TOKYO | Capitale Post-Moderne



Tôkyô | Sweets Paradise

« Nulle par ailleurs les valeurs foncières n’ont atteint de tels sommets : à Tokyo en 1990, le prix du mètre carré de terrain à usage de bureaux caracolait à 360.000 francs dans les 23 arrondissements de Tôkyô, après avoir triplé en cinq ans. Un niveau tel que, selon ses propres estimations officielles, le Japon pouvait théoriquement s'acheter le territoire des États-Unis en vendant celui de Tôkyô, ou bien s'offrir le Canada avec les seuls terrains du palais Impérial. »
Natacha Aveline, La bulle foncière au Japon

Tokyo, l'une des trois grandes métropoles mondiales de la Triade aux côtés de New York et de Londres, symbolisa les excès frénétiques du grand capital [zaïkaï] post-industriel et financier. Durant plus deux décennies, en tant que deuxième puissance économique mondiale – la Chine aujourd'hui occupe cette place -, Tokyo aura été considérée comme La capitale du capitalisme libéral-libertaire alors triomphant, supplantant même New York ; et la japonolâtrie déferla, tel un tsunami intellectuel dans la pensée européenne : le[s] chaos urbain et architectural de Tokyo, sublimant la déréglementation des Walfare states, seront érigé comme modèle de mégapole possible ou souhaitable, celle du 21e siècle, plébiscitée par une pléiade d'architectes ayant adapté l'ultra-libéralisme nippon à la ville [privatisation parc social, flexibilité des plans d'urbanisme, partenariat public-privé, urbanisme de la déréglementation et de la dérogation, architecture verticale, marketing urbain et concurrence entre les villes, via la sous-traitance des concours internationaux, star-architecture, etc.]. 


LES CHAOS de TOKYO | 東京

« La théorie du chaos est pour les mathématiciens une théorie comme une autre, née au 20e siècle. Cependant, il est à craindre que l’intérêt suscité par la théorie du chaos ne soit en partie dû à son nom, et que d’aucuns ne viennent y chercher une théorie du bordel ambiant, ce qui évidemment les exposera à de graves déconvenues, et n’aidera pas au progrès de la science. »

Ivar Ekeland, professeur de mathématiques à l’Université de Paris-Dauphine.

Nota Bene : malencontreusement, un courant de l'architecture a été nommé par convention « l'architecture post-moderne » ; nous la refusons et notre propre appellation concerne l'ensemble des courants de l'architecte de la période dite post-moderne.

Le chaos urbain et architectural théorisé n'est pas une invention de la post-modernité : le chaos agite à chaque époque autant les théories des architectes que les œuvres du monde intellectuel, des Arts et de la Culture. Au siècle des Lumières, les gravures de Piranese, symbolisent le chaos d'un ordre en « décomposition », un « tumulte dans l'ensemble » ; un siècle plus tard, un courant du Romantisme en France, préféra le dédale des ruelles médiévales aux avenues rectilignes de Haussmann ; puis, l'on opposa aux théories rationnelles des architectes « modernes » de l'entre-deux guerre, le charme, le pittoresque, l'hétérogénéité des vieux quartiers. Peu après la seconde-guerre mondiale, les architectes-sociologues s'intéressèrent au chaos des bidonvilles, dans une approche sociale, estimant que l'insalubrité informelle du chaos de ces zones pauvres, était bien plus salubre pour la santé morale que dans les nouveaux quartiers géométriques d'habitat social ; par la suite, les militants de la Nouvelle Gauche aux abords de 68, s'enthousiasmèrent pour ces zones informelles d'habitat auto-construit, autonome, autogéré ; ici, le chaos social apparût – aussi - comme un espace politique, et l'on évoqua entre autres, l'anarchie ou la disparition de l'Etat.

Pour les théoriciens de la post-modernité, le chaos urbain et architectural de Tokyo, ne sera ni social, ni politique, mais placé sous le signe d'un renouveau économique, le capitalisme libéral-libertaire ; mais aussi des nouvelles recherches scientifiques concernant la théorie du chaos, et d'une philosophie quasi-obscure, [dé] construite par le penseur français Jacques Derrida, inventeur du Déconstructivisme que l'on appliqua à l'architecture ; abstraction de l'esprit post-moderne qui s'opposa vigoureusement à la régularité géométrique de l'architecture moderne, assumant pleinement la rupture avec l'histoire, la société, le site, les traditions techniques et figuratives. L'architecture déconstructive, inflige - encore - aux usagers, des formes chaotiques recherchant l'instabilité, la complexité, la diversité, et le spectaculaire.

Ainsi les propos de Ivar Ekelant pourraient s'adresser en particulier aux architectes « post-modernes » convaincus des bienfaits du chaos : chacun puisa dans les théories scientifiques des éléments – les fractales de Mandelbrot par exemple – pour tenter de les retranscrire dans leurs discours, le plus souvent sur le mode de la métaphore ou de la philosophie ou de la poésie.

Au contraire du chaos architectural, en partie théorisé sous l'égide de Derrida, le chaos urbain n'a jamais été théorisé de manière convaincante, et demeure une notion floue pouvant être appliquée aussi bien à une mégapole de plusieurs millions d'habitants, qu'à un quartier de ville ; qu'il soit médiéval, post-moderne, périphérique ou bidonvillien. Parmi les définitions les plus convaincantes, la notion de chaos appliquée à l'urbanisme – au sens le plus large du terme – désigne davantage un désordre apparent qui s'applique surtout à des phénomènes pris dans la longue durée et qui peut être le résultat, souvent combiné :
  • soit d'une multiplicité d'actions en cours, où il est difficile de déceler les ordres affrontés, qui se composent et s'opposent [État, administrations, pouvoir municipal, intérêts privés, promoteur / habitants / usagers, concepteurs, etc.] ;
  • soit d'un passage difficile à décrire et apparemment inorganisé, comme transition entre deux systèmes [modernisme / post-modernisme].

L'exception du chaos urbain de Tokyo est aussi défini par d'autres caractéristiques, qui font son originalité :
  • il occupe la totalité d'une superficie incroyablement grande de 2200 km² pour la capitale seule,   [7800 km² pour l'agglomération du Grand Tokyo] ;
  • il occupe les trois dimensions de l'espace X Y Z : autant urbain qu'architectural : pas de damier urbain « ordonnateur » comme à New York ou Buenos Aires + le chaos architectural de la 3e dimension verticale ;
  • il ne découle d'aucune théorie d'urbanisme ou de doctrine d'architecture, au contraire des villes en damier [plan Cerda de Barcelone, New York, etc.], des gardens cities anglaises, des villes parc nord-américaines [Washington], des quartiers d'affaires [Manhattan, City de Londres],  de l'haussmanisme réglementaire, des villes socialistes soviétiques ou chinoises, de ville-Etat [Monaco, Hong Kong] : mais il s'en inspire et en est la résultante.



La première caractéristique, son étendue vertigineuse, son immensité est le plus souvent évoquée pour refuser de définir,  et expliquer son chaos  : il faut, depuis le centre de la capitale, parcourir en moyenne 80 kilomètres [parfois beaucoup plus selon la direction] pour s'extirper du monde urbain. Le trajet de l'aéroport Narita au centre de Tokyo dure en autocar [à une vitesse moyenne de 90 km/h sans embouteillages], une heure et trente minutes : les premières traces urbaines apparaissent dès le premier quart d'heure, pour s’enchaîner en crescendo chaotique, jusqu'à la destination finale.  Imaginez-vous Grand Paris n'ayant pas rencontré Haussmann, où les chaos médiéval et industriel se seraient étendu à toute l'agglomération, survolés cependant par un réseau aérien de viaducs d'autoroutes et de lignes TGV, des quartiers autonomes dont les centres seraient bariolés de néons publicitaires et d'écrans géants. Charlotte Pierrand, collaboratrice de Le Corbusier jugeait lors d'un voyage :

« Tokyo 1956 : des immeubles modernes, fortins de béton et de glace, abritant des complexes impensables, superposant gare de chemin de fer, station de métro, grands magasins, restaurants, théâtres. A leurs pieds, une ville de 8 millions d'habitants construite de bois et de papier […] Je crois revenir dans un Paris sorti directement du moyen-âge, qui aurait conservé toutes les anciennes habitudes, et s'est embelli de constructions modernes. Imaginez ce qui peut en sortir. »

QUELS PROCESSUS ?

Quelles sont les conditions et les processus de formation du chaos urbain et du désordre architectural de Tokyo ? Pourquoi cet inextricable désordre ? Les travaux de recherches des géographes et des théoriciens de l'urbanisme, s'y étant préoccupé, peuvent se catégoriser en grandes thématiques : la géographie de l'île, les catastrophes naturelles, l'industrialisation, la politique régissant les domaines de l'urbanisme, au sens large du terme, et les discours philosophiques et poétiques, présentant la spatialité nippone comme un élément original de la culture du pays.
Pour les géographes, l'essor des villes du Japon tient au fait que les quatre plus grandes îles de l'archipel du Japon sont constituées à 70 % de montagnes, favorisant ainsi le regroupement dans de grandes villes. De ce manque d'espace, dont on réserve la plus grande partie pour l'agriculture destinée à nourrir une population importante, de là naquit une nouvelle armature urbaine, caractérisée par une forte polarisation démographique dans un petit nombre de villes, qui allaient devenir à l’époque suivante les chefs-lieux préfectoraux. Le Japon connût ainsi les premières mégapoles de plus d'un million d'habitants dès le 18e siècle ; le chaos urbain y serait né. Des explications qui sont contestées pour l'époque moderne : les progrès de l'ingénierie ont permis de bâtir sur les pentes les plus fortes, ou bien de gagner des terrains sur la mer.



Les historiens de l'urbanisme et de l'architecture expliquent la morphogenèse particulière des villes nippones, par une longue histoire de catastrophes naturelles et humaines : les séismes, souvent accompagnés de tsunami, les éruptions volcaniques, et les typhons dévastateurs y sont depuis toujours fréquents. Ces calamités seront d'autant plus dévastatrices que les villes, y compris Edo-Tokyo, la capitale, étaient jusqu'à la seconde guerre mondiale, constituées en grande partie de maisons traditionnelles, de palais et de temples construits en bois et en « papier » : les incendies faisaient partie de la réalité quotidienne, et notamment dans les bidonvilles de la périphérie. Shigeki KUBO, juge qu'avant une réforme en 1919 :
« les citadins de cette époque ne réagissaient pas en envisageant de réformer la structure de la ville elle-même mais, partant du principe qu'un incendie se produirait inéluctablement, se contentait d'une bicoque, pouvant être remise sur pied rapidement (l'idée de yaki-ya). »
Ce n'est qu'à partir de 1923, date du grand séisme et des incendies qui suivirent, ayant détruit Tokyo, que les nouvelles techniques de constructions en béton armé para-sismiques, protégeront dans une certaine limite, les constructions. Mais, faute d'une économie suffisante pour en l'occurrence rebâtir Tokyo, la plupart des maisons seront reconstruites en bois, matériau, il est vrai, traditionnel dans la culture japonaise. Ainsi, tout au long de l'histoire du pays, ces catastrophes naturelles et humaines ont quelque peu « habitués » les citadins à reconstruire leurs maisons, et à les considérer comme éphémères ; et de fait, à cette époque, le foncier, la propriété du sol, avait plus de valeur qu'une construction susceptible d'être un jour démolie ou incendiée.

Des villes faites de bois et de papier : véritable aubaine pour les militaires américains, qui lors de la dernière guerre organiseront les bombardements meurtriers pour incendier la capitale et une centaine d'autres villes, puis qui décideront d'anéantir totalement les villes de Hiroshima et de Nagasaki. Ici, le béton armé des édifices modernes ne résista pas à d'aussi puissante explosion. La guerre prit fin, mais le Japon, désormais précieux allié des Etats-Unis, devenait leur avant-base militaire avancée et anti-communiste, leur « bouclier » c'est-à-dire une cible plus que probable en cas de conflit, et tout au long de la guerre froide, après le traumatisme post-atomique, le spectre de nouvelles explosions hantèrent les esprits.


Et notamment celui du jeune architecte Arata Isozaki [né en1931, diplômé en 1956], aujourd'hui mondialement connu, qui reprocha aux architectes « métabolistes » nippons leur trop grande croyance vis-à-vis du progrès, de la croissance ; et il opposa à cet optimisme le pessimisme d'une possible catastrophe, qui peut se produire à tout moment, évoquant des évènements encore récents dans la mémoire de tous les japonais : la guerre et la bombe atomique. Dans son essai « City Demolition Industry », qu’il publie en 1961, Isozaki évoque la destruction totale de Hiroshima et Tokyo, et semble admiratif de leur renaissance, puis de leur croissance rapide. Mais le destin, ou le futur d'une ville est, comme tout processus organique – le concept majeur des métabolistes -, un déclin, un statut de ruines, puis une possible renaissance :
« Ruins are dead architecture. Their total image has been lost. The remaining fragments require the operation of the imagination if they are to be restored. Anything that is done to them after they have become ruins is limited to replacement of lost parts with new ones. At the instant when perfect saturation - complete restoration - has been attained, the former ruins face the coming of another void and reversion to the ruins state. Within a time that imposes these conditions, ruins inevitably face corrosion. A ruin is the future of our city and the future city is a ruin itself.»

La série de film Godzilla initiée en 1954, mettant en scène un monstre effrayant, produit des essais nucléaires, incarnait dans l'imaginaire nippon la terreur atomique, le souvenir des bombardements d'Hiroshima et Nagasaki, et la possibilité qu'ils se reproduisent, mais cette fois de l'URSS. D'autres y voient, plutôt que la menace nucléaire, un monstre américain néo-colonisateur détruisant les traditions... Par la suite, Godzilla changera de rôle pour devenir le protecteur du Japon contre toutes menaces extérieures extra-terrestres.

Godzilla | 1954


Industrialisation

La principale raison pour expliquer l'essor des mégapoles et de leurs chaos, est, de l'avis unanime, le développement de l'industrialisation initié à partir de 1868, puis sa reconstruction lors de l'après-guerre qui s'est effectuée à Tokyo, dans un temps très court, dans l'urgence : faute de moyens financiers nécessaires, et du chaos urbain hérité des siècles précédant, se greffèrent les nouvelles zones urbaines elle-mêmes sans ordre, outre celui de la rationalité économique. L'exil des ruraux vers les industries, demandeuses de main-d'oeuvre, des grands centres urbains, s'est effectué sans préparations excessives, les condamnant à vivre dans des zones de baraquements auto-construits ; les bidonvilles ouvriers surgissent à Tokyo, ainsi que leurs potagers. Ils subsisteront jusqu'à la seconde guerre mondiale, encadrés tout à la fois par des dispensaires médicaux – pour prévenir des épidémies -, et les clans yakuzas – pour réprimer les révoltes -, au service du camp conservateur. [1]   Système qui perdura : un  clan yakuza sera fortement soupçonné d'avoir assassiné en 1984 le réalisateur Sato Michio - qui tournait un film sur les journaliers.

Politique ultra-libérale

Dans les années 1960, au plus fort de la contestation de la Nouvelle Gauche mondiale, l'on estimait, dans une approche toute marxiste, que les chaos urbain et architectural de Tokyo, n'étaient autre que l'expression spatiale du capitalisme monopoliste d'Etat, et le miroir des mégapoles américaines. L'ouverture du Japon au monde occidental sous l'ère Meiji, n'est, en fait, qu'une folle course au 19e siècle pour industrialiser le pays, puis une tentative de rattraper, puis de concurrencer l'occident, et enfin la volonté d'être la première puissance mondiale : le Japon parviendra à la seconde place, mais l'on avait sacrifié sur l'autel de la nécessité économique, le « bien-être » de la plus grande partie de la population. Natacha Aveline, résume ainsi la période entre 1945 et 1995 :
« Au cours de ces cinquante années, le gouvernement a soumis l'urbanisation aux objectifs industriels du pays, si bien que le bilan urbanistique était inquiétant à la fin de la Haute Croissance : congestion des métropoles, hausse des prix fonciers et émiettement massif des constructions sur les franges urbaines étaient devenus la règle. Dans les rangs du Parti Libéral Démocrate, on commença à parler pour la première fois de "politique urbaine" (toshi seisaku), comme préoccupation indépendante des plans de développement économique. »

En 1976, le jeune Augustin Berque évoquait Tokyo comme étant :
« l'ingestion du territoire par le grand capital », où « l'intérêt, le profit et la rente se confondent en spirale dans le surprofit ».
Marc Bourdier et Philippe Pelletier estimaient en 1989 :
« L'impression globale de désordre urbain apparent est en fin de compte l'expression d'un ordre caché très précis : celui de la spéculation foncière de ces quinze dernières années. »
L'architecte Ashihara Yoshinobu, avancera timidement en 1994 que :
« La politique japonaise concernant l’architecture et l’urbanisme est beaucoup plus libérale et plus ambiguë que celle des pays européens. »
C'est précisément sur ces points que s'est édifié intentionnellement les différentes parties urbaines imbriquées formant un des plus grands chaos du monde, celui de Tokyo, capitale du capitalisme du 21e siècle.
Voici son histoire.
TOKYO | Plan [partiel du centre] 1848

L'OCCIDENTALISATION DE TÔKYÔ

L'admiration pour le développement technique des sociétés occidentales, déjà connu par l'intermédiaire des "études hollandaises" (rangaku), entraîna avec l'ère Meiji la décision d'ouverture et de modernisation (fondai ka) du Japon, dans tous les domaines y compris de l'urbanisme. L'"occidentalisation" (Yôka), débute ainsi en 1868. Le 26 février 1872, un grand incendie détruisit les quartiers au Sud-Est du Palais Impérial. A peine quatre jours après, le gouvernement annonçait sa volonté de reconstruire ces quartiers sur un modèle occidental, avec des matériaux ignifuges. Une délégation gouvernementale se rend à Paris, fort impressionnée par les ambitieux projets de rénovation urbaine entrepris sous Napoléon III. Là prend naissance le désir des nouveaux dirigeants "d'avoir une capitale digne de l'état-nation moderne qui était en train de naître". C'est néanmoins à l'architecte anglais Thomas James Walters qu'on fait appel, peut-être parce que l'idée de nature est plus prégnante dans les théories urbaines anglaises, celles des gardens cities, et ainsi proches du naturalisme japonais. Une autre raison évoquée est la présence dès l'époque Meiji d'ingénieurs anglais ayant contribué à l'assimilation des techniques et de certains traits de la culture anglaise [la circulation à gauche, par exemple].

