, se rendent aux exécutions et occupent les premières places. Les villes de moyenne importance et les campagnes paraissent éprouver encore une sorte d’angoisse quand se répand l’annonce d’une prochaine exécution ; et l’attitude du public conserve l’empreinte de cette émotion poignante ; il est froid, recueilli, et se retire profondément troublé. J’estime, toutefois, qu’il n’y a pas lieu de distinguer entre les villes et les campagnes, et que les lois doivent être faites pour les agglomérations où les désordres à réprimer se produisent. »

Quant au procureur de Paris, relatant son expérience personnelle avant d’occuper ce poste, il confirme la présence de conduites scandaleuses en province: « Il n’y avait dans les esprits, ni sur les visages aucun sentiment de recueillement ou de décence; on courrait à l’exécution comme à une fête ou à un spectacle. L’exécution terminée, les mêmes manifestations se produisaient au retour de la foule ; la populace surexcitée avait perdu pour la journée le sentiment du travail, et ce n’était plus jusqu’à une heure avancée de la nuit que des libations, des orgies.» Il rapporte même un assassinat commis à l’issue d’une exécution capitale…

À Paris, la banalisation des exécutions n’a pas émoussé la curiosité populaire, tandis qu’à l’inverse la rareté des exécutions dans les villes de province les rend d’autant plus attrayantes. Ce que saisissent les cours qui ont minimisé le niveau de scandale, c’est le fossé naissant entre les sensibilités des autorités parisiennes soucieuses de maîtriser la violence, celle propre à la peine de mort même, comme celle qui peut surgir dans les campagnes, et leurs propres sensibilités qui s’accommodent bien de quelques exécutions sporadiques, et entendent les conserver. D’où le renvoi de l’ordre public parisien à son incurie, tandis que les juges réaffirment leur maîtrise des situations d’exécution, et tordent le cou à la vision parisianiste de campagnes arriérées et violentes, toujours prêtes à la fronde et aux pires désordres. Ces cours posent aussi clairement leur volonté « rétentionniste». Mais l’échantillon des réponses est insuffisant pour élaborer une hypothèse tendant à montrer la résistance à la suppression de la publicité des départements proches de Paris ou contenant une ville de moyenne importance, qui seraient désireux de se défier de la capitale perçue comme décadente. Ce qui paraît plus visible est la tentative de faire accréditer une vision de Paris comme intrinsèquement dangereuse, là où les campagnes resteraient à l’écart des violences et de cette criminalité proprement urbaine. »

La république ne peut plus s’encombrer de ce moment récurrent, d’ampleur nationale, où le public et son agitation prennent le pas sur la solennité de l’exécution, finissant par en faire ressortir les aspects obscènes et la violence. Les moeurs publiques tolèrent le maintien de la peine capitale, mais c’est son application publique, parce qu’elle est l’occasion de désordres répétés, qui leur porte atteinte. Emmanuel Taïeb, analyse que « Entre les années 1860 et la première moitié du XXe siècle, au moins les deux tiers des 90 villes ayant connu une exécution ou plus décident de procéder aux exécutions près de la prison où est détenu le condamné à mort. Pour Paris, par exemple, une ordonnance du préfet de la Seine du 20 janvier 1832 institue le lieu d’exécution à la Barrière Saint-Jacques. Mais comme à la fin de 1836, le dépôt des condamnés passe de la prison de Bicêtre à celle de la Grande Roquette, le lieu d’exécution est déplacé juste devant elle par un arrêté préfectoral du 29 novembre 1851. Les exécutions s’opèrent à cet emplacement pendant près d’un demi-siècle, jusqu’aux travaux de démolition de la Grande Roquette, dans les années 1890. A partir de 1909, et jusqu’en 1939, les exécutions ont lieu devant la nouvelle prison de la Santé. »  Sur tout le territoire national, les exécutions devront s’effectuer non loin du lieu de détention du condamné à mort, pour éviter un long transport qui l’exposerait plus que nécessaire. La guillotine est désormais dressée à quelques mètres de la porte principale de la prison. 





Ce n'est qu'en 1939, que la France décide de dissimuler aux regards – malsains – du public les exécutions capitales ; et ce sera suite à ce qui fut considéré comme le « scandale » de l'exécution du criminel Eugen Weidmann. Le 17 juin 1939, jour de l'exécution - et un des jours les plus longs de l'année -, un incident provoque un retard d'une heure, et l'exécution prévue à Versailles à 4 heures du matin, s'effectue à l'aube naissante. Les reporters sont présents et profitent de la clarté pour photographier et filmer la scène. Il y avait eu un précédent, lors de la triple exécution de Valence, trente ans auparavant. Mais il n'y avait qu'un seul photographe. Sont présents pour cette exécution, une dizaine de reporters, et à une fenêtre d'un immeuble est disposée une caméra. Plan après plan, la technique photographique permettra de suivre chaque pas du condamné le menant vers sa mort. Un des journaux à grand tirage publie une photo de l'exécution à la Une ; qui sera lu par Edouard Daladier – socialiste -, président du Conseil et ministre de la Défense, personnage influent du président de la République, qui s'insurge contre telle publicité d'un gouvernement qui se veut progressiste. D'autant plus que la presse du monde entier publia également les photographies de la scène ; le gouvernement socialiste ne peut s’accommoder de ce sang versé en place publique, et des critiques des abolitionnistes. Le 24 juin, à l'Elysée, le Conseil des ministres se réunit, et Mr Daladier soumet à la signature d'Albert Lebrun huit décrets-lois, dont la suppression de la publicité des exécutions capitales.





Monsieur le Président,

Aux termes de l'article 26 du code pénal, les exécutions capitales doivent avoir lieu sur " sur l'une des places publiques du lieu qui sera indiqué par l'arrêt de condamnation ". Ce texte, dont les auteurs attendaient un effet moralisateur, a pratiquement donné des résultats opposés.

Déjà, en raison de manifestations regrettables qui ont marqué parfois les exécutions capitales, la publicité a été considérablement réduite et une proposition de loi, adoptée par le Sénat le 5 décembre 1898 tendait même à supprimer complètement l'admission du public à ces exécutions.

Il nous a paru que le moment était venu de réaliser cette réforme, désirable à tous les égards et c'est dans ce but que nous avons l'honneur de soumettre à votre agrément le présent projet de décret.

Nous vous prions d'agréer, monsieur le Président, l'hommage de notre profond respect.


Le président du conseil, ministre de la défense nationale et de la guerre,

EDOUARD DALADIER.


La loi martiale nazie qui régissait la France pendant l'occupation utilisa la guillotine comme instrument de mise à mort pour des résistants, et notamment communistes, faisant ainsi de leur combat, un acte purement criminel, au contraire de la fusillade, accordée généralement aux militaires et partisans. Le 1er mai 1944, neuf exécutions de résistants ensanglantèrent le sol de la cour de la prison de la Santé à Paris. La guillotine réapparaît en 1946, pour s'occuper du célèbre criminel : le docteur Petiot. C'est l'âge d'or de la guillotine : environ 25 exécutions par an, de 1947 à 1951. l'on hésite pas à guillotiner les partisans du FLN algérien : le 19 juin 1956, Ahmed Zabana, est le premier condamné à mort de la Guerre d’Algérie : l'indépendance de l'Algérie était considérée comme un crime – l'on rejoint le nazisme. Le dernier emploi de la « Veuve » eut lieu le 10 septembre 1977 à Marseille. Une décision fut prise en mars 1978 : tous les condamnés à mort de France seraient transférés à la prison de Fresnes, unique lieu d'exécution capitale.