Le premier corps de lois relatives à l'urbanisme et à la construction adopté au Japon remonte, comme en France, à l'année 1919. Cette législation autoritaire qui conférait un pouvoir important à l’État est restée en vigueur jusqu'à la fin des années soixante, malgré les mutations de l'économie japonaise. Les plus hautes autorités s'inspirent librement des différentes réglementations, des institutions et des programmes des pays d'Europe et des Etats-Unis, les ré-adaptant en fonction de leur héritage, leur culture et leurs traditions : une sorte de melting-pot de lois inspirées du Code Napoléon, de l'haussmanisme autoritaire de Paris, capitale du 19e siècle, et de sa célèbre École des Beaux-Arts ; de nombreux étudiants japonais y suivent d'ailleurs leurs études.
Mais le modèle de référence prédominant – mais non exclusif - sera le modèle britannique. Londres et Tokyo : deux capitales qui avaient en commun d'être constituée, à l'époque, par entités, par quartiers quasiment autonomes, n'ayant, au contraire de Paris, aucun réseau de grandes avenues structurantes, susceptibles de les relier intimement, de grandes perspectives majeures, faisant de la ville une entité globale. Augustin Berque convient qu'il s'agit là d'une caractéristique de la culture nippone :
« Les japonais, ont manifesté peu de goût pour les symétries grandioses qu'ils apprenaient de la Chine, et les ont donc peu à peu délaissées après les avoir imitées dans leurs premières villes, mais ils ont fait de l'incomplétude et de l'asymétrie les valeurs maîtresses de leur esthétique. Et si dans le cours de leur histoire les villes japonaises ont beaucoup emprunté la Chine et Occident, c'est au fond dans un esprit totalement étranger à celui de ces modèles. »
On pourrait opposer à Berque, l'idée que le Royaume-Uni attaché à la couronne, et le Japon respectueux de l'Empereur, n'avaient nul besoin d'avenues haussmanniennes rectilignes – et fort coûteuses - où tirer du canon contre les populations républicaines...
Tokyo | 1920

Le royaume britannique, alors première puissance mondiale industrielle, dont l'esprit s'accordait à la volonté nippone d'industrialiser au plus vite le pays, inspira de nombreux domaines : la nouvelle Constitution du Japon de 1946 est largement et librement calquée sur celle du Royaume-Uni ; en 1956, l'aménagement de l'agglomération de Tokyo reprend de nombreuses caractéristiques du plan d'aménagement du Greater London de l'après-guerre, etc. On retrouve dans les transferts de compétence, le système des baux, principale caractéristique du Droit – royal - anglais et - impérial - japonais ; des différences existent bien, nombreuses, mais dans les deux cas, l'on accordait plus de valeur vénale au sol, au foncier qu'aux constructions. Au Japon, cette valeur se traduit en termes financiers, c'est un investissement ayant autant d'importance, et notamment dans les villes, qu'un portefeuille boursier ; et l'on juge de la solidité d'une entreprise à l'expertise de son domaine foncier. A ce titre, ce type d'investissement sera un instrument spéculatif, mais qui diffère de celui de l'Occident. D'autre part, l'aspect sécurisant est primordial car depuis l'après-seconde guerre mondiale, le prix du foncier à Tokyo n'aura jamais connu la moindre baisse [sauf en 1975, qui fut mise sur le compte de la crise du pétrole] ; jusqu'à l'effondrement du marché à partir de 1990.

Le Droit britannique est très différent du Droit français : à ce dernier, donnant importance au droit écrit opposable aux pratiques individuelles, s'oppose un droit des coutumes qui a progressivement donné aux pratiques, une légitimité souvent supérieure à celle du droit écrit. La propriété et l'usage du sol sont confondus, ce qui signifie que tout propriétaire est libre de disposer comme il l'entend de son terrain, où qu'il soit situé, et quelles qu'en soient les richesses et les vulnérabilités. Les lois sont ainsi interprétées en fonction des intérêts individuels et appliquées avec toujours plus de souplesse. Enfin, note Shigeki Kubo :
« Les Japonais ont tendance à considérer le terrain exclusivement sous l'aspect de sa valeur matérielle et se montrent réticents envers toute restriction concernant la constructibilité. Au Japon, il existe d'ailleurs l'expression « mythe du terrain » [tochi-shinwa] qui veut qu'un terrain acquis ne fasse que s'apprécier et fructifier. Il semblerait que ce mythe ait transformé les Japonais en adeptes de la liberté de construire. »

L'urbanisme nord-américain sera également mis à contribution. Tokyo et New York, ont cette même caractéristique d'un renouvellement des édifices particulièrement court : ici, le catastrophisme urbain nippon semble y jouer un grand rôle ; et l'on hésite guère à démolir, y compris des constructions récentes, symboliques ou prestigieuses [dont l'hôtel impérial conçu par l'architecte Franck Lloyd Wright] ; à Tokyo, la durée de vie moyenne d’une maison ou d’un immeuble est de 26 ans, contre 44 aux Etats-Unis et 75 au Royaume-Uni. De même, il est possible d'observer des similitudes entre les Company towns des villes américaines [New York, Chicago, etc.] construites le long des voies ferrées par des sociétés ferroviaires ou industrielles, et le réseau de transport de Tokyo, où le rôle des sociétés privées est prédominant. Dès les premières années du 20e siècle, Hankyû, une des premières sociétés de transport ferroviaire, sera à l'origine de la construction de la grande gare centrale d’Ôsaka, (Umeda), terminus urbain de ses lignes comprenant le premier centre commercial, ancêtre du tâminâru depâto (terminal department-store), et de grands lotissements en périphérie desservis par ses lignes et équipés de gares « commerciales ». La compagnie Hanshin développa sur le même principe, un réseau desservant en terminus, des parcs d'attraction, ou des sites balnéaires.


Londres, New-York, les deux capitales du capitalisme le plus cristallin ; Tokyo aurait ainsi assimilé, de manière tout à fait original, les particularités urbaines les plus libérales de ses modèles occidentaux.
Tokyo | Marunouchi London Street 1920

Les lois de 1919, notamment destinées à assurer salubrité et sécurité [contre les incendies notamment], introduisent de nouvelles règles : le remembrement urbain, le zonage [zones industrielle, résidentielle, et commerciale] l'alignement [constructibilité par rapport à la voirie], etc. La loi de construction limitait la hauteur des constructions à 31 mètres, pour des raisons de sécurité para-sismique. La réglementation de 1919, régit également l'apparence extérieure des bâtiments, mais uniquement, semble-t-il, dans les lieux prestigieux des villes : appliquée en 1933 à Tôkyô, pour le quartier Marunouchi près du palais impérial : entrée de ville, il accueille les visiteurs débarqués à la gare centrale ; en 1934, pour les places des gares principales d'Umeda et Abeno, le quartier d'affaires Nakanoshima, ainsi que la grande avenue Midosuji. Mais cette réglementation [gabarit, typologie, style, matériaux, etc.] n'était pas appliquée dans toutes autres parties de la ville et notamment dans les quartiers populaires. Un prospect et un Coefficient d'Occupation des Sols [COS] réglementait la construction mais offrait la plus grande liberté aux propriétaires, au moins sur le plan esthétique, légitimé par un droit souverain, parfois résumée à : « Chacun est libre de faire construire ce qu'il veut, avec son argent, sur son propre terrain. » Une analyse de L. Charrier concluait ainsi :
« En comparaison avec l'Europe, l'urbanisme est peu efficace. Une des raisons, souvent évoquée, est le pouvoir sans limite du privé et l'influence quasi nulle des organismes publics. (…) La puissance du consensus économique et l'exiguïté du territoire sont des conditions telles qu'elles ne permettent pas de donner à l'architecture une portée esthétique transcendant la valeur d'échange ».
Toutes ces lois ne s'appliquaient pas, évidemment, dans les bidonvilles et autres taudis sordides des quartiers périphériques... Comme dans le Paris d'Haussmann. Car l'industrialisation de Tokyo nécessita la venue des miséreux et des habitants des campagnes. Les marchés de main d’oeuvre journalière (les « yoseba ») se formaient autour des taudis où vivaient les émigrants.  A la fin du dix-neuvième siècle, à peine 10 % de la population de Tokyo était issue des classes moyennes, le reste était uniquement constitué de classes basses. Ces journaliers effectuaient principalement des travaux de terrassement, de construction ou de transport. Dans l’entre-deux guerres (années 1920-1930), la majorité d’entre eux furent engagés dans l’industrie de guerre.

1923 | LA RECONSTRUCTION DE TOKYO

La reconstruction de Tokyo après le séisme de 1923, est un épisode important dans l'histoire de l'urbanisme au Japon ; la capitale est détruite par le séisme puis par l'incendie des maisons en bois, en quasi totalité, excepté le palais impérial. Paul Claudel, ambassadeur de France en poste au Japon jugeait ainsi que :
« Le fait que Tokyo et Yokohama n'étaient pas des villes, mais d'immenses villages, des étendues indéfinies de cabanes de bois sec séparées par d'étroits intervalles. Ces deux villes ont brûlé comme brûle un chantier ou une forêt. Rien n'était prévu pour empêcher la propagation du feu. »


Pour les jeunes architectes japonais partisans l'architecture « moderne », influencés par les architectes rationalistes allemands, et Le Corbusier, issus de la bourgeoisie progressiste, la reconstruction était l'occasion inespérée d'adopter les principes urbanistiques de la ville moderne occidentale, d'ordonnancer le chaos urbain et architectural de la capitale, d'équiper la ville en réseaux, et d'adopter une politique d'habitat « social » adapté aux techniques modernes, dans une vision humaniste. Le maire de Tôkyô, ministre de l'intérieur, Gotô Shinpei (1857-1929), chargé de la reconstruction, en accepta les grands principes ; ancien gouverneur de Taiwan, il s'était déjà illustré par la modernisation de l'économie et des infrastructures de l’île, tout en ayant développé une politique sociale visant à améliorer les conditions de vie de la population souvent victime d'épidémies. Le comité chargé de la reconstruction qu'il préside, accepta ainsi le principe de la mise en pratique des techniques les plus récentes en matière de planification urbaine occidentale, et entre autres, le respect de la propriété privée. Il nomme alors à des postes de haute responsabilité des architectes « modernes » associés au sein du « Groupe des mesures sociales » au nom évocateur [Ikeda au poste de dirigeant de la section urbanisme et Sano au poste de directeur de la section architecture].
Mais la forte opposition à ces visions jugées trop coûteuses et surtout trop inspirées de l'Occident fera échouer le projet ; ce fut une levée de boucliers : des aristocrates, industriels et hommes politiques influents propriétaires de terrains à Tokyo protestent, craignant que leurs terrains ne soient entamés par des routes ou des parcs ; le remembrement nécessaire du chaos des parcelles privées alimente le mécontentement des petits propriétaires, des commerçants et des grossistes de la ville basse ; tandis que les parlementaires d'autres régions tentent de limiter les crédits alloués à la reconstruction de Tokyo ; de même, l'appel à la modernité occidentale, à sa culture urbaine, contribuera à choquer les traditionalistes, et les ultra-nationalistes xénophobes qui défendaient la haute culture architecturale nippone et maudissaient l'invasion occidentale. Paul Claudel se faisait pour d'autres raisons, l'écho des critiques :
« La plus grande partie des contribuables japonais a entendu parler avec une inquiétude croissante des vastes projets du Vicomte Gotô et de l'Eldorado de ciment armé qui va remplacer les huttes hasardeuses de l'ancienne Plaine des Roseaux. [...] Comment apprendra-t-on au japonais si attaché à ses conditions de vie traditionnelles, à son petit jardin, à sa maisonnette de bois, à vivre dans des casernes inhumaines qui entraînent l'abandon de toutes ses moeurs, de toutes ses habitudes ? »




Le projet urbain de Gotô Shinpei sera donc rejeté ; un vote parlementaire concernant la réduction drastique des dépenses de reconstruction lui porta un coup fatal. Tokyo n'aura donc pas son Haussmann, outre l'aménagement de quelques avenues rectilignes et de grands parcs. Cela étant, les efforts acharnés des fonctionnaires, ingénieurs et architectes « modernes » progressistes parviendront à imposer leurs idées concernant l'architecture « sociale ». Car en effet, le nombre de sans-abris était particulièrement inquiétant : Architecture ou Révolution affirmait Le Corbusier... En 1924, le gouvernement crée l’Association pour l’enrichissement du peuple, dont le rôle est d’inciter à la construction de logements pour les victimes du tremblement de terre. Premier organisme de production de logements publics, il élabora avec les architectes progressistes, les premiers ensembles d'habitat social composés de petits collectifs en béton armé – qui avait fait ses preuves para-sismiques -, ayant chacun des pièces communes (cuisines, salles de bains, toilettes), d'une série d'équipements publics [jardin public, jeux d'enfant, école, fontaine, etc.] et de petits commerces aménageant l'espace d'un îlot de quartier. Ces opérations sont implantées essentiellement dans les quartiers de centre-ville. L'intérieur y est encore traditionnel, c'est-à-dire fait de tatamis où l'on vit à l'« horizontal » : la spatialité intérieure occidentale « verticale » des chaises et tables n'y est pas encore introduite.


Tokyo conserva, malgré la reconstruction, quasiment la même physionomie urbaine, et l'apport de la modernité architecturale – le béton – contribuera au désordre architectural. Un désordre qui sera l'occasion de la naissance du mouvement du beau paysage urbain, "l'Association pour une belle ville" (Toshibi kyôkai). Premier mouvement de ce genre au Japon, par son bulletin "le beau paysage urbain" (Toshibi), l'association réclamait que la loi institue le "secteur de beau paysage", le système de nettoyage des rues, la plantation d'arbres, une réglementation des enseignes et publicités, etc. L'association a perduré jusqu'au milieu de la seconde guerre mondiale, malgré l'insuccès de sa devise "Faire disparaître le laid urbain" (Toshishu wo haijo), loin des tractations immobilières et de l'âpreté au gain des propriétaires.

A cela, s'y ajoute le désordre politique : les masses ouvrières portées par le mécontentement national agitent le spectre d'une révolte - plutôt qu'une révolution - communiste ; le parti communiste du Japon (日本共産党Nihon kyōsantō), né en 1922, est à ce titre interdit et donc une organisation clandestine jusqu'à la fin de la guerre.  L’industrie privilégiait davantage le marché de la sous-traitance, et de l'emploi de journalier :  174 000 en 1922, environ 540 000 en 1924 et 1,9 million en 1929, soit un tiers de la population ouvrière.  La crise économique mondiale de 1929 n'épargnera pas le Japon, les bidonvilles en périphérie et les taudis en centre-ville se multiplient dans les grandes métropoles ; les parcs et jardins, accueillent la nuit venue la masse de chômeurs, des campements y sont installés. En 1934, le nombre de journaliers est estimé à 2,4 millions, du fait de l’arrivée d’émigrants coréens, chinois, aïnous et d’Okinawa. Comme l'Italie et l'Allemagne, le Japon entamera sa guerre contre le chômage, le communisme, de conquête coloniale. 

TOKYO | manifestation ouvrière
Tokyo | bidonville | 1936

1945 | LA RECONSTRUCTION DE TOKYO

En 1946, la nouvelle Constitution imposée par Mac Arthur, est une véritable révolution bousculant traditions féodales coutumes impériales et cultures ancestrales, que les japonais devront assimilé non sans mal. Parmi les obstacles et les réticences, la distinction entre bien privé et bien public s'opéra avec difficultés. Selon la Constitution, la sphère publique est moins celle où s'affirmeraient les exigences d'un bien commun géré avec la participation de tous que celle où s'exerce arbitrairement un pouvoir d'Etat, qui considère le peuple entier comme son bien propre.

TOKYO | Bombardement de 1945

Parmi les nombreuses composantes de la nouvelle Constitution, la réforme agraire est d'importance pour l'avenir des villes, car sa logique qui consacre la propriété privée contre le système communautaire féodal qui prévalait, permet de la faire accéder au plus grand nombre, et aux paysans pauvres. Néanmoins, malgré ce formidable bond démocratique, elle n'en introduit pas moins les germes qui iront à contre-sens de son idéal, en vidant les campagnes pour donner la puissance aux villes. Le système politique évoluera rapidement, sous le modèle américain, vers une technique d'accaparement généralisé de la chose commune au profit des clientèles électorales et des dynasties familiales des politiciens. Marc Bourdier et Philippe Pelletier constatent cet idéal du foncier, que nous avions évoqué pour la période précédente :
« Par ailleurs, la réforme agraire enracine dans les mentalités rurales puis dans celles des populations néo-urbaines issues des campagnes un intérêt pour la possession foncière finalement distinct de son utilisation. En cas d'accès à la propriété, peu importe ce qui est bâti ou non sur le terrain : le véritable immobilier, c'est la terre ; le construit est mobile. Les nombreuses cérémonies qui rythment la construction d'un bâtiment débutent par une purification du terrain. La terre et sa possession sont littéralement sacrées »

La politique de l'Etat en matière foncière et urbaine est simple : faire accéder au plus grand nombre la propriété au détriment du locatif. La nouvelle constitution, énonce que le Droit de propriété est inviolable, et que "son contenu est déterminé par la loi conformément au bien-être public" (kôkyû no fukushi), notion très ambiguë, indéfinissable... Ainsi le Droit de propriété, inscrit dans la Constitution, pourra être interprété, selon les cas, comme au-dessus des lois des ministères, et des règlements locaux d'urbanisme. Les procédures d'expropriation, par exemple, au nom de l'intérêt commun contre le Droit de propriété individuel, sont des procédures excessivement longues – parfois plusieurs années dans certains cas -, notamment si un seul propriétaire refuse de céder son bien ; comme ce fut le cas pour l'élargissement de l'avenue Meiji à Tôkyô. Sans trop de conséquences pour cette période, cet aspect juridique du Droit nippon constitua par la suite, un précieux allié pour les grands investisseurs immobiliers.