Dès la campagne présidentielle de 1981, le candidat François Mitterrand avait évoqué le sujet de l'abolition de la peine de mort : « ...dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort... Je ferais ce que j'aurais à faire dans le cadre d'une loi que j'estime excessive, c'est-à-dire régalienne, un pouvoir excessif donné à un seul homme : disposer de la vie d'un autre. Mais ma disposition est celle d'un homme qui ne ferait pas procéder à des exécutions capitales... ». Président, il gracie Philippe Maurice ; et l'avocat Robert Badinter, Ministre de la Justice nommé le 23 juin 1981, demande l'abolition de la peine de mort en France. Le 17 et le 18 septembre 1981, devant l'Assemblée Nationale, Badinter fait preuve de tout son talent et le projet est voté, le 18 septembre, 363 voix contre 117. Le 28 septembre, on prononce la dernière condamnation à mort de France. Le mercredi 30 septembre 1981, le Sénat adopte le même texte par 161 voix contre 126. Le 10 octobre, le Journal Officiel promulgue la loi 81-908, en date du 09 octobre, comprenant neuf articles, dont le premier déclare "La peine de mort est abolie". La guillotine est remisée dans son hangar de Fresnes, le dernier bourreau en activité Marcel Chevalier et ses aides sont "remerciés".

L’anecdote est célèbre : le 21 octobre 1981, devant la Cour d'assises de Paris, le président de la Cour expose au prévenu "accusé de l'assassinat de votre jeune beau-frère, de séquestration et de proxénétisme, en conséquence, vous risquez la peine de mort..."
L'avocat général toussote :
Mr le Président, la peine capitale est abolie, la loi est déjà votée...
Ah bon, déjà? Très bien, passons.
..

Franquin | Idées Noires


EPILOGUES

Emmanuel Taïeb, dans son ouvrage faisant référence, s'applique à mesurer les grands retards du « pays des droits de l'Homme », la France, concernant la fin de la publicité des exécutions – faite en 1860 aux Pays-Bas, 1868 en Angleterre, entre 1851 et 1863 dans les États allemands, en 1873 en Autriche, en 1877 en Suède, ect. [ 1939 en France] ; et l'abolition de la peine de mort - 1867 au Venezuela, et au Portugal, 1870 aux Pays-Bas, 1964 en Angleterre, etc, [1981 en France]. Ces retards républicains de « sauts démocratiques » - comme d'ailleurs celui du droit de vote des femmes – seraient l'oeuvre d'un conservatisme et rétentionnisme assimilés au mouvement gaulliste – au gouvernement entre l'après-guerre et 1981 -, opposé à la sensibilité humanitariste socialiste symbolisée par les lois d'Eugène Daladier et de François Mitterrand. Des changements qui ne se produisent pas sous la pression du peuple, plutôt conservateur en matière d'exécution, prévient Taïeb ; comme plus tôt, il avait mal accueilli la guillotine, regrettant longtemps les exécutions interminables de l'Ancien Régime :

« La mise à mort est un spectacle recherché ou, au contraire, considéré comme obscène, en fonction de ce qu'une société accepte de voir dans son espace public, et également du rapport à la mort qu'elle entretient. Le rite de l'exécution est pensé et organisé pour être regardé. Il ne saurait cependant y avoir d'un côté le « pouvoir » chargé de donner à voir l'exécution et de l'autre la masse passive des spectateurs, mais une sensibilité commune du regard qui fait qu'une exécution est montrable, et visible, ou qu'elle ne l'est plus. Le pouvoir est donc pris dans cette tension permanente entre ce qu'il lui est possible de montrer et ce qu'il lui est possible de soustraire au regard. L'instance qui donne à voir l'exécution entend en tirer un certain nombre de bénéfices, tant politiques que judiciaires. Les exécutions offertes au regard dans l'espace public sont donc censées produire des effets précis d'intimidation et d'exemplarité. Et le caractère performatif de l'ensemble ne peut exister que si les exécutions sont soumises au regard. En France, le regard sur l'exécution a évolué : une étroite proximité avec la mise à mort, un malaise ensuite, quand les modes de punir changent, politiquement et techniquement, puis l'exécution, se refusant à toute publicisation, devenue « secrète », doit affronter la dissimulation qui la rend suspecte, et savoir à quel regard elle se destine maintenant.»



La fin des supplices et de l'exécution en place publique, ne correspond pas à un quelconque nouvel humanisme car l'administration de la justice, au milieu du 19e siècle, se dota de nouveaux instruments de tortures morales, psychologiques et physiques ; dont le cahot, les travaux forcés, l'exil,  de techniques carcérales issues du panoptisme, etc., et le bagne implanté dans des zones insalubres ou difficilement habitables, comme ce fut le cas pour celui de Cayenne, ou l'île des Pins en Nouvelle-Calédonie. Puis, plus tard dans les geôles inhumaines des colonies, à Hanoï comme à Alger, l'armée française élabora des techniques de torture contre les partisans de l'indépendance ; plus simplement, on y assassinait au nom de la raison d'Etat et de la sécurité nationale.

Pour les condamnés de droit public en France, il ne s'agit plus d'agir seulement sur le corps, mais sur l'âme des détenus. Michel Foucault décrypta cette évolution vers une pénalité de l'incorporel :

« Quant à la prise sur le corps, elle non plus n'est pas trouvée dénuée entièrement au milieu du 19e siècle. Sans doute la peine a cessé d'être centrée sur le supplice comme technique de souffrance ; elle a pris pour objet principal la perte d'un droit ou d'un bien. Mais un châtiment comme les travaux forcés ou même comme la prison – pure privation de liberté – n'a jamais fonctionné sans un certain supplément punitif qui concerne bien le corps lui-même : rationnement alimentaire, privation sexuelle, coups, cachot. Conséquence non voulue, mais inévitable les plus explicites a toujours ménagé une certaine mesure de souffrance corporelle. La critique souvent faite au système pénitentiaire, dans la première moitié du 19e siècle (la prison n'est pas suffisamment punitive : les détenus ont moins faim, moins froid, sont moins privés au total que beaucoup de pauvres ou même d'ouvriers) indique un postulat qui n'a jamais été levé : il est juste qu'un condamné souffre physiquement plus que les autres hommes. La peine se dissocie mal d'un supplément de douleur physique. Que serait un châtiment incorporel ?

Demeure donc un fond « suppliciant » dans les mécanismes modernes de la justice criminelle – un fond qui n'est pas tout à fait maîtrisé, mais qui est enveloppé, de plus en plus largement, par une pénalité de l'incorporel. »


Tote Trakte


Dans les cas les plus extrêmes, l'emprisonnement devient une période de souffrance devant aboutir à la déchéance psychologique, pouvant atteindre la folie, de l'interné : l'Etat se dédouane ainsi de sa culpabilité, mais non de sa responsabilité. A la suite des expériences militaires françaises, les dictatures du monde entier et les Etats-Unis développèrent de nouveaux modèles et conditions d'incarcération « psychologiques » destinés en particulier aux révolutionnaires. Les premières expériences concernant la "privation sensorielle" ont été réalisées au cours des années 1950 et 1960 aux Etats-Unis, dans le cadre des programmes de la CIA appelés "Blue Bird", "M.K. Ultra" et "Milk Delta" rendus publics en 1977. La "privation sensorielle" consiste à réduire et si possible à annuler toute différence de perception (jour/nuit, silence/bruit, etc.), et à limiter au maximum tout contact avec le personnel pénitentiaire et bien sûr les autres détenus. Dans un isolement total, aucun changement acoustique ou visuel ne doit parvenir au sujet placé dans un milieu artificiel approprié. Les organes des sens, alors privés de toute stimulation, subissent une atrophie comparable à l'atrophie des muscles à la suite d'une immobilisation forcée et prolongée. 