En 1950, une nouvelle loi concernant plus spécifiquement le permis de construire (kenchiku-kakunin) remplaça la loi de 1919 sur la construction urbaine et imposa certaines normes, qui selon l'appréciation de Shigeki Kubo, professeur de Droit, reposait sur un caractère libéral fondé sur la plus grande permissivité et la liberté de construire [2]. Outre les obligations de normes sanitaire et de sécurité, d'alignement et de hauteur, le droit nippon prolongeait, nous l'avons évoqué, aux propriétaires la plus grande liberté de construction. L'application de ces lois, eurent comme conséquence, la formidable recrudescence des conflits de voisinage liés à la construction, d'ombrage, de nuisances visuelle ou sonore, d'accès, etc., et ceux de sauvegarde ou de protection du patrimoine historique, etc. Shigeki Kubo évoquait la responsabilité de l'Etat par le « facteur juridique »:
« Le droit de l'urbanisme au Japon qui s'est inspiré continuellement et de manière sélective aux systèmes en vigueur dans les pays occidentaux. Cependant, un examen plus approfondi révèle qu'en réalité les deux systèmes sont très éloignés l'un de l'autre. En outre, cet écart ne se limite pas simplement à l'aspect technique mais est lié à une dimension essentielle, à savoir le manque de réglementation par rapport à la liberté de construire. »

TOKYO | Bombardement de 1945

Tokyo paya un lourd tribut de guerre : des 7.300.000 habitants en 1944, subsistaient en novembre 1945, 3.500.000 survivants, tous réduits à la famine ; le nombre de morts et disparus oscille entre 250.000 et 350.000 ; le quart de la ville est rasée jusqu'au sol ; dans le centre, dans un rayon allant d'Hibiya à Shinjuku – soit près de 8 kilomètres – tout n'était que ruines ; les infrastructures essentielles (stations d'épurations, centrales électriques, etc.) ne fonctionnent plus ou difficilement, et n'assurent plus la distribution, les réseaux étant endommagés ; et l'on craint les épidémies. Autour des quartiers préservés des bombes et des incendies, s'élevaient les campements de survie et leurs potagers. Potagers urbains qui avaient déjà été organisés pendant la guerre pour subvenir aux besoins alimentaires de Tokyo : les parcs et jardins s'étaient transformés en champs de légumes.




Le Japon, comme beaucoup d'autres pays développés, adoptera sous l'égide et avec l'aide financière des Etats-Unis, les préceptes de Keynes : nombreuses aides sociales et une politique de grands travaux (chemin de fer, autoroutes et routes, infrastructures publiques, etc.), gérée par de grandes entreprises publiques, donnant ainsi du travail à une ancienne armée et aux rapatriés. La reconstruction fut gérée par une agence gouvernementale : la nécessité de créer de nouveaux logements conduisit à privilégier la quantité plutôt que la qualité. C’est dans ce contexte qu’apparaît l’habitat public de gestion municipale, avec en 1951 la promulgation de la loi sur les logements municipaux destinés à la classe sociale ayant les revenus les plus faibles. Puis, dans une logique de plans quinquennaux, est créé l’Organisme public du logement et des équipements urbains. Il dépend directement du gouvernement et a pour fonction de produire des logements à proximité de Tokyo pour les ouvriers venant travailler dans la capitale. Selon Marc Bourdier, auteur d'un historique très documenté du logement social au Japon, l'Etat voulait imposer aux travailleurs concentrés dans les grandes agglomérations un modèle de logement pour leur faire perdre toute attache avec le monde rural, dont ils étaient issus pour la plupart. [3]



Le plan pour l'aménagement de la région de Tokyo est adopté en 1958, s'inspirant en grande partie du plan Greater London des architectes Abercrombie et Forshaw, fondé sur les théories de l'équilibre territorial instituant la décentralisation de la capitale au moyen de cités-satellites, puis par la suite de New Towns, bâties en lointaine périphérie, et desservies par un nouveau réseau de transport, une green beld protégeant les activités agricoles, devait entourer la capitale. Comme à Londres, le plan de Tokyo célèbre le centre-ville tertiaire, la mobilité des structures urbaines, et les bienfaits de la nature, tout du moins des villes-nouvelles dortoirs. La physionomie de la ville semble avoir été dessinée par les grandes compagnies ferroviaires privées, qui connurent un développement et un enrichissement spectaculaires. Pus que de simples sociétés de transport, elles étendirent leur réseau à celui des compagnies de bus et de taxi, et diversifièrent leurs activités ; dont notamment l'immobilier en centre ville et en périphérie [zones résidentielles, lotissements, cités d'habitat, etc.], dans les loisirs [sites balnéaires, parcs d'attraction, etc.], et la grande distribution dans l'enceinte même des gares. La compagnie Tôbu à Tôkyô, deviendra bientôt une nébuleuse gérant près de 200 entreprises. 

L'Etat, propriétaire de lignes du réseau métropolitain public de Tokyo, exploité par des régies municipales, et du réseau ferroviaire national, détenus par les Japan National Railways (JNR), assure les travaux les plus coûteux, et selon les périodes, tentent d'équilibrer les dysfonctionnements et les incohérences des réseaux des compagnies privées. Car pour elles, l'idée générale est, bien sûr, de construire le plus loin possible des centres urbains, et des bassins d'emploi tertiaire, de repousser sans cesse le front d’urbanisation pour satisfaire une demande de logements tournée vers la maison individuelle, et d'augmenter prodigieusement le temps de parcours des usagers. 

Les Jeux olympiques de 1964 donnèrent une impulsion appréciable à la planification urbanistique. Ils constituèrent pour Tokyo une vitrine sur le monde. En prévision des Jeux, un programme intensif d'autoroutes urbaines, qui tentait de résoudre les problèmes toujours plus graves posés par la circulation, et n’épargnait aucun quartier de la ville, à l'exception du Palais impérial, fut décidé. Des travaux considérables sont effectués, ne contribuant guère à l'amélioration du trafic, mais au contraire portant une grave atteinte à la santé des citadins : la pollution automobile engendrée fut telle, qu'après les multiples scandales de pollution industrielle, les mouvements d'habitants redoublèrent leurs luttes urbaines.

LES BIDONVILLES

En 1955, la population de Tokyo atteint son niveau d'avant-guerre, 8 millions d'habitants ; puis la croissance se poursuivit d'une manière de plus en plus chaotique et incontrôlable : en 1960, Tokyo comptait 9.676.000 habitants, près de 12 millions si l'on considère l'ensemble de la métropole. En privilégiant la reconstruction industrielle et des infrastructures – ordre étant donné par les « aides » financières des USA –, le nombre trop faible de logements publics construits avait propulsé le Japon, dès le début des années 1970, en tête du palmarès mondial des prix de l’immobilier. La surface moyenne des logements n’était que de 70 m², très inférieure à celle des autres grands pays industriels ; un tiers ne disposait que d’une chambre à coucher commune aux parents et aux enfants, et un quart était dépourvu de salle de séjour.
À Tôkyô, où le surpeuplement atteignait son comble, plus d’un million d’habitants occupaient des "appartements bon marché" (kichin apâto), petits immeubles locatifs en préfabriqué, pourvus d’un strict minimum d’équipements, où les lavabos, les toilettes et la cuisine commune étaient sur le palier. Dans les premiers grands ensembles de logements sociaux, le tatami, unité traditionnelle de surface de l’habitat japonais mesurant 3,3 m², avait été réduit de 20 % pour permettre de construire des logements plus exigus. Pour les populations les plus démunies, l'unique solution est l'auto-construction d'une baraque dans les bidonvilles périphériques, ou la cohabitation forcée dans les taudis surpeuplés des quartiers historiques, sorte de bidonvilles verticaux ; dans la décennie de 1960, la misère urbaine demeure importante, occultée par les efforts et l'espérance d'une réussite économique, qui semble s'annoncer.


RESISTANCES

L'ARCHITECTURE « METABOLISTE »

L'avant-garde architectural du groupe des « métabolistes », à la charnière des années 1960, engage une critique, comme l'intelligentsia européenne, contre l'architecture « moderne », et la politique urbaine concernant plus particulièrement Tokyo. Le mot Métabolisme est une métaphore signifiant que la ville est un organisme vivant, et leurs théories, qui oscillent entre utopie et réalisme, développent l'idéal d'un aménagement de la mégapole, dans un processus de croissance et de transformation permanentes ; l'architecte Kenzo Tange en posa les grands principes :
« Notre réelle tâche est de rechercher une stabilité qui contienne la mobilité, et un ordre qui contienne le changement. »
Ainsi, Kenzo Tange part en campagne contre la tradition bidimensionnelle de la planification, contre les théories de l'équilibre territorial fondé sur la décentralisation au moyen de cités-dortoirs-satellites, et proposera la célébration de la ville dense tertiaire, la mobilité des structures urbaines par la fluidité des circulations, un système de réseaux multifonctionnel faisant appel aux dernières technologies. La notion d'éphémère que nous avons évoqué à propos de la durabilité des constructions est toujours bien présente, mais hyper-modernisé : les nouvelles tous de bureaux ou d'habitat, les structures et les réseaux qui les relient peuvent évoluer en fonction des progrès technologiques, se régénérer par l'accumulation successive de la technologie, s'adapter en permanence aux changements, et profiter de la dynamique urbaine, elle aussi en perpétuel mouvement.

Ces thématiques développées par les Métabolistes nippons s’imprègnent de celles de leurs confrères européens, où l'on retrouve ce même climat d'apologie du vitalisme technologique – rappelons ici la conquête de l'espace : spoutnik en 1957, alunissage en 1967, etc. -, ces notions de flux permanents, de mouvements incessants, de changements continuels qu'ils soient humains ou matériels, structurels ou éphémères. Paradoxalement, les propositions architecturales des Métabolistes, semblent ignorer superbement le contexte chaotique des villes japonaises. Les images de ville future qu'ils proposent pourraient tout aussi s'accorder au contexte parisien ou new-yorkais. De même, les mégastructures, les quartiers de tours, c'est-à-dire les images totalisantes, sont limitées à un enrichissement du chaos métropolitain, qu'elles prétendent dominer. Les reflets de toute cette navigation dans l'utopie – dans un contexte qui voit se débattre le système capitaliste à la recherche de nouvelles stratégies – se réduisent à des fragments d'architecture, qui n'apportent que des changements mineurs à l'aménagement global dont les Métabolistes et autres utopistes veulent s'emparer.
Si les projets utopiques de mégastructures nippons n'intéresseront guère l'intérêt des technocrates, il n'en sera pas de même avec l'idéal de densification des clusters ou noeuds de communication, c'est-à-dire les centres urbains : les quartiers tours qu'ils imaginent – par exemple le quartier central de Shinzuku - auront la plus grande influence pour l'apologie de la verticalisation de Tokyo, de la haute densité, à l'urbanisme de la mobilité, et aux méga-grandes gares souterraines ferroviaires, véritables clusters métaboliques mais essentiellement dédié à l'activité commerciale.


JÛMIN UNDÔ | MOUVEMENTS D'HABITANTS

Dès les années 1950, apparaissent les premiers désastres environnementaux, fruits empoisonnés d'entreprises n'hésitant pas à déverser leurs déchets toxiques dans les fleuves et canaux. En 1950, le premier désastre se révèle avec la maladie « itai-itai », empoisonnement au cadmium déversé par une compagnie minière dans une rivière du département de Toyama. En 1956, l'empoisonnement au mercure des déchets industriels de l’usine chimique de la société Chisso rejetés dans l’eau, sera la cause de la maladie de Minamata, dans le département de Kumamoto. En 1961, l’asthme de Yokkaichi fut relevé dans le département de Mie dû aux nuages d’oxyde de soufre dégagés par le pétrole. La maladie de Niigata Minamata fut confirmée en 1965 dans le département de Niigata. En 1965, le scandale du lait Morinaga contaminé à l'arsenic, secoue le Japon. Pour aggraver encore la situation, faute d’une planification intelligente de l’occupation des sols, les bassins résidentiels côtoyaient les grands sites industriels les plus polluants : et ce fut le scandale des enfants de Kawasaki City, l'une des zones périphériques de Tokyo les plus industrialisées, qui souffraient de graves troubles respiratoires. Ou bien encore, autre danger, le pompage excessif des eaux souterraines à des fins industrielles ou urbaines, entraînait un affaissement des sols particulièrement dangereux... Bref, dans tout le Japon des années 60, des centaines de milliers de personnes furent atteintes de maladies mortelles ou de graves pathologies chroniques.

Les habitants concernés par la multitude de cas d'atteinte grave à leur environnement formeront dans les années 1950, les premiers groupes de résistance, souvent au sein des associations de voisinage les chônaikai ; puis dans les années 1960 s'organisèrent les mouvements d'habitants (Jûmin undô), luttant contre les problèmes d'environnement, la pollution, la congestion urbaine, et la dégradation du cadre de vie dans les métropoles. Les jûmin undô se multiplièrent, mais autonomes, méfiants à l'égard des partis et des syndicats, ils ne seront ni fédérés, ni organisés au niveau national, ou même local. Mais ils obtiendront au fil du temps, et des niveaux de pollution records, de nombreuses victoires : comme les quelque 73.000 indemnisations concédées par l’État aux victimes de la pollution en 1979, après de puissants mouvements de protestation, qui ne rendent compte que très partiellement de l’ampleur de la crise environnementale.


Tokyo | Pollution | 1964

A Tokyo, les mouvements d'habitants s'organisèrent également contre les entreprises polluantes, ou peu respectueuse de l'environnement. L'agglomération, et les grandes métropoles, battaient les records mondiaux d’émissions de gaz toxiques, notamment le dioxyde de soufre et le nitrogène, dont les émissions avaient triplé au cours des années 1960. L'industrie est la principale responsable, mais à Tokyo, les travaux schizophréniques des ingénieurs des travaux publics portent celle d'avoir bâti un réseau de circulation dense et des grandes infrastructures de transport particulièrement polluant, éventrant ou surplombant les quartiers, monuments et cimetières ancestraux, tout en ne parvenant pas, au contraire, à faire face à l’explosion de la motorisation. En 1969, avec 143 voitures par km² de surface habitable, le Japon dépassait de très loin les autres pays industrialisés. Plus performants, les réseaux ferroviaires urbains n’enregistraient pas moins des taux de surcharge qui frôlaient aux heures de pointe, où des pousseurs en gants blancs officiaient sur les quais pour aider à la fermeture des portières, le seuil de 250%, au-delà duquel la santé des voyageurs était officiellement considérée comme menacée. La pénibilité de "l'enfer du transport" (kôtsû jigoku) s’était encore accrue avec l’allongement des migrations pendulaires, sous l’effet d’une formidable flambée foncière et de la politique urbaine, qui avait repoussé le front d’urbanisation à plus de 30 kilomètres du centre des grandes métropoles.

En 1963, face à une urbanisation excessive et à l'étalement urbain, les limitations de hauteur de construction furent réajustées, ce qui amorça le processus d’irrépressible verticalisation des villes. Comme à Paris, il devint possible à Tokyo d'édifier de hauts immeubles dans les vieux quartiers. Les shimin undô s'opposeront avec vigueur aux opérations de Tabula rasa concernant l'édification de buildings de bureaux, opérations fort lucratives de plus en plus nombreuses.
Une de leur principale revendication concernait le « droit à l'ensoleillement » (nisshô-ken), c'est-à-dire à ce que l'ombre portée d'un immeuble collectif, puis plus tard d'un building, n'atteigne pas les maisons individuelles. De même, concernant les "appartements bon marché" (kichin apâto), au manque d’espace s’ajoutait un déficit d’ensoleillement dans les îlots résidentiels aux constructions basses que la densification incontrôlée du bâti avait flanquées de tours ou d'immeubles-crayons (immeubles très étroits construits sur un terrain jadis occupé par une seule petite maison). Plus tard, l'on critiqua les buildings bâtis à proximité des jardins publics historiques de Hama Kôen ou de Kôrakuen, à Tokyo, qui en plus de « dénaturer » les lieux, provoquent par leurs gigantesques ombres portées et les courants d'air violents, le dépérissement des arbres majestueux.

ZENGAKUREN 全学連

En parallèle, les "mouvements de citoyens" (shimin undô), et étudiants de la Zengakuren (全学連) [Fédération japonaise des associations d'autogestion étudiantes] en liaison avec l'opposition de gauche, s'illustrent dans le mouvement anti-atomique, la lutte contre le Traité de sécurité avec les Etats-Unis et la guerre du Vietnam. La Zengakuren joue un rôle immense dans le processus d'émancipation de la jeunesse étudiante japonaise, et si leurs luttes ne sont pas "urbaines" – au sens figuré -, on observe des convergences avec les mouvements d'habitants : ainsi, en mars 1968, la construction de l’aéroport international de Narita, près de Tokyo, suscite des affrontements, et en cette occasion, étudiants et paysans expropriés luttent au coude à coude.



SEIKATSU KURABU

De nombreuses coopératives agricoles s'étaient organisées, au début du 20e siècle, avec la modernisation du pays. Certaines, et notamment dans la région du Kansaï, parmi les plus anciennes et les plus solides du Japon, seront très influencées par les militants communistes (Coop Kobe a été fondée en 1921) ; en 1935, les autorités matèrent une insurrection anarcho-rurale dans les montagnes de Chikuma : la longue tradition anarcho-communiste au Japon, souvent négligée est donc ancienne.

Dans le courant des années 1960, d'autres coopératives s'organiseront, proposant une conception alternative globale de la démocratie et de la vie sociale : les coopératives de consommation autogérées : les Seikatsu Kurabu (Clubs de la vie). Elles se distinguent aussi bien des shimin undô, par leur refus de toute affiliation avec la politique classique, que des jûmin undô, dont l'action est par essence ponctuelle. Le premier Club a été créé en 1965 à Tokyo par Iwane Kunio, un militant socialiste formé dans les shimin undô. Après le scandale du lait Morinaga contaminé à l'arsenic, il commence par distribuer du lait naturel pour un petit groupe de 200 membres. Puis les Seikatsu Kurabu se multiplieront, notamment dans les années 1970 autour de Tokyo, à Saïtama (1975), Chiba (1976) et Nagano (1977). En 1982, les Clubs atteignent 100 000 foyers-membres.
L'origine de Green Coop, fondée par Muraoka Isotsugu, un salarié de Kyûdai (Université de Kyûshû), et un professeur, Takeda Keijirô, remonte à quatre coopératives créées par les étudiants de Fukuoka dans la foulée du mouvement de 1968 pour fournir des produits alimentaires et des fournitures scolaires, qui se sont ouvertes ensuite à l'ensemble de la population. En 1988, 25 coopératives organisent une centrale d'achat commune : Green Coop est née. De 140.311 foyers membres en 1988, elle est passée à 256 524 en 1995. L'objectif ultime des fondateurs des Clubs et de Green Coop était politique. Iwane appartenait à l'aile droite du Parti socialiste, qu'il ne quittera qu'en 1977. Il partage avec Yokota une source d'inspiration commune, la pensée de Gramsci. Lam Peng-Er cite de nombreux articles qu'ils lui ont consacrés et nos interlocuteurs n'ont jamais hésité à reconnaître la filiation idéologique gramscienne. Ils lui ont emprunté la théorie sur la formation d'une "culture alternative", fondée sur l'offre de pratiques non capitalistes de production, de distribution et de consommation, qui permettra d'établir une "interaction citoyenne au quotidien", organisée selon des nonnes nouvelles qui feront peu à peu changer le système des valeurs au niveau local. Il naîtra ainsi des communautés d'un type nouveau. Le mouvement gagnera de proche en proche, jusqu'à subvenir in fine le niveau national. En 1995-1996, le chiffre d'affaires de Green Coop a dépassé 52 milliards de yens.