En Allemagne fédérale, les expérimentations sur la privation sensorielle ont commencé en 1971, année des premières arrestations des militants de la RAF, à la clinique psychiatrique et neurologique de Hambourg. Elles seront mise en oeuvre notamment au quartier général de la section silencieuse de Cologne-Ossendorf, une « section morte » (Tote Trakte), définie comme telle en raison de la faiblesse extrême du niveau de stimulation des sens. Ce quartier est situé dans une des ailes du bâtiment "Psychiatrie Femmes" de la prison spécialement aménagée pour être isolée acoustiquement. Ulricke Meinhoff, et pour des périodes plus courtes Astrid Proll et Gudrun Ensslin, y seront incarcérées. Les prisonnières de l'aile spéciale de Cologne-Ossendorf vivaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre sans milieu ambiant discernable. Les cellules situées au-dessus et à côté des leurs sont restées inoccupées le temps de leur détention de sorte qu'aucun bruit extérieur ne pouvait leur parvenir. Les murs et l'ameublement de la cellule étaient peints en blanc et la lumière du jour ne pénétrait dans les cellules que par une étroite fente recouverte d'un très fin grillage. Ces conditions de détention ont des conséquences terribles. Dans ce silence, cette monochromie artificielle, où les sens ne sont jamais sollicités, l'être humain est atteint dans sa totalité : le sens de l'orientation, l'intelligence, la faculté de concentration sont gravement atteints. Astrid Proll, internée pendant cinq mois dans cette section spéciale a du être replacée dans des conditions normales de détention au début de 1973, avant l'ouverture du procès, pour qu'elle puisse être en mesure d'y participer. Elle dut finalement être transférée dans une maison de repos en 1975, son état ne lui permettant plus de survivre en détention. Ces traitements seront particulièrement infligés à Ulrike Meinhof, reconnue et appréciée parmi l'intelligentsia de gauche et principale théoricienne, donc dangereuse, selon l'Etat. Le parquet général alla même jusqu'à examiner la possibilité d'une intervention chirurgicale, afin d'expertiser son état mental, par une opération de scintigraphie du cerveau. Seule la mobilisation de l'opinion publique, alertée par les conférences de presse des avocats décidèrent le Parquet à abandonner ce projet. Ulrike Meinhof témoignera de ses souffrances dans cette Lettre du couloir de la mort (1972) [II].

La prison n’est pas l’alternative à la mort, elle porte la mort avec elle
écrivait Michel Foucault. 

Le système carcéral français, vétuste, défaillant est régulièrement condamné par la Cour européenne, pour violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme qui rappelle que "Nul ne peut être soumis à des traitements dégradants". Les prisonniers de France, dans leur grande majorité, sont effectivement soumis à une forme de torture psychologique : le taux de suicide dans les geôles de la République est l'un des plus élevés d'Europe, tous les trois jours un détenu met fin à ses souffrances [rapport de l'Observatoire International des Prisons  2011]. L'on y apprend l'insuffisance du
 budget alloué par l'Etat pour une journée de détention : 77 € en France contre 112 € en Belgique, 124 € au Royaume-Uni et 149 € en Italie [soit le double]. Les photographies de la prison des Baumettes à Marseille, prises en 2012 sont éloquentes.  

Mais peu importe qu'elles soient dégradées, vétustes ou neuves, les prisons sont, dans l'impossible hiérarchie des gravités faites à la personne humaine incarcérée,  des lieux de torture comme l'affirme un détenu* ; les "zones d'ombre de notre République", reconnaissait en 2007, en personne le président N. Sarkozy ; c'est dire. 









NOTES

[1] Pièces originales et procédures du procès fait à Robert François Damiens, 1757, t,III.
[2] Gazette d'Amsterdam, 1er avril 1757.
[3] Robert Vaux, Notice, 1937.
[4] Archives parlementaires, 1831.
[5] C de Beccaria. Traité des délits et des peines, 1764.


[I] Dernière exécution publique à Paris, Boulevard Argao, le 2 juin 1939 à 3h57, de Max Bloch, assassin des époux Gutowitz [11 mai 1938]. Dernière exécution publique en France le 17 juin 1939 [Eugen Weidmann, à Versailles] ; première exécution capitale dans l'enceinte d'une prison le 19 juillet 1939, de Dehaene à Saint Brieux. Dernière exécution capitale en France, le 10 septembre 1977, à Marseille de Hamida Djandoubi 28 ans, pour viol, torture et assassinat d'Elisabeth Bousquet, son ex-compagne. La liste des condamnés à mort par guillotine est disponible sur ce site :

[II] Sentir ta tête exploser (sentir ta boîte crânienne sur le point d’éclater en morceaux)
sentir ta moelle épinière te remonter au cerveau à force d’être comprimée
sentir ton cerveau comme un fruit sec
se sentir sans cesse et inconsciemment et comme électriquement téléguidée
sentir qu’on te vole tes associations d’idées
sentir ton âme pisser de ton corps, comme si tu n’arrivais plus à fixer l’eau
sentir la cellule bouger. Tu te réveilles, tu ouvres les yeux : la cellule bouge.
L’après-midi quand il y a du soleil, ça s’arrête tout d’un coup.
Mais elle bouge toujours, tu n’arrives pas à te dépêtrer de cette sensation
Impossible de savoir si tu trembles de froid ou de fièvre
impossible de t’expliquer pourquoi tu trembles, pourquoi tu gèles.
Pour parler de façon simplement audible, il te faut faire effort, il faut presque
hurler, comme pour parler très fort
Te sentir devenir muette
Impossible de te rappeler le sens des mots, sinon très vaguement
Les sifflantes - s, ss, tz, sch -, supplice intolérable
Les gardiens, les visites, la cour - réalité de celluloïd
Maux de tête
Flashes
Ne plus maîtriser la construction des phrases, la grammaire, la syntaxe.
Si tu écris - au bout de deux lignes, impossible de te rappeler le début de la première
Sentir que tu te consumes au dedans
sentir que si tu étais libérée, dire ce qu’il en est, ce serait exactement comme jeter de l’eau bouillante à la gueule des autres et les ébouillanter, les défigurer à vie

Une agressivité folle, sans exutoire.
C’est le pire.
Être persuadée que tu n’as pas la moindre chance de t’en tirer : et impossible de faire entendre ça.
Des visites, il ne te reste rien.
Une demi-heure après, impossible de te rappeler, sauf de façon mécanique, si ça a eu lieu aujourd’hui ou la semaine dernière
Le bain de la semaine, c’est la chance de se laisser aller, de reprendre des forces pour un bref instant - pour quelques heures
Sentir le temps et l’espace irrémédiablement imbriqués l’un dans l’autre et te sentir vaciller, piégée dans un labyrinthe de glaces déformantes
Et après : la terrible euphorie d’entendre quelque chose - qui différencie le jour de la nuit acoustique
Sentir que maintenant le temps repart, le cerveau se dilate, la moelle épinière se remet en place pour des semaines
Et te sentir comme dépiautée
Bourdonnements d’oreilles, et au réveil te sentir comme rouée de coups
Et bouger au ralenti
Te sentir comme enfermée dans une cuve plombée, et sous vide
Et après : choc, comme si une plaque de fer te tombait sur la tête
Comparaisons, concepts qui te viennent à l’esprit :
Aux prises avec un fauve psychique.
Tambourinage impitoyable, comme dans une fusée en pleine accélération, où les types sont écrasés sous la vitesse
La colonie pénitentiaire de Kafka - le type sur une planche à clous - et le grand huit sans arrêt.
Quant à la radio : ça permet un minimum de détente, comme un coup de freins, on chute de 240 à 190.


SOURCES & EXTRAITS

Michel Foucault

Surveiller et punir
1975

Pascal Bastien

Une histoire de la peine de mort Bourreaux et supplices. Paris-Londres, 1500-1800. Seuil | 2011


Emmanuel Taïeb

La guillotine au secret Les exécutions publiques en France, 1870- 1939.

Belin | 2011

Le débat sur la publicité des exécutions capitales
Genèses n°54 | 2004


Franquin | Idées Noires

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