L’ENTERREMENT DU SOLEIL

En 1960, à la symbolique du Soleil Levant triomphant, le cinéaste proche de la Nouvelle gauche, Nagisa Oshima oppose un soleil couchant rendant assez explicite son intention de retourner la gloire du pays pour s’intéresser à une réalité ignorée : loin des images idylliques renvoyant à la tranquillité économique et au bonheur assuré par le progrès moderne, il oppose une vision d'un environnement désespérant, suintant à chaque image le pessimisme d'une population pauvre sans avenir, prisonnière d’une situation trop misérable pour espérer évoluer. À la symbolique du Soleil Levant, Nagisa Oshima oppose un Soleil couchant.



Tourné dans un quartier délabré de la banlieue d’Osaka, le film dépeint la vie de jeunes habitants du quartier : Tatsu et Takeshi, enrôlés dans le gang d’un parrain local, Shin, et Hanako, jeune fille qui offre de son temps aux plus misérables de la ville. Pessimiste pour les uns, réaliste pour les autres, Nagisa Oshima n’épargne pas, à travers son oeuvre magistrale de jeunesse, cette société japonaise dont il filme l’envers du décor, ces quartiers pauvres peuplés par des travailleurs, mendiants et autres anciens soldats rêveurs où l’on peut aussi croiser une jeunesse défaite de ses espoirs qui se morfond dans les arnaques diverses, se contentant d’essayer de survivre dans ces lieux marginalisés d’un pays pourtant sur le chemin de l’explosion économique. Trafic d’états-civils, banque du sang, immense réseau crapuleux, vols et arnaques minables, à la mesure du dénuement matériel et psychologique des individus, rythment le quotidien d’une jeunesse des bas-fonds ; tandis que la prostitution et l’abus de l’ignorance des pauvres travailleurs deviennent monnaie courante.
La jeunesse doit se satisfaire de cette réalité et apprendre à contourner les règles dans la violence et le mensonge, quand le pays n’a plus rien à offrir à sa jeunesse, ni place, ni repères, ni futur, il ne reste plus chez elle que le désir d’essayer d’appartenir à un groupe quel qu’il soit, et en général les gangs yakuzas ont toujours bonne réputation. La naïveté et l’innocence se retrouvent impliquer dans des histoires de meurtres, de prostitution et de soumission au gang qui l’empêchent de goûter à une véritable liberté, il en devient pour elle impensable d’espérer vivre un amour de jeunesse. Où comment la société sait à tous les niveaux enfermer les individus dans des cages. De cette vision, la jeunesse apparaît comme brisée, pensant avant tout à organiser sa survie au lieu de consumer son présent dans l’innocence et la folie qu’on peut lui connaître. En tout cas, chez cette jeunesse on ne ressent jamais d’ambitions particulières ou de rêves quelconques, ces individus sont trop ancrés dans une réalité noire où l’avenir ne représente rien. D’ailleurs, cette mentalité devient un cercle vicieux qui se propage à travers tous les jeunes esprits, réduisant la naïveté à l’humble statut de souvenir, il ne semble pas y avoir de sortie optimiste pour ces personnes. La mégapole est la toile de fond du pessisime réaliste de Nagisa Oshima, et la nuit tombée, c’est celle des nombreux logos qui l'illuminent et s’imposent sur les individus, créant un effet visuel presque fantasmagorique tant ce fond urbain parait difforme et est tacheté de mille lumières aux couleurs variées. Inévitablement, Oshima fait ressortir ses personnages d’un environnement spécifique, l’homme est une constante de ses cadres, son intérêt principal. Les premiers films d’Oshima, font preuve de l’engagement politique du jeune cinéaste vers la Nouvelle gauche ou l'anarchie, et traduisent une compassion sincère pour les plus démunis. Mais il n'est pas certain que ces jeunes marginaux des bas-fonds, sorte de lumpenproletariat, aient rejoint la lutte de la Zengakuren (全学連) des années 1968-69, qui ébranla le Japon, préférant peut-être l'activisme anti-gauchiste des clans yakuza. Un personnage d'un autre de ses films jura ainsi : « Nous n’avons pas de rêves, c’est pourquoi nous ne serons jamais comme vous ! »


Dans un tout autre style, la saga des films de Zatoïchi (座頭市), initié en 1962, narrant les aventures d'un aveugle itinérant, yakuza invincible, protégeant la veuve et l'orphelin, de la cupidité des plus riches et des yakuzas, sera la figure populaire porteuse de justice sociale, autant que celle d'un anti-héros... solitaire.

1968 : NOUVELLE LOI D'URBANISME

En 1968 fut finalement promulguée la nouvelle loi d’urbanisme(新都市計画法 Shin-toshikeikaku hô) et en 1969 la loi sur la rénovation urbaine (都市再開発法 Toshi sai-kaihatsu hô) qui constituèrent pendant longtemps le cadre de la réglementation urbaine. Les modifications principales tentent de corriger les multiples dysfonctionnements urbains, d'adapter les villes à l’avènement de l'automobile [construction d'autoroute urbaine, etc.], du tertiaire [quartiers d'affaires, immeubles de grande hauteur], et au-delà de doter les autorités compétentes d'instruments nécessaires pour une planification maîtrisée, s'accordant toutefois avec le mythe de Liberté de construction du Droit inaliénable de propriété, avec les exigences des investisseurs des secteurs de l'immobilier, et enfin, à l'opposé, avec les revendications des mouvements d'habitants, extrêmement actifs et motivés contre les opérations de table rase. Ces derniers obtiendront notamment des règles plus strictes pour le « droit à l'ensoleillement » dans les zones résidentielles, et des dispositifs – non obligatoires - concernant la participation citoyenne pour l'aspect environnemental des plans d'urbanisme municipaux et départementaux.

Afin de réguler au mieux le prix du foncier contre la « petite » spéculation, ou sa professionnalisation, la loi d'urbanisme de 1968 se dota d'une réforme de la fiscalité foncière (tochi zeisei) dont un des objectifs sera de pénaliser, de limiter les transactions spéculatives, des particuliers comme des sociétés immobilières et autres acteurs du marché ; mais ces mesures contraignantes ne s'appliquaient pas aux entreprises industrielles, et automatiquement, celles-ci se mirent à investir massivement sur les marchés fonciers au début des années soixante-dix, jusqu’à se livrer à un "accaparement généralisé" (sôi kaishime) des terrains, et débuta ainsi une nouvelle pression spéculative foncière, dont une des conséquences est l'augmentation des prix du foncier libre de construction dans les quartiers urbanisés et péri-urbains. Car en effet, en périphérie, les terrains classés agricoles pouvaient bénéficier d'avantages fiscaux. De même des mesures fiscales – exonération d’impôts et aides au départ [kaikae tokurei ("cas spécial de substitution")] - incitaient les petits propriétaires des quartiers centraux de Tokyo, à déménager ou à installer leur commerce en banlieue. C'est ainsi, et pour d'autres raisons encore, que les agriculteurs péri-urbains s'intéressèrent à la spéculation foncière, notamment en conservant leur patrimoine foncier classé agricole, et immobilière, en se faisant promoteur de constructions dédiées à l'habitat « social », c'est-à-dire de qualité médiocre et au confort minimal, sur une largeur restreinte, le long des routes. Produit qui intéressa les jeunes célibataires ou couples de la génération du Baby Boom, d'autant plus que l'industrie de l'automobile, et les crédits généreusement accordés, favorisèrent l'avènement de l'automobile, et les déplacements longs. Tokyo n'en finissait pas de s'étendre inexorablement.


La hauteur des constructions qui avait été libérée en 1963 dans la plupart des 23 arrondissements de Tokyo, avait permis la construction de buildings, mais Tokyo était encore une vaste étendue horizontale ; et une des conséquences est une intense hausse des prix dans certains quartiers centraux historiques de la capitale, placée sous le signe du formidable essor de l'économie nippone, et des activités tertiaires : les besoins en surface sont aussi prodigieux que l'arrogante croissance économique.

LA RENOVATION URBAINE

Parmi les nombreux nouveaux instruments de « densification », et d'incitation à la construction de tours de bureaux, mais aussi d'habitat, le principal et le plus simple est de réviser le Coefficient d'Occupation des Sols [COS] et de déclasser certains zones. Cette révision a permis, par exemple, de doubler le COS du nouveau quartier d'affaires de Shinjuku-Ouest, passé de 500 à 1000 %. Mais d'autres instruments complètent la révision : les dérogations au COS sont accordées dans les zones de rénovation urbaine, afin d'augmenter la densité. Les autorités en ont largement usé pour inciter les promoteurs et investisseurs à intervenir sur les marchés immobiliers ; empruntés à la législation de New York, les systèmes de bonus zoning donnent la possibilité à l'aménageur une élévation du COS, en contrepartie de la création d'espaces publics sous forme de placette, parc, galerie commerciale, etc. Tout comme les opérations de rénovation urbaine, les "blocs spéciaux" ont connu un grand succès ; le COS peut être augmenté de moitié, voire de 75% dans certains cas et certains districts, si le volume de logements excède les trois quarts des surfaces construites.

Les quartiers historiques centraux de Tokyo, en ce début de décennie 1970, sont encore constitués de vastes zones – chaotiques - d'habitat-artisanat vétustes voire insalubres, sous-équipées, irriguées par des venelles étroites. Mais ils disposent, outre du prestige ou de la symbolique du centre, d'un réseau métropolitain dense. Les opérations de rénovation urbaine bénéficient ainsi de nombreux avantages : les généreuses dérogations au COS et les privilèges réglementaires (par exemple la non prise en considération des règles d'ensoleillement qui propulsent les COS), ou fiscaux pour les promoteurs, d'aides de l'Etat, dont notamment des aides directes et des exonérations d'impôts, et de plus rapides procédures d'expropriation. Pour les autorités, ces opérations de rénovation urbaine étaient l'occasion d'assainir, d'équiper et de densifier les vieux quartiers « horizontaux », d'élargir les voies existantes souvent étroites ; elles devaient également constituer un instrument de politique sociale, destinée à moderniser les conditions d'habitat, en incitant les investisseurs à intervenir sur les marchés immobiliers.

À Tokyo, les opérations de rénovation des vieux quartiers insalubres, impliquant des investisseurs privés, seront pour plus de la moitié d'entre elles, localisées à proximité des grandes gares et nœuds ferroviaires, sans égard pour l'état et la qualité du tissu existant ; dans ces cas, la programmation inclut systématiquement une ou plusieurs grands surfaces commerciales, les depâto, équivalent des "department store" américains. Pour les emplacements moins stratégiques, ces opérations consistent à édifier des centres d'affaires, plutôt que des immeubles d'habitations, opérations excessivement moins rentables. Les logements bâtis dans les zones rénovées sont donc destinés à reloger une partie des anciens résidents du site, obligation faite par la loi, mais qui concerne uniquement les propriétaires, et pas les locataires. Certes, la loi de Rénovation urbaine prévoit une indemnisation de leur droit au bail, mais le montant accordé, le plus souvent, ne suffit guère pour un relogement ou la reprise d'une activité commerciale notamment pour les petits commerçants, dans la zone rénovée. Au contraire, ces opérations de saikaihatsu sont profitables pour les propriétaires « relogés » confortablement dans une zone rénovée attractive et moderne, pour les aménageurs privés qui dégagent une marge confortable en dérogeant légalement aux règles d'urbanisme et de densité, et enfin pour les collectivités locales qui tirent grandement parti de cette procédure, car elle permet de redessiner des quartiers et de rationaliser le réseau viaire à moindre coût sans s'attirer la grogne des propriétaires. Les opérations de « déplacement architectural » permettent également d'éviter le mécontentement des associations de défense et de protection du patrimoine : procédé pour libérer des emprises foncières d'un bâtiment historique ou emblématique, en le “déplaçant” dans généralement un parc public, ou bien le Musée d'architecture Meiji Mura, sorte de parc à thème ouvert en 1965, où ont été reconstruit plusieurs bâtiments, dont la façade de l’hôtel impérial de l'architecte Wright, ou le Musée d’architecture en plein air de Edo à Tokyo [Edo Tōkyō Tatemono En].

Les objectifs sociaux ou urbanistiques doivent être sacrifiés pour que les projets se plient aux lois du marché. Celles-ci conditionnent le choix des sites et des programmes ; elles imposent la réalisation de centre d'affaires prestigieux ou de grands magasins plutôt que de logements sociaux ou d'aménités urbaines. Les promoteurs sociaux ne sont pas épargnés par cette fièvre d'opérations de prestige. Le saikaihatsu est donc loin de satisfaire les objectifs urbanistiques et sociaux qu'il s'est fixés. Limité à certains sites bien choisis, il provoque une "gentrification" des quartiers et contribue à la hausse des prix fonciers.

LES NEW TOWNS

Au début des années 1970, Tôkyô comptait 11.000.000 d'habitants. Dans le but de décongestionner les quartiers du centre, et d'équilibrer le territoire, les technocrates décidèrent de la construction de nouvelles villes, cités dortoirs en fait, en reprenant, exemple sur les News Towns de l'agglomération londonienne : Tama, Kohoku, Chiba. Tama – aujourd'hui quasi abandonnée – est plus qu'une cité dortoir ; elle accueille notamment le Sanrio Puroland, grand parc de divertissement couvert, qui constitue une alternative au Disneyland édifié entre temps par les américains le long de la côte occidentale de Tôkyô. Tama compte aussi une série de curieux quartiers résidentiels se style allemand ou méditerranéen. L'un d'entre eux s'appelle Belles collines [Belle colline en italien] et imite la disposition étagée sur les collines de grand nombre de bourgs italiens. L'architecte H. Yatsuka résuma ainsi Tama New Town : « Tama est un exemple d'hétérotopie, né de l'utopie, une ville de la simulation et du non-lieu »

Les grands ensembles d'habitat des villes nouvelles, comme ceux de Tokyo, se composent de danchi, immeubles collectifs en béton de 5 étages, répartis de manière régulière et parallèle, et séparés par des espaces verts. Les logements, d’environ 50 m², comptent en 2 ou 3 pièces, est leur typologie, comme les quartiers qu'ils fabriquent sont aussi tristes que ceux de France. Ils sont apparus dès les années 1950, puis se sont progressivement modernisés, c'est-à-dire occidentalisés : avec l’apparition de la dining kitchen (cuisine à l’occidentale), de la chaise au détriment du tatami, ou encore des salles de bain individuelles (remplaçant le sentô, bain public très répandu au Japon), etc. Le confort occidental prend place au sein du foyer et, avec lui, une volonté de la part des gestionnaires publics de vouloir obtenir toujours plus de rentabilité économique, à l’heure où le Japon connaît une croissance explosive. La forme des bâtiments sera finalement dictée par ces logiques du gain dans les années 1980-1990. Elle donne naissance à des cités de logements toujours plus denses, des espaces communs dénués de fonctions, en nombre réduit et privés de toute convivialité. Le stress né de ces espaces oppressants, les pertes de lien avec le lieu d’implantation des logements, l’appropriation impossible d’espaces anonymes trop vastes ou encore le sentiment d’insécurité sont autant de phénomènes commun à ce type d'organisation spatial.



Les grandes entreprises s'intéressèrent particulièrement aux quartiers péri-urbains, non pas pour un usage industriel comme dans le passé, mais dans une perspective d'investissement en actifs "mobiles" à fortes plus-values potentielles. Les achats touchaient d'abord les terrains résidentiels des ceintures urbaines. Cette période fut en effet marquée par l'avènement de la génération des jeunes nés dans l'immédiat après-guerre, qui se mariaient massivement et rêvaient d'un pavillon de banlieue. Sous l'impulsion de cette forte demande de terrains résidentiels, entreprises et particuliers se lancèrent dans une intense spéculation, qui se généralisa très vite à tout le territoire et à tous les types de sols : entre 1969 et 1974, 44,7% des terrains mis en vente (674 000 hectares) tombèrent dans l'escarcelle des entreprises, et 37,6% aux mains des particuliers.

L'envolée des prix culmina en 1974 avec une hausse de 32,4% imputée par tous les spécialistes au "rettô kaizôron" du premier ministre Tanaka. Sommé de prendre des mesures par une puissante mobilisation du mouvement habitant, le gouvernement procéda à la révision de la loi d'urbanisme et des règles de construction en 1973, puis promulgua l'année suivante une loi d'Aménagement du Territoire instituant des zones de contrôle où les transactions foncières étaient interdites. Mais avant même la mise en vigueur de ce nouveau système, les effets du choc pétrolier de la fin 1973 se firent sentir.


1973 | UN CHOC ECONOMIQUE


En 1973, le premier choc pétrolier met fin à la période de haute croissance (行動成長kôdo-seichô (1955-1973)) du Japon. Les activités spéculatives et celles du secteur de la construction, toutes d'ailleurs, entament une période de récession. Paradoxalement, du fait d'une totale dépendance énergétique, la crise fit la – prochaine – fortune du pays, car en effet, l'industrie s'orienta vers des productions industrielles peu énergivores, à haute valeur ajoutée, celles par exemple de l'électronique, des semi-conducteurs ou de l'optique, principaux éléments nécessaires à l'informatique encore à cette époque balbutiante, mais bientôt hégémonique. A nouveau, le Japon allait prouver son incroyable capacité à adapter au plus vite son économie et sa production industrielle. Notamment le constructeur automobile Toyota, qui ne cessait depuis les années 1950, d'innover de nouvelles méthodes de gestion et de production particulièrement performantes qui feront par la suite modèle, malgré les éprouvantes conditions de travail - stress permanent, tension continue, etc. -du personnel, et notamment des ouvriers spécialisés et des sous-traitants [lire Toyota City].



En attendant, la baisse brutale du taux de croissance bâtit une période de marasme économique ; les entreprises cessèrent d'investir sur les marchés fonciers, la demande de logements s'effondra du fait de la stagnation des salaires. Et en 1975, le "mythe foncier", selon lequel les prix des terrains ne pouvaient qu'augmenter, fut ébranlé par la première baisse des valeurs foncières depuis la guerre (-9,2%). Afin de relancer le secteur de la construction, l'Etat procéda à une déréglementation de la fiscalité foncière plus que favorable à l'investissement immobilier, et exigea des collectivités locales, des procédures simplifiées et de dispositions plus avantageuses pour l'obtention de l'autorisation de rénover ou de bâtir. Ces mesures favoriseront naturellement les mécanismes de la spéculation et sont à l'origine de la bulle immobilière qui gonfle à nouveau à partir de 1983, initiée notamment par une conjoncture économique favorable partie des Etats-Unis et du Japon au début des années 1980, qui atteindra l'Europe plus tardivement.

A partir de 1979, puis dès son entrée en fonction, le premier ministre Nakasone [le Ronald Reagan nippon] en 1982, lance un programme de privatisation des entreprises nationales. La première initiative de l'ex-compagnie nationale des chemins de fer dégagée de la tutelle administrative est de vendre au prix du marché des terrains lui appartenant. Le Ministère des Finances lui-même se débarrasse à prix fort d'une belle parcelle de terrain située à Shinjuku, derrière l'un des plus grands centres d'affaires de Tôkyô, faisant ainsi la joie d'un regroupement de plus de 60 entreprises qui y construisent trois tours de logements luxueux. La politique mise en place par l'ancien premier ministre Nakasone suscite désormais des opérations entièrement privées de rénovation urbaine.

LA BULLE IMMOBILIERE

Le Japon se dégage progressivement de sa tutelle américaine : rêve d'une revanche atomique économique pour certains d'ailleurs. En 1986, le premier ministre Nakasone, du Parti Libéral-Démocrate déclenche une polémique aux États-Unis en déclarant que le niveau d'intelligence des États-Unis est inférieur à la moyenne du fait d'une trop grande proportion de Noirs et d'hispaniques. Commence un cycle d'orgueil, de fierté nationale, d'ultra-nationalisme et de xénophobie.

L'orgueilleuse et insolente vitalité économique du Japon exigeait, plus que jamais, de symboliser sa puissance par ce qui lui faisait défaut : un quartier d'affaires digne de le représenter, à Tokyo, lieu de concentration des sièges sociaux nationaux, et promise à devenir une nouvelle capitale financière internationale post-moderne, comme Manhattan à New York avait été celle du modernisme, ou Paris sacrée capitale du 19e siècle. Cette ambition réaliste n'était pas seulement celle des élites nippones, car elle intéressa naturellement, les multinationales qui vinrent s'implanter dans ce nouvel eldorado pour y bâtir leurs sièges sociaux. Il en résulte un énorme “déficit de densité”, devenu un problème central au début des années 1980, lorsque Tôkyô, promue capitale financière internationale, a dû faire face à la demande massive de bureaux, et d'habitat de haut standing destiné aux jeunes cadres dynamiques à haut pouvoir d'achat, à proximité immédiat des centres d'affaires, pour des raisons de commodité : éviter les embouteillages et les transports publics. La hausse du foncier et de l'immobilier accompagnait plus ou moins « normalement » celle de la richesse du pays, mis à part certains quartiers d'affaires centraux et certaines zones d'habitat de standing ; le processus para-normal est initié en 1983, mais la hausse est circoncise dans certains districts du centre historique ; puis elle irradie le foncier destiné au tertiaire d'autres districts. De même, en quatre ans, de 1984 à 1988, le prix moyen des terrains commerciaux dans les 23 arrondissements de Tokyo a triplé

Les besoins en surface sont encore et toujours prodigieux ; et une intense fièvre et hausse des prix est observée dans certains quartiers centraux historiques de la capitale, placée sous le signe du formidable essor de l'économie nippone, et des activités tertiaires. Les autorités publiques, et en particulier le ministère de la Construction, par une nouvelle dé-réglementation, autoriseront et inciteront les promoteurs privés, les grandes entreprises, les multinationales à densifier, à verticaliser Tokyo. Le modèle est à présent le quartier d'affaires de Manhattan à New York, l'objectif de le dépasser. Pour cela, il faudra assouplir encore davantage les règlements, et instituer l'urbanisme des Dérogations, qui engendra un phénomène de corruption généralisé.



Shinju-ku Tokyo | 1986  | Photo Thomas Struth

Parallèlement, une hausse vertigineuse, se propage, vers le milieu de la décennie 1980, sur les secteurs de l'habitat résidentiel, du centre vers la périphérie. D'autres villes, dont Osaka et Nagoya, connaissent également une hausse spectaculaire, dans certains secteurs, et notamment des terrains à usages commerciaux proches des gares. Pour finir, le mouvement de hausse s’est étendu à toutes les grandes villes en 1990, sans toutefois connaître l'ampleur attestée dans les grandes métropoles. Natacha Aveline explique ainsi les facteurs à l’origine de cette “explosion” foncière et le mécanisme de diffusion déclenché à partir du quartier d’affaires de Tôkyô :
« Pour répondre à ces questions, nous devons explorer les arcanes du système japonais de promotion de bureaux. La déréglementation financière, en donnant naissance à une demande de grandes surfaces de bureaux au centre de Tôkyô, a en effet profondément bouleversé le mode d'intervention traditionnel des professionnels de l’immobilier. Les immeubles obsolètes des années soixante-dix ne répondant plus aux besoins des entreprises et aux nouvelles normes de travail, il a fallu constituer de vastes terrains pour construire des immeubles de bureaux d'un même gabarit que ceux de la City de Londres ou de Manhattan. Le symbole de ce type d'opération est le complexe Ark Hills à Roppongi. Pour libérer ce site de 5,6 hectares, il a fallu raser près de 200 maisons de bois et petits immeubles en béton où plus de 600 familles avaient leurs logements et leurs boutiques. Première opération privée de cette envergure, Ark Hills comprend une tour de 37 étages de bureaux et 4 sous-sols, une salle de concert, le siège et les studios d'une chaîne de télévision, un hôtel de 36 étages et trois tours d'habitation. Son succès commercial a été immense : fixées originellement à 9000 ¥/m²/mois (environ 4 300 F/m2/an), les surfaces de bureaux se sont très vite louées deux fois plus cher. Les loyers des logements ne sont pas moins exorbitants : 500 000 ¥/mois (20 000 F/mois) pour un appartement de 60 mètres carrés.
La flambée foncière de la décennie 1980 se distingue à plus d'un titre des épisodes précédents. D'abord par son mécanisme de diffusion : loin de balayer l'archipel, elle a pris naissance sur un territoire limité aux trois arrondissements centraux et aux deux centres périphériques de Shibuya et Shinjuku, dont la surface totale n'excède que de peu celle de Paris intra-muros. Qui plus est, elle a d'abord frappé les terrains commerciaux et non les terrains résidentiels ou industriels comme précédemment. En second lieu, jamais les prix fonciers n'ont atteint un tel poids sur le plan macro-économique. Leur hausse a été moins brutale que dans les années soixante et peut être comparée à celle de la période 1973-1974, mais elle est intervenue après une montée presque ininterrompue des prix (sauf ”l’accident” de 1975-1976) et s'est poursuivie sur une durée plus longue, de quatre ans au lieu de deux ans. Enfin, dans ce contexte d'inflation quasi-nulle, le "décrochage" entre les prix fonciers et les facteurs économiques de base (PIB, prix à la consommation) a atteint une ampleur inégalée, affectant les critères traditionnels de rentabilité (niveau des loyers déconnecté des prix). En revanche, l'épisode de la mi-1980 partage avec les deux vagues de hausses antérieures une caractéristique commune : celle d'être concomitant avec une envolée boursière d'une envergure comparable. »

Cela étant, Tokyo, devenue la capitale la plus chère du monde, pour ce qui concerne les quartiers d'affaires prestigieux, n'attire plus autant les grandes multinationales, au contraire, qui préfèrent installer leurs sièges sociaux à Hong Kong ou Singapour ; ce fut le cas pour IBM-USA qui ajourna son projet d'installation à Tokyo. Takeshita Noboru, nouveau premier ministre en 1987, estime le danger et tente de réguler spéculation et foncier, par des mesures restrictives : entre autres, les plus-values sur les opérations foncières sont sur-taxées à 90 %, mais pour certaines zones bien précises. Mais il est déjà trop tard, les capitaux japonais voués à la spéculation foncière ont déjà quitté l'archipel et interviennent sur les marchés porteurs, à Hawaï, à Londres, à New- York, en Australie et en France [4].

En 1987, sous la pression des promoteurs immobiliers pour mieux rentabiliser leurs opérations foncières, une nouvelle modification du Code de la Construction (Kensetsu kijun-hô), libère encore la hauteur des immeubles en ville ; tandis que les particuliers sont désormais autorisés à construire des maisons individuelles en bois jusqu'à R + 2 ; c'est également l'année du IVe plan d'aménagement du territoire, dont la volonté est de rééquilibrer l'agglomération, mais qui se heurte de front à la politique de déréglementation et de promotion du secteur privé.

En 1987, les Japan National Railways sont privatisés et leurs réseaux repris par six compagnies régionales privées, qui à Tokyo s'intéressèrent aux gares desservant les nouveaux centres d'affaires, faisant des gares principales de véritables temples de la consommation ; et la verticalisation de la capitale s'effectuera à partir de son sous-sol urbanisé  Ainsi, la gare de Shinjuku  la première gare au monde pour le trafic de voyageurs avec plus de 2 millions de passagers par jour, est constituée par un gigantesque labyrinthe souterrain accueillant shopping malls, de restaurants, bars, etc., plutôt apprécié notamment en hiver, particulièrement rigoureux à Tokyo. D'autre part, les compagnies de transport continuent inexorablement d'étendre leurs réseaux en lointaine périphérie, et en partenariat avec les pouvoirs publics, développent des pôles d'attraction, technologiques ou universitaires. La carte de la spéculation du Grand Tokyo, c'est-à-dire celle du prix du foncier, épouse ainsi celle du réseau de transport, et plus particulièrement autour des gares.


L'on observe également en 1986-87, le processus de privatisation des logements sociaux municipaux ou régionaux : les organismes logeurs publics vendent leurs biens immobiliers et cessent leur activité de construction  ; à l'inverse ils entament un cycle de rénovation de cités d'habitat social construites dans les années 1950-60 dans les quartiers centraux ou de la proche périphérie, autorisant ainsi une prodigieuse hausse des loyers, multipliés par 3 ou 4. Les demandeurs doivent justifier un salaire équivalent à 4 fois le montant du loyer. Leur vocation à l'origine sociale prend fin progressivement, tandis que les premiers mouvements de revendications s'organisent et introduisent dans le débat public, le thème du droit au sol.

C'est à nouveau une véritable aubaine pour les promoteurs privés qui investissent alors dans le marché locatif collectif "bon marché". En 1986-87, l'on enregistre une hausse vertigineuse : 40 % en moyenne d'appartements à louer dans les trois grandes agglomérations. L'accession à la propriété foncière, bien ancrée dans l'idéal nippon, symbolisé par le slogan "My Homisme", devient difficile pour les classes moyennes, et notamment la jeune génération urbaine, tout du moins dans les quartiers du centre et de la proche périphérie. En 1989, Marc Bourdier et Philippe Pelletier s'interrogeaient : 


« Mais que vont devenir les Tokyotes ? Sont-ils condamnés, comme le suggérait une récente émission de télévision, à ne plus pouvoir accéder à la propriété à moins de deux heures de transport de leur lieu de travail (la population diurne de la zone des 23 arrondissements centraux compte déjà 2,6 millions d'habitants de plus que la population nocturne) ? Ou encore, scénario mi-fiction mi-réalité entendu de la bouche d'un responsable préfectoral de la planification urbaine, vont-ils habiter encore plus loin, à 200 ou 300 km, bloquer leurs heures de travail sur quelques jours, passer du bureau à l'hôtel-capsule aux frais de l'entreprise, et prendre de longs week-end soit chez eux soit dans les nombreux équipements de loisirs en cours de construction sur l'archipel (l'inflation du prix des terrains touche depuis peu les zones rurales à haut potentiel touristique) ? »



La décennie 1980 au Japon, est l'âge d'or du capitalisme libéral-libertaire ; le « péril jaune » inquiétant même les USA, se classe seconde puissance économique mondiale : rien ne peut lui résister. Certains économistes soulignent que la fin du Welfare State est la principale exigence de ce nouveau patronat, mais aussi de la jeune génération d'élus du Parti Libéral Démocrate [自由民主党Jiyūminshutō au pouvoir depuis 1955], gagnés par les idées libérales de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, ce sera une longue offensive contre les pouvoirs de régulation économique de la bureaucratie, pour les privatisations et la "réforme administrative".

À l'opposé, les mouvements d'habitants ou sociaux, et les organisations subversives des années 1970, connaissent une éclipse marquée dans les années 1980, où triomphe un "conservatisme de confort" soutenu par la prospérité matérielle. La plupart des mouvements d'habitants abandonnent leurs luttes, d'autres sont institutionnalisés. Les leaders et nombre de militants des mouvements sociaux des années 1970, intègrent progressivement les partis politiques traditionnels, voire le Parti libéral-démocrate au pouvoir, et l'administration, de même que s'effectue la réintégration du syndicalisme ouvrier dans le cercle des décideurs.

Les mouvements d'habitants sont affaiblis mais le regain de l'écologie urbaine leur donnera force et motivations pour poursuivre une lutte plus pacifique, d'autant plus que les petites municipalités, dont certaines sont dans l'opposition parlementaire ont à présent tendance à s'opposer aux visions polluantes des industriels, à privilégier le cadre de vie de leur électorat ; de même, les magistrats n'hésitent plus à condamner à de lourdes amendes et à des dédommagements les pollueurs, et nombre de procès, à cette époque, donnent raison aux pollués : décisions relayées efficacement par la presse quotidienne.

Dans le cas de nouvelles grandes opérations urbaines, certaines municipalités s'opposeront également au gigantisme des constructions, de leurs impacts sur l'environnement, le paysage, le cadre de vie, se faisant écho des revendications des habitants. Des contreparties sont exigées par les municipalités : la construction d'équipements publics accessibles à tous, des parcs, des jardins, etc., sous la menace d'une non-obtention du permis de construire, et autres misères administratives. Il ne fait aucun doute pour Natacha Aveline : Ces affaires révèlent un trait majeur des pratiques urbaines au Japon : à l'inverse du cas français, ce sont les communes qui garantissent l'intérêt public face à un État soumis aux pressions des fédérations professionnelles et parfois trop souple à leur égard.


LA SPECULATION


Comprendre les mécanismes de la spéculation foncière et immobilière qui amèneront à la crise larvée de l'année 1990, nécessiterait une longue description du contexte économique et législatif du Japon, des exigences en matière monétaire et commerciale des Etats-Unis qui ont influé sur la politique générale du pays, des objectifs sectoriels des nouveaux maîtres planétaires, les multinationales et les grandes entreprises japonaises, de l'implication des investisseurs étrangers du secteur bancaire dans l'immobilier tokyoïte [2], et d'une manière générale, des corrélations entre spéculation immobilière, foncière et boursière. Et faire apparaître les différentes conclusions d'études d'économie qui contradictoires s'opposent pour tenter d'expliquer le phénomène. Certains économistes nippons nient même l'existence de « bulles »...

L'économiste John Maynard Keynes avait une intéressante formule à propos des comportements spéculatifs : la spéculation serait « l'activité qui consiste à prévoir la psychologie du marché », par opposition à l'entreprise dont l'activité consiste « à prévoir le rendement escompté des actifs pendant leur vie entière ». Keynes note en outre que les fluctuations au jour le jour de certaines données, bien qu'éphémères ou dépourvues de signification, "tendent à exercer sur le marché une influence tout à fait exagérée et même absurde". Il souligne également que l'opinion collective, de par sa nature même, est "exposée à subir des variations violentes (de telle sorte que) le marché se trouve exposé à des vagues d'optimisme et de pessimisme irraisonnées".

Mais d'autres intervenants et d'autres mécanismes seront à l’œuvre au Japon, dont ceux de la corruption extrêmement vigoureuse, et des complicités entre la grande criminalité – les yakuzas [ヤクザ/やくざ] - et le monde politique ; en cela, le Japon est souvent comparé à l'Italie, où l'on retrouve les mêmes méthodes : réseaux politico-mafieux, clientélisme, corruption active, spéculation immobilière et foncière, faisant scandale en Italie, en 1992, lors d'une série d'arrestation – l'opération Mains propres - et de procès laminant la classe politique [la République tombe]. Les scandales et les procès seront aussi nombreux au Japon, mais on ne connaît pas véritablement le degré d'implication des sociétés « vitrines » yakuzas dans les opérations immobilières. Par contre, les faits divers relatés par les quotidiens assurent qu'elles interviendront effectivement et notamment pour faire subir aux récalcitrants à la vente, menaces et actes d'intimidation. Le journaliste Philippe Pons rapportait en 1987 celui-ci :
« Il y a quelques semaines,en plein milieu de la nuit, un poids lourd recula dans la vitrine de la modeste blanchisserie de M. Watanabe située dans le quartier de Shinjuku-Sanchome à Tokyo, causant pour plus de 500 000 yens (20 000 F) de dégâts. Une fausse manoeuvre ? Non, un acte d'intimidation... » [Le Monde]

L'enquête de HASEGAWA Tokunosuke à propos de la bulle spéculative (バブル景気, baburu keiki) concernant l'immobilier à Tokyo, confirmera l'émergence de mouvements spéculatifs au centre de Tôkyô vers 1985-1986, et du rôle non négligeable des marchands de biens qui feront l'acquisition dans le centre de la capitale des petites parcelles, nécessaires pour de futures opérations immobilières. Puis ils ont recherché de nouveaux débouchés en proche périphérie du centre. Anticipant une hausse des prix dans les quartiers résidentiels de l'ouest, ils ont acheté au fur et à mesure du départ des résidents -"chassés" souvent par la trop lourde charge des droits de succession.[5] L'étude de Natacha Aveline estime à plus de 410 hectares la surface foncière ainsi acquise entre 1986 et 1988 dans les 23 arrondissements de Tôkyô :
« En créant un cercle vicieux selon lequel les anticipations sur la hausse des prix provoquent celle-ci, ces agents immobiliers et marchands de biens ont donc diffusé la flambée du centre vers la périphérie et du marché de bureaux à celui des logements. En effet, les propriétaires de terrains résidentiels au centre de Tôkyô ont massivement cédé leur bien pour réinvestir le produit de la vente en banlieue. Comme la valeur de la nouvelle propriété devait égaler au minimum celle de la précédente, les transactions n'ont pas donné lieu à d'âpres négociations, et le mouvement de hausse des prix s'est répandu comme une traînée de poudre du centre vers la périphérie.[6] »

Mais le plus grand acteur, de par le nombre [120.000.000], sera la population elle-même, et notamment la petite bourgeoisie et les classes moyennes, et celles agricoles du péri-urbain, comme le relate ces témoignages :
« "Tout le monde était devenu spéculateur : on achetait quelque chose - un terrain, un appartement, un tableau, un bijou - en se disant que si on le revendait le lendemain, on toucherait le jack-pot", souligne un ancien employé de banque. "Les gens avaient confiance en leur banquier qui leur prêtait de l'argent et leur promettait de continuer. La responsabilité des banques dans la formation de la bulle était énorme", selon M. Ikeido.
"Mon mari travaillait dans le secteur du bâtiment. Les primes étaient d'un montant faramineux. A tel point qu'on a presque pu rembourser le prêt contracté pour l'achat de notre appartement en deux ans", témoigne une mère de famille.
La spéculation boursière et immobilière touchait au premier chef les entreprises qui investissaient dans des terrains de golf, hôtels et autres lieux de villégiature où se ruaient des salariés généreusement rémunérés. C'était l'époque des feuilletons TV où le héros était un blanc-bec frais émoulu mais qui habitait déjà dans un immense appartement chèrement meublé à l'occidentale et allait draguer dans des restaurants et bars renommés de Tokyo, souvent aux frais de l'entreprise. »

Grand Tokyo | prix du foncier


L'URBANISME AUX MAINS DU SECTEUR PRIVE


Marc BOURDIER et Philippe PELLETIER dressait un peu avant le krach de 1990, un bilan de la situation à Tokyo :

De fait, l'urbanisme est entre les mains du secteur privé. Le paysage urbain évolue pratiquement au gré du marché foncier. Au début du XXe, l'initiative est prise par quelques visionnaires éclairés (les cités- jardins) doublés de promoteurs avisés (les compagnies ferroviaires). Elle appartient aujourd'hui à de multiples spéculateurs.

L'accaparement du début des années 70 alimente les grands ensembles pavillonnaires situés dans les lointaines banlieues des métropoles. La compagnie ferroviaire Tôkyû gère ainsi sur l'archipel quelques 20 grands projets totalisant 2 290,1 ha : 1 201,9 ha dans la région de Tôkyô, 643 ha dans celle du Keihanshin, etc.. Sous le règne de Tanaka, les entreprises de travaux publics prospèrent et le pays sombre sous la bétonisation, accomplie sans respect du site, par vagues de digues-rasoirs le long des cours d'eau, d'enchevêtrement de ponts, d'autoroutes et autres ouvrages d'art en plein coeur des villes.

Compte tenu de l'internationalisation croissante de l'économie (Tôkyô, première place financière mondiale) et de la politique japonaises, "internationalisation" figurant elle-même au programme des politiques officielles, on peut au moins parier sur la bureautisation de la capitale. Avec l'accaparement des années 70, l'inflation des années 80 et la politique de dé-nationalisation des entreprises publiques qui a permis au secteur privé de faire main basse sur un importante patrimoine foncier, les collectivités locales n'ont plus les moyens de l'urbanisme qu'elles désirent parfois. Dans le centre des grandes et moyennes agglomérations, il est devenu impossible de construire des équipements publics, d'aménager des parcs ou même d'éviter la disparition pure et simple du logement.

L'impression globale de désordre urbain apparent est en fin de compte l'expression d'un ordre caché très précis : celui de la spéculation foncière de ces quinze dernières années. L'ensemble fait d'une ville comme Tôkyô le lieu d'un dynamisme à l'image de celui de son économie. La sage patience et les importantes capacités d'investissement des gros promoteurs privés font disparaître sous la rénovation les quartiers les plus typiques de la capitale. Les promoteurs de logements publics sont obligés de composer avec le privé pour pouvoir encore construire du neuf en ville (Okawabata River City). Les gros propriétaires enrichis par leurs nombreuses et récentes transactions rêvent de transformer entièrement les centres d'affaires. L'entreprise Mitsubishi projette de raser le quartier de Marunouchi qu'elle possède au сoeur de la capitale et d'y créer un "Manhattan" de 60 tours de bureaux. Le Secrétariat d'Etat au Territoire envisage sérieusement le déplacement en province de l'administration et des écoles pour ne laisser sur place que les entreprises.

Malgré les récentes mesures prises pour limiter la spéculation sur le foncier, l'avenir du plus grand nombre est dans le locatif. Les promoteurs l'on bien compris : on observe en 1986-87 une hausse de 40 % en moyenne de la construction d'appartements à louer dans les trois grandes agglomérations. Le rêve profond d'une bonne partie des Japonais de posséder un morceau de l'archipel, et non pas seulement de posséder une maison comme le laissait sous-entendre le slogan "My Homisme", est en train de partir en fumée. Le fossé va maintenant s'élargir entre possédants et non-possédants, entaillant un peu plus au passage le mythe de l'appartenance de tous les citoyens à une classe moyenne unique et homogène.
Les conséquences de ce bouleversement d'habitude profondes sont imprévisibles. 

Que dire aussi de ces nouvelles couches de population dont la moyenne d'âge ne dépasse pas la quarantaine, qui n'ont pas d'attaches rurales (elles sont nées en ville) et dont le seul avenir est de vivre en zone urbaine ? La mentalité arriviste et individualiste de ces nouveaux jeunes, opposée à celle de leurs aînés qui se sont résignés au nom d'un ordre moral plus social que religieux, va-t-elle les pousser à consommer davantage de biens moins durables que la terre ou obligera-t-elle les pouvoir publics à définir une nouvelle vision de la ville et de ses quartiers ?

Rénovation-restructuration, urbanisation périphérique, reconquête des centres s'ajoutent aux projets plus démiurgiques les uns que les autres. A Tôkyô, la baie est encore assez vaste pour accueillir, à coups de créations d'îles artificielles, tout ce dont la capitale a besoin. Concentration, polarisation, concurrence, spéculation, tels sont les phénomènes qui provoquent la hausse des prix fonciers urbains sur l'archipel. Tôkyô qui les porte à leur paroxysme n'est-elle pas la ville la plus chère du Japon et du monde parce que justement elle est Tôkyô, la capitale, le coeur, le centre ?


LA BULLE IMMOBILIERE | POP

« Nulle par ailleurs les valeurs foncières n’ont atteint de tels sommets : à Tokyo en 1990, le prix du mètre carré de terrain à usage de bureaux caracolait à 360.000 francs dans les 23 arrondissements de Tôkyô, après avoir triplé en cinq ans. Un niveau tel que, selon ses propres estimations officielles, le Japon pouvait théoriquement s'acheter le territoire des États-Unis en vendant celui de Tôkyô, ou bien s'offrir le Canada avec les seuls terrains du palais Impérial. »

La bulle s'emballa entre 1986 et 1989, pour enfin exploser graduellement – à la différence d'un krach boursier – dans le premier semestre de l'année fatale 1990, faisant d'abord suffoquer les secteurs de l'immobilier et de la finance, avant d'asphyxier toute l'économie : les prix de l'immobilier dans les grandes villes chutent de 70 % et sont retombés à leur niveau de 1984-1985. La " bulle " se dégonfle doucement : en 2004, la valeur d'une propriété de standing à Tokyo située dans les quartiers financiers correspondait à 1 % de la valeur d'avant 1990.

Et l'on observa avec stupeur la prodigieuse chute de la seconde puissance économique mondiale, un des plus riches pays du monde : le 29 décembre 1989, l'indice Nikkei de la Bourse de Tokyo atteignait en clôture 39.915,87 points : l'apogée de la frénésie spéculative ; six mois après le Nikkei ne valait plus que 32.000 points, et seulement 17.000 fin 1991 ; 7.054 points le 10 mars 2009 et 10.500 points début 2010. La multitude de simples particuliers, emprunteurs de la période de la " bulle ", ne peut plus payer leurs crédits ou leurs dettes, notamment, les ménages fortement endettés sur 30 ans ou 40 ans. 

La crise économique de 1990, fit apparaître au grand jour des médias du monde entier, un véritable monde parallèle de la pauvreté, les ghettos de journaliers : Sanya à Tokyo, Kamagasaki à Osaka, Kotobuki-shô à Yokohama, où survivaient, de plus en plus nombreux, les nouveaux chômeurs, les retraités et les marginaux. Les parcs de Tokyo connurent leurs premiers camps de tentes, de même que les espaces délaissés des dessous des viaducs autoroutiers, des berges des canaux, tandis que l'immense gare souterraine de Shinjuku devint un refuge pour les mendiants, ceux qui avaient échappés au tsunami du suicide, pratique relativement courante au Japon après un licenciement, particulièrement pour les ouvriers et employés contraints du même coup de quitter l'habitation fournie par leur employeur.








THEORIES POST-MODERNE

1968 marque l'entrée des pays développés dans le post-modernisme. Le capitalisme libertaire est selon Luc Boltansky et Eve Chiapello « un dépassement du capitalisme, mais également de l'anti-capitalisme », dont les grands principes s'approprient et ré-adaptent différentes théories ou concepts de la Nouvelle Gauche, de l'anarchisme libertaire et des mouvements néo-hippies : anti-étatisme, anti-bureaucratie, anti-stalinisme, autonomie, autogestion, révolution permanente, écologie, etc. Le capitalisme – encore à cette époque – monopoliste d'Etat sera ainsi critiqué autant par les intellectuels de la Nouvelle Gauche, que par les nouveaux acteurs du monde économique, dont certains proviennent justement d'organisations révolutionnaires et subversives gauchistes.

La post-modernité annonce la fin de l'idéologie du Progrès héritée du siècle des Lumières, donc d'une confiance en l'avenir, et un retour prodigieux au pré-modernisme ; en architecture, les centres villes historiques, et plus particulièrement ceux – chaotiques - du moyen-âge, ou ceux d'Italie, étaient opposés par leurs qualités, à ceux bétonisés et inhumains de la modernité. D'ailleurs un courant de l'architecture anti-moderne, renouant avec l'historicisme avait été nommé [malencontreusement] post-moderne. Les courants d'architecture théorisèrent donc sur la ville ancienne, démarche historiciste d'imaginer un modèle d'un passé à jamais révolu, et la promesse d'un ré-enchantement urbano-social dans les formes urbano-architecturales désordonnées des villes médiévales, ou pré-industrielles, etc.

Las Vegas plutôt que Versailles

Un autre mouvement prit forme dès le milieu des années 1970, préférant le chaos de la sur-modernité. Les précurseurs, le cinéaste Wenders et l'écrivain Ballard, chacun à leur manière, imposèrent un nouveau champ de poésie spatiale : celui des lieux déglingués, résidus d'une modernité architecturale et urbaine ayant déjà subi l'épreuve du cataclysme, évoqué par Le Dantec. Lieux de crise, révélateurs du désordre des âmes et de la cité, mais aussi lieux d'errance, de rencontres violentes hantés par le cinéma néo-réaliste italien des années de l'après-seconde guerre mondiale - et celui de Bunuel -, et plus encore, le spectre de Pasolini, filmant les citadins de Rome aux prises à la modernité. Ce fut, à l'origine, un mouvement protéiforme, souvent associé à l'idéologie punk dont un des mots d'ordre, No Future – souvent amputé de For You – alimentera le pessimisme individualiste.

En 1982, l'atmosphère noire d'un avenir urbain chaotique, pauvre, éclairé par les seules lueurs des néons publicitaires, du film Blade Runner de Ridley Scott, deviendra une référence pour nombre d'architectes, et pour certains, une vision prospective réaliste d'un futur possible, ou inéluctable, voire souhaitable : jamais un film, sinon Metropolis de Fritz Lang n'avait à ce point influencé et fasciné l'architecture. Peut-être parce qu'il fut le premier film de l'histoire offrant aux spectateurs des images ultra-réalistes, particulièrement soignées d'une ville du futur : le spectacle urbano-chaotique saisissant fut d'ailleurs plus apprécié que la faiblesse du scénario [tiré du roman noir « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (Do Androids Dream of Electric Sheep?) écrit en 1966 par Philip K. Dick.]




Les partisans du chaos urbain « post-moderne » pourront également s'appuyer sur les recherches scientifiques concernant le chaos, initiées par les travaux d’Henri Poincaré du début du XXe siècle, repris par le météorologue américain Edward Lorenz qui s'y intéressa, presque par hasard en 1961, grâce à un précieux allié inattendu, l'ordinateur dont il disposait au MIT ; et l'ordinateur devint aussi indispensable à l'étude des systèmes chaotiques que le microscope le fut, au siècle dernier, à l'étude des microbes. Les idéologues du chaos « sur-moderne » inventèrent un nouveau champ de réflexions induit par un ensemble de découvertes scientifiques qui, bien que concernant des champs très éloignés, mettaient en évidence l'imprédictibilité à long terme de certains phénomènes naturels intéressant la météorologie, la dynamique des fluides, les rythmes cardiaques ; étaient invoqués pour étayer leurs théories, les fractales de Mandelbrot, les désordres anthropologico-sociaux de Balandier, les processus aléatoires et/ou réversibles de Prigogine. Bref, jugeait Le Dantec,
« tout ce qui fait que l'approche contemporaine de la nature et de la culture conduit à s'intéresser plus aux ruptures qu'aux continuités, à l'irrégularité plus qu'à la norme, au déséquilibre qu'à l'équilibre. »



CHAOS POST-MODERNE

Un argumentaire que l'on retrouve aisément dans les thèmes de prédilection du capitalisme libéral-libertaire, dont celui de l'approche managériale urbaine, fondée sur des références aux principes de la gestion des systèmes complexes. L'urbanisme libéral-libertaire se fera l'écho spatial, en Occident, du regain du libéralisme économique ; et les idéologues du chaos – de la forme -, attaquent le principe même de « maîtrise" de la ville » : il ne doit plus s'agir de tenter de la maîtriser, mais d'accepter le réel, et la planification et l'urbanisme se doivent de s'adapter aux nouvelles conditions de l'économie, et donc des instruments qui admettent les fluctuations, l'incertitude, la contradiction, l'ambiguïté et le flou. Les propos de l'architecte italien Andréa Branzi sont éloquents :
« Ma génération a compris au contraire que le chaos, les contradictions, la multiplicité des langages, des comportements et des méthodologies est le résultat plus complet du processus d'industrialisation. C'est sur ce théorème de la complexité et de la contradiction que nous avons commencé à travailler, pour introduire une modernité différente et imparfaite… »
Les partisans du chaos de la « sur-modernité » affirmaient alors que la ville devait être considérée comme un système complexe déterminé en partie par des phénomènes externes incontrôlable, et qu'il était illusoire de prétendre pouvoir dominer l'ensemble des phénomènes et des mécaniques urbains. L'architecte Rem Koolhaas principal architecte théoricien du chaos annonçait ainsi  :
« Une innocence consisterait à croire en cette fin de siècle, que le développement urbain le bâti- puisse être prévu et contrôlé d'une façon raisonnable. Le bâti le plein- est désormais incontrôlable, livré tout azimut à des forces politiques, financières et culturelles qui le plongent dans une transformation perpétuelle. On ne peut pas en dire autant du vide : il est peut être le dernier sujet ou des certitudes sont encore plausibles. »


L'exceptionnelle réussite économique du Japon, et la domination croissante de l'économie japonaise suscitèrent à nouveau, après la vogue du japonisme des années 1920, l'attention de l'intelligentsia « post-moderne » européenne, sur sa capitale Tokyo ; et ils arguaient que l'exploit de l'économie japonaise s'était effectué en dépit des thèses de la rationalité, celles de Le Corbusier, et que l'ordre appliqué à l'urbanisme n'était pas dans ce cas, un facteur d'efficacité « économique », bien au contraire ;
et la japonolâtrie déferla, tel un tsunami intellectuel dans la pensée européenne. Les villes japonaises et Tokyo en particulier semblaient concentrer toutes les contradictions de la culture urbaine contemporaine occidentale ; un système urbain complexe susceptible de créer ou de favoriser des niveaux remarquables de productivité, d'efficacité, de créativité, mais aussi de propreté et de sécurité, malgré une aire métropolitaine étendue et un chaos indescriptible.  L'architecte Jean Nouvel défendait « l'idée qu'il fallait travailler à partir du chaos urbain planétaire, de couches géologiques appliquées sur la planète, à partir des incohérences. C'est dans ce sens qu'il faut acter aujourd'hui ce qu'est Paris, dans tous ses hasards. »


Ainsi l'anarchie urbaine – fruit de l'intérêt personnel plutôt que du bien commun - de Tokyo avait produit bien plus de libertés, de richesses, d'émotions, et l'on invoqua les thèses développées par les nouveaux économistes ultra-libéraux, Friedrich Hayek ou Robert Nozick, selon lesquelles le libre jeu des individus animés par leur intérêt personnel régule mieux à terme, et plus justement, le chaos des sociétés démocratiques modernes que l'interventionnisme réglementariste animé d'intentions généreuses mais contre-productif, bridant la création, et dans un sens, liberticide. Rem Koolhaas analysait alors :
« L'apologie du désordre, le goût du chaos sont devenus, notamment au Japon, une sorte de bannière architecturale, un mouvement, un style même dirais-je pour être plus critique. Ce n'est pas nous qui introduisons délibérément le chaos ; c'est le système contemporain qui est un assemblage contradictoire de volontés architecturales, de sensibilités populistes, de politiques financières, de rêves triomphalistes, etc. Notre contribution au chaos, en tant qu'architectes, pourrait être de prendre simplement notre place dans l'armée de ceux qui sont voués à lui résister. […] Ce qui est intéressant pour les architectes dans les situations de frange, c'est qu'il s'y trouve des conditions non-architecturales. Nous souffrons de l'écart qui s'est établi entre le rôle mythique de l'architecte et la situation réelle dans laquelle il exerce. Il y a un décalage absolu entre ce qu'est effectivement et ce que croit être cette profession préparée à jouer un rôle organisateur, prétendant à un pouvoir qu'elle a perdu, non seulement dans sa dimension technique mais aussi dans ses dimensions idéologiques et mêmes artistiques. La frange nous confronte à notre échec et, dans le même temps, elle nous offre les moyens d'y parer. Elle présente une sorte d'état brut du paysage. L'architecte ne l'a pas organisé, il n'y est guère intervenu et pourtant on pourrait, en exagérant à peine, dire qu'il y découvre des richesses plus séduisantes que ce qu'il a dû construire avec tant de difficultés dans les quartiers centraux dont il maîtrisait le développement. Tout cela est un peu schématique, bien sûr, mais il est vrai qu'il y a là une tension qui devrait être fertile. »




L'architecte « post-moderne » Bernard Tschumi, apôtre et grand théoricien du déconstructivisme, évoquait à propos de Tokyo une ville « post-humaniste » où les notions d'unité et de cohérence ne sont plus applicables, « caractérisée par une dispersion du sujet, que nous pourrions appelé décentralisation » ; et il avouait en 1995 que  :
« faire des bâtiments qui fonctionnent et rendent les gens heureux n'est pas le but de l'architecture mais, bien sûr, un effet secondaire bienvenu.»

Sans doute, la plus éloquente définition de la post-modernité en architecture...


LES THEORICIENS JAPONAIS


Au Japon, les premières réflexions théoriques de la post-modernité en architecture apparaissent au cours des années 1980, reprenant ou plagiant les recherches théoriques de leurs confrères américains ou européens, et s'appuyant sur les thématiques abordées par les Métabolistes des années 1960. Une époque donc, où les architectes post-modernes nippons peuvent juger des transformations, des mutations et des grands chantiers des centres d'affaires et des buildings qui éventrent les quartiers historiques centraux de Tokyo. S'ils critiquent parfois la médiocre qualité architecturale de ces ensembles, certains estiment cependant que leur nécessité fait loi, que la Realpolitik l'exige, et qu'ils sont les éléments régénérateurs de la ville, essaimant la sur-modernité, et que les contrastes – d'échelle, d'époque, visuel, social, etc. - avec la vieille ville existante peuvent être bénéfique, ludique, car source d'émotions, de ravissement visuel, de richesse d'hétérogénéité, l'univers de "signes" ayant fasciné Roland Barthès. Augustin Berque, jugeait ainsi que :
« Les années quatre-vingt ont vu déferler un raz-de-marée de tôkyôron des ouvrages consacrés à Tokyo ainsi qu'à Edo, son antécédent. Enfin à peu près dans le même second temps les Japonais se sont montrés particulièrement friands d'ouvrages sur la post-modernité. Mon hypothèse est qu'il existe entre ces trois phénomènes, la vogue de la nippologie, celle de la tokyologie, et celle de la post-modernologie, une relation qui trahit l'émergence d'un fantasme collectif. Celui-ci pourrait bien un jour, c'est une des questions de notre fin de millénaire, produire un paradigme à la place de celui de la modernité occidentale. Vue du Japon, en effet, l'après-modernité ne peut être synonyme de post-Occident puisque la modernité fut assimilée à ce même Occident, à cet égard il est pas de baijemonî qui tienne depuis vingt ans déjà que les Japonais estiment avoir rattrapé [oitsuki] les Occidentaux, ils ont eu le temps de s'accoutumer en toute logique à l'idée qu'ils les ont maintenant dépassés [oikoshi]. La mode des nippologies ne faisait qu'exprimer la confiance retrouvée dans l'identité nationale en même temps que la mise en doute du modèle occidental. Celle des tokyologies et de édotique allait plus loin on s'est alors mis trouver en la capitale nippone des vertus non seulement étrangères aux canons occidentaux mais qui court-circuiteraient la modernité pour connecter directement époque Edo 1603-1867 la post-modernité/post-occidentalité Dans une telle conjoncture la thématique post-moderne laquelle du reste est largement issue de Occident plutôt que du Japon été captée pour nourrir non moins la tokyologie que la nippologie en général en une spirale de sens où le Japon et plus spécialement sa capitale émergent comme incarnant d'ores et déjà l'avenir du monde est un tel processus que j'appelle prémices d'un fantasme collectif. »



L'intelligentsia nippone opposa une réinterprétation de la vision occidentale du Chaos, donnant à défaut de théorie affirmée, une définition de la modernité et de la post-modernité, sur le mode le plus souvent, métaphorique, poétique ou philosophique. Aucune théorie sérieuse proposa un modèle d'urbanisme, concret, reproductible, applicable ; à l'inverse, un courant d'architecture, le déconstructivisme, théorisé par le philosophe français Jacques Derrida, invita la conceptualisation du chaos architectural, prônant les formes les plus opposées – au sens strict du terme -, donc désordonnées, de la rationalité moderne. Ce courant, parti de l'Europe et des USA, se développa au Japon.

Concernant la ville, les architectes japonais reprennent certaines thématiques des Métabolistes, dont celles concernant la mutabilité de l'environnement, la flexibilité des structures en perpétuel mouvement ou changement permanent. Augustin Berque, associa l'essor économique à la géographie urbaine :
« On sait que le Japon, de tous les grands pays industriels, est celui dont l'économie s'est adaptée avec le plus de souplesse à l'après-fordisme. Cette capacité d'adaptation n'est pas seulement socio-économique ; elle est également géographique, c'est-à-dire qu'elle s'exprime par, et s'appuie sur, la non moins remarquable capacité de la société japonaise à adapter son territoire aux changements d'activité. » 


L'architecte Yoshinobu Ashihara, sera un des premiers à théoriser le chaos urbain tokyoïte, et reprenant les thèses de J. Saramago pour qui le chaos semble effectivement « mettre en scène le futur et qui nous oblige à penser que le chaos n'est au fond qu'un ordre à déchiffrer », avancera l'idée d'un « ordre caché » ; titre de son livre paru en 1986, sous-titré Vers la ville du 21e siècle, proposant ainsi dans le cadre plus général de la spatialité des villes du Japon, d'avoir pour modèle futur d'urbanisation Tokyo. L'architecte évoqua Tokyo comme étant une "ville-amibe", une ville organique par ses extraordinaires capacités d'adaptation, en opposition aux villes européennes corsetées de pierre, splendides mais statiques dans leur monumentalité :
« Paris est une ville splendide, mais qui aura certainement des difficultés à s’adapter au XXIe siècle. Son architecture de pierre en fait un monument statique et inorganique appartenant au passé. Au contraire, Tôkyô possède des facultés d’adaptation et de survie proche des amibes. C’est une métropole laide et chaotique, mais elle est organique, en constant changement. Il m’arrive de souhaiter que l’amibe prolifère avec plus de soin, mais sa vigueur reste indéniable. (…) C’est un espace incohérent qui se répand sans ordre et sans borne, avec des frontières mal définies. Si un quartier brûle, il est immédiatement reconstruit. Si cet endroit dépérit, on construit ailleurs. »



L'architecte Kazuo Shinohara, reprenait l'idée de l'architecte Rem Koolhaas, qu'il est impossible de mettre fin au chaos urbain, qu'aucun instrument ne serait en mesure d'ordonner ou de rassembler les différentes forces, les ordres qui régissent les villes, et que la haute technologie – notion fondamentale reprise des Métabolistes - allait de pair avec ce qu'il désigna comme "progressive anarchy", l'anarchie progressive. Il célébra les "fractures" affectant les formes urbaines, les "espaces fissuraux" séparant les immeubles aux dimensions disparates juxtaposés sans égards au tracé des rues et de l'espace public. Cette valorisation esthétique du chaos s'est par la suite doublée d'une valorisation fonctionnelle, le désordre, ou plutôt l'ordre spontané, étant présenté comme plus performant que l'ordre planificateur et urbanistique. Ces approches théoriques ont utilisé abondamment les notions de fluctuations, d'auto-organisation, de chaos, de fractales, etc. Mais jugeait le critique François Asher : « L'usage métaphorique qui en a été fait n'a pas grand chose à voir avec les thèses de Prigogine, Lorentz, Mandelbrot ou Ruelle ; elles ont cependant renouvelé les images utilisées classiquement par les libéraux : notamment la main invisible d'Adam Smith, qui fait correspondre les productions et les consommations, ou la ruche de Mandeville, dans laquelle le bien commun résulte de l'égoïsme de chaque abeille. »


Makoto Sei Watanabe dans un article Faire coexister les paradoxes : Tokyo — urbanité et trans (e) chaos, de 1994 :
« Tokyo est chaotique. Cet énoncé évoque principalement deux images de Tokyo. La première est négative : c'est la confusion, une ville en désordre. Cette interprétation de la métropole est convaincante. Elle s'appuie sur l'assertion qu'une ville en ordre est belle. L'ordre manifeste l'évidence de la rationalité, de l'auto-contrôle et de l'unité ; pas de voies agressives, mais plutôt des conceptions conformes, une unité des couleurs, des hauteurs et des alignements ; en somme l'apparence gentille d'une ville tranquille.
Pour faire en sorte que ces phénomènes soient possibles, il faut qu'il y ait soit une coopération soutenue ou bien un contrôle assidu. J'appelle cet état « l'au-delà du chaos » ou « transchaos. » La tranquillité d'un autre côté peut conduire à la stagnation de la metropolis : calmement la cité attend sa mort — une fin convenable pour une société vieillissante.
La deuxième interprétation de l'énoncé est positive ; c'est le Tokyo qui crée en utilisant son haut potentiel énergétique, c'est la ville qui fascine avec le charme particulier de ses métamorphoses constantes. L'imprévisible, les changements brusques, le labyrinthe et la surprise, constituent l'essence de cette galerie bruyante chargée d'énergie. C'est un monde différent qui attise l'émerveillement. Ce Tokyo forme le prototype d'une ville pour la création, c'est l'immersion dans le chaos ou « transe-chaos. » Cette cité des stimuli fait face néanmoins au risque de se transformer en un pur lieu de l'instantanéité : une urbanité à jamais transitoire sans concept de stockage.
Ces deux visions antagonistes sont à première vue irréconciliables. La question n'est pas d'en privilégier une, mais plutôt de chercher une nouvelle définition qui intègre l'antinomie.Le chaos dans la théorie scientifique contemporaine est considéré comme un type d'ordre. Des phénomènes tels que le flux des nuages ou les mouvements de foule, longtemps perçus comme étant déterminés par le hasard vu la quantité des variables enjeu, n'en suivent pas moins certains patrons particuliers qui ne sont pas liés à une linéarité de cause à effet. Elles sont plutôt le fait d'interactions dynamiques pouvant être complètement modifiées par de subtiles perturbations des conditions initiales. Si ce « nouvel ordre » reste pratiquement imperceptible dans la vie quotidienne, il constitue toutefois une structure d'analyse commune à différents domaines d'étude confrontés à la complexité, comme l'économie, la biologie ou l'urbanisme des mégalopoles. Il n'y a plus dans le monde actuel de loi unique pouvant expliquer le réel comme dans la physique newtonienne. On doit se baser sur une pluralité de principes ayant chacun des applications spécifiques. La coordination des fragments cognitifs variés constitue l'étape préalable à une appréhension plus globale de la totalité. Il y a vraisemblablement un ordre invisible ou une série de codes opérant dans l'apparent désordre tokyoïte. L'ordre en architecture a été trop longtemps confiné à un contexte étroit. On doit aujourd'hui admettre l'existence d'un ordre capable d'incorporer l'énergie chaotique. Le chaos non plus comme désordre, mais comme un nouveau type d'ordre à découvrir dans la cité. Une ville dans laquelle cohabitent les éléments discordants, une ville possédant une codification et des systèmes de valeurs multiples, une ville qui n'est ni blanche ni noire mais les deux à la fois.


L'architecte Edward Suzuki, proposera une série de bâtiments dont les formes architecturales reprennent, des objets en fonction du programme : un poste de police à Tokyo en forme de hache, symbolisant sans doute le « glaive de la Justice », ou des immeubles dont les façades évoquent la déchirure. Suzuki se réclame de l'anarchitecture : une mode née au croisement du déconstructivisme de Derrida, et de l'anarchie progressive théorisée par Shinohara. L'architecture Seo Fumiaki, de même, convenait de deux modes de spatialité : l'une statique, dominée par « l'objet », qui est fini, l'autre dynamique, par « le processus, qui est infini ». Les objets de la ville occidentale « matérielle » seraient ainsi durables, permanents, ceux de la ville japonaise, éphémères, pris dans un processus infini de transformation, donc immatériels. L'architecte Takamatsu Shin, faisait l'apologie de la « magie » (majutsu) du désordre urbain – élément vivant -, contre la sclérose d'un quelconque ordre irrémédiablement réducteur et source de mortels ennuis, en affirmant que les « villes saines, ce sont celles où toutes sortes d'aventures sont possibles. » Le critique Matsuba Yöichi, opposa au fonctionnalisme rationnel, une totale liberté du créateur, la fantaisie individuelle, susceptibles d'engendrer des errances urbaines ludiques. Qui nous fait songer aux propos de Guy Debord, d'une ville des plaisirs.


CRITIQUES




En Europe, l'intelligentsia, et notamment celle issue de la Nouvelle gauche des années 68, n'aura de cesse de critiquer vivement, voire outrageusement les premiers architectes théoriciens « post-modernes » qui introduisirent dans leurs discours la notion de chaos urbain « sur-moderne » ; en France, ce fut un front uni de tous les courants de l'architecture qui s'opposa notamment aux théories et aux premières réalisations de Rem Koolhaas. Le critique de l'architecture Jean-Pierre Le Dantec pouvait reprocher aux architectes « post-modernes » une habile construction intellectuelle destinée à justifier un état de fait, un ultralibéralisme politico-économique maquillé en esthétique :
« Il reste que l'apologie unilatérale du chaos – de sa vigueur sans normes ni préjugés qui, à terme, serait supposé accoucher d'une beauté « convulsive » - fait bon marché d'une inégalité urbaine de plus en plus choquante et dangereuse. »
« Rien n'est plus pratique, aux yeux des promoteurs alliés à certains architectes nostalgiques de l'époque des "objets", que le chaos urbain. »
« Les architectes s'abandonnent au narcissisme et aux pseudo-valeurs des disciplines de la communication. Ce narcissisme tend, toujours à plus de contraintes liées à l'histoire, à l'exigence d'un espace public, aux bâtiments préexsitants, etc. "L'autre" et le "Il y a", ces deux gêneurs ramenés sur le devant de la scène par la contestation soixante-huitarde, sont abolis. Et les désirs solipsistes de l'architecte et de son commanditaire peuvent à nouveau se donner libre cours, comme au bon vieux temps des années 60, dans une cacophonie violente et un égoïsme sans culpabilité, puisque, moyennant un tour de passe-passe théorique, le chacun pour soi et le n'importe quoi ont été décrétés voies d'accès privilégiées au beau contemporain. Tel promoteur (...), tel brasseur d'affaires (...), tel membre haut placé de la nomenklatura architecturale ont entrepris de réhabiliter l'urbanisme pompidolien et, dans le même temps, de promouvoir quelques jeunes architectes talentueux, à la condition expresse que, rompant (comme c'est normal) avec leurs aînés, ils dessinent des objets spectaculaires aisément médiatisables. Entreprise peu ragoûtante, quoique digne d'une époque qui s'extasie sur le "ludisme" des Disneyland et les performances télévisuelles de Tapie ou de Le Pen. Non seulement parce qu'elle fait remonter à la surface l'affairisme, le cynisme et les propos les plus obtus sur une modernité réduite à son propre simulacre ; mais parce que, usant sciemment de son pouvoir, elle promeut la démagogie et s'emploie à détruire une culture qui avait mis des décennies à se (re)former. »




Le géographe et grand spécialiste du Japon, Augustin Berque, dès 1976 dans son ouvrage Le Japon, gestion de l'espace et changement social, s'intéressa à la spatialité de Tokyo, et de son « rôle », celui de la timonerie politique dominée par le Parti Libéral-Démocrate, conservateur, la collaboration étroite du gouvernement, de l'administration et du zaïkaï, le grand capital. Les mécanismes de la haute croissance sont démontés : libéralisme foncier, faiblesse des équipements de bien-être mais fort investissement publique en vue de la production directe, subordination, non sans conflit, des vocations régionales aux oligopoles et à l'Etat, etc. Augustin Berque jugeait ainsi :
« l'ingestion du territoire par le grand capital », où « l'intérêt, le profit et la rente se confondent en spirale dans le surprofit ».

En suivant le parcours intellectuel de Berque – comme celui de Le Dantec, d'ailleurs -, l'on notera au fil de ses nombreux écrits, cette parfaite adaptation d'une critique politique post-68 à un discours abstrait post-mitterrandien, évacuant le politique pour s'attarder sur la culture nippone. La fin d'un discours pluri-disciplinaire où le politique tient place, tel qu'il était pratiqué par ces deux grands critiques, engendre bien une réflexion appauvrie confinée dans un cadre conventionnel, professionnel pour l'un, philosophique pour l'autre. Cela étant, laissons le grand savoir de Berque s'exprimer, car il dénonça, quelques années auparavant, la célébration de ce chaos urbain et architectural « créatif », et la vogue de la nippologie, de la tokyologie, et celle de la post-modernologie  :

« C'est en ce sens que je lirais le discours des années 80, où l'on exaltait le ''chaos créatif'' de Tokyo, alors que chacun pouvait éprouver les méfaits humains et culturels dudit chaos. Certes l'idéologie en question est plus qu'une simple propagande. Elle s'enracine profondément dans la culture et loin dans l'histoire. On aurait, par exemple, pas grand mal à trouver des points communs, voire une filiation, entre l'éloge de l'anarchie auquel un Shinohara Kazuo se livre à propos de Tokyo, et le non-agir (uru wei) du taoïsme. Certains sinologues ont justement rapproché ce uru wei de l'anarchie, au sens étymologique d'absence (an-) de principe directeur (arché). Le problème est que si une telle « an-archie » peut procurer des jouissances à l'esthète ou au philosophe, elle n'en donne pas forcément à l'habitant, alors même que sa logique l'apparente à un topologisme qui s'enracine dans le local. C'est que les mégalopoles contemporaines sont justement plus que locales... Il y a au contraire, semble-t-il, un lien direct entre l'absence de principe directeur (c'est-à-dire un urbanisme conséquent) et certains problèmes les plus criants des villes japonaises, tel le niveau des prix fonciers qui tend à les rendre inhabitables sinon par des personnes morales. Voilà, par exemple, ce que dénonce, parmi bien d'autres, un article du juriste Watanabe Yôzô. Celui-ci rejoint les accents d'un Henri Lefebvre pour juger qu'au Japon, l'urbanisme a négligé ''la vie'', l'environnement, la culture, l'histoire, la tradition, autrement dit qu'il n'obéit qu'à une logique politico-économique à courte vue, manipulant des concepts dépourvus de référent. Au bénéfice de qui, par exemple, cette ''intensification de l'utilisation du sol'' que, depuis vingt ans au moins prônent régulièrement les plans d'urbanisme de Tokyo ? Watanabe pose la question, mais sans donner de réponse : il se borne à déplorer un ''manque radical de point de vue''. »
[...]
« Or la cité, le territoire, pâtissent de ces incohérences. Vont-elles se perpétuer ? Voire. Je ne crois pas que, dans l'organisation de l'espace, le Japon puisse indéfiniment ignorer certaines contraintes de la modernité, qui sont d'ordre politique. La « beauté du chaos » (Shino haraK azuo), loin d'être post-moderne, n'est qu'un euphémisme pour : mise à sac de la ville par le profit sauvage, aux dépens des pré-modernes ploucs. »


[...]
« La fascination que Tôkyô exerce aujourd'hui sur de nombreux concepteurs occidentaux - fascination d'autant plus remarquable qu'elle succède à des jugements esthétiques naguère largement négatifs - n'aurait de quoi surprendre que si l'on oubliait que cette ville est devenue la plus puissante et la plus riche de la planète. C'est là non seulement qu'un architecte, à l'échelle individuelle, a le plus de chances de faire de bonnes affaires, mais là aussi que de plus en plus, à l'échelle collective, se définissent les comportements qu'induit le progrès technique, là où convergent les biens marchands les plus précieux de l'humanité. Comme naguère New-York, et auparavant Londres et Paris.
Tôkyô n'a certes pas supplanté New-York, ni même Paris ou Londres, sur tous les plans et il est d'autres villes, comme Los Angeles ou Singapour, qui entendent bien accéder elles aussi aux premiers rôles. Toute ville mondiale est à certains égards, pour d'autres villes, un mirage plus ou moins captivant et chacune cherche sa propre voie pour se projeter dans l'avenir. Reste que certaines villes dominent leur époque. Paris, "capitale du XIXe siècle" (BENJAMIN), Tôkyô capitale du vingt-et-unième ?
Si ce devait être le cas, alors il faudrait s'attendre à ce qu'apparaisse dans nos villes un courant d'imitation de la capitale nippone, ainsi que, voici peu d'années encore, d'aucuns voulaient transformer Paris à l'image des gratte-ciel new-yorkais. Jouent déjà en ce sens les propos enthousiastes que certaines de nos vedettes, comme Philippe STARCK, tiennent sur la liberté qui est celle du créateur de formes dans les villes japonaises. De fait, si l'on me permet de définir lapidairement le postmodernisme architectural comme la licence de faire n'importe quoi n'importe où, par contraste avec le modernisme qui aura été la compulsion de faire partout la même chose, alors la ville japonaise actuelle, et spécialement Tôkyô, est bien le parangon de la postmodernité.



Le propos de cet article est de montrer que ce courant, s'il se développait jusqu'à instituer la capitale nippone en modèle, mettrait en danger non seulement le caractère de nos villes, mais jusqu'à leur sens : leur urbanité.

Ce qu'on peut appeler "paradigme nippon" d'un point de vue descriptif, c'est-à-dire pour caractériser une sorte d'idéal-type de la spatialité japonaise, tend aujourd'hui -prestige et richesse aidant- à s'imposer comme modèle : la ville japonaise, naguère perçue comme laide et désordonnée, devient une sorte d'attracteur qui fait rêver designers, architectes et sociologues du monde entier.

Tôkyô préfigure-t-il vraiment la ville du XXIe siècle, comme le prétend l'architecte ASHIHARA Yoshinobu (qui est loin d'être le seul) ? Et trouverons-nous une issue aux problèmes de nos villes en imitant ce qui se fait là-bas ? L'exemple du Japon lui-même conduit à répondre catégoriquement: non. Non, pour l'essentiel ; mais à coup sûr oui pour certains procédés.

L'expérience de la modernisation des villes japonaises, qui s'est faite à l'école de l'Occident, montre en effet qu'au déjà de l'application ponctuelle de certaines techniques, l'urbanisme à l'européenne n'a jamais véritablement pris au Japon. Cela en raison de tendances profondes, aujourd'hui assez bien connues, qu'il eût été sans doute plus opportun de gérer et de déployer que de contrecarrer en y plaquant des modèles étrangers ; car le résultat de ces placages a été une perte de sens -une détérioration de l'urbanité nippone.

Le syncrétisme nippon s'en accommode certes relativement bien : perdurant ici et là, les référents de cette urbanité permettent encore à l'ensemble de fonctionner sans accrocs. Mais cette première leçon s'impose : dans une société qui, comme la nôtre, n'est pas portée au syncrétisme, une telle digestion est impossible. Déjà critiquable au Japon même, la voie suivie par ce pays serait catastrophique pour nos villes.
[…]
Aussi des phénomènes modernes, comme l'étalement urbain ou l'exurbanisation (ou rurbanisation) sont-ils loin d'avoir, sur le sens de la ville, les mêmes conséquences en France et au Japon. L'idéologie naturiste (vivre au plus près de la nature) qui s'exprime chez une bonne partie des citadins, en France comme au Japon (par exemple dans le désir de posséder un pavillon à jardinet), ne peut donc être prise en compte dans les mêmes termes, plus ou moins dérivés d'Ebenezer HOWARD. Il faut voir que dans un cas (le Japon) l'exurbanisation qui en résulte ne fait que transposer métaphoriquement un gradient issu lui-même d'une suite de métaphores, tandis que dans l'autre cas (la France), c'est une distinction fondatrice qui éclate et s'éparpille dans le non-sens. Voilà bien pourquoi le terme de "banlieue", si péjoratif en français, n'a pas en japonais d'équivalent courant, ni surtout les mêmes connotations négatives. La qualité attributive de nos banlieues -à savoir une décisive pénurie d'urbanité- n'est pas concevable au Japon, où la ville ne fait que se diluer progressivement vers l'extérieur, avec de multiples provignements d'urbanité qui, à leur tour, sont inconcevables en termes de banlieues (surtout de cité-jardins).
[...]
Le chaos qui en résulte ne manque certes pas d'apologistes, comme SHINOHARA Kazuo avec son concept d'"anarchie progressive". Il faut bien voir cependant que ladite anarchie a non seulement trahi le contextualisme inhérent à la topologie traditionnelle des villes japonaises, mais qu'elle est absolument contraire aux principes de l'urbanité européenne. Gober tels quels des slogans de bazar comme "Tôkyô : chaos créatif" (titre de couverture de Japan Echo, vol XIV, 1987), comme y sont naïvement portés de nombreux jeunes architectes français, ce serait envoyer nos villes à l'abattoir. Viable dans l'espace nippon, qui dès l'origine s'est placé sous le signe du devenir, l'"anarchie progressive" est antinomique de l'accent que notre civilisation a mis sur l'être : proprement insensée. »




EPILOGUE


Dès 1973, le grand critique italien de l'urbanisme et de l'architecture, Manfredo Tafuri, avec une extraordinaire clairvoyance, prévenait des dangers dissimulés derrière l'apologie d'une architecture soi-disant libérée ; et mieux que quiconque, il expliquait les origines de l'évolution de la pensée des avant-gardes vers la récupération du chaos et dans la sublimation du désordre :
« La crise de l'architecture moderne s'ouvre au moment précis où le grand capital industriel, son interlocuteur naturel, dépasse l'idéologie fondamentale véhiculée par l'architecture, pour la reléguer au rang des superstructures. Dès ce moment, la fonction de l'idéologie architectonique est terminée. Et lorsqu'elle s'obstine à vouloir malgré tout la réalisation de ses hypothèses théoriques, elle peut à la rigueur devenir un instrument pour faire évoluer des situations de retard ; mais dans la plupart des cas, elle est plutôt un facteur de gêne.
On comprend dès lors les situations régressives et angoissantes dans lesquelles le mouvement moderne s'est débattu de 1935 à nos jours. Les conditions les plus générales de rationalisation de la ville et du territoire ne sont toujours pas remplies, mais la nécessité de cette rationalisation continue néanmoins à servie de stimulant indirect, pour des réalisations compatibles avec des objectifs partiels, fixés au coup par coup.
Il se produit alors quelque chose d'apparemment inexplicable. Les idéologues de la forme semblent renoncer à s'inscrire dans le réel, pour se replier sur le second pôle de la dialectique ordre/chaos proposée par la culture bourgeoise. Sans abandonner l' « utopie du projet », ils cherchent une compensation contre les processus concrets qui ont provoqué le dépassement de l'idéologie, dans la récupération du chaos et dans la sublimation du désordre. Ils se livrent à la contemplation de cette angoisse que les constructivistes semblaient avoir définitivement surmontée.
Parvenus indéniablement dans une impasse qu'ils ne peuvent nier, les idéologues de l'architecture renoncent à jouer un rôle dynamique dans la ville et dans les structures de production ; ils se retranchent alors derrière le masque d'une autonomie disciplinaire retrouvée, ou se réfugient dans des comportements névrotiques d'auto-destruction. »



Dès lors, l'intelligentsia pourra célébrer les fastes de la chaotique capitale TOKYO, capitale d'un capitalisme ultra-libéral, ayant façonné volontairement les dysfonctionnements urbains, l'injustice spatiale, engendrés par les mécanismes  d'une agression spéculative la plus effrénée et la plus chaotique ; et accepter à nouveau, une autonomie disciplinaire prônant la docilité et la soumission volontaire aux structures d'un pouvoir régi par le post-capitalisme. 
A l'orée des années 1980, l'espace critique des disciplines intellectuelles opérant dans les domaines de l'idéologie rétrécit au fur et à mesure que le développement post-capitaliste et les restructurations de la politique économique "socialiste" des Etats-providence, pénètrent par capillarité le tissu politique et social jusqu'à se confondre avec lui.  Dans cette étonnante jonction de critiques contre l’État, deux parties historiquement antagonistes vont formuler d’étroites convergences dans le monde politique : la Nouvelle Gauche alors moribonde et les nouveaux acteurs des arcanes du capitalisme mondialisé ; critiquant chacun, pour des raisons certes différentes, l'Etat autoritaire, et faisant l’éloge de la libération des contraintes imposées : le slogan "Il est interdit d'interdire" des barricades de 68 sera ainsi recyclé.. 


Après une brève période de réticence, certains s'enthousiasmèrent de cette bénéfique rupture idéologique, assurant, en tant qu'anciens révolutionnaires, que le chaos, le désordre, c'est-à-dire l'absence d'ordre donc l'anarchie spatiale nippone avait été essentiellement fabriquée par les habitants eux-mêmes, au contraire des villes de l'occident, où l'ordre urbain avait été imposé par la puissance publique, l'Etat autoritaire. Dans leur nouvel argumentaire d'un cynisme à toute épreuve, l'on retrouva les grands thèmes de l'Auto- : autonomie, auto-gestion, auto-organisation, etc. et des proclamations de ce type :
« Le chaos n'est pas une force démoniaque destructrice et malveillante. C'est au contraire la capacité naturelle du monde à s'organiser de lui-même. Le chaos est la réfutation d'un déterminisme fataliste car il laisse la place au libre-arbitre tout comme il rejette l'idée d'un monde entièrement libre, hasardeux et malléable. Le chaos est d'une certaine manière proche du dao, la célèbre voie de Lao Zi, car le chaos est à la fois l'ordre dans le désordre et le désordre dans l'ordre... »


Parodiant les théories et les méthodes de la nouvelle économie post-moderne portée pour un temps par le Japon, les avant-gardes apolitiques de la sur-modernité, puis à la suite l'ensemble des courants de l'architecture, y compris les avatars de l'esprit anarchiste, trouveront inspiration et justifications dans les mécanismes implacables des lois du profit post-moderne ; convaincus que les contradictions, les déséquilibres, le chaos de la ville contemporaine sont inévitables ; et même que ce chaos renferme des richesses inexplorées, des possibilités d'usage illimité, des valeurs ludiques qui peuvent désormais devenir de nouveaux fétiches sociaux. A. Touraine explique cette incroyable volte face car :

« Ces images de la société libérale séduisent beaucoup de ceux qui ont été déçus par l’action politique la plus volontariste, la plus révolutionnaire. Ce qui explique l’allégresse avec laquelle tant d’anciens gauchistes se jettent dans le libéralisme extrême, faisant l’éloge du vide ou de l’éphémère, de la libération de la vie privée et de la fin des limitations et contraintes qu’imposaient les modèles volontaristes de la société ».

Luc Boltansky note que de :

« nombreux post soixante-huitards se sentirent à l’aise dans la nouvelle société qui advenait au point se s’en faire les portes paroles et de pousser à cette transformation».



L'an-archie évoquée par Berque, la Progressive anarchie de Kazuo Shinohara, séduisent, d'autant plus que les qualités urbaines de TOKYO, dans les quartiers historiques et de la proche périphérie, sont indéniables : le chaos fabrique une ville fascinante, une cité des stimuli où règne l'imprévisible, les changements brusques, le labyrinthe et la surprise, qu'évoque  Watanabe. Mais ce ne sont pas seulement l'hétérogénéité, l'excentricité, l'exacerbation, les contrastes saisissants des formes urbaines et architecturales qui agissent sur les sens - d'un visiteur occidental, pourrions-nous ajouter -,  mais bien la juxtaposition des fonctions : l'animation des rues, des ruelles et des venelles par les commerces, les supérettes, les restaurants, fast-food et gargotes [nomiyas], les ateliers des artisans, etc. des quartiers encore traditionnels peuvent être adossés à un quartier d'affaires, ou un centre commercial moderne, une immense gare ferroviaire souterraine, une zone de résidence, un parc, etc. Cette juxtaposition de programmes, la mixité intime des fonctions  fabriquent et intensifient davantage la chaotique des quartiers centraux de Tokyo, plus que les contrastes de gabarits urbains et l'anarchie visuelle.  

Paradoxalement aucune avant-garde n'osera proposer une théorie, ou reproduire, retranscrire dans un projet d'urbanisme, le chaos urbain [visuel et fonctionnel] digne d'un quartier historique de Tokyo ; par contre, les opérations de rénovation urbaine - et d'expulsion urbaine -  s'intensifieront afin de préserver la plasticité chaotique des quartiers historiques des centre-villes...




NOTES

[1] Selon Philippe Pelletier, [Ôsugi Sakae, Une Quintessence de l'anarchisme au Japon | 2002] la répression est particulièrement féroce pour les tendances communiste et anarchiste. Tous les nouveaux partis trop radicaux sont aussitôt interdits. Les journaux régulièrement censurés, suspendus ou condamnés. Les réunions publiques ou les congrès quasi systématiquement interrompus par la police. Entre 1925 et 1945, plus de 75 000 personnes ont été arrêtées et déférées au Parquet pour infraction à la Loi sur le maintien de l'ordre. Les militants sont souvent jetés en prison, où ils sont maltraités et où ils finissent parfois par mourir. Les forces policières bénéficient d'un climat et d'une certaine impunité qui les poussent à franchir le cadre légal. Pour justifier son crime, Amakasu Masahiko, le capitaine qui commanda l'expédition punitive contre la famille Osugi et qui étrangla Sakae de ses propres mains, déclara ainsi avoir agi « au service du pays ». Son attitude est confirmée par les propos d'un lieutenant de l'armée qui rapporta par la suite :
« Je fus surpris de voir qu'Amakasu comparaissait à la cour militaire [pour son acte]. A cette époque, nous avions tous l'impression que nous pouvions recevoir une promotion si nous tuions quelque socialiste. »

[2] « En effet, la loi de 1950 dispose que le permis de construire a pour but de garantir « un niveau minimum en matière de terrain, structure, équipement et utilisation de bâtiment» (art. 1er). Son caractère libéral apparaît à l'examen des points suivants :
  • l'administration ne dispose d'aucune liberté d'appréciation concernant les conditions requises de délivrance du permis. De plus, une fois constaté que ces conditions sont remplies, l'administration doit accorder le permis, sans exception possible. Elle dispose, en effet, d'une compét ence strictement liée ;
  • l'administration doit faire connaître sa décision dans les 21 jours suivant le dépôt de la demande (ou dans les 7 jours pour une petite construction) ; ce n'est pas le maire, mais un agent technique de construction (kenchiku-syuji) qui est en pratique chargé de cette décision automatique et prompte. »

[3] Selon Bourdier Marc et Pelletier Philippe : La "Réforme agraire" (Nôchi kaikaku ) de 1946, menée sous l'instigation des forces d'occupation américaines, fait de chaque paysan un propriétaire foncier. En attachant la masse rurale à la terre elle aurait dû logiquement empêcher l'exode. […]
La réforme agraire incarne le triomphe du capitalisme. Son symbole, son moyen, son objectif : la propriété privée. La mise en place d'une nouvelle structure économico-juridique correspondant aux critères petits-bourgeois ruine les derniers éléments communautaires de la société paysanne. Elle pose les conditions du décollage industriel, non par un accroissement de la demande issue de la masse paysanne comme le voulait le credo keynésien de la réforme, mais par la libéralisation, la prolétarisation partielle ou totale d'une énorme masse de main d'oeuvre. Politiquement, elle coupe court à l'éclatement révolutionnaire qui se profilait dans les campagnes (les mémoires de l'ancien premier ministre Yoshida Shigeru sont très explicites sur ce point). Ce n'est donc pas une surprise si les paysans montrent peu d'enthousiasme vis-à-vis de la réforme. La masse des agriculteurs finit pourtant par devenir le principal soutien électoral et, d'une certaine manière, l'otage socio-économique du Parti Libéral-Démocrate au pouvoir qui lui prodigue un certain nombre d'avantages. Au soutien des cours du riz s'ajoute, sur le plan foncier, une exonération fiscale tant que les terrains agricoles ne sont pas construits. Cette mesure a d'importantes conséquences sur les formes que prennent l'urbanisation. Avec la double-activité, elle favorise le maintien de micro-exploitations agricoles en milieu urbain et l'apparition de friches urbaines. [In : La question foncière au Japon. Repères / Real-estate issues in Japon. In: Revue de géographie de Lyon. Vol. 64 n°3, 1989]
[4] Selon Bourdier Marc et Pelletier Philippe, les quelques 200 000 m² de bureaux achetés dans l'hexagone représentent une surface bien supérieure aux besoins réels des entreprises japonaises voulant s'installer en Europe avant 1992.
[5] La taxe nationale d'héritage porte sur tous les types de terrains. Malgré une sous-évaluation de l'ordre de 30 %, et même si son taux n'est pas très élevé, elle oblige de nombreux héritiers à vendre une partie du terrain pour régler les droits de succession. Ce type de patrimoine sera particulièrement recherché par les promoteurs immobiliers et par les entreprises de construction.
[6] un exemple : une parcelle résidentielle de 565 m2 situé à 800 mètres de la gare de Seisekisakuragaoka, sur la ligne Keiô (30 minutes de Shinjuku) ; ce terrain a vu sa valeur augmenter de 60 % en trois mois : acquis en avril 1987 à la valeur de 1 500 000 yens/m2 (60 000 F/m2), il a été revendu moins de dix jours plus tard à un agent immobilier de la ville de Tama, puis deux mois et demie après à une agence de Chôfu au prix final de 2 400 000 yens/m2 (96 000 F/m2).


EXTRAITS & SOURCES

Marc BOURDIER & Philippe PELLETIER
La question foncière au Japon
Revue de géographie de Lyon | 1989

Augustin BERQUE

Le Japon, gestion de l'espace et changement social | 1976
La qualité de la ville : urbanité française, urbanité nippone (actes du colloque), (dir) |1987
Du geste à la cité | 1993

Natacha AVELINE
La bulle fonciere au japon
Editions de l'adef | 1995
Ouvrage prime en octobre 1995 par le prix Shibusawa-Claudel

Philippe PONS
Tokyo, une mégalopole de villages |1984

Cécile ASANUMA-BRICE
Logement social nippon | 2011



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